E. LEDRAIN
M. Paul Bourget
I E XIX* siècle en France n'aura pas été seulement un siècle de chocs politiques, mais encore de luttes littéraires. Aucun des grands écrivains qu'il a produits ne lui donnera son nom, car aucun d'eux ne le résume complètement, ne le personnifie en soi. Les curieux qui en veulent pénétrer l'esprit ne doivent pas le chercher dans une œuvre déterminée, mais dans les oeuvres de chacun, partout et nulle part. Son colossal effort de pensée, provoqué par des impulsions multiples, tiraillé par des in-
fluences différentes, souvent contraires, a fait de lui une sorte de Protée moral, aux métamorphoses incessantes et rapides.
Sa littérature, endormie d'abord par la phraséologie pompeuse et monotone des prétendus Classiques, passa tout à coup de la paralysie au delirium tremens, réveillée brusquement par les hurlements des Romantiques. A peine ceux-ci se croyaient-ils victorieux que TÊcole du Bon Sens commençait une réaction vigoureuse; puis tour à tour les Parnassiens, les Idéalistes, les Réalistes, les Impressionnistes, les Naturalistes, les Physiologistes, les Analystes, les Décadents, les Déliquescents, les Psychologues, les Symbolistes parurent, régnèrent et disparurent.
Que d'écoles anéanties qui s'annonçaient florissantes! Que d'élans avortés qui semblaient pleins de vigueur! De tous ces naufrages, surnagent seulement quelques débris, — noms de navires ou noms de capitaines, — mais les esquifs ont sombré, les matelots ont été engloutis ! On pourrait en style académique comparer la littérature de notre temps à une flotte qui irait à travers l'Océan, au hasard, sur les indications d'une boussole dévergondée; — ou encore à une tour de Babel, où chacun hurlerait sa langue.
sans vouloir écouter, sans faire le moindre effort pour comprendre celle de ses voisins.
En ces dernières années cependant la plupart de nos écrivains sont stimulés par un même désir : être vrais. Seulement, chacun comprend ces mots à sa façon et applique la loi comme il la comprend. D'où toutes sortes de vérités, car, sans parler des vérités absolues, que chacun voit avec ses yeux ; ni des vérités relatives, qui sont des erreurs déguisées; ni des vérités qui nous gênent et que nous nommons mensonges; ni des mensonges qui nous plaisent et que nous baptisons vérités; ni des vérités politiques, qui changent avec les gouvernements; ni des vérités philosophiques, qui se modifient suivant le philosophe; ni des vérités qu'énumère Figaro; ni de tant d'autres encore, ne voyons-nous pas que parmi nos écrivains, les uns notent les faits et les disent tels quels, ce qui est la vérité des reporters; que les autres portraiturent leurs amis et connaissances, ce qui est la vérité des photographes ; que ceux-ci racontent les phénomènes du corps, ce qui est la vérité des physiologistes; que ceux-là, plus curieux de Tâme humaine, des états du moi, cherchent à nous surprendre dans notre intimité, ce qui est la vérité des psychologues!
Sans plus insister sur la fin que chacun se propose, prêtons un peu d'attention à deux sortes d'observation : V observation psychologique et Vobservanon de mœurs. On les confond parfois et cependant elles ne se ressemblent guère.
L'observation psychologique s'applique surtout à connaître l'homme en tant qu'homme, l'homme type. Elle l'étudié dans sa nature, dans son tempérament, en lui-même et pour lui-même. L'observation de mœurs, au contraire, s'applique à étudier l'homme dans ses rapports et ses relations avec ses semblables. Ce qu'elle essaie de rendre, c'est le mouvement de la vie, le frou-frou de la société. L'une est plus humaine, l'autre plus sociale. Aussi les études de mœurs, inspirées plus spécialement par les gens d'une certaine heure, portent-elles, écrite en elles, la date de leur composition, tandis que les études psychologiques sont un peu de tous les temps : Paul de Kock et Balzac, ou, pour prendre des exemples plus proches de nous : l'Immortel^ Sapho, la Famille "Benotton, sont des études de mœurs; ^Madame "Bovary, Mensonges, le Gendre de ^Monsieur Toirier, sont des études psychologiques.
A son tour l'observation psychologique se subdivise, elle aussi. Tantôt elle se consacre à ce qui
est immuable dans la nature humaine, à ce qui nous est commun avec nos pères et nous le sera avec nos descendants, à ce qui établit entre tous les hommes de tous les temps et de tous les pays un lien naturel, une parenté latente. Passions, vices, vertus, peu lui importe; ce qu'elle veut alors,, c'est ce qui est de l'essence même de l'homnxe, ce qui est éternellement humain.
Lorsque viendra le moment de la mise en œuvre, elle se concentrera tout entière dans la genèse du sentiment qu'elle prétend retracer, le poussant jusqu'à l'extrêmîe, le mettant en relief, au premier plan, comme le principal sujet de l'ouvrage.
C'était — on le sait — le procédé des Classiques. Ouvrons Corneille, Molière, Racine :
que trouvons-nous dans leurs pièces? Une passion, un vice, un ridicule, un héroïsme, emplissant tout un cœur, y régnant despotiquement, sans conteste, étant tout le personnage, ou à peu près. Nous avons Hermione, Harpagon, Trissotin, Horace, c'est-à-dire non pas seulement une amante jalouse, un avare, un pédant ou un héros, mais l'amour jaloux, l'avarice, la pédanterie, l'héroïsme. Les Classiques quintessenciaient, généralisaient et personnifiaient. Us étudiaient les passions humaines dans leurs traits caracté-
lisciques et étemels; ils leur donnaient un corps et une âme en pâture, et pour les montrer dans toute leur intensité ils leur sacrifiaient tout. Elles seules comptaient. Le reste de Tceuvre n'était qu'un accessoire, un terme de comparaison, un repoussoir.
Pour atteindre au même but : la connaissance de l'homme, les observateurs modernes prennent un tout autre chemin. Ce qu'ils étudient et cherchent à noter, ce n'est pas telle ou telle chose humaine, c'est un moi humain dans son ensemble, tel qu'ils le trouvent dans la vie ordinaire; ce n'est pas seulement une passion, un sentiment, un vice analysé en lui-même et condensé dans un personnage qui ressemble à mille gens sans ressembler à personne, c'est un être tout entier, dans sa nature qui demeure et dans ses manifestations qui passent, dans ses états indmes, qu'ils viennent d'ailleurs de Fâme ou du corps, des sentiments ou des sensations, du dehors ou du dedans.
Prenons un violon. Dans l'instrument on peut considérer ou les sons dont il est capable comme volume et qualité, ou ceux qu'en tire le virtuose. Les premiers sont éternellement les mêmes, les seconds varient à l'infini. Les uns font essentiel-
lement partie du violon, nui ne peut les changer; les autres sont des phrases éphémères qui naissent, selon le caprice, sous les doigts de l'artiste. En un mot, il y a la voix envisagée seule et à l'exclusion de toutes autres choses, etles airs qu'on fait chanter à cette voix, concertos, menuets ou fantaisies. Eh bien ! le cœur humain est exactement comme un violon, et toutes les différences qu'on peut signaler entre les Classiques et les psychologues modernes se résument à ceci que, dans leurs études, les uns ont voulu analyser la voix elle-même, tandis que les autres analysent les airs exécutés.
Remarquons en passant que nos écrivains ne connaissent guère qu'un thème sur lequel ils brodent à l'infini des variations plus ou moins heureuses. Ce thème, c'est l'amour. Voilà, à coup sûr, un très beau sentiment, mais qu'il est encombrant! Ouvrez un livre, entrez dans un théâtre, qu'y trouvez-vous? L'amour. Drames, comédies, vaudevilles, romans, nouvelles, contes, poésies, — l'amour, l'amour, toujours l'amour! On ne connaît qu'une passion : l'amour! qu'un mobile à nos actions : l'amour! qu'un sujet d'études: l'amour! Eh oui! sans doute, l'amour tient une grande place dans la société, — trop grande peut-être, — mais, en littérature, ce n'est plus
unegrande place qu'il occupe, c'est toute la place; il n'y a que lui; il n'y en a que pour lui, lui seul est quelque chose; lui seul, et c'est assez!
Dans la vie cependant, il y a autre chose que des amoureux et des amoureuses. Dans le cœur humain, il n'y a pas que l'instinct du mâle pour la femelle.
Pourquoi lui et toujours lui alors? Parce que, lui, c'est l'éternelle lutte de l'homme et de la femme, combat hasardeux, s'il en fut jamais; problème à solutions multiples et variables. Parce que lui, c'est une chose vague qu'on comprend et qu'on modifie, qu'on présente et qu'on raconte comme on veut. Parce que lui, c'est de tous les bonimentsetde tous les spectacles celui qui allèche et intéresse le plus vivement le public, — ce tyran onctueux dont les caresses sont souvent plus dangereuses que les coups de griffes. — Parce que lui, c'est la source la plus féconde où l'écrivain puisse se pourvoir de drames, de romans et de comédies. Par ces motifs, ou par d'autres, l'amour est au pinacle, littérairement parlant ; on le chante, on le discute, on le calomnie, on prétend l'expliquer, on l'exploite de toutes les façons : c'est le Pactole des hommes delettres.Personne n'échappe à cette mode, et moi qui, en ce moment, la blâme.
si, de critique je devenais romancier, j'y serais bientôt soumis. L'entraînement est général, le travers est commun à tous. Ajoutons seulement que ce travers serait très facile à excuser et que, chez certains qui sont des tempéraments marqués, il a toute la mine d'être une qualité. Il en est ainsi, par exemple, chez M. Bourget, qui est un représentant desplus autorisés de l'école psychologique contemporaine. Ce qui fait le fond de son œuvre, c'est l'étude de cette force, — sentiment ou instinct, qu'on l'appelle comme on voudra, — qui attire l'homme vers la femme et inversement ; seulement, dans sa manière d'observer et de mettre en œuvre ses analyses et ses méditations, M. Paul Bourget a apporté une personnalité. Il a adopté le procédé de l'école moderne, mais, en s'en servant, il Ta façonnné à son usage propre.
