FLORIMOND
Dans trois jours! »
Et la scène se continue, très simple, très vraie, coupée par les allées et venues des gens qui ont affaire au Comité de Salut public. C'est d'abord Trinchard, président de la Commission populaire, qui vient chercher des dossiers et qui, tout en traçant, à l'encre rouge, sur la plupart d'entre eux, la lettre G (guillotine), raconte, avec des plaisanteries féroces, comment ses collègues et lui ont imaginé de simplifier leur besogne de juges. C'est ensuite un garçon de bureau qui apporte le dîner de La Bussière; puis un exprès dépêché par la Commune, le gendarme Méda,
porteur de papiers relatifs aux Comédiens Français; puis d'autres encore... et la vie banale côtoie ainsi le drame des âmes... Enfin, Florimond hasarde la question qui lui brûle les lèvres :
a Que comptes-tu faire? demande-t-il à son ami.
— Dame ! il faudra bien détruire ces nouvelles pièces comme les précédentes...
— Tu oseras? »
Eh! parbleu! oui, La Bussière osera. Quand on a anéanti des centaines de dossiers, en détruire un de plus n'est pas pour vous effrayer.
ce Mais comment peux-tu? interroge Florimond.
— Il règne un désarroi, un désordre indescriptible, répond La Bussière. On prend souvent le père pour le fils; la fille pour la mère; le beau-père pour le gendre, et jusqu'à l'oncle pour la nièce, si le nom est le même. Pourvu que les têtes tombent on est content. Ce gâchis inouï m'a permis d'opérer à peu près tranquillement.
— Mais, malheureux, si l'on découvrait...
— Tu vas comprendre tout de suite de quelle façon je procède... Tu vois ce seau d'eau? Tu t'imagines naïvement qu'il est destiné à faire rafraîchir mon vin et à rien autre chose... Point
h8 a travers la vie
du tout! Il est surtout destiné (Il prend des pièces sur son bureau et les plonge dans Feau) à faire rafraîchir des dossiers! et comme il fait très chaud en ce moment, ce qu'ils sont heureux d'être là dedans ! (Remuant les papiers dans le seau.) Trempez, mes enfants; trempez! rafraîchissez- vous bien!
— O mon Dieu!
— Tu vois, le procédé est d'une simplicité primitive. Quand les papiers ont bien trempé, ils se mettent naturellement en pâte, en bouillie. De cette pâte, de cette bouillie, je fais des pelotes que j'emporte dans mes poches et que le lendemain matin, aux bains Vigier, je transforme en boulettes. Ces boulettes, par la fenêtre de ma cabine, je les jette dans la Seine. C'est le rafraîchissement final et définitif! J'obéis ainsi à mon instinct de mystificateur. Aujourd'hui je mystifie les comités, la commission populaire, le tribunal, le rasoir national enfin ! — Sainte Chicorée, vierge et martyre, priez pour eux! »
Cette scène des dossiers, capitale dans la comédie de M. George Taylor, figure aussi dans le drame de M. V. Sardou, et, sinon dans les détails, du moins dans l'ensemble on pourrait relever de grandes ressemblances. Cela n'a rien de surprenant. La Bussière choisi pour personnage princi-
pal, la scène s'indiquait, s'imposait naturellement à Fauteur dramatique. Il ne s'agit point ici, en effet, d'une heureuse idée d'écrivain, d'une péripétie adroite, mais d'un fait établi. Le dévoûment de La Bussière a été contesté, je lésais, par quelques-uns, notamment par Georges Duval dans ses Souvenirs de la Terreur; mais la grande majorité des témoignages et des récits sont très favorables à cet homme singulier qui n'aurait pas sauvé moins de on\e cents personnes, au dire des iMémoires de Fleury, rédigés par J.-B. Lafitte. Somme toute, historique ou légendaire, le fameux mouillage des dossiers a fourni à M. George Taylor et à M. V. Sardou des scènes très belles, très dramatiques, des scènes à faire, comme dirait le plus gros de nos critiques, et qui ont été admirablement faites.
Au troisième tableau (le second acte est divisé en deux tableaux) nous sommes dans le vestibule de l'ex-pavillon de Flore. Après le départ de Florimond, La Bussière, inquiet des événements, a éteint sa lampe et s'est disposé à sortir, a Je commence à m'intéresser à la politique, nous a-t-il dit en s'en allant, je deviens extraordinairement curieux... Vrai, je ne me reconnais plus. » Pour un peu sa curiosité
IfO A TRAVERS LA VIE
lui coûterait cher. Comme il va, pour quitter le pavillon de Flore, s'engager dans le grand escalier qui conduit au rez-de-chaussée où siège en permanence le Comité de Salut public, il entend monter plusieurs personnes. Il songe à regagner son cabinet, mais un bruit de pas lui apprend que la retraite est coupée. Pris de frayeur, car il emporte dans ses poches et les boulettes et quelques pièces qu'il n'a pas eu le temps de détremper, La Bussière se réfugie dans un grand coffre à bois qui se trouve là fort à propos. Quelques Conventionnels, dont CoUot-d'Herbois, entrent en scène. La séance a été suspendue. Ils viennent, au frais, dans le vestibule, s'entretenir des événements. Le désarroi est à son comble. Robespierre, Saint-Just et Couthon ont été décrétés d'accusation d'abord et bientôt d'arrestation. Le gendarme Méda qui faisait partie de l'escorte chargée de conduire Robespierre en prison, vient annoncer que le peuple a délivré le prisonnier de vive force et l'a mené en triomphe à la Commune. A cette nouvelle, les Conventionnels s'épouvantent. CoUot-d'Herbois, hors de lui, ne parle de rien moins que de faire fusiller Méda pour n'avoir pas tué « ce scélérat de Robespierre » plutôt que de le laisser échapper. Retrouvant un
« LE MYSTIFICATEUR » I f I
peu de sang-froid, il donne au gendarme un écrit lui enjoignant à lui et à tous autres citoyens de s'emparer de Robespierre et de ses amis à n'importe quel prix. Puis un huissier étant venu annoncer la reprise de la séance, les Conventionnels se retirent etLaBussière,qui a failli étouffer dans son coffre, peut enfin gagner le large.
Malheureusement, pendant sa promenade, il rencontre son vieil ennemi Duclos qui immédiatement, avec Faide de quelques sans-culotte, l'arrête et l'amène à la la Section des Droits de V Homme, (Troisième acte.) Très agitée, très mouvementée, cette dernière partie de l'œuvre étudie les réunions populaires en 1793, comme la première avait étudié la vie des rues à cette époque. L'assemblée est tumultueuse. Par bonheur, le secrétaire de la section, qui est en même temps secrétaire de la Société Mareux, reconnaît son camarade d'antan et le protège. Par bonheur aussi, le citoyen Pierre, garçon de bureau du Comité de Salut public, reconnaît à son tour La Bussière et intervient en sa faveur. La foule d'abord hostile devient peu à peu plus favorable. La Bussière la fait rire et le rire désarme. Cependant on le fouille et dans ses poches on trouve sa carte d'attaché au Bureau central des Détenus et les papiers em-
portés par lui. Il se croit perdu et bien perdu cette fois, mais le salut lui arrive encore d'où il attendait sa perte. Son identité vient à peine d'être constatée que des gardes nationaux envahissent la section, annonçant que Robespierre a été tué par un gendarme. Le citoyen Pierre envoyé en hâte à Sainte-Pélagie où était détenue Lauriane, la ramène bientôt et Florimond avec elle. LaBussière, qui sent sa tête plus solide sur ses épaules, adresse alors à l'assemblée un speech bien senti, où toute sa verve moqueuse se concentre et crépite comme les fusées d'un feu d'artifice. Il se fait porter en triomphe; il se fait décerner un brevet de bon révolutionnaire, et sur cette dernière mystification, le rideau baisse.
Telle est, rapidement résumée, la comédie de M. George Taylor. Quelques pages ne sauraient en donner une idée complète, car c'est surtout dans le détail, par la reconstitution des milieux que cette œuvre sans intrigue est curieuse. Le personnage étrange que futLaBussière y est évoqué avec beaucoup de tact et d'esprit. Bien posé dès le premier tableau, le caractère de ce comédien bureaucrate, qui songe à la vie de tout le monde, hors à la sienne, se développe de scène en scène avec beaucoup de logique et de relief Toutefois,
a LE MYSTIFICATEUR » If]
on me permettra de le redire en terminant, c'est surtout par l'étude d'un côté peu connu de la Terreur que la pièce se recommande à l'attention des érudits et des artistes, et c'est pourquoi, persuadé qu'elle apporte quelque chose de nouveau et d'original, je lui souhaite à bref délai la grande et double publicité du théâtre et du livre*.
i8pi.
• A la suite de cet article paru dans la revue Vlndéltenâauce, numéro du 15 février 1891, le Mystificateur fut publié en feuilleton dans le journal la France Nouvelle, numéros du 17 février au 4 mars 1891.
Le Taradoxe
par M, Frédéric Loliée*
* E viens de relire encore une fois, mon cher Loliée, le livre que tu as dédié à tes frères : a q4 tous les dilettantes des choses de V Esprit » et, puisque la pluie qui bat furieusement mes vitres m'engage à rester au logis, je veux me distraire en causant avec toi.
Depuis que j'ai Fâge de raison, ou plutôt l'âge d'homme, car l'âge de raison ne commence que le lendemain de la mort, et il me semble que je suis encore vivant, — j'ai assisté à bon nombre
*LbParadoxe, Essai sur Us excentricités de l'esprit humain dans tous les siècles (Savine, éditeur).
If6 A TRAVERS LA VIE
de discussions, de controverses, de disputes, et j'ai été étonné d'entendre dans presque toutes, surgissant tout à coup comme un argument décisif et sans réplique, ce mot sonore : ce C'est un paradoxe! »
Lorsque je me suis aperçu que les mêmes choses et les mêmes idées étaient, selon le cas et suivant le besoin, vérités ou erreurs, mes étonnements se sont changés en ahurissements.
Anxieux, je me suis demandé : « Qu'est-ce que la vérité? — Qu'est-ce que le paradoxe? »
Ayant constaté que je ne le savais point, je l'ai demandé à Littré.
Dans son dictionnaire, Littré m'a répondu (tome III, page 937):
Paradoxe. — Opinion contraire à V opinion commune, et (tome IV, page 24J'7) :
VÉRITÉ. — Opinion conforma à ce qui est, principe certain.
Et je me suis plongé dans la méditation...
Et, après avoir médité, je me suis retrouvé Gros- Jean comme devant.
Alors, je me lançai en furieux à la poursuite d'une réponse nette, à la recherche d'une notion précise et claire, interrogeant les mœurs, ques-
a LE PARADOXE » Ify
tionnant les livres, dévorant les philosophes, escaladant les systèmes, engloutissant des doctrines, consommant des théories, traversant dans ma course échevelée, parcourant dans mon impétueux élan, les sciences, les lettres, les religions, les usages, et ne trouvant partout que conventions, distinctions, contradictions et superstitions
Alors, je fermai mes bibliothèques et regardai passer les gens.
De temps à autre, remué par l'ancien désir, je criais encore à pleine voix : « Ohé! Vérité! où es-tu? »
Et une trompette de tramway me répondait:
« Coin-coin! »
Extravagance, folie, déraison !
O Vérité! ô sainte et inféconde femelle, béatifiée par notre sottise! Déesse dont le culte a donné plus de fous à l'humanité qu'il n'y a de gouttes d'eau dans la mer ou d'étoiles dans le ciel! Monstre plus gracieux que Psyché, plus séduisant que Vénus, plus sanguinaire que le Minotaure, plus redoutable que la Chimère! Tête de Méduse, cent fois plus puissante que l'autre, si belle qu'on l'adore à genoux, et qui change les hommes, non en pierre par l'horreur qu'elle
IfS A TRAVERS LA VIE
inspire, mais en bûches par Textase qu^elle provoque!
O Paradoxe! ô mâle vigoureux et prolifique, foudroyé par notre sagesse! Ange déchu, dont la chute prouve qu'il y a moins de Catons parmi les hommes que de cheveux sur une bille de billard! Source fraîche et bienfaisante dont l'eau joyeuse et limpide a fécondé le monde en le sillonnant de tous les côtés par les ingénieux détours de tes ruisseaux! Mets plus substantiel, plus nourrissant que la manne des Hébreux et que le kouskous des Arabes! Drogue suprême, que le vulgaire traite de poison, et qui est l'universel orviétan !
O Vérité! ô Paradoxe! soyez bénis, soyez aimés, soyez adorés, soyez vénérés, je vous le souhaite de tout mon cœur. Oui, que l'univers entier vous bénisse pour toutes les absurdités que vous nous avez fait dire, comme je vous bénis pour tout le temps que j'ai perdu à vous chercher l'un et l'autre. Car enfin, si je ne vous ai pas trouvés; si, chaque fois que sur ma route j'ai cru atteindre l'un de vous, je me suis affalé tout de mon long par terre, du moins, dans la longue promenade que j'ai grâce à vous accomplie à travers les idées, ai-je acquis cette certitude que
ce qui est vrai aujourd'hui sera faux demain et que par conséquent, toi Vérité, et toi Paradoxe, vous n'existez ni Tun ni l'autre!
Si je le voulais, il me serait facile d'accoucher ici d'une dissertation dans laquelle, à grand renfort d^ergo et de distinguo, il serait prouvé d'une manière irréfutable — jusqu'à ce qu'elle soit réfutée — que la seule vérité vraie c'est que tout est paradoxe et que le seul paradoxe paradoxal c'est l'existence de la vérité.
Rassure-toi, mon cher, je ne t'infligerai pas ce chef-d'œuvre.
Mais enfin pourquoi, dès la première page de ton livre, traites-tu le paradoxe, le cher et bon paradoxe, d'excentricité? Pourquoi dis-tu avoir réduit en quintessence pure l'histoire de Véternel sophisme et de l'universelle déraison ?
Crois-m'en, il n'y a pas de sophisme, il n'y a pas de déraison. Tout est vrai et tout est faux. Tout est sagesse et tout est folie, et nous pataugeons, et nous pataugerons de divagations en calembredaines et de calembredaines en turlupinades, jusqu'au jour où l'humanité fera le grand pouf final!
