‹ A travers le GrönlandChapitre 41 sur 100 · L OURS S ARRETE ET NOUS REGARDE DN INSTANT · texte numérisé non relu

L OURS S ARRETE ET NOUS REGARDE DN INSTANT

un instant, puis prend la fuite. Encore une mauvaise chance! mes camarades avaient eu au moins le plaisir de voir un ours blanc, ce qu'ils désiraient depuis longtemps.

«Après avoir déjeuné, nous nous remettons à la laborieuse besogne du halage. A quel-

nues pas du campe- îijÊÊ0Ê^S I ÉM^Ii Lnt, la houle nous ■|||i| X"- 1$

oblige à nous arrê- mMÏfSMÊiïÉÊÊÈfofà^ ter; depuis le jour où nous avons été entraînés jusqu'à l'iskant, la houle persiste et amoncelle la banquise du côté de la côte.

«Pendant la journée, des ouvertures se produisent à plusieurs reprises au milieu de la glace,

mais se referment bientôt. Il est absolument impossible d'avancer; la bouillie glaciaire qui couvre les canaux ouverts entre les glaçons arrête la marche des embarcations, cl avec ce roulis les canots peuvent être brisés lorsque la glace se referme avec rapidité.

« Pour passer le temps, nous nettoyons les patins des traîneaux; débarrassés de rouille, ils pourront glisser plus facilement sur la glace. Ce travail achevé, on prépare le dîner, composé d'une soupe de haricots et de viande crue. A midi je prends la latitude. Nous nous trouvons par 65°18'. L'observation de la longitude, faite dans l'aprèsmidi, donne comme résultat : 40'15°. Nous sommes à 18 milles de terre. Depuis hier soir la dérive nous a éloignés de la côte. Dans la journée, vu un corbeau.

« Le repas est servi dans les quelques tasses que nous possédons et dans des boites de conserves vides, qui remplacent pour nous la vaisselle. Tout le monde, même les Lapons, déclare le dîner excellent. Tout à coup grand émoi de Ravna ; reconnaissant que la viande de la

jSlz- (dessin de. niei.sen.)

lit A TRAVERS LE GRONLAND.

soupe est incomplètement cuite, il déclare ne plus vouloir en manger et fait une mine qui nous amuse tous. Maintenant Iiallo, lui aussi, n'a plus faim; il avale la soupe, lui trouve même très bon goût; mais la viande, i! la dépose près île lui dans une flaque d'eau, pensant que je ne verrai pas son manège. 11 peut dire, déclare-t-il, comme le prophète Élie : « Seigneur, ce que j'ai à manger, je ne puis le manger ». Je m'efforce de lui prouver que le prophète n'a jamais rien dit de pareil, et qu'il s'empressait d'avaler ce que le Seigneur lui envoyait. L'apôtre Pierre a bien formulé une pareille plainte, mais c'était en rêve, elles mots sont employés au ligure. Voilà ce que je m'efforce de faire comprendre à Balto, mais je n'y réussis guère. Le bonhomme hoche la tète d'un air de doute; et seuls les « païens» et les animaux, aflirme-t-il, mangent de la viande crue. Pour consoler les Lapons, nous leur donnons à chacun un biscuit.

« Aujourd'hui Dietrichson et Kiïstiansen se plaignent de douleurs dans les veux.. Je recommande en conséquence à tout mon monde de porter toujours des conserves.

• Aucun changement dans l'état des glaces. Durant l'après-midi, dérive rapide vers le sud. La nuit dernière le courant nous avait éloignés de terre, maintenant nous nous en rapprochons.

« Dans l'après-midi, nous sommes par le travers de Skjoldungen, une île souvent mentionnée dans le voyage de Graah. Depuis Igdloluarsuk, la côte est hérissée de pics aigus aux formes fantastiques. Le soir surtout, au coucher du soleil, le panorama est particulièrement grandiose.

« La houle augmente toujours, bien que nous soyons loin de l'iskant; au large la mer doit être forte.

« Maintenant les nuits sont froides; sous les sacs de couchage nous entassons tout ce que nous pouvons, des prélarts, des imperméables, afin de rendre notre installation aussi confortable que les circonstances le permettent.

« Je veille le premier quart, pour achever le croquis de la côte. k la latitude où nous nous trouvons maintenant, les nuits commencent à devenir obscures: pareil travail est par suite difficile à cette heure tardive.

