‹ A travers la révolution chinoise; mes séjours dans le sud et dans le nord, l'évolution des moeurs ... le coup d'ÉtatChapitre 4 sur 18 · LE GÉNÉRAL TSAI NGO · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL TSAI NGO

DICTAT FUR DU YUXNAN

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la ville, mais à l'intérieur de la muraille. Ce pavillon, assez vaste, contient un restaurant et aussi un atelier de photographie. Il se trouve dans une sorte de petite île, il est entouré d'eau.

Comme il pourrait être tentant pour les ennemis du dictateur de s'en débarrasser et de tuer d'un seul coup tout son gouvernement, le restaurant est gardé par une compagnie en armes; voici, à la tête du petit pont, des sentinelles qui veillent, baïonnette au canon. Le lieu est bien choisi pour voir venir et déjouer une attaque.

Pour plus de sûreté encore, car des ennemis peuvent, en ces temps de guerre civile où les concitoyens s'entre-tuent, se glisser jusque dans la salle du festin, des sentinelles montent la garde dans les couloirs extérieurs sous la vérandah; de là, — c'est au premier étage, — elles dominent les environs et voient également ce qui se passe dans la salle, vitrée tout autour. Ces soldats circulent, leur fusil à la main; leur ombre passe et repasse dans la nuit.

La table est servie à l'européenne; nous ne mangeons pas dans les soucoupes chinoises où chacun, prenant avec des baguettes ce qui lui convient dans les nombreux plats couvrant la table, le place devant soi; non, nous avons de grandes assiettes, des fourchettes, des verres, et les soldats qui font le service imitent de leur mieux la manière des étrangers. Ils changent les assiettes, remplissent les verres, avec cette attention particulière aux domestiques chinois.

Au milieu de la table, se trouve le général Tsai. Aujourd'hui, il est vêtu en soldat et il en a les gestes décidés; à côté de lui se trouve le général Lo, celui qui châtia les pillards de Mongtzeu ; il est âgé d'une quarantaine d'années environ ; puis deux officiers d'état-major, le délégué aux affaires extérieures, le ministre de la justice, celui des finances, plusieurs autres fonctionnaires chinois, vêtus de leur robe de soie, coiffés de la calotte de satin à bouton rouge.

Pe l'autre côté de la table, se trouvent : MM. Wilden,

Beauvais, Lépice, les consuls, mon neveu et moi, entourés de quelques-uns de ces personnages.

Comme, en certains dîners de cette époque révolutionnaire, où les passions sont déchaînées, il est arrivé déjà que, des assistants se sont entre-tués à table, avant de partir pour ce singulier festin, nous nous étions demandés s'il fallait nous munir de nos revolvers à toute éventualité; mais M. Wilden, ayant estimé que cela ne nous servirait de rien, nous nous abandonnâmes donc à notre bonne étoile, espérant que les ennemis de nos hôtes ne profiteraient pas de notre présence pour tenter de les détruire par une fusillade générale, ce qui aurait pu avoir pour nous quelques inconvénients.

De fait, tout se passa parfaitement. Nous pûmes savourer les multiples plats, fort bien préparés par le cuisinier renommé du Char de la lune sur les eaux, car tel était le nom du lieu; œufs fermentes, pattes d'ours, bouillon aux œufs de canard, nids d'hirondelles, tendres pousses de bambous, etc., etc.. La cuisine chinoise, quand elle est bien faite, est d'ailleurs des plus délicates.

Je suis placé près du ministre de la justice et de celui des affaires extérieures, tous deux lettrés distingués et grands amateurs de philosophie. Nous causons avec eux des doctrines de leurs maîtres, ce qui est toujours agréable aux lettrés, heureux de voir que des étrangers apprécient leur littérature, les considèrent comme des gens instruits et distingués.

Le ministre de la justice, ancien grand juge d'une province voisine, sous l'Empire, un gros Chinois quinquagénaire jovial, dont le pinceau agile marque en ces jours troublés pour la décapitation tant de têtes de dissidents, fait grand honneur à l'excellente eau-de-vie sorgho, d'une force incroyable, dont on boit de petits verres pendant le repas. Il multiplie les Kan pei, ce qui veut dire sécher le verre; il vide le sien d'un trait en vous invitant à en faire autant. La politesse veut qu'on s'exécute.

Eu tous lieux, les banquets provoquent une chaleur communicative ; avant que Ton ne fût arrivé au Champagne allemand habituel, le ton de nos hôtes s'est déjà monté de plusieurs degrés. Les civils, grands amateurs de bons repas, comme tous les Chinois, s'abandonnent à la satisfaction du boire et du manger en causant et en riant ; mais la sobriété des militaires est remarquable; ils restent toujours maîtres d'eux-mêmes, toujours prêts à prendre le commandement de la troupe si quelque attaque soudaine venait du dehors.

Celle-ci ne se produira pas, le dîner s'achève, on prend congé des uns et des autres; des soldats avec des falots nous éclairent pour remonter dans nos chaises à porteurs. Mais mes compatriotes se dirigent vers l'intérieur de la ville et mon neveu les accompagne, tandis que moi, qui habite hors des murs, à l'est, je dois sortir par la porte du sud, la seule ouverte à cette heure, et faire un immense détour dans la nuit par des chemins inconnus.

Tandis que le pas cadencé de mes porteurs de chaise résonne sur les pierres branlantes des rues, je vois, accroupi au fond de ma boîte, les passants circuler comme des ombres avec leur lanterne à la main. Il est onze heures, et les rues étroites et noires de ce quartier excentrique ne sont guère éclairées.

La lourde porte de la ville est seulement entre-bâillée ; un soldat, d'un air soupçonneux, nous éclaire le visage de sa lampe; nous lui disons d'où nous venons, et qui nous sommes, il ouvre un peu plus le lourd battant et nous sortons de la ville, emportés rapidement par nos deux kiaofou, et précédés du conducteur, qui secoue, au bout de son bras, une grosse lanterne de papier pour éclairer le chemin.

Nous voilà dans un faubourg, la nuit est noire, des ombres d'arbres se profilent vaguement sur le ciel.

J'ignore totalement où je suis. Vraiment, si ces Chinois voulaient me faire un mauvais parti, la chose serait facile, et je regrette de n'avoir pas emporté mon revolver.

Tout à coup, mes porteurs s'arrêtent, déposent la chaise; l'homme à la lanterne vient me demander si nous allons bien à l'hôtel d'où nous sommes partis et il me prie de lui (t réiTeiller la mémoire » . Ce petit arrêt est évidemment une manière de sauver la face, pour se reposer sans avouer sa fatigue, car une mémoire de Chinois n'a jamais, en pareille matière, besoin d'être réveillée.

Nous reprenons notre course de plus belle, nous enfonçant dans l'ombre de ruelles inconnues et débouchant sur de vagues places. Je crois reconnaître, non loin des murailles crénelées, le lieu des exécutions, que j'ai vu encore rouge de sang. Demain, on va y trancher vingt et une têtes, et j'ai décliné l'invitation à venir voir ce spectacle.

Mes porteurs sont évidemment de braves gens, des originaires de la province voisine : le Seutchoenn, qui fournit de leurs pareils l'ouest de la Chine, comme l'Auvergne envoie à Paris ses charbonniers.

S'ils avaient d'ailleurs la moindre tentation de me tuer ou de me voler, ils seraient retenus sans doute par les menaces terribles affichées sur les murs. Nous passons, toujours courant, ou marchant d'un pas si rapide qu'il est presque une course, devant des murailles où un rayon de lune éclaire les affiches blanches du Gouvernement. Nous les avons lues dans le jour, et il y en a où s'étale le caractère Tchan, qui représente une hache tournoyant. Ces affiches promettent la décapitation immédiate à qui touchera à un étranger. Enfin, la chaise arrive à l'hôtel et, une heure après, celle de notre compagnon nous rejoint.

Les jours suivants, celui-ci visite à cheval, dans le camp du Nord, conduit par deux généraux imberbes, les troupes qui ont pris la ville pour le compte de la révolution, et nous allons tous nous faire photographier en compagnie du

chef de la République du Yunnan. C'est en plein jour cette fois ; le général vient avec son escorte et il est suivi jusque dans l'intérieur de la maison par un soldat, le mauser sur la cuisse et l'œil soupçonneux.

Mais nous n'avons aucune mauvaise intention, au contraire, et ce n'est pas nous qui attenterons aux jours du dictateur, on peut nous en croire. Aucun conjuré hostile ne s'est montré. Nous nous séparons donc; qui sait si nous reverrons jamais ce jeune homme, dont les temps troublés ont fait surgir l'énergie et la volonté dominatrices.

Depuis notre départ, il a eu à faire face à maintes difficultés, il a dû quitter la capitale provinciale, puis il y est retourné, et la République triomphante Ta nommé toutou, c'est-à-dire gouverneur à la fois civil et militaire. Il dirige encore la province aujourd'hui (1).

Après avoir redescendu les pentes vertigineuses où serpente le chemin de fer, nous retrouvons Laokay qui nous

(1) On le dit du moins toujours; pourtant nous avons lieu d'être quelque peu sceptique à cet égard. Le 13 octobre 1913, en effet, le général Tsai, gouverneur du Yunnan, se rendant à Pékin en traversant la colonie, fut reçu solennellement par toutes les autorités françaises d'Indochine à Hanoï; on lui donna une garde d'honneur, il visita des écoles, des fabriques, etc. Or, voici le portrait qu'en fait un journal très sérieux, le Courrier d Haïphong , dont un rédacteur a interviewé le gouverneur chinois :

« Le général, qui nous attend dans son salon, paraît âgé d'une cinquantaine d'années qu'il porte vertement. Sa physionomie est énergique et très ouverte... »

Et voici le langage que tient le personnage lui-même i

« ... J'ai constaté que des progrès énormes avaient été réalisés en Indochine, où j'étais venu il y a trente ans dans la région de Caobang à Langson. »

Or, il y a trente ans, le général Tsai que nous vîmes à Yunnanfou venait de naître, il ne pouvait être de ceux qui luttèrent contre les Français à Langson, à cette époque.

En 1912, à Pékin, je lus dans les journaux chinois que le jeune dictateur avait dû s'enfuir de Yunnanfou, en compagnie du consul de France. On fit ensuite le silence sur cet événement. Dans tous les cas, le personnage quinquagénaire dont le Courrier d' Haïphong trace le portrait et qui tient des propos décelant bien plutôt l'homme d'affaires que le soldat ne peut être le jeune général à figure d'enfant que tous les étrangers à Yunnanfou connaissaient bien.

semble un peu la France, tant il est vrai que tout est relatif. Le br àvefoutoupan, l'ancien journaliste chinois, gardien de la frontière, sachant que le temps de notre retour était proche, envoyait chaque jour au train descendant son secrétaire, pour savoir si nous revenions bien tout entiers.

Dans sa joie de voir deux chances de moins pour lui de subir l'effet des menaces des autorités françaises, il nous fit remettre des bambous sculptés comme souvenir, avec une lettre de sa main.

Le brave homme, grelottant de fièvre parce qu'il s'était fait vacciner la veille, ne put être du dîner que le consul, le résident et quelques Français voulurent bien nous offrir.

Nous eussions à demi-voix fait avec lui des vœux polis pour la nouvelle République, dont un morceau seulement existait alors.

Enfin nous partîmes, serrant les mains de nos excellents hôtes qui demeuraient, eux, sur la frontière, toujours comme des sentinelles avancées de la France, devant cette immensité où bouillonnait la révolution et d'où l'anarchie, si les autorités chinoises improvisées avaient faibli un moment, eût pu les mettre en péril.

Sur le Sikiang. — La révolution à Kouangtchéouwan. — Hongkong et ses Chinois. — La révolution à Canton. — Un habile politicien. — L'œuvre de la bombe. — Les Cantonaises soldats et députés. — Le féminisme chinois.

Le Sikiang est un ancien yacht postal portugais, d'aucuns disent même qu'il a appartenu à la reine Maria-Pia.

Ce bateau, qui nous attend dans la rivière de Haïphong, notre grand port tonkinois, va nous emporter vers la Chine du Sud.

Avant la levée de l'ancre, les amis viennent nous faire leurs adieux, on serre avec effusion les mains tendues, on voit disparaître avec émotion les canots qui retournent vers la terre et Ton s'enfonce par un temps gris, dans un brouillard impalpable.

Les Français d'Indochine ont surnommé notre Sikiang « la Casserole » . Il roule en effet tellement que le malheureux voyageur s'y trouve un peu dans la situation agitée du lapin dépecé lorsque la cuisinière le tourne et le retourne sur le feu.

Les onze passagers de première sont presque tous malades. Je les plains de tout mon cœur, les malheureux! moi qui ai cette chance de ne point éprouver l'affreux mal de mer. Pendant qu'ils pâlissent, verdissent et souffrent dans leurs cabines, je circule, titubant, sur le pout, abrité de la pluie fine sous mon caoutchouc.

Une Japonaise, qui, seule avec un sous-officier delà colo-

niale, occupe les secondes, s'y promène aussi; cette petite femme courtaude, à la volumineuse chevelure, porte ses sandales de bois, sa face plate et ses sourires à Kouangtchéouwan, dont ils vont faire, j'imagine, les délices.