Soit qu'en étudiant Cruelle Énigme , zMensonges, Tasrels ou le Disciple, nous nous attachions de préférence à ces pages de confidences intimes, à ces pages où l'écrivain nous fait ou nous laisse deviner ses états d'âme ou d'esprit, où il met beaucoup de lui-même, qu'il nous y indique d'un mot ce qui trouble son moi ou qu'il y fasse minutieusement, sous le couvert d'un personnage de roman quelconque, sa propre psychologie; —
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soit qu'au contraire nous nous attachions à Tensemble de Toeuvre et à l'impression générale qu'elle nous laisse, que nous cherchions à la saisir dans ses grandes lignes, dans ses idées mères, dans sa conception initiale, M. Paul Bourget nous apparaîtra à travers ses livres comme un esprit avide de savoir, que hantent toujours des doutes et que travaille toujours le besoin d'éclaircir ces doutes. Esprit curieux, tel il devait être il y a quelques années; esprit inquiet, tel il est maintenant.
La pensée et la vie ont accumulé autour de lui ces terribles points d'interrogation qui pèsent si lourdement sur les hommes de notre temps. Penseur, il a cherché obstinément, avec confiance d'abord, avec rage ensuite, à pénétrer le mystère d'impénétrables énigmes. Puis, lassé et meurtri de cette lutte sourde contre l'inconnu, reconnaissant l'inanité de ces spéculations ardues qui devaient calmer ses anxiétés et dont il ne tirait que des doutes plus profonds, des inquiétudes plus amères, il a laissé à qui le voudrait le soin de fabriquer des solutions à nos grands problèmes philosophiques et autres, — problèmes auxquels sa pensée semble d'ailleurs revenir de temps en temps et auxquels on dirait qu'à certaines heures il espère malgré tout une réponse, sans qu'il lui
soit resté peut-être assez de foi pour croire aux dénouements de la science.
C'est qu'en effet le scepticisme de M. Paul Bourget est d'autant plus profond qu'il est involontaire, qu'il n'a jamais été voulu et qu'au rebours des gens qui se vantent de ne croire à rien et qui croient à tout, M. Paul Bourget voudrait bien croire à quelque chose, en étant sûr toutefois qu'il a raison d'y croire. Son flegme d'écrivain et ce je ne sais quoi d'impassible, de dédaigneusement hautain qui fait certaines parties de son œuvre implacables et froidement belles comme une lame d'épée, tout cela n'est qu'un mirage, qu'une manière d'auteur moderne. En réalité, M. Paul Bourget s'émeut et souffre. Dans cet analyste quand même, dans cet artiste dont les livres sont si corrects, si étudiés, si écrits, il y a quelques vagues réminiscences de 1830. Derrière l'écrivain on devine, lorsqu'on lit un peu entre les lignes, l'homme ardent, inquiet, tourmenté, l'homme humain qui lutte, qui se désespère et se consume, ballotté entre l'indéchiffrable qu'il voudrait connaître et l'incertitude de ce qu'il connaît.
Du ciel où il ne pouvait rien lire, M. Paul Bourget est descendu sur la terre. Il a fermé les gros livres où il n'y a, somme toute, pas grand'-
chose, et, quittant résolument les problèmes insolubles, il s'est mis à étudier Thomme. Mais voilà que l'homme à son tour — et la femme encore bien plus — lui a paru un être mystérieux, compliqué, illogique, inexplicable. Le cœur humain s'est révélé à lui, sombre et impénétrable comme l'Empire des Ténèbres.
Est-il devenu méfiant parce qu'il a vu partout de l'illogique et de l'inexplicable? ou a-t-il vu partout de l'obscur et du mystérieux, parce qu'il était incrédule? Bien fin qui le dirait. Quoi qu'il en soit, M. Paul Bourget s'est promis de voir clair quand même dans les ténèbres, mais son observation s'est souvent ressentie des inquiétudes et des défiances de son esprit.
Que nous prenions en main ses études de littérature, ses poésies ou ses romans, nous y trouverons toujours un patient chercheur, un infatigable inquisiteur. Critique, il s'attache plus à nous faire entrevoir l'âme de l'écrivain qu'il étudie, à nous faire pénétrer son « moi » qu'à peser les mérites de ses œuvres ou à nous en dire la valeur. Poète, il ne lui suffit pas que ses vers chantent nos joies et nos peines, traduisent nos sentiments tristes ou radieux, il veut qu'ils nous enseignent la cause de ces joies et de ces peines,
qu'ils nous expliquent l'histoire de ces sentiments. Romancier, ce ne sont pas seulement nos cœurs humains qui appellent son attention et fixent sa pensée, ce sont aussi, ce sont surtout les ressorts de ces cœurs. Il veut le pourquoi de tout ce qui est en nous, de tout ce qui est nous. Son observation est avide, sa psychologie a quelque chose d'insatiable. A tout tressaillement d'âme découvert en lui-même ou surpris chez autrui, à toute manifestation quelconque de notre être, il demande son origine, son essence, son secret, son mystère. Il voit et il veut une compréhension pleine, entière, précise, exacte de ce qu'il voit.
L'observation de M. Paul Bourget a, en effet, ceci de très curieux qu'elle ne se contente pas d'étudier l'homme et qu'elle veut l'expliquer. Dire : « C'est ainsi » ne lui suffit pas ; pour être à peu près satisfaite, il faut qu'elle dise : « C'est ainsi, parce que... » L'écrivain regarde ses modèles comme on regarde une machine. Il les démonte pièce à pièce, scrute chaque rouage, interroge chaque force, mesure chaque levier, remet le tout en place, imprime le mouvement nécessaire et nous explique le mécanisme en le manœuvrant sous nos yeux. Créer des personnages vrais,
vivants, humains, — pour employer encore ce mot qu'il faut répéter sans cesse, — n'est pour lui qu'un premier pas. Il veut pénétrer leur être intime le plus secret, nous en exposer, nous en faire comprendre tous les états d'âme ou de conscience, nous donner enfin le pourquoi de ces apparentes complications de notre moi, qui, somme toute, sont peut-être très simples et très logiques. Aussi, en dépit de son peu de sympathie pour ce qu'un de ses disciples volontaires ou non, a appelé a la psychologie froide du raisonnement », ne prend-il jamais la vérité découverte en nous que comme le point initial de son analyse, point d'où il part pour aller, de déduction en déduction, jusqu'à l'explication du fait visible et palpable, qui paraissait incompréhensible au premier abord.
Il me semble que c'est là une conséquence directe de cette curiosité d'esprit et de ce manque de foi, de ce besoin de vérifier tout et même ses certitudes, qui domine M. PaulBourget. Nous nele verrons jamais, ou bien rarement, pénétrer fièrement dans le cœur humain, l'analyser fermement et condenser dans une œuvre hardie et assurée le résultat de ses observations. Il ne s'en empare pas en maître; on dirait, au contraire, qu'il en a
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peur, et il rappelle quelque peu le voyageur qui marche, hésitant et troublé, sur des sables mouvants. A chaque pas, il veut se convaincre qu'il est dans la bonne voie, et, à chaque pas, il vérifie l'exactitude de ses remarques, entassant preuve sur preuve, démonstration sur démonstration, pour se prouver que ce qu'il avance est bien la vérité et que les preuves de cette vérité sont bonnes. Ses livres sont comme ces chaînes dont toutes les mailles se forment et s'accrochent les unes dans les autres. Supprimez-en une, toutes manquent. Sautez une page, le reste ne se comprend plus.
Avec sa ferme volonté de savoir exactement, avec sa ténacité effrayante d'homme dominé et soutenu par une idée fixe, M. Paul Bourget met dans ses analyses une pénétration étonnante et des idées d'ensemble, expérimentalement tirées des faits, qui sont très suggestives. Jeune encore et venu après toute une pléiade de romanciers supérieurs, il est essentiellement original parce que dans l'étude des phénomènes de notre âme en particulier et de notre nature en général, il s'inquiète au moins autant des causes premières de ces phénomènes que de ces phénomènes euxmêmes, et parce qu'il s'est acharné à chercher
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quand même l'explication logique de ces résultantes dont les principes et les éléments sont si difficiles à démêler et à exprimer que beaucoup ne s^y risquent pas.
C'est peut-être à l'influence de ce besoin incessant de toujours remonter de l'effet à la cause et de la cause à la cause, que nous devons attribuer son peu de souci de peindre dans ses œuvres les grands sentiments de l'âme humaine. Jamais il ne s'applique à faire la synthèse d'une passion en prenant pour principal personnage de l'œuvre cette passion même. Ce qu'il cherche plutôt à saisir, c'est tout le clavier du cœur humain, c'est nous dans l'ensemble de notre nature, dans notre complexité. Certes, on trouve dans ses livres de fortes analyses de sentiments très nettement caractérisés, mais le plus souvent on peut dire que l'écrivain est tout particulièrement attiré par les feux follets de l'âme, par ces sortes de lueurs qu'on voit parfois briller comme des flammes distinctes au milieu d'un brasier, presque aussitôt éteintes que jaillies. Ce qui l'intéresse, ce sont bien moins les hommes que l'homme, bien moins l'homme que la nature humaine, et bien moins les lignes droites que les zigzags de cette nature humaine, si je puis parler ainsi.
Plus la sensation dont il fait la psychologie semble difficile à saisir et à faire revivre sur le papier, plus, d'une part, la pénétration de M. Paul Bourget devient nette et clairvoyante; plus, d'autre part, sa phrase devient habile et savante. Aussi cherche-t-il de préférence à analyser les plus intimes, les plus fugitives, les plus insaisissables choses de notre être. Par suite les sentiments qu'il étudie sont toujours quelque peu spécieux et subtils, — raffinés serait peut-être un terme plus juste. — Les caractères qu'il détaille sont, pour ainsi dire, exceptionnels, un peu en dehors, au-dessus ou à côté de notre banale et plate humanité. Il ne faut donc pas nous étonner que, dans une œuvre faite de curiosité psychologique et d'observations minutieuses, dans une œuvre qui n'est, somme toute, qu'une patiente anatomie, qu'un savant examen de notre nature dans ce qu'elle a de plus ténu, de plus mobile, de plus mystérieux, il donne aux études de femme une place considérable et presque prépondérante.