Philosophes, penseurs, historiens, politiciens, mathématiciens, poètes, romanciers, chroni-
l6o A TRAVERS LA VIE
queurs, sermonneurs, orateurs, inventeurs, novateurs, hommes de science, hommes de lettres, hommes d'érudition, vous tous qui depuis Homère jusqu'à M. Alexandre Dumas, fils du père, depuis Moïse jusqu'à Auguste Comte, depuis saint Paul jusqu'à M. Paul Bourget, avez émis une pensée quelconque, répondez! Dites si vous avez signé une seule page, prononcé une seule parole, formulé une seule idée qui n'ait été saluée et acclamée par les uns au nom de la Vérité, bafouée et condamnée par les autres, toujours au nom de la Vérité?
Franchement, sommes-nous bien sûrs de ne pas être tous fous et archi-fous? Depuis des milliers d'années que nous nous en allons, grisés et éblouis par des mots, en quête de je ne sais combien de chimères, quelle preuve de saine raison avons-nous donnée? Depuis des milliers d'années nous parlons de la Vérité sans la connaître, nous la cherchons toujours sans la rencontrer jamais, et cependant nous continuons de nous ruer sans relâche à la poursuite décevante de cet insaisissable fantôme!
Nous sommes tous fous, voilà mon avis.
— Pourquoi?
— Parce que nous croyons à la Vérité, tout "^
(C LE PARADOXE » l6l
simplement. Errare humanum est, déclare le proverbe, l'erreur est humaine, l'homme est fait pour se tromper. Tant qu'il se trompe en riant, en se moquant de Timpuissance de sa pensée, de la stérilité de son effort, tout est bien. Il sait que ce qu'il dit n'a pas le sens commun et alors il a, lui, quelque apparence de bon sens. Mais regarde ce poussah qui se gonfle, qui s'étire, qui se hausse sur la pointe du pied pour paraître plus grand que les autres et qui gravement, sérieusement, enchaîne en longues kyrielles des mots et des mots pour démontrer que lui seul a raison et que tous ceux qui ne pensent pas selon sa mode ont tort, crois-tu qu'il n'ait pas celui-là, tout comme Trissotin, le timbre un peu fêlé?
— Mais si ce qu'il affirme est la vérité? S'il le prouve?
— Comment le savoir? Comment constater que ses démonstrations sont irréfutables et ses preuves certaines? Par le raisonnement, par l'expérimentation? Mais nos sens nous trompent et le raisonnement est le père de Terreur. Avec lui on arrive à démontrer tout ce qu'on veut et même parfois tout ce qu'on ne veut pas. Par l'accord établi entre ton esprit et le sien? Soit. Mais un troisième penseur — que nous n'avons aucune
raison de supposer plus bête et plus aveugle que vous — ne sera pas exactement de votre opinion ; un quatrième soutiendra une proposition contraire à celle que vous soutenez. Comment oser dire alors : Voilà la vérité!
Quoi! en conscience, tu t'étonnes que des hommes aient consacré leurs veilles à chercher la solution de problèmes dans le genre de ceux-ci :
Un fils doit-il dénoncer son père, voleur des deniers publics ? Peut-on donner en paiement de la fausse monnaie qu*on a reçue soi-même ?
OU de cet autre proposé par Sénèque (saluons!):
Si un homme ayant perdu ses deux Iras à la guerre, surprend sa femme en flagrant délit d'adultère et ordonne à son fils de la tuer, que doit faire le fils ?
Est-il possible, juste ciel! — comme on s'écrie dans les tragédies, — de traiter de ridicules sujets de si intéressantes questions? Ne sont-elles pas aussi dignes d'attention que la plupart des problèmes prétendus sérieux, et quelle différence peut-on faire raisonnablement entre le fou qui cherche si la poule a vécu avant Vœuf ou inversement, et le sage qui s'enorgueillit d'établir que Vaire d'un polygone convexe est égale au produit de son périmètre par la moitié de son apothème?
a LE PARADOXE » 16]
Qu'elle est fine et subtile cette distinction qui entre deux points d'interrogation déclare l'un important et l'autre enfantin, qui entre deux réponses proclame celle-ci juste et celle-là fausse! Car enfin, il faut le reconnaître, la science n'est qu'un mot, une amusette composée de mots, reposant sur des mots. Tout entière, elle se base et s'appuie sur l'observation et l'explication de faits que chacun voit et interprète à sa manière. Et on afl[îrmerait que dans les conclusions de notre entendement humain si imparfait, si faible, si changeant, au milieu de tant de contradictions, ceci est le vrai et cela l'erroné? Quel critérium avons-nous pour nous permettre l'audace de cette aflfîrmation? Dans quelle éprouvette ferons-nous l'essai de ces vérités-ci et de ces vérités-là, devant lesquelles, en moutons de Panurge, vous vous inclinez tous sans jamais parvenir à vous mettre d'accord entre vous, même sur une seule, même pour un jour?
— Ainsi, tu nies la vérité?
— Parfaitement, car nous ignorons la vérité absolue et éternelle, et en matière de vérité plus encore qu'en toute autre, ce qui n'est que relatif et éphémère ne vaut pas qu'on s'y arrête.
— Mais nier la vérité c'est immoral!
— Paradoxe, mon cher ami. D'ailleurs, la morale, c'est la plus plaisante peut-être de toutes les plaisanteries inventées par les hommes. Quel livre on écrirait là-dessus! que d'arguments on y pourrait aligner!
Parcours un peu certains pays de l'Orient et tu verras que leurs habitants ont des habitudes
— très admises là-bas — qui, en France, conduiraient plus loin qu'en police correctionnelle!
Passons.
Chez nous, un homme ne doit et ne peut légalement, légitimement avoir qu'une femme,
— ce qui, soit dit sans malice, lui paraît souvent assez et quelquefois même trop. Chez d'autres, qui sont à leurs yeux tout aussi sages et tout aussi vertueux que nous le sommes aux nôtres, un homme a autant de femmes qu'il en désire et que SQS moyens lui en permettent. Il les change quand il veut, sans se cacher, au su et au vu de tous, et personne n'y trouve à redire.
Passons encore.
Chez certains peuples que nous regardons comme très en retard et qui sont peut-être en avance sur nos civilisations factices, une jeune fille n'est nullement dépréciée pour avoir effeuillé des marguerites avec un beau garçon. On ne lui
a LE PARADOXE » l6f
fait pas un crime d'avoir un cœur et un corps, de se servir de Fun et de l'autre. On lui reconnaît ce droit à l'amour qu'en Europe l'égoïsme des hommes réserve pour eux seuls, ce droit que ce grand moqueur d'Eugène Labiche appelait plaisamment « le droit à la faridondaine ». Elle peut aimer à son gré et les gens ne s'offusquent point de la voir vivre naturellement, conformément à sa nature. Ici, au contraire, toutes les maisons dites honnêtes fermeront leurs portes à la jeune fille qui aura eu un amant. La femme chez nous n'a pas la permission de faire l'amour sans y avoir été préalablement autorisée par M. le Maire et M. le Curé. Il est vrai que munie de cette autorisation et appareillée à un mâle quelconque, elle peut lever la jambe aussi haut qu'il lui plaît et même rester les deux jambes en l'air si tel est son bon plaisir. Elle a le droit d'aimer à la guise, quand elle voudra, comme elle voudra et où elle voudra, sauf dans les rues et les jardins publics... et encore! Elle est honnête et chaste de par la loi, même lorsqu'en pension, pour tromper ses curiosités inassouvies, elle a fait avec ses bonnes amies quelques excursions à Lesbos en attendant l'heure du voyage à Cythère; même lorsque, épouse, elle fait son époux cocu avec son domestique. Chez
l66 A TRAVERS LA VIE
nous, la femme mariée est sainte et pudique, c'es c entendu. Mariée ou non cependant, il a invariablement fallu pour qu'elle passât de Tétat de vierge à l'état de femme un fait qui, tous les maires et tous les curés du monde s'en fussent-ils mêlés! n'en demeurerait pas moins le même. Or le mariage n'y fait rien, car le mariage n'est qu'une formalité, une convenrion, un usage, un préjugé, et si une jeune fille qui se laisse faire ce que tu sais est une fille méprisable et sans pudeur, elle le sera toujours, quelques cérémonies civiles et religieuses qui aient préludé au sacrifice final. Il faut une bonne dose d'absurdité pour admettre que l'honnêteté d'une femme et la dignité de l'amour dépendent de dix lignes de mauvais français et de dix lignes de mauvais latin marmottées par deux gaillards que l'on paie pour les dire.
— Sans doute, tu m'objecteras que l'épouse n'appartient, est du moins censée n'appartenir qu'à son mari, tandis que l'autre est presque fatalement destinée à appartenir à plusieurs et que l'honnêteté pour une femme ne consiste pas seulement à ne s'abandonner qu'en certaines conditions déterminées, mais aussi à ne s'abandonner qu'à un seul!
— Paradoxe encore! paradoxe tout pur! si
ce LE PARADOXE » 167
rhonnêteté pour une femme consiste: i° à ne perdre sa virginité qu'après avoir annoncé cet événement extraordinaire à tout ce qu'elle connaît de gens urbi et orbi, ce qui a, quoi qu'on en dise, quelque chose de choquant, d'obscène; 2° à n'appartenir qu'à un homme, un seul, un préposé spécial, que diras-tu d'une veuve qui se remarie? Elle a appartenu au moins à deux mâles, donc...
— Oui, mais pas à la fois ou du moins pas en même temps...
— Farceur! est-ce qu'on souffle jamais deux à la fois dans la même clarinette? Utopies, tout cela!
— Mais...
— Tais-toi. Je sais d'avance ce que tu vas m'objecter : l'intérêt social, n'est-ce pas? Les lois en vigueur? Les mœurs reçues? La question des enfants? Le célèbre axiome parer is est quem nuptiœ demonstrant qui fait légitimes les enfants de l'une et naturels les enfants de l'autre! Ah! le bon billet qu'à La Châtre! Avec ça que tous les enfants ne sont pas naturels ! Comme dit la duchesse de Réville*.
* Le Monde où l'on s'ennuie, par M. Edouard Paillerou.
l68 A TRAVERS LA VIE
Il n'y a rien d'absolu, je te le répète, et il n'est pas de vérité qui dans un rayon de quelques centaines de lieues ne devienne une erreur, pas d'usage dont l'excellence ne soit démentie par un usage contraire. Rappelle- toi Pascal et les Pyrénées. En matière de mœurs comme en matière de science et de religion, tout est relatif et particulier. Ce qui est bon ici est mauvais là; ce que vous trouvez bienséant et raisonnable, d'autres le trouvent malséant et ridicule.
Chez certains peuples de l'Asie centrale, lorsque le gouvernement veut récompenser, honorer un homme qui lui a rendu quelques services exceptionnels, il l'autorise à endosser de nouveaux vêtements par-dessus ceux qu'il porte déjà. Les vingt-quatre gilets de Jodelet sont le comble de l'élévation, le suprême honneur. Plus on a de mérite, plus on superpose d'habits et l'importance des gens se mesure à leur obésité... — Gigantesque, n'est-ce pas? Gigantesque, soit, mais pas plus bête après tout que de passer dans une boutonnière un morceau de ruban ou une rosette.
Veux-tu encore un exemple, d'un ordre plus intime, de la versatilité de la mode? En France, tout mari bien éduqué doit se fâcher tout rouge
et pousser des cris de paon en colère lorsqu'un indiscret s'avise de boire en son verre. En Laponie, mon cher, la première chose qu'un hôte bien élevé offre au voyageur qui franchit le seuil de sa porte, c'est sa femme, oui, sa femme, et si vous ne vous en servez pas, vous faites une grossière injure, un sanglant affront à votre amphitryon, ce qui implique que les Lapons n'ont pas de l'amour la même conception que nous et qu'ils ignorent la jalousie. Heureux peuple!
Tu me répondras que tu es libre, qu'à l'instar de Sganarelle, tu peux prêter ta femme si tu le veux et ne la point prêter si tu ne le veux pas!
Détrompe-toi. Tu n'as aucune liberté. Enfant, tu subis ta famille. Homme, tu subis la société. Si tu affranchis ton esprit des idées reçues, si tu vois clair dans les mots, tu ne parviendras pas à affranchir ton corps des conventions établies. Tout en méprisant les préjugés sociaux, tu seras contraint de te conduire comme si tu les respectais, ne fût-ce que parce que tu auras près de toi des gens que tu aimeras, qui respecteront ces préjugés et auxquels tu ne voudras pas déplaire. Émancipe ta pensée et tu resteras esclave de ton cœur. Tu n'oseras pas arranger ton exis-
lyO A TRAVERS LA VIE
tence selon tes vœux et tes convictions, parce qu'en dépit de ton égoïsme, — à cause peut-être de ton égoïsme, — tu auras peur de souffrir en faisant souffrir les autres. Le bruit que font en tombant les larmes qui coulent par notre faute se répercute douloureusement dans notre âme.
