SEPTEMBRE 1S
CIIAIMTKK II
EQUIPEMENT
Le succès, le saint même d'une expédition arctique dépendenl en grande partie de la qualité de son équipement. La rupture d'un clou ou d'une courroie peut entraîner parfois les plus redoutables conséquences pour la caravane. Aussi, avant le départ, on ne saurait trop recommander d'examiner soigneusement chaque objet; ni le temps ni la peine ne doivent être épargnés pour obtenir un matériel aussi soigné que possible. A mon avis, un grand nombre des expéditions précédentes ne se sont point préoccupées suffisamment de celle question, en apparence secondaire.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, j'avais tout d'abord l'intention de faire tirer nos traîneaux par des chiens ou par des rennes. Des voya-
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geurs expérimentés ont nié les services que rendent les animaux de trait dans les expéditions arctiques, le renne ou le chien ne pouvant traîner, affirmaient-ils, que leur nourriture pour un temps 1res court. J'avoue ne pas comprendre celte objection. Ne peut-on pas, en effet, toujours employer les animaux un certain temps, et après cela les abattre? Une expédition ayant un nombre de chiens ou de rennes suffisant pour haler tous les traîneaux, et emportant pour eux une certaine quantité de nourriture outre ses approvisionnements particuliers, peut avancer rapidement et sans fatigue pendant quelque temps. De plus, l'abalage successif des animaux lui procure de la viande fraîche : par suite, point n'est besoin de se charger d'une quantité considérable de conserves. Lorsque le moment arrive de tuer la dernière hèle de trait, on a fait un bon bout de chemin, et, ayant mangé tout le temps de la viande fraîche, les hommes sont aussi vigoureux alors qu'au départ.
Une expédition arctique peut très bien n'employer que des chiens. La viande de cet animal est comestible pour des gens affamés ; les Eskimos la regardent même comme un mets de choix. Un homme qui ne pourrait manger de cet animal est indigne de faire partie d'une exploration.
J'avais le projet d'emmener de bons chiens de trait, si j'avais pu m'en procurer. Ces animaux ont sur les rennes l'avantage d'être faciles à transporter et à nourrir. Ils mangent comme nous, tandis que l'alimentation des rennes consiste en un lichen lourd et encombrant. Le temps m'ayant manqué pour me procurer des chiens, je songeai à acquérir des rennes. J'écrivis à ce sujet en Finmark et fis même acheter du lichen à Riiraas ; mais, ayant reconnu bientôt les difficultés qu'eussent présentées le transport de ces animaux, puis leur débarquement au Gronland, je renonçai à cette idée et résolus d'avoir recours seulement à la vigueur de nos bras pour haler les traîneaux. Lorsque le transport de chaque morceau de pain qu'on mangera coûte de pénibles efforts, il va de soi que les bagages seront réduits au strict nécessaire. Approvisionnements, traîneaux, instruments, vêtements, tout doit être aussi léger que possible. En pareil cas, la valeur d'une chose dépend de son poids. D'autre part, la légèreté n'est pas tout : il est nécessaire en outre que les objets
d'équipement soienl solides. Enfin nos vêtements devaient être chauds — nous ne savions quelle température nous trouverions sur l'inlandsis- — et l'alimentation nourrissante et variée.
Dans une entreprise comme la nôtre, un des engins les plus importants est le traîneau.
Les précédentes expéditions arctiques, surtout colles organisées par les Anglais, ont accompli de longs voyages en traîneau. Je pensai donc que le véhicule employé dans les explorations de ce genre avait été très perfectionné. C'était une erreur, et il est permis de s'étonner que des expéditions récentes, comme celles des Allemands sur la côte orientale du Grônland (1869-1870), de Payer et Weyprecht à la Terre François-Joseph (1872-1874) et de Nares (1875-1876), se soient servies de traîneaux fort incommodes. L'expédition de Greely (1881-1884) et celle envoyée à sa recherche sous le commandement de Schley et Soley (1884) étaient sous ce rapport mieux équipées. Les traîneaux employés dans la plupart de ces explorations avaient l'inconvénient d'être lourds et trop grands; de plus, garnis de patins étroits, ils enfonçaient profondément dans la neige.
