‹ A travers le Brésil au pays de l'or et de diamantsChapitre 2 sur 50 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Depuis vingt ans, j'ai pu accomplir d'assez nombreux voyages, visitant successivement l'Espagne, l'Italie, la Grèce, l'Asie mineure, la Palestine, l'Egypte et l'Algérie, sans compter quelques fugues complémentaires, l'une aux Canaries et au Maroc et l'autre vers les régions glacées du Spitzberg, en traversant la Suède et la Norvège.

Chacun d'eux a été étudié plusieurs mois à l'avance.

L'expérience m'a prouvé que c'était la meilleure technique à adopter pour voyager fructueusement et, désormais, je n'opère jamais autrement.

Au moment où je me mets en route, j'ai tellement « dans la tête » l'ensemble des détails que je vais rencontrer sur mes pas, que je pourrais, si la fantaisie m'en prenait, restant assis dans mon fauteuil, rédiger, sans me déranger, le récit de mon expédition future. . Alors, me dit-on, vous supprimez l'imprévu... ! Vous enlevez à votre voyage son charme le plus délicat !

C'est une erreur absolue.

Il reste une large place pour les incidents de route, qui ne manquent jamais, croj^ez-moi, de surgir à chaque instant, les uns agréables ou fantaisistes, les autres plus ou moins sérieux, rarement dangereux, quand on sait ouvrir l'œil au bon moment, et surtout quand on est doué, ce qui est indispensable en voyage, d'une bonne dose de philosophie !

Mais ce que ne comprennent pas la plupart des touristes, c'est que, si l'on attend d'être rendu sur les lieux pour dresser le programme des excursions, on risque fort de passer à côté d'une fovde de curiosités que l'on est, au retour, tout étonné et fort peiné de n'avoir même pas soupçonnées.

Or donc, un matin de janvier 1909, alors que la neige fouettait les vitres, qu'il faisait froid, que ma salamandre récalcitrante semblait s'endormir au Heu de flamboj^er, et que je broyais « du noir », songeant aux pays fortunés que j'avais

visités et où brille un éternel soleil, le Brésil me vint à la pensée, ruisselant de lumière dans son mystérieux prestige !

Explorer le Brésil, rêve que je nourrissais, hélas ! depuis de nombreuses années, sans avoir pu trouver l'occasion de le réaliser !

Pourquoi pas? Aucun obstacle sérieux ne me retenait à Paris.

Le même jour, le voyage était décidé !

J'en étais là, lorsque le hasard me fit rencontrer mon vieil ami, le D^ R..., que j'avais perdu de vue depuis de longues années et qui, soudé comme l'escargot à sa coquille, a toujours borné son idéal aux horizons de la plaine Saint-Denis ou aux pa3rsages du lac Saint-Fargeau.

Quelle raison, me dit-il, as-tu de visiter le Brésil? C'est un pays perdu... et si loin !

Comme il eût été trop long de lui expliquer le but que je poursuivais, et auquel il n'aurait probablement rien compris, je le quittai, me promettant d'analyser pour ma satisfaction personnelle les multiples causes qui, en effet, avaient pu déterminer chez moi le choix du voyage que j'allais entreprendre.

Le vieux dicton « trahit quisque suam sortem » est absolument vrai.

Aussi loin que puissent remonter mes souvenirs (plus d'un demi-siècle, hélas!) je me rappelle que j'aimais à feuilleter, tout enfant, un voyage autour du monde, publié sous la direction de Dumont-d'Urville, et où des planches suggestives déployaient sous mes yeux les splendeurs des forêts vierges !

Mon père, longtemps Commissaire commandant de la Guyane, racontait ses longues expéditions, aventureuses à cette époque, et, dans des récits imagés, savait évoquer les mystères d'un monde inconnu, qu'il excellait à faire revivre dans son réalisme fantastique.

Plus tard, devenu fervent naturaliste, enthousiaste de botanique et de minéralogie, combien de fois n'a vais- je pas rêvé d'aller en ces régions lointaines, porter ma course vagabonde !

Aujourd'hui, c'en est fait !

J'irai visiter l'Amérique, parcourir ces contrées encore mj^stérieuses, où, le soir, les cieux étincelants semblent une coupe immense remplie de gemmes multicolores, nageant sur de la poudre d'or ; où les palmiers gigantesques agitent mollement leurs feuilles découpées, qui brillent comme du métal sous les feux argentés de la lune; où, quand la nuit tombe, rêvant dans un

hamac, sous les lianes flottautes, le.3 brises du large apportent la fraîcheur et les senteurs enivrantes de la flore tropicale.

J'admirerai cette baie de Rio, cette merveille qui fait oubher les splendeurs des panoramas de Naples et de Palerme, et je resterai stupéfait des prodiges accomplis, qui font de Rio- Janeiro ' une des plus belles villes du monde, destinée à devenir la première et la plus prestigieuse de toutes !

Descendant dans le Sud, je visiterai vSào Paulo, cet immense centre industriel, Santos, ce port magnifique, qui rivalise d'activité avec nos plus grands centres europ'ens et, poussant me. pai plus avant, j'irai jusqu'aux frontières de l'Uruguay, pour admirer les merveilleux travaux d'art exécutés par l'industrie brésilienne.

En effet, rien n'a pu arrêter ce peuple intrépide qui, défonçant les forêts vierges, luttant sans merci contre une nature chaotique et férocement hostile, a su jeter en avant ses lignes ferrées, sans se soucier, ni des précipices effroyables qu'il rencontrait sur sa route, ni des obstacles, tellement fantastiques que les plus braves eussent été en droit de les regarder comme audessus des forces humaines !

Qu'aura fait dans un demi-siècle, peut-être moins, un peuple susceptible d'une semblable énergie ?

Revenant sur mes pas, j'explorerai la province de Minas, plus grande que la France, et dont les richesses botaniques et minéralogiques sont insoupçonnées.

Je pourrai fouler le sol qui recèle les plus beaux diamants du monde, les gemmes les plus précieuses, et rapporter pour ma collection de nouveaux trésors.

Ivà, chaque matin, le pantalon dans les bottes, le bâton ferré à la main, ou le fusil en bandoulière, je partirai à l'aventure, me grisant de cette nature tropicale où mes yeux ne rencontreront que des choses inconnues et nouvelles.

Dans mes courses vagabondes, j'irai calmer ma soif aux sources cristaUines qui gazouillent dans les grands bois et quand, fatigué, j'aspirerai à reposer mes membres endoloris, j'irai dormir sous le dôme des fougères arborescentes aux frondes argentées, sur une herbe parfumée des douces senteurs des plantes des tropiques. Le soir, de retour au gîte, dans quelque ville hospitalière, lorsqu 'errant à l'aventure, libre comme l'oiseau des airs, j'entendrai résonner dans les rues sans lumières, et sous les balcons ajourés, les cantilènes joyeuses ou plaintives que, sur les guitares ou les man-

dolines, savent si bien faire résonner les amoureux qui rêvent... je tâcherai de voir briller, sous les rayons pâles de la lune les beaux yeux noirs des jolies Brésiliennes... J'effeuillerai quelques roses au seuil de leur demeure ! !

Puis, nouvelle joie, après des journées si bien remplies, je reprendrai le chemin de la vieille France, où, non sans regret, on a laissé tant d'amitiés et la meilleure partie de soi-même.

Voilà, dirai-je à mon vieil ami, le D^ R..., quand je le reverrai, pourquoi j'ai visité le Brésil... et pourquoi je ne jurerais pas de ne pas y retourner une seconde fois ! !

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