‹ A travers la vie (notes de littérature)Chapitre 8 sur 22 · SUR BARBEY D AUREVILLY · texte numérisé non relu

SUR BARBEY D AUREVILLY

tique contemporaine ont dit de lui. Ceux-ci le louent ; ceux-là le dénigrent. Les uns l'adorent, les autres Fexècrent. Il n'en est pas deux qui soient de la même opinion, mais aucun, et il n'est pas oiseux de le constater, n'est indifférent. Il est vraisemblable que nos descendants seront aussi partagés que nous le sommes, et que Barbey continuera d'avoir des admirateurs enthousiastes et des adversaires acharnés. Ce qui est certain, c'est qu'on n'est pas près de ne plus s'intéresser à cet homme étrange, d'une personnalité si tranchée; à cet écrivain singulier et d'une originalité si captivante, que M. Paul Bourget nous a montré un jour comme un héros de Walter Scott et que M. Emile Zola — qui n'a pas été toujours tendre pour lui — a peutêtre mesuré à sa vraie mesure, le jour où il a formulé ce jugement que Barbey d'Aurevilly resterait, non comme une autorité, mais comme une curiosité.

Henri de Lapommeraye

\e 2^ décembre 1891 mourait à Paris, à Tâgedecinquante-deuxans, un homme universellement connu et aimé de ses concitoyens : Henri de Lapommeraye.

Un mois plus tard, — le 3 1 janvier 1892, — les membres de Vodssociadon Tolytechnique, réunis en assemblée générale, votaient, dans un bel élan d'enthousiasme, l'érection d'un monument à la mémoire de leur président défunt.

Voici des années que ces choses se sont passées, et la souscription ouverte n'est pas close, et l'argent nécessaire n'est pas réuni, et le projet demeure à l'état de projet. De jour en jour, de

mois en mois, d'années en années, le monument devient déplus en plus aléatoire, car les hommes ont la reconnaissance légère et parmi tous ceux qui doivent quelque chose à Henri de Lapommeraye, très peu sans doute daignent se souvenir encore de lui.

Aux prises désormais avec l'ingratitude des uns et l'indifférence des autres, VoAssociation Tolytechnique n'obtiendra que difficilement les oboles qu'elle sollicite, si elle les obtient. Le peuple parisien est le plus spirituel, mais aussi le plus mobile et le plus évaporé de tous les peuples. Avec lui, qui vient tard vient trop tard. Grâce à cette indépendance du cœur qui se rencontre partout, chez tous et dans tous les pays, mais qu'il possède, lui, à un rare degré, il ne donne pas volontiers ce qu'il n'a pas donné au premier moment.

a Les absents ont toujours tort, » dit le proverbe. Hélas ! La mort est une absence comme une autre et la plus absolue de toutes. Voilà pourquoi on peut douter du succès devant la souscription ouverte et souhaiter que le monument voté soit érigé promptement. Les portraits, les statues, les plaques commémoradves ont cela de bon de nous forcer à nous souvenir. Or la

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mémoire des hommes esc comme les pendules, pour qu'elle fonctionne, elle doit être remontée de temps en temps.

S'il faut tout dire d'ailleurs, je ne suis pas de ceux qui blâment notre époque de prodiguer le bronze et le marbre. Pourvu que l'hiomme glorifié ne soit pas trop indigne de l'être, pourvu qu'on le campe à peu près d'aplomb dans une attitude à peu près exempte de ridicule, je me sens tout disposé à admirer le statufié et ses apôtres, la statue et ses souscripteurs, le statuaire et l'architecte, l'emplacement choisi et au besoin même les badauds obscurs qui restent bouche bée devant leur frère promu à la dignité de curiosité publique. Loin de trouver que l'admiration et la reconnaissance nationales — tous les monuments, on le sait, sont élevés aux frais de ces deux sentiments — se manifestent trop, j'estime que cette passion de statues qui nous a pris depuis quelques années est la plus agréable du monde. Elle donne du piquant à nos promenades. Suivez par exemple le boulevard Saint- Germain, du pont de la Concorde au pont Sully. Vous rencontrerez d'abord Chappe, l'inventeur du télégraphe aérien, flanqué de sa machine, dont les grands bras s'avançant au-dessus de sa tête le

