SUR MARIVAUX
langage dans lequel il y a autre chose que des mots. Ses qualités masquent ses défauts. On trouve que ses pièces sont pleines de bonnes choses, de choses excellentes, et on comprend la vogue dont son nom jouit depuis deux siècles, et on porte aux nues, on place très haut dans son estime Marivaux le charmant, Marivaux le charmeur, Marivaux le penseur robuste et le styliste merveilleux.
Au théâtre, l'effet contraire se produit. Les qualités disparaissent, les défauts se montrent. La langue raffinée, subtile et complexe qui nous enchantait, devient presque incompréhensible. Elle frise le galimatias. Elle paraît incolore, inanimée, sans muscles et sans nerfs, flasque. Autour de vous des hommes s'agitent, des femmes remuent leurs tabourets, jouent de Téventail et de la langue; dans ce brouhaha, des répliques vous manquent, des phrases entières vous échappent. Vous reconnaissez à grand'peine celles qui parviennent à vos oreilles. Dans la vaste salle, elles se perdent. Elles ne sonnent pas assez clair et net. Les plus jolis mots, les plus fins, passent inaperçus. Les portraits les mieux réussis se ternissent. Toutes les gentillesses de la pensée et du style, si séduisantes sous la lampe, deviennent du
bavardage stérile et oiseux. On attend toujours quelque chose qui ne vient pas : moins de paroles et plus de faits. Ce qu'il y a de bon et d'original dans Marivaux disparait, noyé dans ce qu'il y a de mauvais et de banal. Comme il n'a que quatre ou cinq patrons sur lesquels il taille toutes ses pièces; comme il n'a jamais pour remplir ces |Hèces, qu'elles soient en un, trois ou cinq actes, qu'une trame légère dont le dénoûment est vite deviné, le spectateur s'ennuie et s'irrite tout bas. Au lieu d'aller droit à son but, Marivaux fait tout pour n'y atteindre que le plus tard possible. Il brode de jolis hors-d'œuvre; il allonge ses dialogues; il entasse des incidents sans importance sur des incidents sans intérêt; tout lui est bon pour reculer le moment de poser la plume. Le chemin qu'il affectionne, c'est le chemin des écoliers et, non content de prendre le chemin le plus long, il flâne encore pendant la route. Il ne sait pas mettre en acrion ; ses personnages causent, mais n'agissent point. Au lieu de les faire vivre devant nous, de les faire marcher, de les faire parler, il nous dit : Voici comment ils vivent, comment ils parlent, comment ils marchent. Il nous raconte ce que Molière nous eût montré, et toutes les jolies choses qu'il débite, pour