CHAPITRE XV
Embarquement sur le M.igellan. — La troupe Réjane. — Le commandant Dupuy Fromy. — Les conférenciers à bord — Un peu de spiritisme. — La cabine du Fakir — Dakar. — Un petit cyclone. — Le feu à bord. — Arrivée à Bordeaux.
27 SEPTEMBRE. — M. Bozier, le propriétaire de l'hôtel Bellevue, a fait porter hier mes bagages à l'agence. Je garderai le meilleur souvenir des prévenances de toutes natures qui m'ont été prodiguées dans cet établissement modèle, où le mari et la femme rivalisent de zèle pour prévenir les moindres désirs des voyageurs. Ce sont des amis que l'on quitte !
2 heures. — Je m'embarque avec l'excellent M. Carrique, sur ^ canot à vapeur de la Compagnie; le Magellan est mouillé à- quatre ou cinq cents mètres. Il a belle allure et à peine a-t-on grimpé l'échelle qu'on est vite édifié sur sa luxueuse installation.
Grâce à M. Carrique, j'occupe une excellente cabine, à côté de celle du médecin du bord et au centre du navire. Mes bagages, transportés la veille, y sont déjà installés. Tout est pour le mieux, car, pour un voyageur et surtout celui qui rapporte des collections, la grande préoccupation est toujours la crainte de les voir s'égarer.
7 heures. — I^es visiteurs regagnent les barques qui les ont ainenés.
Au loin, la ville de Rio s'illumine de mille feux; le coup d'œil est féerique. lya nuit est si claire et le ciel si limpide que les moindres accidents de terrain se dessinent comme en plein jour !
I^e Magellan sl relevé ses ancres et, libre, s'avance majestueusement; la sirène fait entendre sa voix bruyante,, saluant la terre une dernière fois !
Nous passons entre les deux îles Pai et Mai qui ferment l'entrée de la baie. Les lumières pâlissent à l'horizon... Rio disparaît, bientôt noyé dans une brume opaline!
J'envoie un dernier adieu à cette terre hospitalière, où je laisse des amis sincères et où se seront écoulés quelques mois heureux de mon existence !
La cloche du dîner retentit! Je vais faire connaissance avec mes compagnons de route. La salle à manger du Magellan présente une décoration très artistique.
Nous sommes une cinquantaine de voyageurs, et, tout d'abord, je constate que les dames sont nombreuses. De charmants groupes occupent déjà les tables voisines du centre, où semble régner une douce et franche gaieté.
J'apprends que nous possédons à bord les artistes appartenant à la troupe Réjane, qui rentrent en France après une tournée triomphale dans l'Argentine et le Brésil. Dans ces conditions, la traversée ne peut manquer d'être fort agréable; en si aimable compagnie, les distractions seront nombreuses. «
J'ai pour voisin de table un gros monsieur de- belle prestance, porteur d'une magnifique barbe descendant en fleuve sur la poitrine, avec une tête intelligente, où brillent des yeux qui savent regarder en face.
Je l'avais bien jugé : c'était l'excellent M. Clérot, sculpteur de grand talent, avec lequel je devais rapidement nouer de sincères relations d'amitié.
Bn face, un voyageur plus élancé, d'aspect très sympathique, avec lequel je faisais connaissance le lendemain : M. le D'^ Poussart, délégué au Congrès de la Croix-Blanche de Genève, par le Gouvernement argentin. Très érudit, de caractère charmant et toujours égal, l'esprit très fin, ce qui ne gâte rien, il réunissait toutes les qualités souhaitées pour nouer les plus agréables relations.
Le dîner n'était pas terminé que, nous ayant déjà jugés mutuellement, nous avions commencé une intéressante con-
versation qui, si je me souviens bien, s'acheva, en fumant un cigare et le verre en main, à la buvette du bord, très confortable, entre parenthèses.
Le lendemain, notre petit groupe avait fait de nouvelles recrues, surtout parmi les artistes dont j'ai parlé; plusieurs d'entre eux. M""' Blanche Toutain, si pétillante d'esprit, si gracieuse, MM. Barré, de Varenne, Signoret, Gaudefroy, se chargèrent, par la suite, de nous montrer qu'à bord du Magellan, les heures s'écoulaient trop brèves et trop rapides.
Je ne saurais oublier l'excellent Bary et sa charmante femme, que j'entends encore applaudir au grand théâtre de Rio, par nos amis brésiliens, heureux de rendre hommage à la comédienne si finement délicate dans le rôle d'Hermine, de la Souris, de Pailleron, et si majestueuse et si fière dans celui, très décoratif, de la princesse Louisa, de Madame Sans- Gêne.
