‹ A travers la vie (notes de littérature)Chapitre 16 sur 22 · COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE

de M. George Taylor

[e toutes les périodes de notre histoire, celle de Jeanne d'Arc mise à part, il n'en est pas une peut-être qui ait tenté plus d'historiens et de poètes, de romanciers et d'auteurs dramatiques que la Révolution. La liste des œuvres à elle consacrées s'allonge chaque jour, parfois de plusieurs productions. C'est ainsi qu'en une même semaine on a vu, il n'y a pas bien longtemps, éclore coup sur coup une comédie en trois actes, de M. George Taylor, intitulée : Le Mystificateur et ayant pour principal person-

nage le comédien La Bussière; puis un drame en cinq actes de M. V. Sardou, Thermidor, dans lequel le même comédien La Bussière joue un grand rôle.

Je ne viens pas reprendre ici la vieille accusation de plagiat si souvent portée, avec quelque apparence de raison malheureusement, contre M. Sardou. La première publicité donnée au éMystificateur fut une lecture faite par M. George Taylor devant quelques journalistes et hommes de lettres, le samedi 17 janvier 1891*. Or, huit jours après, le samedi 24 janvier, la Comédie- Française représentait Thermidor. A elle seule, cette coïncidence des dates suffirait à réfuter toute insinuation malicieuse; mais il y a plus, d'une part M. George Taylor — de son propre aveu — ne connaît aucunement §on illustre confrère, et, d'autre part, les deux pièces se ressemblent fort peu quoique empruntées à un même temps, quoiqu'elles aient le même héros. L'une est une comédie, l'autre est un drame, un mélodrame même. Dans la première, tout est étude,il n'y a pas ou il n'y a guère d'intrigue ni de déclamations; dans la seconde au contraire il n'y a guère d'é-

* Voir le Petit National du 19 et la France Nouvelle du 24 janvier 1891.

cude, tout y est intrigue et déclamations. Celle-ci enfin est une machine à grand spectacle faite pour empoigner les foules, pour secouer les nerfs, tandis que celle-là s'adresse à l'esprit qu'elle émoustille, fin croquis destiné aux lettrés et aux curieux bien plus qu'au gros public. Je ne pousserai pas plus loin le parallèle et, laissant de côté Thermidor que la Comédie-Française et les journaux ont fait connaître à tout le monde, je m'occuperai exclusivement du éMystificateur.

Qu'a voulu faire M. George Taylor en écrivant cette pièce? lia voulu mettre en lumière la curieuse figure du comédien amateur La Bussière et ressusciter sous le moins connu, le moins étudié de ses divers aspects, la vie parisienne à la veille de la chute de Robespierre.

Au lever du rideau, nous sommes dans le Jardin-Égalité (Palais-Royal), en mai 1 793 . Le temps est superbe et la foule nombreuse. On crie : les Révolutions de TariSj les Crimes de Capet, VoAmi du Teuple, le Tère Vuchesne. Des muscadins, des bourgeois, des gardes nationaux, des nymphes se promènent, quelques mouches, dénommées présentement a observateurs de l'esprit public », circulent parmi les groupes, l'oreille ouverte, l'œil aux aguets. Des boutiquières des Galeries de bois

distribuent aux jeunes hommes, et même aux autres, quelques prospectus et beaucoup d'oeillades. De zélés patriotes causent politique et lancent des motions. Tel propose, vu le manque de farine, de sacrifier « tous les moineaux de Paris et même de la France, parce qu'un moineau mange quotidiennement une quinzaine de grains de blé ». Tel autre lit un ordre du jour du général Santerre demandant ce qu'on tue les chats et les chiens d.

a Nous serons envahis par les rats, crie quelqu'un.

— Nous mangerons aussi les rats ! » réplique l'orateur.

Un troisième enfin veut, pour les punir, « pendre les accapareurs ».

« On les a déjà pendus I

— On n'en pendra jamais assez! » riposte un ardent.

Sur ces entrefaites, au moment où l'on vient de tremper un mauvais citoyen dans a la baignoire nationale », c'est-à-dire dans le bassin, La Bussière entre en scène, accompagné de trois autres jeunes gens, comédiens amateurs de la Société Mareux. Il s'entretient avec eux d'un camarade de théâtre, d'un certain Duclos, maranste

enragé, qui ne peut lui pardonner ses succès et auquel, quelques instants plus tôt, nous avons entendu exprimer l'espoir d'envoyer La Bussière en prison avant longtemps. Surviennent alors deux jeunes artistes de la Comédie-Française: Florimond et Lauriane, amants qui songent à devenir époux, mais que pour l'instant la politique divise comme elle a divisé leur théâtre. Lauriane, qui conserve quelques sympathies pour l'ancien régime, a voulu demeurer au théâtre de la Nation, avec Dazincourt, Fleury, etc.. tandis que Florimond, patriote ardent, mais non féroce, a suivi Talma, Dugazon et les autres, pour fonder le théâtre de la République. Florimond, qui connaît La Bussière,le présente à Lauriane comme un acteur de mérite et un mystificateur hors de pair. Les beaux yeux de la jeune femme piquent au vif le jeune homme. Il veut faire montre de ses talents et mystifie si plaisamment la foule des alarmistes qu'il pense un moment être trempé à son tour dans € la baignoire nationale ]o, puis il s'en prend à ses amis, et enfin à un passant, célèbre bretteur, le chevalier de La Béïse, ce qui lui vaut à la fois le gain d'un pari et un coup d'épée. Après quelques autres incidents, on se sépare. La Bussière va faire panser son bras blessé; Florimond dit adieu à