Sois bâti de façon à pouvoir ne rien aimer, ni rien, ni personne, ou résigne-toi si tu n'es pas prisonnier de tes idées à l'être de tes sentiments. Au reste, quand tu réussirais à t' élever au-dessus des superstitions humaines et des affections terrestres, de ces affections dont M. Paul Bourget a dit avec tant de tristesse et si justement que nous ne devons rien en attendre que misère et désolation, tu n'en serais pas plus libre, ton corps n'en serait pas moins obligé de subir la vie telle que la cupidité et la bêtise l'ont faite, cette vie stupide et inutile que tes parents t'ont infligée par hasard, après un bon repas, un soir qu'il faisait chaud et dans un moment où ils ne songeaient guère à toi, tu peux en être sûr. Oui, tu subiras la vie telle qu'elle est, ou la vie te brisera, car elle est impitoyable et elle fait des hommes ce que l'homme fait des animaux : doux et obéissants, il les enchaîne; fiers et révoltés, il les tue. En dépit de tes convictions, en dépit de tes aspirations, en dépit
a LE PARADOXE » I7I
de tes goûts et malgré toi-même, tu devras traîner prosaïquement, sagement, bêtement tes jours comme un bourgeois ventripotent, et si tu veux du bonheur, tu devras te contenter d'un bonheur réglementaire, d'un bonheur d'uniforme, car la société procède dans l'ordre moral comme on voit procéder les tailleurs dans les régiments. Elle taille toutes les destinées sur le même patron et le capitaine d'habillement — qu'on l'appelle Dieu ou le hasard, peu importe! — les distribue à l'aveuglette. Tant mieux pour ceux à qui ça va, tant pis pour les "autres! Il faut, mon bonhomme, endosser la livrée, de gré ou de force? Si tu es trop gros, tu te serreras; trop maigre, tu te rembourreras; trop grand, tu te rentreras les jambes dans le ventre; trop petit, tu te feras étirer les membres, et si tu as des ailes, on te les coupera, — ça te gênerait pour porter le sac! La liberté! mais c'est avec la franchise ce que nos sociétés détestent le plus! Tu es si peu libre que tu n'as pas le droit d'avoir un domicile sans que l'État ne vienne en compter les portes et les fenêtres, et que si tu n'en as pas, il te fourrera en prison, gratis, c'est vrai, cet État bienfaisant et paternel! Si peu libre que tu n'as pas la permission d'arroser tes fleurs sur ton balcon, ou d'avoir, sans payer l'impôt, un billard,
un chien dans ce fameux chez toi où nul pourtant ne doit pénétrer, sauf le fisc sans doute! Tu es si peu libre que tu n'as pas le droit de jouer du cor de chasse dans la rue ou à ta fenêtre ; si peu libre, qu'à chaque étape que tu franchis dans la vie, une loi, une coutume t'agrippe au passage pour te forcer de faire l'opposé de ce que tu souhaites, qu'à chaque pas que tu hasardes sur la voie publique, tu rencontres des sergents de ville.
— Mais ce sont les sergents de ville qui nous font libres!... la liberté n'est pas la licence!... il faut respecter les lois !
— Pourquoi? D'où viennent-elles tes lois pour être si respectables ? Des hommes, sujets à l'erreur par nature, enclins à la duplicité par éducation. Quel est leur fondement? La morale, qui change d'époque à époque, de peuple à peuple, de ville à ville, de maison à maison. — Quelle est leur sanction? Voilà des siècles qu'on la cherche sans la trouver, — non qu'elle soit introuvable mais parce qu'elle est systématiquement réprouvée comme indigne par les jurisconsultes, les législateurs, les philosophes et toute la clique des grands penseurs officiels. Elle existe cependant, elle existe si bien qu'elle est à la fois la justification de nos incroyables codes et l'explication du res-
ff LE PARADOXE » IJ]
pect phénoménal que nous avons pour eux, car c'est en elle, et en elle seule, que nos lois puisent leur force. Si tu veux la connaître, ouvre les yeux, regarde, et tu la verras partout, triomphante et superbe, car cette sanction c'est Timbécillité des hommes.
— Ainsi la vérité, la science, la morale, la pudeur, la vertu, les usages, la liberté, les lois, tout n'est que paradoxes, conventions, utopies, préjugés, grands mots?
— Parfaitement! Et on pourrait allonger indéfiniment cette énumératîon déjà longue, sans parler pourtant ni de la fortune, qui est toute relative, car la misère de l'un serait la richesse pour l'autre; ni de la gloire qui consiste, non pas à être connu, mais à être moins inconnu, et se résume à être traité de grand homme par deux et de ganache par cent; ni de la beauté sur laquelle on n'a jamais su s'entendre, car Paul ne donnerait pas deux louis de la femme a laquelle Pierre sacrifie sa position, son honneur, sa vie. Laissons de côté les femmes qui très souvent nous prennent, moins par la beauté proprement dite que par un ensemble de séductions indéfinissables et qui parfois, laides en théorie, sont, dans la pratique, d'irrésistibles sirènes. Plaçons-nous au seul
point de vue esthétique. Considérons la beauté pure, idéale, in abstracto. Nous ne nous accorderons pas davantage! Vois ce qui s'est produit pour la Vénus de Milo : tel critique d'art Texalte, tel poète la chante :
O Vénus de Milo, fille de Praxitèle, Malgré Y outrage affreux de tes bras emportés, Pour Vartiste affamé d'idéales beautés Tu restes la Divine et la grande Immortelle*..,
et un jour M. Alexandre Dumas fils la traite de la belle façon, lui déclarant, sans pitié ni respect, qu'elle a ce la tête trop petite, la gorge trop bas, le cou trop fort, les jambes trop longues ». — L'Apollon du Belvédère a subi la même mésaventure, à peu près. Que penser de l'Esthétique après cela?
Mais ton front se courrouce... je te scandalise... un mot de plus et tu vas te fâcher... HélasI j'avais encore beaucoup de choses à te dire.
Tant pis! je me tais. Comme tu as tort pourtant de t'impatienter! Si mes opinions te paraissent trop risquées, trop violentes, trop révolutionnaires... eh bien! amuse-t'en et ris de ces...
— Comment! aussi?
* Léon Lejeal, vers inédits.
— Eh! oui, parbleu! de ces paradoxes. Ici comme partout, partout comme toujours, paradoxe des paradoxes, souvenons-nous-en donc une fois, tout n'est que paradoxe!
c^4 travers la Corse
par M. A. Andréi*
i ARisiEN de naissance, mais Corse d'origine, M. A. Andréi a toujours gardé au fond du cœur une inaltérable sympathie pour le pays d'où sa famille avait été exilée par une vendetta meurtrière. Au milieu de cent travaux divers, dans sa double et laborieuse carrière d'écrivain et de journaliste, il a su trouver des loisirs pour visiter jusqu'en ses coins les plus perdus son île bîen-aîmée, pour fouiller son histoire, pour observer ses mœurs et ses coutumes,
* Henmiyer, éditeur.
pour analyser le caractère de ses habitants. C'est seulement après de longues années de travaux et de recherches préparatoires qu'il s'est jugé en état de tirer parti des matériaux amassés, et qu'il a ouvert la série de ses études par un volume intitulé o4 travers la Corse, volume destiné surtour, comme le titre l'indique, à donner au lecteur des idées générales et des vues d'ensemble.
La Corse, qui est-ce qui connaît ça? Qui est-ce qui visite ça? Qui est-ce qui s'occupe de ça?
Des Anglais, des Autrichiens, des Allemands, des Italiens, des Russes, mais les Français, fi donc ! pour qui les prenez-vous?
Les Français vont en Suisse, ils vont en Italie, ils vont en Angleterre, ils vont partout, les Français, car le moindre lac — ne fût-il pas plus grand qu'une cuvette, — le moindre pic — ne fût-il pas plus haut qu'une botte, — a droit à leur curiosité, mais à condition d'être situé de l'autre côté de la frontière.
Il n'est pas aujourd'hui de bourgeois parvenu, de commerçant retiré des affaires qui ne se donne des airs de Dumont d'Urville ou de Lapérouse. Un chacun veut avoir fait son tour du monde.
« Avez-vous vu le pont du Rialto ? » demande celui-ci. — a Avez-vous vu l'Engadine ? » réplique
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celui-là; et tous les deux de s'écrier en chœur: « Si vous n'avez pas vu ça, vous n'avez rien vu ! » Tous ces explorateurs en chambre, tous ces Perrichons au petit pied me semblent d'un ridicule achevé. Pour eux, voyager c'est s'en aller très loin admirer quand même des choses qu'ils ne daigneraient pas regarder si elles étaient très près; avoir voyagé, ce n'est le plus souvent, hélas! qu*avoir conquis le droit de parler majestueusement et à tout propos de ce qu'ils ignorent.
Quel singulier peuple nous sommes ! A nos yeux, notre pays est le premier pays du monde. Les hommes les plus intelligents, c'est nous; les plus civilisés, c'est nous; les plus forts, c'est nous, encore nous, toujours nous. En présence d'un étranger, notre patriotisme, essentiellement exclusif et volontiers vantard, détrône Shakspeare pour couronner d'Ennery, écrase l'Himalaya sous le mont Blanc et humilie le Mississipi en invoquant... Ah! Garonne, Garonne, ma mie, n'est* ce pas avec une goutte de ton eau que tous tant que nous sommes nous avons été baptisés?
A voir cette vanité nationale sous le manteau de laquelle trente-six millions de vanités particulières cherchent leur satisfaction personnelle, on
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croirait de bon cœur que nous étudions passionnément nos lettres, nos arts, et que nous visitons avec amour tous les sites et toutes les curiosités, naturelles ou construites, de notre pays. On croirait fort mal. Notre langue est la plus belle du monde, mais nos enfants jargonnent l'Anglais. Le Louvre est bondé de chefs-d'œuvre, mais toute notre attention appartient aux musées que nous ne pouvons pas visiter journellement. L'aspect de nos provinces est varié à l'infini : la Normandie est plantureuse, la Bretagne est sauvage, l'Ilede-France et la Champagne sont riantes, la Savoie est accidentée, la Corse est grandiose, mais nous allons demander de la couleur locale à l'Espagne, du pittoresque à la Suisse, et ainsi de suite. Nous admirons notre pays, mais sans prendre la peine de le regarder, de confiance, à l'aveuglette, parce qu'il est nôtre et que tout homme en général, tout Français en particulier, a l'admiration facile aux choses qui lui appartiennent. Nous l'aimons, mais nous ne sommes curieux que de ce qui n'est pas lui, et c'est précisément ce que nous devrions le mieux connaître que nous ignorons le plus complètement.
Voyez ce qui se produit pour la Corse. C'est peut-être le plus original, le plus mouvementé
a A TRAVERS LA CORSE » l8l
de nos départements, c'en est aussi, comme de juste, le plus inconnu. On sait, sans doute, que la Corse est une île située quelque part dans la Méditerranée, qu'elle est terre française depuis 1768, que Napoléon y est né, que la vendetta y fleurit et y corrige les fantaisies de la justice. Quelques-uns — des savants, ceux-là! — vous nommeront au besoin sa préfecture et ses sous-préfectures, mais demandez un peu où se trouve la ville d'Orezza, illustrée pourtant par ses eaux minérales, et, neuf fois sur dix, on vous répondra : a: En Autriche! »
Un mouvement d'opinion'semble néanmoins probable. Chaque année à présent, deux ou trois douzaines d'intrépides s'embarquent et cinglent bravement vers Ajaccio. Le voyage n'est ni très long, ni très coûteux. En quelques heures on arrive au port, on débarque, on fait le tour de la ville, on visite la cathédrale, le musée, la maison où est né Napoléon. Les plus hardis poussent jusqu'à Sartène, Corte ou Calvi. Tous reviennent contents d'eux, fiers, satisfaits, car ils croient connaître ce que les autres ignorent, et prêts à déclarer que la Corse est la huitième merveille du monde. Ceux à qui ils expriment leur enthousiasme s'enflamment et partent à leur tour. Ils
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voient tout juste ce que leurs prédécesseurs ont vu, mais s'exaltent comme ils se sont exaltés et, de néophytes devenant apôtres, ils expédient sur leurs traces leurs amis et connaissances. Ainsi se fait la gloire! Qui sait si dans dix ans tel village corse, aujourd'hui obscur, ne sera pas fréquenté comme le sont pour le moment Nice, Cannes ou Menton?
Quoiqu'il en soit, si jamais la Corse devient à la mode, elle le devra à quelques esprits vraiment curieux et chercheurs, à ces quelques écrivains et à ces quelques peintres qui ont su la regarder, la voir, la découvrir en plein xix^ siècle et qui l'ont popularisée par la plume et le pinceau.
Parmi ces rares esprits, il convient de citer en première ligne M. Adrien Andréi et le peintre François de Montholon, son ami et son collaborateur.
En écrivant c4 travers la Corse^ M. A. Andréi a cherché avant tout à faire un livre instructif et utile, un livre de vulgarisation, ce qui ne l'a pas empêché — je le constate avec empressement et satisfaction — de faire un livre littéraire.
Voulant donner en ce premier volume une idée générale et nette de la Corse, il s'est placé
« A TRAVERS LA CORSE » iS]
constamment à un triple point de vue : descriptif, anecdorique, historique.
Avec une simplicité, une souplesse et une puissance de style dont peu parmi nous seraient capables, il a évoqué tour à tour Bicchisano à Taspect riant; le Lion de Rocapina, grandiose, majestueusement sauvage; l'alrière Corte; la mourante Calvi; le magistral Golo; les fantastiques Calanches dont les rochers de granit rouge « troués, évidés, dentelés, s'élancent en aiguilles et forment comme une forêt de pierres ». Sartène, avec ce sa situation en terrasse et en amphithéâtre », avec ce son vieux quartier composé de ruelles étroites, sombres et humides, dans lesquelles une voiture ne pourrait passer, ni un cavalier circuler »,lui a yispiré quelques lignes émouvantes et dramatiques, composées avec habileté et écrites avec une absence de prétentions qui en augmente la vigueur, ce Les ruelles — dit M. Andréi — sont obstruées par des perrons avec terrasse, montant au premier étage, quelquefois au second; les uns longent les maisons dans le sens de la rue, les autres la barrent complètement; ils sont tous voûtés pour que le piéton puisse circuler. Cela fait un entre-croisement d'arcades noires, d'escaliers de pierre allant
dans tous les sens et montant à toutes les hauteurs. On comprend combien il est difficile de se mouvoir dans des rues ainsi obstruées. Il faut se glisser sous les arcades obscures et malpropres de ces pontiles et suivre tantôt à gauche, tantôt à droite, la ligne brisée d'un ruisseau qui s'est frayé un chemin en serpentant dans ces méandres de voûtes noires et humides. »
Le décor ainsi posé, l'écrivain poursuit : « Si ces ruelles étranges, où le soleil ne pénètre jamais, ne sont pas propices à la promenade, elles sont merveilleusement appropriées pour la bataille et la vendetta. Une bande armée ne pourrait pénétrer dans ces ruelles où deux hommes peuvent à peine marcher de front; elle serait décimée par des ennemis placés aux fenêtres supérieures des maisons, sur les terrasses des perrons ou sous les voûtes des pontiles. Quant aux vengeances, elles trouvent à s'exercer dans ces ruelles sombres, faites pour le crime, où l'ennemi peut être partout et partout invisible, où le coup de feu mortel est à peine entendu, où la plainte du mourant est étouffée par les voûtes de pierre, où le cadavre peut rester étendu toute une journée dans un recoin de ces catacombes en plein air, sans que le passant s'inquiète de cette masse
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sombre qui gît sur les dalles et qui peut être un paquet de loques, un sac de provisions, ou son père. »
Avec l'arrière-pensée peut-être de mettre dans son livre un peu de cette diversité de tons qui l'avait enchanté comme touriste au cours de son voyage, M. A. Andréi a semé à côté des passages vigoureux de doux et poétiques alinéas comme celui-ci : ce On peut visiter la Corse en février, on peut la visiter en septembre, et toujours on sera charmé par ses aspects variés.