Séduisante par elle-même, la psychologie féminine devait plaire à M. Paul Bourget plus qu'à tout autre. Il était dans l'ordre et la logique des choses que son esprit anxieux fût attiré, presque fasciné par la nature vibrante, complexe, dissi-
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mulée et réputée inexplicable de la femme. L'écrivain qui veut connaître l'être humain jusque dans ses mobiles les plus intimes ne devait-il pas fatalement être stimulé par le désir de pénétrer le moi le plus secret de la créature la moins facile à comprendre de la création? L'homme que tout point d'interrogation rend songeur ne devait-il pas naturellement se sentir intrigué par un point d'interrogation vivant? Le penseur qui veut déchiffrer l'incompréhensible ne devait-il pas forcément s'appliquer à expliquer l'illogique?
M. Paul Bourget a donc étudié la femme, et il l'a fait avec un rare bonheur, avec une merveilleuse puissance d'observation et de raisonnement. S'il n'a pas surpris et traduit tous les riens psychologiques ou autres, toutes les subtilités, tous les infiniment petits qui la font si troublante, comme on dit, il en a du moins saisi et compris beaucoup.
« Qu'est-ce que la femme? disait Balzac. — Une petite chose, un ensemble de niaiseries. »
Il ne faut pas exagérer. Balzac a formulé là une règle générale, mais féconde en exceptions, et M. Paul Bourget, s'il a souvent fait chorus avec Balzac, a souvent aussi caressé d'une main ce qu'il flagellait de l'autre.
Il faudrait une étude spéciale pour apprécier convenablement ce seul point de son œuvre, car il l'a analysée puissamment, cette femme moderne, reine et maîtresse d'une société qui ne vit plus que par et pour la jouissance. Il l'a considérée en elle-même, dans ses relations sociales et dans son influence sur l'homme. Il ne l'aime pas et il la conçoit conmie la concevait Balzac le jour où il écrivit l'axiome que nous venons de citer, parce qu'il la connaît et que tout ce qu'il a trouvé en elle de superficiel, de creux, d'hypocrite et d'un peu cruel ne l'a pas précisément disposé à en concevoir une excellente opinion. Il l'aime parce que dans cet être puéril et faux, souvent un peu lâche, il a rencontré une exaltation latente, capable de pousser la passion — bonne ou mauvaise — jusqu'à l'extrême. Les plus grandes sublimités ou les plus grandes bassesses, l'azur ou la fange, toute femme peut, à un certain moment, sous l'influence d'un sentiment quelconque, s'élever jusqu'à l'un d'un coup d'aile, ou, tête baissée, dégringoler jusqu'àl' autre. Ce manque d'équilibre, de pondération chez la créature observée rend l'observateur indulgent et sévère tour à tour. Il justifie même jusqu'à un certain point cette indulgence et cette sévérité.
Ce qui est assez curieux, c'est la façon dont M. Paul Bourget aime la femme. Tout son amour vient de sa curiosité. Ses études — qu'elles s'appellent Suianne éMoraines ou Gladis Harvejj ou de tel autre nom, — sont des jouissances de psychologue satisfait d'avoir surpris quelque chose d'un secret dérobé à la plupart d'entre nous. Si parfois l'écrivain trouve en lui quelque élan prêt à se traduire par un cri de passion, ce cri sera vite étouffé, cet élan vite réprimé, et même derrière les larmes — plus nombreuses qu'on ne le croit — qui ont glissé dans les livres de M. Paul Bourget, on sentira toujours le chercheur. C'est lui qui s'enthousiasme parfois et s'attendrit sur son champ d'études, parce qu'il le sent immense et palpitant, comme c'est le philosophe qui s'intéresse et se passionne, comme c'est le poète qui vibre, tandis que l'homme, à demi tué par l'observateur, se débat dans son dédain mêlé de pitié, dont il voudrait bien peutêtre, mais dont il ne peut se défaire.
M. Paul Bourget regarde un peu la femme comme un problème dont la solution, essentiellement variable, est presque toujours décevante. Cette conception est très moderne et très conforme à nos tendances d'esprit. Avec notre
manque de foi, notre confiance dans la science qui ne nous a rien donné et qui nous console assez mal, avec notre incertitude et nos doutes de plus en plus forts, avec le malaise qui pèse sur notre société, nous sommes tous portés à suspecter tout et à n'aimer rien. La littérature de passion se meurt et fait place à la littérature d'érudition. Nous sommes des désabusés et aussi, comme le disait un jour M. Alphonse Daudet, a des détraqués et des compliqués ». Seuls, dans un siècle vieilli et dans une société qui tombe, les tout jeunes gens rêvent encore des œuvres vibrantes et passionnées; les autres y renoncent et vivent par et pour la pensée. Avec la vie d'aujourd'hui, telle qu'elle nous a été faite et telle que nous nous la faisons, le cœur humain ne dure pas dix ans.
Blasés, volontairement ou non, il nous faut des sensations complexes; nous ne nous émouvons que pour ce qui est raffiné; nous ne songeons qu'à savoir, entourés que nous sommes de points d'interrogation menaçants. L'air que nous respirons nous étouffe, et parce que le présent nous pèse et nous inquiète, nous ne pouvons en détacher nos yeux et regarder plus loin. Voilà pourquoi, même chez les psychologues les plus pénétrants, l'observation, après s'être transformée, menace
de se gâter. Nous ne connaissons plus cette vérité des Classiques qui s'offrait majestueuse et placide, tout d'une pièce, qui s'imposait. Nos œuvres sont dépourvues d'ampleur et de sincérité. Elles sont haletantes comme nous et souvent poussives, toujours comme nous. Il leur manque ce je ne sais quoi de complet et de définitif qui fut comme la signature de nos grands morts. En revanche, elles sont plus minutieuses, plus guindées et d'une humanité plus courante que les leurs. En effet, les Rodrigues, les Alcestes, les Andromaques, les Tartuffes sont des types où toute une classe d'êtres et de sentiments humains a été condensée, ils sont plus grands que nature; les personnages dessinés par les écrivains d'aujourd'hui ont des proportions moins gigantesques et sont crayonnés d'une main moins virile, moins autoritaire. Disons-le à la gloire des modernes, ils ont compris la dualité de notre être, tandis que les Classiques, sauf en de très rares exceptions, ont toujours négligé complètement l'homme physique pour l'homme spirituel.
A quelque école philosophique qu'on appartienne, il faut reconnaître qu'en ce monde notre individu est un composé, un ensemble, ou au moins que les phénomènes qui se passent en lui
sont de plusieurs sortes, les uns intéressant plus directement l'être matériel, les autres l'être incorporel. Or, ces deux êtres, si intimement liés pendant notre vie que souvent nous ne les distinguons qu'avec peine, ne sont pas sans s'influencer mutuellement. Ils ne sont pas deux, ils sont un en deux parties. Celle-ci a été nommée; âme; celle-là : corps; mais toutes deux sont l'homme et rien de ce qui touche à l'homme ne leur est étranger. Les vibrations de l'une éveillent toujours des échos dans l'autre. Etablir une ligne de démarcation absolue entre les phénomènes de l'âme et ceux du corps, proscrire complètement les uns pour se vouer à l'étude exclusive des autres n'était pas une idée très heureuse, car, s'ils ne s'identifient pas, — ce qui est discutable, — ils vont volontiers de compagnie et parfois sont bien près de se confondre. C'est seulement en les considérant tous qu'on peut arriver à la compréhension des uns et des autres. Les psychologues modernes ont compris cela et c'est fort heureux, car, étant donné que leur observation envisage l'homme ordinaire avec ses passions de moyenne intensité et qu'elle s'exerce beaucoup plus sur des états de conscience, des états du moi que sur l'âme et le moi eux-mêmes.
sur des tempéraments pris dans leur tout que sur tel ou tel sentiment détenniné et considéré seul; étant donné que souvent, chez M. Paul Bourget par exemple, elle ne prétend pas seulement faire voir, mais encore faire comprendre, jamais ils ne pourraient atteindre à cette vérité où ils aspirent, en négligeant une partie des causes qui provoquent et une moitié des éléments dont se composent ces états du moi humain et ces tempéraments.
Si la méthode moderne a des avantages, elle a aussi tous les défauts de ses qualités. Savante, elle n'est pas exempte de pédantisme et son amour du complexe l'amène souvent à se perdre dans le compliqué. C'est bien naturel d'ailleurs. Plus le sujet analysé est hétérogène, plus ressortent la pénétration et la finesse de l'observateur. Seulement, plus le sujet est hétérogène, plus l'analyse devient subtile; et plus l'analyse est subtile, plus la vérité devient aléatoire. Voilà pourquoi, neuf fois sur dix, nos personnages ne sont que des esquisses sans lignes nettes et précises, des formes vagues sans relief. Ils se ressemblent tous plus ou moins, ballottés qu'ils sont par leurs divers instincts et leurs différentes passions, en proie au perpétuel conflit de leur raison
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incertaine et de leur cœur détraqué, de leur esprit faussé et de leurs nerfs malades. C'est un sérieux inconvénient que cette hésitation et cette banalité dans le dessin des personnages. Les livres tout entiers y prennent un air mal assuré, une allure incertaine qui les gênent pour s'imposer et même quelquefois les en empêchent tout à fait. A jouer avec le feu, on se brûle : à force de finesse, on se jette dans la préciosité.
C'est encore un grave travers, un danger, que cette manie d'individualiser qui nous pousse tous, petits et grands, à ne regarder jamais qu'un homme à la fois. Les Classiques généralisaient trop, soit, admettons-le, quoique cela ne soit pas bien démontré; en serons-nous meilleurs pour être tombés dans l'excès contraire? Non sans doute, et même, excès pour excès, leur exagération valait mieux que la nôtre. Plus l'observation est générale, plus elle est facile à percevoir, et plus elle nous intéresse. Les portraits, sauf ceux signés d'un grand nom, n'ont de valeur que pour ceux qui en ont connu les originaux. Et puis, à ne peindre de l'homme que ses côtés particuliers, on risque fort de peindre seulement l'homme d'une heure.