Comme moi, elle se distrait à regarder au-dessous de nous les matelots du bord faire leur toilette matinale. Ceuxci, des Chinois, se lavent les dents avec une remarquable énergie. Cela me rappelle qu'il y a quelque dix ans, j'ai lu dans des publications chinoises des conseils bien sentis au sujet de l'emploi de la brosse à dents, dont l'usage était considéré comme un signe de civilisation supérieure.

Nos marins sont évidemment des progressistes et soucieux de marcher dans les voies de la civilisation, car les uns après les autres, ils font ce que n'avaient jamais fait leurs ancêtres, ils brossent leurs dents blanches; la même brosse passe égalitairement de bouche en bouche. Le Chinois n'a-t-il pas l'habitude de la communauté des biens?

Kouangtchéouwan appartient à la France, ou du moins, celle-ci se l'est fait céder, avec bail de quatre-vingt-dix-neuf ans, par la Chine. Cette enclave territoriale devait servir de base navale, car elle est admirablement protégée derrière des îles. On peut y mettre une flotte à l'abri, mais on n'y a pas fait les travaux nécessaires.

Du port, où nous entrons le matin, les deux tours du clocher de l'église apparaissent. C'est dimanche, et sur la côte quelques soldats viennent se procurer la principale distraction du pays ; voir l'arrivée du courrier. Quel désert! Avec l'église de briques, il y a la poste, la caserne, la maison de l'administrateur et celle de son adjoint, et c'est à peu près tout. Ne parlons pas des maisons chinoises. Cette agglomération a nom : Fort-Bayard; elle est gardée par deux gendarmes français et cent hommes de troupe. Nous

rencontrons aussi des gardes de police chinois, qui portent sur leur poitrine, écrits en gros caractères rouges cousus : « Soldats hôtes de la France. »

Le personnel français, qui vit dans cette solitude, a vraiment du mérite et Ton comprend facilement qu'il puisse se laisser aller à la nostalgie! Il n'en est rien pourtant; le caractère français est souple et résistant et nous retrouvons, dans ce désert, une Parisienne qui était naguère au Cambodge, où le tigre rôdait autour de sa demeure. Mme Golombani, la charmante jeune femme de l'administrateur adjoint, n'a pas voulu laisser son mari venir seul sur cette côte aride, et là, loin de tout, elle fait l'éducation de ses deux petits garçons.

Il serait à souhaiter que tous nos fonctionnaires coloniaux eussent ainsi un foyer d'où la femme française pût faire rayonner au dehors la dignité de la vie et la moralité, et où le charme de sa présence permît facilement de supporter les longs séjours loin de la mère patrie.

Dans le port deKouangtchéou, nous apercevons une chaloupe à vapeur chinoise; elle vient d'être saisie par l'autorité française parce qu'elle naviguait sans les feux réglementaires et qu'elle n'avait point ses papiers; elle est bondée d'armes et de bombes. L'officier a été mis en prison. La chaloupe est celle du préfet de Leitchéou, qui a été assassiné récemment.

C'est que la révolution fait des siennes ici. Des bandes de pirates passent sur le territoire, ils se donnent comme réformistes, mais comment les distinguer?

Cette possession française a servi pendant ces dernières années de refuge aux ennemis de la dynastie. Le frère même de Sun Yatsen y avait établi une pharmacie et là, à l'abri de l'autorité des mandarins, les révolutionnaires pouvaient, plus tranquillement qu'ailleurs, préparer leurs complots.

Aussi n'est-il pas étonnant qu'on vienne de trouver un

Chinois le ventre ouvert et mort sur le sol; un écrit laissé sur lui disait qu'il avait été tué pour n'avoir pas coupé sa natte et n'être pas républicain. Avis aux autres!

Quant à la situation du reste de la Chine, dans ce coin du pays et à cette époque, on ne sait rien, car ici les nouvelles n'arrivent guère vite : elles doivent faire le tour par le Tonkin.

Nous quittons donc la place herbeuse et solitaire qui s'étend devant les quelques maisons françaises et nous voilà de nouveau sur notre Sikiang voguant vers Hongkong par une mer horrible. Heureusement le temps se lève pour notre entrée dans l'admirable rade, et la croix noire, annonce inquiétante des typhons qui font tant de victimes, n'est point arborée.

Hongkong est une des principales de ces grandes stations à eux que les Anglais ont placées partout sur les mers. Ils ont taillé dans le rocher de cette île, qui émerge sur 80 kilomètres carrés et dont le sommet s'élève à plus de cinq cents mètres, tous leurs établissements. A force de ténacité, sacrifiant sans se lasser les vies humaines, ils ont bâti dans un climat meurtrier toute une ville devenue à peu près saine. Les maisons massives et hautes portent la marque de leur génie, comme à Singapore. Ces immeubles élevés se trouvent près du port, c'est la ville anglaise. Au milieu de la principale place se dresse la statue de bronze de la reine Victoria, entourée des statues de ses enfants, symbole du loyalisme anglais. La ville porte d'ailleurs le nom de la grande reine.

Sur la montagne rocheuse qui domine le port, des villas sont accrochées dans la verdure. Tout cela a été disputé à la nature rebelle avec cette volonté persévérante qui caractérise T esprit britannique.

Dans les îles qui forment comme une ceinture à la rade, on aperçoit des forts où veillent des soldats anglais.

Dans le port, les navires de toutes les nations entrent, sortent, ou bien, à l'ancre, chargent ou déchargent leur cargaison; sur les quais, l'animation est extraordinaire,

Dans les rues de la ville, des policemen hindous, géants à turban rouge, maintiennent l'ordre; le pullulement de la race jaune est encore plus visible ici qu'à Singapore. A Hongkong, les innombrables Chinois paraissent se croire chez eux. Et en effet, ils peuvent revendiquer cette île qui, géographiquement, fait partie de la province de Canton.

Us l'ont d'ailleurs dès maintenant envahie de leur multitude, et, tôt ou tard, avec le cours que prennent les événements, avec le développement des idées de self -gover liment qui progresse en Asie, les Anglais se trouveront à avoir à résoudre un délicat problème, celui de la participation au gouvernement du pays de ces hommes jaunes que l'amour- propre britannique estime si inférieurs aux fils d'Albion.

En ce moment, les autorités anglaises déploient une grande vigilance, car les révolutionnaires de la province de Canton ont choisi Hongkong comme quartier général depuis longtemps. Les journaux locaux annoncent des saisies d'armes, et la police anglaise a fort à faire pour surveiller les révolutionnaires et pour pourchasser les pirates, qui, profitant du trouble politique, font des incursions à main armée dans les petites villes, dévalisent les habitants et quelquefois tuent la garnison de police qui s'y trouve.

Un navire français, le Paul-Beau, qui remontait la rivière des Perles pour se rendre à Canton, a été attaqué dernièrement par ces pirates; heureusement, il n'y a pas eu mort d'homme, et les bandits, se contentant d'envoyer de la rive leurs projectiles, n'ont pas osé ou n'ont pas pu .tenter l'abordage.

Ce sont là mœurs de révolution. Le banditisme fleurit toujours en temps d'anarchie et, en ce moment, celle-ci règne partout sur les côtes et dans l'intérieur.

Toutefois, cette anarchie n'est pas extrême et l'on pourrait voir pis; les chefs révolutionnaires, en effet, font tous leurs efforts pour l'atténuer. Le phénomène le plus remarquable de cette époque curieuse est en effet ce souci constant des destructeurs de l'ancien régime, de maintenir l'ordre de leur mieux.

C'est à ces efforts que l'on doit en partie le peu de sang versé à Canton, ville pourtant la plus avancée de la Chine et la plus turbulente.

On aurait pu croire que Canton dût être bouleversée par les événements, mais l'esprit même de sa population, entièrement acquise aux novateurs, en facilitant le changement, évita à la grande cité marchande les maux qui accablèrent d'autres villes.

Canton est le type de la cité chinoise du Sud, aux rues pleines de boutiques aux décorations dorées et multicolores devant lesquelles les enseignes se balancent sur la tête de la foule.

Il eût été dommage pour l'artiste épris de couleur locale, de voir ce morceau de la vieille Chine qui se modernise, détruit comme le fut Hankéou après les combats par lesquels commencèrent la révolution.

Ce fut dans la dernière quinzaine d'octobre que celle ci débuta à Canton. Vers le 20, les autorités furent prévenues d'avoir à se tenir sur leurs gardes, car les officiers, les soldats, gagnés par les sociétés secrètes, semblaient peu sûrs. Le 25, à trois heures de l'après-midi, une bombe est lancée dans la rue sur le maréchal tartare, alors qu'il se rendait, avec une escorte, à son yamenn. Le projectile

éclate avec une telle force que celle-ci ébranle tout le quartier; le malheureux Mandchou est pulvérisé; on ne retrouve plus de lui que ses bottes et quelques lambeaux sanguinolents. Trente soldats ou passants furent tués ou blessés par Téclat de cette bombe.

Le meurtre de ce représentant de la dynastie n'émeut guère la population ; celle-ci attend avec calme le succès des révolutionnaires qui combattent dans les provinces centrales, et s'apprête à arborer le drapeau de la République.

Tout le monde parait gagné d'avance, les autorités ellesmêmes semblent vouloir trahir la cause de l'Empire qui leur paraît perdue. Elles observent le côté d'où souffle le vent et règlent leur attitude en conséquence.

Annonce-t-on un succès des impériaux? Elles s'apprêtent à sévir à rencontre des républicains. Si les révolutionnaires semblent l'emporter, elles leur font bonne mine.

Le vice-roi est un de ces personnages typiques, un de ces hommes dont l'attitude seule est un sur indice de la décomposition du régime qu'ils servent et qu'ils trahissent.

Tchang Mingki, le type du parfait lettré sceptique, était âgé d'une quarantaine d'années lorsqu'il se fit nommer par les moyens ordinaires, c'est-à-dire grâce à des cadeaux bien distribués aux personnages de la Cour à la tête de l'administration provinciale de Kouangtong.

Dès son arrivée, il tint à être considéré comme un moderniste, un ami des idées nouvelles, laissant entrevoir qu'il pourrait être au besoin un républicain de demain. Etait-il déjà lié par le serment du sang dans les sociétés secrètes? C'est possible, car les révolutionnaires, qui complotent la chute des Mandchoux, semblent admettre sa bonne foi.

Lorsque la révolution commença, la Cour parut s'inquié-

ter de Tchang, et elle lui envoya le maréchal tartare qui devait prendre le commandement des troupes de la province.

Ce fut justement ce gêneur dont la bombe débarrassa si complètement le vice-roi, laissant à celui-ci toute l'autorité.

Tchang Mingki put alors, sans entraves donner satisfaction aux ennemis du pouvoir personnel.

Il déposa les sceaux en lieu sûr, lança une proclamation où il conseilla l'union des Mandchoux et des Chinois, et dans la nuit du 9 novembre, quitta son yamenn, accompagné de quelques fonctionnaires

Quand le vice-roi eut abandonné ainsi son poste, un général s'installa dans son palais pour diriger la police et maintenir Tordre. Le pouvoir passa dans les mains de M. Hou Hanminn, un lettré distingué du parti de la révolution, qui avait fait ses études au Japon; déjà il présidait l'assemblée provinciale. On créa rapidement un gouvernement provisoire et on attendit que les autres provinces en fissent autant, selon les événements.

Si, dans le grand port du Sud, la transmission des pouvoirs s'effectua avec facilité grâce à la politique du vice-roi ménageant l'avenir, le changement de régime ne se passa pas dans l'ensemble de la province et dans les provinces voisines sans les troubles ordinaires aux heures de révolution.

Dans les campagnes et sur les côtes, les malfaiteurs de toutes sortes, ne sentant plus peser sur eux l'autorité habituelle, multiplièrent leurs attentats ; pirates et bandits se donnèrent libre carrière, attaquant des villages, luttant les uns contre les autres, effrayant les citoyens paisibles qui n'étaient plus sûrs du lendemain.

Beaucoup de ceux-ci se réfugièrent à Hongkong, comme l'avaient fait les fuyards de Yunnanfou, allant au Tonkin chercher la sécurité.

Dans le Kouangtong, comme dans le reste de la Chine, l'élément le plus inquiétant était le militaire, si tant est qu'on pût donner le nom de militaires aux gens de toutes sortes enrôlés dès le début de la révolution et même aux soldats recrutés dans les dernières années par les autorités impériales.

Dans les troupes, la discipline était précaire et bien souvent les officiers devaient obéir aux soldats. A certaines heures, soldats tartares et soldats chinois entrèrent en lutte. Il fallut déloger par la force quelques fidèles attachés à leur ancien poste; l'arsenal fut aussi attaqué par des troupes dites républicaines, qui s'en emparèrent.

Toutes les fois qu'elles le purent, les autorités procédèrent à des exécutions sommaires pour faire respecter la discipline.

