PREFACE V
il s'en rencontre toujours lorsqu'on séjourne longtemps au milieu de Tanarchie des populations ou des troupes révoltées, mais aussi dans les temps plus calmes, où, poursuivant nos études, son esprit observateur et réfléchi apportait une utile contribution à mes travaux.
Pendant la fin de Tannée 1911 et toute Tannée 1912, nous ne nous sommes pas quittés, partatageant, quand il y avait lieu, les mêmes inquiétudes.
Ce n'est pas sans émotion que je revis en pensée ces jours où nous traversâmes ensemble la révolution chinoise, dont on trouvera plus loin le récit.
De Marseille en Malaisie. — Les Chinois à Singapore. — Saigon et ses boutiques. — « Commande qui qu'on veut. » — Les écoles chinoises. — Cholou ville chinoise. — La valeur du sol. — L'enthousiasme révolutionnaire. — Les manifestations pour la République. — En Annam. — Les Chinois au Tonkin. — La fête de la révolution à Hanoï. — La femme chinoise quitte sa réclusion millénaire.
Lorsque nous quittâmes la France, dans l'automne de 1911, on ne savait presque rien des grands événements qui commençaient à se dérouler en Chine.
On croyait que les combats, annoncés par de brèves dépêches, n'étaient que des révoltes sans lendemain comme il y en a quelquefois dans les pays où le pouvoir absolu comprime la liberté.
Ce fut à Colombo que des journaux anglais nous annoncèrent une véritable révolution. Mais, au départ, nous ne pensions pas que nous dussions avoir la bonne fortune d'assister, en Extrême-Orient, aux curieux spectacles dont nous fûmes les témoins.
Nous nous laissions aller au plaisir d'observer curieusement le tableau toujours nouveau et toujours quelque peu émotionnant des derniers adieux. Une mère, une sœur sont là sur le pont ; elles pleurent en serrant sur leur cœur un
jeune homme partant au bout du monde pour de longues années; elles voudraient rester encore; mais la cloche sonne, il faut descendre. On retire l'escalier volant, on largue la dernière amarre, et la ville flottante s'ébranle glissant doucement sur les flots. Nous passons au milieu de la forêt des cheminées et des mâts de tous ces énormes navires qui remplissent les bassins de la Joliette. Les mouchoirs s'agitent sur le quai et sur le pont; ceux qui sont restés à terre n'apparaissent plus que comme de minuscules taches noires surmontées d'un point blanc. Le paquebot franchit les passes, s'avance vers la haute mer en augmentant sa vitesse. Marseille, ses monuments, ses toits, sa Vierge dorée qui domine la rade, ses îles avancées dont les bâtisses sont éclairées par le soleil, tout diminue, tout s'estompe, s'efface et bientôt disparaît sous l'horizon, tandis que nous voguons sans arrêt sur une mer d'azur.
La première escale, Port-Saïd, nous rappelle que l'Angleterre est la reine des mers, car ici son pavillon est représenté d'une façon toute spéciale et la ville est pavoisée à ses couleurs.
Voici toute une escadre de vaisseaux de guerre britanniques dont les coques grises se profilent sur les flots, dans la rade. Elle accompagne un grand navire blanc où se trouve le roi, qui va se faire couronner aux Indes.
Notre paquebot pénètre avant le bateau royal dans le canal, œuvre française, à l'entrée duquel se dresse la statue de M. de Lesseps. Il défile devant le roi, qui nous salue tandis que passagers et équipage poussent des hurrahs polis : « Vive l'entente cordiale! vive F Angleterre! »
Nous retrouvons encore à l'autre bout du canal, à Suez, des cuirassés anglais postés là comme de noirs oiseaux immobiles; ils attendent le roi pour lui faire escorte à travers la mer Rouge et l'océan Indien.
Le prestige du pavillon britannique, le déploiement de tant de puissance militaire n'empêcheront pas les Hindous
LES CHINOIS EN I N D 0 C H ï \ E 3
de manifester leurs sentiments d'hostilité contre la couronne. A Dehli, avant la cérémonie, trois incendies successifs des tentes et des estrades rappellent à l'observateur les termes angoissants du problème colonial et mondial d'aujourd'hui, que nous allons retrouver là-bas, en Extrême- Orient.
Tandis que nous réfléchissons à ces questions d'aujourd'hui et de demain, tandis que nous nous en entretenons avec nos compagnons de voyage, nous jouissons des admirable soirs de l'Egypte où, dans un ciel d'or, passent d'interminables files triangulaires de canards sauvages. Puis viennent les couchants empourprés de l'océan Indien, les nuits transparentes et lumineuses de Ceylan; là, la lune, dans un ciel parsemé d'étincelantes et d'innombrables étoiles, irise d'argent le flot noir; puis encore, voici Malacca, Java, les lies, et enfin Singapore, le commencement de l'Extrême Asie.
Avec leur génie maritime, les Anglais ont su jalonner, aux bons endroits, les routes du monde.
C'est ici, à un degré et demi de l'équateur, que nous apparaissent, en nombre, les premiers spécimens de la race chinoise, envahissante et prolifique, qui s'accommode de tous les climats.
Combien sont-ils?
Plusieurs centaines de mille. Leur ville à eux s'allonge non loin de la rade. Leurs magasins, leurs boutiques sans devanture, leurs échoppes, leurs restaurants en plein vent, où, le torse nu, par la chaleur étouffante, ils mangent leur riz, donnent déjà l'impression de cet océan humain de race jaune dont les centaines de millions couvrent saus fin les territoires de l'Asie orientale.
Le traineur de pousse-pousse, tout ruisselant de sueur,
véju simplement d'un caleçon, et qui nous entraîne au galop dans sa voilure légère aux roues caoutchoutées est un Chinois. Des Chinois encore, nous en trouverons dans la ville anglaise dont les constructions massives et lourdes rappellent Londres. Dans les magasins, commis, caissiers en robe bleu ciel, la tête rasée et la natte dans le dos vous servent, souriants et impassibles.
A la poste anglaise, un seul Anglais; tous les commis que nous apercevons sont des Chinois qui parlent la langue de Shakeaspeare. 8
Ils sont dix millions ainsi en dehors de la mère patrie qui vivent, travaillent, commercent et gagnent de l'agent non seulement à Singapore, mais à San-Francisco8 à Batavia, aux Philippines.
Il en est de même de leurs frères d'Indochine, vers aque le nous repartons laissant dans la nuit les côtes de la Malaisie parsemées des étoiles lumineuses des phares
Nous voici de nouveau sons le ciel de feu et bientôt les collines boisées du cap Saint-Jacques apparaissent. Nous sommes arrives en Cochinchine.
Il faut six heures pour remonter la rivière de Saigon bordée de palétuviers et de rizières aux verts crus. Avec quelle satisfaction, après un mois de bateau, on met le pied dans la capitale de Cochinchine, malgré la chaleur ardente et lourde et le soleil meurtrier, en plein hiver
Saigon est bien une ville française, ses rues, ses monumen s portent la marque de notre génie, et, pour le cachet arctique, le dessin de ses voies, Singapore ne peut riva-
A Saigon, de tous côtés nos yeux rencontrent des Chinois, vêtus a 1 européenne pour la plupart
Dans la rue animée de la ville, la rue Catinat, une réduction de nos grands boulevards avec leurs cafés et leurs boutiques, leurs arbres sur le trottoir, les magasins chinois ne manquent pas.
Ils rivalisent avec ceux des « malabars » , c'est-à-dire des Hindous de Pondichéry ou de Chandernagor, noirs et la tète rasée, qui se tiennent les jambes croisées, assis sur leur comptoir dans la boutique, où ils changent la monnaie et prêtent à usure à l'indigène.
Voici les tailleurs vêtus de blanc, qui confectionnent des habits pour les Européens, des bijoutiers, nus jusqu'à la ceinture et le torse luisant ; ils soudent ou gravent des bijoux d'or ou d'argent, des horlogers réparent des montres ou des pendules. Dans les hôtels, dans les restaurants, les garçons sont souvent chinois ; ils viennent pour la plupart de la grande île de Hainan, située à l'entrée du golfe du Tonkin ; vêtus de blanc, peignés avec une raie sur le côté de la tête, ils circulent dans les salles sous les ventilateurs en marche, qui font descendre du plafond l'air indispensable aux dîneurs.
— Pourquoi as-tu fait couper ta natte? demandons-nous à celui qui nous sert, dont la chevelure d'un noir bleu pommadée à souhait n'a plus rien de chinois.
— C'est un signe, me répond-il.
— Mais encore, quel signe?
— Le signe de : « Commande qui qu'on veut! »
Cette conversation en français nous avertit que ces boys chinois sont antimandchoux, révolutionnaires, peut-être républicains, puisque aussi bien la natte de cheveux pendant de la tête rasée sur le dos jusqu'au bas des reins et graissant la longue robe de soie ou de coton, est le symbole de la servitude sous la dynastie étrangère.
yTrès rares en effet sont les Chinois qu'on peut apercevoir avec une natte dans les rues de Saigon; quelques jours avant notre arrivée, ils ont tous fait couper cet appendice et adopté le chapeau européen,
Tous les Chinois que nous rencontrons et interrogeons à Saigon et dans les pays environnants sont des méridionaux, c'est-à-dire qu'ils sont, pour la plupart, progressistes,
modernistes, et souvent révolutionnaires. Ils sont groupés en corporation et en sociétés secrètes, car tout Chinois a le sens inné de l'association .
La corporation des marchands a voulu fonder une école à Saigon même, où renseignement serait tout à fait moderniste. Je vais la visiter.
Les instituteurs viennent de Canton et cela coûte fort cher à la corporation : 4 000 piastres par an ; aussi parlet-on de la supprimer.
Le délégué du conseil d'administration des actionnaires de cette école est là et il s'afflige de la possibilité de cette suppression.
Les écoles chinoises qui ont du succès sont naturellement les moins coûteuses, celles où l'instituteur enseigne les petits enfants selon la vieille méthode d'enseignement individuel, par laquelle chaque bambin apprend en chantant à tue-tête les caractères d'écriture sans se soucier du voisin.
Il y a à Saigon douze écoles chinoises où l'on suit cette méthode surannée et aujourd'hui condamnée par tous les pédagogues chinois modernistes.
Entrons donc dans l'use d'elles.
