‹ A travers la vie (notes de littérature)Chapitre 5 sur 22 · SUR MARIVAUX 7I · texte numérisé non relu

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cependant. Avant le lever du rideau, ce n'est, de l'orchestre au paradis, qu'extases et que pâmoisons. Tous nos élégants et toutes nos élégantes tressaillent d'aise. Ils se promettent des voluptés déticates et idéales ; ils s'attendent à quelque chose de ravissant et d'exquis, à quelque chose qui va leur chatouiller délicieusement le cœur et l'esprit. La représentation commence. Au fur et à mesure que les scènet se succèdent, le désenchantement se montre et croit sur tous les visages ; les éventails s'agitent, les yeux s'appesantissent, des bâillements se dissimulent) des conversations s'engagent à mi-voix. J'ai constaté le fait plusieurs fois, et j'ai avidement cherché à me l'expliquer. D'où vient qu'il y a deux Marivaux, ou, si on le préfère, d'où vient que Marivaux, qui nous charme lorsque nous le lisons au coin du feu, nous ennuie lorsque nous l'écoutons au théâtre?

Chez soi, les pieds sur les chenets, dans l'intimité recueillie des meubles amis, dans le silence et la solitude, lorsqu'on prend Marivaux, on est bientôt étonné de trouver de la sagacité et de la profondeur dans ce superficiel. On ne songeait qu'à se distraire, qu'à s'amuser, et voilà que le livre à qui on demandait un remède contre le temps, un moyen de tromper son désœuvré-

ment, nous apporte non seulement une distraction agréable, mais des enseignements sérieux. Il ne cajole pas seulement notre pensée, il la fait réfléchir et travailler. Il Ten traîne, presque malgré elle, dans des r^ons où elle ne songeait pas à aller, et cela n'est pas pour déplaire, car le public, comme les enfants, aime fort à s'instruire en s'amusant ou inversement. Les pièces de Marivaux sont toutes semées de mots délicats, ingénieux, charmants, profonds. Elles en ont de toutes les espèces : des brillants, des tendres, des philosophiques, des souriants, des tristes, des désespérés, et j'en sais qui ne feraient pas mauvaise figure dans les éMaximes ou les Caractères, celle-ci par exemple : a Dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez », ou cette autre : « Tant pis et tant mieux font aller le monde », ou cette autre encore qui ne manque pas d'audace si nous nous reportons au temps où elle fut formulée : ce D'un sang noble? Queu gniable d'invention d'avoir fait comme ça du sang de deux façons, pendant qu'il vient du même ruisseau ».

Ces axiomes, ces aphorismes où la pensée est frappée comme sur une médaille, abondent réellement dans Marivaux. Il n'est pas une de ses pièces, pas une page de ses œuvres qui n'en soit

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riche, si bien que chez ce petit-maître, chez cet écrivain qui semble ne voir et ne comprendre tout et cous qu'en souriant et à fleur de peau, à qui du moins on a fait cette réputation, le lecteur ne tarde guère à reconnaître un observateur très perspicace du cœur humain qu'il a analysé dans ses fluctuations les plus imprévues et ses coquetteries les plus mystérieuses; un penseur, un esprit réfléchi, philosophique, voyant les choses de haut et qui de ses observations particulières, individuelles, a su tirer des conclusions générales et collectives; un écrivain très savant, très fin, — un peu trop fin parfois, — dont le tour de pensée et le style sont si spéciaux qu'on a dû, faute d'en avoir un qui leur convienne, inventer le mot de éMarivaudage pour désigner les papillonnages auxquels ils se complaisent. Chez lui, homme raffiné jusqu'à la préciosité, les mots plus que chez personne ont une valeur relative à côté de leur valeur absolue. Pour noter les mille nuances où sa pensée compliquée et capricieuse se prélasse, les mille évolutions où elle se joue, il lui faut des habiletés de langage infinies. Ses virgules sont souvent grosses d'intentions, ses points remplis de réticences.

