‹ A travers le GrönlandChapitre 40 sur 100 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les jours suivants, notre dérive continue vers le sud, le long de la côte orientale du Grônland. Pendant ce temps, aucun incident important à noter: chaque jour qui s'écoule ressemble au précédent. On observe la direction de la dérive, celle du vent, les mouvements de la glace, la couleur du ciel au-dessus de la banquise', pour découvrir si quelque chance favorable ne se présente pas. Nous sommes toujours partagés entre la crainte et l'espérance, et ces émotions ne sont pas sans attrait pour quelques-uns d'entre nous. Dans la pensée que les renseignements que nous avons recueillis intéresseront les spécialistes, je donne ici des extraits de mon journal

1. La présence d'une uuée de couleur foncée au-dessus de la banquise indique l'existence de flaques d'eau ouvertes ou de glaces clairsemées. La couleur sombre de l'eau donne cette teinte à l'air ambiant. Dne apparition de ce génie porte, dans le vocabulaire arctique, le nom de « ciel d'eau » (vand liimnwl).

de voyage. Les gens du monde pourront les passer sans inconvénient.

« 21 juillet. — Dans l'après-midi, du haut d'un glaçon élevé, nous apercevons dans le sud une longue et étroite ouverture à travers la banquise. La dérive nous porte dans la direction de son extrémité supérieure. Peut-être pourrons-nous atteindre terre.

« 22 juillet. — Dans la nuit survient un épais brouillard. Impossible de reconnaître de quel côté pousse le courant. Le bruit du ressac est aussi violent que les jours précédents. Pendant la nuit, le bruit semble diminuer et la houle tombe un peu.

« Toute la journée, houle et brouillard. Vers midi une éclaircie se produit ; en me servant d'une flaque d'eau de notre glaçon comme d'horizon artificiel, je détermine la latitude. Nous nous trouvons par 01" 1<S' de latitude nord : nous avons donc fait un bon bout de chemin dans le sud. Depuis hier midi la dérive a dépassé 00 milles.

« Pendant la matinée la glace s'ouvre un peu : de suite un canot viilr est mis à l'eau, En dépit de nos efforts, la marche est très lente; la bouillie de glace qui couvre les canaux ouverts entre les glaçons arrête l'embarcation. Dans cette situation, il est préférable de réserver nos forces. Avec ce diable de brouillard, impossible de reconnaître la direction la plus avantageuse. Peut-être atteindronsnous bientôt la côte ; nous aurons alors besoin de toute notre énergie.

«Dan- l'après-midi, éclaircie; il semble que nous soyons maintenant plus rapprochés de terre, lue faible brise souffle, nous espérons qu'elle fraîchira et chassera la glace; la houle est toujours forte. Qu'une tempête vienne à souffler de terre, elle ferait tomber la mer qui pousse la glace de ce côté, et disperserait la banquise vers la pleine mer. Nous pourrions alors avancera travers les glaçons.

« Autour de nous apparaissent sur la glace un grand nombre de phoques à capuchon {Ci/stnphora rristata). Lorsqu'ils plongent dans les flaques d'eau voisines de notre campement, ils élèvent au-dessus de Peau leurs grosses tètes pour non- examiner; évidemment ils se demandent quels sont les êtres étranges qui sont venus s'établir sur la banquise. Apre- nous avoir contemplés, ils disparaissent en fai-

sant bouillonner l'eau bruyamment. Nous pourrions facilement en abattre, mais comme nous avons encore de la viande fraîche en quantité suffisante, nous laissons en paix ces beaux animaux; nous avions emporté du Jason un gros gigot du poney. Dans l'après-midi, la glace est très épaisse.

« 25 juillet. — Dans la nuit, un service de garde est organisé; chaque quart est de deux heures. A ce propos Ravna nous amusa beaucoup. Ne sachant se servir d'une montre, il ignore quand son quart est terminé, et de crainte de commettre une faute, il reste debout quatre ou cinq heures avant de se décider à réveiller celui qui doit lui succéder : encore à ce moment-là n'est-il pas certain que son temps de garde soit fini.