Au fond d'une boutique, où le génie protecteur des bonnes affaires trône derrière son brûleur d'encens, une porte s'ouvre sur un escalier sombre. Nous grimpons dans la nuit, et, au premier étage, nous débouchons dans la classe pleine de lumière.
L'instituteur, un jeune homme, le buste nu, nous voyant entrer, se hâte, par politesse, de revêtir sa robe. Dans la salle aux murs gris, et quelque peu enfumés, les bruits de la rue montent par la fenêtre ouverte; une quinzaine de gamins à la mine futée copient au pinceau de vieux livres.
L'instituteur lisait quand nous sommes entrés, et d'un coup d'œil nous voyons le titre : V Avant-garde de la Révolution.
Cela n'est pas étonnant, car nous constaterons par la suite qu'en Chine, comme en France, le monde des jeunes maîtres d'école a des idées avancées.
Après avoir interrogé et fait réciter quelques bambins, nous prenons congé du maître; nous passons devant le petit poussah pansu aux pieds duquel brûle une baguette d'encens piquée dans la cendre, et nous partons non sans répondre aux salutations polies du commerçant et de ses commis.
Plus tard nous constaterons que les autres écoles chinoises sont analogues,
La vie politique chinoise a son centre à Cholon, à six kilomètres de Saigon, ville à laquelle conduit une route où les autos filent comme le vent.
Cholon est une cité moderne sous la haute administration française. C'est une grande ville, avec boulevards, avenues, promenades, dont les quarante kilomètres de rues sont éclairés à l'électricité.
La population varie continuellement, car les Chinois ici se déplacent beaucoup, vont et reviennent dans leur pays : mais tout le monde s'accorde à dire que leur nombre approche de deux cent mille individus.
Pagodes ornées de faïence multicolore et de dorures, nombreuses boutiques aux devantures ouvertes, devant lesquelles se balancent les enseignes, théâtre vaste où la multitude des acteurs masqués pousse des cris effrayants, donnent bien l'idée de la cité chinoise, mais non plus de la cité moyenâgeuse aux rues étroites, sales et puantes : c'est la ville moderne aux larges voies inondées de soleil.
Les restaurants, les rôtisseries, à la porte desquelles sont suspendus les canards laqués tout luisants, dont les Chinois sont si friands, abondent. Nous pénétrons dans les j cuisines de l'un d'eux, le patron accueillant nous guide et nous voyons préparés pour la cuisson d'innombrables petits pâtés; tout cela est propre, ce qui prouve que le Chinois de Cholon est, à certains égards tout au moins, progressiste.
Le théâtre est très achalandé; on y joue, en plein jour, des pièces historiques; les acteurs, tragiquement peinturlurés, se démènent bruyamment sur la scène, et comme ils jouent en dialecte cantonais, je n'y puis rien comprendre.
Quel curieux spectacle que celui des coulisses où tant d'oripeaux carnavalesques sont suspendus pour des pièces futures! Les comédiens s'y fardent, se peignent le visage. Les femmes ne paraissant point sur les planches, leurs rôles sont tenus par de jeunes hommes. Ils vont, viennent, rient en circulant au milieu des pots de fards et de pommades.
Mais le spectacle le plus intéressant pour le sociologue se trouve dans les rues commerçantes, où règne une incroyable activité.
Les boutiques y sont étroites, car le terrain y est fort cher. Ici, il coûte 250 piastres (soit 625 francs) le mètre carré. Toutes les professions sont représentées dans ces rues pleines d'une foule qui bavarde, palabre, se dispute, crie sous le soleil brûlant.
L'importance de Cholon n'est pourtant pas due à ce commerce de détail, mais aux affaires d'exportation dont il se fait ici un chiffre considérable. Plus de soixante rizeries sont aux mains des Chinois. Leurs agents achètent dans l'intérieur le riz aux cultivateurs annamites ; on le transporte par les canaux et les rivières jusqu'à la ville; là, on le décortique.
Les commerçants et industriels chinois sont aussi banquiers et usuriers, ils profitent de l'esprit d'imprévoyance du paysan annamite pour lui faire des prêts ou des avances sur
sa récolte à des taux fantastiques. De grosses fortunes chinoises sont ainsi édifiées. On pourra juger de l'importance de certaines de celles-ci, lorsqu'on saura que le chef d'une de ces maisons, joueur comme tous les Extrême-Orientaux, est renommé pour avoir perdu en une nuit un million de francs aux cartes.
La ville est dirigée par un administrateur français qui remplit les fonctions de maire et qui se loue de l'aide qu'il trouve parmi tous ces Chinois. Ceux-ci, en dehors des impôts auxquels ils sont assujettis, contribuent volontiers de leurs deniers aux œuvres d'intérêt public. Ils ont secondé l'intelligente activité de M. Drouhet, qui est resté longtemps à la tête de l'administration municipale et sous la direction duquel ont été créés des écoles, des hôpitaux, des dispensaires, une maternité, etc.. L'hôpital, dont les médecins sont Français, est particulièrement remarquable.
Quoi qu'il en soit, les avantages de la civilisation, la régularité de l'administration, l'honnêteté de la justice, le bien-être que les Chinois trouvent à Cholon, ont produit sur eux le même effet qu'ailleurs. Ils sont modernistes, ennemis des Mandchoux, qui laissent croupir leur pays, qui ne peuvent le rendre fort devant l'étranger; ils estiment que si ce gouvernement de gabegie n'existait plus, alors la Chine pourrait se transformer et tenir dans le monde la place que mérite son importance.
Aussi, lorsque commença la révolution, les Chinois de Cholon souscrivirent-ils en peu de jours plusieurs centaines de mille piastres pour contribuer aux frais du grand mouvement qui commençait.
Les petits commerçants chinois se trouvent partout dans notre colonie. Dans le long territoire bordant la mer, entre la Cochinchine et le Tonkin, qui constitue l'Annam proprement dit, ils sont une cinquantaine de mille qui trafiquent au lieu et place de l'Annamite, lequel n'est qu'un cultivateur ou un lettré.
A Tourane, le port d'Annam, ils exportent la soie et la canelle; à Hué, où réside le jeune roi, ils tiennent les boutiques et savent bien, là comme ailleurs, faire habilement passer dans leurs poches l'argent des indigènes.
Nous étions dans cette curieuse cité asiatique, lors du Têt, époque de fête religieuse annuelle où le jeu est universel.
Devant les boutiques, ce jour-là fermées, une petite table semblable à celle de nos joueurs de bonneteau était dressée; derrière se tenait invariablement un Chinois, à l'œil vif et à l'air impassible, promenant ses longs doigts souples sur les enjeux.
Au Tonkin, contrée frontière de leur pays, la matière exploitable est moins riche et moins facile, aussi n'y sont-ils qu'une vingtaine de mille, et encore on y trouve de quatre à cinq mille agriculteurs, les quinze mille autres s'adonnent au commerce et à l'industrie.
Il va de soi que ceux-là aussi étaient enchantés des événements et de la révolution. Ils n'attendaient pas non plus que la République fût proclamée par toute la Chine pour la célébrer. Il leur fallait absolument manifester leur joie.
Le 16 janvier, trois mois après les premières révoltes, à Hanoï où nous nous trouvions alors, toutes les maisons chinoises étaient pavoisées aux couleurs encore incertaines de la nouvelle République.
Dès l'aube, d'affreux bruits de pétards nous font sursauter dans notre lit.
C'est l'enthousiasme du tailleur et du bijoutier voisin qui éclate, et cela durera jusqu'à la nuit.
Mais c'est surtout dans la ville indigène, où les Chinois sont nombreux, que la manifestation est importante.
Certaines rues, telle la rue des Cantonais, est pavoisée comme une rue de faubourg, à Paris, le 14 juillet; chaque maison a son drapeau. Des lanternes de papier sont accro-
chées aux fenêtres ; de tous côtés on fait éclater des pétards rouges, couleur de bon augure.
La pagode des Cantonais d'Hanoï est située en face de lécole franco-cantonaise ; de chaque côté de la porte d'entrée, des inscriptions parallèles, en beaux caractères symétriques, célèbrent la conquête de l'égalité et de la liberté, la destruction du pouvoir absolu. D'immenses palmes vertes en ombragent les montants. Au centre de la pagode, devant la tablette du patron, des fleurs de diverses couleurs dessinent un grand :
« A la République chinoise! Dix mille années! » Il faut noter qu'en janvier 1912, l'empereur est pourtant toujours sur le trône; seul, le sud de la Chine a complètement secoué le joug impérial.
Pourtant, aucun de ces Chinois ne semble douter du triomphe final de celle-ci ; ils ont bien le sentiment que c'est une ère nouvelle qui commence.
La révolution est, en effet, non seulement politique, mais aussi sociale; elle touche aux mœurs mêmes.
Toujours la femme chinoise avait été jalousement cachée aux étrangers; or, ce jour-là, on put voir, avec une certaine surprise, des dames se montrer dans les rues, passer en pousse-pousse, autour du petit lac qui se trouve au milieu de la ville.
Pour notre part, nous ne fûmes pas peu intéressés en regardant des femmes et des jeunes filles chinoises en pantalons de soie verts ou roses, marcher gauchement sur les trottoirs de la rue Paul-Bert, avec cette démarche particulièrement pénible que leur donne le bandage des pieds. Elles regardaient curieusement les étalages, entraient même dans les magasins.
La présence de ces personnes, que leur costume désignait
comme étant de la société choisie des résidents d'Hanoï, en plein jour, dans un lieu public et dans la ville française, était un fait inouï et symbolique. Elle avertissait les observateurs que la société chinoise commençait à modifier également ses habitudes séculaires de claustration delà femme, et c'était là un phénomène d'une grande importance, susceptible d'apporter un peu de lumière sur les sentiments qui engendraient la révolution.
En tous pays les mœurs familiales n'évoluent que très difficilement et très lentement; leur changement ne suit que de fort loin les transformations politiques.
Aussi ce spectacle était-il encore plus suggestif pour nous que le bruit des pétards et des acclamations, que les oriflammes et que les drapeaux déployés, puisqu'il nous annonçait, d'une façon vivante, la naissance de mœurs nouvelles accompagnant les débuts d'une nouvelle société politique.
Un peu d'hi9toire. — La Chine ancienne. — La société politique. — Le gouvernement des Mandchoux. — Décadence. — Le plan des révolutionnaires. — Rousseau et Montesquieu. — Le rôle de la presse. — Le mouvement constitutionnel. — Les capitulations de la Cour. — La pétition sanglante. — Les troubles et les grèves du Seutchoenn. — Le début de la révolution.