Quelques voyageurs, notamment Franklin lors de sa première expédition, se sont servis des toboggans1, en usage chez les Indiens d'Amérique. L'Anglais Rae et plus tard Greely avaient des véhicules analogues montés sur des patins bas et étroits. Dans la neige pulvérulente, les tobaggans présentent des avantages, mais lorsque la neige est gelée, le frottement devient beaucoup trop considérable et retarde la marche. Un très petit nombre d'explorateurs ont songea monter leurs traîneaux sur de larges patins. Celle omission nous frappe surtout, nous autres Norvégiens, habitués aux skikjselk.
Le skikjselk est un petit traîneau reposant sur de larges patins2 presque semblables aux ski, que les paysans de Norvège emploient pour transporter des charges de bois ou de foin. On le baie avec une corde, et à l'aide d'un bâton iixé sur le côté on le dirige pour l'empêcher d'arriver dans les jambes du patineur lorsqu'il descend
1. Traîneaux formés d'une simple planche de bouleau courbée en avant; ces [rameaux mesurent une longueur de 2 m. 05 et une largeur de 46 centimètres, quelquefois plus.
2. Payer, dans la relation du voyage de l'expédition austro-hongroise, raconte que les larges patins facilitent la marche dans la r.eige profonde. Ils doivent mesurer, dit-il, une largeur de 7 centimètres.
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une pente à toute vitesse. Le skikjselk est en usage en Suède, en Finlande t'i jusque dans la Sibérie orientale1.
Ce traîneau servit de modèle pour construire ceux que nous avons employés. Les véhicules de noire expédition me paraissent
réunir (miles les qualités requises : ils sont solides, légers et glissent facilement, quel que soit l'état de la neige. Certaines pièces secondaires turent copiées sur le traîneau décrit dans le récit de Greely et qui fut emporté par l'expédition envoyée à la recherche de ce voyageur5.
Pour la construction de nos skikjselk, je trouvai un collaborateur dévoué dans le menuisier Christiansen, aujourd'hui établi à Naes, dans le Telemark. Ii n'épargna ni son temps ni ses peines pour nous livrer d'excellents véhicule-.
Ce ne fut qu'après de nombreux essais, notamment à la suite d'un voyage à travers les montagnes entre Bergen et Kristiania, que j'adoptai la forme des traîneaux dont nous nous sommes servis.
Dans leur construction, des planches de frêne particulièrement saines et flexibles furent seules employées. Ce bois étant très rési-tant, le siège du véhicule put être établi légèrement sans diminuer pour cela la solidité de l'appareil. Les patins étaient en orme ou en érable, bois que le frottement sur la neige rend particulièrement lisse. Ils avaient été en outre recouverts d'une mince plaque d'acier, pouvant se dévisser à volonté. Une seule fois pendant le voyage nous enlevâmes cette plaque.
Le dessin de la page 18 représente très exactement le type de nos traîneaux. Aucune pièce n'était clouée, toutes étaient assemblées au moyen de courroies; le véhicule avait par suite une grande élasticité et supportait très bien les chocs. Nos traîneaux mesuraient une longueur de 2 m. 90 et une largeur de 50 centimètres. Les patin--, longs de "2 m. 89 et larges de 95 millimètres, étaient relevés aux deux extrémités. Cette disposition augmentait leur force de résistance et leur souplesse; d'autre part, elle permettait, si un véhicule était avarié à l'avant, de s'en servir encore en employant l'arrière
1. Sur l'emploi des skikjselk en Sibérie, voir Micolas Witzen. Noord en Osl Tarlarye. Amsterdam, 1705, p. 820.
2. Greely, Three i/etirs of Arclic service. Londres, 1880, vol. I, p. 100.
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comme avant. Chaque traîneau était terminé par un dossier, disposition 1res pratique pour le diriger dans les passages difficiles, lorsque deux hommes le manœuvraient.