Lorsque le nouveau pouvoir se fut enfin installé à Canton, il voulut étendre son action au dehors. Il recruta, parmi les gens de bonne volonté, des soldats pour les envoyer combattre dans le Nord. Huit mille hommes partirent ainsi pour Changhaï et Nankin. On pense ce que pouvaient valoir de telles troupes comprenant une bonne partie de l'écume de la population, alléchée par la promesse des dix dollars mensuels.

Néanmoins, les officiers, ou ayant appartenu à l'armée impériale, ou improvisés, maintinrent chez leurs hommes une discipline relative, grâce au bourreau suivant les bataillons, son glaive enveloppé dans un étui de cuir, ou nu à la main.

Quant à l'état d'esprit de tous ces hommes du Sud, il était profondément antimandchou et révolutionnaire ; et, si l'on en croit certains Chinois, beaucoup de ces soldats s'étaient enrôlés, non seulement pour toucher la prime, mais aussi par esprit de parti. Ceux-là brûlaient du désir de détruire la vieille Chine dans son personnel rétrograde et de donner au besoin leur vie pour l'idéal nouveau.

Il en fut de même chez certaines femmes et jeunes Allés et Ton put voir à Canton, comme ailleurs, le beau sexe vêtu de costumes masculins militaires, brûlant du fanatique désir de combattre jusqu'à la mort pour l'avènement d'une société nouvelle, faire l'exercice sur le champ de manœuvres.

Cette participation des femmes à la révolution chinoise est un phénomène très remarquable que l'on constata dans le Sud et que nous retrouvâmes à Changhaï comme à Canton.

Lorsqu'on sait quelle était dans le passé la vie de la femme chinoise et les préjugés à son égard de la société tout entière, ce phénomène permet de mesurer l'importance de l'évolution des esprits en Chine.

Les mœurs chinoises voulaient que la femme fût toujours enfermée dans le gynécée, invisible aux hommes; qu'elle fût peu instruite et demeurât occupée aux soins du ménage et aux arts féminins. Elle n'avait pour ainsi dire aucun droit.

Mais, malgré cette condition juridique si inférieure, la femme chinoise exerçait un grand empire sur l'homme. La Chinoise, en effet, est douée d'un caractère souvent énergique, quelquefois plus vigoureux que celui du Chinois. Bien différente de la Japonaise, qui semble faite pour servir son seigneur et maître et lui plaire par ses grâces dociles, la Chinoise a une àme forte qui sait imposer sa volonté à l'époux en bien des cas.

Si extraordinaire, si contradictoire que cela puisse être, la Chine est un des pays du monde, où, selon la pittoresque expression française, « les femmes portent les culottes » le plus facilement, au figuré, car, au propre, cela ne fait pas de doute, puisque leur costume se compose d'une veste et d'un pantalon,

Il faut voir l'air décidé des femmes et des jeunes filles du Sud aussi bien que du Nord ; leur œil noir et vif, caché quelquefois derrière des lunettes cerclées d'or, décèle l'énergie, mais une énergie contenue dans son expression par les convenantes et les formes polies. Rarement le visage de l'homme dénote la même vigueur morale. Aussi, lorsque les idées nouvelles de la liberté individuelle, d'égalité des individus pénétrèrent en Chine avec les étudiants retour d'Europe, elles furent immédiatement adoptées par les quelques femmes instruites, et cette chose inouïe, qu'est le féminisme chinois, prit naissance ainsi que nous l'avons vu.

D'autre part, il sembla naturel aux femmes féministes de s'exposer aux mêmes périls pour conquérir les mêmes droits. De là, la constitution de ces bataillons, composés de jeunes filles soldats, dont certaines marchaient gauchement sur leurs pieds déformés, qui combattirent sous les murs de Nankin et périrent les armes à la main.

Il appartint à la province de Canton, marchant à l'avantgarde des idées nouvelles, de donner la première satisfaction aux femmes désireuses d'exercer leurs droits politiques.

La nouvelle assemblée provinciale républicaine, qui partageait dans la cité la charge et le pouvoir avec Hou Hanminn, admit les femmes non seulement à voter, mais même à remplir le mandat de représentant. Cette entrée des femmes dans la Chambre cantonaise avait eu lieu dans l'enthousiasme du premier moment. L'élément masculin se reprit. Aussi, quand on apprit que, dans la législation qui allait organiser les assemblées provinciales définitives, les femmes ne pourraient siéger, y eut-il un grand émoi au camp des suffragettes.

Des députés des deux sexes, dans la séance du 18 septembre 1912, manifestèrent leur désir de voir le Gouvernement central accorder un droit politique étendu à toutes les femmes; on invoqua les exemples historiques de la

reine Victoria et de l'impératrice Tseushi pour établir la capacité des citoyennes futures ; la majorité des hommes de l'Assemblée cantonaise ne se laissa pas séduire par les grâces de leurs collègues féminins, qui, à plusieurs reprises, revinrent à la charge et firent des discours en faveur de leur droit.

Les femmes cantonaises de Hongkong, qui envoyèrent à l'Assemblée deux représentants pour réclamer, ne furent pas plus heureuses.

Un grand nombre de dames et d'étudiantes cantonaises se réunirent à l'Ecole de droit des jeunes filles, pour constituer une vaste société de protestation afin de revendiquer à Pékin. Mais l'élément masculin était devenu rebelle aux enthousiasmes des premiers jours; l'amour du mâle pour l'autorité l'emportait sur les théories abstraites. Les suffragettes de Canton devront donc se résigner à n'avoir de représentants, ni dans l'Assemblée de leur province, ni au Parlement central.

Mais ce serait ne pas les connaître que de croire qu'elles accepteront leur défaite; elles continuent leur campagne dans l'espoir d'un triomphe futur ; les féministes des autres parties du pays feront sans nul doute preuve de la même ténacité que les Cantonaises; comme elles, à Pékin, au Seutchoenn, comme dans le sud, elles revendiqueront non seulement le droit de se marier librement, de ne plus obéir à la belle-mère et aux parents du mari, le droit de posséder quelques biens en propre, mais aussi celui d'exercer une action sur la conduite des affaires publiques, comme elles le font sous le toit domestique pour les choses familiales

Vraisemblablement, la Chine sera un des premiers pays où les femmes réussiront à siéger dans les assemblées politiques, franchissant ainsi, presque d'un seul bond, des milliers d'années d'évolution sociale.

L'assemblée provinciale, dont les suffragettes cantonaises firent partie, était provisoire. L'assemblée définitive,

dont les élections ont eu lieu en 1913, compte cent vingt membres, tous masculins.

Le personnel qui compose ces corps élus est bien différent de celui que dirigeait autrefois la vieille Chine des maudarins enfoncés dans l'aveugle tradition. Surtout, ces hommes nouveaux écoutent docilement les novateurs qui leur disent de respecter les étrangers.

A Canton, ces derniers habitent l'île de Chamin, territoire des concessions européennes. Comme tous les étrangers en Chine, ils furent d'abord très inquiets au début de la révolution.- On ne pouvait s'empêcher, en effet, d'évoquer les souvenirs de 1900, les Boxeurs, le siège des légations et les dangers courus alors; qu'allait-il devenir de ces masses chinoises dans l'anarchie qu'on prévoyait? Les meneurs de l'un ou l'autre parti en lutte ne voudraient-ils pas, pour servir leurs intérêts politiques, pour faire au besoin une diversion utile, détourner sur les résidents européens la colère aveugle du peuple soulevé?

On redoutait tout cela et rien n'était plus légitime que ces appréhensions à la fin de 1911, alors qu'on ne pouvait savoir encore quelle tournure allaient prendre les événements.

Mais bientôt on s'aperçut du souci des révolutionnaires d'empêcher que les étrangers fussent molestés. Les inquiétudes devinrent moins vives, ceux des étrangers qui n'étaient pas partis se tinrent sur leurs gardes et demeurèrent les spectateurs désintéressés des luttes révolutionnaires, se confiant en la protection de leur consul et au prestige de leur nation.

Le temps passa et, en mars 1912, époque où nous étions dans cette région de la Chine, l'intérêt n'était déjà plus passionnant pour l'observateur.

Il se trouvait alors concentré à Nankin, où siégeait une Assemblée nationale du Sud, à Changhaï où celle-ci traitait de la paix entre les partis avec les délégués du Nord.

C'était là où Ton pouvait savoir si le vieil empire déchiré par les factions allait scinder en deux le pays, si la guerre civile allait renaître ou si la paix allait permettre de fonder la République. C'était Changhaï, où se trouvaient alors réunis tant de personnages politiques révolutionnaires, que nous désirions voir de près, dont nous voulions connaître la pensée.

Nous reprîmes donc notre course et nous quittâmes les côtes du sud, par une nuit lumineuse; sur les pentes des rochers d'Hongkong les maisons, posées en étages, brillaient de mille points étincelants. Bientôt nous les perdîmes de vue et le paquebot s'enfonça dans les ombres qui couvraient le Pacifique. Les jours suivants, nous passâmes à toute vitesse devant les îles Pescadores, qui nous rappelèrent les glorieux exploits de l'amiral Courbet, et enfin, nous arrivâmes à Changhaï, dont les habitants européens s'armaient alors pour défendre leur vie et leurs biens contre une attaque éventuelle de la soldatesque ou de la populace.

LA RÉVOLUTION A CHANGHAÏ

Arrivée à Chaughaï. — La guerre aux nattes de cheveux. — La prise de 1 arsenal. — Les incendies. — Une entrevue avec un Robespierre chinois. — Au milieu des soldats révolutionnaires. — La révolution au théâtre. — A la première cour d'assises.

Le nom de Changhaï signifie : mer supérieure. La tradition l'explique en disant que cette ville chinoise, une importante sous-préfecture, se trouvait jadis au bord du Pacifique ; les alluvions apportées continuellement par les fleuves et les rivières de la contrée et particulièrement par le Fleuve Bleu, le Yangtsékiang qui se trouve plus au nord, ont petit à petit créé tout le territoire qui sépare aujourd'hui, sur 69 kilomètres, cette ville de la mer.

Le grand port de la Chine n'est donc qu'un port fluvial, situé sur une rivière, le Hoangpou; mais cette rivière est d'une belle largeur : à l'endroit où accostent les navires, elle a plus de quatre cents mètres d'une rive à l'autre. En Europe on considérerait le Hoangpou comme un grand fleuve, et cependant, combien modeste est ce cours d'eau à côté du fleuve Bleu !

Lorsque notre paquebot arrive à son appontement, on aperçoit dans le port une douzaine de navires de guerre; voici deux magnifiques croiseurs cuirassés à quatre cheminées, battant pavillon anglais; il y a aussi un vaisseau autrichien, deux japonais, un russe, un américain, un allemand et un navire français. Tous ces bateaux, portant une formidable artillerie, sont embossés au milieu de la rivière, et ils

menacent de leurs canons la cité chinoise. Ils sont là pour protéger les Européens contre une attaque éventuelle des Chinois.

Changhaï est, en effet, une cité cosmopolite, qui contient environ 13500 étrangers : Français, Anglais, Allemands, Américains, Portugais.

Ces étrangers vivent sur un territoire divisé en deux parties : Tune, la concession française, est contiguc à la ville chinoise; l'autre, la concession internationale, continue la première, dont elle n'est séparée que par une frontière idéale au milieu des rues; on s'aperçoit du changement lorsqu'on rencontre aux carrefours, au lieu des agents de police chinois, ou annamites, ou français, les géants hindous à volumineux turbans dont les Anglais font des policemen.

La concession française est très vaste, s'étendant tout en longueur, bordée d'un côté par les vieilles murailles crénelées de la cité chinoise, au bas desquelles coule un affreux et sale ruisseau, parmi des masures lépreuses, appuyées sur le mur. Les Chinois habitent en grand nombre sur les deux concessions. Leurs boutiques s'alignent dans les rues, montrant aux passants leurs devantures ouvertes, où, derrière un comptoir, est accoudé le personnel toujours plus nombreux que de raison. Changhaï a ainsi plus d'un million d'habitants.

Ces Chinois jouissent de la sécurité que donne l'administration intelligente et probe des Européens; là, le mandarin ne peut les exploiter, les dépouiller du fruit de leur travail ; là, ils trouvent les avantages et les plaisirs de la civilisation occidentale. Aussi sont-ils venus s'installer comme en une terre étrangère d'où ils auraient fui les abus de leur propre pays. La plupart des grands journaux chinois ont aussi placé leurs bureaux et leurs imprimeries à l'abri des coups de l'autorité chinoise ; leurs enseignes étalent les titres de ces feuilles, qui sont tout un programme; voici : la Liberté, le

LA REVOLUTION A CHANGHAI 11

Droit du peuple, le Cri du peuple, le Peuple debout, et tant d'autres, sonnant comme un appel de révolution.

Les camelots les vendent par les rues, aux passants à longues robes et à lunettes, qui circulent nombreux, avec l'animation qu'on trouve à Paris; ces camelots sont tout étonnés de voir un étranger comme moi acheter, lire leurs feuilles et déjouer leur supercherie lorsqu'ils veulent me passer un vieux numéro.