Quelle est donc cette vieille société que la révolution va détruire?
En Europe, à part quelques spécialistes des choses d'Extrême-Orient, bien peu la connaissent. Il est si difficile, en effet, de lire les livres hiéroglyphiques où se trouve consignée son histoire!
Pourtant, cette histoire est d'un intérêt puissant, elle ne le cède en rien à celle des autres grands peuples du monde.
La Chine a connu des heures prospères et des périodes cV anarchie, elle a été bien et mal gouvernée, elle a eu des tyrans et des princes débonnaires. Vingt-cinq dynasties ont régné sur elle; les hauts faits et les vertus, les fautes et les crimes de ses princes, de ses ministres remplissent de nombreux volumes.
Elle a connu des guerres terribles, des massacres sans pitié; à plusieurs reprises elle a été envahie et gouvernée par des étrangers. Mongols et Tartares se sont assis sur le trône des empereurs chinois.
Malgré tous les changements dynastiques, la société politique demeurait toujours la même.
14 CHAPITRE Iï
L'empereur, quel qu'il fût, restait considéré par tous comme un demi-dieu : le fils mystique du Ciel : Tientzeu, et comme le père de tout son peuple.
C'était lui le pontife de la nation, qui offrait au ciel la divinité première, le grand sacrifice. Il priait seul pour faire tomber la pluie qui féconde les champs.
Enfermé dans son palais fastueux, entouré de murailles et de fossés, il régnait invisible, vêtu de soie jaune et d'or, au milieu de concubines et d'eunuques.
Sa qualité de patriarche universel lui conférait tous les droits. Il était le propriétaire de toutes choses, les biens de ses sujets étaient les siens, leur vie lui appartenait.
Au-dessous de lui, vice-rois, gouverneurs, préfets, comme lui pontifes, le représentaient et gouvernaient en son nom.
Dans les familles, le père était également investi de l'autorité la plus entière sur les siens, car lui aussi était chef du culte et sacrifiait aux ancêtres.
Ainsi la société chinoise était semblable aux sociétés antiques de l'Europe.
Son histoire commence vingt-quatre siècles avant notre ère.
Depuis cette époque la forme juridique de la société n'a pas changé et il faut venir jusqu'en 1912 pour trouver des lois qui la modifient.
Le nombre des Chinois se développa au cours des siècles d'une façon incroyable sur un immense territoire, si bien que l'exercice d'un pouvoir tyrannique réel était fort difficile. Les liens du gouvernement central et des provinces n'avaient guère de solidité; aucune véritable organisation administrative perfectionnée et minutieuse comme nous en connaissons en Europe n'existait. Les grands fonctionnaires à la tête des provinces ou des préfectures administraient comme des seigneurs féodaux, se contentant d'envoyer à la Cour ce qu'ils pouvaient ne pas retenir par devers eux du produit des impôts, mal perçus. Lorsqu'ils
étaient trop durs, trop exigeants, le peuple manifestait son mécontentement par des grèves et des boycottages et la Cour les changeait de poste.
C'était un minimum de gouvernement.
Le peuple, groupé en corporations et en familles, vivait comme d'innombrables cellules, très mal reliées entre elles, encore plus mal rattachées au gouvernement central. En somme, la Chine n'était qu'un grand corps invertébré, ou semblable à un géant dépourvu de système nerveux.
Les dynasties se succédèrent sans jamais créer d'organisme coordonnateur qui pût relier en un bloc, vivant et capable d'action d'ensemble, ce tout, formidable par sa masse.
La dernière dynastie, celle des Tartares mandchoux, qui prit le pouvoir en 1644, à la suite de dissensions intestines des Chinois, fit preuve de la plus grande incapacité. Elle se contenta d'exploiter le pays, où elle avait placé des garnisons de soldats de sa race, auxquels il était interdit d'épouser des Chinoises.
Au point de vue politique, la Chine vivait pour ainsi dire d'une vie végétative ; cette situation eût pu durer des siècles encore sans le contact des étrangers. Ceux-ci apportèrent avec eux des idées nouvelles et forcèrent la Chine à regarder au dehors.
Après la guerre de 1894 avec le Japon, la Cour, humiliée, commença à envoyer des étudiants en Europe, en Amérique, pour y surprendre le secret de la force des étrangers.
Ces étudiants rapportèrent avec eux des conceptions sur le pouvoir et sur le gouvernement des Etats, sur les droits de l'homme qui devaieut faire dans leur pays l'œuvre de destruction qu'elles avaient accomplie en Occident et sortir pour toujours la Chine de son sommeil millénaire.
Quatre ans après la guerre du Japon, l'influence de ces idées se fit déjà sentir. En 1898, un lettré renommé, Rang Youwei, son frère et quelques autres réussirent à per-
suader le souverain de la nécessité de réformer l'État. L'empereur Kouang Siu, jeune homme d'une santé débile, n'était point un tyran, loin de là. Plein de bonne volonté, il prêta une oreille complaisante au petit groupe des novateurs. Mais ceux-ci, dans leur inexpérience d'idéologues lettrés, voulurent lui faire entreprendre des réformes si radicales pour l'époque, qu'en moins de trois mois tous les intérêts menacés s'alarmèrent, se liguèrent; l'empereur fut réduit à l'impuissance, enfermé dans un pavillon du palais où il demeura jusqu'à sa mort prisonnier de la vieille impératrice Tseushi, sa tante, qui reprit le pouvoir grâce à YuenChekai, chef des troupes; celui-ci, en effet, trahissant son maître qui lui avait ordonné de mettre Tseushi et sa camarilla hors d'état de lui nuire, avertit l'impératrice qui put ainsi faire son coup d'État; Kang Youwei s'enfuit au Japon, où il vit encore. Les autres réformistes furent décapités sans jugement et la Chine resta dans les mains incapables et vénales qui la maintenaient dans la corruption et dans l'impuissance.
Mais les idées nouvelles n'étaient point mortes avec le petit groupe qui avait entouré Kouang Siu; elles continuaient leur chemin dans les esprits des jeunes générations ; on traduisait les livres des étrangers ; Rousseau et Montesquieu apportaient leurs principes d'égalité et leurs vues politiques.
Bientôt les novateurs de 1898 furent dépassés de très loin ; les lettrés qui rêvaient d'une monarchie constitutionnelle, rêve qui leur avait coûté la tête, furent remplacés par des hommes désireux de porter le fer rouge dans les plaies de leur pays et d'instituer une république égalitaire.
Ceux-ci, groupés dans les socié'is secrètes, que rendent nécessaires les régimes de tyrannie, préparèrent leur œuvre
avec une science remarquable des moyens, science qu'ils avaient étudiée à l'école des révolutionnaires français et russes .
Un docteur en médecine, d'origine cantonaise, fut pendant vingt années l'apôtre de la révolution au dehors. Il parcourut le monde, réchauffant le zèle de ses compatriotes répandus partout. C'est le fameux Sun Yatsen, que l'on peut qualifier justement de « Père de la Révolution » car il avait voué sa vie à celle-ci, cherchant à gagner à sa cause jusqu'aux étrangers eux-mêmes.
Après avoir posé les principes qui devaient inspirer la révolution, lui et ses fidèles conçurent tout un plan d'attaque qui devait renverser la dynastie, faire tomber le pouvoir dans leurs mains et leur permettre de réaliser un programme de relèvement du pays.
Leurs idées devinrent bientôt le credo de toute la jeunesse militante. Elles se répandirent rapidement dans tous les groupes affiliés. En 1904, ils en publièrent l'expression dans un document précieux : V Abrégé de la Révolution.
« La révolution étant faite par le peuple, dit cet abrégé, devra être démocratique c'est-à-dire que tous les citoyens auront les mêmes droits. Un président sera élu par un Congrès. Des Assemblées formées de représentants élus par le peuple prépareront et discuteront la Constitution de la République chinoise. Quand cette (Constitution sera promulguée, tous les citoyens devront la respecter et lui obéir. Seront mis hors la loi, tous ceux qui essaieront d'une façon quelconque de rétablir le régime monarchique. »
Ce programme dit encore : « Tous les citoyens doivent également jouir des bienfaits de la civilisation. Les terrains pourront acquérir une plus-value par suite de modifications sociales et économiques. Après expertise on fixera leur prix lequel appartiendra au propriétaire. La plus-value que ces terrains acquerront après l'accomplissement de la révolution fera retour à l'État
pour que tout le peuple puisse en jouir. Ce sera la base de l'Etat socialiste, qui devra assurer à tous les citoyens des moyens suffisants d'existence.
« Les accapareurs qui nuisent gravement à la vie du peuple, seront mis hors la loi »
On voit que les novateurs distinguaient leur but lointain avec une grande clarté.
Quant à leur mode d'action, ils comptaient atteindre la réalisation de leur dessein en trois étapes successives.
D'abord la première tache des révolutionnaires devait être de chasser les Mandchoux par la force au moyen d'une armée républicaine composée de tous les officiers et de tous les soldats gagnés à leur cause qu'on affilierait aux sociétés secrètes, de tous les hommes de bonne volonté prêts à se sacrifier pour le bien du pays, et de tous ceux qu'on pourrait enrôler à prix d'argent.
Cette période de guerre devait durer trois ans environ ; ils pensaient que, pour accomplir leur œuvre de destruction dans un pays si étendu et vaincre les résistances qu'ils prévoyaient, ce temps était nécessaire.
Le deuxième stade, d'une durée de six ans, devait être consacré à l'éducation politique du peuple et à l'élection des diverses assemblées nationales et régionales.
Enfin, au bout de ces neuf ans, devait venir le régime constitutionnel définitif.
« Dès que la Constitution sera promulguée, le pouvoir exécutif sera retiré au gouvernement militaire. Un président, des représentants réunis en assemblée, tous élus au suffrage universel, constitueront le gouvernement, qui, lui, sera soumis à une Constitution... Avec le concours de nos 400 millions de concitoyens, la révolution s'accomplira et le régime démocratique sera établi. »
Quand la révolution commencera, ce curieux programme sera suivi ponctuellement, sauf sur quelques points, dont le
suffrage qui ne sera pas universel; mais au lieu de demander neuf années pour son exécution, il faudra dix-huit mois seulement pour parcourir les deux premières périodes.