font ressembler de loin à un futur pendu au pied de sa potence; puis Diderot, ratatiné et tortillé dans son fauteuil, le ventre aux cuisses, mordant rageusement le bout de sa plume et deux fois vilain dans sa double attitude d'homme en proie physiquement à de violentes coliques, moralement à une constipation obstinée; un peu plus loin, c'est Bernard Palissy, un plat à la main, qui baisse la tête et regarde avec mélancolie la terre, sans doute pour ne pas voir dans le magasin qui lui fait vis-à-vis des faïences à cinq louis le service; plus loin encore, voici Danton, gigantesque et hideux, entouré de gens en armes, hurlant un discours virulent et d'un geste terrible désignant à la colère populaire le docteur Broca qui, à cent pas de lui, médite comme Hamlet, sur une tête d'homme, et, dominé par l'air ambiant, songe peut-être à son illustre confrère le docteur Guillotin propagateur du rasoir national et patriotique. Enfin, place Maubert, c'est Etienne Dolet, qui les poings liées, confiis d'avoir été choisi pour personnifier les martyrs de la science, contemple les gigolettes et les gigolos du quartier et paraît se demander avec anxiété si l'humanité voudra bien oublier toujours l'assassin qu'il fiit pour honorer en lui l'apôtre qu'il ne fut pas.

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Cette colkctkm de statues, cette exhibition de grands hommes n^est-dle pas réjouissante à Foeil ? Le boulevard Saint-Germain n'a-t-il pas été conâdérablement embelli par Tédification de tous ces monuments? Si, et cela est incontestable. Laissons donc se lamenter les esprits mo* roses que tout mécontente et devons des statues, élevons-en beaucoup. Plus nous en élèverons, plus les étrangers qui visitent notre pays se figureront que nous savons distinguer nos grands hommes des autres, que nous les aimons et que nous nous souvenons d'eux.

Au surplus, il n'est pas question pour Henri de Lapommeraye d'une statue à ériger sur une de nos places publiques. C'est au Père-Lachaise simplement, sur les six pieds de terre oîi il repose, que Vodssociation Tolytechnique veut construire un monument à son ancien président, et cet hommage est d'autant plus juste, plus mérité, qu'il est plus modeste dans sa forme.

Henri de Lapommeraye ne fut pas de ces hommes qui passent dans un siècle en éblouissant leurs contemporains et qui laissent derrière eux pour les générations à naître un large sillon de clarté, mais il fut — et cela n'est déjà pas si commun — un homme laborieux, dévoué. Sa

devise ne fut pas : « Je serai la lumière », mais bien : a Je porterai la lumière ». Pendant toute sa vie il s'est appliqué à réaliser le programme qu'il s'était tracé vers sa vingtième année, à cet âge où, avec le bel égoïsme de la jeunesse, tous ceux qui méditent de conquérir Paris rêvent de le conquérir à leur profit et non au sien.

Même en cette fin de siècle où, du plus petit au plus grand, chacun s'agite, se démène et se trémousse furieusement, peu d'existences sont aussi actives que le fut la sienne.

Né à Rouen, où son père était imprimeur, le 20 octobre 1839, Pierre-Victor-Henri Berdalle de Lapommeraye fit au collège de cette ville des études aussi solides que brillantes, remporta le prix d'honneur au concours de rhétorique et se prépara à l'École normale. Sa santé, délicate alors et bientôt compromise par un travail trop assidu, le forçant d'abandonner ce projet, il prit le grade de licencié en droit et entra comme employé à THôtel de Ville de Paris où il se trouva remplacer M. Henri Rochefort.

Dès cette époque, 1862, il voulut contribuer activement à répandre l'instruction dans les classes populaires. Il s'enrôla parmi les professeurs de Vc4ssocianon Tolytechnique, fit des cours

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à Paris et à Sceaux, où il organisa deux nouvelles sections. Jaloux du succès d'une œuvre qu*il estimait utile et bienfaisante, il lui apporta en toute occasion, à toute époque, un concours ardent, plein de zèle, exempt d'égoïsme. Il contribua autant que quiconque à assurer son extension et sa prospérité. Ses collègues appréciant son dévouement et son activité, conquis par l'affabilité et le désintéressement de l'homme, le récompensèrent de ses efforts. Il fut nommé vice-président, puis président de l'Association.