Ainsi pratiquée, l'observation psychologique
se perd dans l'observadon de mœurs ou, ce qui est pis encore, dans la pseudo-observation des livres à clefs. Alors, avec le temps, l'œuvre vieillit, elle date, c'est de l'actualité rétrospective.
Les hommes passent, lliomme reste. Il faudrait s'en souvenir, et lorsqu'on veut laisser une trace dans la littérature de son pays (qu*îl l'avoue ou non, tout écrivain a cette ambition), il fiiudraic s'efforcer de créer des personnages qui, au bout de dix ans, ne soient point fossUes.
C'est là, je crois, ce qu'un homme d'esprit, qui avait le sens commun, exprimait dans cette boutade qu'il aurait pu dédier à tous les observateurs de tous les temps, de tous les pays et de toutes les tailles : <( Il y a des choses humaines qui sont comme des étoiles, d'autres qui sont comme des chandelles, tâchons d'éclairer nos livres avec la lumière des étoiles, y^
Schiller et M. Alexandre Dumas fils
I chiller! Alexandre Dumas fils!
Rapprocher ces deux noms paraît étrange, à première vue. Si cependant on envisage les oeuvres en elles-mêmes, le but oîi elles tendent, abstraction faite du caractère et des particularités qu'elles doivent au temps et au pays oîi elles furent composées; si on analyse seulement la tournure d'esprit des écrivains, leurs procédés, on verra que Foeuvre dramatique de M. Alexandre Dumas fils correspond à peu près en France à ce que l'œuvre dramatique de Schiller est en Allemagne.
M. Alexandre Dumas iils considère le théâtre comme une tribune. Il y expose, critique et défend des idées avec beaucoup de brio et d'esprit. Qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, qu'on soit de ses partis|ins ou de ses détracteurs (car il a ses partisans quand même et ses détracteurs malgré tout), on ne peut nier qu'il ne soutienne ses paradoxes (que ses admirateurs me pardonnent ce mot!) et son évangile humanitaire (que ses détracteurs me passent cette expression!) avec un talent qui parfois mérite presque un autre nom.
Homme à thèses, à théories et à formules, il plaide à la Comédie-Française, comme on plaide au Palais de Justice, mais moitié avec des discours, moitié avec une action, et en général, avec infiniment plus de style et de grammaire que MM. les Avocats.
Partisan de la recherche de la paternité, il a étudié tous les accidents de naissance qui peuvent se produire ; partisan du divorce, il a mis en scène toutes les anomalies du mariage indissoluble. 11 veut défendre le foyer contre son ennemi intime : l'adultère; et protéger l'homme contre la femme, la femme contre l'homme, l'enfant contre l'union de l'homme et de la femme.
Découvre-t-il un abus dans une loi ancienne,
il s'en fait Fadversaire; trouve-t-il dans notre législation une lacune qu'il importe de combler, il devient le promoteur d'une loi nouvelle. Qu'on déclare ses arguments captieux, sa logique artificielle, ses conceptions chimériques, ses rêves irréalisables, ses théories dangereuses, peu importe ! il n'en est pas moins constant qu'il a des idées, ce qui est beau et rare par le temps qui court; qu'il se bat pour leur triomphe, avec acharnement, avec obstination, ce qui est encore plus beau et plus rare, car il y a du courage, du vrai, dans cette action-là.
Malheureusement, M. Alexandre Dumas fils porte sur ses épaules une tunique de Nessus dont il ne se débarrassera pas de sitôt. Dès qu'on prononce son nom, tous ceux, et ils sont nombreux, qui ne connaissent de lui que la Dame aux Camélias^ ou peut-être même que le titre de cette pièce, vous toisent d'un air pudibond et vous ferment la bouche avec cette phrase : ce II a mis les cocottes sur un piédestal ! »
La Dame aux Camélias I C'est la tache ineffaçable, c'est l'éternel grief, c'est le grand cheval de bataille de tous les gens vertueux. Eh ! Messieurs de la vertu, lisez donc une fois la préface de la Dame aux Camélias, vous y apprendrez quelles
furent les intentions de l'écrivain en contant Thistoire d'Alphonsine Plessis. Pendant que vous y serez, lisez donc aussi toutes les autres préfaces de toutes les autres pièces, lisez-les, ce ne sont pas de vains hors-d' oeuvre destinés à prouver quel'auteur est un homme de génie, non, elles font corps avec les pièces, et si bien, si intimement, elles en sont le commentaire si indispensable, que connaître toutes les pièces de M. A. Dumas fils sans en connaître toutes les préfaces, c'est ne rien connaître du tout.
Quelle sotte manie que celle de crier sans cesse à l'immoralité! Quelle saugrenue prétention c'est que de vouloir rendre les écrivains responsables des vices de leur époque ! Comment admettre en effet qu'une oeuvre, livre ou comédie, puisse corrompre si facilement des milliers de personnes, lorsque tant de volumes très moraux et excellents à tous égards, n'ont jamais pu corriger quelqu'un. Si vraiment il suffit de lire certains ouvrages pour oublier tout à coup ce qu'on appelle « les bons principes », avouons qu'alors ces principes ne sont pas bien fermes, pas bien solides, que notre vertu vacille, or, toute vertu qui chancelle est une vertu à bas. D'ailleurs, l'adultère, l'inceste, le viol, les maisons de tolérance et les
courtisanes ont été inventés avant l'imprimerie. Ménélas a vécu avant Homère et Sapho avant M. René Maizeroy. Non, M. Joseph Prud'homme aura beau crier à l'abomination de la désolarion, lever les bras au ciel et pleurer des larmes de crocodile sur le grand nombre de vierges que consomme chaque jour la vie parisienne, il ne me fera pas admettre qu'une œuvre littéraire puisse dépraver un pays.
Pourquoi?
Parce que la littérature ne détermine pas les moeurs, mais qu'elle les reflète : qu'elle n'est pas ici la cause, mais au contraire l'effet, et qu'un peuple a toujours les spectacles qu'il mérite. N'accusons pas M. Alexandre Dumas fils d'avoir mis les courtisanes au pinacle. La Dame aux Camélias ^ cette pièce qui... cette pièce que... cette pièce dont... cette pièce enfin! n'a pas plus consacré les unions libres et les amours d'aventure que le Tartufe n'a détruit l'hypocrisie. Si le culte de la jouissance facile et brutale envahit tous les coeurs, ce n'est pas aux écrivains, auxau teurs dramatiques, ni aux romanciers, ni aux poètes, mais à nous, public, et à nous seuls qu'il faut demander compte de l'invasion.
Dans Schiller, il y a trois hommes : le révolu-
tionnaire des brigands et de la Conjuration de Fiesque; le patriote libéral de Guillaume Tell et de Von Carlos; le moraliste de Wallenstein et de la Fiancée de tMessine. Toutefois, le temps qui modifia les idées du penseur, n'eut que peu d'influence sur les procédés de l'écrivain. A quelque époque de sa carrière que nous le prenions, ne cherchons pas chez lui, comme dans nos grands poètes classiques, des caractères et des passions dont l'analyse, le développement et le conflit sont toute la pièce, nous n'y trouverions que des faits, exposés, dramatisés, commentés à plaisir pour aboutir à cette question : a Est-ce juste? » quele poète nous pose obstinément.
C'est surtout pour nous mettre sous les yeux un point d'interrogation, pour attirer notre attention sur un fait que Schiller a composé la plupart de ses pièces. Celles de M. Alexandre Dumas fils n'ont-elles pas toutes,ou presque toutes, la même cause première? Si, et aucun doute ne peut subsister à cet égard. De toute évidence le but poursuivi des deux parts est identiquement le même : Enseigner les nations!
Avec Schiller, disais-je tout à l'heure, nous sommes loin du théâtre classique. Cela me paraît exact, car dans le théâtre classique nous voyons
généralement des personnages ou tout bons, ou tout mauvais, — ce qui est vrai surtout du héros principal. — C'est une passion qui fait le sujet de la pièce, tragédie ou comédie; c'est autour d'elle que gravitent, comme des satellites, tous les personnages; c'est à elle que tout se rapporte. Le procédé classique est essentiellement synthétique.
Dans Schiller et plus encore chez M. Alexandre Dumas fils, les personnages sont des gens presque comme nous, vivant presque de notre vie, ni tout à fait vertueux, ni tout à fait pervers, chez lesquels le bon et le mauvais s'équilibrent à peu près, mais qui, par une for ce des choses ressemblant beaucoup au Destin du théâtre grec, se trouvent placés dans des circonstances où ils se montrent plus spécialement sous leur beau ou leur vilain côté. Le théâtre classique symbolise les passions; celui de Schiller et de M. Alexandre Dumas fils utilise des faits. Dans le premier, il y a des caractères universels et généraux; dans le second, des situations particulières et spéciales; l'un représente la vie morale, l'autre des accidents de la vie pratique.
Placé dans une situation qui l'embarrasse, l'homme en pèse, s'en démontre à lui-même tous
les avantages et tous les inconvénients. Schiller et M. Alexandre Dumas fils ont mis à la scène cet état de conscience. Ouvrons une quelconque de leurs pièces, nous y verrons les personnages raisonner jusqu'à complet essoufflement sur l'opportunité, sur la légitimité des actes qu'ils ont accomplis ou vont accomplir. Dans ce théâtre, la tirade sert, sauf exception, à exposer la thèse; le dialogue, au contraire, à faire avancer l'action, si bien qu'en réunissant et en lisant toutes les tirades débitées dans une pièce de M. Alexandre Dumas fils, on aurait un véritable plaidoyer, pour ou contre la question débattue. Tous ces morceaux disséminés çà et là, qui paraissent au théâtre autant de petits chefs-d'oeuvre distincts, ne sont en réalité que les diverses parties d'un tout. Ils ont entre eux un lien secret mais intime; ils forment à eux tous le développement et la défense d'une opinion.