a En février, c'est un véritable massif de verdure d'où émergent de gigantesques montagnes aux sommets blancs de neige. Les échancrures de la côte occidentale qui s'étend du cap Corse à la pointe de Bonifacîo, les découpures si bizarres, les criques, les anses entourées de murailles de granit rose surplombant au-dessus de la mer bleue, les petites plages couvertes de fleurs des grands golfes de Saint-Florent, de Porto, de Sagone, d'Ajaccio et de Valinco, et la grande plaine orientale de Bastia aux bouches du Travo, couverte de riches pâturages, sont d'un effet irrésistible.
ce En septembre, quand les moissons sont rentrées, on quitte les plages aux tons fauves, aux
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villages abandonnés, pour pénétrer au cœur de l'île, pour visiter la montagne où se sont réfugiés les habitants des bords de la mer. Alors rintérêt du voyage change complètement. Au lieu des gais paysages de la plaine, avec la mer pour horizon, ce sont de sombres gorges, des coteaux souvent arides, des rochers immenses qui semblent jetés les uns sur les autres par des Titans; ce sont des routes pittoresques, immenses lacets qui serpentent autour des montagnes, pénètrent dans de superbes vallées, escaladent des pics vertigineux, traversent ravins, cascades, torrents, précipices, et conduisent, par une suite d'émotions, à deux mille mètres de hauteur, comme au Rotondo, au Renoso, au Cinto, à TOro et à l'Incudine. C'est un voyage émotionnant au suprême degré, non par le danger que l'on pourrait courir, mais par l'imposant aspect des lieux que Ton visite. Il reste, de cette excursion à travers les montagnes et les maquis de la Corse, une impression puissante qui va quelquefois jusqu'à l'angoisse et dont on garde longtemps le souvenir. »
Pour rendre plus nettes et plus précises encore des descriptions déjà si nettes et si précises, pour nous faire mieux voir et plus exactement
le pays qu'il avait entrepris de nous montrer, M. A. Andréi a sollicité la collaboration de M. François de Montholon. Le peintre a accepté la tâche proposée par l'écrivain. Il a promis son concours, une douzaine de croquis, et il est parti pour la Corse. A peine arrivé là-bas (je tiens Fhistoire d'un confrère à qui il l'a contée luimême), il a été séduit, enthousiasmé, grisé à son tour par l'île merveilleuse, par ce ce pays tout neuf», comme disait Guy de Maupassant, et il s'est mis à le parcourir en tous sens, à le battre fiévreusement, non en dessinateur désireux de se débarrasser d'une besogne, pressé de satisfaire à un engagement pris, mais en artiste, en poète, en homme libre qui voyage pour enrichir son âme de sensations rares et supérieures. Aussi les pages qu'il a rapportées de ses excursions ne sont-elles pas de hâtifs coups de crayon donnés avec indifférence, par nécessité, mais de vraies pages de maître, enlevées avec une souplesse, une fougue, une intensité d'émotion qui parfois rappellent certaines compositions de Gustave Doré. ^icchisanOy Olmeto, le Lion de T(pcapinay "Bonifacio, Une rue à Sarrène, la Canonica, le Goloj Tentica, les Calanches, sont de véritables poèmes, les uns radieux et enchanteurs, les autres terri-
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fiants et presque douloureux, mais qui tous révèlent chez M. F. de Montholon une âme essentiellement vibrante et sensible. L'artiste qui peut cela est quelqu'un.
M. A. Andréi ne s'est pas borné à décrire minutieusement des paysages, à détailler pas à pas ses longues et aventureuses promenades à travers les maquis, à photographier de la matière.
Connaître un pays, c'est bien, on le dit et je le crois ; mais il me semble que connaître un peuple, c'est mieux encore, infiniment mieux. J'exprimerai même cette opinion, au risque de paraître ridicule, que les voyages, lorsqu'ils ne servent qu'à entrevoir la physionomie matérielle d'une contrée, sont sinon tout à fait inutiles, du moins d'une utilité fort restreinte. Montagnes» plaines, fleuves, forêts, villes, tout cela n'est en effet qu'un cadre, qu'un décor. Décor à regarder, soit; cadre digne d'attention, d'accord; mais dont l'intérêt, si grand qu'on le suppose, n'est jamais que secondaire, car ce qu'il impone d'étudier en premier lieu, toujours et partout, c'est l'homme, l'homme qui naît, qui vit, qui aime, qui hait, qui souffre et qui meurt; l'homme, créature faible et forte, méprisable et sublime, dieu détérioré, avorton perfectionné, être com-
ce A TRAVERS LA CORSE » 189
plexe, multiple, changeant, contradictoire, et toujours le même pourtant; l'homme dans ses mœurs, dans ses coutumes, dans ses habitudes qui trahissent son caractère et qui expliquent sa nature en reflétant ses passions. Oui, connaître le tempérament d'un peuple, cela est plus précieux, infiniment plus précieux que connaître la surface d'un pays, et s'il est une chose dont je tienne à louer hautement M. Andréi, c'est du soin constant qu'il a pris de nous faire pénétrer dans l'intimité des hommes.
a Le Corse, comme son île, écrit-il, est d'aspect un peu rude, mais d'aspect seulement, car il est plus sociable que nos paysans du continent. Il s'exprime très bien, compose des lamenti en vers d'une mâle poésie, lit beaucoup, est très instruit et de manières aisées; il ne sera jamais déplacé dans un salon. S'il a conservé une certaine méfiance et s'il s'est montré rebelle aux progrès extérieurs de la civilisation, cela tient à son isolement dans une île peu fréquentée, et ses mœurs, qui rappellent par certains côtés le moyen-âge, sont la conséquence de dix siècles de luttes opiniâtres contre de cruels oppresseurs. x>
Un fait bien choisi et bien narré nous instruit
plus et mieux qu'une longue et prétentieuse dissertation. M. Andréi a recueilli nombre de légendes typiques*, noté force détails de vie publique ou intime, raconté maintes cérémonies et maintes coutumes. Les réjouissances locales et populaires, si originales, et dont la éMauresque** peut être considérée comme un échantillon parfait; le mariage corse***, avec son simulacre d'enlèvement; les funérailles de l'homme tué dans une vendetta****; les pratiques un tantinet théâtrales, mais d'une si farouche énergie, avec lesquelles la femme d'un homme tué ainsi fait jurer à ses enfants de le venger*****; le vendredi saint à Sartène, avec sa procession de Pénitents blancs, noirs, rouges, et sa mise en scène si savante******, sont des morceaux singulièrement suggestifs et qui, en quelques feuillets, en quelques lignes parfois, nous donnent sur toute une
* Voir notamment celles de la plaine de Figari, A travers la Corse, ch. iv; du lac d'Or, des sorciers de Saint-Pierre, ch. vu.
** C'est une sorte de scène dansée à laquelle les hommes prennent seuls part, ch. v.
*** Chap. XII.
***»Chap. X.
***** Elle leur met un doigt dans le trou de la blessure, leur trace sur le front une croix avec le sang de leur père, et, avec des imprécations terribles, leur fait jurer de le venger, ch. iv.
****** Chap. IV.
race des renseignements précis et des aperçus profonds.
En Corse d'ailleurs, rien n'est banal, pas plus les mœurs et les hommes que le pays. Tout ce qui vient de cette île a, pour nous autres continentaux, une saveur étrange, une saveur à laquelle nous ne sommes pas habitués et qui persiste en dépit des éloignements du temps ou de l'espace. Le Corse est rude, mais poétique cependant, car il met dans tous les événements de la vie humaine, fiançailles, mariage, enterrement, etc.. des raflînements de délicatesse subtils et touchants. Il est hardi, mais superstitieux. a Ainsi une mère ne laisserait jamais dormir son enfant les pieds dirigés vers la porte, parce que c'est la position réservée aux morts... Lorsqu'un membre de la famille est malade ou absent, sa place à la table commune n'est jamais occupée, quoique son couvert soit toujours mis... Quand midi sonne, les marins à terre ramassent quatre petits cailloux : ils jettent le premier devant eux, le second à gauche, le troisième à droite et le quatrième derrière eux. Par ce signe de croix, ils conjurent le mauvais sort... Les cultivateurs font bénir par les capucins leurs arbres malades. » — Il est taciturne, mais hospitalier;
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indomptable, mais chevaleresque ; généreux, mais vindicatif, oc II ne pardonne jamais et se venge toujours... Quand il a un ennemi, le Corse doit choisir entre les trois s, c'est-à-dire schiappeto, stiletto, strada (fusil, stylet, fuite). » — Quand un des siens a péri de maie mort, il dit avec un vieux dicton de son pays : a II me faut la main qui a tiré, Toeil qui a visé, le cœur qui a pensé. » Il donne à choisir à son ennemi entre palla calia ou ferrufreidu, a balle chaude ou fer froid ». Comme tous les silencieux et les primitifs, il affectionne les proverbes et les aphorismes. Il dit avec dignité : a Si ma misère ne te plaît pas, tu ne m'aimes pas; » avec philosophie et malice : a S'il te naît un fils ta famille est bénie, s'il te naît une fille ferme ta maison et prépare tes armes, » nous apprenant ainsi qu'en Corse comme partout, la femme est la plus active des pommes de discorde jetées entre les hommes. Il dit encore avec bravoure et avec dédain, en vaillant qui se fie à sa force pour faire respecter son droit: ce Je fais plus de cas d'un bon fusil que d'un conseiller à la cour. » Le Corse, d'ailleurs, n'a que du mépris pour tout ce qui touche de près ou de loin à la justice, à la chicane. Homme d'action, haïssant les paroles et n'estimant que
les faits, homme demeuré simple et inucc au milieu mais à l'abri de nos civilisations hypocrites et compliquées, il ne comprend rien à toutes les formalités, à toutes les paperasses, à tous les bavardages si fort en honneur chez nous. Les magistrats en général, les avocats en particulier le font sourire. Il les appelle, et dans sa bouche le mot est deux fois insultant : a Génois par la parole et femmes par le jupon ». Un coup de fusil vaut plus à ses yeux que le plus bel arrêt et il estime qu'un lingot de plomb bien envoyé est pour terminer les discussions et les différends plus prompt et moins aléatoire, moins coûteux et plus efficace que des arguments et des plaidoyers. Les philosophes, les prédicateurs et même les fonctionnaires galonnés ont beau lui répéter sur tous les tons qu'on ne doit pas se faire justice à soi-même, le Corse ne veut rien entendre, il hausse les épaules, conserve ses armes, et les tient en état, a Garde-toi, je me garde! » demeure sa devise et il l'arbore au nez de tous les sermonneurs en chapeau haut de forme, en barrette ou en bicorne. Cette désinvolture avec laquelle, pour un oui, pour un non, il vous couche un homme dans la tombe est assurément déplorable. Elle comble d'épouvante les
bourgeois bien sages, habitués à s'endormir chaque soir de ce sommeil du juste si souvent usurpé par les coquins, dit-on; elle indigne les bonnes âmes; elle stupéfie les gens rangés et raisonnables, — c'est à elle pourtant que le Corse doit de demeurer superbe et pittoresque, pareil au Klephte dont parle Victor Hugo, avec
Un bon fusil, bron:(épar la fumée, et puis La liberté sur la montagne.
Si ces terribles gaillards qui, lorsqu'on leur prend leurs femmes ou qu'on leur donne un soufflet, vous tuent tout net au lieu de vous demander poliment en justice des indemnités, s'avisaient un beau matin de troquer le fusil contre un parapluie, ils seraient bientôt aussi vulgaires que le plus banal des épiciers; leur grand cœur, qui ne connaît ni compromis, ni transactions, se racornirait à la taille du nôtre; un porte-monnaie remplacerait leur cartouchière et ils finiraient par jouer au bonneteau, dignes tout au plus désormais d'inspirer un Henry Monnier quelconque.
Ce temps-là viendra inévitablement. La civilisation est une lèpre qui s'étend toujours et qui envahit tout. Lorsque notre philanthropie aura doté la Corse d'un, nombre suffisant de ces palais où
ce A TRAVERS LA CORSE » IÇf
les hommes ne sont plus que des numéros; lorsque notre vertu y aura fait pousser et prospérer beaucoup de ces discrètes maisons où sous Fœil protecteur de la police on pratique librement la traite des blanches; lorsque notre probité enfin y aura introduit les nobles jeux de la Bourse, les moralistes chanteront des alléluia, et le seul pays d'Europe où Ton puisse encore circuler sans coudoyer à chaque pas le citoyen Joseph Prudhomme deviendra riche, lui qui est pauvre; fréquenté, lui qui est inconnu; doucereux, lui qui est sauvage; mais vil, mais prosaïque, lâche, bête et malheureux aussi, comme sont malheureux tous les peuples jadis incultes et barbares auxquels nous avons appris à coups de canon et à coups de débauche, Tamour de Fhumanîté.
En attendant cette régénération, la Corse demeure fidèle à ses mœurs naïves et spéciales où se mêlent à quelques délicatesses tendres et raflînées de nombreuses énergies farouches et indomptables.
Lorsqu'on lit dans le livre de M. A. Andréi les passages relatifs soit au banditisme proprement dit, soit à ces terribles vendettas qui détruisent des familles entières sans pitié pour Tâge ou le
sexe des victimes, de petits frissons d'épouvante vous secouent les épaules.