A son sacerdoce de professeur il ne tarda guère à joindre la profession de conférencier. Au théâtre de l'Athénée, à la suite d'une première causerie, faite à titre d'essai, Ballande — le légendaire Ballande, qui n'était pas toujours fou et avait comme la plupart des hommes ses jours d'intelligence et de* bon sens — mit à sa disposition la salle et la scène de la Porte Saint-Martin (1869).

A peine le professeur s'était-il doublé d'un conférencier que le conférencier se doublait d'un journaliste. Sous le pseudonyme d'Henri d'Alleber et sous la rubrique : Un conseil par jour, Henri de Lapommeraye donnait à la Terire Tresse une série d'articles réunis depuis en vo-

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lume (1870). A peu près vers le même temps, il publiait plusieurs livres : Folrt d'être heureux^ la Société de Secours mutuels j les Invalides du Travail, et se faisait recevoir membre de la Société des Gens de Lettres.

Pendant que l'écrivain, le professeur, le conférencier et le journaliste faisaient rapidement leur chemin, le fonctionnaire avait trouvé lui aussi le moyen de faire le sien. Le petit employé de l'Hôtel de Ville était, dans les dernières années de l'Empire, chef du bureau des pétitions au Sénat.

La funeste guerre de 1870 — ô fraternité! ô chimère! — vint interrompre ces travaux et ces occupations. Lieutenant dans les compagnies de marche, Henri de Lapommeraye fut un brave soldat, acceptant sans rechigner le dur devoir. Il paya de sa personne, comme tant d'autres, mais non content de donner par sa conduite l'exemple du dévouement à la patrie, soucieux de venir en aide aux plus malheureux que les autres, il se souvint que la parole est souvent un moyen d'action. En ces heures néfastes où tant de bavards ne parlaient que pour ne rien faire, il parla pour pouvoir agir et sut souvent, pour nos ambulances par exemple, trouver de l'argent français dans les bourses françaises à peu près vides.

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Vers la fin de la guerre, tout le monde fût un tantinet piqué de la tarentule politique, Henri de Lapommeraye comme tout le monde. La maladie chez lui fut l^ère et courte. Elle ne dura qu'un matin, et la seule trace qu'elle ait laissée, c'est cette curieuse lettre publiée dans la Liberté du 2 février 1871 :

a Monsieur le rédacteur,

a Dans la guerre actuelle, alors qu'on a dû renouveler le commandement en chef des armées de province, comment Gambetta a-t-il pu découvrir des généraux jeunes, hardis, capables? Ce n'est pas en choisissant exclusivement dans le cadre des généraux déjà en fonctions ; c'est en consultant le tableau d'avancement sur lequel étaient portés des colonels comme Chanzy ou même de simples capitaines comme Cremer.

« Ne devrait-on pas, dans la période si grave où nous sommes, créer quelque chose d'analogue au point de vue civil? Les comités électoraux vont à grand'peine trier quarante-trois noms pour former la députation de Paris; mais, nécessairement, ces quarante-trois noms seront, sauf deux ou trois exceptions, ceux d'hommes déjà connus,

et, si l'on me passe cette expression, déjà possesseurs du généralat dans leur spécialité : c'est même la condition du succès de toute liste présentée par un comité électoral.

ce Or, ce mode de procéder écartera presque infailliblement les nouveaux et les jeunes, dans lesquelspeut-êtrecependantpourraientse trouver des politiques et des patriotes comme les États Généraux, en 1789, en contenaient dans leur sein.

ce Cette omission serait un malheur et une faute à l'heure où il faut créer une France nouvelle.

« Je demande donc qu^ au-dessous des quarante- Trois noms présentés en première ligne comme candidats, chaque comité et chaque réunion électorale désigne ceux qui par les preuves de capacité et de patriotisme qu'ils ont données, dans la mesure de leur âge et de leur situation, soit avant, soit pendant le siège, méritent d'être signalés à l'attention des électeurs.

« Ce sera un tableau d'avancement analogue à celui qui existe dans l'ordre militaire. S'ils n'adoptent pas la totalité des quarante-trois candidats placés dans la première classe, les électeurs pourraient au moins, par ce moyen, guidés par

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