Dans Schiller, la tirade est moins défensive qu'offensive. Elle attaque plutôt un abus qu'elle ne soutient une réforme. Elle ressemble plus à un réquisitoire qu'à une apologie. Cela tient d'ailleurs à sa matière même, car ici, elle porte de préférence sur des états de conscience. Si elle se rattache à une doctrine philosophique, c'est seule-
SCHILLER ET M. ALEXANDRE DUMAS FILS 3f
ment à travers des passions. Ce n'est plus Vhomme qui parle, c'est un homme déterminé. Il parle au nom de l'humanité, au nom de la justice, au nom de tout ce qu'on voudra. Il parle comme l'homme type parlerait peut-être, mais ce qu'il dit est en raison directe de son moi. L'inspiration du poète allemand était toute spontanée et devait autant, sinon plus, au cœur qu'à la raison. Il était de premier mouvement dans ses œuvres comme dans sa vie. Son âme ardente et fière s'emportait et bondissait sous l'aiguillon de sa pensée. Son esprit méditait, mais ne délibérait pas. Il suivait l'inspiration et non le raisonnement, quelquefois sa raison, mais le plus souvent son rêve.
M. Alexandre Dumas fils ne rêve pas, il réfléchit. Chez lui, la tirade prend plus directement à parti le fait qui sert de base à la pièce. Elle n'a pas autant d'enthousiasme que chez Schiller, mais elle a une force de pénétration plus grande. Moins brusque, elle est plus spirituelle et plus littéraire; provoquant moins de sensations, elle suscite plus de réflexions; moins vibrante, elle est plus philosophique. En un mot, la tirade dans Schiller est peut-être plus propre à l'effet scénique que dans M. Alexandre Dumas, mais à la lecture, la tirade de M. Alexandre Dumas fils produit une impres-
sion plus durable. Elle fait moins de bruit et plus de besogne.
Ce n'est là qu'un des nombreux côtés par lesquels les deux écrivains sont sinon frères, du moins cousins germains. Voici qui est plus significatif. Tous deux prêchent la tolérance et sont apôtres du pardon.
a A qui la faute? » demande M. Alexandre Dumas fils, ce Quelle est la cause? » interroge Schiller.
Leurs personnages, n'étant jamais absolument parfaits, ont toujours quelque chose à se reprocher; ils sont toujours hommes par quelque côté. C'est sur ce quelque chose à retrancher du passé que le poète assoit son œuvre, et, quand nous allons nous élever contre cette faute et condamner, il évoque soudain devant nos yeux la célèbre parole de Jésus-Christ pardonnant à la femme adultère : ce Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre! »
Nous baissons la tête, mais ce n'est pas assez.
Cette faute que nous voulion s réprouver, quelle en a été la cause initiale? A qui en incombe moralement la responsabilité? A la nature quelquefois, mais le plus souvent à nos moeurs, à nos usages, au manque d'éducation ou à l'éduca-
tion mauvaise, à notre légèreté, à notre égoïsme à tous et à toutes, et Fauteur nous le dît brutalement, heureux et satisfait lorsqu'il nous fait rougir de nous-mêmes en nous apitoyant sur tous ceux que nous nommons nos frères et avec lesquels, en conséquence, nous agissons à peu près comme Caïn à l'égard d'Abel.
Allons au fond des choses, nous verrons que c'est au nom de l'humanité que Schiller fait, dans les brigands, le procès de l'humanité; que c'est au nom de l'humanité qu'il parle, dans éMarie Smart, de clémence et de pardon; que c'est au nom de l'humanité encore qu'il chante, dans Guillaume Tell, la liberté. Schiller est avant tout humanitaire. Aux grands, il demande pour les petits indulgence et protection; aux petits, il demande pour les grands dévouement et soumission.
Comme Schiller, M. Alexandre Dumas fils est essentiellement humanitaire, mais avec cette dif> férence qu'il considère l'humanité dans sa partie et au point de vue social plutôt qu'au point de vue humain, tandis que Schiller l'envisageait dans son ensemble.
Ses pièces, qui sont plus de leur époque que celles de Schiller n'étaient de la leur, qui s'oc-
cupent plus exclusivement des choses d'un temps et d'un pays, y gagnent en clarté, mais y perdent en envergure. Elles sont plus passionnantes pour nous, elles seront moins intéressantes pour nos fils. J'ai entendu reprocher à Schiller de s'être trop tenu dans l'indéterminé, d'avoir trop exclusivement considéré dans l'homme : l'homme, et pas assez le citoyen, le père, le fils, le mari tels qu'ils étaient ou devaient être à telle époque ou à telle autre, ce qui revenait à peu près à lui reprocher de manquer de couleur locale. Le reproche opposé pourrait être fait, plus justement peut-être, à M. Alexandre Dumas fils. Dans l'homme il ne voit que le citoyen d'un pays, et dans ce citoyen il ne voit même qu'un mari, qu'un fils, qu'un père aux prises avec une législation déterminée, mais variable, en vigueur aujourd'hui, en désuétude demain. Si le poète allemand est trop vague, trop de tous les temps, le poète français est trop précis, trop de son heure. Ses théories vieilliront vite, car pour enlever à une de ses pièces toute raison d'être il suffira d'écrire un nouvel article ou d'en biffer un ancien dans nos codes.
Quoi qu'il en soit, il a étudié ardemment la famille, qu'il tient pour la base de toute société. Il Ta étudiée non seulement autour du foyer.
mais même au dehors, demandant des parents pour l'enfant qui naît, car à cet être sans pensée et sans force il faut quelqu'un qui pense et qui agisse pour lui. Le vaisseau qu'on pousse à la mer sans gouvernail peut s'égarer; l'enfant qui se développe au hasard peut mal tourner. Sans conseil, il risque de devenir un scélérat; sans affection, il deviendra à coup sûr un égoïste. A qui la faute alors s'il se révolte et entre en lutte avec ses frères? Au nom de quoi le condamnera-t-on? Au nom des lois? Mais on ne les lui a pas apprises. De la morale? Mais qui la lui a enseignée? De l'humanité? Mais de quel droit lui demanderait-on de faire quelque chose pour elle lorsqu'elle n'a rien fait pour lui?
Voilà en substance une partie — oh I une toute petite partie — de ce que dit M. Alexandre Dumas fils, et vraiment il n'a pas si tort qu'on le prétend. Avant de condamner, il faudrait établir les responsabilités ! Avant de savoir punir, il faudrait savoir pourquoi et au nom de quoi on punit, car à côté de la sévérité il y a la justice, et au-dessus de la justice il y a la clémence. M. Alexandre Dumas £ls le sait ec c'est pour cela qu'il défend Jeannine et Marguerite, Jane de Simerose et Denise. Schiller ne l'ignore pas non
plus et c'est pourquoi il absout Charles Moore, Guillaume Tell et Verrina.
Ni l'un ni l'autre toutefois ne sont d'aveugles partisans de la tolérance quand même. Schiller, si bienveillant pour certaines faiblesses, devient impitoyable, farouche, presque féroce dans certains cas. Et M. Alexandre Dumas fils, ^ui a dit souvent : a Pardonnons », a dit quelquefois : a Punissons » ; si bien qu'après l'avoir accusé d'une indulgence déraisonnable, on l'a accusé d'une sévérité ridicule. On lui a fait un crime de son fameux mot : « Tue-la ! » mais on n'a pas reproché à Schiller de défendre et même de glorifier certains homicides. Combien de fois pourtant a-t-il dit : a Frappe! » soit au nom de la justice, soit au nom de la patrie, soit au nom de la liberté ! Nous blâmons chez l'un ce que nous trouvons très bien chez l'autre. Cela est pénible à constater, mais cela est et on aura beau prêcher, sermonner et philosopher, les hommes ne voudront jamais prendre la peine d'examiner avant de juger, de penser avant de parler, et ils préféreront toujours cheminer à travers la vie avec deux poids falsifiés et deux mesures fausses.
J'avoue ne pas être très partisan de toute théo-
rie susceptible de conduire à se faire justice à sa volonté. Cependant J'applaudis de tout cœur au ce Tue-la! » de M. Alexandre Dumas fils, et j'y applaudis au nom de Thumanité. S'il est très juste et très légitime de se défendre contre le malfaiteur qui vous attaque dans la rue, et s'il est permis de le tuer au besoin, il est bien plus juste et plus légitime encore de se défendre contre l'ennemi qui, installé à votre foyer, vous fait gâcher votre existence, et il doit être bien plus permis encore de le tuer au besoin si les lois de votre pays sont inhabiles à vous protéger contre lui. On n'est jamais blâmable lorsqu'on défend le droit de l'espèce contre le plaisir de l'individu.
Moral ou immoral, sage ou extravagant, raisonnable ou paradoxal. M, Alexandre Dumas fils représente en France une formule théâtrale illustrée en Allemagne par Schiller. Le théâtre à thèses vaut-il mieux que le théâtre classique ou romantique? Ce n'est pas ici le lieu de le discuter, mais ce qu'on peut afllîrmer, c'est que des œuvres qui vous font réfléchir et penser sont des œuvres fortes et peuvent, à l'occasion, être des œuvres utiles; ce qu'on peut aflSrmer, c'est que, comme Schiller, M. Alexandre Dumas fils a travaillé sans
cesse, virilement préoccupé du bonheur et des progrès de Thumanité, et que de tous ses points de ressemblance avec le poète allemand c'est de celui-là qu'il doit être le plus fier.
M. Hippolyte Buffenoir
I E craignez rien, je ne parlerai pas politique. D'abord parce que de toutes les choses auxquelles je ne crois pas, la politique est peut-être celle à laquelle je crois le moins; ensuite parce que l'auteur des Tremiers "Baisers, des (Allures viriles, du Député 'Banquerolle, de Tour la gloire m'intéresse plus que celui de La ^che Tarpéienne, de B^bespierre, de Gamhetta devant la justice du peuple.
Si d'ailleurs les lettres ne sont pas tout dans l'existence de M. Hippolyte Buffenoir, elles y sont du moins presque tout. Il s'est donné à elles d'un amour profond, ardent, enthousiaste, et il
les aime un peu, je crois, comme on aime une maîtresse chérie dont, à certains jours, on peut bien s'éloigner, mais qu'on regrette aussitôt et à laquelle on ne manque jamais de revenir, plus épris et plus tendre à chaque retour. Que sa table de travail a dû voir d'étranges rencontres! Je me figure que maintes fois Baudelaire y a coudoyé Lamartine pendant que Jean- Jacques Rousseau y prêchi-prêchait devant George Sand et qu'Alfred de Musset effarouchait André de Chénier avec ses cris d'âme de passionné génial et ses boutades de dandy spirituel!