Tandis que les hommes qui voulaient libérer leur pays de la domination caduque des Mandchoux ignorant? et cupides préparaient leur œuvre, le flot des idées roulait dans toute la Chine.
La presse se multipliait, prônait légalité, la liberté, la séparation des pouvoirs. Théoriquement, elle n'était pas libre, mais pratiquement on ne pouvait l'empêcher de faire pénétrer dans les esprits les doctrines démocratiques qui justifiaient la révolution.
A Changhaï surtout, sur les concessions internationales, les journaux s'établissaient nombreux à l'abri de l'autorité des mandarins ; de là, ils se répandaient partout, même dans les villes soumises à l'autorité chinoise, ils exerçaient une influence considérable; ne faisant aucun appel direct à la révolte, ni au mépris des ordres de la Cour, on les laissait circuler et ils répandaient de tous côtés, avec une grande habileté, des idées qui détruisaient mieux le pouvoir par des discussions et des démonstrations philosophiques dont le Chinois est toujours grand amateur, que par de maladroites violences. La faiblesse du gouvernement mandchou était désarmée contre ce mouvement d'idées, dont les étrangers, qui ne lisent point les journaux, ne soupçonnaient pas la puissance.
Voici un spécimen des articles de ce genre, que je lus, il y a bien une douzaine d'années, dans une petite revue écrite en langue parlée à l'usage des gens du peuple, publiée à Hangtchéou, capitale provinciale du Tchékiang et ancienne capitale de la Chine.
« On doit savoir que l'Etat n'est pas le bien personnel du
souverain qui n'est qu'un homme, mais qu'il est le patrimoine du peuple; celui-ci est le maître de l'Etat, le souverain n'est pas autre chose qu'un commis qui administre pour le compte du peuple; c'est pourquoi la puissance du souverain a des limites déterminées... »
En ces dix dernières années, dans toute la Chine, la presse broda d'infinies variations sur les théories de Rousseau et de Montesquieu et sur la Révolution française. Elle prôna les idées égalitaires avec une remarquable insistance, démontrant aux lettrés, friands de thèses philosophiques, l'égalité de nature de tous les êtres humains.
De là naquit même le féminisme qui tient une si grande place en Chine et qui eut son rôle militant et combattant pendant la Révolution.
« Lorsque le genre humain vint pour la première fois à la vie, le corps de l'homme et de la femme étaient différents, mais leur nature ne différait pas du tout. D'où vient cette identité de nature? Elle vient du ciel.
« La nature de l'homme et de la femme est la raison universelle du ciel; ce principe céleste est une chose qui n'a ni forme ni figure, c'est pourquoi on ne peut faire de distinction et dire : la nature de l'homme est de telle sorte, celle de la femme de telle autre... »
Qui tient ce langage? La Peking Niu pao ou le Journal des femmes de Pékin, d'il y a sept ans. Cet organe se publie toujours, non loin de la maison que j'habitais dans cette ville.
On comprend l'influence que de telles théories ont pu exercer en Chine, lorsqu'on connaît le terrain intellectuel dans lequel elles étaient déposées. Depuis des siècles en effet, les premiers mots que lisaient les enfants à l'école étaient les suivants : « La nature humaine est bonne dans son principe, le mal provient de ce que l'homme s'en écarte. »
Cette première phrase du San Tzeu King, ou Livre en
stances de trois caractères, a été apprise par cœur, comme une vérité dogmatique fondamentale, chantée à tue-tête, mille fois dans leur petite enfance, par des centaines de millions de Chinois pendant de nombreuses générations. Quiconque apprend à lire les caractères les plus usuels la connaît parfaitement.
Dans ces conditions, on s'explique sans peine l'incroyable fortune des théories de Rousseau sur l'égalité des hommes, et combien il fut facile aux novateurs d'en faire admettre les conséquences politiques, c'est-à-dire la nécessité de renverser le pouvoir absolu de droit divin, pour instituer une société démocratique.
Les sept cents journaux qui existent en Chine véhiculèrent ces idées dans tout l'empire, travaillant ainsi sans relâche à la destruction des idées monarchiques.
En novembre 1908, l'impératrice douairière Tseushi, qui tenait toujours le gouvernail de l'Etat, meurt; Koang-Siu la suit à deux jours d'intervalle dans le tombeau. Le pouvoir passe aux mains de son neveu et fils adoptif, le jeune Pou-y, âgé de deux ans et demi. En fait, ce sera son père, le prince Tchounn, frère de Koang-Siu, qui régnera sous le titre de Régent et concurremment avec la veuve de l'empereur, l'impératrice Long-Yu, devenue mère adoptive du souverain mineur.
Le prince est un jeune homme d'une trentaine d'années, d'un caractère faible, facilement influençable et peu instruit des choses d'Europe. L'impératrice est une grande femme, lymphatique et molle. Ce sont leurs mains débiles qui vont avoir à résister aux assauts de tant de forces inconnues contre la dynastie.
Après eux, vient le vieux prince King, célèbre par son amour des pots de vin.
Afin de donner une satisfaction au peuple, que Ton ne peut plus contenir, la Cour décide de créer des assemblées consultatives élues dans chaque province.
En octobre 1909, ces assemblées, nommées au suffrage restreint et capacitaire par environ deux millions d'électeurs, tiennent leurs premières séances. Elles manifestent des idées d'indépendance, trouvent qu'on ne leur a pas accordé assez de pouvoir.
La presse critique vivement la longueur du délai de la convocation du Parlement qui doit faire de la Chine une monarchie constitutionnelle. La Chine n'est-elle pas constamment humiliée devant l'étranger, que deviendra-t-elle pendant ces sept années?
Il est toujours imprudent, pour un pouvoir absolu, de convoquer des assemblées élues, quelques précautions que l'on prenne pour limiter leurs droits.
Ces conseils provinciaux ne siègent que deux mois, mais, en se séparant, ils décident de faire une campagne pour la convocation rapide du Parlement.
Ils délèguent à Pékin des représentants qui, accompagnés par des députés des corporations marchandes, présentent à ce sujet une pétition au régent. Celle-ci est repoussée. Les délégués fondent à la capitale un comité permanent. Plusieurs fois, ils reviennent à la charge.
Un jour, on découvre des bombes explosibles dans le palais du prince Tchounn, au grand émoi du pauvre régent.
Pendant que s'accomplissaient ces événements, la Cour croit calmer les impatients en créant une sorte de Parlement fictif, rappelant de loin les Assemblées politiques d'Europe. Elle institua un Sénat nommé par le Trône; mais, obligée à faire des concessions, elle dut consentir à ce que ce Sénat fût composé par moitié de délégués élus par les Conseils provinciaux.
C'était là une grave capitulation. La Cour ouvrait ellemême la porte à l'invasion de l'esprit démocratique.
Les sénateurs doivent être tous agréés par leur souverain, leur rôle est purement consultatif; il n'importe. Les barrières ainsi dressées devant les aspirations populaires sont d'autant plus fragiles que l'autorité qui les élève ne tient plus elle-même debout que par la seule force de l'habitude.
Ce Sénat, le Tzeutchengyuen, se composait de deux cents membres, 40 princes et nobles, 6 collatéraux de l'empereur, 35 fonctionnaires, 10 lettrés éminents, 10 notables très riches et les 100 élus des provinces. Le prince Poulounn, cousin du régent, présidait.
Le 3 octobre 1910, cette première assemblée ouvrit ses séances en grande pompe et le régent les inaugura; toutes les troupes formaient la haie sur le passage de son palanquin jaune. Lorsqu'il pénétra dans la salle, contrairement aux coutumes antiques, on ne s'agenouilla pas devant le souverain et l'on écouta debout la lecture de son premier discours du trône.
Quel changement! car d'habitude, les plus grands personnages de l'Etat, quand ils rendaient compte de quelque mission à l'empereur, restaient, des heures entières, prosternés les mains à plat sur le sol et le front sur les marches du trône.
Il eût été dur à la plupart des nouveaux sénateurs nommés par les provinces, et qui, dans les sociétés secrètes, avaient juré par le sang une haine à mort à la tyrannie, de s'aplatir ainsi devant ce représentant de la race usurpatrice détestée.
Au sortir même de cette séance, ceux-ci annoncent déjà que la Cour sera forcée de capituler. Des sénateurs nobles en disent autant.
Comment fera le débonnaire et faible prince Tchounn
pour résister à ce courant, lui qui ignore tout de l'histoire des révolutions?
Devants de tels événements, les conseils du vieux diplomate, le prince King, n'ont plus guère de valeur. Ses procédés de corruption, l'achat des consciences, l'octroi de bonnes places, ne peuvent plus s'employer avec efficacité.
Visiblement, la Cour n'a plus de moyens de résistance.
Quatorze jours à peine s'étaient écoulés depuis l'ouverture du Sénat qu'un événement fortuit détermina la deuxième capitulation du pouvoir.
Les Japonais venaient d'annexer la Corée, pays si longtemps tributaire de la Chine, d'où une humiliation vivement ressentie par tous les Chinois qui s'occupaient de politique. Des délégués des provinces mandchoues, voisines de la Corée, accoururent à Pékin pour y exciter la fièvre patriotique.
Des groupes d'étudiants décidèrent que seul le peuple serait capable de sauver la patrie. Armés, ils se rendirent dans la maison où se tenaient les délégués des provinces, chargés de présenter la pétition pour la convocation rapide de l'Assemblée nationale. Là, plusieurs d'entre eux, dans un accès de désespoir, se mutilèrent, se tailladèrent les mains, s'arrachèrent les muscles des cuisses, leur sang jaillissant alla maculer le texte même de la pétition sur une table.
Les représentants, excités par cette scène, sortent; des groupes tumultueux se forment et se dirigent vers le palais du régent, en tête marche un étudiant tenant la pétition ensanglantée.
Mais le prince n'était pas chez lui, il se trouvait alors au palais impérial, où nul n'avait le droit d'entrer sans y être appelé et qui était gardé par de nombreux soldats.
Le prince Sou lui porta, là, la pétition. Le sang qui couvrait ce papier était pour le régent comme un avertisse-
ment. Tchounn n'osa prendre une décision; il s'abrita derrière le Sénat.
Celui-ci se prononça immédiatement. Les membres élus menacèrent de démissionner si Ton ne convoquait pas le Parlement au plus tôt, et toutes les assemblées provinciales devaient les suivre dans leur retraite.