Un bon Corse a le fusil chaud. Croit-il avoir à se plaindre de quelqu'un, il tue ce quelqu'un sans se demander si son honneur n'est pas trop susceptible, sa tête trop prompte à s'échauffer. Brave jusqu'à la plus folle témérité, se souciant peu de sa propre peau, toujours prêt à jouer sa vie contre quiconque, il n'a pas plus de scrupules quand il tire sur un homme, qu'il n'a d'étonnément quand un homme tire sur lui. Jamais il ne remet au lendemain* le paiement d'une dette de haine, sauf quand la nécessité l'y contraint. Qu'il vienne plus tard, qu'il vienne plus tôt, le châtiment de l'offense d'ailleurs ne varie guère, mais, je le répète, si le Corse sait au besoin attendre sans rien oublier, différer n'est pas dans son tem. pérament. Il n'aime pas seulement à se venger bien, mais aussi à se venger vite. Exemple :
a Spaggiani et Paoli ayant passé la nuit à jouer et à boire rentraient au petit jour en discourant. Tout à coup, que se passa-t-il? Spaggiani tomba mortellement blessé devant la boutique de son frère. La femme de celui-ci était seule; elle appela son mari qui accourut, décrocha son fusil, poursuivit Paoli et lui logea deux balles dans le dos.
a A TRAVERS LA CORSE » I97
Paoli fit encore cinquante mètres et tomba sur la route où il mourut. Spaggiani s*est livré à la justice qui Fa acquitté, mais il se a garde » et Ton sait ce que le mot veut dire*. »
Les faits de ce genre ne sont pas rares. A un mot qui offusque, un coup de stylet sert de réponse et le fusil à son tour donne la réplique au poignard. Des vendettas naissent ainsi, entre gens qui, la veille, étaient en fort bons termes. Elles ne s'éteignent pas de même en revanche et quand une fois la poudre a fait entendre sa chanson, il faut la croix et la bannière pour rétablir le calme. Parfois des amis s'interposent entre les familles en guerre et provoquent des réconciliations qui ont lieu en grande pompe, généralement dans une église et par-devant notaire, mais qui n'en sont pas pour cela plus solides. Sauf exception, les vendettas ne prennent fin que lorsqu'une des familles en guerre a été anéantie ou décimée au point de ne pouvoir plus continuer la lutte. « La vendetta des Petrignagni et des Casabianca fit douze victimes en trois ans; celles de Paoli et des Cristîani, des Chiaverini de Mêla de Talano et des Mattei causèrent la mort d'un
* A. Andréi.
nombre au moins égal d'hommes*. » Celle enfin, à jamais fameuse, des Tafani et des Rocchini, puérile dans sa cause**, fantastique dans ses détails***, funèbre dans ses conséquences, fut si acharnée, qu'en moins de cinq ans a elle compta à son actif une douzaine de personnes mortes de maie mort, une demi-douzaine de blessés et une exécution capitale ».
Parmi les vendettas qui se sont terminées autrement que par la destruction d'une famille, il faut citer celle des Grimaldi et des Vincenti dont le dénoûment imprévu et chevaleresque mériterait d'inspirer au poète François Coppée un de ces jolis contes en vers qu'il conte si bien. (( Il y a bien des années, vivaient en inimitié deux familles puissantes : il y avait eu du sang répandu
• A. Andréi.
** Dans le courant de 1885, un Rocchini, surnommé Animale, à cuise de sa brutalité, surprit dans sa vigne le chien d'un Tafimi et le tua; aussitôt un Tafani tua le chien d'un Rocchini. A travers h Corse, chap. 11.
**• Les gendarmes tendirent des embuscades aux Rocchini avec le concours des Tafani, et aux Tafani avec l'aide des Rocchini. Le 13 juin, une moitié de la brigade, embusquée avec les Tafani, rencontra l'autre moitié qui était en campagne avec les Rocchini. Gendarmes et bandits se fusillèrent entre eux. Du côté des Rocclnni, Animale eut le poignet brisé et Giovanni tomba mortellement frappé; du côté des Tafani, le gendarme Lavigne fut tué d'une balle dans la tête. Ch. 11.
des deux côtés et des deux côtés on se gardait avec prudence.
« Un dimanche, les Grimaldi, en se rendant à la messe escortés de leurs enfants, de leurs amis, de leurs domestiques armés, se trouvèrent en présence des Vincenti, également en armes.
Coups de fusil et coups de pistolet furent aussitôt échangés avec une égale ardeur, une égale haine. Le fils de Grimaldi tomba mortellement blesisé; son père se précipita sur lui pour lui porter secours, mais les Vincenti ayant rechargé leurs armes, Grimaldi, abandonné des siens, se trouvait en danger de mort. Il vit le péril, se réfugia dans une maison qu'il trouva ouverte, s'y barricada, rechargea ses armes et attendit. Sans le savoir, il était dans la maison de Vincenti. Celui-ci, pour atteindre son ennemi, ordonna de mettre le feu à la maison, quoique son enfant y fût enfermé. Sa femme le conjura vainement de renoncer à son projet, il le mit à exécution. Quand les flammes gagnèrent le premier étage où se trouvait le jeune enfant, on vit le pauvre pedt apparaître à la fenêtre, appelant à son secours sa mère impuissante et son père implacable.
ce Grimaldi, à ce spectacle, comprit qu'il était
dans la maison de son ennemi, dont l'enfanc allait périr par sa faute. Il le prit, l'enveloppa dans une couverture, le serra contre sa poitrine, s'élança par la fenêtre et tomba au milieu des assiégeants, tenant toujours l'enfant dans ses bras.
<3c Les vêtements déchirés, les mains et la figure brûlées, il s'approcha de Vincenri : a Tu m'as tué « mon fils, lui dit-il, j'ai sauvé le tien. »
c( Et il tomba évanoui. Les Grimaldi et les Vincent! vécurent depuis en bonne intelligence. »
Les raccommodements de cette nature ne sont pas fréquents. Je ne connais pour ma part que celui-là, et neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, les vendettas, nées dans le sang, ne se terminent que dans le sang.
Sur le banditisme proprement dit, le livre de M. Andréi contient de nombreuses anecdotes et de piquants détails. En Corse le voyageur peut circuler librement et sans crainte, aussi bien dans la montagne déserte que dans les rues fréquentées des villes. Il court moins de risques qu'en Italie, en Espagne ou en France. Au cours de ses promenades, il rencontrera des bandits probablement, mais des bandits qui, loin de l'attaquer, lui serviront de guides au besoin et qui, s'il est
las, lui offriront cordialement un abri et de quoi se restaurer. Le bandit corse en effet ne ressemble en rien au bandit des autres pays. Il vaut mieux que son nom. Ce n'est pas un malandrin vivant de rapines, qui s'embusque pour détrousser et dépouiller le passant. Il ne tue jamais pour voler. Ses coups ne tombent pas au hasard, sur n'importe qui. Il n'en veut qu'à certains hommes déterminés. Quand il tue ce n'est point par cupidité, mais pour satisfaire une rancune personnelle ou pour défendre sa propre vie menacée. Redoutable à ses ennemis, il est inoffensif au simple voyageur qu'il accueille volontiers. Quand il vous a donné le baiser de paix, on n'a rien à craindre de lui, ni même de personne, car il se ferait écharper pour vous défendre. En Corse, pays barbare, un hôte est sacré.
A première vue, de telles mœurs nous paraissent invraisemblables à nous autres Parisiens qui, sauf dans les opéras-comiques de Scribe, ne rencontrons guère de bandits aimables, et l'écrivain qui nous les révèle a toute la mine de se moquer. Elles s'expliquent pourtant si l'on songe que parmi ceux que nous désignons tous indistinctement sous ce nom de bandits, la plupart sont de très honnêtes gens qu'un malheur ^
c'est-à-dire une discussion mortelle pour leur contradicteur, a forcés d'abandonner foyer, femme et enfants pour se réfugier dans la montagne, y vivre au hasard et y dormir à la belle étoile, le stylet dans une main, le fusil dans l'autre^ a Gardetoi, je me garde! » En Corse le bandit est presque toujours un homme que son peu de patience a mis en hostilité avec d'autres et en délicatesse avec la gendarmerie. Ce n'est que très rarement un malfaiteur, un brigand, au sens absolu du mot. Il n'est pas rare toutefois de lui voir employer ses loisirs à de singulières besognes. L'homme qui prend le maquis est un homme ruiné, puisqu'il abandonne forcément ses affaires quelles qu'elles soient, et désormais sans ressources, puisqu'un bon Corse, fût-il gueux comme Job, ne consent jamais à voler. Pour remédier à cette pauvreté et s'assurer des moyens d'existence, le bandit, pareil aux anciens bravi, se met à la disposition, non seulement de ses amis, mais du premier venu. Il se loue, lui et son fusil. Moyennant des redevances plus ou moins élevées, qu'il fixe d'après le plus ou le moins d'utilité de son intervention, il veille à la tranquillité de ses clients, accommode les choses au mieux de leurs intérêts, se charge de leurs que-'
relies, les débarrasse de leurs ennemis, leur rend en un mot la vie facile et agréable, a Avoir un bandit à son service, dit M. Andréi, est une expression qui ne manque pas de sens. Si vous avez un débiteur récalcitrant, il lui rappelle sa dette et la fait rentrer; si vous avez un créancier exigeant, il a des arguments irrésistibles pour lui faire prendre patience ; si vous êtes berger, il obtient pour vous le droit de pacage; si vous êtes propriétaire, il vous protège contre les bergers. »
Du haut de la montagne, le bandit commande et règne. Il se fait obéir en maître souverain plus vite et mieux que les représentants de l'autorité. Pour se rendre exactement compte de la situation prépondérante, de la puissance exceptionnelle à laquelle il arrive, il faut se rappeler la fantastique histoire de Bellacoscia. M. A. Andréi Ta racontée dans ses détails. J'en retiendrai seulement les traits saillants, avec le regret de ne pouvoir narrer à mon tour les mille péripéties dont ces ce rois de la montagne » ont émaillé leur aventureuse existence.
« C'^st en i8i I qu'un certain Bonelli, de Bccognano, s'établit avec un troupeau de chèvres à Pentica, qui était une propriété communale et donc on lui laissa la jouissance. Il n'était pas seul
dans son domaine, trois sœurs l'y avaient suivi, sans doute par force. Il eut dix-huit enfants, ce qui lui valut le surnom de Bellacoscia, qu'il légua à Antoine et à Jacques, les deux aînés des fils qu'il avait eus avec la première de ses trois femmes. Antoine a pris le maquis en 1848, à la suite d'une querelle avec le maire de Bocagnano. Ce maire ne voulait pas marier l'une des sœurs de Bonelli, qui n'avait pas d'état civil, et il poussait l'audace jusqu'à refuser à Antoine, qui répugnait au service militaire, un faux certificat constatant qu'il avait un frère sous les drapeaux. Quatre coups de fusil mirent à la raison ce fonctionnaire récalcitrant. A cette époque, Antoine désirait la fille de Casati, un bourgeois de Scanafaghiaccio. Un soir, accompagné de trois camarades, il pénétra dans le domicile de Casati et le somma de lui donner sa fille Jeanne. Sa requête n'ayant pas été accueillie à son gré, Antoine enleva Casati, le père, et Jean-Baptiste Marcangeli, le fiancé de la jeune fille. Pour recouvrer la liberté, Marcangeli jura de renoncer à sa fiancée et Casati promit de donner en mariage sa fille à Antoine. Malgré ses serments, Marcangeli épousa Jeanne, le 30 avril 1 8 J'o. Deux mois après, le 27 juin, Antoine et Jacques Bo-
nelli le firent passer de vie à trépas. Après ce haut fait d'armes, Jacques gagna le maquis et Antoine s'en vint galamment demander la main de la jeune veuve. On ne sait si les Casati furent touchés de cette marque d'affection, mais c'est douteux, car ils quittèrent le pays. Deux ans plus tard, les Bonelli tuèrent dans une rixe avec les Miniconi, sur Fun desquels ils avaient jeté leur dévolu pour marier une de leurs soeurs, un promeneur nommé Vizzavona. En i8j'8, ils logèrent une balle dans la tête du berger Pinelli, qui les avait trahis, et guidait les gendarmes vers Pentica. Un jour, une instruction fut ouverte contre Jacques à propos de la séquestration d'un Battesti, de Nocario. Un témoin, Xavier Suzzoni, pouvait seul déposer contre lui, on l'assassina et l'instruction fut fermée. »
A en juger par le portrait qu'en a tracé M. A. Andréi, Jacques est un fort vilain personnage, ce C'est un voleur et un assassin détesté de tout le monde, écrit l'auteur d'oi travers la Corse; il s'est emparé par la force d'une grande étendue de forêts communales qu'il exploite. Il ne craint pas d'imposer les fermiers, de taxer les entrepreneurs de travaux publics et de séquestrer les propriétaires pour en tirer une rançon.
io6 A TRAVERS LA VIE
. Pour de l'argent, il se fait le grand justicier des familles qui ont à Venger un des leurs; cela coûte trois mille francs, c'est un prix fait, il n*y a pas à le discuter, mais il faut le payer, sinon Jacques, qui n'entend pas raillerie, agit rudement envers son débiteur. On raconte qu'un propriétaire corse ayant des représailles à exercer, s'adressa à Jacques; mais son ennemi mort, il eut l'imprudence de laisser protester sa signature... Un soir, il descendait dans la rue qu'il croyait déserte. Cueilli immédiatement par le Bellacoscia et ses acolytes, il fut emmené pendant soixante kilomètres jusqu'à un endroit inaccessible. Là, sous le canon d'un pistolet, il dut écrire à son frère, curé de Corte, de lui envoyer trois mille francs. La lettre annonçait qu'à la fin de la journée suivante, faute de payement, le prisonnier serait fusillé... Jacques fit tenir la lettre au curé. Celui-ci s'adressa au procureur de la République, au commandant de la gendarmerie; tous deux se déclarèrent impuissants à intervenir. Le curé de Corte partit avec les trois mille francs et paya. On le conduisit vers son frère. »
Les Bellacoscia sont, on le voit, les véritables « rois de la montagne », comme M. Andréi les
a appelés. Jacques, pour que rien ne manquât à son prestige, s'est même fait graver un sceau avec sa devise : V Indépendant. Ils marient très bien leurs enfants, placent dans de bons et lucratifs emplois leurs parents et leurs amis.