« L'air est calme, seul le bruit du ressac trouble le silence de la

TOUJOURS KN DÉRIVE.

lij

nuit. Au-dessus des champs de glace, la lune s'est levée toute rouge; et, dans la direction du nord, s'étend une lueur jaune crépusculaire. Sous la lune, par delà la banquise, miroité la pleine mer, tandis que vers l'ouest les pics élancés de la côte se détachent sur un ciel clair obscur; tout autour de nous rien que de la glace et de la neige. C'est une belle nuit d'été, mais dans le paysage rien ne rappelle que nous sommes en été.

« Devant moi se trouvent les embarcations, les traîneaux et la

CLAIR DE LUNE SUR LA BANQUISE. (DESSIN d'e. NIELSEN, D'APRÈS UN CROQUIS DE M. N'ANSEN.)

lente où reposent mes camarades. A côté s'étend une petite flaque d'eau dans laquelle la lune se reflète.

« Nous sommes contraints à l'inaction. Les glaçons sont trop écartés les uns des autres pour que nous puissions baler les embarcations et les traîneaux, et en même temps trop serrés pour qu'il soit possible de naviguer.

« La pluie nous oblige à rester dans la tente.

« Nous nous occupons de remonter le moral des Lapons. Craignant d'atteindre de nouveau la pleine mer, ils sont découragés. Nous sommes persuadés que nous pourrons débarquer près du cap Farvel. Nous calculons la date probable de notre arrivée dans ces parages et reconnaissons que nous aurons ensuite le temps de remonter la côte orientale et d'entreprendre la traversée du Grôn-

in

land. Quelques-uns sont d'avis que si, à l'époque où nous débarquerons, la saison est trop avancée pour tenter l'aventure, nous n'en devrons pas moins faire route vers le nord, aussi loin que possible. Nous hivernerions sur la côte orientale, et au printemps ferions route vers l'ouest. Ce plan me paraît bien hasardeux, car en pareille circonstance nous ne pourrons conserver intactes les provisions que nous avons apportées, et sans elles, la traversée de l'inlandsis sera impossible. Dietrichson se déclare partisan résolu de ce plan. « Après tout, dit-il, nous risquerons simplement nos vies. » Pendant cette discussion. Balto prend, lui au^si, la parole : « Ne parlons >< pas de ce que nous ferons plus fard, dit-il, jamais nous n'attein- <-< drons la côte; dans quelques jours nous serons tous noyés dans le « Grand Océan. Mon seul désir est que le Seigneur me fasse la grâce « de me laisser mourir en bon chrétien, je me repens de mes fautes, « et j'espère ainsi gagner le ciel. J'ai commis dans la vie bien des < mauvaises actions, combien maintenant je les regrette, car je crains « bien de n'être pas sauvé. » Je demandai alors à Balto s'il ne croyait pas qu'il dût se repentir de ses fautes, au cas où la mort ne serait pas prochaine : « Oui, me répondit-il, mais dans ce cas le « repentir n'est pas urgent. » 11 promit cependant de devenir meilleur, s'il échappait à la mort. Conception bien naïve du christianisme, assez répandue toutefois! « Eh bien, Balto, si tu reviens en Finmark, « boiras-tu encore? » luidemandai-je. Non jamais, il ne prendrait plus que quelques petits verres. C'était la faute de son penchant pour l'eaude-vie, me confessa-t-il tristement, s'il était venu avec nous et s'il se trouvait maintenant sur la banquise. « Comment cela esl-il donc « orrivé'.'lui répliquai-je. — J'étaisivre, me raconta Balto, lorsqu'un nommé X... me demanda si je voulais accompagner l'expédition au <c Grônland. Me sentant alors plein courage, je répondis affirma tive- » ment. Mais le lendemain, lorsque dégrisé je me souvins de ma proie messe, je me repentis fort d'avoir fait une pareille réponse. II «était alors trop tard pour revenir sur ce que j'avais dit, etmainte- « nant jedonnerais volontiers "2000 couronnes pour ne pasètre ici. » « Quoi qu'il en soit, le moral de la petite caravane est excellent. Nous nous trouvons très bien sous la tente. Quelques-uns lisent, d'autres écrivent leur journal. Balto raccommode des chaussures,

Ravna, comme d'habitude, reste inactif dans son coin. La perspective de dériver bientôt en pleine mer n'est pas très réjouissante.