Tout ceci s'exécutait en conformité d'un plan habilement conçu pour faire, le cas échéant, capituler le pouvoir.
Celui-ci se rendit à merci et promit la convocation du Parlement pour l'année 1913. Ne fallait-il pas deux ans pour dresser les listes électorales et faire les élections dans cet immense pays à la population innombrable?
Les artisans de ce mouvement n'espéraient pas autre chose de leur succès que l'établissement d'une monarchie constitutionnelle, encore que certains pussent avoir des arrière-pensées.
Le mouvement constitutionnel était l'œuvre de ce que l'on pourrait appeler les classes moyennes, si cette expression était exacte en ce qui concerne la Chine; les nobles, les princes même y participaient comme le firent chez nous les membres de la famille d'Orléans, sous la Révolution. Certains d'entre eux, tel le prince Sou, plus intelligents que les autres, se rendaient bien compte qu'il fallait faire des concessions sous peine de tout perdre.
Mais l'élément d'extrême-gauche, représenté au dehors par le docteur Sun Yatsen et ses amis, demeurait persuadé qu'on ne pourrait tirer rien de bon d'une monarchie constitutionnelle dirigée par les hommes du passé.
Ces républicains poussaient, eux aussi, au mouvement; ils espéraient bien que celui-ci les rapprocherait du but vers lequel ils tendaient sans se lasser : l'établissement en Chine
d'une véritable République. Ils croyaient toujours que leur pays ne pourrait s'arracher aux mains incapables et cupides qui le tenaient sans une lutte sanglante, et ils se préparaient.
Leur heure vint enfin.
Le gouvernement impérial voulut prendre la direction des chemins de fer pour tout le pays et en confier la construction et l'exploitation à des Européens, qui, d'ailleurs, devaient fournir les capitaux nécessaires.
Aussitôt les révolutionnaires représentèrent au peuple que les Mandchoux, éternels exploiteurs des Chinois dont ils absorbaient par l'impôt les forces vives sans rien leur donner en retour, allaient leur forger de nouvelles chaînes et en mettre le cadenas et les clefs dans les mains des étrangers.
De tels discours en Chine produisent toujours leur effet, car le Chinois est extrêmement jaloux de son indépendance. La colère du peuple éclata.
Dans la province de Seutchoenn, qui avoisine le Turkestan, et qui compte près de 70 millions d'habitants, les lettrés manifestèrent violemment dans les rues, les commerçants fermèrent leurs boutiques; des agitateurs se répandirent partout pour soulever la foule. C'était en septembre 1911.
Le vice-roi fut impuissant à empêcher les troubles de s'étendre. Il était désarmé contre les grèves, armes révolutionnaires que les Chinois connaissaient bien avant que les Européens n'en fissent usage. Dans la campagne, cent mille sauniers abandonnèrent le travail pour protester. Bientôt le vice-roi se trouva réduit, enfermé dans Tchengtou, sa capitale, avec ses troupes; celles-ci n'osaient pas se mesurer avec les rebelles armés, qui entouraient la ville, et se trouvaient comme prisonnières de l'émeute.
La situation devenant de plus en plus grave, les Européens résidant dans la région s'enfuirent.
La nouvelle de cette agitation dans l'Ouest se répandit dans tout l'Empire; dans le Sud, où l'esprit antidynastique était depuis longtemps très puissant, les mécontents levèrent la tête. Toute la région située au-dessous du Fleuve Bien, c'est-à-dire la moitié de l'empire, fut en proie à une sorte de fièvre. Etait-ce la grande lutte qui allait commencer? Le mot d'ordre pouvait-il être enfin donné dans toutes les sociétés secrètes où se groupaient les ennemis du trône et des Mandchoux, de commencer avec chances de succès le mouvement libérateur?
Les provinces du Hounan et du Houpé, au cœur du pays, d'où par l'immense Fleuve Bleu et par le chemin de fer elles communiquent avec le reste de la Chine et avec le monde, servaient depuis longtemps de centre pour les conspirations et les complots. Les troupes y étaient très travaillées parles républicains et beaucoup d'officiers gagnés à leur cause.
Aussi est-ce là que la révolution va éclater, est-ce de là qu'elle se précipitera dans la Chine tout entière.
En face de la ville de Hankéou, dont les concessions européennes bordent le fleuve de leurs bâtiments modernes, de l'autre côté de ce puissant Yangtsékiang, qui là, a plus d'un kilomètre de large, se trouve Outchang, la ville préfectorale, résidence du vice-roi qui commande les deux provinces.
Ce vice-roi est un Mandchou : Joueitcheng.
Le 30 septembre ses espions lui apprennent que des conspirateurs sont réunis en grand nombre à Hankéou, sur les concessions étrangères, à l'abri de son autorité, et il en avise le doyen du corps consulaire. On sent qu'il se prépare quelque chose.
Dix jours plus tard une formidable explosion fait trembler la concession russe. Ce sont des bombes que l'on fabriquait dans une officine secrète qui éclatent par maladresse. A cette occasion on découvre un nid de révolutionnaires prêts à la lutte. Le vice-roi en fait décapiter deux et
promener leurs têtes par la ville. On arrête également plusieurs soldats suspects et, malgré les instances de leurs officiers, on les décapite.
Mais ces mesures de rigueur n'intimident pas les soldats, camarades des exécutés; au contraire, ils se rebellent et massacrent tous les Mandchoux de la ville. Outchang tombe en leur pouvoir. Ce jour-là, le 10 octobre 1911, c'est bien la grande révolution qui commence.
Le chemin de fer du Yunnan. — Laokay et le foutoupan. — Mongtzeu en révolution. — Amitchéou. — L'ascension jusqu'à Yunnanfou, la capitale. — « La révolution, même chose Napoléon. » — Le dictateur et les massacres. — La fuite du vice-roi. — Les idées des révolutionnaires. — Un dîner sous les baïonnettes. — Une course dans la nuit.
Nous pénétrâmes dans la révolution par la province du Yunnan, voisine de l'Indo-Chine, et à laquelle on accède par le nord du Tonkin.
Un chemin de fer, construction hardie et vraiment extraordinaire, y conduit. La ligne part de Haïphong, le port de mer de cette partie de notre colonie; elle traverse les rizières inondées, arrive jusqu'à Hanoï, puis, de là, commence son ascension, car c'est bien une ascension que fait ce long ruban de fer puisqu'il gravit des montagnes de 2000 mètres de hauteur.
L'Empire est-il encore debout? La République est-elle proclamée dans toute la Chine? On ne sait guère; les Chinois eux-mêmes n'ont que des nouvelles suspectes.
Toujours est-il que le Yunnan est passé au pouvoir des révolutionnaires; déjà de longues théories de fuyards sont descendues; Mandchoux se sauvant du massacre, commerçants chinois redoutant le pillage sont accourus en Indochine, ou bien ont traversé celle-ci pour rentrer dans une autre partie de leur pays. Les étrangers les ont suivis, quelques-uns toutefois sont restés, mais les dames résidant à Yunnanfou sont descendues. Dans cette ville, qui est la
capitale provinciale, réside maintenant un dictateur militaire; celui-ci maintient, dit-on, Tordre d'une main impitoyable; il a constitué une sorte de gouvernement, c'est tout ce que l'on sait.
Nous irons donc voir cette création de l'esprit nouveau, et nous voici commençant notre ascension.
Quel voyage admirable pour l'artiste que celui du haut Tonkin! Ce n'est plus la monotonie des deltas noyés où pataugent les buffles boueux, où les indigènes, à chapeaux coniques, travaillent plongés dans l'eau jusqu'aux cuisses; voici au contraire des terrains vallonnés, des montagnes couvertes de forêts au-dessus desquelles s'élèvent les buées lourdes et chaudes de l'hiver tropical.
On monte toujours, côtoyant le fleuve, au milieu de la verdure des bananiers, des aréquiers, des bambous et des roseaux chevelus.
Voici une petite gare où, il y a peu de jours, le seigneur tigre (OngkopJ est venu, à huit heures du matin, emporter pour son déjeuner la chèvre de l'agent de la compagnie. Nous sommes dans le haut Tonkin couvert de forêts giboyeuses, et ces histoires n'étonnent guère.
En une journée, on atteint la frontière à Laokay; une rivière, le Namti, à traverser sur un pont de fer, et l'on est en Chine, au village de Hokéou, c'est-à-dire à la bouche du fleuve, nom exact, car, là, le Namti se jette dans le fleuve Rouge.
Nous arrivons le soir, la nuit tombe amenant la mélancolie de son court crépuscule. Avant diner, nous allons nous promener au bord de l'eau, sur laquelle l'ombre commence à s'étendre.
Comme nous nous sentons loin de la France, ici!
Au moment où nous allons pénétrer dans cet immense
pays où les factions s'entre-tuent dans l'anarchie, où régnent des pouvoirs éphémères et menacés, où la sauvagerie peut si facilement renaître, notre souvenir se porte là-bas, vers les êtres chers que nous avons quittés Tan dernier, à tant de milliers de lieues. Nous parlons d'eux. Tout à coup, le vent nous apporte la voix sonore d'un clocher perché sur la montagne, de l'autre côté du fleuve Rouge.
11 y a là, en effet, une mission catholique; c'est l'heure de l'angélus, dont l'appel nous transporte presque dans la campagne de France. Il nous semble que c'est la voix de ceux que nous aimons, et que notre pensée évoque, qui nous répond ainsi.
Laokay se compose d'une rue, bordée de maisons chinoises et annamites. Quelques bâtiments de construction européenne décèlent la présence des Français.
La résidence de l'administrateur est perchée sur un rocher, mais le cercle est au bord du fleuve. Il y a, en effet, un cercle, où se rencontrent les officiers et les rares Français qui résident dans ce pays perdu. En raison des événements de Chine, un corps de la légion étrangère est venu renforcer la garnison de tirailleurs indigènes. Ces soldats se tiennent prêts à entrer au Yunnan pour le cas où des Français viendraient à être molestés le long de la ligne ou à la capitale.
