LA CABINE DU FAKIR
De retour d'une excursion en Palestine, j'avais quitté Jaffa, le matin, sur le Memphis, bateau des Messageries égyptiennes, en route pour Alexandrie.
La mer y toujours mauvaise dans ces régions inhospitalières, était, ce jour-là, particulièrement détestable.
De grosses lames courtes secouaient abominablement le malheureux navire, mettant à rude épreuve les estomacs des pauvres passagers.
Par surcroît d'infortune, fêtais tombé sur une détestable cabine!
Le temps ne s améliorant pas et la nuit approchant, j'allai trouver le maître d'hôtel, ce puissant du bord, et, lui glissant dans la main un beau medjidié tout neuf, je lui soumis mes doléances.
— Toutes les places sont occupées, me dit-il. Aucune atUre cabine n'est disponible... à moins, ajouta-t-il, en riant d'une singulière façon, que vous ne veuilliez coucher dans celle du fakir! Ah! c'est certes la plus belle du bord.
— Eh bien, parfaitement, donnez-la-moi!
— Monsieur, reprit-il d'un ton plus sérieux,ignore sans doute ce que je lui propose; sans cela, il n'insisterait pas.
— Mais enfin, fîs-je impatienté, expliquez-vous!
Se penchant vers moi, comme s'il allait me confier quelque secret, il s'arrêta :
— Après tout, allez voir le capitaine!... Vous lui soumettrez voire requête. C'est lui, d'ailleurs, qui en possède la clef, et elle ne le quitte jamais.
Assez intrigué, je me mis à sa recherche, malgré les lames qui balayaient le pont et le rejoignis sur la passerelle.
C'était un homme à cheveux blancs et, chose singulière, portant cependant sur sa figure un air de jeunesse, qui contrastait avec ces marques évidentes de sénilité.
Aux premiers mots que je prononçai, il pâlit!
— Vous voulez donc subir le même sort que l'Anglais qui fui trouvé mort dans cet endroit maudit?
La nuit était venue. La mer semblait se calmer un peu.
— Venez, dit-il, je vais vous raconter l'histoire.
(i II y a un an jour pour jour, le 29 avril 1895, je commandais le même bateau et j'avais embarqué à Beyrouth, parmi les passagers de dernière classe, une sorte de mendiant dépenaillé et sordide, tel qu'on en trouve, vous le savez, dans tous les ports d'Orient.
— 'il3 -
u Par deux fois, ayant rencontré cet Jionunc vaguant dans la partie réservée du navire, je lavais engagé à remonter sur le pont et à rester cantonné avec ses semblables.
(( Une troisième fois, voyant qu'il ne tçnait aucun compte de mes paroles, je lui expliquai, en le chassant, qu'à la première désobéissance, je le ferais mettre à fond de cale jusqu'à l'arrivée.
<( — Capitaine Césarini, me dit-il en me jetant un mauvais regard, je me vengerai de ton insulte.
« Je méprisai ses menaces, je devais m'en repentir amèrement!
« La nuit qui suivit son débarquement, il était minuit; fe remis le quart à mon lieutenant en second et regagnai ma cabine... celle qu'on appelle maintenant la cabine du fakir... pour prendre un peu de repos.
« Je venais d'éteindre la lampe électrique et je ne dormais pas encore.
« Phénomène étrange, je me vis entouré d'une lueur phosphorescente.
« J'allais sauter à bas de ma couchette... je n'en eus pas le temps... Je restai atterré par le spectacle qui s'offrit à mes yeux!
« Devant moi, immobile, flottait dans l'air une tète de femme d'une admirable beauté! et, détail fantastique, tellement translucide, que je distinguais derrière elle les objets qu'elle aurait dû me dissimuler.
« Je sentis une sorte de terreur m' envahir... cette terreur que l'on ne peut combattre et qu'on ressent en présence du « non connu ))/
« Je voulus fuir, je n'en eus pas la force. .
« — Reste, me dit une voix d'une infinie douceur, je le veux!
« En même temps, les vapeurs se condensant de plus en plus, la tète se montrait maintenant supportée par un buste aux lignes sculpturales! Le reste du corps se fondait. en une vapeur opaline!
(( Soudain, deux bras, d'une blancheur marmoréenne, s'inclinèrent vers moi et la tête, la tète charmante, délicieuse et inoubliable vision, s' approchant lentement, insensiblement et me fascinant de ses yeux bleus comme l'acier, déposa sur mes
lèvres, un baiser plus léger et plus parfumé que le zéphyr le plus embaumé!
« Mes yeux se fermèrent, je me sentis mourir!
« Quand je repris connaissance, fêtais à la même place... impalpable, moi aussi, et translucide.
« Mon corps astral me restait seul, dépouillé de son enveloppe terrestre, qui, jetée à terre, gisait dans un coin de la cabine comme un vieux manteau dont se débarrasse un voyageur fatigué.