« Us trouvent des juges pour régler leurs affaires privées et participent aux adjudications, après avoir versé le cautionnement exigé. Ils interviennent dans les élections, et ces bandits, condamnés quatre fois à mort, ont été pousuivis correctionnellement pour faits de pression aux élections sénatoriales de 1876. »
— Pourquoi, demandera-t-on, les autorités indifférentes laissent-elles aller les choses au lieu d^agir vigoureusement ? Morte la bête, mort le venin. Supprimez les bandits, vous détruisez du coup le banditisme, et une douzaine d'hommes aguerris, résolus, bien armés et commandés par d'adroits et énergiques officiers, aurait été pour assagir les Bellacoscia un moyen plus efficace que d'impuissantes procédures et des condamnations chimériques !
D'accord, mais n'accablons pas de nos blâmes et de nos conseils ces pauvres autorités qui, quoi qu'elles fassent, sont toujours accusées de faire exactement le contraire de ce qu'il faudrait.
ao8 A TRAVERS LA VIE
Elles ont entrepris contre Antoine et Jacques tout ce qu* elles pouvaient entreprendre, et si le succès ne leur a pas souri, cela ne tient pas à leur maladresse, mais à des causes que nous indiquerons tout à T heure. Cinq fois les bandits se sont rencontrés avec les gendarmes et cinq fois ils leur ont échappé, non sans leur tuer ou leur blesser du monde à chaque rencontre. On a saisi leurs troupeaux et on les a vendus à la criée; quelques jours après la vente, ils sont allés reprendre leur bétail, le fusil au poing, chez les acquéreurs dupés. En septembre 1886, cent vingt hommes de ligne et soixante-dix gendarmes ont cerné Pentica. Pendant qu'ils en faisaient le siège en règle et qu'ils fouillaient avec d'infinies précautions et des soins minutieux la montagne, les Bellacoscia vivaient paisiblement, en sûreté chez un maire du voisinage. Dans la nuit du 6 au 7 janvier 1887, quarante gendarmes tentèrent une nouvelle expédition aussi infructueuse que les précédentes. En juillet 1888, la brigade de gendarmerie de la section d'Ajaccio et une compagnie du m® régiment d'infanterie envahirent le vallon de Bagnola où l'on comptait rencontrer les bandits. Pendant que soldats et gendarmes se rangeaient en bataille et atten-
daient l'arme au pied, les deux frères, comme en 1886, vivaient paisiblement, bien nourris, bien logés, bien soignés, en sûreté, chez un conseiller général de l'arrondissement d' Ajaccîo.
Faire une guerre acharnée aux bandits, les vaincre, les anéantir, cela est très facile à projeter, mais peu aisé à exécuter. L'homme qui tient le maquis n'est pas un pauvre diable réduit à ses seules forces et à ses seules ressources, se cachant mal dans un refuge connu de tous et exposé à tous les coups de main. Il a pour lui la montagne, amie puissante,, protectrice sûre, avec ses bois inexplorés, ses cavernes, ses grottes, ses mille cachettes inconnues du citadin, ses sentiers, ses souterrains, ses passages mystérieux, la montagne,gigantesque alliée, forteresse inexpugnable où les autres s'égarent mais dont il connaît, lui, tous les recoins, tous les détails, tous les secrets; la montagne, où chaque ravin peut vous dissimuler aux yeux qui vous guettent, chaque rocher vous ouvrir des créneaux, chaque écho vous avertir de l'approche de l'ennemi. Il a donc le pays qui le sert et dont il sait se servir; il a de plus les hommes. Ce commerçant qui ne vous vend qu'au comptant, à vous qui avez un domicile légal, de l'argent dans vos tiroirs et du bien au soleil, lui
livre à crédit à lui qui n'a ni demeure, ni patrimoine, tout ce qu'il demande. Les paysans qui, leur marché fait, s'en vont sur les routes le panier au bras d'un air paisible et innocent, lui portent qui des victuailles, qui de la poudre et des balles, qui un vêtement dont il a besoin. Le rustre qui laboure son champ surveille pour lui les allants et les venants. Signalez la présence d'un Rocchini ou d'un Bellacoscia, et avant que les gendarmes aient sellé leurs chevaux, le bandit saura qu'il se prépare quelque chose et qu'il doit se tenir sur ses gardes. Qui l'aura prévenu? Personne. Personne en vérité, mais tout le monde. A***, ce brave homme si doux, qui demeure en face de la caserne, a vu le branle-bas provoqué par votre arrivée, il en a parlé à B*** qui passait par là, par hasard, et qui ayant rencontré C*** un peu plus tard, lui en a touché deux mots. C*** à son tour a annoncé la nouvelle à D***. D***, en regagnant le village où il habite, en a fait part à un petit pâtre qui gardait des bestiaux. Le petit pâtre a sifflé un certain air, d'une certaine façon, et quand les gendarmes arriveront à l'endroit désigné par vous, ils feront, si diligents qu'ils aient été, buisson creux. Disparu le Bellacoscia! Envolé le Rocchini! La chasse est man-
quée. Les chasseurs rentrent bredouilles et les continentaux s'étonnent pendant que les insulaires sourient.
Le bandit est défendu, secouru et protégé par tout le monde, voilà ce qui rend si difficile, si inutile la guerre entreprise contre lui. On le craint, ce qui est déjà quelque chose, et tout en le craignant on Taime, ce qui est mieux encore. Quoiqu'il ait souvent à souffrir de leurs exploits, le Corse affectionne ses bandits, le fait est indéniable. Il les aime et il leur est tout dévoué, d'abord parce que, si vertueux qu'on le suppose, il n'est jamais assuré de ne pas gagner le large à son tour, ce qui le porte naturellement à traiter aujourd'hui les autres comme il voudrait être traité par eux demain; ensuite, parce qu'il y a dans l'attitude de l'homme en révolte ouverte contre la société et qui, à force d'adresse et d'audace, tient tête, un contre mille, à des adversaires nombreux et omnipotents, quelque chose d'osé, de hardi, d'indomptable qui plaît à son esprit aventureux et mutin, qui passionne son cœur fier, rétif à tout esclavage.
« Il faut expliquer le caractère du Corse par son histoire. Un peuple ne combat pas impunément pendant deux mille ans. Dans cette lutte
incessante, il prend des habitudes et des mœurs qui influent sur son caractère; il se trouve modelé, pour ainsi dire, parles événements*. » Rien de plus judicieux que cette parole. Pour bien connaître les Corses, ce qui est indispensable pour les bien apprécier, il faut lire leur histoire. Elle justifie et légitime tout ce qui, à première vue, paraît incompréhensible et anormal dans leurs moeurs et leurs sentiments, depuis leur énergie sauvage, inébranlable, jusqu'à ce dédain qu'ils ont de la vie humaine, depuis leur humeur sombre et batailleuse jusqu'à leur mépris de la magistrature.
Je ne puis, on comprendra aisément pourquoi, retracer ici l'histoire de la Corse. Un résumé, même succinct, même sec, m'entraînerait trop loin. M. A. Andréi d'ailleurs a su avec adresse condenser en quelques lignes les diverses phases de cette histoire et nous donner une idée générale, précise des péripéties, des luttes par lesquelles la Corse a passé. Je ne ferais certainement pas mieux que lui, je ne ferais probablement même pas aussi bien. Je me bornerai donc à citer cette page remarquable par sa vigueur et sa concision :
* A travers la Corse, Introduction.
ce En Corse, on voit d'abord les Phocéens qui viennent fonder des colonies, puis les Vandales, les Sarrasins; enfin les Pi§ans, les Génois, les Espagnols et les papes se disputent cette île qui, pour son malheur, reste aux Génois. De ce jour, les misères des insulaires furent inouïes. Les incursions des Vandales et des Sarrasins ne peuvent se comparer aux crimes, aux massacres et aux violations de toutes sortes dont cette île fut le théâtre pendant les six cents ans que le Sénat de Gênes essaya de la posséder.
e Les Génois firent aux Corses une guerre de pirates et de forbans. Le Sénat, ne pouvant les vaincre, appela l'étranger à son aide. Ayant épuisé ses armées de mercenaires, il vida ses bagnes sur l'île, employa le poison, le poignard et la hache pour se défaire des chefs qui le tenaient en échec. Le quart de la population périt dans cette lutte héroïque. Un des gouverneurs envoyé par Gênes, Etienne Vorîa, fut rappelé pour n'avoir incendié que cent vingt-trois villages et dépeuplé que vingt cantons en l'espace de deux ans.
e Les chefs que Gênes ne pouvait vaincre, elle les faisait assassiner. Giudice mourut étranglé dans la tour de Malapagna; Arrigo délia Rocca périt par le poison, et Vincentello d'Istria
par la hache, sur les marches du palais ducal à Gênes; Vincent de Leca, Antonio délia Rocca et le fils du comte Polo eurent la tête tranchée ; Rinuccio délia Rocca, Sampiero et le général Gaffori tombèrent sous le poignard des assassins.
a Les Génois ruinèrent le pays et mirent la justice à l'encan. Les Corses, exaspérés par la vénalité des tribunaux, rendirent la justice euxmêmes; ainsi est née la vendetta. En se transmettant de génération en génération, cette soif de vengeance entretenait la haine de l'oppresseur; mais, traqués de toutes parts, les Corses justiciers durent gagner le maquis, et le gouvernement les traita en bandits. Bandits soit, mais bandits par amour de la justice et de la légalité.
« Le Corse, Italien par la langue, est Français par l'esprit et le cœur. Sa haine pour l'Italien date des guerres de la république de Gênes : son affection pour les Français date de plus loin encore, de l'apparition des Francs en 75*4, alors que les Sarrasins ravageaient l'île. Les Francs vinrent souvent au secours des Corses. Voici Burkhard, envoyé par Charlemagne pour combattre les Sarrasins, puis le fils de Charlemagne qui vient les écraser aux environs de Mariana.
« Dès le XVI® siècle, l'ingérence française
«A TRAVERS LA CORSE» 2 I f
est effective. Au mois d'août if f3, le maréchal de Thermes et l'amiral Paulin débarquent en Corse avec Sampiero et quelques patriotes avides de vengeance. Pendant cinq ans, un vice-roi, nommé par le roi de France, gouverne l'île; le traité de Cateau-Cambrésis met fin à cette situation. En février 1738, cinq régiments français, commandés par le comte de Boissieux, débarquent en Corse. Us sont accueillis avec enthousiasme par les insulaires, qui s'en remettent au roi de France pour le règlement de leur querelle avec Gênes. Maillebois remplace Boissieux et devient le véritable chef de l'île; il s'oppose énergiquement aux exactions des Génois; malheureusement il dut rentrer en France en 1741. Sept ans plus tard, les Français interviennent encore et obtiennent pour les Corses un traité de paix fort avantageux qui sauvegarde leur nationalité, ce En i7ff , les Français occupent les places fortes de l'île dans le but d'empêcher les Anglais de s'y établir et surtout pour surveiller les agissements des Génois. Sous le protectorat des Français, Paoli travaille au relèvement de sa patrie. Enfin, en 1 767, les Génois, désespérant de réduire les Corses, vendent l'île à la France. L'acte de vente est signé à Versailles en Î768. »
2l6 A TRAVERS LA VIE
Comme on le voit, ce qui domine dans l'histoire de la Corse, ce n'est pas précisément le calme et la sérénité. Grande comme une épopée, triste comme un martyrologe, elle n'a rien d'idyllique. D'âge en âge au contraire, jusqu'au jour où l'île fut réunie à la France, elle déroule sans interruption son long drame effroyable et sanglant. A quelque endroit qu'on l'ouvre, on ne trouve que luttes meurtrières, que guerres acharnées, que massacres et meurtres. Elle nous montre d'une part des vainqueurs toujours impitoyables, d'une autre des vaincus toujours indomptés; d'un côté, la tyrannie lourde et brutale, des cruautés savantes, des persécutions raffinées, des carnages froidement résolus et férocement exécutés, des dévastations systématiques, des assassinats infâmes; de l'autre, des conspirations sans cesse renaissantes, des émeutes folles, des soulèvements téméraires, des révoltes superbes, des dévoûments stoïques, des héroïsmes entêtés! Pendant des siècles, les Corses se sont furieusement et noblement débattus sous la main de fer qui les étreignait. Pareils à un sanglier blessé et coiffé par les chiens, ils se sont secoués et défendus malgré tout, quand même, et à chaque frémissement de leur agonie, ils ont.
tout à bout de forces qu'ils étaient, fait sentir à leurs vainqueurs que si on pouvait les exterminer, on ne pouvait du moins les asservir.
Je ne connais pas d'histoire qui soit plus que la leur riche en belles actions et en traits de bravoure. Dans cette petite île dont la superficie n'atteint pas un million d'hectares, grande par conséquent comme rien lorsqu'on la compare au reste du monde; sur cette parcelle de terre qui aujourd'hui même, en pleine prospérité, ne compte pas trois cent mille habitants, les héros sont nés par centaines. Un jour, c'est l'intrépide Sampiero, presque septuagénaire, qui, à la tête de quarante-cinq hommes, vient soulever la Corse et tenter de l'arracher aux Génois. A peine débarqué, il renvoie sa galère et comme ses compagnons lui demandent où ils chercheront leur salut s'ils sont surpris par l'ennemi, il leur jette cette mâle parole : « Dans nos épées », qui vaut le fameux : ce Viens les prendre » de Léonidas répondant à Xerxès qui le sommait de rendre ses armes. Une autre fois, c'est Antonio Padovana, un jeune homme, presque un enfant, qui, comprenant que la liberté et la vie de son père capturé par les Génois importent à la patrie, parvient a force de ruse et de volonté à pénétrer dans son
cachot, à assurer son évasion ec à prendre sa place, dans la prison d'abord, près du bourreau ensuite.
Giudice, Vincent de Leca, Arrigo délia Rocca, dix autres encore sont de taille à soutenir sans désavantage une comparaison avec n'importe lequel des preux ou des martyrs dont s'enorgueillissent les annales les plus glorieuses, et Lucrèce Colonna se tuant pour se soustraire, et se dérobant ainsi par la mort aux violences d'un officier génois, mérite d'être offerte aux modernes Parisiennes comme un modèle à imiter, autant et même plus que son illustre homonyme et patronne, la victime de Tarquin, qui fut assez maligne, elle, pour ne se tuer qu'après la consommation de l'attentat. En Corse d'ailleurs, la femme se mêle assez souvent d'être vaillante, témoin les femmes de Calvi qui en i J'J'J montèrent sur les remparts et se battirent à côté de leurs maris, de leurs fils, témoin M°^^ Gaffori.