Après le dîner à l'hôtel, tenu par un Français, servi par des boys annamites, nous allons dans la nuit parcourir l'unique rue de Laokay, les autres voies n'étant guère que des ruelles montueuses. Des Japonaises traînent leurs socques et leurs sandales. Que font-elles ainsi au fond du Tonkin, à l'entrée de la Chine de l'Ouest? Elles charment, parait-il, ici, les loisirs des légionnaires. Elles entrent dans un bazar japonais, car, dans ce village lointain, il y a un tel établissement; nous aussi nous entrons dans la modeste boutique, pour y acheter de ces cartes postales qu'on trouve aujourd'hui dans les pays les plus reculés.
Le patron nous accueille avec un gracieux sourire; il est vêtu de la robe japonaise, nu-pieds dans ses sandales ; comme nous lui adressons la parole en chinois, il nous répond dans le plus pur français. La distinction de son visage nous frappe. Comment cet homme peut-il être marchand de cartes postales dans ce pays reculé qu'est Laokay?
Nous apprendrons par la suite qu'on le soupçonne fort d'être un officier japonais, placé à la frontière en observateur.
Ces « demoiselles Chrysanthème » , d'ailleurs, sont, paraît-il, assujetties à une taxe de protection par le gouvernement du mikado. Mais toutes les fois qu'elles apportent un renseignement de quelque valeur, on leur fait remise d'un douzième de la taxe. Par ce moyen, l'administration japonaise est parfaitement renseignée sur tout ce qui se passe en Indochine et en Chine, dans les milieux militaires, car on trouve de ces petits groupes un peu partout aux bons endroits.
Une des autorités de la région nous dira que l'homme du bazar est chargé de colliger les renseignements recueillis par ces dames lors des épanchements de leurs visiteurs.
— Pourquoi ne l'expulse-t-on pas, dis-je?
— A quoi bon, me répond-on, il en viendrait un autre qu on ne connaîtrait pas.
Sur les confins du village, dans la nuit claire, car les buées ont maintenant disparu, se profilent les miradors, sortes de terrasses couvertes d'où nos sentinelles ont les yeux fixés sur la brousse qui a recelé tant de bandits, tant dirréguliers chinois, et d'où il peut en surgir encore, cette nuit peut-être.
Rentrons, car il n'est pas prudent de s'aventurer ainsi dans l'ombre. Demain nous ferons nos visites à nos compatriotes, au résident, M. Emerich, un lettré et un sage, qui vit philosophiquement dans ce désert dépourvu de distractions et dont les récits sont pleins d'intérêt et d'enseignements.
Avant d'entrer en Chine, il nous faut prendre nos passeports; M. Dupont, le consul de Hokéou, le village chinois perché sur la rive opposée du Namti, nous les prépare. L'agent consulaire habite Laokay depuis de longues années, et il compte y finir ses jours; il a été commerçant dans ces régions, et il connaît bien les Chinois. Ses cheveux blancs nous disent son âge, et à son air aimable, on sent bien qu'ir est heureux de faire bon accueil à ses compatriotes.
La révolution a déjà installé dans ce village, sur lequel flotte le drapeau aux cinq couleurs, un de ses représentants, car les autorités impériales se sont enfuies. Nous irons faire une visite, en compagnie de l'aimable consul, au délégué du nouveau gouvernement, si tant est que la Chine ait un gouvernement, car on ne sait si l'on est en république, ou si l'empire tient encore.
Le foutoupan, c'est à dire vice- administrateur, a fait préparer nos papiers. Mais il n'a pas encore de formules imprimées et il ne veut pas se servir de celles du gouvernement qui est encore légal à Pékin. On nous donne des passeports tirés à l'encre violette sur de la gélatine et datés de la première année de la grande République chinoise.
Le foutoupan nous reçoit dans l'après-midi. Il était journaliste, la révolution en a fait un administrateur; il est secondé par un jeune secrétaire qui parle quelque peu la langue française. En prenant le Champagne obligé et en fumant le calumet de la paix sous forme de cigarettes assez fades, nous causons. Visiblement, l'administrateur de la frontière n'est pas très au courant des nouvelles. Dans le chaos de la révolution, il ignore des événements dont nous apportons la nouvelle d'Hanoï, où, sans être très bien informé, on l'est tout de même mieux qu'en ce pays perdu.
Ce Chinois lettré a quitté son costume national, il n'a plus la robe, et il porte, avec quelque gêne, un habit kaki; ses cheveux gris sont coupés court, de même que ceux
du jeune secrétaire dont la raie est impeccable au milieu de ses cheveux noirs ; celui-ci a encore conservé la robe bleu clair si seyante.
Ces deux personnages sont évidemment des révolutionnaires de marque, car le poste où on les a placés est difficile; lourdes sont leurs responsabilités.
Ils ont reçu des instructions sévères des chefs révolutionnaires de Yunnanfou. Ils doivent maintenir dans l'obéissance les soldats que Ton voit faire l'exercice dans un champ voisin, empêcher toute incursion sur le territoire de l'Indochine et toute atteinte aux Français qui se trouvent dans ees parages.
Les autorités de Laokay ont averti, en effet, ce foutoupan que sa tète répondait de la vie des Français sur la ligne. Ce sont là procédés de révolution, d'une rigueur nécessaire.
Aussi, lorsque ayant traversé le pont de fer jeté sur le Xamti, nous entrons définitivement dans son territoire pour gagner Yunnanfou, cet excellent foutoupan nous accompagne-t-il de ses vœux les plus sincères. Xous festoierons ensemble au retour, il faut le lui promettre.
Dans la gare de Hokéou des proclamations sont affichées ; elles sont datées dune ère commençant à l'empereur Hoangti qui régnait plus de deux mille ans avant Jésus- Christ. Elles exhortent le peuple au calme et lui annoncent la fin de la tyrannie. Un jeune commissaire chinois, coiffé d'une démocratique casquette de drap, examine nos passeports et nous souhaite bon voyage.
Xous voilà en Chine, dans cette province du Yunnan, que certains Français s'imaginaient devoir revenir à la France, car ils considéraient, s'inquiétant peu des droits et des difficultés, que l'empire chinois était un énorme gâteau dont les Européens devaient se partager les morceaux.
Autrefois, pour monter à la capitale provinciale, on ne disposait que d'un sentier muletier grimpant sur les montagnes; il fallait plus d'un mois aux gens pressés pour arriver au but. De tous côtés des précipices, au fond desquels bouillonnent des torrents. On voit dans quelles conditions commodes eût été accomplie une expédition militaire.
On a continuellement taillé la montagne pour y poser la voie unique du chemin de fer qui se déroule comme un serpent, montant en spirale, pour atteindre les deux mille mètres d'altitude où elle doit s'élever avant d'arriver à Yunnanfou.
Il faut renoncer à nombrer les tunnels ; on sort de l'un pour entrer dans l'autre : on passe sur des ponts jetés entre des rochers à pic, au-dessus des abîmes, et toujours la voie côtoie le précipice. Quelquefois on aperçoit en contre-bas à quelques cents mètres, comme un joujou d'enfant, la station où l'on est passé quelques heures plus tôt.
De Laokay à Amitchéou, la première étape nocturne, le voyage est admirable et c'est là, à cette période de l'ascension, que l'on commence à s'apercevoir de l'influence de l'altitude sur le climat. Ce n'est déjà plus la végétation tropicale, des chênes apparaissent sur le flanc des montagnes, pleines de gibier.
Mais, quelques heures après avoir quitté le Tonkin, voici une grosse agglomération dans une vallée entourée de collines bleuâtres. C'est Mongtzeu, centre minier où se trouvent des étrangers dont un certain nombre de Français.
A quelques kilomètres de là, les Chinois exploitent une des plus riches mines d'étain du monde et ils sont extrêmement jaloux de leur propriété.
A Mongtzeu, la révolution a déjà fait des siennes. Les soldats y ont procédé à un pillage en règle. Pour effrayer la population et empêcher celle-ci de sortir, ils commencèrent par tirer des coups de fusil dans les rues. Les Européens crurent leur dernière heur e* arrivée, car on ne connaissait
pas alors le mot d'ordre rigoureux de respecter les étrangers donné par les organisateurs et les chefs de la révolution. Nos compatriotes se rassemblèrent sous la fusillade comme ils purent autour du consul, M. Beauvais ; une jeune dame qui habitait assez loin du consulat dut s'enfuir avec ses petits enfants et sa vieille bonne annamite dans l'eau d'une rizière tandis que les balles sifflaient au-dessus de leur tête. Les soldats révoltés pénétrèrent dans diverses maisons étrangères, pillèrent, incendièrent; des protégés français furent grièvement blessés dans cette affaire.
La garnison révolutionnaire de Mongtzeu n'avait donc pas obéi au mot d'ordre, son indiscipline aurait pu provoquer une intervention des troupes françaises, si les autorités de notre pays n'avaient pas montré, dans la circonstance, un grand sang-froid et une véritable intelligence politique.
Le dictateur chinois de Yunnanfou, le général Tsaingo, résolut d'accorder une première satisfaction aux étrangers en infligeant un légitime châtiment aux soldats pillards et aux officiers responsables. La chose n'était point commode, car comment châtier des hommes armés, en défiance?
On procéda donc à la chinoise, par la ruse. Le général Lo descendit avec quelques soldats fidèles de la capitale, et il annonça aux troupes indisciplinées qu'on allait les envoyer combattre les impériaux au Seutchoenn, où se livraient alors des combats. Puis, il invita à dîner les deux officiers considérés comme responsables, et, à la fin du repas, tandis que ceux-ci sortaient dans la rue, les soldats apostés par le général les tuèrent à Timproviste à coups de fusil. Un porteur de chaise et un petit enfant qui passaient eurent la malechance de se trouver sur le chemin des balles, et furent tués également; mais la vie humaine est comptée pour peu de chose en Chine, et en tous pays, en temps de révolution.
La face des révolutionnaires était sauvée; le gouvernement de Yunnanfou pouvait dire : u Nous avons procédé à
LA REVOLUTION AU YUNNAft 31
un commencement de répression. » Celle-ci devait d'ailleurs être complète.
Lorsque les soldats de Mongtzeu furent arrivés à la capitale, ils ne voulurent pas se séparer de leurs armes; on les laissa tranquilles, mais, un jour, devant la caserne, parut un théâtre ambulant de marionnettes. Les soldats, sans défiance, sortirent curieux. Pendant qu'ils regardaient le spectacle, les officiers passaient dans leur caserne et faisaient emporter leurs armes. Les pillards étaient pris. Les plus compromis furent rapidement décapités; on envoya les autres combattre au loin.