« La sublime vision s était précisée. Le fantôme, beauté idéale, m' apparaissant dans une gloire inconnue, s'étendit à mes côtés.
« Une voix douce murmura :
« — Je veux f aimer, je suis belle, la plus belle de celles qui vécurent jadis sur le sol de V Egypte; je suis Namea, l'ancienne favorite du roi Hesepti, dont j'ai partagé le trône, il y a cinq mille ans.
« Les destins m'ont fait descendre jusqu'à toi et tu vas connaître l'amour, tel que jamais créature humaine n'a osé le soupçonner... l'amour, tel seulement qu'il est permis de le goûter dans les régions fortunées que j'ai quittées pour venir jusqu'à toi.
« Alors, m' enlaçant de ses bras, elle m'attira vivement et nos deux corps éthérés se confondirent comme deux nuages qui se seraient rencontrés, projetant, sous le spasme de l'étreinte, une pluie d'étincelles, semblables à des flocons de ouate phosphorescenJte.
« Je voulus crier, hurler, me défendre! Je sentais l'horrible et délicieux fantôme... fluide subtil qui me rendait fou! pénétrer en moi jusqu'aux plus fines divisions nerveuses, ainsi que la rosée embaumée du matin s'infiltre lentement jusqu'aux radicelles des plus grands arbres.
« Délices terribles! Folie! C'était l'amour de cent femmes réuni en une seule! Ivresse insoupçonnée, impossible à traduire dans notre langage humain.
« Mes yeux s'étaient ouverts, accessibles à des spectacles inconnus. Je voyais en moi des organes nouveaux, auxquels
Namca avait donné la vie et qu'elle faisait vibrer dans les raffinements d'une volupté sans nom!
« Un parfum subtil, doux comme une caresse, nous enveloppait de molécules que je distinguais, voltigeant autour de nous.
« Mes nerfs surexcités, brillants comme des fils électriques incandescents, se gonflaient et palpitaient à se rompre.
(( Enfin, je percevais, pour achever le tableau de ce paradis d'outre-tombe, une mélodie si douce que jamais archange ou démon n'en entendit de pareille!
« Combien dura cette scène, je l'ignore.
(( Sept fois, le terrible et adorable fantôme recommença.... variant chaque fois le genre de volupté!
« Chose épouvantable, j'eus l'impression que la phosphorescence de mon enveloppe astrale diminuait peu à peu, que je ni évaporais insensiblement et que j'allais m' éteindre !
(( Je me sentais peu à peu absorbé par le spectre qui, redoublant ses caresses, devenait, lui, plus brillant que jamais!
« // descendit enfin de ma couche et me fixant de ses yeux magiques, aux reflets d'acier :
« — Tu te souviendras de Naméa, capitaine Césarini! Tu pourras te vanter d'avoir gotîté à des délices que nul mortel ne connaîtra jamais!
« // te reste à peine assez de fluide pour traîner encore quelque temps ta misérable existence terrestre et un baiser de plus te serait maintenant une dose mortelle.
« Avant de te quitter, sache que je suis la vengeance du fakir que tu as outragé. Désormais, j' accompagnerai ton navire dans sa destinée. Tu seras peut-être plus charitable à l'avenir! J'y veillerai!
« Un rire strident retentit! Saisissant de sa main vigoureuse ma pauvre carcasse gisant inerte comme une loque dans un coin de la cabine, le fantôme la lança sur ma couchette, comme un es qu'on eût jeté à un chien, soulevant autour de moi une nuée d'étincelles!
« Je sentis une horrible douleur! Iljne sembla que l' on m'enterrait dans un bloc de terre glaise! Je croyais étouffer!
(( Mon corps astral venait de reprendre possession de son enveloppe terrestre.
« Je voulus appeler! Impossible de faire un mouvement. J'étais paralysé, exsangue... fêtais fou.
« // me fallut six mois de convalescence pour me remettre debout et mes cheveux, qui étaient aussi noirs que du jais^ sont devenus tout blancs!
(( Inutile d'ajouter que jamais plus je ne couchai dans la cabine maudite.
« L'année dernière, un voyageur anglais, dans le même cas que vous, ne trouva rien de mieux que de plaisanter sur l'histoire du fakir et sur Namea.
« // me pria de lui ouvrir la porte du mystérieux réduit, se déclarant au-dessus de toutes ces craintes puériles.
« Le lendemain, il fut trouvé mort! Son visage portait V empreinte d'une extase infinie!
« // est probable que Namea lui avait fait mordre à la huitième dose! ))
— Maintenant, ajouta le capitaine Césarini, voici la petite clef!
« Si vous désirez goûter à votre tour aux enivrements de l'amour astral, je vous la confie! Libre à vous! »
Je refusai cette offre peu tentante et ne trouvai jamais cabine plus agréable que l'abominable trou que le destin m'avait accordé à l'avant du bateau, loin des délices, si chèrement payées de la brune Namea!