Lorsque nous débarquâmes, fin mars 1912, sur les quais où se pressait toute la pouillerie loqueteuse des coolies dont la saleté est inénarrable, on ne voyait plus guère de nattes; comme en Indo-Chine, toutes étaient coupées, même chez les gens du peuple. Dans les rues des concessions, tous les Chinois portaient toujours le costume national, si seyant, si pratique, c'est-à-dire la robe de soie bleue; mais beaucoup avaient arboré le chapeau européen, le feutre mou et la casquette.

Comme en Chine il n'est pas de mauvais ton de circuler nu-tête, beaucoup d'autres montraient une chevelure aux reflets noir bleu, avec une impeccable raie de côté. Et, ici aussi, les coiffeurs, pour la plupart Japonais, annonçaient qu'ils taillaient et coiffaient à la mode nouvelle.

Seuls, les sergents de ville chinois au service de la France, de gros gaillards solides, vêtus d'un uniforme noir, portaient encore de magnifiques tresses qui s'échappaient d'un chapeau mandarinat .

Le prestige de la République française protégeait ce symbole de la domination tartare, qu'on leur eût certainement coupé de force, s'ils n'avaient été à notre service. Qui osera donc dire que les Français ne sont pas conservateurs?

Les révolutionnaires tiennent beaucoup à l'ablation de la natte, car ils savent l'importance de ce symbole, et, lors

de notre première visite à la cité chinoise, nous sommes témoins d'une de ces opérations. Un artisan, qui sans y penser venait de traverser un pont franchissant le ruisseau frontière de la concession française, fut immédiatement appréhendé sous nos yeux par la foule et par un policeman chinois ; il s'en alla marri, tenant en sa main, d'un air de désappointement comique, sa queue de cheveux qu'un coup de ciseaux avait en un clin d'œil séparée de son chef.

Chaque jour, nous recevons la visite d'un excellent Pékinois, avec lequel nous nous perfectionnons dans la conversation; il est conservateur et cache avec soin sa chevelure tressée sous le col de sa robe. Il a des sentiments d'aristocrate, cela se sent; il se dispute vivement avec les boys de l'hôtel qui regardent ironiquement sa natte, sa calotte à bouton rouge, et lui répondent insolemment. Les gens du peuple ont le droit de relever la tête depuis le 3 novembre.

Cette date marque, en effet, le commencement de la révolution à Changhaï.

Elle fut apportée par un certain Lisiéou, qui venait de Canton, où il avait exercé un rôle très actif.

Un autre révolutionnaire, Tchenn Kiméi, un journaliste, essaya d'un coup de force et fut pris par les autorités.

Le 3 novembre, des agents de police chinois, au nombre d'environ quatre-vingts, se mutinent, se mettent au bras un brassard blanc, alors insigne révolutionnaire, et vont demander des cartouches à un fonctionnaire local, le tipao.

Celui-ci refuse. Sa maison est aussitôt incendiée par les mutins; elle brûle avec quelques immeubles voisins.

C'est ainsi que commença la révolution dans l'importante cité.

Là, comme partout, l'action révolutionnaire avait été

LA REVOLUTION A CHANGHAÏ 73

soigneusement concertée dans les sociétés secrètes; les chefs avaient constitué un comité de direction et s'étaient assuré la complicité d'officiers, de soldats, de fonctionnaires et d'agents de toute nature au service du gouvernenement. Aussi leur œuvre s'accomplit-elle pour ainsi dire sans difficulté.

D'abord l'état-major révolutionnaire avertit les consuls étrangers des événements par une lettre datée de la quatre mille six cent neuvième année de l'empereur Hoangti, un souverain légendaire. Cette missive dit que les signataires se font fort d'assurer Tordre, mais que, les concessions étrangères étant très étendues, ils demandent aux consuls de prendre toutes les mesures pour prévenir sur leur territoire les désordres possibles.

Les Français firent débarquer, du à'Hiberville, du Dupleix et du Klébei*, 175 hommes qui se joignirent aux 40 agents français et aux 70 annamites, pour garder notre concession.

La révolution, à Changhaï, devait avoir bien peu les caractères d'une tragédie, et la prise de la Bastille changhaïenne demeurera dans l'histoire comme une preuve manifeste de la volonté de tous de voir tomber le régime mandchou.

Cette Bastille, c'était l'arsenal : là se trouvaient armes et munitions; l'établissement était défendu par deux cent cinquante soldats.

Deux ou trois cents Chinois armés de revolvers et de fusils se présentèrent aux portes qui se fermèrent devant eux, et parlementèrent avec les troupes. Les chefs des émeutiers venaient d'Outchang, où avait commencé, le mois précédent, la révolution; ils arrivaient aussi de Canton et de Java.

La garnison ne voulut pas se rendre, et les révolutionnaires, poliment, se retirèrent.

A huit heures du soir, le fameux Lisiéou, avec une demid ouzaine de conjurés, en pousse-pousse, et cachant des

ÏA CHAPITRE V

armes sous leur robe, revinrent et pénétrèrent dans l'arsenal, dans les bâtiments, dans les ateliers; derrière les six valeureux champions, accoururent des volontaires chinois, qui voulurent fraterniser avec les soldats.

Le commandant des troupes, le seul qui résista, tira un coup de feu et tua un arrivant. Les soldats, gagnés à la cause révolutionnaire, ne suivirent pas leur chef.

Toutefois, à deux heures du matin, il y eut une escarmouche, où quelques hommes furent tués ; une centaine de soldats, restés fidèles, s'enfuirent. C'en était fait, l'arsenal était au pouvoir des révolutionnaires.

Les commerçants chinois avaient formé une sorte de garde uationale; ils élurent comme toutou, c'est-à-dire comme gouverneur à pleins pouvoirs, Tchenn Kiméi, qui avait été délivré, et non pas Lisiéou. Celui-ci, dépité, s'en alla à Wousong, à 18 kilomètres de là, l'avant-port de Changhaï, pour y créer un gouvernement militaire, et bientôt disparut.

Puis eurent lieu les incendies des yamens qu'avaient occupés les fonctionnaires au service des Mandchoux; ceux du Taotai, du lieutenant-colonel, furent réduits en cendres, celui du sous-préfet fut épargné parce qu'il était contigu à la prison.

Ces incendies avaient un caractère symbolique, c'était comme une espèce de rite que les révolutionnaires accomplissaient ainsi. Les pompiers chinois se tenaient autour des édifices en flammes pour empêcher que le feu ne gagnât les maisons voisines, mais veillaient à ce qu'il consumât tout des bâtiments maudits.

En bien des lieux, on devait trouver, en Chine, pendant la révolution, trace de ce désir d'effacer jusqu'au souvenir de la domination mandchoue, désir analogue à celui des

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anciens jetant du sel sur le sol des villes détruites.

Pendant que s'accomplissaient ces événements, les Européens se demandaient si tout bientôt n'allait pas être à feu et à sang, et ils pensèrent à protéger la ligne de chemin de fer qui va de Changhaï à Nankin; la milice volontaire européenne s'empara de la gare et la garda, baïonnette au canon. Les Chinois s'en émurent et virent là une violation de la neutralité internationale. Un représentant des rebelles vint parlementer avec le consul général d'Angleterre, et l'on convint que la ligne, sur laquelle le trafic continuerait, ne pourrait servir au transport d'armes, de munitions, de troupes de l'un ou l'autre parti.

Les étrangers de Changhaï furent d'ailleurs frappés par l'attitude des révolutionnaires à leur égard; ceux-ci, suivant évidemment un mot d'ordre, s'attachaient à donner la meilleure opinion sur leurs intentions, et même à faire preuve de courtoisie.

En ces jours d'émeute, chaque fois qu'un révolutionnaire au brassard blanc, adopté alors comme insigne, croisait dans la rue un Européen, il rectifiait la position et saluait.

La façon dont s'accomplissait la révolution prouvait à l'évidence que tout était préparé et les rôles distribués d'avance; aussi, un gouvernement, constitué pour toute la province, apparut-il bientôt, avec les divers ministres correspondant aux grands services publics. A la tête de ce corps fut placé le docteur Ou Tingfang, personnage distingué bien connu de tous les résidents européens. Il eut la direction des affaires étrangères. Ainsi s'établit une sorte de république provisoire pour la province du Kiangsou, dont les principales villes, telles que Hangtchéou sa capitale, Soutchéou, la Venise chinoise, passaient soudain aux rebelles.

En somme, à Changhaï, le changement de régime se fit pour ainsi dire sans difficulté, toute la population étant gagnée d'avance, et le jour où la République fut proclamée

enfin, la ville fut, en un instant, pavoisée comme par enchantement.

Les nouveaux venus inspiraient même une certaine confiance, puisque le toutou, Tchen Kiméi, trouva assez facilement à emprunter à des Américains plusieurs millions de taëls pour payer les troupes.

Ce Tchen Kiméi est une de ces curieuses figures que les révolutions font surgir de l'ombre. Les notables, en l'élisant, s'étaient montrés perspicaces; ils avaient porté au pouvoir un homme d'une énergie peu commune, prompt dans la décision à prendre et au coup d'oeil clairvoyant. Ce portrait moral qui m'était fait du personnage par le chef de la police française, le capitaine Mallet, en rapports continuels avec lui pour assurer le maintien de Tordre, m'engagea à aller voir de près ce type de Chinois nouveau jeu. Lorsque nous allons lui faire visite, il y a déjà plus de quatre mois qu'il exerce l'autorité et maintient la discipline parmi les troupes campées aux environs de la ville.

Il vient d'être nommé ministre des communications, à Pékin, et doit partir dans quelques jours, au grand ennui des autorités françaises, qui se demandent ce qu'il adviendra de l'ordre quand cet homme énergique ne sera plus là.

C'est le 25 avril que nous nous rendons à son yamenn, l'ancien tribunal, dans la cité chinoise, aux rues étroites et grouillantes, où des lépreux au visage horrible demandent l'aumône en vous faisant le kotéou, la salutation qui consiste à s'agenouiller, le front contre terre.

Nous nous trouvons en face d'un homme imberbe de trente-cinq ans environ ; il porte les lunettes d'or du lettré. Ses yeux sont vifs et expressifs derrière les verres. Son corps grêle flotte dans une redingote un peu large, car il est vêtu à l'européenne.

LA REVOLUTION A CHANGHAÏ 77

Avec la politesse coutumière aux Chinois, il s'excuse de nous accueillir dans un lieu qui n'a pas été fait pour recevoir des hôtes, et tandis que, les cartes ayant été échangées, le thé est apporté, la conversation s'engage.

Pendant qu'il parle, l'homme se révèle, son débit, d'abord contenu, se précipite, et quand il nous dit les luttes et les sacrifices que doivent faire encore les républicains pour triompher, son visage prend des expressions de volonté implacable. Par moments, sa parole s'abaisse à des intonations émotionnantes, qui révèlent le feu de son àme, et il semble parfois parler pour lui seul, comme les illuminés.

Instinctivement, j'évoque l'image des hommes de notre Révolution, que nous a transmise l'histoire, et j'ai la sensation que celui qui est devant moi n'hésiterait pas, s'il le pouvait et si cela était nécessaire, à faire tomber cent mille têtes pour le triomphe de ses idées. Le fanatisme de l'Occident et le dédain de la mort de l'Asie sont réunis là.

La dynastie qui avait de tels ennemis devait périr.

— Que pense-t-on de nos efforts en Europe? me dit-il.

Question embarrassante pour moi, qui ne suis guère informé sur ce point; je réponds néanmoins que les républicains français ne peuvent qu'avoir une vive sympathie pour les républicains chinois en marche vers la conquête de la liberté. Et cela satisfait visiblement ce militant convaincu de la grandeur de son rôle.

Nous nous promettons de nous revoir à Pékin, plus tard, et nous serrons les mains du toutou en redingote et de ses secrétaires en robe.

Dans un étroit couloir, le soldat de garde auprès de la porte se redresse. Cette sentinelle est vêtue d'une veste et d'un pantalon kaki, elle porte des bas blancs en tirebouchon et la casquette plate allemande de tous les soldats chinois.

Après une descente dans les escaliers étroits et sales du

vieux yamenn, après maints circuits dans les méandres de ses bâtiments lézardés, nous repassons devant le poste qui garde Tchen Kiméi contre les suspects, contre les assassins possibles que la Cour expirante a, dit-on, envoyés dans les provinces pour dépêcher ses ennemis, les chefs du mouvement.

Nous voilà de nouveau circulant dans les rues et les ruelles bruyantes, emportés par nos pousse-pousse, dont les tireurs font, avec les cris glapissants dont les Chinois du peuple ont le secret, faire place aux mandarins étrangers.

Nous ne quitterons pas la cité indigène sans visiter la pagode de son génie protecteur; là bruit une foule pressée. Elle remplit la cour servant aux petits marchands à étaler leurs éventaires.

Ce génie et ses acolytes en bois et en plâtre peinturluré montent la garde, lance ou hallebarde en main, de chaque côté de la chapelle ; ils attendent de nous une offrande qu'acceptera pour eux la main tendue d'un gardien. Et, comme l'on ne saurait être trop poli pour le protecteur d'une ville aussi importante, nous faisons, nous aussi, comme les nombreux fidèles qui nous regardent curieusement, brûler du papier doré pour réjouir l'àme invisible du saint patron.