« A sept heures et demie, Dietrichson nous réveille. La glace s'est ouverte. Quoique les canaux soient encore couverts de bouillie glaciaire, il est possible d'avancer. Nous chargeons les canots, puis, les glaces s'étant de nouveau rapprochées, attendons encore une demi-heure avant de nous mettre en route. Ayant réussi à gagner quelques bassins d'eau libre, nous avançons assez rapidement pendant quelque temps. Au moment de quitter le glaçon où nous avons passé la nuit, passe un vol de canards noirs en route vers le nord. C'est un indice du voisinage de la côte, et celte vue ranime les courages. Dans celte région, la faune ailée est très pauvre : nous n'y aperçûmes pas même une mouette.

a Toute la journée nous peinons pour faire route dans la direction de terre. Quand la glace se referme, nous attendons patiemment, puis nous nous remettons courageusement au travail dès qu'elle s'écarte.

« Nous nous rapprochons de la côte ; l'espoir grandit. Un corbeau venant du sud-ouest passe au-dessus de nos tètes en route vers le nord.

« Sur les glaçons voisins de nous apparaissent plusieurs gros phoques à capuchon (des adultes). La tentation est trop forte pour un chasseur, et, accompagné de Svcrdrup, je pars tirer un « vieux » qui est là tout près de nous.

« Après avoir rampé quelques instants, je lâche mon coup de fusil. L'animal, frappé en plein, reste sans mouvement. Cependant, lorsque

nous arrivons pour l'emporter, il n'est pas encore mort. Dans mon zèle de naturaliste, je veux profiter de l'occasion pour observer sur un sujet vivant la couleur des yeux et la forme du capuchon, encore incomplètement connues des zoologistes. Pendant «pic je suis occupé à ces études, l'animal fait un mouvement de bascule sur le bord du glaçon et glisse dans l'eau. En même temps je le frappe d'un harpon et Sverdrup d'une gaffe. C'est alors entre nous une lutte terrible. Nous essayons de maintenir hors de l'eau la partie inférieure du phoque, où réside toute sa force. Un moment nous avons le dessus : mais l'animal, quoique mortellement atteint, est encore vigoureux. Les points d'appui que nous avons pris sur le stemmatope sont malheureusement mauvais, j'en fais de suite l'observation à Sverdrup et l'invite à tirer une seconde balle. Mon compagnon, de son côté, pensant que mon harpon est moins solidement enfoncé dans le corps du phoque que sa gaffe, m'engage à lui donner le coup de grâce. Tout à coup les deux points d'appui manquent à la fois, on entend un clapotement dans l'eau : notre phoque a disparu. Tout déconfits nous nous regardons l'un l'autre, et examinons la flaque d'eau, à la surface de laquelle viennent crever de petites bulles d'air. Nous n'avions pas besoin de ce gibier pour vivre, néanmoins nous ne pouvons nous consoler d'avoir perdu une si belle pièce d'une manière aussi ridicule. Sverdrup affirmait ne jamais avoir vu un aussi gros phoque. Que les âmes sensibles ne s'affligent pas, l'animal n'a pas souffert longtemps! Les efforts qu'il avait faits pour se dégager étaient les dernières convulsions de l'agonie. La balle qui l'avait frappé était de petit calibre, mais elle l'avait atteint en plein dans la tète.

« Dans la soirée nous sommes arrêtés par des glaçons bosselés serrés les uns contre les autres, formant ce que les marins anglais appellent un pack d'hummocks. Sur un pareil terrain le halage des canots est impossible. Nous installons alors le bivouac. La tente est étendue sur la glace en genre de matelas, et par-dessus on place les sacs de couchage. Nous serons ainsi tout prêts pour le cas où la banquise s'ouvrirait. Nous nous endormons pendant qu'un homme veille debout, mais la glace reste immobile! Dans la nuit, la rosée est très abondante, et le lendemain malin les sacs sont tout humides.

« 24 millet. — • La banquise est aussi compacte qu'hier. Nous

prenons alors la résolution de haler les canots el les traîneaux. La plus grande partie de nos bagages sont placés sur les traîneaux, tout prêts à être chargés dans les embarcations lorsque nous arriverons à l'eau libre. Juste au moment où nous allons nous mettre en marche, la glace s'ouvre. Nous naviguons quelque temps; plus loin il devient nécessaire de haler les embarcations. La banquise est accidentée et par suite la marche lente, mais cela vaut mieux que de rester en place. Nous approchons de la portion de la côte au nord d'Igdloluarsuk. Déjà dans notre espoir d'atterrir bientôt nous dissertons sur la durée probable du voyage de ce point à Pikiudtlek, où doit commencer l'escalade de l'islandsis. Dans la journée nous apercevons un corbeau el un vol de stercoraires. La vue de ces oiseaux nous tire de notre isolement.