Le penseur qui se délecte à aller jusqu'au « fin du fin », qui s'applique à couper des cheveux en

quatre oblige, par coquetterie souvent, le styliste à exprimer ce a fin du fin ]» plus finement encore qu'il ne le sent. A l'ordinaire, Marivaux ne dit pas nettement sa pensée, d'un coup, en gros, comme Molière; il la détaille, la découvre peu à peu, la donne, la reprend, l'atténue, la complète, la corrige, la colore ou l'estompe, se livre enfin à un travail considérable pour nous la montrer dans ses mille délicatesses, pour la faire miroiter devant nos yeux sous ses mille faces. Une nous l'enfonce pas dans le crâne à coups de grandes phrases brutales, claires et précises; ill'y faufile pas à pas et prend à jouer avec les mots, souvent même sur les mots, un plaisir extrême.

Cela ne l'a pas empêché de signer des pages lumineuses et de formuler des aphorismes profonds. Il a de la force et il en a même dans ses grâces les plus mièvres. On sent des muscles sous sa chair dodue, potelée, et on voit, en dépit du fard dont il se maquille, un sang rouge et chaud courir sous sa peau blanche et rose. Lui qui fut avant tout l'homme des demi-teintes, il a brossé nombre de portraits qui ne manquent ni de dessin, ni de couleur.

Il n'a mis en scène dans ses comédies que quelques types de personnages tout faits et qui sou*

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vent empestent la convjention, mais son adresse a su mettre dans la bouche de ces personnages, au milieu de leurs bavardages, des phrases bien frappées et de petits morceaux qui, détachés et réunis, forment une admirable galerie de portraits. Oui, Marivaux, qu'un hasard a fait naître en 1688, l'année même où furent publiés les Caractères, n'a pas eu seulement le don d'analyser, mais aussi celui de synthétiser; ses portraits à la plume ne le cèdent guère à ceux de La Bruyère et il y a dans les Sincères telle page qui n'est pas de beaucoup inférieure à la célèbre scène du Misanthrope. Il excelle à peindre des médaillons et il sait choisir ses modèles, si bien qu'en quelques coups de pinceau il évoque toute une iàmiUe d'individus, de même qu'il excelle à semer dans le dialc^e souvent un peu recherché de ses personnages, des aperçus larges sur le cœur humain et des pensées fortes.

Dans son théâtre, il est encore l'écrivain du Cabinet d'un Thilosophe et du Spectateur français j le collaborateur du éMercure, et ce qu'à mon sens on n'a point fait assez remarquer, c'est que cet amuseur, ce badin, cet écrivain à l'encre parfumée est au fond un penseur très noir, très peu indulgent dans ses appréciations de la nature

humaine et presque aussi misanthrope et pessimiste que La Rochefoucauld. Est-ce un optimiste et un joyeux, l'honmie qui a écrit cette ligne : c II faut avoir bien du jugement pour sentir que nous n'en avons point »? Est-ce un indulgent celui qui fait dire à une de ses héroïnes : « Nous autres femmes, pour faire les folles avons-nous besoin d'étudier notre rôle » ? Est-ce un admirateur des habitudes et des préjugés sociaux, celui qui a dit : <K Quand on a de la raison, toutes les conventions sont faites; » et encore : «Tous les jours on voit des nains qui ont six pieds de haut; » et encore : « Il y a des mots dont on épouvante les esprits faibles, qu'on a mis en crédit faute de réflexion et qui ne sont pourtant rien; » et enfin : « Ce n'est pas grand'chose que d'être honoré, puisque cela ne signifie pas qu'on soit honorable » ? Et cette ligne si peu naïve, si désenchantée : « Quand un homme est si joyeux, c'est tant mieux pour lui, mais c'est toujours tant pis pour quelqu'un, » ne rappelle-t-elle pas une des paroles les plus désolées des éMaximes ?

Lorsqu'on lit Marivaux, chez soi, à tête reposée, tout ce qu'il a de finesse, de souplesse et de perspicacité dans l'esprit apparaît. Il parle à notre cervelle et à notre cœur, et il leur parle un

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