Ce personnage céleste serait bien ingrat s'il ne nous protégeait pas. Mais non, il nous protégera, en effet, et nous décidons, malgré les prédictions alarmistes de nos amis, d'aller voir de près ces soldats que l'on redoute. Ils viennent, dit-on, d'insulter des Européens, d'arracher les sacs à main des Françaises qui se sont aventurées de leur côté.

Mais nous ne sommes point des dames, et le bon génie est là. Nous décidons donc une excursion à la pagode de

LA REVOLUTION A CHANGHAÏ 79

Longwa, qui dresse au milieu de leur camp ses toits superposés.

Pour faire ce petit voyage, on prend d'abord prosaïquement un tramway électrique qui vous emporte très loin, tout au bout des faubourgs de la concession ; là des coolies glapissants se disputent votre personne pour l'avoir dans leur ricksha. Il faut les écarter de la canne, car on ne sait trop où irait leur audace, et faire ainsi son choix. Enfin, on monte dans ceux dont les roues sont caoutchoutées, à l'usage des gens chic, et l'on file à toute vitesse à travers la campagne et les villages.

La route est parfois jolie et ombragée; on y voit des arbres, chose rare en Chine, et des buissons; l'agriculteur chinois est sans rival pour la patience, pour l'amour avec lequel il soigne la terre, aussi les champs sont-ils bien cultivés, mais, hélas ! l'emploi de l'engrais humain remplit cette belle nature d'odieux parfums qui nous arrivent sur l'aile de la brise. En certains endroits, il faut presser notre coolie tout en sueur, pour qu'il franchisse plus vite les passages par trop malodorants.

Voici justement que nous passons près d'un de ces braves paysans vêtus d'une blouse de coton qui fut bleue et d'un pantalon de même couleur et de même étoffe, attaché aux chevilles. Il arrose ses salades avec des mouvements lents et dignes. Il plonge une sorte de grande cuiller emmanchée au bout d'un bâton, dans un seau d'eau où se trouve dilué au dixième, suivant l'usage, le précieux engrais qui offusque tant nos narines. Si encore il se contentait de verser son horrible liquide au pied de ses laitues ou de ses chicorées, sur la terre même; mais non, il le distribue généreusement sur les feuilles aussi. Ah! je comprends pourquoi les Européens de Changhaï ne mangent jamais de salade quand elle ne vient pas de leur jardin !

Lorsqu'on traverse les villages aux maisons de bois, et dans les ruelles desquels des porcs noirs au ventre traî-

nant jusqu'à terre fouillent la fange de leur grouin, on nva nullement besoin d'être averti que les habitants ont le nerf olfactif blasé, et qu'ils se soucient peu de l'hygiène. Les paysans regardent placidement les passants, en fumant, accroupis sur leurs talons, leur longue pipe au petit fourneau de métal.

Toute la route n'est pas ainsi, et l'on a de bons moments parfois, quand le vent donne de certains côtés, d'agréables senteurs de buissons ou de champs en fleurs vous arrivent et vous reposent. Mais les yeux sont affligés par la vue des mendiants à genoux ou prosternés au milieu de la route et qui nous crient : « Ta lo lo ! Ta lo lo ! — Vénérable Monsieur! »? pour recevoir, à la volée, quelques cents. Le déguenillé de ces mendiants chinois défie le crayon d'un Callot.

Enfin, nous voilà près des casernes et de la fameuse pagode. Les soldats font l'exercice sous les ordres de leurs officiers. Comme mon compagnon, officier lui-même, les regarde avec attention, ils semblent se piquer d'émulation pour s'aligner, vaille que vaille, aux cris gutturaux de leurs chefs. Ce sont évidemment de pauvres troupes, des coolies revêtus d'un uniforme, et cependant, à l'occasion, ces hommes qui, quelquefois, se blessent en maniant leur fusil, savent se faire tuer, ainsi que les luttes de la révolution l'ont maintes fois prouvé. En voici plusieurs compagnies sur une grande place; tels qu'ils sont, ils pourraient encore bien, si l'envie leur en prenait et si l'on ne pouvait plus les tenir dans l'obéissance, obliger les volontaires et les troupes de police de Changhaï à un sérieux effort, s'ils se précipitaient au pillage de la ville.

Du haut de la pagode, dans laquelle on grimpe par un escalier délabré, on aperçoit un beau village; des gamins chinois, rieurs et bavards, comme tous leurs pareils, nous en expliquent la topographie, et, à la descente, un bonze nasillard, à la tête rasée, nous tend son inévitable plateau.

LA REVOLUTION A CHANGHAI 81

Un gros village aux rues curieuses est là tout près ; mais un Chinois nous dissuade d'y aller, à cause des soldats, qu'il ne faut pas tenter. Loin de Changhaï le prestige européen ne nous protège plus qu'à moitié; il vaut mieux s'abstenir, d'autant que la nuit va bientôt tomber.

Aucun soldat, ni personne, ne nous a, là, manqué de respect, et cependant que pourraient faire deux hommes seuls au milieu de cette masse armée? Les revolvers que nous avons dans nos poches seraient sans doute d'un bien piètre secours.

Au retour, en traversant un village où beaucoup de soldats, tenant leurs fusils de cent façons, se trouvaient rassemblés, on regarde en ricanant d'un air insolent ces étrangers qui passent; des gamins nous saluent d'un « yang koueitze » (diables étrangers) que nous avons l'air de ne pas comprendre, et sans doute de quelques autres injures en patois local. Mais c'est tout et c'est peu de chose. Nous pressons nos coursiers à deux jambes, pour être rentrés avant la nuit noire, et nous filons en vitesse entre les arbres de la route et les poteaux télégraphiques; ceux-ci nous présentent, à peu près sur chacun d'eux, le buste d'un général français à bicorne aux plumes blanches, réclame japonaise d'une poudre dentrifice dite : au Lion, que l'on trouve dans tout l'Extrême-Orient et jusque dans les forêts de l'Indochine. Bientôt, cette vision obsédante de kaléidoscope dans l'ombre qui s'épaissit devient fantomatique, et enfin nous apercevons les lampes électriques des faubourgs, comme des points lumineux dans la nuit.

Ainsi donc, l'électricité, la réclame intensive la plus nouvelle se mélangent avec l'archaïsme chinois, en une curieuse vision ; c'est le symbole du saut énorme accompli par la société la plus vieille du monde dans le modernisme d'Occident.

Ce contraste se remarque partout à Changhaï, mais il est surtout frappant au théâtre. On peut à volonté y aller voir les acteurs costumés bizarrement avec masques peinturlurés plus ou moins effrayants, barbes postiches immenses, jouant des pièces historiques, morales toujours, du vieux répertoire. Ces pièces comportent des morceaux de chant qui mettent en valeur la voix glapissante et criarde des artistes, surtout de ceux qui remplissent les rôles féminins. Jusqu'à présent, en effet, les femmes ne sont point admises sur la scène, mais cela change comme tout le reste et nous en trouverons plus tard à Pékin.

Le Chinois aime beaucoup le théâtre, et il y passe de longues heures avec sa famille, en y buvant le thé bouillant que les garçons portent continuellement dans les rangées de sièges disposés derrière des tablettes, comme dans nos cafés-concerts.

Il applaudit volontiers aux hauts faits de l'héroïne, aux chants de l'acteur en vogue, et semble peu s'inquiéter du caractère rudimentaire du décor. Comme les Français jadis, dans notre ancien théâtre, dont un simple rideau constituait le fond de la scène, il supplée par son imagination à l'illusion de la peinture sur toile. Un gros mandarin, enfourchant un manche à balai, est censé chevaucher son coursier. Dans ces théâtres, les prix sont, si l'on tient compte de la grande valeur libératoire de l'argent en Chine, où les salaires sont très bas, à peu près les mêmes qu'à Paris. Certains acteurs, chéris du public, y sont payés des prix fous, qui correspondraient à quatre-vingt ou cent mille francs par an chez nous. Il est vrai que le chiffre énorme de la population, le goût de tout Chinois pour les spectacles assurent de grosses recettes pour les soirées, aussi bien que pour les matinées,

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De même qu'à Paris, sous la Commune, alors qu'on se fusillait dans certains faubourgs, pendant qu'ailleurs chacun allait, comme d'habitude, à ses affaires et à ses plaisirs, la population, malgré la révolution, remplit les théâtres, aussi bien ceux qui se trouvent sur les concessions que ceux de la ville chinoise.

Là il y a, près des quais, le fameux Sin Outai, ou « nouvelle scène » , qui est toujours bondé, et qui contient des milliers de spectateurs. C'est qu'on y joue des pièces modernes exaltant la révolution.

Le théâtre est, en tous lieux, un puissant moyen de propagande. Les novateurs n'ont pas manqué de s'en servir, et cela a aidé puissamment à répandre leurs idées dans les masses. Au Sin Outai, on a joué avec un grand succès une pièce à thèse qui combat la funeste passion de l'opium et montre un lettré tombant de plus en plus bas, et allant jusqu'à vouloir prostituer ses filles pour satisfaire son besoin d'ivresse abrutissante. L'auteur de cette pièce, dont on vend d'ailleurs le texte, bien illustré de photographies, s'est inspiré des procédés dramatiques occidentaux.

Les pièces révolutionnaires sont bruyamment applaudies de la foule. On y bafoue les Mandchoux, cela va de soi, et les beaux rôles sont pour les républicains.

Ce Sin Outai est un lieu excellent pour observer les sentiments du peuple, et je le fréquente le plus souvent possible.

Il y a de tout comme spectateurs. Les femmes et les jeunes filles y sont nombreuses, et l'on discerne sans peine les différentes classes de la société à la richesse ou à la modestie du costume. A côté de la sorte de box qui me sert de loge, j'ai comme voisines deux charmantes jeunes filles, vêtues de soie brochée, aux cheveux parsemés de fleurs; elles sont là avec leurs parents, mangent des gâteaux et boivent du thé. Je les intrigue parce que, suivant le programme que j'ai à la main, j'ai l'air d'y comprendre

quelque chose. Elles me regardent à la dérobée, sans blesser les convenances par une curiosité indiscrète. La pièce les intéresse vivement.

Il s'agit d'un jeune officier modem style, qui a épousé une Européenne.

L'acteur qui remplit le rôle de celle-ci joue supérieurement. Il change souvent de toilette, porte le décolleté avec aisance et a des effets de mouvements de jupes des plus réussis. Cet acteur a pris des leçons spéciales, pour ce rôle, d'une Européenne de Changhaï et l'esprit d'imitation chinois a fait le reste.

Nous assistons au développement rapide, et d'ailleurs discret, d'une grossesse de la jeune femme, qui présentera bientôt à son mari et à ses parents un bébé, sous la forme d'une poupée dans les langes.

Les parents du jeune homme, sa mère, ses sœurs, sont tout étonnés de ces nouvelles mœurs. C'est là la partie comique nécessaire de la pièce, dont le fond est le conflit politique actuel, la lutte du vieux monde mandarinal et des républicains.

A la fin ceux-ci triomphent, naturellement; les soldats révolutionnaires s'élancent à l'assaut d'une forteresse, chassent les Mandchoux en vieux costumes; la fusillade retentit de tous côtés, l'incendie éclate, et, ici, dans ce nouveau théâtre dont les décors sont nombreux et variés, on se demande comment le feu réel ne dévore pas tout cela, car de vraies flammes envahissent la scène.

A la fin, défilé des révolutionnaires victorieux, exhibition de drapeaux. On se croirait au Chàtelet. La pièce s'achève au milieu des applaudissements, des « hao, hao ! bien, bien ! » le cri de satisfaction qu'on entend d'ailleurs toutes les fois qu'un spectateur ne peut plus contenir son impression. Il est inutile d'ajouter que l'on crie : « Vive la république chinoise ! » quand les soldats-acteurs balancent et croisent les drapeaux sur la scène, lors de l'apothéose finale. Sans

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nul doute les pièces de ce genre doivent exercer une puissante action sur toute cette foule, qui chaque jour renouvelle, dans ce théâtre, ses milliers de spectateurs.

Elles font pénétrer dans toutes les classes de la société les idées de la révolution, d'autant mieux que certains acteurs ont combattu pour elle en réalité, sur d'autres champs de bataille que ceux des planches.

La révolution ayant triomphé, on est tout à l'enthousiasme des premiers jours et les chefs veulent en appliquer immédiatement les principes. Une occasion se présente. On va avoir à juger un mandarin qui avait adhéré à la révolution, et qui est accusé d'avoir contribué à la mort de deux jeunes gens.

Cela va nous fournir l'occasion d'assister aux premières séances de la première cour d'assises qui aient été tenues en Chine.

Dans ce pays, de tous temps, la justice avait été rendue selon le mode patriarcal, sans que l'accusé ait jamais eu aucune de ces garanties dont la civilisation occidentale s'est efforcée de protéger la faiblesse de l'individu contre les partis pris ou la malice des hommes. Il n'y avait point d'avocat connaissant les lois pour le défendre.

Le juge était le mandarin, préfet ou sous-préfet, personnage trop souvent vénal, qui cumulait en sa personne tous les pouvoirs absolus du prince.