Dans les environs de Mongtzeu, on aperçoit dans la plaine un grand lac et ces rizières qui font du sol comme une sorte de damier dont l'eau, où se reflète le ciel entre les levées de terre, remplit les cases. De loin en loin, des oiseaux noirs sont debout sur ces petites digues, les ailes étendues et immobiles; ils semblent regarder placidement passer le train. Des grues tournoient comme si elles dansaient au ras de terre sur leurs longues pattes.
Puis à ce paysage de plaine les montagnes succèdent, la locomotive reprend ses halètements, comme un homme essoufflé gravissant une côte.
Les trains ne marchent pas la nuit sur les bords de ces précipices; il faut coucher en route. Amitchéou est l'étape habituelle. Il est tard quand nous arrivons ; vite nous allons à l'unique hôtel tenu par un Chinois à lunettes, vêtu à l'européenne. Quelques maisons bâties pour les agents de la ligne nous rappellent la France par leur architecture.
L'hôtel comporte deux chambres, ce n'est guère; une de celles-ci ayant déjà été retenue, mon compagnon couchera sur un lit de fortune, avec une sorte de nappe posée sur quelque chose de très dur. L'hôtelier nous fait remarquer
qu'il construit d'autres chambres, car il compte sur une nombreuse clientèle lorsque la fin de la révolution aura ramené le calme.
En attendant le dîner, nous allons, par un clair de lune admirable, faire un tour loin de la gare, du côté de la ville chinoise; des passants circulent, portant des lanternes.
Il y a à Amitchéou des soldats, de ces terribles soldats qui devraient maintenir Tordre, et en qui personne n'a confiance. Pourvu qu'ils ne se mettent pas, eux aussi, à piller comme à Mongtzeu ! On devise de ces choses en prenant un repas à la française en ce coin reculé de la Chine, chez Prosper Cheng, hôtelier à lunettes d'or. C'est le chemin de fer, de construction et d'administration françaises, qui véhicule ici l'influence de notre civilisation, nos mœurs et notre cuisine. On se couche de bonne heure à Amitchéou et, par prudence, on place son revolver à côté de sa main, en cas de surprise, encore qu'une fusillade pourrait rendre cette précaution inutile.
Rien ne se passe pendant la nuit, mais, dès l'aube, le son assourdissant des clairons résonne dans la rue. Ce sont les soldats, dont on attend toujours quelque méfait; ils se contentent pour aujourd'hui de faire du bruit, en bons Chinois qu'ils sont. Nul n'a jamais su pourquoi ils faisaient cette musique insolite.
Le train partant de bonne heure, nous voilà traversant une foule chinoise, encombrant les guichets. Quelle innomable pouillerie! ces villageois ont le génie de la loque. Leurs habits de cotonnade ouatée qui fut bleue sont vraiment sordides. Ne les frôlons point de peur de la vermine qui vit sur eux comme en terre d'élection.
A partir d' Amitchéou, la montée est continuelle; les tunnels se succèdent, on va atteindre la plus haute altitude
avant de redescendre un peu sur le plateau où se trouve Yunnanfou. Au fond de ravins, de misérables cabanes ou de petits villages composés de maisons en pisé rougeoient au soleil. La végétation n'est déjà plus celle de nos climats, nous sommes trop haut.
Mais voici que le train s'arrête. Il faut descendre, la voie est interrompue. En effet, il arrive assez souvent que des éboulements considérables se produisent sur un ou plusieurs points. Des pans de montagnes se déplacent et les ingénieurs doivent recommencer leur travail de Pénélope, le long des abîmes, tailler de nouveau le flanc rocheux de la montagne, rejeter les terres dans les ravins.
Des coolies, d'une saleté qui est tout un poème, les cheveux noirs embroussaillés, se précipitent pour transporter les rares voyageurs du train arrêté, et accomplir ainsi l'opération du transbordement, car, de l'autre côté de l'éboulement, un train nous attend.
Nous nous asseyons donc sur une planchette attachée par des cordes à deux longs bambous, nous nous agrippons à cette espèce d'escarpolette et nos coolies, courant au bord du précipice, nous emportent; ils s'engouffrent en glapissant sous un tunnel, où un porteur d'une torche résineuse nous éclaire et nous enfume. Nous retrouvons enfin la lumière du jour pour courir encore au bord de l'abîme, balancés entre les bambous. Une demi-heure de cet exercice et gens et bagages sont casés dans l'autre train, tandis que se disputent en piaillant nos coolies pouilleux exploités par leur entrepreneur qui conserve par devers lui la plus grosse part de notre munificence.
C'est un des inconvénients du chemin de fer du Yunnan d'être ainsi souvent interrompu et réparé.
Au début de la révolution, la voie fut ainsi impraticable sur soixante kilomètres et les fuyards gagnant le Tonkin circulaient, formant une ligne noire comme des fourmis
gagnant leur trou. Il fallut six mois pour que la ligne pût être livrée de nouveau à la circulation.
C'est entre Amitchéou et Yunnanfou que Ton atteint les cotes les plus élevées. Plus on monte, plus la végétation se raréfie; on laisse bientôt la flore de nos climats, dont les échantillons poussent sur les pentes, et Ton arrive dans la région des aigles, que Ton voit planer dans le ciel. Des grottes naturelles s'aperçoivent dans le flanc des précipices, repaires d'animaux sauvages : des ours qui habitent ces hauteurs. Ce paysage alpestre d'où l'on découvre en sortant de quelque tunnel des villages, bien loin au fond des étroites vallées, alterne avec les couloirs encaissés, tels que les gorges du Pataho, au bord desquelles la voie passe également, surplombant de peu le torrent qui roule ses eaux mugissantes dans les rochers éboulés de la montagne. Des sources coulent en cascades, quelques-unes d'une grande hauteur; les eaux disparaissent en d'invisibles conduits puis reparaissent bouillonnantes au fond du gouffre.
Ainsi les tableaux les plus divers se succèdent dans ce voyage ascensionnel et vertigineux où constamment on côtoie l'abîme. On aperçoit même des têtes coupées accrochées aux poteaux télégraphiques. Ce sont celles des déprédateurs de la ligne, car ici on ne badine pas.
Avant d'arriver à Yunnanfou on traverse des plaines; c'est le commencement du plateau où se trouve assise la ville qui n'en est pas moins à plus de 1 900 mètres d'altitude. Cette situation élevée vaut à cette région, pourtant méridionale, un des plus délicieux climats qui soient et un ciel presque toujours d'une admirable pureté.
Il y a trois jours, nous étions dans le pays des bambous et des bananiers; nous nous réveillerons demain matin sous la neige.
Le soir nous arrivons au point terminus, à la gare, qui se trouve sous les murs de la ville préfectorale. Nous apercevons des soldats vêtus de drap sombre. Un gendarme du consulat vient à notre rencontre, et nous nous dirigeons vers l'hôtel, car il y a des hôtels à Yunnanfou; un se trouve près de la gare, et l'autre assez loin de celle-ci, hors les murs de la cité.
Les voyageurs n'y sont pas nombreux, cela se comprend; qui peut bien être dans ce pays, en ce moment? Cependant, l'hôtel, tenu par un Alsacien et sa femme, n'est pas vide, un couple l'habite, avec une vieille bonne annamite, et deux petits enfants. Ce sont de nos compatriotes, M. et Mme Bolton, qui résidaient à Mongtzeu. La jeune femme, qui s'y trouvait au moment de la fusillade, dut s'enfuir avec sa bonne et ses enfants, sous les coups de feu, pensant que sa dernière heure était venue.
Cette courageuse Française, après être allée se remettre de ses émotions au Tonkin, n'a pas voulu laisser son mari seul à Yunnanfou, où il s'occupe d'affaires, et elle a entrepris avant nous l'ascension. Nos deux groupes circulent dans l'hôtel vide, dont le patron soupire après des temps meilleurs, tandis que sa femme gourmande en chinois son personnel de boys.
Le pays est calme, mais on n'est encore sûr de rien, des révoltes pourraient se produire, et on se trouverait alors au milieu de l'anarchie chinoise, dans cette province éloignée. Nous entendons le canon dans la nuit. Qu'y a-t-il?La jeune femme, inquiète, se demande si ce n'est pas encore une révolte, et nous lui exposons les raisons de ne pas redouter une telle éventualité.
Nul ne se révolta, en effet; le jeune dictateur tenait toujours le pouvoir d'une main ferme.
Nous irons voir ce personnage curieux, qui écrit son histoire dans les faits. Mais d'abord il faut faire la visite à notre consul. Pour cela, on commande les chaises à porteurs, car il ne conviendrait pas que des gens respectables marchassent à pied dans la légère couche de neige qui recouvre le sol.
Les porteurs, de leur pas saccadé et cadencé, nous emmènent et voici que nous franchissons la porte de l'Est.
Yunnanfou est le type de la vieille ville chinoise, aux rues étroites et cahoteuses. Les cités de notre moyen âge devaient être ainsi. Comme toutes les villes préfectorales, la capitale de la province est fortifiée de hautes murailles au bas desquelles s'étendent les faubourgs aux maisons basses et sales. Dans les rues la foule grouille; les hommes, vêtus de cotonnade bleue rembourrée, ont tous le costume national et la calotte, mais on ne voit plus une natte; les femmes déambulent gauchement sur leurs petits pieds comprimés dans des bandelettes, et tout ce monde jacasse bruyamment. Nos porteurs poussent des cris gutturaux, pour se faire faire place dans les rues et les ruelles, dont quelques-unes sont de véritables couloirs sur lesquels s'ouvrent les nombreuses boutiques. Nous passons sous la multitude des enseignes suspendues devant les maisons, et en travers des rues.
Une partie de la ville est bâtie sur une colline, c'est dire que l'on monte et descend en faisant maintes glissades. De petits chevaux chargés de caisses de munitions nous croisent et il faut que chacun se range, y mette de la bonne volonté, car il n'y a guère de place.
Les passants jettent des regards curieux sur ces étrangers qu'ils aperçoivent au fond des chaises ; mais ils ne manifestent aucune curiosité impolie. Toutefois, au détour d'une ruelle, un jeune homme, un étudiant peut-être, vêtu d'une belle robe de soie bleu ciel, nous salue à demi-voix
des mots « Cha! cha! », ce qui veut dire : « Tue! tue! » C'est le cri de mort que vociféraient jadis les foules en délire, lorsqu'elles se lançaient au massacre des diables d'Occident.