M. Hippolyte Buffenoir est en effet un éclectique qui, par un don plus fréquent qu'on ne le pense, mais plus rare qu'on ne le dit, se délecte également à une tirade sonore d'Hugo et à une page profonde de Racine, à l'exotisme idyllique de M. Loti, qui est de l'Académie française, et au modernisme saignant des Concourt, qui n'en sont pas. Ses admirations, ses amours n'ont rien de commun pourtant avec les engouements inconsidérés de la foule* Les réputations consacrées, les gloires bruyantes ne l'aveuglent ni ne l'influencent. Indépendant d'instinct autant que de parti pris, il demeure maître de lui-même en présence de ces jugements tout faits qu'on se passe
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de bouche en bouche dans le monde, sur les hommes et sur les œuvres. Ses sympathies ont leur logique. Ses religions, au rebours de beaucoup d'autres, savent sur quoi elles reposent. Celles-ci et celles-là s'expliquent, soit par des similitudes d'opinion, soit par des affinités de nature.
Qu'il écrive ou qu'il parle, quatre noms entre mille, qui sont comme les quatre points cardinaux de son âme, lui reviennent sans cesse aux lèvres ou sous la plume : oindre de Chénier, (Alfred de éMussetj Jean-Jacques Trousseau, Taliac. Ces quatre grands hommes, plus et mieux pour lui que des maîtres vénérés, sont ses compagnons de toutes les heures, ses amis inséparables, confidents de ses joies, consolateurs de ses peines. II sait par cœur des pages entières, peut-être des chapitres de leurs œuvres qu'il garde toujours à portée de sa main, et cette préférence qui confond dans un même culte quatre génies si différents nous montre, avec l'éclectisme de son goût, la complexité de son ce moi ».
Mondain et laborieux, chevaleresque et positif, sentimental et stoïque, épris de calme dans un siècle agité et d'action dans une vie méditative, M. Hippolyte Buffenoir joint des délicatesses dç raffiné à des ardeurs d'apôtre ou de tribun.
Ce qu'il aime dans André de Chénier, c'est la douceur de Finspirarion, la pureté de la pensée, la sérénité de la forme. A lire ses vers, il goûte un plaisir quelque peu semblable à celui qu'éprouve un voyageur ayant parcouru une longue route poudreuse, sous un soleil brûlant, et qui, épuisé de fatigue, enfiévré par la soif, rencontre tout à coup une source d'eau vive infiniment pure et fi-aîche.
Que Chénier ressuscite l'idéal grec, qu'il module une élégie d'amour, qu'il clame un chant de patriotisme et de liberté, son œuvre dégage toujours le mêmeparfiimd'atticisme, exquis et unique dans nos lettres. D'autres poètes peuvent pasticher les anciens et prendre aux vieux bardes de Vhéroîque Hellas, pour parler comme Leconte de Lisle, qui quelques tournures de phrases et qui quelques idées, Chénier est le seul qui pense et écrive comme aurait pensé et écrit un grand poète du siècle de Périclès. Son inspiration, son style sont attiques d'instinct, naturellement, sans effort. Il a l'âme athénienne. C'est là son originalité et son charme. C'est là ce que M. H. Buffejioir aime en lui.
Le culte qu'il professe pour Chénier ne tient pas tout entier cependant à des délicatesses d'ar*
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riste, à ces subtiles jouissances qu'un poète trouve toujours à lire un autre poète, ciseleur de vers incomparables. Il tient aussi à une communion d'âmes. L'homme y a sa part comme le lettré et si Chénier n'avait pas tressailli de certaines émotions, s'il n'avait pas chanté certains sentiments, s'il n'avait connu certains rêves, certaines aspirations, M. H. BufFenoir l'estimerait peut-être autant, maisj'imagine qu'il l'aimerait moins. Esprits bornés, misérables cœurs que nous sommes, nous ne comprenons les autres que dans leurs ressemblances avec nous et ce que nous chérissons en eux, c'est toujours nous et jamais eux!
Ce n'est donc pas seulement la forme donnée à la pensée qui enthousiasme M. H. BufFenoir, c'est encore quelque chose de plus, la pensée ellemême. Ècoutons-le parler de Chénier, du patriote ardent, épris de justice et de liberté, ou de l'amant aux chimères infiniment tendres, son langage n'est pas celui du froid et méticuleux critique qui argumente sur l'opportunité d'une virgule, sur l'insuffisance d'une rime; c'est celui d'un poète, d un homme passionné lui-même de justice et de liberté, soupirant, lui aussi, au milieu des brutalités de la vie, après des tendresses immatérielles et des extases délicieusement idéales. Il ne rai-
sonne pas, il vibre; il ne prêche point, il chante, de telle sorte que sans le vouloir, qu'il célèbre Chénier ou Rousseau, Musset ou Balzac, c'est toujours un peu de son propre cœur, de son propre cerveau qu'il nous découvre.
Qu'il signe une étude littéraire, ou un roman, ou des poèmes, c'est toujours le même homme qui se montre à nous : citoyen ardent que rien ne peut désintéresser des affaires publiques; rêveur désireux d'un bonheur toujours poursuivi, et peut-être jamais atteint; déiste un tantinet païen, qui idolâtre la nature et qui tomberait volontiers à genoux devant le soleil levant.
a Je me souviens qu'à vingt ans, en Bourgogne, je passais des journées entières à errer à travers les forêts, les vignes, les montagnes. J'allais manger le pain bis et boire le lait savoureux des fermes. Je causais avec les laboureurs qui m'expliquaient les travaux des champs, et du haut des rochers je me plaisais à contempler la plaine, les bourgs, les hameaux, les villages. Mon compagnon de route était le recueil des poésies de Chénier, et je déclamais ses vers en face de l'immortelle nature. Maintes fois, aujourd'hui, à l'heure où le jour s'en va, dans l'obscurité délicieuse du soir, avant la lampe allumée, il m'arrive
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de retourner la tête vers les temps disparus, et de me revoir tel que j'étais alors, et je m'attendris sur moi-même comme sur un frère qui n'est plus, et il me semble que le meilleur de ma vie est resté là-bas, dans ma vallée natale, à l'ombre de mon clocher, au milieu des sentiers perdus des bois et des collines! »
Je gage que sur cent personnes auxquelles on lirait ces lignes, en taisant le nom de l'auteur naturellement et en sautant ce mot qui date : Chénier, il ne s'en trouverait pas une qui hésitât à les attribuer à Jean-Jacques Rousseau. C'est bien là, en effet, son inspiration à la fois triste et voluptueuse; sa manière de sentir et de concevoir, vague et cependant précise; son style chaud et coloré, mais un peu sonore et cérémonieux.
On prétend qu'à la longue on finit par ressembler aux gens avec lesquels on vit. Physiquement, l'assertion n'est peut-être pas très exacte et on ne voit pas trop comment un nez camard pourrait s'y prendre pour devenir aquilin, mais, intellectuellement, elle est d'une justesse absolue et facile à comprendre d'ailleurs, puisque nos auteurs préférés sont toujours ceux en qui nous retrouvons quelque chose de nous. A force de lire
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et de relire V Emile et la U^puyelle Héloîse, M. H. Buffenoir est devenu pour ainsi dire un neveu littéraire, presque un fils de Rousseau.
Ouvrons ses livres. Ils sont tous imprégnés, sans en excepter un, de ce socialisme spéculatif et mystique auquel nous devons les Confessions, Emile, Julie, tous les écrits de Jean-Jacques et presque tous ceux de George Sand. C'est le même zèle pour la vertu, le même amour du genre humain, bref la même philanthropie, très louable d'intention sans doute, mais un peu conventionnelle et nébuleuse. Ils sont tous remplis de cette religiosité plus sentimentale que rationnelle, plus instinctive que raisonnée, qui, mise à la mode par Rousseau, puis adoptée par les sanglants bavards de la Convention nationale, fit intercaler dans la Révolution, comme un acte de vaudeville dans une tragédie, les fêtes de l'Être suprême. M. H.Butfenoirne déteste pas les mots abstraits, les idées indéfinies. Il est poète et il l'est toujours. Sa sensibilité entre pour quelque chose dans sa pensée. Son imagination ne laisse jamais sa raison cheminer seule. Quelque sujet qu'il traite, il célèbre les mœurs simples, les joies de l'affection, Isi beata mediocritas, la poésie de la nature, tout un rêve d'humanitaire, et, phénomène assez curieux.
M. HIPPOLYTE BUFFENOIR fl
non seulement il célèbre avec la même foi ce que son maître chéri a célébré, mais il le célèbre de la même façon, avec le même style, en phrases mouvementées, périodiques, semées de points d'exclamation, riches en adjectifs, débordantes d'enthousiasme, de lyrisme, et qui me semblent bien plutôt d'un apôtre que d'un philosophe. Idées, sensations, sentiments, tout fait donc de M. H. BufFenoir un descendant de Rousseau et cela suffirait à expliquer l'admiration, l'amour qu'il lui a voués. Il est très naturel d'aimer ses parents, de les trouver beaux, bien faits, supérieurs aux autres, surtout lorsqu'on leur ressemble.
Toute question de parenté littéraire mise de côté, Jean-Jacques serait encore cher à M. H. Buffenoir. N'aurait-il pas toujours à ses yeux pour le protéger, pour compenser ce qu'il y a de déplaisant dans le souvenir un peu trop populacier de Thérèse, les gracieuses figures de M°^® de Warens, de M°^«d*Epinay, de M°^« d'Houdetot? Ne garderait-il pas toujours, en dépit de ses sabots, l'irrésistible et immortel prestige d'avoir vécu dans un siècle de talons rouges et de fines mouches, d'avoir été applaudi par des mains de marquises et de duchesses?