Quels aimables compagnons de route ! Quand on les a fréquentés, comme on comprend bien leurs succès et l'accueil qu'ils rencontrèrent partout, tant au Brésil que dans l'Argentine !
iVjme Réjane, malheureusement, n'était pas à bord et tout le monde le regrettait, car elle en eût été la reine !
Jamais artiste n'a peut-être accompli une tournée aussi triomphale. Je me rappelle qu'à Rio l'enthousiasme avait pris de telles proportions que son nom revenait sur les lèvres à chaque instant.
lya presse brésilienne, à l'unanimité, célébrait son talent hors ligne et je pourrais citer certain journal qui, ne trouvant pas de terme suffisamment élogieux pour exprimer son admiration, s'écriait simplement en finissant son article: « Qu'ajouter de plus...? C'est Réjane! », comme on dirait ailleurs : « C'est le roi ou l'empereur ! »
J'avais fait passer ma carte au commandant, M. Dupuy- Fromy, qui me fit l'honneur de m'inviter à prendre place à sa table, à côté de son état-major.
J'ai fait plus haut l'éloge du commandant de V Atlantique;
je devais rencontrer,' auprès du commandant du Magellan, le même accueil bienveillant et la même courtoisie.
Excessivement instruit et d'une grande modestie, il m'en voudra, je le sais, de faire ici son éloge; mais je serais véritablement ingrat, si j'oubliais les heures charmantes passées en sa compagnie. Quel conteur aimable quand il évoquait ses souvenirs de vo3-age et quel plaisir on éprouvait à écouter les anecdotes qu'il savait si bien placer au moment voulu !
J'espère qu'il me pardonnera en lisant ces lignes qui lui prouveront que j'ai gardé de lui un affectueux souvenir.
i^^ OCTOBRE. — lya traversée s'annonce favorablement, lya mer est magnifique. Pour occuper le temps, il a été décidé que chacun, dans sa spécialité, ferait une petite conférence.
M. Clérot commence et sait charmer son auditoire par de gracieux aperçus sur la sculpture et surtout sur l'art du ciseleur, où il est passé maître.
M.^Poussart, en chimiste érudit, nous parle de toutes les découvertes modernes et de l'avenir réservé à une science qui a déjà produit tant de merveilles!
Puis c'est le tour de mes autres compagnons : M. Barré, l'artiste distingué qui a rempli de si jolis rôles, est doublé d'un savant. C'est un lettré de premier ordre, ancien normalien, je crois, et pour lui l'histoire et la littérature n'ont pas de secrets. Avec cela, il possède une mémoire prodigieuse et il s'en sert fort adroitement pour se montrer le plus intéressant conteur du monde !
Chacun apportant sa pierre à l'édifice, nous ne tarderons pas à constater combien sont nombreux à bord les éléments de distraction, quand on sait heureusement les grouper.
Mon tour arrivé, il fallut bien m'exécuter. Je choisis pour sujet une digression sur la minéralogie — et sur les pierres précieuses en particulier. — Comme je rapportais de nombreux échantillons, je pus agrémenter mon sujet et le rendre moins aride, en exhibant les types que je décrivais.
Je crois, pour rendre hommage à la vérité, que mes pierres eurent, auprès des dames, plus de succès que les belles paroles de l'orateur. Je n'en demandais pas plus, d'ailleurs.
— 4ii'.> —
Quelques petits échantillons que je me permis d'offrir firent pardonner mon trop long bavardage.
4 OCTOBRE. — I heure 30 du matin. — Passage de la ligne. — Malgré l'heure avancée, les amis Barré Signoret, moi et deux autres compagnons, ainsi que deux charmantes femmes qui nous ont fait l'honneur d'accepter notre invitation, nous improvisons sur le pont un petit festin qui, dans le cadre où il se déroule, ne manque pas d'une forte dose d'originalité.
Un excellent pâté de foie gras représentait la pièce de résistance et quelques bouteilles de Champagne recelaient dans leurs flancs la douce gaieté française. Quand les bouchons sautèrent, nous levâmes nos coupes où pétillait la blonde liqueur ; il nous sembla que nous nous rapprochions de la patrie absent», et nous bûmes à l'heureux succès de notre voyage.
Il était quatre heures du matin quand nous regagnâmes nos couchettes. La nuit était tiède, le ciel étincelant d'étoiles et la mer phosphorescente ! Pour un peu. on serait resté sur le pont à attendre le lever du soleil.