Les témoins même comparaissaient à genoux devant lui, et, si le juge l'estimait utile, il les faisait fustiger pour mieux faire sortir de leurs lèvres un bon témoignage.

Pratiquement, les sentences s'achetaient à prix d'argent et il était toujours mauvais que le mandarin pût avoir le moindre intérêt à la ruine ou à la mort de l'accusé.

Les révolutionnaires, imbus des principes puisés dans

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nos livres, férus de la théorie des droits de l'homme, veulent changer tout cela. Et c'est ainsi que je vais voir de mes yeux fonctionner le système judiciaire nouveau dans une grande cause criminelle. Je m'assiérai même au banc de la défense, avec un ami, M. Cucherousset, avocat sur la concession française.

La cour siège dans une espèce de pagode aménagée pour la circonstance ; au fond, derrière une table à tapis vert, trois juges, deux civils, un militaire dont la casquette de colonel est posée devant lui; les deux civils ont des robes noires ; leur costume est à peu près celui de nos juges. L'un d'eux est connu comme remarquablement fort en droit anglais.

A droite se trouve, perpendiculairement placé, le jury; les membres de ce corps, composé de notables de la cité, disposent de pinceaux et d'encriers, ils prennent des notes; leurs figures sont intelligentes, ils suivent les débats avec une attention soutenue. Comme apparence, ils peuvent rivaliser sans aucune peine avec n'importe lequel de nos jurys.

A la gauche du tribunal, en face d'eux, se trouve la presse; tous les grands organes chinois et européens de Changhaï ont envoyé leurs rédacteurs, car le procès est sensationnel. Comme le jury, les journalistes disposent de tables étroites. Robes chinoises, vestons européens se touchent.

Dans la partie centrale, restée vide, entre le jury et la presse, siège le procureur delà République, un homme dune trentaine d'années environ, maigre et nerveux, vêtu à l'européenne; plus loin, l'avocat de la partie civile, portant une longue redingote noire, homme âgé, à la figure fine et sèche comme toute sa personne.

Enfin, au milieu, en face du tribunal, est la place de l'accusé; il comparaît debout. Mon banc est à côté de lui, je touche sa robe, et devant moi se trouve M. Tsao, un jeune

LA REVOLUTION A CHANGHAÏ S7

et éloquent avocat chinois, secrétaire du défenseur européen , et porteur lui aussi d'une redingote.

L'accusé est vêtu à la chinoise, il est coiffé de la calotte à bouton rouge.

Tout autour se presse la foule compacte et curieuse. On la sent hostile. L'accusé fait bonne contenance et paraît impassible et digne, mais moi qui suis si près de lui, qui le touche, je sens un léger tremblement. Il y va, en effet, de sa tête.

Le procès se déroule comme ceux de ce genre chez nous. D'abord constatation publique de l'identité, puis les interrogatoires.

Le procureur de la République prend la parole : c'est un homme du Sud qui prononce la langue mandarine avec un fort accent.

Dans la préfecture qu'administrait l'accusé, deux jeunes gens, ardents pour la cause de la révolution, étaient dénoncés par des notables comme poussant au désordre. Le préfet lança une proclamation dans laquelle il disait que ces deux jeunes hommes étaient dignes de mort. Phrase peutêtre littéraire, dont il n'avait pas pu prévoir les conséquences.

En effet, on décida d'arrêter les deux perturbateurs; ils résistèrent aux soldats qui vinrent les appréhender; ceux-ci les tuèrent. D'où l'accusation par leur famille.

Le procureur requiert une condamnation. Il est appuyé habilement par l'avocat de la partie civile ; tous deux se liguent pour avoir la tête de cet homme, debout à côté de moi, et qui suit leurs paroles avec anxiété. On l'accuse d'avoir voulu la mort des deux tués et de l'avoir intentionnellement provoquée. Viennent ensuite les témoignages. Le père d'une des victimes à la barre demande vengeance pour la mort de son enfant. L'accusé se défend et réplique.

Malheureusement pour lui, le principal témoin à décharge, un missionnaire catholique, personnellement désin-

téressé dans ce procès où aucun chrétien n'est en cause, n'a pas pu faire le voyage. Mais il a écrit une lettre où il expose que les notables ont avec instance et pesant de tout leur poids sur le préfet, à ces heures de révolution, fait faire presque par force la proclamation incriminée. La défense comptait beaucoup sur ce témoignage d'un homme très au courant des événements, d'un étranger en dehors des luttes des partis.

Mais l'assesseur, imbu des principes anglais en la matière, fit repousser le témoignage écrit, devenu ainsi inutile.

M. Tsao comptait aussi beaucoup trop sur son éloquence bien connue, et fit tous ses efforts, mais l'attitude de la foule et ses murmures l'impressionnèrent, et il perdit une partie de ses moyens. Tout le monde n'est pas M. de Malesherbes ! Le peuple, irrité du meurtre de deux des siens, de deux militants de la révolution, ne comprenait pas encore le rôle de l'avocat, et il lui semblait qu'en parlant, celui-ci trahissait la cause populaire. Or, en ces temps de révolution où l'autorité a disparu, de pareils sentiments peuvent avoir pour effet la mort sans phrase du suspect, le soir, au coin d'une ruelle.

Bref, malgré ses protestations, malgré les plaidoiries, le jury estima que notre client était coupable et le tribunal le condamna à mort. Il reçut le coup avec l'impassibilité apparente des Asiatiques et fut reconduit dans sa prison pour y attendre que le chef de l'Etat statuât sur son sort, en vertu du droit de grâce que venait de lui reconnaître la nouvelle Constitution.

J'appris plus tard, au cours de mon voyage, que le condamné avait, en effet, été l'objet d'une mesure de clémence.

Depuis le jour où siégea cette première cour d'assises qui, en pleine période révolutionnaire, rendit la justice selon les formes tutélaires jugées indispensables chez les

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peuples civilisés, une législation pénale et une procédure ont été édictées pour consacrer les principes d'abord appliqués à Changhaï.

On les a violés, sous l'empire des passions, des ambitions, des cupidités : c'est là le sort des meilleures lois. N'importe ! la volonté des Chinois de réformer la façon de rendre la justice est d'une importance capitale.

Quand la notion du droit se transforme, toute la société évolue avec elle.

C'est ce que je pensais, lorsque à côté de cet homme dont la tète était en jeu, au milieu de cette foule dont les regards mauvais et les murmures faisaient intérieurement trembler l'accusé, j'éprouvais les palpitantes émotions de ces audiences désormais historiques.

LKS ÉTRANGERS A CHANGHAÏ

Les concessions étrangères. — L'esprit religieux. — La vie chinoise chez les Européens. — Les pompiers de Changhaï et les milices. — Jésuites et révolutionnaires. — Zikawei et son Université. — Les orphelinats. — L'Observatoire et les typhons. — Université chinoise. — Préjugés de race et préjugés politiques. — La Révolution française enseignée par les Chinois. — L'arbre de la liberté.

Un des graves problèmes de l'avenir est la situation des Européens installés à Changhaï. Les étrangers, en Chine, forment, dans les grands ports ouverts de ce pays, de petites républiques autonomes avec leurs gouvernements, leurs lois, leur force publique. A Canton, Tientsin, Hankéou, et dans les autres cités du même genre, tôt ou tard la question se posera de savoir ce que deviendront les droits à Tindépendance de ces corps étrangers que la société politique chinoise cherchera instinctivement et naturellement à éliminer. Déjà a été soulevée la question délicate des droits d'extra-territorialité, grosse de conflits.

Mais aujourd'hui nous n'en sommes pas encore à débattre ce grave problème, nous sommes dans la révolution; les Européens se préoccupent, avant tout, de leur sécurité.

Chacune des deux cités européennes, la française et l'internationale, installées sur le sol chinois en vertu de traités imposés à la faiblesse de la précédente dynastie, possède tous les organismes essentiels des villes européennes. Des

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tramways électriques circulent dans leurs rues, les lignes s'allongent dans les faubourgs et la banlieue.

Les édifices révèlent par leur style la nationalité des habitants. Les banques, les cercles allemands se distinguent par leur monumentale lourdeur, les maisons des Anglais et des Américains par leur caractère pratique qui ne sacrifie guère à l'esthétique.

La concession française s'étend tout en longueur depuis la rivière et à côté de la ville chinoise ; elle est très importante, en surface, et surtout habitée par de nombreux Chinois, les Français n'étant guère que trois cents à Changhaï. Les rues principales sont larges et propres, avec des trotojirs; la police y est bien faite, par quarante agents français et soixante-dix annamites, fiers de leur supériorité française.

Les maisons chinoises ont, en général, un étage sur boutique, et, le soir, tout cela s'éclaire à la lumière électrique. Dans la banlieue se trouvent, entourées de jardins, des villas européennes, où l'on vient se reposer des soucis et de la fatigue des affaires.

Quant à la concession internationale, plus vaste, elle contient environ 13 000 étrangers, dont 4 500 Anglais, 3400 Japonais, 1 500 Portugais, 1000 Américains, 800 Allemands, 300 Russes, le reste comprenant des citoyens de toutes les nations, dont environ 70 Suisses et 30 Belges. Les deux peuples suisse et belge, si petits par le nombre en Europe, tiennent une place en Chine non proportionnée à leur quantité, et on les trouve dans la plupart des affaires, justement parce que les Chinois ne redoutent pas leur puissance militaire.

Tout ce monde cosmopolite possède sa municipalité, qui administre fort bien son territoire. Sur celui-ci on peut admirer de grands et beaux magasins, dont certains rivalisent avec ceux de Paris, de Londres ou de Berlin pour la disposition bien entendue des étalages. Certains bijoutiers

font penser à la rue de la Paix, et Ton peut, pour se distraire et s'instruire, entrer librement dans les grands magasins de confection, réductions du Louvre ou du Bon Marché. Là, les commis sont généralement anglais et les demoiselles de magasin portugaises.

On trouve aussi sur la concession internationale des hôtels fastueux comme il en faut aux Américains et les diverses Eglises ont leurs temples qui dressent vers le ciel les flèches ou les tours de leur clocher.

Le Bund est une promenade très fréquentée; c'est le quai qui borde la rivière devant les deux concessions, et sur lequel s'élève, dans la concession française, la tour des signaux qui donne aux navires l'heure et les indications météréologiques utiles.

Tout ceci donnerait une impression d'Europe, si, le long de ce quai et dans ces rues, dans ces tramways, dans ces magasins, on n'apercevait toujours les faces jaunes, aux yeux noirs bridés, et les longues robes bleu ciel.

C'est surtout le soir que, dans certaines rues, l'animation est extraordinaire; dans les maisons de thé qui tiennent lieu de nos cafés pour les indigènes, la foule est très grande.

A toutes les tables, les hommes et les femmes se pressent pour boire du thé et manger des gâteaux. Des jeunes filles et des jeunes femmes, accompagnées de matrones, y attendent aventure. Leurs visages fardés, leurs cheveux lissés, pommadés, dans lesquels sont piqués de faux diamants ou des fleurs, ressemblent à ceux de grosses poupées fraîchement peintes; leurs pantalons roses laissent voir les souliers si curieux, de dix centimètres de long, dans lesquels elles marchent péniblement sur les doigts recroquevillés par la compression des bandelettes.

Dans les rues et les ruelles, dès que les lumières s'allument, elles se tiennent en groupe près des portes ou sur le seuil des boutiques voisines.

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Quelle foule grouillante dans ces rues! Seule, l'animation de nos faubourgs, un jour de 14 Juillet, peut en donner une idée.

Sur la concession internationale, Tordre est assuré, dans les voies publiques, par les Hindous géants. Ils se tiennent aux carrefours, font ranger les véhicules avec soin. Comme nous sommes en révolution, le soir, ils portent leur carabine en bandoulière, et vont deux par deux, conservant le contact continuel, de groupe en groupe, avec les postes centraux; là veillent les chefs, près de leurs téléphones, où ils reçoivent les informations de leurs guetteurs, placés sur les confins de la ville, et de leurs espions, à l'intérieur.

Les soldats révolutionnaires des camps donnent toujours beaucoup d'inquiétude et il faut être prêt à toute éventualité...

Les intérêts des Européens, à Changhaï, sont considérables : banques, sociétés commerciales et maritimes importantes, avec leurs vastes docks et leurs magasins représentent un énorme capital, qu'une révolte triomphante des soldats, animés au pillage, pourrait faire disparaître en grande partie par des incendies. En prévision d'une telle éventualité, les pompiers s'exercent.

Le corps des pompiers de Changhaï compte tous les jeunes hommes de la meilleure société. De temps en temps, une maison chinoise brûle ; aussitôt, le téléphone et le télé graphe en répandent la nouvelle, on voit accourir de tous côtés ces sauveteurs volontaires sur le lieu du sinistre, tandis que leur domestique apporte leur casque et leur vêtement d'incendie. Quelquefois, arrachés à une soirée ou à un dîner, ils viennent en habit ou en smoking, une fleur à la boutonnière, et s'en retournent ensuite, noircis par le feu et la fumée, mouillés par l'eau des pompes, quand ils ont enfin vaincu le fléau.

