HENRI DE LAPOMMERAYE I
leurs sympathies personnelles ainsi réveillées, ou par leur insrincc, aller chercher sur ce tableau d'avancement de jeunes capitaines civils qu'ils feraient passer généraux politiques, par leur droit de citoyen et par un vote hardi et fécond.
« Si vous trouvez cette idée bonne, je vous prie, monsieur le rédacteur, de vouloir bien l'accueillir dans votre journal et vous offre, etc.. »
Ces lignes écrites, ce tribut payé à la manie du moment, l'homme de lettres reprit ses droits et son labeur.
Chargé du feuilleton dramatique du journal le "Bien public (1871), Henri de Lapommeraye gagna rapidement ses galons de colonel dans le régiment alors très brillant des Lundisres Al puhlisL vers la même époque son livre les Jeunes dont le succès fut tel que le mot de Jeunes en prit dans notre langue une acception nouvelle. Puis, désireux de se retrouver en contact direct avec le public, d'entendre encore ses bravos, si doux au cœur de l'orateur qu'ils le consolent souvent de cette dure vérité : Verba volant! en la lui faisant oublier ou braver, il entreprit cette tâche formidable de faire une conférence chaque jour et se
mit en route, parcourant la province et l'étranger, sautant d'un pays à un autre, parlant partout, devant des auditoires fort différents et retrouvant toujours le même succès.
En 1874, lorsque Emile de Girardin prit la direction de la France dont il devait faire une feuille puissante, un de ses premiers soins fut d'appeler à lui Henri de Lapommeraye pour lui confier la critique théâtrale. Le ciel politique était gros de nuages. C'était au lendemain de l'invasion prussienne, au lendemain de ces terribles jours qu'on venait de traverser dans les ténèbres, à l'aveuglette, et pendant lesquels on avait souffert de l'ignorance des événements plus encore peut-être que de leur horreur. Le public, qui se souvenait des angoisses de l'incertitude et des anxiétés de l'attente, demandait à être renseigné vite et bien. La nécessité de l'information précise et immédiate se faisait sentir impérieusement, non seulement en politique, mais en tout, même en art et en littérature. Henri de Lapommeraye pressentit que le journalisme allait se modifier, il comprit les désirs de la foule et abandonna le feuilleton hebdomadaire pour l'article quotidien, pour l'article écrit dans la nuit, sous le gaz, au sortir du théâtre, mais qui, s'il fatigue
HENRI DE LAPOMMERAYE lOf
le journaliste, apporte au lecteur — ce tyran sans le savoir — le lendemain de la première le compte rendu de la pièce représentée la veille au soir.
Aimant le mouvement de la vie, friand d'actualités, prenant un plaisir exquis non seulement à remuer des idées mais aussi à les remuer vite, trouvant sans cesse dans l'activité de son esprit toujours en marche quelque chose d'intéressant à dire à propos de tout, il fut le créateur de ce feuilleton parlé qui valut tant de belles soirées à la célèbre salle des Capucines. Maintes fois il exécuta le tour de force de raconter à ses chers auditeurs une pièce que Ton jouait le soir même. D'acte en acte, il venait causer comme d'autres vont fumer ou boire. Il narrait les péripéties de l'intrigue, examinait le fond et la forme de l'œuvre, analysait les personnages, dépensait tout ce qui lui venait d'esprit, sans économiser, sûr qu'il était d'en retrouver pour son article du lendemain, moissonnait des applaudissements et, sans paraître autrement pressé, retournait au théâtre pour recommencer à l'entr'acte suivant cet exercice de haute voltige intellectuelle.
Afin de se reposer de ces nuits où il trouvait le moyen, comme s'il avait eu le don d'ubiquité.
lo6 A TRAVERS LA VIE
d'assister à une première représentation, de faire une conférence et d'écrire un article de critique, il employait à édifier des volumes ce que ses cours, ses fonctions administratives, l'Association Polytechnique, etc., lui laissaient de temps libre. En 1877, il publia, pour répondre à un pamphlet de Louis Veuillot, son livre : éMalière et "Bossuer. Prendre la peine d'écrire deux cents pages pour faire justice d'une de ces impertinences auxquelles le rédacteur en chef de V Univers avait la fâcheuse habitude de se complaire, c'était à coup sûr donner au factum plus d'importance qu'il n'en méritait, faire trop d'honneur à son signataire. De même qu'il y a des gens avec qui un honnête homme ne se commet ni se bat, de même il y a des choses auxquelles on ne doit répondre que par le mépris. Les injures, la bave crachées par Louis Veuillot n'atteignaient pas, ne pouvaient pas atteindre l'auteur du éMisanthrope et du Tartufe. Elles partaient de trop bas pour aller si haut. Toute représaille était donc inutile. Moliériste fervent, Henri de Lapommeraye n'eut pas la patience d'attendre que le temps fît justice d'un odieux libelle, déshonorant seulement pour celui-là qui l'avait écrit, il suivit le conseil donné par Auguste Vacquerie, il fit au coupable ce que