Telle est l'histoire que me raconta le brave capitaine du Memphis. Qu'y a-t-il de vrai dans ce récit que je transcris ici à peu près fidèlement? Je l'ignore. Si les Esprits avaient été plus dociles, peut-être eût-on pu les interroger à ce sujet.
La seule chose certaine, c'est qu'un passager anglais avait
véritablement trouvé la mort dans la cabine maudite et que nul de l'équipage n'aurait consenti à y coucher une nuit, quand on lui eût offert une fortune.
Après ce récit, qui avait fait passer la soirée, et les commentaires inévitables, chacun regagna sa bonne cabine du Magellan, sûr d'y trouver un sommeil paisible, loin des embûches du terrible fantôme.
9 OCTOBRE. — 3 heures. — La terre est en vue. Dans deux heures, nous serons à Dakar.
Nous devons y rester jusqu'au lendemain pour faire du charbon.
Malheureusement, il ne sera pas permis de débarquer. Bien que notre patente soit nette et qu'à bord il n'y ait aucun malade, le service de la santé n'autorise pas la descente à terre, dans la crainte chimérique de quelque apport de fièvre jaune.
Il fait une chaleur fantastique et, comme les hublots restent fermés par ordre, pour ne pas laisser entrer la poussière du charbon, les cabines sont devenues de véritables étuves.
La plupart des passagers restent sur le pont attendant l'arrivée de l'aurore.
Nous retrouvons le même coup d'ceil pittoresque dont j'ai parlé plus haut; des barques montées par des nègres entourent le navire, apportant des marchandises variées ou des objets de curiosité.
Les dames achètent des plumes d'autruche, des aigrettes. Les amateurs de bibelots ont le choix entre des poignards, des amulettes ou des colonnes vertébrales de requins.
Un nègre veut à toute force colloquer un gros singe, mais les amateurs sont introuvables.
10 OCTOBRE. — 2 heures. — La mer est calme comme un lac. Le Magellan reprend sa route. -
Nous repassons en vue de Gorée, puis les côtes disparaissent de nouveau... Quand nous re verrons la terre, ce sera Lisbonne où quelques passagers peu amateurs de la mer se proposent de débarquer, pour éviter la traversée toujours légèrement agitée du golfe de Gascogne.
5 heures du soir. — Le ciel se couvre de nuages et la pluie commence à tomber. Nous sommes englobés en quelques instants dans une sorte de petit cyclone et le Magellan danse une sarabande à laquelle nous nous ne attendions pas. Beaucoup de passagers se sauvent dans leurs cabines.
Le pont est inondé, le vent souffle avec rage; puis, subitement, tout rentre dans l'ordre; la pluie cesse et le soleil reparaît radieux.
Le tout a duré une heure au plus. Il paraît que ces transitions brusques ne sont pas rares dans ces parages.
Minuit. — C'est décidément un jour néfaste ! Je venais de me coucher, lorsque j'entendis sur le pont un remue-ménage inusité, puis des pas accélérés dans le couloir sur lequel s'ouvrait ma cabine.
Je me levai sur mon séant, prêtant l'oreille, et il me sembla percevoir une odeur de fumée.
Plus de doute, on ouvrait la bouche d'eau, tout près de ma cabine. Le feu était à bord !
Je ne fus pas long à m'habiller et je montai sur le pont. Je me rendis compte rapidement que l'incendie devait être du côté de la salle à manger. Quand j'arrivai, une fumée intense se dégageait de la paroi, où un court-circuit, comme on le vit plus tard, s'était subitement déclaré. On eut bientôt fait de trouver le foyer et je pus admirer l'ordre parfait et la discipline de l'équipage, chacun s'étant rendu mathématiquement, dès le premier signal, au poste qui lui était assigné d'avance.
En quelques minutes on se rendit maître du feu, mais l'alerte avait été chaude.
Le lendemain, tous les dégâts étaient réparés et beaucoup de passagers avaient même ignoré l'accident.
14 OCTOBRE. — Les côtes de Portugal s'estompent à l'horizon et, à cinq heures du soir, nous entrons dans le Tage.
L'escale doit être de courte durée.
C'est en pleine nuit que le Magellan prend son mouillage devant Lisbonne.
i6 OCTOBRE. — Nous avons traversé le golfe de Gascogne par un temps magnifique et ce n'est pas sans une vive émotion que, pendant le déjeuner, le commandant nous annonce que la tour de Cordouan est en vue ! C'est la France, la belle France que nous allons retrouver et, avec elle, les êtres chers, que nous avons dû laisser après nous !
A partir de ce moment, le temps semble bien long. I^e trajet à travers la Gironde est interminable et il est huit heures du soir lorsque nous débarquons enfin, n'ayant juste que le temps pour courir au télégraphe annoncer notre arrivée et prendre le rapide de dix heures du soir, qui arrive à Paris à sept heures du matin.