Les 13 000 Européens de Changhaï se sont formés en milices ; ils font l'exercice, car on doit se tenir prêts à se

défendre soi-même, le cas échéant, et à empêcher l'anarchie d'envahir la cité.

La concession française a aussi ses miliciens ; ceux-ci, vêtus d'un vilain costume noir et d'un béret, sont une centaine. Ils ne participent pas, et pour cause, aux exercices des miliciens de la concession internationale. D'ailleurs, on ne leur a pas encore distribué leurs armes; nous sommes en avril, et la révolution a commencé en octobre, et à Changhaï en novembre.

La concession est gardée surtout par les cent hommes de la police et par un corps de débarquement de marins français, qui sont cent vingt-cinq.

Ceux-ci, sous la conduite de leurs officiers, circulent quelquefois en ville; ils passent sous nos fenêtres de l'hôtel des Colonies, l'hôtel français tenu par un Grec; on entend la sonnerie bien connue de nos clairons et l'on accourt pour voir nos matelots en tenue de campagne, traînant un canon, se diriger vers les confins de la ville pour inspirer aux indigènes le respect de notre force.

D'autres fois, nous entendons des airs qui ne nous sont point familiers ; ce sont les marins du vaisseau autrichien, en grande tenue et sans armes, que Ton conduit à la messe de l'église catholique, l'église Saint-Joseph, notre voisine. Ils y viennent ainsi tous les dimanches, en service commandé ; les marins allemands de leur côté se rendent, de leur pas raide, au temple protestant de leur nation, qui se trouve au bout de la concession internationale, pour y chanter des psaumes et entendre le sermon d'un pasteur à la voix monotone.

A Changhaï, la religion, du moins dans ce qu'elle a d'extérieur et de symbolique, affirme son existence; chacun a son église et j'ai rarement entendu de chants aussi

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harmonieux qu'à la cathédrale anglicane, une grande église en briques rouges, dont les flèches se voient de loin. Ces psaumes en anglais donnent l'illusion du plain-chant grégorien; tous les assistants tiennent leur partie et parfois se mettent à genoux et joignent les mains, comme le font les catholiques.

Par exemple, il n'y a guère de musique aussi peu religieuse que celle de l'église Saint-Joseph. On accompagne les offices sur des airs d'opéra et de danse.

Mais on voit là un spectacle qu'on ne trouve pas dans les autres temples. On a ici la sensation que le catholicisme, comme son nom l'indique, est universel. Quelle foule curieuse et bigarrée assiste à l'office pontifical, le jour de Pâques!

Les autorités françaises sont au premier rang, naturellement. Les Chinois se tiennent au milieu, et l'on aperçoit des gens de toute nation, marins irlandais, bavarois, saxons, italiens, qui se mêlent avec les Français et voisinent avec un Annamite aux cheveux relevés en chignon. Chinoises aux petits pieds, avec leurs enfants, coudoient les Françaises aux grands chapeaux à la mode, ainsi que les élégants, employés de commerce et de banque. Tout le monde à peu près va à la messe. La foi n'y est pas plus profonde qu'en France, mais le culte catholique fait ici, en quelque sorte, partie de la nationalité française, et on aime à affirmer celle-ci le dimanche, jour où Ton arbore son drapeau sur sa maison.

Les enfants de chœur sont coiffés de l'antique tiare chinoise, et portent la natte; ces jeunes gens, ou enfants, ont une attitude pleine de dignité. Le Chinois est fait, par son atavisme rituel, pour les cérémonies; visiblement, la pompe du culte catholique, les draperies rouges à crépines d'or qui pendent des voûtes, la fumée de l'encens, la lumière des cierges, tout cela est mieux fait pour lui plaire que la froideur sévère du culte protestant.

Le culte des saints, des anges, de la Vierge mère ne lui demande qu'un petit effort de transposition pour remplacer dans son esprit les divers génies auxquels il adressait ses prières et faisait brûler le papier-monnaie.

Les missionnaires français tiennent une grande place en Chine, particulièrement à Changhaï et dans la province. L'établissement des jésuites de Zikawei est renommé.

Il est particulièrement intéressant de l'examiner avec quelque détail en ces heures de révolution. Nous lui ferons donc plusieurs visites à cause de son importance. On y va en tramway électrique. Après avoir traversé les faubourgs, la voie s'allonge sur plusieurs kilomètres, en pleine campagne, et enGn on aperçoit les deux flèches d'un double clocher gothique. Nous sommes arrivés à Zikaivei.

Des soldats chinois font là des patrouilles. Qui les commande? Sous quelle autorité sont-ils?

Ils sont tout simplement sous l'autorité des jésuites devenus les administrateurs du pays. Les révolutionnaires leur ont donné ces soldats pour les garder et pour maintenir l'ordre. Les fils d'Ignace de Loyola, ces hommes de tradition, devenus les collaborateurs des Chinois nouveau jeu! Une révolution chinoise seule pouvait réserver de ces surprises.

Après avoir parlementé avec un portier chinois, celui-ci va chercher un missionnaire pour nous recevoir et nous faire parcourir ce que nous pourrons voir, en une seule visite, de ces nombreux bâtiments, qui forment une petite ville.

C'est le Père Fournier qui nous reçoit et nous conduit. 11 était autrefois officier de marine et combattit lors de l'expédition des Boxeurs; peu de temps après, il quittait l'armée et commençait son noviciat, puis poursuivit les

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études théologiques nécessaires pour la prêtrise. Sa vocation, nous dit-il, l'attirait vers la Chine, et il voulait se consacrer au salut des âmes de ces hommes qu'il avait combattus.

Actuellement, il travaille avec énergie l'étude du chinois, il apprend la langue, les caractères d'écriture, car tout missionnaire doit les connaître afin d'être en état de remplir comme il faut ses fonctions.

Sous sa direction, nous traversons des cloîtres et des parloirs, nous visitons la bibliothèque, riche de trente mille volumes. Toute une série de précieuses gravures raconte l'histoire de la mission depuis sa fondation par un docteur chinois que Mathieu Ricci, le premier jésuite qui pénétra à Pékin, avait converti dans cette ville à la fin du seizième siècle.

Ces bâtiments où nous circulons ont donc une longue histoire. Avec les logements des missionnaires, ils abritent un collège, des orphelinats de garçons et de filles, et toute une cité de Chinois chrétiens groupés autour de la cathédrale.

L'action de la mission s'étend sur deux provinces, le Kiangsou où nous sommes, et le Ngan Hoei, où se trouvent dispersés des jésuites européens et indigènes.

A Zikawei, ils administrent le pays, font les travaux d'édilité, d'adduction d'eaux, construisent les routes. Sur leur territoire le peuple ne paie pas d'impôts, mais on ne sait combien durera cette situation qui remonte à l'ancien régime, ni jusques à quand les soldats que nous apercevons seront sous leurs ordres.

Le collège contient 160 élèves chrétiens et 70 confucianistes qui ont des dortoirs séparés. On y dispense l'enseignement secondaire chinois, les langues latine, anglaise et française.

Malheureusement, 30 élèves seulement consentent à étudier le français; notre langue, disent-ils, ne leur est guère

utile, ils préfèrent l'anglais , plus répandu. Tous les élèves sont internes, et la moitié des chrétiens ne paient pas de pension.

L'orphelinat des garçons, dirigé par des frères coadjuteurs, c'est-à-dire des jésuites qui ne sont pas prêtres, comporte des ateliers où l'on travaille le bois, où l'on fabrique des statues religieuses ; des dessinateurs y reproduisent, avec une fidélité d'imitation hélas trop réelle, les horribles chromolithographies du quartier Saint-Sulpice.

L'orphelinat des petites filles est tenu par 45 sœurs françaises sous la haute direction des jésuites. Elles portent un costume noir et sont qualifiées : sœurs auxiliatrices des âmes du Purgatoire. Depuis 1857, elles sont là, élevant 300 enfants que nous voyons dans la cour et les nurseries. Ces gamines ont été apportées ou achetées pour une dizaine de sous dans les temps difficiles. Une sœur nous dit qu'une Chinoise, chrétienne zélée, en a, à elle seule, apporté plus de mille qu'elle obtenait de ses voisins, mais elle nous fait aussi observer que l'abandon de leurs enfants par les pauvres diminue avec la révolution et l'évolution des mœurs.

L'école comprend 200 externes et 300 internes dont, nous dit la sœur, 98 païennes. A noter que ces dernières ne se convertissent presque jamais à la religion catholique. Ces jeunes filles, en général de bonne famille, ne croient d'ailleurs plus guère à lçur religion propre.

L'Université l'Aurore se trouve à mi-chemin de Changhaï et de Zikawei; elle est sous la direction du Père de Lapparent, le cousin du savant géologue du même nom et membre de l'Institut, homme affable, à la longue barbe blonde qui descend sur sa robe chinoise.

On enseigne là le droit, la philosophie, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, les mathématiques et la physique supérieures, l'architecture, la construction des machines Un docteur en médecine y fait un cours qui est l'embryon d'une faculté.

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Tous les élèves, au nombre de 160, sont Chinois. L'enseignement se donne en langue chinoise et en français. Mais, là comme ailleurs, la langue anglaise est préférée comme langue étrangère. Quelques élèves seulement étudient le français littéraire.

Il n'y a, en Chine, rien de pareil à cette Université, car où trouverait-on des professeurs, dont quelques-uns sont de première valeur, et qui consentiraient à enseigner sans appointements, dans cette difficile langue que si peu d'Européens comprennent et parlent?

Les frais d'une Université de ce genre seraient trop considérables pour des laïques, qui devraient demander à leur gouvernement des sommes très importantes pour instruire des étrangers.

Il n'y a guère qu'une puissante congrégation qui soit capable de soutenir une œuvre semblable.

Celle-ci sert en cela, ici, l'influence de notre pays. Presque tous les Français que j'ai rencontrés, quelles que fussent leurs opinions ou leurs croyances, m'ont tenu à cet égard le même langage sur les missionnaires français de Zikawei.

Mais il est un homme qui l'emporte sur tous nos compatriotes par la sympathie qu'il rencontre dans l'Extrême- Orient tout entier. C'est le célèbre P. Froc, le directeur de l'Observatoire.

Déjà, en Indochine, M. Le Cadet, le distingué directeur du service météréologique et astronomique, m'avait dit : « — Quand vous serez à Changhaï, ne manquez pas d'aller voir le P. Froc. Il vous expliquera son organisation pour la prévision des typhons. »

Par un temps superbe, sous un ciel bleu clair et lumineux, nous nous rendons à l'Observatoire; le savant jésuite, au front élevé et méditatif, à la barbe grise, nous reçoit

avec l'aisance de l'homme du monde. Son doigt courant sur les cartes, il veut bien expliquer à notre ignorance la formation et la marche de ces terribles tourbillons qui, naissant généralement près des Philippines, se dirigent vers le continent et détruisent sur leur passage tous les navires qu'ils rencontrent. Que de naufrages ils ont causés dans le passé le long des côtes du Japon, de Chine et d'Indochine! Les navires du plus fort tonnage sont, devant les typhons, comme des coquilles de noix, emportés par un vent de tempête, et c'est pour cela qu'à Hongkong, où ils ont causé tant de désastres, quand l'un de ceux-ci est annoncé, on hisse, lugubre signal, une croix noire. '

Or, grâce à l'organisation de l'Observatoire central d'Extrême-Orient de Zikawei, ce génie malfaisant qui a englouti dans les abîmes tant de milliers de jonques avec leur famille de mariniers, tant de navires avec leurs équipages, est désormais vaincu dans la mesure où l'intelligence humaine a pu le faire, et quand, sous le ciel assombri par les nuées noires, il parcourt en mugissant la surface des flots soulevés, il ne trouve presque plus de victimes.

L'Observatoire de Zikawei est relié, en effet, par la télégraphie, avec les postes d'avertissement de Manille et des îles et avec tous les grands ports du Japon et de la Chine.

Chaque jour les variations de l'atmosphère des régions dangereuses sont relevées, envoyées à l'observatoire central; là, elles sont notées avec soin sur les cartes. Dès que la naissance d'un typhon est annoncée, on sait, par des calculs certains, la course qu'il va suivre sur les mers ; on le voit s'avancer, se développant, s'enflant, puis venant frapper et mourir à tel point du continent.

Aussitôt le télégraphe de Zikawei fonctionne dans toutes les directions, et de l'Indochine au Japon, les navires sont avertis, par des signaux que leur répercutent les ports, de la marche du monstre.

Ceci se fait d'une façon si scientifique et si sûre que,

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maintenant, lorsqu'un typhon apparaît, les navires ne craignent plus de continuer leur voyage. Ils connaissent avec précision l'itinéraire du typhon, le moment de son passage, et peuvent ainsi l'éviter.

En écoutant les explications du savant, je supputais le nombre de vies humaines sauvées par ses travaux, et je comprenais mieux les sentiments que tant d'étrangers m'avaient manifestés pour son œuvre et pour lui-même.

C'est à des hommes de ce genre que la France, qui compte en somme si peu de ses enfants en Chine, doit le prestige moral dont elle jouit, tant il est vrai que la sympathie des gens de toute nation ne va en réalité ni à la richesse qu'on envie, ni à la force qu'on redoute, mais se laisse invinciblement attirer par le rayonnement de l'esprit mis au service du bien.