Dans une rue descendante et caillouteuse, se trouve le consulat de France; c'est un yamenn, aux multiples bâtiments sans étages, aux vitres de papier, la vraie résidence chinoise. Deux gendarmes français et une demi-douzaine d'Annamites en composent la garde.
Après la réception cordiale qui attend toujours les Français dans ce pays si éloigné, le consul, M. Wilden, nous conte les péripéties de la révolution.
C'était le soir quand il apprit l'événement; étendu dans sa chambre en raison d'une douleur à un genou, il reposait, lorsque le portier vint lui dire qu'un officier chinois voulait à toute force lui parler. Il fit entrer ce visiteur inopiné; celui-ci se précipita brandissant un sabre et un revolver, lui annonçant dans son exaltation : « C'est la révolution; M. Tsai, même chose Napoléon ». Napoléon, nom prestigieux qui est connu sur la terre entière, tant il est vrai que les grands guerriers et les grands conducteurs d'hommes laissent derrière eux un sillage qui semble ne point se refermer.
Nous ne retrouverons pas, dans les boutiques enfumées de cette vieille cité chinoise, le portrait du grand empereur, comme nous le trouvâmes dans les villes japonaises; mais ici non plus on n'ignore point le nom de celui qui fut, selon ses propres paroles et selon la vérité de l'histoire, la Révolution couronnée.
A Yunnanfou, la révolte commença par les camps de soldats entourant la cité; les chefs, gagnés par les sociétés secrètes, au signal reçu, firent bombarder une partie de la
ville où se trouvait le palais du vice-roi, puis les troupes se précipitèrent, entrèrent en tuant les soldats fidèles, d'ailleurs peu nombreux, qui résistaient.
On se battit dans les rues, les Mandchoux se cachèrent et essayèrent de s'enfuir, le Grand Trésorier fut massacré dans un carrefour. D'autres cherchèrent à se réfugier au consulat d'Angleterre, qui ne leur ouvrit pas ses portes. Le vice-roi Li Kinghi réussit à gagner le consulat de France; les bâtiments de celui-ci se remplirent de réfugiés, qui y attendirent une accalmie avant de partir en cachette vers le Tonkin, seule issue pour eux.
La population étudiante de la capitale détestait le viceroi, elle aurait voulu qu'il fût mis à mort. Le général Tsai, commandant les troupes révolutionnaires et qui avait pris le pouvoir, voulait éviter les massacres inutiles. Ce jeune homme avait été l'objet de la bienveillance du vice-roi, Li Kinghi.
On raconte que lorsque la rébellion eut triomphé, il se mit à genoux devant le vice-roi, lui demandant pardon de la violence qu'il lui faisait pour le bien de la Chine.
Dans tous les cas, il le protégea de son mieux, et lorsque le consul de France pensa que le moment était favorable pour le faire partir, le général Tsai alla, lui aussi, accompagner le vice-roi à la gare, afin qu'on ne le tuât point dans les rues où il ne se trouvait plus sous la protection du pavillon français.
Le malheureux fonctionnaire, qui peut-être avait été hostile à la construction du chemin de fer du Yunnan, n'avait plus qu'un espoir, descendre au plus vite en terre française. La chose était difficile, car les étudiants qu'il avait tenus en bride voulaient se venger de ses rigueurs. Sans la protection des Français, il aurait eu le sort de tant d'autres qui payèrent de leur vie les deux cent soixantehuit années de la domination mandchoue.
Le consul de Yunnanfou l'accompagna dans le train, une
partie de la route, puis remit sa garde au jeune consul de Mongtzeu, M. Beauvais, qui était venu au-devant d'eux.
Des étudiants armés de revolvers circulaient dans les couloirs des voitures; ils guettaient leur proie, mais n'osaient point tuer le vice-roi sous la protection du représentant de la France. A Amitchéou, où Ton fait étape la nuit, Li Kinghi supplia son protecteur de ne point descendre, car il craignait d'être tué dès qu'il aurait mis le pied dans la rue. Et toute la nuit, le consul dut rester avec l'ancien vice-roi, dans le wagon, immobile.
Enfin la frontière fut atteinte, et Li Kinghi respira, il était sauvé.
Dès que le général Tsai se fut emparé du pouvoir, il déploya une grande activité et une grande rigueur pour maintenir l'ordre.
Un soldat qui avait traversé de sa baïonnette la poitrine de la jeune fille du Grand Trésorier fut décapité.
Tsai voulait que la révolution triomphât avec le minimum de sang versé. 11 institua aussitôt un gouvernement provisoire, proclama la République indépendante du Yunnan, attendant que, dans les différentes parties de la Chine, d'autres chefs militaires comme lui s'emparassent du pouvoir pour le compte de la future République.
Il avait nommé des ministres aux finances, aux relations extérieures, à la justice, etc. ; rassuré les populations par des proclamations, veillé à la perception des impôts. Quiconque menaçait l'ordre et la tranquillité publique était décapité.
Aussi fut-il bientôt considéré comme rétrograde par l'élément d'extrême-gauche, le monde de la jeunesse étudiante.
Le palais où se tenait le président de la République provisoire était formidablement gardé; la nuit, des mitrailleuses en batterie en défendaient les portes.
Le jour de notre visite au général, lorsque nous pas-
sàmes devant le poste, on relevait la garde et un sergent gourmandait ses hommes qui ne s'alignaient pas assez bien. Ceux-ci regardaient d'un air curieux ces étrangers qui allaient voir leur chef.
Le général Tsai était vêtu de son costume d'intérieur, robe de soie ouatée et fourrée, comme il convenait à la température du jour.
Coiffé de la calotte de satin à bouton rouge, son aspect n'avait rien de militaire. Un visage d'enfant ; les Chinois paraissent, aux yeux des Européens, en effet, toujours beau coup plus jeunes qu'ils ne le sont en réalité, car la barbe ne leur pousse que fort tard.
Le jeune dictateur, qui a trente ans est complètement imberbe. Il a fait ses études militaires au Japon. Il nous reçoit dans une vaste salle de conseil, au centre de laquelle se trouve une longue table recouverte d'un prosaïque tapis vert européen. Le regard du général est fatigué sous sa paupière lourde; en effet, il dort peu pour faire face aux dangers qui peuvent apparaître de divers côtés. La Cour a envoyé des assassins pour se débarrasser, selon la vieille mode orientale, des hommes pour elle dangereux. Tsai est un de ceux qui se trouvent vises. On a, paraît-il, arrêté et exécuté déjà quelques-uns de ces sbires.
D'autre part, les étudiants ne peuvent lui pardonner sa rigueur. Ces jeunes gens sont de grands admirateurs de nos terroristes, ils exaltent Robespierre. Qui eût jamais cru que l'Incorruptible rencontrerait des disciples et des émules, cent vingt ans après sa mort, dans une province reculée de la Chine? Ces violents estiment que l'on n'a pas répandu assez de sang pour purifier complètement leur pays et ils en veulent à Tsai à la fois de sa modération et de sa termeté.
Nous demandons au dictateur de nous exposer ses idées et celles des révolutionnaires sur l'organisation de la Chine, au jour de leur triomphe qui n'est encore que partiel.
Le général désire que son pays ait un gouvernement fort avec une administration unitaire ; les provinces centrales et maritimes, où l'esprit public est plus éclairé, seront d'abord organisées selon les principes républicains qui veulent le concours du peuple; mais les régions frontières, comme le Yunnan, doivent rester sous une direction militaire.
Visiblement, le jeune chef en est toujours au plan d'action de 1904.
Il pense que le suffrage à instituer dans la nouvelle république ne doit pas être universel; il sera d'abord restreint, à cause de l'inexpérience du peuple.
Les chemins de fer et les mines doivent être exploités par l'Etat. C'est là une théorie chère à tous les révolutionnaires chinois, qui sont fortement imprégnés de socialisme.
Cette doctrine s'accommode d'ailleurs fort bien de la tournure d'esprit des Chinois en général, habitués depuis l'origine de leur histoire au communisme familial pratique.
Après un long entretien sur ces intéressants sujets, le général nous accompagne jusqu'à la porte de la grande cour, avec cette politesse chinoise, si raffinée dans ses formes qui marque la vieillesse des civilisations.
Avec lui, se trouvent deux lettrés distingués; l'un est préposé aux relations extérieures et l'autre un de ses chefs de bureau.
Ces trois Chinois, vêtus de leur robe de soie chatoyante, échangent avec nous les saluts de rigueur et si l'on ne se serrait la main à l'européenne, on se croirait encore dans la vieille Chine des mandarins cérémonieux.
Il n'en est rien pourtant. Nous vivons sous un régime
militaire qui fait peser sa loi martiale sur tous. Et cela peut être nécessaire pour maintenir Tordre et empêcher que les rares étrangers qui se trouvent dans la contrée ne soient molestés.
De fait, lors de nos promenades si intéressantes, dans les rues de cette vieille cité, si loin de la vie active des ports situés sur la côte du Pacifique, où le peuple est habitué à voir de près les hommes d'Occident, nul ne nous insulta. Les passants nous indiquèrent même quelquefois avec complaisance notre chemin, lorsque nous le leur demandâmes. A Yunnanfou la police paraissait bien faite; aux carrefours des principales voies, se trouvaient des postes où des agents, vêtus de vareuses noires à liserés jaunes, et coiffés de la casquette plate, montaient la garde.
Bientôt nous n'eûmes plus besoin de leur demander notre chemin pour nous rendre à la poste française; car nous avons là un bureau à nous, au cœur de la ville; il y a aussi un hôpital et une école ; cette dernière était fermée à cause des événements. Mais l'hôpital, dont le sympathique docteur Vadon nous fit les honneurs, continuait à recueillir les malades chinois. La fille du Grand Trésorier massacré était toujours là; on la soignait avec un faible espoir d'arracher à la mort cette malheureuse enfant.
Les Français, plongés si loin de leur pays dans cette masse ombrageuse, se distraient de leur mieux. Le docteur est un grand collectionneur de pipes à opium, dont quelques-unes, en ivoire gravé ou sculpté, sont de véritables objets d'art.
Nous allons, avant notre départ, voir au complet ce gouvernement de révolution. Le dictateur nous invite en effet, ainsi que les consuls de Yunnanfou et celui de Mongtzeu, à dîner avec ses ministres.
Le dîner a lieu dans un pavillon situé sur les confins de