Le monde, les salons, les lustres, les giran^-
f2 A TRAVERS LA VIE
doles, tout le clinquant de notre civilisation, tout le puéril de nos existences, le frou-frou de la vie mondaine, les décors où s'aflfadissent nos cœurs d'hommes, tout cela enchante M. H. Buffenoir. Au rebours de Rousseau qui abhorrait la société, lui, il l'adore. Elle lui parait créée pour la plus grande gloire des artistes; propre à comprendre — elle qui n'en a aucune — toutes leurs délicatesses; desdnée à réaliser tous leurs désirs, à repaître toutes leurs ambitions.
a La société des vraies femmes du monde, — s'écrie-t-il dans la curieuse préface de Tour la Gloire, — est un délice. Elles ont un tact exquis et elles savent causer ; leur élégance est une poésie. »
Puis, détaillant les éléments de son plaisir, il poursuit :
a La lumière des lustres, les fleurs disposées avec art, les rideaux de dentelle, les étoffes de prix mêlées à l'ameublement qui brille, les candélabres, les Vénus, les portraits, le reflet des glaces, le chant, la danse, les robes décolletées, les petits pieds chaussés de satin blanc, les écharpes de soie, les bracelets d'or, les bijoux des gorges, les roses, parures des seins, les sourires, les petits mouchoirs brodés, le va-et-vient savant des éventails, les yeux qui s'animent, le
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contentement qui s'affirme, la grâce d'un cou nu, les boucles de cheveux blonds ou noirs, les propos enjoués, la douceur mêlée à la beauté, la coquetterie même, toute la femme en un mot, tout son cadre de luxe moderne... forment un ensemble harmonieux qui trouble délicieusement le cœur d'un jeune homme fait pour les étreintes vigoureuses, les enthousiasmes attendris, les nobles ardeurs, les insomnies de la joie, les élégances de la forme, la suprême intelligence de la nature. »
A un homme à ce point épris de mondanité, Alfred de Musset devait plaire par son dandysme, par cette suprême distinction, par cette nuance supérieurement aristocratique qui le faisait grand seigneur jusqu'au bout des ongles et qui ne l'abandonnait jamais, pas plus à sa table de travail qu'au boulevard de Gand. Un gentleman, voilà bien en effet ce qu'il fiit. Rappelons-nous ses goûts de luxe, de vie large; rappelons-nous ses relations, pour la plupart beaucoup plus mondaines que littéraires; rappelons-nous surtout les vers dans lesquels, sous le masque de Rolla, il semble avoir tracé son propre portrait :
Celait un noble cœur, naïfcamtne Venfance, Bon comme la pitié, grand comme l'espérance.
f4 A TRAVERS LA VIE
Il ne voulut jamais croire à sa pauvreté; L'armure qu'il portait n'allait pas à sa taille; Elle était bonne au plus pour un jour de bataille. Et ce jour^là fut court comme une nuit d'été.
Oui, c'est bien là ce qu'il fut, le malheureux et sublime poète dont tout le mal était peut-être — qui sait? — d'être « venu trop tard dans un monde trop vieux », et qui, ne voulant pas se résoudre à vivre pour rien, d'une vie automatique, préféra, superbe de désinvolture et de dédain, se laisser mourir de ce qu'il croyait quelque chose, de son rêve !
Est-ce là tout ce que M. Hippolyte Buffenoir admire et aime dans Musset? Non, car chez lui le coureur de salons se double d'un remueur d'idées et d'un vibrant poète. %//tf, La Coupe et les lèvres, La Confession d'un enfant du siècle j Les V^its l'attirent au moins autant que ïT^amouna, que zMardoche, que q4 quoi rêvent les jeunes filles, que ces sonnets et ces chansons, et ces mille petits riens, rondeaux, impromptus, stances, billets doux, sourires éphémères, larmes fugitives, monnaie royale avec laquelle l'homme de génie payait ses dettes d'homme du monde. Les éclairs qui illuminent l'œuvre de Musset le transportent; les sanglots qui y gémissent font tressaillir toutes
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les fibres douloureuses de son âme. « C'est le poète — a-t-il dit en une heure de demi-confidences — dont les livres sont au chevet des âmes blessées, des âmes délicates, qui n'ont point trouvé dans la société les bonheurs rêvés et les ivresses attendues. On lit ses vers au mileu du silence de la nuit, dans les veilles que nécessite le besoin de penser et que prolongent les ambitions du cerveau et les énigmes du cœur. » Et chaque fois que l'occasion se présentera d'affirmer ses sentiments, M. H. Buffenoir prendra la parole, même à la table de Victor Hugo, — ce vilain jaloux ! — pour saluer dans Musset un maître, un aïeul, un fi-ère aîné, un de ces amis inconnus que le temps et l'espace séparent de nous, et qui sont nos amis tout de même!
Le quatrième des dieux que vénère M. Hippoly te Buffenoir s'appelle Balzac. Dans le culte qu'il professe pour celui-là entre un peu de l'amour qu'il a pour les autres. Au fond, Balzac est un vibrant, lui aussi, et maintes pages de ses romans tremblent d'une émotion profonde, car il a souffert, le pauvre grand homme! Il a connu toutes les angoisses de la lutte acharnée contre les gens, contre les idées, contre les mots! Il a eu ses jours sans soleil! Il a eu ses hivers sans feu, ses dîners
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sans pain, ses nuits sans baisers! Mais une farouche volonté le soutenait et il a couché sur le papier tout son cœur et toute sa pensée! Balzac est immense. Il a touché à toutes les questions politiques, sociales, philosophiques, religieuses qui nous préoccupent encore et auxquelles nous cherchons une solution que nos fils chercheront après nous et qu'ils ne trouveront probablement pas, eux non plus. Il a étudié toutes les bizarreries de notre être; il a sondé notre cœur, ce sable mouvant; interrogé la femme, ce caméléon; fouillé dans toutes nos plaies, dans tous nos ulcères, dans toutes nos blessures, et son œuvre est triste comme un vaste répertoire de la souffrance humaine.
Balzac est un écrivain, un penseur, un homme, et M. H. Buffenoir a voué à sa mémoire une triple vénération. S'il faut tout dire d'ailleurs, Balzac a aimé ce monde, ce milieu chatoyant et doré que M. H. Buffenoir affectionne tant, et il y a pris quelques-unes de ses figures les plus attachantes et les plus vigoureusement conçues : jyjmesd>Espard, de Maufrigneuse, de Langeais, de Nucingen, de Beauséant, de Restaud et tant d'autres, MM. de Rubempré, de Rastignac, de Trailles, d' Arthès, de Marsay. Or, quand on a les
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mêmes goûts, on est tout prêt à et tout près de s'aimer.
Enfin, Balzac fut un acharné travailleur et ce n'est pas là peut-être ce qui le rend le moins cher à M. H. Buffenoir, ce boulevardier cachant sous ses grâces de mondain des énergies et un savoir de bénédictin.
ce Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es, » déclare un vieux proverbe. S'il ne ment pas (ce qui arrive quelquefois aux proverbes tout comme aux hommes), on doit, après avoir parcouru ces lignes, connaître M. H. Buffenoir. Il ne faut pas oublier cependant qu'avec Chénier, Musset, Balzac et Rousseau, il admire et aime nombre d'autres auteurs; que par exemple le rude bon sens de Molière lui agrée infiniment sans l'empêcher de goûter la virtuosité de Théodore de Banville et que la trompette de Victor Hugo ne le gêne en rien pour écouter et entendre le violon qui pleure si mélodieusement sous les doigts de M. Sully Prudhomme.
L'éclectisme est et reste en effet sa caractéristique. Tout ce qui compte dans les arts et dans les lettres, peintres, musiciens, sculpteurs, philosophes, poètes, romanciers, historiens, orateurs, a de plein droit son attention, son respect.
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ses sympathies, même quand il s'agit de gens n'ayant ni ses convictions, ni ses espérances. Il a la passion de la littérature, l'admiration intransigeante et absolue de la pensée humaine, d'où qu'elle vienne et sous toutes lés formes, et cela suffit à faire de lui une des personnalités les plus sympathiques et aussi — hélas! — les plus originales de ce temps.
Auguste Vacquerie
) I Auguste Vacquerie avait eu l'esprit de décéder il y a vingt-cinq ou trente ans, son corbillard aurait disparu sous les couronnes de lauriers et de myrtes; les journaux auraient chanté ses louanges à qui mieux mieux; le monde littéraire tout entier aurait pris le deuil — sérieusement et non officiellement, par conviction et non par convenance. On l'aurait proclamé, en vers et en prose, grand poète, grand critique, grand auteur dramatique, grand historien, grand politique et le reste.
Il vient de mourir et nous n'avons rien entendu de pareil parce que, littérairement parlant, il a
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eu la maladresse de vivre trop longtemps. Oui, il a eu la mauvaise chance et, peut-être aussi, qui sait? la secrète douleur de survivre à ses compagnons d'armes, à ceux qui avaient combattu sous le même et pour le même drapeau que lui. Quand la mort l'a pris, il était le dernier représentant des Romantiques, peut-être même tout ce qui restait encore de vivant de l'École romantique. Il devait se sentir singulièrement dépaysé au milieu des écrivains contemporains, car la littérature du dernier quart de ce siècle était vraisemblablement lettre close à ses yeux.