Lauriane et celle-ci se dispose à quitter le Jardin- Égalité, lorsqu'elle est arrêtée par trois « observateurs » à raison de a ses fréquentations compromettantes » et de « son langage qui n'est pas celui d'une bonne patriote ».

(( Où me conduisez-vous? demande-t-elle.

— Oh! pas loin d'ici, à l'hôtel de Brionne, au Comité de Sûreté générale.

— C'est bien, » réplique Lauriane, et comme deux des observateurs veulent la prendre chacun par un bras pour l'emmener, elle se redresse :

a Ne me bousculez pas, canailles! »

Et le rideau tombe.

Vivant et mouvementé, ce premier acte nous change heureusement de ces longues expositions théâtrales si à la mode depuis quelques temps et qui, pour avoir des prétentions plus littéraires, ne sont pas moins ennuyeuses que les autres. S'il nous intéresse d'ailleurs, c'est qu'il ne sert pas seulement à mettre en scène les principaux personnages de la pièce, mais qu'il offre aussi un tableau pittoresque du Palais-Royal en 1793. Cç que M. George Taylor y a voulu en effet, c'est avant tout et plus que tout, reproduire le mouvement et la physionomie des rues de Paris aux jours agités qui précédèrent la chute de Robes-

pierre. Il l'a fait fort habilement et en mélangeant le grotesque et le sombre, il a su observer cette loi qui veut que toujours dans les choses humaines le drame et la comédie cheminent côte à côte.

Cette étude de l'érudit n'a pas empêché l'auteur dramatique de bien établir ses personnages. Nous connaissons déjà et parfaitement Lauriane, gracieuse et sympathique; Florimond, cœur ardent, mais esprit juste; Duclos, médiocre et haineux, et fes autres, sans oublier La Bussière, gai, spirituel, pimpant, toujours en belle humeur, charmant commç un page, étourdi comme un amoureux, capable de risquer a la lanterne » pour s'amuser cinq minutes aux dépens d'une foule irritable, et de s'engager dans une méchante affaire pour le plaisir de faire rire cette même foule aux dépens d'un passant, très séduisant, en dépit de ses extravagances, parce qu'il est jeune et que dans ses folies déjeune homme il laisse pressentir un cœur généreux.

Le second acte nous transporte dans les 2i/reaux du Comité de Salut public où nous retrouvons La Bussière. Ruiné par la dépréciation des assignats, il est, pour l'heure, secrétaire du chef du bureau central des Détenus. Spécialement chargé

de l'enregistrement des pièces d'accusation, c'est à lui que sont confiées la garde et la surveillance des dossiers de tous les malheureux guettés par le tribunal révolutionnaire. Mais, pareil aux gardes d'Hippolyte qui ne le gardaient qu'en toute absence de danger, La Bussière ne garde et ne surveille les dossiers que pour les détruire plus sûrement, de ses propres mains.

Nous voici au point culminant du drame. Le Mystificateur, qui au premier acte s'attaquait aux passants, aux gens de la rue, prend maintenant pour dupes la Commune, les Comités, les Commissions populaires, tous les pourvoyeurs de l'échafaud. Il a conservé du reste sa verve endiablée, sa bonne humeur imperturbable, et la guillotine ne l'effraie pas plus que oc la lanterne » ou a la baignoire nationale».

Assis à sa table, il examine et range des dossiers, — les dérange serait un terme plus juste, — lorsque Florimond accourt éperdu. Lauriane est en prison avec ses camarades et les crieurs publics annoncent pour le jour même l'exécution dès Comédiens Français. La Bussière s'efforce de rassurer son ami : « J'ai retardé l'envoi des pièces, x> lui dit-il. — Florimond n'en tremble pas moins, les procès sont si vite jugés... les exécu-

tions si promptes!... Lauriane est sauvée aujourd'hui, soit; mais demain?

a Écoute, reprend La Bussière, ces terribles dossiers, je ne les ai pas seulement retardés... je les ai détruits!

FLORIMOND, le regardant d'un air égaré.

Détruits! Détruits!... Qu'est-ce que tu as dit là? Tu as détruit les dossiers des comédiens, celui de Lauriane?

LA BUSSIÈRE

Bien entendu. Celui de Lauriane avant tous les autres.

FLORIMOND, lui prenant les mains.

Tu as fait cela? tu as fait... (Reculant.) Malheureux! mais tu risques ta tête en sauvant la sienne et celles de ses camarades!

LA BUSSIÈRE

Ah! dame! c'était impossible autrement... et les comédiens, moi, je les aime... j'en suis!

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