« Dans la journée, comme la banquise devient d'un parcours difficile etquele soleil est chaud, nous faisons halte et dressons la tente pour le dîner. Le repas n'est ni long ni difficile à préparer. Du gigot de poney je découpe un morceau suffisant pour six hommes, puis le divise en tranches, sur le plat d'une rame, mets la viande dans une gamelle de notre appareil de cuisson, ajoute un peu de sel, verse ensuite le contenu de plusieurs boites de légumes, remue le tout et maintenant à table, le dîner est prêt. Pendant que je me livrais à cette importante besogne, Balto observait mes mouvements, toujours prêt à donner un coup de main ; il avait faim, me dit-il, et se réjouissait de faire un bon repas. Comme tous les Lapons et comme du reste tous les gens ignorants, notre compagnon avait une aversion profonde pour la viande de cheval; néanmoins, lorsqu'il me vit verser les légumes, il déclara que le plat lui semblait très appétissant.

« Quand tout fut prêt, j'apportai la gamelle devant mes camarades assis sous la tente et les engageai à se mettre à table. Non, jamais je n'oublierai la figure de Balto à ce moment-là. Lorsqu'il vit que la viande n'était pas cuite, sa physionomie témoigna d'abord le plus profond étonnement, puis un dédain insolent. Il apprit alors à liavua ce qu'il en retournait, et celui-ci, qui jusque-là n'avait pas paru prendre intérêt à la chose, me tourna le dos avec un air de profond mépris.

li-2 A TRAVERS LE GRÛNXAND.

« Quant à nous quatre, nous fîmes bon accueil à la gamelle, et trouvâmes le mets excellent. »

Je n'avais pas fait cuire le dîner pour économiser notre provision d'esprit-de-vin. Durant la dérive sur la banquise, nous ne nous donnâmes que rarement le luxe de cuire nos aliments. Comme boisson, nous avions l'eau claire des flaques éparses sur les glaçons; mélangée à du lait condensé, elle fournissait une excellente boisson très agréable. Ce jour-là, à la place de viande de cheval, les Lapons reçurent, à leur grande satisfaction, des conserves de bœuf; pareil festin leur fit oublier leur premier désappointement. Le bœuf, c'était, disaient-ils, de la viande propre et fortifiante.

A ce propos, il me paraît intéressant de reproduire la réponse faite par Balto, à son retour en Norvège, lorsqu'on lui demanda quel avait été à son avis le temps le plus dur pendant le voyage. « Le pire, raconta-l-il, ce fut lorsque nous dérivions sur le Grand Océan. Un jour, pendant que nous étions sur la banquise, je dis à Nansen : « Pensez-vous que nous puissions atteindre la terre? — Oui », me répondit-il. Je lui demandai ensuite ceque nous ferions alors. « Nous « nous dirigerons en canot vers le nord », repril cotre chef. « Très « bien; mais si nous ne pouvons traverser le grand glacier et arri- ■' ver sur la côte ouest, de quoi vivrons-nous? ajoutai-je. — « Nous tuerons du gibier, me répondit Nansen. — Mais avec quoi « le cnirons-nous ? demandai-je. — Mais nous le mangerons « cru », repartit-il. Pareille perspective avait découragé Balto.

« Dans la soirée nous réussissons à faire encore un peu de roule. Le soir nous campons.

« Le ciel est couvert d'un épais brouillard humide qui nous transperce; avec cela il souffle une brise piquante du nord-ouest; peut-être disloquera-t-elle la banquise.

« 25 juillet. — A quatre heures et demie du malin, l'homme de quart me réveille pour m'annoncer l'approche d'un ours. Je le prie d'aller prendre de suite un fusil dans les canots, pendant que je passe en toute hâte mes bottes et sors de la tente sans prendre le temps de m' habiller. L'animal arrivait droit de notre côté, au moment où Krisliansen m'apporte le fusil ; il s'arrête, nous regarde

Page 1