Il avait pris part aux plus furieuses batailles livrées par le Romantisme. Il avait vu triompher des formules d'art chères à son cœur. Puis le vent du succès avait tourné. D'autres écrivains étaient venus qui avaient pris, eux aussi, pour règle de conduite le fameux mot : a Ote-toi de là que je m'y mette ». La foule avait ri — la foule inconstante comme la femme et trompeuse comme la mer — de voir les assaillants et les vainqueurs d'hier assaillis et vaincus à leur tour. Auguste Vacquerie avait entendu traiter de vieilles ferrailles et d'oripeaux les armures moyenâgeuses et les manteaux espagnols qui lui avaient paru le nec plus ultra de la littérature drama-
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tique; il avait vu évoluer les lettres françaises tout entières, — la poésie, le théâtre, le roman, rhistoire, la critique, etc.. (et de quelle évolution, grand Dieu!); il avait vu renaître de leurs cendres et sortir de leurs tombeaux ceux que lui et ses amis avaient condamnés à mort et exécutés au nom des formules nouvelles, — Racine, par exemple; grandir et triompher à leur tour ceux qu'ils avaient eu la prétention de condamner aux rôles de comparses — comme Musset et Balzac; il avait vu dégringoler des piédestaux où il avait lui-même, et plus que quiconque, contribué à les hisser, les dieux de la veille devenus les magots du lendemain ; il avait vu bien des choses encore et j'imagine que d'avoir vu passer tant d'hommes et se ternir tant de gloires, il avait gardé par devers lui une secrète mélancolie. Il survivait à ceux de sa famille, ce qui est une douleur; il survivait à sa foi, ce qui en est une autre et il survivait à son œuvre, ce qui en est encore une autre et, pour un écrivain, la pire de toutes. Religieusement il restait fidèle à son drapeau en dépit de tout, et c'est cette fidélité qui lui donnait parmi les hommes de lettres contemporains, l'air d'un inconnu, de quelqu'un d'un autre âge. Pour moi, jamais en ces dernières
années, je n'ai pu voir Auguste Vacquerie, sans songer tout bas à ces revenants qu'on rencontre dans les drames romantiques et qui se promènent le front fatal et l'œil morne au milieu des autres personnages qui se raillent d'eux en se demandant réciproquement : « Qui est-ce? »
Son grand malheur, ce fut d'avoir rencontré, lorsqu'il était jeune encore, à l'âge où l'on subit les influences ambiantes, le rhéteur le mieux doué pour éblouir la jeunesse que la terre ait jamais connu. « Auguste Vacquerie fut à la fois le singe et le porte-cotons de Victor Hugo,» me disait un jour un homme qui ne l'aimait pas à coup sûr, mais qui, en dépit de son peu de sympathie pour l'auteur de Tragaldabas, ne manquait pas de bon sens. Pour être sévère et présenté avec une malveillance évidente et systématique, son appréciation au fond ne manquait pas de justesse. Auguste Vacquerie, la première fois qu'il vit Victor Hugo, resta bouche bée d'admiration. Un dieu malin le pétrifia dans cette attitude fâcheuse et il la conserva pendant toute son existence.
Pour plaire au maître, il lui emprunta sa manière de penser et ses façons d'écrire; il adopta ses théories, ses doctrines, ses ficelles, ses partis
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pris ; il partagea ses admirations ; û é^usa ses aveuglements et ses haines. Il tomba à bns raccourcis sur tous ceux, petits ou grands, qai^ comme Emile Augier par exemple, ne tenaient pas pour saint et sacré le nouvel évangile ; il cogna à poings fermés sur Musset; il fit même mieux : il passa au crible de ses sarcasmes le divin Racine. Ébloui une fois par Victor Hugo, il ne vît et ne voulut plus voir que lui, et il perdit tout ce qui lui restait de jours à graviter autour du maître. Ce fut là le grand malheur d'Auguste Vacquerie, et si la constance de son admiration pour Hugo peut servir d'excuse à ce que son attitude pour d'autres écrivains eut d'injuste, de ridicule ou d'odieux, elle ne peut pas empêcher une fleur de r^et de s'ouvrir dans le cœur de tous ceux qui ont étudié son œuvre et qui savent quel écrivain il eût été s'il avait pu, ou su, ou voulu être lui. Hugo lui a porté malheur, comme à beaucoup d'autres d'ailleurs, et le malheur est plus grand qu'il ne semble, car Hugo c'est le Romantisme et le Romantisme ne fut qu'un accident dans nos lettres.
Lorsqu'on suit d'un peu près les évolutions de l'esprit français à travers les siècles, on s'aperçoit très nettement que les Romantiques ne fu-
renc pas plus dans la tradition de cet esprit que les Décadents et les Symbolistes n'y sont au> jourd'hui. En effet, la littérature française n'est point faite de pièces et de morceaux; elle ressemble à une grande famille et non à une réunion hétérogène d'individus quelconques groupés par le hasard. Eh bien! les Romantiques eurent très peu de sang français dans les veines. Ils y eurent du sang anglais, du sang allemand, du sang espagnol, du sang de tous les pays, et ils s'en vantèrent. Oui, ils se félicitèrent, ces aveugles et ces imprévoyants, d'avoir rompu avec les traditions de notre race; d'avoir fabriqué, inventé leur littérature et de ne point avoir de pères légitimes. Ils eurent tort, car l'esprit français ne leur accorda point de fils, à ces orgueilleux qui se flattaient de ne pas avoir de pères; il leur permit à peine d'avoir des neveux, et encore s'arrangeat-il de façon à ce que ces neveux soient bâtards et métis. Ce fut sa vengeance, et cette vengeance est terrible, car en moins d'un demi-siècle, à une heure où ses derniers représentants viennent à peine de disparaître, l'École romantique n'exerce plus sur la pensée française qu'une influence très vague et très lointaine. Elle est morte, et si les œuvres qui l'ont illustrée lui survivent, elles sont
Digitizèd b
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impuissantes à lui conserver la suprématie qu'elle croyait s'être à tout jamais assurée.
Les jeunes gens d'aujourd'hui lisent encore Victor Hugo, mais s'ils le lisent ils ne s'inspirent plus de lui. Ils ne le prennent plus pour modèle, ni pour maître. Us l'admirent, soit; mais ils ne l'adorent point et bon nombre d'entre eux ne se piquent même pas à son égard d'un respect à toute épreuve. Si les jeunes gens se détournent, les uns tout à fait, les autres aux trois quarts, du chef, à plus forte raison se détournent-ils de ses lieutenants, de ceux qui ne firent guère que lui emboîter le pas et obéir à ses mots d'ordre. En dépit des articles de journaux que l'on a, par convenance, accordés à l'écrivain et à l'homme, la mort d'Auguste Vacquerie n'a provoqué qu'une émotion très relative! Les jeunes gens n'ont pas senti disparaître en lui un père ou un frère aîné, un maître ou un ami, et plus d'un peut-être, sans être pour cela bien ignorant, s'est dit en apprenant son décès : a Tiens, il vivait donc encore! » Tout vivant qu'il paraissait, Auguste Vacquerie en effet était mort depuis longtemps. Il n'exerçait plus aucune action sur la marche des esprits, et les très rares amateurs de littérature qui, depuis nombre d'années déjà, feuilletaient encore ses
livres à théories, par curiosité plus que par sympathie, ne se gênaient guère pour rire de Toutrecuidance de ses jugements, de l'extravagance de ses opinions, pour se moquer de la pompe et des allures prophétiques de son style sonore, mais souvent vide.
En art, c'est toujours une sotrise de se mettre à la remorque de quelqu'un, et le rôle de satellite est aussi dangereux qu'ingrat. De plus, il est extrêmement imprudent de se rapetisser l'intelligence, de s'inféoder à une école et de se figurer qu'il suffit d'être l'homme d'une heure pour être un homme de tous les temps.
Auguste Vacquerie manqua d'originalité. Il fut le reflet d'Hugo, il ne fiit pas une lumière; et il manqua d'éclectisme, car il n'a jamais, en littérature, compris que Victor Hugo, qui passe cependant pour ne pas s'être toujourscompris lui-même. Sa devise était ce vers de Molière, qui pourrait servir de profession de foi à tous les sectaires :
Nul n'aura de V esprit, hors nous et nos amis.
Il a cru avec des drames et des volumes imposer à la pensée humaine des idées extravagantes et saugrenues, écloses dans sa cervelle ou dans la cervelle de ses voisins. Il a eu cette illusion, belle
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jusqu'à la bêtise, de croire que lui et ses acolytes avaient trouvé et dit le dernier mot de Fart, qu'ils en avaient fixé les formules définitives. La littérature et l'art ont marché, ont évolué en dépit d'Auguste Vacquerie et des autres. Et lui, qui vieillissait, il s'est peu à peu trouvé seul de son espèce dans la société contemporaine. Cramponné à des idées surannées, emprisonné dans des moules démodés, condamné par la force des choses à l'apostasie ou au rabâchage, il ne savait plus que dire, car il sentait qu'il ne serait ni compris, ni écouté. Il ne comptait plus parmi les hommes d'aujourd'hui; tout au plus comptait-il parmi ceux d'hier et c'est pourquoi sa tombe, en se fermant, a fait infiniment moins de bruit que les verres choqués quelques jours plus tard au banquet Concourt.
Sur Marivaux
j u o I QU E plus de cent années aient passé sur son œuvre, Marivaux nous attire et nous séduit aujourd'hui comme il a jadis attiré et séduit nos pères et nos grands-pères. L'une après l'autre, toutes les générations qui naissent vont à lui. Les critiques l'analysent sans cesse; les biographes l'étudient sans relâche; les délicats le fréquentent avec assiduité ; les gens du monde disent couramment : ce Molière et Marivaux », quelquefois même — avec cette témérité de jugement qui les caractérise : ce Marivaux et Molière ». Le pubUc, qui ignore Boursault et ne connaît que vaguement Regnard, qui ne s'oc-
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cupe pas plus de Destouches que de Sedaine et ne fréquente guère Beaumarchais, accorde ses sympathies et son attention à Marivaux. Il reste à la mode, jeune et vivant en dépit du temps, et si ses œuvres ne sont pas dans toutes les mémoires, son nom est du moins sur toutes les lèvres. Cette constance du goûtest étrange chez un peuple essentiellement volage. Elle n'est peut-être pas inexplicable. Les bourgeois parlent de Marivaux parce qu'il est avéré que les lettrés le lisent. Us affectent de le goûter parce que Marivaux ayant une réputation de finesse bien établie et universellement reconnue, avouer qu'on ne le lit point serait en quelque sorte s'accuser soi-même de grossièreté.
Au fond, en dépit de l'apparence, je crains fort que l'auteur du Legs, des Sincères et de la Surprise de l'amour ne soit ni plus ni mieux connu que celui du Légataire universel ou que celui du Thilosophe sans le savoir. On le déclare charmant, c'est vrai; mais on le déclare charmant de confiance, sur la foi d'on dit qu'on ne prend pas Ja peine de vérifier.
Il n'est rien de curieux comme d'assister à la représentation d'une quelconque de ses pièces, le Jeu de V amour et du hasard mis hors de cause