Assiégée dans sa propre maison, à Corte, en i7fo, M°** Gaffori ordonna d'apporter un baril de poudre dans une salle basse. L'ordre exécuté, elle se plaça près du tonneau, une mèche allumée à la main, menaçant ses compagnons qui voulaient se rendre défaire sauter tout, choses et
« A TRAVERS LACORSÉ» 2I9
gens, s'ils cessaient le feu. A une pareille gaillarde, il fallait pour époux un demi-dieu d'Homère, un Achille ou un Ajax. Si impossible que cela paraisse, Gampietro Gaffbri eut assez de force d'âme pour être encore plus héroïque que sa femme.
Voici dans quelles circonstances : a II assiégeait le château de Corte à la tête d'une troupe de partisans. Les Génois, qui le défendaient, enlevèrent dans une sortie le fils aîné de l'assiégeant, espérant ainsi pouvoir dicter des conditions au père. Celui-ci, sans se laisser émouvoir par la pensée du danger couru par son fils, ordonna sans délai une nouvelle attaque. Le commandant génois, prévoyant la chute de la citadelle si les Corses en continuaient le siège, fit suspendre au bastion le jeune fils de Gaffbri. A la vue de ce corps qui se balançait sur les remparts, les Corses épouvantés cessèrent le feu. Gampietro Gaffbri eut un momeri t d'hésitation, mais le patriote l'emporta sur le père. Se tournant vers ses soldats et leur montrant le rempart, il s'écria : a Feu ! » Les canons tonnèrent, le château tomba au pouvoir des Corses et Gaffori eut le bonheur d'embrasser son fils que les balles avaient respecté*. »
* A. Andréi, A travers la Corse, cli. vili.
Un pays où l'on trouve des familles comme la famille Gaffori n'est ni facile à conquérir, lii commode à mater. Quel ménage que celui de ces deux patriotes ! La femme égale Jean Bart et le mari dépasse Brutusl
En racontant simplement, sans commentaires oiseux, de pareils épisodes, M. A. Andréi a mis le lecteur en mesure de se rendre compte par luimême, de pénétrer par un effort de sa propre réflexion dans le tempérament intime des Corses. En songeant que pendant des siècles ce petit peuple a répondu par le patriotisme le plus dévoué, par le courage le plus constant, par l'héroïsme le plus fou aux persécutions sans pitié, aux guerres sans merci, aux vexations sans pudeur, aux mille roueries d'un ennemi puissant et expert dans l'art de tyranniser; en songeantque par l'entêtement de son effort et la ténacité de sa résistance il a lassé la cruauté de cet ennemi, on comprend qu'il n'ait pas dépouillé complètement les allures rudes et sauvages prises dans cette lutte terrible et incessante.
Politiques ou militaires, les nombreuses pages d'oi travers la Corse consacrées à l'histoire présentent un intérêt capital, puisqu'elles éclairent tout le livre et expliquent bien des détails de
mœurs ou de caractère, qui sans elles demeureraient pour nous incompréhensibles. Elles ont été composées de main de maître, avec beaucoup de soiii, M. A. Andréi aimant l'histoire, à peu près comme il aime la Corse, de tout son cœur. Ses ténèbres tentent son esprit sérieux et chercheur; sa gravité convient merveilleusement à son style limpide et précis, net et un peu austère. Il apporte dans les travaux de ce genre des qualités de premier ordre et cela me fait regretter vivement la perte de cette œuvre : la Corse sous laT^évoIurion^ sur laquelle il avait passé tant de veilles laborieuses et dont une main lâche — ingrate peut-être! — a fait disparaître le manuscrit au moment où, terminé enfin, il allait être livré aux imprimeurs.
Conçu et écrit au triple point de vue du paysage, des mœurs et de l'histoire, c4 travers la Corse est un livre très complet, agréable et instructif, auquel on pourrait donner pour épigraphe le proverbe latin in paucis muha^ dont les écrivains prennent si souvent et si maladroitement le contre-pied. En fermant le volume, je demeure étonné de tout ce que l'auteur a su faire tenir en trois cents pages et charmé de l'humilité de sa science. Jamais il ne cherche à faire remarquer qu'il sait beaucoup de choses ou qu'il a beaucoup
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de talent. Suivant le précepte édicté par La Bruyère, il s'oublie toujours, il se laisse oublier. En un mot, aujourd'hui comme hier il est et il reste Térudit modeste, Fécrivain discret dont Léon Rossignol disait finement et avec justesse : m II voit tout, sait tout, entend tout et n'en est pas plus fier. »
Haine d'oAmour par M. Daniel Lesueur*
Texception de ceux — race trop nombreuse, hélas 1 — dont la vie se perd dans un absolu désintéressement de la pensée humaine, personne n'ignore, je crois, que Técrivain qui signe ses livres Daniel Lesueur est une femme.
En règle générale, j'aime peu la littérature féminine et cela pour plusieurs raisons. D'abord, parce que je crois que tout être a ici-bas sa spécialité, sa destination, et que celle de la femme est plutôt de mettre au monde des enfants que
Alphonse Lemerre, éditeur.
des livres. Ensuite, parce que les femmes qui se mêlent d'écrire, écrivent ou des berquinades ou des obscénités. Elles vont toujours trop loin ou pas assez. La raison, la juste raison leur fait totalement défaut; par contre, elles se plaisent dans l'exagération, en audace ou en timidité. Cela n'est pas seulement irritant, c'est ennuyeux aussi, car on n'apprend rien avec elles et le temps qu'on leur prête est du temps perdu. Elles ne pensent point, elles parlent, et, lorsqu'elles parlent, elles divaguent ou elles rabâchent. On ne saurait adresser ce reproche à M"^^ Jeanne Loiseau, et c'est ce qui explique la réputation rapide de cet écrivain. M"® Jeanne Loiseau pense au contraire, et souvent si vigoureusement, si hardiment quelquefois, qu'on a peine à reconnaître dans ses livres une cervelle de femme.
Haine cCodmour est un roman psychologique, un roman d'analyse. Il appartient au genre mis, ou plutôt remis à la mode par M. Paul Bourget, et cela lui assure la sympathie de tous ceux à qui l'étude du cœur humain semble la seule des choses d'ici-bas qui soit digne de quelque attention. L'acrion y naît de l'antagonisme des tempéraments en présence. Les personnages y déterminent les faits, et l'intérêt capital du livre n'est pas dans les
« HAINE D AMOUR » 22f
péripéties plus ou moins nouvelles de l'intrigue, dans la question de savoir si Vincent de Villenoise épousera M™« Marsan ou M^^« Gilberte Méricourt, mais dans l'analyse minutieuse des âmes, dans la précision avec laquelle l'écrivain nous fait pénétrer dans l'intimité des tempéraments.
Au premier plan, quatre personnages principaux qui font, qui sont tout le livre : Sabine Marsan, Vincent de Villenoise, Gilberte Méricourt et son beau-frère, Robert Dalgrand.
C^est une âme curieuse que celle de Sabine Marsan, cette maîtresse passionnée mais maladroite, qui, après avoir tout sacrifié à son amant, en l'aimant de toutes ses forces, le rend, par sa nature emportée, irritable, ombrageuse et dominatrice, si obstinément malheureux. Sabine ressemble à un petit cheval fougueux qui ne peut souffrir la bride et se cabre sans cesse. Entrée par coquetterie dans l'existence de Vincent, liée à lui par la constatarion de son adultère, le divorce qui en résulte pour elle et qui la met en dehors du monde où elle vivait, elle absorbe toute sa vie en cet homme et veut absorber toute la sienne en eUe.
Elle l'aime follement, furieusement, désespérément, jusqu^au crime, mais elle l'aime par un
calcul involontaire, parce que, sans même s'en rendre compte, inconsciemment, elle sent qu'il constitue les seules chances de bonheur qui lui restent à elle, et elle s'obstine dans cet amour parce que la force, la constance et la fidélité de sa passion sont les seules excuses qui peuvent à ses propres yeux et aux yeux des autres atténuer sa faute. Elle aime Vincent et l'ardeur de cet amour la fait très digne d'indulgence et de pitié, mais elle l'aime — et cela paralyse peu à peu toutes nos sympathies pour elle — avec une arrière-pensée d'intérêt personnel, arrière-pensée qu'elle ne soupçonne même pas, mais qui n'en est pas moins en elle. Bref, elle l'aime mal, car c'est elle qu'elle aime en lui; elle l'aime pour elle et non pour lui. Cela n'est point rare dans les aventures du cœur et on a pu dire avec tristesse, mais non sans raison, que le plus souvent l'amour n'est que de l'égoïsme déguisé. Sans le comprendre, Sabine en arrive peu à peu à être une gêne, une difficulté, un fléau dans la vie de Vincent. Par ses révoltes soudaines et ses soumissions brusques, par ses revirements inattendus, par les impétuosités et les exigences de sa tendresse de plus en plus tyrannique au fur et à mesure qu'elle sent Vincent s'éloigner d'elle, en dépit des rêve-
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nez-y de passion qui parfois les remettent aux bras l'un de l'autre, elle devient la maîtresse subie à force de vouloir demeurer quand même l'amante bien-aimée.
Comme tous les sentiments humains, l'amour échappe à la volonté. Nous aimons sans le vouloir, où nous pouvons et quand nous pouvons, de même que nous sommes aimés. Nul être n'est assuré des lendemains de son âme, car nos sentiments ne dépendent pas de notre raison, et quand on songe au peu d'empire que notre volonté a sur eux, on trouve bien ridicules, et bieil à plaindre aussi, les gens qui se fâchent ou s'indignent de ne plus être aimés parce qu'ils voudraient l'être encore.
C'est ce que fait Sabine. Elle ne peut admettre que Vincent l'aime moins. Elle prétend qu'il commande à ses tendresses. Elle veut régner sur les fantaisies de son âme et, comme ni lui ni elle ne peuvent régenter cette âme, elle en veut à Vincent denepassavoiraîmerparordre et se rend insupportable à lui, presque antipathique aux lecteurs par l'outrecuidance et l'illogisme de ses prétentions.
En face de Sabine, et pour faire opposition, M. Daniel LesueuraplacéCilberteMéricourt. Figure sans grand relief et sans grande originalité.
Gilberte ressemble à vingt silhouettes déjà rencontrées dans d'autres romans. Elle est femme du monde sans être mondaine; femme d'intérieur sans être bourgeoise. Elle n'est ni guindée, ni prétentieuse; ni ignorante, ni pédante; ni évaporée, ni godiche. Avec elle le dîner sera toujours prêt à l'heure dite, mais elle aura toujours soin de faire mettre sur la table, à côté de la soupière ventrue, quelques fleurs fraîches dans un vase élancé. C'est le type classique de la jeune fille idéale après qui je crois que tous les célibataires, jeunes ou vieux, soupirent. Soupirs vains et perdus, hélas! car cette merlette blanche ne se trouve guère que dans les livres. Dans la vie il faut presque toujours se résigner à avoir la soupière sans le vase de fleurs ou le vase de fleurs sans la soupière.
Entre Sabine, la femme aimante mais impérieuse, dévouée mais exigeante, et Gilberte, la jeune fille dont le cœur demande plus à donner du bonheur qu'à en recevoir, Vincent se trouve à peu près dans la fâcheuse situation qu'a immortalisée l'âne de Buridan. Des sentiments divers et contraires ne tardent pas à se partager son âme et il se débat au milieu d'eux, vainement, comme pris dans les mâchoires d'une tenaille. En
dépit même de sa volonté, il se détache de Sabine pour s'attacher à Gilberce. Lié à l'une par le passé, par des faits accomplis auxquels personne ne peut plus rien changer; attiré vers l'autre dont il se sent aimé et qu'il aime lui aussi, il perd pied entre les deux amours. Il hésite, sa volonté chancelle, sa raison se trouble, son cœur erre à l'aventure. Il ne voit clairni dans ses sentiments, ni dans ses devoirs. Il laisse aller les événements, n'osant pas, ignorant qu'il est de ses propres désirs, lutter pour ou contre eux. Engagé envers ^me Marsan, il s'engage avec Gilberte, incapable de renoncera l'une ou à l'autre, ne sachant vers laquelle orienter sa vie et se refusant par un scrupule de conscience et une délicatesse de cœur que beaucoup d'hommes n'auraient point, à ne songer qu'à lui, au mépris des inévitables larmes que sa résolution ferait couler d'un côté ou de l'autre. Il est incertain, perplexe. Son état d'âme serait grotesque s'il n'était épouvantablement malheureux. Vincent est un très honnête homme, un noble cœur. Il manque d'égoïsme et c'est pour cela, non par sottise, qu'il mène mal son existence, comme tous ceux qui ne pensent pas seulement à leur félicité personnelle, mais aussi à celle des autres.
Avide d'être heureux, ayant cherché le bonheur sans succès avec Sabine, il voudrait tenter une nouvelle expérience avec Gilberte. Il sent que son âme de sentimental, délicate et douloureuse, comme toutes les âmes tendres, trouverait plus d'apaisement dans un mariage avec Gilberte que dans sa liaison avec M"** Marsan. Il a envie d'un amour qui ne se cache pas et il comprend, sans pouvoir s'y résigner, que la félicité entrevue va lui échapper par suite d'une erreur ancienne dont son honneur lui commande de subir les conséquences et que, malgré tout, il aime encore un peu. Il enrage de passer à côté de son rêve sans essayer de le saisir au passage et en même temps il ne veut rien tenter pour s'en assurer la réalisation.
Comme le lui dit son ami Dalgrand, il souffre de son incertitude sur la route à suivre, de la dualité tle sa vie. Son malaise moral augmente de jour en jour et se transforme peu à peu en découragement. Vincent devine que sa vie va s'effondrer. Il comprend que la tendresse qui se fane dans son âme condamne à ne pas s'épanouir la tendresse qui y voulait éclore. Insensiblement il se lasse de tout et se tient à l'écart de tous, tant son angoisse l'absorbe. Le spleen le gagne;
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l'horreur de penser l'envahit. L'ennui de vivre le prend et il en arrive à songer au suicide, à le regarder comme le seul dénouement possible du drame qui se joue en lui, comme la seule chance, non de bonheur, mais de tranquillité qui lui reste, puisque, pris entre l'avenir et le passé, il ne peut découvrir, dans le désarroi de ses sentiments et de ses pensées, oîi est son devoir.