Sans patins d'acier, chaque skikjaelk pesait 11 kil. 05; avec ses patins, 15 kil. 75. Ces patins portaient au milieu une petite quille en acier pour pouvoir gouverner les véhicules sur la glace vive et les empêcher de dévier. Il est très important que les traîneaux obéissent facilement sur les glaciers crevassés. Sans cela, on risque de les perdre dans quelque gouffre et d'être entraîné avec eux. Ces quilles nous furent très utiles; malheureusement, dans les chocs éprouvés par les traîneaux pendant la traversée de la partie de l'inlandsis voisine de la côte, elles furent en partie brisées, surtout lorsque le temps devint très froid. Par des températures basses, l'acier devient cassant comme du verre. Afin d'éviter cet inconvénient, je conseillerai de tailler les quilles dans les mêmes plaques d'acier que les patins; mais dans ce cas on ne pourrait les détacher à volonté. Sur chaque patin était fixé un morceau de bois très léger qui donnait au véhicule
de la rigidité et de l'élasticité.
Nos traîneaux avaient été construits de façon à pouvoir être tirés par un seul homme. Comme il est utile, dans les passages difficiles, d'envoyer en avant un éclaireur reconnaître le terrain, et que sur la neige pulvérulente la marche est très pénible pour la tète de la caravane, je décidai que le premier véhicule serait tiré par deux hommes. Nous n'emportâmes par suite que cinq skikjadk. 11 est, du reste, préférable d'avoir plusieurs petits traîneaux plutôt qu'un ou deux grands, comme les expéditions précédentes en avaient employé. Dans maintes circonstances, au cours de notre voyage, la manœuvre d'un grand traîneau aurait été beaucoup plus pénible que celle d'un petit, et en certains passages, si nous avions eu un véhicule de grandes dimensions, nous aurions été souvent obligés de le décharger tout au moins en partie pour pouvoir passer. En nous attelant deux ou trois à chaque skikjadk, nous avons toujours réussi à les faire avancer; plusieurs fois, dans des endroits particulièrement accidentés, nous avons pu les porter à bras. Pour marcher à la voile, nous réunissions deux ou trois traîneaux côte à côte, passions en travers des ski ou des bâtons, et amarrions solidement le tout. Des bâtons
on bambou servaient de mâts; la toile du plancher de la tente ou deux prélarts, de voiles; un autre bâton, placé en avant comme un timon de voiture, faisait office de gouvernail. Si l'on construisait un traîneau spécialement pour marcher à l'aide du vent, on obtiendrait sans nul doute de bien meilleurs résultats que nous. Ce mode de locomotion, qui a été pratiqué par nous sur l'inlandsis du Gronland, pour la première fois, n'a pas jusqu'ici suffisamment attiré l'attention. On pourrait peut-être s'en servir avec succès dans
l'exploration des terres antarctiques.
Pour une expédition de patineurs comme la nôtre, la construction des ski est une question aussi importante que celle des traîneaux. Dans le chapitre suivant je traiterai ce sujet.
Outre des ski, nous emportions des raquettes canadiennes et norvégiennes. Les premières sont formées de nerfs d'animaux, d'élan principalement, tendus sur un châssis en frêne. Elles mesurent 1 m. 06 de long sur 59 centimètres de large. Les secondes sont faites d'un cercle en bois sur lequel sont entre-croisées des lanières en saule. Celles que nous avons employées mesuraient une largeur de 26 centimètres et une longueur de 59 centimètres.
Dans quelques parties de la Norvège, ces raquettes sont d'un emploi fréquent, surtout au printemps, lorsque la neige ne porte pas. Par un pareil temps, les paysans les suspendent souvent aux fers de leurs chevaux. Les tryger* pour les animaux ont la même forme que ceux dont se servent les hommes, ils sont seulement plus grands, et, comme cela se conçoit aisément, ont un système d'attache différent. Nos petits chevaux apprennent très vite à marcher
RAQUETTE NORVEGIENNE ET MOCASS1K LAPON.