« Nous prenons alors la décision de continuer notre route à travers la banquise. L'entreprise est certes dangereuse, mais il faut la risquer en présence de notre dérive rapide vers la pleine mer. « La glace ne s'ouvre pas; dans ces conditions nous sommes obligés de recommencer la pénible opération du halage, et ce n'est pas un travail facile avec cette diable de houle qui tantôt éloigne les glaçons, tantôt les fait se choquer et se briser. Il n'est pas aisé surtout de faire passer les traîneaux d'une flaque sur l'autre sans les laisser tomber à l'eau. Souvent nous devons attendre quelque temps avant de pouvoir retourner sur le glaçon où nous avons abandonné les bagages que nous n'avons pu faire passer une première fois. En agissant avec précaution, ces transbordements s'effectuent assez vite. Mais à quoi servent ces efforts? Rien qu'à nous donner du mouvement, car le courant, plus rapide que nous, nous entraîne du côté de la pleine mer, en sens inverse de la direction que nous suivons. Après tout, laissons-le agir; occuponsnous seulement de trouver un solide radeau de glace. Nous examinons soigneusement tous les glaçons situés dans notre voisinage; nous savons maintenant à quels signes se reconnaît un glaçon résistant. Nous en choisissons un petit, très épais, de glace bleue, ayant la forme d'un navire, il pourra par suite naviguer en mer sans se briser; il est de plus garni de bords élevés qui nous protégeront contre les vagues; en un point seulement ce bourrelet présente une solution de continuité; par là en cas de besoin il sera facile de mettre les embarcations à l'eau. Aucun autre glaçon ne nous a offert une meilleure installation; aussi, si le courant nous entraîne vers l'iskanl, sommes-nous bien décidés à y rester jusqu'à la dernière extrémité. Bien entendu, avant de nous installer sur ce radeau, nous nous sommes assurés que nous y trouverions de l'eau. La plupart des glaçons sont parsemés de petites nappes d'eau alimentées par la fusion de la couche superficielle de neige ou de glace. Une fois notre marmite remplie, nous nous apercevons que celle eau est salée. Nous n'avions pas songé qu'à celte époque avancée de l'été, la neige a fondu sur presque tous les glaçons. Heureusement pour

nous, sur les points élevés du radeau se trouve encore du névé dont la fusion procure une très bonne boisson. »

28 juillet. — Aujourd'hui comme hier, inaction complète. Notre crainte d'arriver une seconde fois à l'iskant était justifiée. Notre radeau a approché de moins de 500 mètres de la lisière de la banquise. Nous désirions même l'atteindre et être entraînés ensuite en mer pourvoir se terminer enfin cette ennuyeuse dérive au milieu de la banquise. La boule était faible, le vent favorable; nous aurions pu dans ces circonstances arriver en vingt-quatre heures au cap Farvel où il aurait été certainement possible de débarquer. « Il était écrit que nous ne devions pas arriver à la pleine mer. Après avoir dérivé pendant quelque temps le long de l'iskant, notre glace fut entraînée au milieu d'un large champ de drifis vers le sud. La banquise est ici étroite. Nous sommes devant le fjord Mogens Heinessôn, à 15 milles de terre, et l'iskant est tout près de nous. « Hier le temps était froid, et couvert comme en hiver; aujourd'hui le soleil luit. Au nord comme au sud de Karra Akungnak s'étend la nappe blanche de l'inlandsis d'ici. Elle semble une plaine unie que l'on pourrait parcourir en voiture. Çà et là s'élèvent des nunataks plus nombreux que ne l'indique la carte de Holm. La vue du glacier entraîne nos pensées vers l'intérieur du Gronland. « Notre tour viendra bientôt de le parcourir. » Cette pensée, qui peut paraître téméraire après toutes nos désillusions, termine la partie de mon journal relative à la dérive de la banquise. Le 51 juillet seulement, je pus reprendre ma relation, elle commence par cette phrase : « Quelle différence entre notre situation présente et celle où nous nous trouvions lorsque j'ai écrit les lignes précédentes. Autour de nous c'était alors la solitude de la banquise et de la mer, maintenant nous sommes entourés par des Eskimos et des chiens, puis voici des bateaux, des tentes; un beau soleil d'été reluit, et nous avons sous les pieds le sol du Gronland. »

Ces lignes ont été écrites durant notre halle au premier campement d'indigènes que nous avons rencontré, maintenant je dois raconter comment nous y sommes parvenus.