Fort heureusement, Robert Dalgrand — qui est une personnification, une synthèse de toute la sagesse humaine — veille sur Vincent et le fortifie contre ses projets macabres. Un incident romanesque — que je n'aime pas beaucoup, car il donne à toute la fin de Haine d'oimour des allures de mélodrame — vient d'ailleurs l'aider à opérer son diflScile sauvetage d'une âme. Sabine tire sur Vincent un coup de pistolet dans l'intention, non de le tuer, mais de le blesser légèrement, pour pouvoir le soigner, le guérir et le ramener à elle à force de dévouement. Dans le livre de M. Daniel Lesueur, livre si vrai, si humain dans son ensemble et dans ses détails, ce coup de pistolet sonne terriblement faux. Il n'est là que pour amener le dénouement, un dénouement de vaudeville, conforme aux désirs du public, non à ce qui se serait passé dans la vie, et pour
l'amener par des procédés de roman feuilleton. Dans la réalité, de deux choses l'une : ou Sabine n'aurait pas tiré sur Vincent; ou, si elle avait tiré sur lui, elle aurait cherché à le tuer et non à le blesser. Une femme passionnée, déterminée, violente, ne calcule pas, ne combine pas des péripéties lorsque la passion bouillonne en elle. Elle agit d'instinct. Elle fait franchement ce qu'elle fait, et, quoi qu'elle fasse, elle le fait de tout cœur, bon jeu, bon argent.
Au reste, le véritable drame n'est pas dans le simulacre du meurtre auquel s'applique Sabine et qui la perd au lieu de la sauver, mais bien dans l'âme de cette malheureuse femme et surtout dans l'âme de Vincent. Pour être purement psychologique, ce drame n'en est pas moins terrible. Lutter contre une douleur déterminée, connue, se séparer de ce que l'on aime à l'heure même où on le chérit le plus tendrement, cela est dur sans doute, mais, pour atroce qu'elle soit, cette douleur se porte à coups d'énergie et de volonté. On souffre, mais on sait de quoi ; on se défend, puis on se résigne, puis on oublie. Lorsqu'on connaît le mal, on connaît presque toujours le remède, le moyen sinon de le guérir, du moins de le tromper. La dure épreuve n'est pas
celle-là. Quand on est homme et qu'on peut appeler sa volonté à son aide, on n'est pas en danger.
La grande peine, c'est celle de ceux qui ne connaissent pas exactement leur peine, qui hésitent entre plusieurs souffrances et qui n'osent se décider à en accepter une, même pour s'épargner les autres. Voilà la plus rude angoisse qui puisse secouer un cœur. De tous les maux, il n'en est pas de pires que l'incertitude, l'hésitation. Ne pas connaître son devoir; cheminer dans les ténèbres; ne savoir ni où l'on va, ni où l'on veut aller; questionner son cœur et son esprit, ses sentiments et sa raison, sans parvenir à faire pencher la balance; être pris entre des idées opposées, dés arguments, contradictoires, des résolutions qui se détruisent; interroger toujours les mêmes points d'interrogation, toujours, sans jamais obtenir de réponse définitive, c'est le plus épouvantable des supplices, celui de toutes les heures et de toutes les minutes. L'âme y agonise sans trêve et cette agonie qui déconcerte toutes nos forces vives, qui nous détache de tout et de tous, qui épuise, dans une inaction fatale, toutes nos virilités, nous enveloppe, peu à peu, dans la tunique de Nessus, dans l'idée fixe, et nous con-
duic invariablement, par la voie la plus douloureuse, à la folie ou à la more.
Telle est la crise que traverse Vincent. M. Daniel Lesueur Ta analysée avec une minutie, une précision rigoureuses qui lui ont permis de développer son livre avec une implacable logique.
J'ai connu jadis un pauvre grand garçon, doué d'un tempérament à peu près analogue à celui de Vincent et qui fut jeté par les hasards, les vilains hasards de la vie, dans une situation quelque peu semblable à celle où se débat M. de Villenoise. J'étais son plus intime, son seul ami, et il me racontait toutes ses affaires, celles de cœur comme les autres. Il tenait d'ailleurs de ses sentiments, sensations et pensées, un journal intime fort détaillé qu'il ne serrait pas pour moi et que j'ai feuilleté maintes fois. .
Eh bien ! mon ami a vécu tous les états d'âme par lesquels passe Vincent. Tantôt l'espérance de l'avenir l'emportait chez lui sur le regret du passé; la jeune fille sur la femme; la fiancée, l'épouse future sur la maîtresse actuelle. Tantôt au contraire, hier et aujourd'hui faisaient tort à demain. Sa volonté changeait continuellement. Il en avait une pourtant et une solide, mais il ne savait dans quel sens la fixer. Il était en proie
aux velléités les plus diverses, aux résolutions les plus incompatibles. Quelqu'un qui n'aurait pas su par le menu ce qui se passait dans cet homme, l'aurait traité de girouette et l'aurait calomnié comme on calomnie la girouette, car ce n'est pas elle qui change, mais le vent. Chez lui ce n'était pas le cœur qui changeait, mais le cours de ses pensées. Quelquefois il regardait sa vie comme à jamais fermée. L'avenir lui apparaissait morose, noir, et il détestait presque sa maîtresse, qu'il adorait au fond. Il lui en voulait du temps qu'il passait près d'elle^ de tout, même du bonheur qu'il lui devait. Quelquefois au contraire, en songeant aux bonnes heures d'antan, il s'apercevait que son cœur était toujours épris et il n'avait plus qu'un désir : faire en sorte qu'aujourd'hui ressemblât à hier, et demain à aujourd'hui. Sa raison, qui demeurait sage, lui permettait de raisonner admirablement dans la théorie sans lui donner la force de se conduire de même dans la pratique. Dans le tohu-bohu de ses pensées, j'ai vu ce pauvre garçon descendre jusqu'au fond de la douleur humaine et du désespoir. Un jour, un Dieu bienfaisant — le travail — lui permit de retrouver sinon la joie, du moins le calme et ce courage de vivre qui par moments avait bien failli lui man-
quer. Sa vie prit un nouveau mot d'ordre : penser au lieu à' aimer , et peu à peu il sortit de son agonie comme Vincent de la sienne. J'ai vécu avec lui une des plus tristes histoires humaines de ma vie, une des plus captivantes aussi et qui m'a fort bien préparé à apprécier Haine d'cémour, à me rendre compte de toute la vérité, de toute l'humanité de ce livre que beaucoup de jeunes gens feraient bien de lire et de méditer. L'histoire de Vincent de Villenoise ne doit pas être aussi exceptionnelle qu'on pourrait le supposer, et M. Daniel Lesueur l'a narrée avec une sûreté d'analyse que j'admire d'autant plus que j'avais à ma disposition une pierre de touche pour l'éprouver.
Étant femme, il faut que l'auteur de Haine (Todmour soit doué d'une rare perspicacité, pour avoir pu pénétrer aussi complètement les angoisses qui, dans certaines circonstances, peuvent affoler l'âme d'un homme.
L'Aventure de M. G. Ohnet
Jepuis quelques années, les livres de M. G. Ohnet, au fur et à mesure qu'ils paraissent, provoquent de moins en moins de bruit dans le monde. Je le constate avec plaisir, n'aimant pas M. G. Ohnet — comme écrivain s'entend, non comme homme, car jamais les hasards de la vie ne m'onc mis en sa présence. Sa personnalité artistique me paraît si mince que je la regarderais comme négligeable si je ne trouvais dans l'aventure littéraire de M. G. Ohnet un cas des plus curieux à étudier et plein d'enseignements.
Pendant des années, M. G. Ohnet a écrit sans
grand succès. Il n'avait ni l'oreille des directeurs de théâtre, ni celle des éditeurs, n'ayant pas celle du public. Ses pièces n'avaient pas de tour de faveur; ses livres ne connaissaient que vaguement les honneurs de l'étalage. Un jour, moins peutêtre pour lui être agréable, à lui personnellement, que pour être désagréable à d'autres, la critique signala M. G. Ohnet au public et l'improvisa grand homme. Il fallait opposer quelqu'un à certains romanciers dont les succès devenaient inquiétants pour certains esprits et on choisit M. G. Ohnet. Le choix n'était pas maladroit.
M. G. Ohnet devait plaire à ce temps que M. François Coppée a appelé assez dédaigneusement et non sans raison, hélas ! un
... temps d'opéra bouffis et de dranie bourgeois.
Ses livres pouvaient se lire facilement, au coin du feu, après le dîner. Ils ne demandaient pour être compris ni beaucoup de savoir, ni beaucoup de réflexion, ni une attention bien soutenue. On était sûr de n'y rencontrer rien de ce qui vous secoue, rien de ce qui vous tord le cœur ou vous serre les tempes. L'auteur peu soucieux de mettre à nu les plaies de l'humanité en analysant par le menu des personnalités malheureuses, maladives
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ou coupables, avait ce mérite que M. Sarcey regarde comme le premier des mérites : de ne pas inquiéter la digestion du lecteur et de ne pas agiter son sommeil. Tout chez lui était décent, convenable, raisonnable, pondéré; tout y était correct, sauf la langue; tout y écait coulé dans de vieux moules, conçu et exécuté suivant de vieilles formules, de façon à ne pas effaroucher le public, à ne pas le déranger dans ses habitudes tout en le flattant dans ses manies. Cela fut compris en haut lieu et c'est pour cela qu'on voulut avec les productions de M. G. Ohnet barrer la route où les lettres modernes marchaient.
Alors, un incident se produisit qui stupéfia les inventeurs du nouveau grand homme, ceux qui à son égard jouaient le rôle de montreurs d'ours. Le succès qu'on avait voulu lui ménager dépas* sait brusquement et brutalement les prévisions, sans crier gare et sans demander de permission.
Sermonné et préparé comme il faut, soumis à un entraînement vigoureux, le public, séduit par leurs qualités négatives, se précipitait sur les livres de M. G. Ohnet comme les Hébreux dans le désert ont dû se précipiter sur la manne. Ses romans atteignirent tout à coup à des tirages fan-
tastiques, cent, cent cinquante, deux cents éditions; ses pièces tinrent Taffiche pendant des mois et des mois.
On trouva cela abusif et indélicat. Les apôtres les plus ardents et les plus convaincus songèrent à l'apostasie. Ce M. Ohnet était vraiment bien osé de profiter si impertinemment de la réclame qu'on lui avait faite, du rayon de soleil qu'on avait jeté dans sa nuit, par charité, par bonté d'âme! Il accaparait tout! Il n'y en avait que pour lui! Il se prenait au sérieux! Et patati et patata!...
Des rancunes et des jalousies naquirent et s'amassèrent contre lui. Ceux qui avaient souhaité son succès, espérant que ce succès tuerait la littérature nouvelle et ramènerait la vogue à leurs livres de plus en plus délaissés, ne lui pardonnèrent pas l'échec de leurs calculs, Tégoïsme de ses triomphes.
Sur ces entrefaites, un des esprits les plus aiguisés et les plus démolisseurs de ce siècle, un petit-fils de Chamfort, s'avisa de donner, pour se distraire, des chiquenaudes sur le nez de la statue du nouveau dieu ; à la première, elle trembla de la base au faîte; à la deuxième, elle chancela; à la troisième, elle culbuta. Sa dégringolade fut le
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signal d'une épouvantable curée. Dès qu'elle fut par terre, tous se ruèrent sur l'idole renversée.
On la mit en morceaux, on mit ses morceaux en poussière. Le dieu tombé fut traité par ses grands-prêtres et ses courtisans d'hier comme le pire des malfaiteurs. On le qualifia couramment de faussaire de la littérature, de détrousseur de gloire, de voleur d'applaudissements. Chacun, pris d'un beau zèle, voulut lui jeter de la boue au visage, lui décocher le coup de pied de l'âne. Le grand homme improvisé avait été exécuté, et magistralement exécuté par un vrai lettré que sa popularité de mauvais aloi agaçait; après l'exécution, les faux lettrés frappèrent son cadavre à coups de bâton ou de stylet et s'acharnèrent sur lui comme ces corbeaux et ces loups qui, les soirs de bataille, viennent dans les ténèbres manger les morts.
Je n'aime pas M. G. Ohnet, et je ne veux pas le défendre. Il n'a ni fond, ni forme. Ses idées sont vulgaires; son style est commun. Ses écrits sont d'une banalité désespérante. A tous égards, il méritait lat sévérité avec laquelle M. Jules Lemaître a fait justice de lui et même la rigueur avec laquelle d'autres critiques, moins écrivains et moins autorisés par conséquent, l'ont malmené.
Mais cette rigueur, après la sévérité de M. Lemaitre, après surtout les indulgences qui l'avaient précédée, venait bien tard, il faut le reconnaître. Et puis, pourquoi, en bonne conscience, se montrer tout à coup impitoyable pour M. G. Ôhnet lorsqu'on se montre encore et joiirnellement si bienveillant et si complaisant pour tant d'autres écrivassiers! En quoi, je vous prie, est-il plus vide que M. Po? plus encombrant que M. Li? plus plat que M. Chi? plus incolore que M. Nelle? Si tous lui sont supérieurs par quelque côté : l'un par son affabilité proverbiale, l'autre par sa chance éternelle; celui-ci par l'universalité de sa médiocrité; celui-là par sa désinvolture de conscience, il leur est supérieur, lui, à tous, sauf à un ou deux peut-être, par son habileté de metteur en scène.
Bien mettre en œuvre, M. G. Ohnet n'a, je crois, que cette qualité, mais il l'a bien. Il sait charpenter avec infiniment d'adresse et même de puissance un livre ou une pièce. Il sait préparer, amener, conduire et dénouer la scène à faire. Il ne cherche que l'effet, soit; et il le cherche par n'importe quel moyen, d'accord; le ronronnement des phrases creuses, l'abus des vieilles ficelles, tout l'attirail romanesque et bourgeois des mélodrames et des feuilletons, tout lui est bon et