‹ À travers la mitraille et sur l'océanChapitre 93 sur 94 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

La division française poursuivit alors sa route : la Belle-Poule en tête, le Marengo en serre-file.

Le gros bâtiment en question ne tarde pas à nous rallier, vire vent arrière, prend notre allure, serre le vent le plus près possible, et se rapproche du Marengo, qui lui est inférieur en marche.

Bientôt il est dans sa hanche de tribord, à portée de pistolet ; le hélant alors, il lui adresse les questions d'usage. Le Marengo a reconnu l'ennemi ; il lui lâche sa bordée de tribord, à laquelle l'Anglais répond immédiatement par celle de bâbord.

En moins d'une minute le feu est engagé entre ces deux vaisseaux. Le Marengo porte 74 canons ; l'Anglais, qui n'est autre que le troisponts le London, en possède 104. Mais le London maintient l'avantageuse position qu'il a prise par la hanche de tribord du Marengo.

Le capitaine de la Belle-Poule, jugeant avec raison qu'il causera plus de mal à l'ennemi en le prenant en poupe qu'en lui prêtant le travers, manœuvre pour se mettre dans cette position; mais l'amiral lui ordonne aussitôt de se replacer sur l'avant de son vaisseau et de combattre ainsi.

Lorsque le feu avait commencé, le London, en prenant le Marengo par la hanche, avait causé de notables avaries à son bord ; sa formidable artillerie et le feu de sa mousqueterie balayèrent en peu de temps la plupart des combattants de la dunette du gaillard d'arrière du vaisseau français, et démontèrent un certain nombre de pièces sur l'arrière de ses batteries.

Vers les sept heures du matin, le feu de la Belle-Poule avait dégréé le London sur son avant ; les focs de l'Anglais étaient tombés à la mer, et son petit hunier était abattu sur le pont. Ce fut à ce moment que nous vîmes se dessinant clairement à l'horizon le reste de la division anglaise, qui se composait de six autres vaisseaux de ligne, de deux frégates et d'un brick. Ces navires étaient restés jusqu'alors en arrière, parce qu'ils n'avaient pas compris les signaux que leur avait adressés pendant la nuit le London ; ils nous firent en ce moment une chasse à toute outrance.

Les avaries du London nous donnant alors une certaine supériorité

de marche sur lui, le Marengo nous signala de reprendre chasse. Nous nous empressâmes d'obéir ; mais il devint, hélas ! aussitôt évident pour nous que tous les navires de la division anglaise nous étaient de beaucoup supérieurs en vitesse.

Au commencement de l'action, l'amiral Linois, ayant reçu une grave blessure à la jambe, avait été obligé de quitter son poste ; son capitaine de pavillon, M. Vrignaut, ayant eu aussi un bras emporté, le capitaine Chassériaux occupait, par ordre hiérarchique, le banc de quart.

Vers les dix heures et demie, la Belle-Foule était parvenue à distancer de près d'une lieue le Marengo ; mais à ce moment l'Amazone, la meilleure voile de la division anglaise, se plaça tribord à elle, et un nouveau combat commença. A midi, le vaisseau de 74 canons, le Ramillies, vint se joindre à V Amazone, et, se plaçant dans notre hanche de bâbord, pour nous prendre entre deux feux, se disposa à nous foudroyer de toute sa batterie.

D'un autre côté, la chance ne nous était pas moins fatale : le Marengo, entouré par plusieurs vaisseaux ennemis, et se trouvant hors d'état de se défendre, amena son pavillon.

En cet état, la Belle-Poule, trahie par sa mauvaise marche et d'une infériorité de forces par trop disproportionnée, n'avait plus qu'à se rendre.

Ordre nous fut donné d'amener nos couleurs.

Un quart d'heure après, les Anglais vinrent nous amener. Voici le nom des navires qui composaient la division ennemie. — Vaisseau de ligne : le Foudroyant, amiral Warren, le Ramillies, le Héros, le Namur, le Repuise, le London, le Courageux ; frégates : V Amazone, la Résistance ; enfin un brick : VOccuste.

Pour la première fois depuis que je naviguais, le bonheur providentiel qui jusqu'alors m'avait toujours accompagné au feu me fit faute, je fus légèrement blessé.

Un quart d'heure après que les Anglais nous eurent amarinés, j'étais conduit prisonnier à bord du Ramillies.

Ici se termine ma carrière maritime.

Je remercie ceux de mes lecteurs qui ont bien voulu la suivre de

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