Dans la même région que l'Observatoire, se trouve l'Université chinoise de Nanyang, si tant est que cette école mérite le nom d'Université que lui donnent les Européens et qui peut induire des Français en erreur; Nanyang est une école supérieure.

A l'entrée, deux soldats, en uniforme chocolat, portent écrits sur leur poitrine des caractères cousus disant qu'ils sont les gardiens du lieu; à la main ils tiennent un fusil. Ils nous laissent pénétrer sans peine.

Dans un vaste pré gazonné, des élèves, de grands jeunes gens nu-tête et en robe, jouent au football.

Le directeur n'est point là, mais le secrétaire de l'établissement, M. Siu, veut bien, sur la présentation de nos cartes, nous faire visiter le collège, les classes, les ateliers de travaux manuels, les machines, car cette école forme les jeunes gens pour les chemins de fer et la marine.

Il y a 600 élèves qui paient 4 dollars (soit 10 francs) par

mois ; l'Etat chinois donne ce qu'il faut pour boucler le budget.

On étudie là les mathématiques, la physique, la chimie, l'électricité, la mécanique, l'histoire de la Chine, celle de l'Angleterre, celle de l'Amérique, et les études y durent sept ans.

Tous les élèves, sauf trois Mongols, sont Chinois; pas un n'apprend le français.

On leur enseigne, comme religion, le confucianisme, qui se dégage de plus en plus de sa gangue animiste pour devenir une simple morale.

En dehors des professeurs chinois, il y a six étrangers : trois Américains et trois Anglais, qui enseignent dans leur langue.

On nous fait visiter une petite école annexe, où l'on étudie la musique et la gymnastique, ainsi que des laboratoires.

L'Université est bien tenue; c'est une vaste construction en briques, surmontée d'une tour carrée à horloge. Dans les jardins, de jolies fleurs qui embaument; quel contraste avec le chemin que nous prendrons tout à l'heure pour aller au tramway, en traversant le village voisin dont les habitants versent délibérément leurs ordures dans les fossés, sans souci de l'hygiène! Bien vite, gagnons la tête de ligne du tram et rentrons à Changhaï.

Là, nous irons faire nos emplettes à la Librairie commerciale chinoise installée sur la concession internationale; cette librairie est très achalandée. C'est là qu'on trouve les nouveaux livres d'enseignement pour la jeunesse, inspirés par la pédagogie européenne. Un jeune commis à lunettes d'or, fort aimable, nous donne toutes les explications voulues sur les livres nouveaux, annoncés par des affiches spéciales. Nous achetons les nouveaux règlements de l'armée, qui se vendent librement, des livres d'histoire, des atlas parfaitement faits. Les Chinois qui les ont composés ont pris naturellement, comme modèles, ce qu'il y avait de

LES ÉTRANGERS A CHANGHAI ÎOS

meilleur en France et en Allemagne : cartes célestes, cartes terrestres sont très bien dessinées et fort exactes.

J'achète aussi une curieuse histoire illustrée de la Révolution française, vendue bon marché, pour la propagande. Le château de Versailles, le serment du jeu de Paume, Louis XVI sur la guillotine, Robespierre, Marat, Napoléon, Mme Roland en constituent les principales illustrations. On n'a pas oublié non plus le portrait de Jean-Jacques Rousseau, dont le chef est coiffé d'un bonnet de fourrure.

En feuilletant ces pages, si loin de la France, au milieu de cette foule chinoise qui emplit le magasin, je me rends mieux compte du caractère universel de nos idées.

Pour faire entrer les conceptions politiques nouvelles dans l'esprit du peuple, on vend également, dans cette maison moderniste, de nouveaux jeux de cartes. Chacune de celles-ci se réfère au régime constitutionnel et parlementaire, et les enfants et les adultes pourront, en jouant, se familiariser avec les diverses assemblées nationale, régionales et leur fonctionnement, dont les noms et les fonctions des présidents, des secrétaires et des membres, brièvement expliqués, passeront sous leurs yeux.

En Europe, où l'on s'en tient encore au jeu de l'Oie renouvelé des Grecs, aux figures des personnages oubliés de Pallas, de Lancelot et de Lahire, on n'a encore rien fait de semblable.

Ces constatations intéressantes de faits, qui passent d'ordinaire inaperçus des étrangers, nous en disent plus long, sur les sentiments qui animent les Chinois d'aujourd'hui, que les meilleurs récits des voyageurs ou des plus vieux résidents.

L'état d'esprit de ceux-ci est d'ailleurs des plus curieux et doit être signalé.

Rien ne fut plus intéressant pour moi, au cours de mon long voyage en Extrême-Orient, que d'observer les Européens, et particulièrement les Français transplantés dans un monde si différent du leur, de saisir la façon dont se forment chez eux les jugements ; et je découvris là le secret de l'ignorance presque complète où Ton se trouve en Europe sur des peuples au milieu desquels vivent tant d'Européens.

Dès mon arrivée en Chine, je constatai un curieux phénomène : les blancs, au milieu des jaunes, étaient fort mal renseignés sur les événements présents, ne connaissaient guère le passé et auguraient de l'avenir de la façon la plus fantaisiste.

Le Chinois et l'étranger qui se coudoient dans les rues et se rencontrent en maintes circonstances de la vie sociale sont séparés moralement par un abîme. Un nombre infime d'Européens comprennent suffisamment la langue du pays pour s'entretenir vaille que vaille avec les indigènes.

Je n'ose croire ce que me disent les résidents français à cet égard, et qui prétendent que, sur les treize mille étrangers, on n'en trouverait peut-être pas dix qui puissent parler suffisamment le chinois; quant à lire cette écriture difficile, aux milliers de caractères idéographiques, j'aurais peur de n'être pas cru, si je disais le nombre plus faible encore qui m'a été indiqué.

Il va de soi que les Japonais ainsi que les missionnaires catholiques et protestants, les religieux qui tiennent les diverses écoles chinoises, tels que les frères maristes, sont exceptés.

Cette impossibilité, de communiquer par la parole, par l'écriture et la lecture avec les indigènes, ne permet pas aux Européens d'être renseignés sur la pensée de ceux-là : tout le mouvement intellectuel leur échappe. Ils ne peuvent comprendre les changements politiques que lorsque leurs

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manifestations matérielles apparaissent au dehors, dans la rue.

D'autre part, les préjugés contribuent beaucoup à fausser les jugements.

Dans tout l'Extrême-Orient, les hommes de race blanche sont convaincus qu'ils possèdent une supériorité de nature sur les indigènes, parce qu'ils les voient obligés de s'incliner devant la force, devant les soldats et les canons.

La théorie du sang bleu, différent de celui du peuple, qui coulait dans les veines des nobles de notre ancien régime, est admise ici à peu près unanimement, et ma plume se refuse à transcrire les appréciations peu flatteuses, et quelquefois cruelles pour les Chinois et les Annamites, que j'ai maintes fois entendues de la bouche de gens de toutes conditions.

Rarissimes sont ceux, car il y en a tout de même quelques-uns, qui croient que les inégalités de puissance sont le fait de causes accidentelles historiques, et que cette situation peut changer.

Ce dédain pour l'intelligence, les capacités, la moralité de l'homme de la race jaune s'étend au métis. Il faut entendre de quel ton on vous dit en parlant d'un demisang : « — C'est un half cast! » Encore que ce préjugé ne soit pas tout à fait aussi fort en Chine qu'il l'est aux Etats-Unis à l'égard des nègres et des mulâtres, il est très puissant, et les indigènes annamites ou chinois le sentent parfaitement. Leur amour-propre de civilisés s'en offense et un mur de froideur ou d'hostilité se dresse entre eux et les étrangers méprisants, qui n'ont ainsi aucun moyen de les pénétrer ni de les comprendre.

Aussi, de tous côtés, rit-on de l'outrecuidance des Chinois d'oser vouloir instaurer la liberté politique dans leur pays. Ces hommes inférieurs ne sont pas faits pour cela ; ils ne pourront évidemment que plonger la Chine dans l'anarchie dont les Européens et les Américains seront obligés de la tirer.

Quand la question se pose de savoir si la République que Ton voit déjà poindre pourra s'établir et durer, nul ne veut admettre que la solution doive se chercher en se servant des règles ordinaires du bon sens et du raisonnement applicables à tous les faits historiques dans le reste du monde.

Quand j'émettais quelques objections aux afGrmations tranchantes sur l'impossibilité pour la Chine d'établir un régime républicain viable, on me disait toujours : « — Mais il s'agit de Chinois, ce n'est pas la même chose » . Nous apprîmes même qu'un publiciste français qui était passé, défendait qu'on comparât devant lui la révolution chinoise à la révolution française, parce qu'il trouvait cette sotte comparaison injurieuse pour nous.

Aussi, on comprendra sans peine que, lorsqu'en avril 1912, me basant sur les règles élémentaires de l'analogie pour porter un jugement sur les événements, je publiai, dans YÉcho de Chine, journal de Changhaï, un article des plus modérés et des plus prudents, pour dire que la République chinoise serait non seulement viable, mais qu'elle demeurerait le régime définitif du pays, je parus singulier et fus rangé parmi ces quelques originaux qui croient dans leur naïveté que les Chinois sont des hommes comme les autres.

En ce qui concerne particulièrement les Français, ce qui m'a paru vicier le plus leur jugement, c'est le préjugé politique.

République, Démocratie sont des mots qui sonnent mal aux oreilles de beaucoup de nos compatriotes. Ce régime qui, à les en croire, doit nécessairement appeler des politiciens d'aventure à commander aux gens comme il faut, et qui favorise les gens d'en bas, ne saurait convenir à aucun pays.

Toute république nouvelle ne peut que leur déplaire, comme une vivante contradiction avec leurs propres idées.

De même qu'en France, où tant de gens espèrent encore

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un retour d'une monarchie quelconque, qui fera le bonheur de la nation par l'exercice d'un solide pouvoir personnel, en Extrême-Orient, on trouve également et proportionnellement plus encore de personnes qui ne regardent point les événements s'accomplissant devant eux de l'œil froid du sociologue et qui, regrettant le passé, n'admettent pas que l'évolution des sociétés humaines s'accomplisse de plus en plus dans le sens démocratique.

D'autre part, pour la commodité des affaires, il est toujours plus facile de traiter avec des autorités sans contrôle, surtout lorsque celles-ci, vénales et corrompues, sont toujours prêtes à sacrifier les intérêts publics dont elles ont la charge. Maints étrangers tiraient du vieux système de beaux bénéfices.

Pour ces diverses raisons, la République chinoise n'avait pas, comme on dit, une bonne presse chez les Européens, lors de sa naissance, et tout le monde pronostiquait sa mort dès le berceau.

Depuis longtemps, les idées de tous les résidents, à ce sujet, arrivaient en Europe, dans les correspondances et dans les entretiens des voyageurs, lorsque ceux-ci séjournaient en France, ou ailleurs, et voilà pourquoi l'avènement de la République chinoise, que quelques-uns pourtant prévoyaient comme très probable, causa une surprime si grande.

Quelques jours même avant l'abdication impériale, on était avisé en France que la dynastie n'était pas en danger et que ce régime, avec lequel on pouvait si facilement s'entendre, avait encore une longue vie devant lui.

Toutefois, il faut noter une chose curieuse, assez différente de ce qui se passe en France : les étrangers qui faisaient des vœux pour le succès des républicains étaient les missionnaires des diverses confessions. Ce phénomène provenait non seulement de ce que ceux-ci avaient une plus grande connaissance des Chinois que les autres, mais de ce

que l'avènement de la République devait leur donner la liberté religieuse ; d'ailleurs, beaucoup de révolutionnaires étaient des chrétiens. Une plus claire vue des hommes et des choses et aussi l'intérêt faisaient donc taire les préjugés personnels.

Le protestantisme, ayant de sa nature une affinité particulière avec les idées démocratiques, ses représentants étaient plus chauds pour le régime qui s'annonçait, mais les missionnaires catholiques eux-mêmes qui, du côté français, sont environ un millier en Chine, prévoyaient pour leur action future trop d'avantages de ce changement pour qu'ils ne le regardassent pas d'un œil sympathique.

Leur espérance n'a pas été trompée.

Les missionnaires américains, qui sont très actifs, travaillaient en général au rapprochement politique des Européens et des Chinois. L'un d'entre eux, le docteur Gilbert Reid, a même fondé pour cela une société dénommée a Institut international pour l'union des Chinois et des étrangers » .

Nous entendîmes, dans ses salons, une intéressante conférence en anglais faite par le docteur Elliot, président de l'Université d'Harward, aux Etats-Unis, et un discours dans la langue du pays, par le docteur Reid. Nombre de Chinois distingués, aux robes de soie, étaient là, coudoyant les dames de la meilleure société changhaïenne.

C'est encore le docteur Reid qui prononça le principal discours, lors de la plantation de l'arbre de la Liberté, dans un jardin, avenue Paul-Rrunat. Car là-bas aussi on planta un arbre symbolique, tout comme le firent nos républicains de 1848.

L'idée en était due à un de nos amis français, avocat à Changhaï.

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