CHAPITRE DIXIÈME
l'intérêt que beaucoup d'entre eux ont jugé à propos de me témoigner. Quant à moi, en retraçant ces souvenirs aimés de ma jeunesse, j'ai toujours écrit avec le calme d'un homme qui, voyant les objets à travers un demi-siècle de distance, oublie, pour ainsi dire, qu'il a joué jadis aussi un rôle et se renferme dans l'impartialité de l'historien.
A présent, il me reste un triste et dernier épisode de ma vie à raconter : l'épisode d'une agonie de près de neuf années, ma captivité sur les pontons anglais.
Je sens, moi qui me croyais mort au passé, que mon sang, au souvenir des maux inouïs que j'ai soufferts dans ces tombeaux vivants, est chaud encore d'indignation... mais non de vengeance!...
Silvio Pellico, dans sa captivité solitaire, qui dura le même nombre d'années que la mienne, se croyait et était en effet bien misérable. Combien cependant son sort ne fut-il pas préférable au mien ! Au moins son malheur ne s'augmentait pas, à chaque minute du jour, de la vue des souffrances de compagnons d'infortune. Replié en lui-même, il vivait dans sa pensée et n'avait pas à subir le spectacle hideux, sans nom, des débordements et des mauvaises passions d'une foule de malheureux abrutis ou exaspérés par les privations ou par la misère...
Toutefois, j'espère, dans ce nouveau récit, en conservant mon impartialité et ma véracité ordinaires, trouver assez de force pour représenter froidement, et sans aucune exagération, la peinture des affreux mystères des pontons anglais *.
(i) C'est le récit publié sous le titre de : La prison flottante. — Garneray, dans ses Souvenirs, l'intitule: Mes pontons.
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