5 OCTOBRE. — Il paraît que nous possédons à bord d'éminents spirites, des médiums remarquables et ce soir doit avoir lieu une séance de tables tournantes !
lyC commandant Dupuy-Fromy qui n'a pas encore assisté à ce genre d'opérations, pas plus que votre serviteur, veut bien nous donner l'hospitalité dans son appartement.
M. Gaudefroy, l'artiste dont j'ai parlé plus haut, est, paraît-il, un adepte fervent et se charge d'organiser les expériences. lyC monde des esprits lui est aussi familier que les coulisses d'un théâtre, et il sait comment il faut s'y prendre avec les invisibles pour arriver à les faire parler ou en tirer les renseignements désirés. Impossible de le tromper, car on n'ignore pas qu'il existe de mauvais esprits qui aiment à se moquer .des vivants; il n'est pas long à les démasquer et les renvoie avec dédain rejoindre, dans ce cas, leurs ténébreuses régions !
Le rendez-vous est à neuf heures et nous nous trouvons réunis au nombre d'une douzaine.
Une petite table à quatre pieds a été disposée; nous prenons place tout autour, formant la chaîne, chacun touchant les doigts de son voisin.
J'ai la bonne fortune d'avoir pour partenaire à ma droite, une femme charmante, M"^^ Blanche Toutain, qui vient de recueillir dans sa tournée artistique un monceau de lauriers, bien mérités par son talent si délicat et son charme -si personnel, et qui, paraît-il, possède de sérieuses qualités comme médium.
On commence; après quelques minutes d'attente, la table fait entendre des craquements caractéristiques et ne tarde pas à se soulever légèrement. M. Gaudefroy, qui sait à quoi s'en tenir, nous déclare qu'un esprit est présent!
ly'interrogatoire commence, après être convenu pour les réponses, que la table frappera tant de coups, selon le rang de chaque lettre de l'alphabet et un coup pour « oui », deux coups pour « non ».
— Voulez- vous dire votre nom?
— Oui.
— Parlez !
Un des assistants pointe chaque lettre en comptant et nous enregistrons successivement h, u, n, y, a, d...
Je ne sais quelle idée me passe par la tête et, tout en riant, je dis : « Hunyadi Janos! »
Une réprobation générale accueille ma boutade et avec assez de raison en apparence, car la table reste désormais immobile, refusant de répondre.
M. Gaudefroy, qui possède plus d'un remède dans son sac, réussit à interpeller l'esprit, qui déclare qu'il existe autour de la table un personnage qui lui est antipathique! On le prie de désigner quelle est la personne et de frapper quand on la désignera.
I^es trois premiers numéros trouvent grâce, mais, quand arrive mon tour, un trépignement violent indique que je suis la brebis galeuse.
Il n'y avait qu'à céder la place, ce que je fis de bon cœur, heureux d'aller fumer sur le pont un excellent cigare brésilien que m'avait offert un de nos compagnons.
— Ul —
Après réflexion, j'excusai un peu la mauvaise humeur de ce pauvre esprit, car je dois confesser que, sans scrupule, j'avais cherché à conserver pour moi un peu du fluide que je soutirais de la main charmante de mon aimable voisine. On avouera qu'il m'était peut-être permis, en ce cas, d'avoir quelque distraction... et, l'avouerai-je? il ne m'a pas encore été possible d'éprouver à ce sujet le moindre remords!
Mais l'esprit auquel j'avais volé le fluide qui lui était destiné me tint rancune et, les jours suivants, ne me permit plus de m'asseoir à la table.
Bref, malgré toute la bonne volonté de l'assistance, il fut impossible de recevoir la moindre communication sérieuse et plusieurs fois M. Gaudefroy dut déclarer que nous étions le jouet d'esprits folâtres qui se moquaient de nous.
En pleine mer, dans le cadre qui nous environnait, ces expériences ne manquaient pas d'originalité et l'évocation d'un marin, qui avait disparu dans un naufrage, sembla un moment devoir donner quelque résultat. Malheureusement, on ne put obtenir que quelques tronçons de phrases impossibles à interpréter ; devant ce résultat négatif, on décida, à l'unanimité, de laisser les esprits à leurs petites occupations extra-terrestres et de ne plus les déranger davantage.
Cependant, la conversation continua le lendemain sur le même sujet. Chacun donnait son opinion accompagnée d'anecdotes plus ou moins fantastiques.
Interrogé à mon tour, je citai certains faits merveilleux dont j'avais eu connaissance et j'en arrivai à raconter une histoire mystérieuse, souvenir de voyage, dont je me garde bien de garantir l'authenticité, mais qui, cependant, m'a semblé, à l'époque, cacher quelque fond de vérité.
Nous l'intitulerons, si vous voulez bien :