Le 28 juillet au soir, un brouillard épais nous avait enveloppés, dérobant la vue de la côte à nos regards. Plusieurs fois dans le cou-

nuit de la journée, la glace s'étail ouverte près de l'iskant alors que, suivant toute prévision, la houle aurait iliï la maintenir en masses compactes. La dislocation n'avait cependant pas été assez grande pour que nous ayons pu mettre les embarcations à l'eau surtout avec la grosse mer. Le soir, pendant que nous faisions notre promenade habituelle avant d'aller nous coucher, nous remarquâmes un nouveau mouvement de dislocation dans les glaçons. La houle semblait ouvrir la banquise du côté de la pleine mer, ce qui nous parut extraordinaire. Nous étions alors fatigués et n'avions nulle envie de nous mettre au travail; nous pensions, du reste, atteindre bientôt la pleine mer et dériver ensuite vers le sud sur notre radeau de glace. Nous allâmes nous coucher après avoir donné ordre à la vigie de nous réveiller au cas où la banquise s'ouvrirait davantage. Dans la nuit le brouillard épaissit, et masqua toute vue.

Sverdrup faisait le quart dans la matinée, lorsque tout à coup il entend le bruit du ressac dans la direction de la terre, c'est-à-dire à l'ouest : jusque-là nous l'avions toujours entendu dans l'est, c'està-dire du côté de l'iskant. 11 consulte la boussole, le grondement vient bien en effet de l'ouest. Le compas est donc faux ou bien il est victime d'une illusion des sens. Quelques heures après, Sverdrup put reconnaître la justesse de ses observations : le bruit provenait bien du battement de la lame contre le rivage et non contre la banquise, ainsi qu'il était permis de le penser au milieu du brouillard. Le matin je paressai quelque temps dans mon sac de couchage. Ravna était alors en vigie; comme d'habitude il avait fait un quart de quatre heures au lieu de deux. Je m'amusai à le voir passer sa petite tète par la porte de la lente, pour demander si son temps de garde était terminé et s'il pouvait réveiller Kristiansen qui devait prendre le quart après lui. Sa physionomie exprimait un sentiment de vague inquiétude qui me frappa. Je lui demandai alors s'il apercevait la côte. « Oui, me répondit-il, elle est tout près. — Et la glace, ajoutai-je, est-elle ouverte? — Oui », me répondit-il. Du coup je saute hors de la tente. Oui, en vérité, nous sommes tout près de la côte; la banquise est clairsemée, et près de la côte s'étend un chenal d'eau libre. Je réveille tout le monde; à la hâte on s'habille, on prépare le déjeuner, on met les embarcations

A TRAVERS LE GRONLAM).

à l'eau, on les charge, et bientôt nous voici parcs. Avant dé quitter le glaçon qui nous a conduits ici et qui sera probablemenl notre dernier radeau de glace, je monte sur le point le plus élevé pour reconnaître noire roule. Un changement extraordinaire s'est produit

dans la banquise; toute la masse de glace a dérivé pendant la nuit vers le sud-est. De ce côté, à perte de vue, de la glace, et au-dessus un ciel tout blanc. Dans le sud, du coté de la côte, non loin de nous, la mer semble complètement ouverte; plus au nord ce chenal est barré par une nappe de drifis. Nous nous trouvons maintenant sur la lisière occidentale de la banquise, vers l'est elle s'étend à perte de vue. Quel étrange changement depuis hier! Dans quelques heures nous débarquerons, et hier soir aucun de nous ne pouvait espérer pareille chance.

Les canots avancent rapidement. Partout se trouvent des canaux assez larges pour qu'on puisse y ramer; en quelques endroits seulement il est nécessaire de se frayer un passage à travers la glace.

Après quelques heures de travail, les dernières glaces sont dépassées. Non, jamais je ne pourrai trouver une expression assez vive pour dépeindre notre enthousiasme à ce moment. Nous éprouvons la même impression que ressent le prisonnier à sa sortie de prison; maintenant l'avenir s'ouvre plein de promesses devant nous. Nous sommes heureux. Peut-on en effet être plus satisfait que le jour où l'on voit la possibilité de mettre à exécution un projet longtemps

rareté .'

HALAGE DES CANOTS A TRAVERS LA BANQUISE. (DESSIN d'à. BLOC H, D* APRÈS ON CROQUIS DE M. NANSE.V.)

ruines d'édifices .normands au grônland. (gravure extraite de la relation de voyage de la « iiaxsa ».)

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