‹ A travers le GrönlandChapitre 45 sur 100 · AU NORD LE LONG DE LA COTE ORIENTALE ENTREVUE AVEC LES ESKIMOS · texte numérisé non relu

AU NORD LE LONG DE LA COTE ORIENTALE ENTREVUE AVEC LES ESKIMOS

Après avoir traversé la banquise, nous nous dirigeons do suite vers la côte. Nous brûlons du désir de fouler le sol du Grônland et en même temps nous voulons faire un bon repas. Depuis longtemps j'ai promis à mes camarades de les régaler d'un festin le jour où nous atterrirons.

Tout près devant nous se trouve la haute montagne ronde de l'île Kutdlek. Pour ne pas perdre de temps, nous ramons droit vers l'île Kekertarsuak, située plus au nord.

Sur notre route se dresse un grand isberg échoué. Sun dôme est couvert de centaines de mouettes qui mouchettent de points noirs sa masse blanche. Au moment de notre passage, un fragment se détache avec tracas de la montagne de glace flottante, les bandes de mouettes s'enlèvent et tournoient en poussant leurs cris plaintifs. Quel spectacle nouveau pour nous de voir ces oiseaux et quel plaisir de pouvoir ramer au milieu de la mer libre !

Plus loin s'étend le long de la côte, dans la direction du sud, une

seconde bande de drifis. Elle est heureusement étroite, et ne présente aucun obstacle! Bientôt nos canots, battant les pavillons norvégien et danois, abordent contre un beau rocher noir dont le reflet assombrit la surface de la mer. Hurrah! trois fois hurrah ! Au nord se trouve un petit port où les canots seront à l'abri. C'est à qui sautera le plus vite à terre pour avoir la satisfaction de fouler le sol. Le premier mouvement de joie passé, nous escaladons les rochers afin de prendre connaissance du pays. Nous sommes comme des enfants : la vue d'une mousse, d'un brin d'herbe, nous amuse; inutile ici de parler de fleurs. Tout cela est absolument nouveau pour nous, après la longue détention sur la banquise. Les Lapons, non moins joyeux, s'en vont gravir les montagnes et il s'écoule quelque temps avant qu'ils reviennent. Maintenant il faut songerai! festin. Sur un rocher tout près des canots, la cuisine est installée, et bientôt un chocolat appétissant est sur le feu. Pendant qu'il cuil. je vais en reconnaissance pour étudier du haut des montagnes la roule que nous devons suivre vers le nord.

Je gravis d'abord des roches escarpées, traverse ensuite un petit glacier, puis une petite plaine couverte de mousses et d'arbrisseaux, et parsemée de grands blocs erratiques. Quelle chose nouvelle pour nous que le spectacle d'un panorama étendu ! J'aperçois la mer, la banquise, tout cela éblouissant de lumière, puis des pics et enfin l'inlandsis. Au sud apparaît l'île de Kutdlek, plus loin le cap Tordenskjold. Non seulement le nom de ce promontoire me rappelle la patrie, mais encore sa forme; on dirait un rocher des côtes de Norvège. Je m'assois sur une pierre pour prendre le croquis de ce beau paysage. Pendant que je suis absorbé dans la contemplation de ce panorama grandiose, qu'est-ce que j'entends et qu'est-ce que je sens? Un moustique! Puis en voici un second et bientôt tout un essaim. Je les laisse me piquer, c'est pour moi un plaisir : leurs piqûres sont une nouvelle preuve que je suis réellement sur la terre ferme. 11 y a sans doute longtemps que ces pauvres petites bêles ne se --ont repues de sang humain. Plus tard nous eûmes ce plaisir, plus fréquent et plus complet que nous ne le désirions.

J'élais assis là depuis quelque temps, lorsqu'une emberize nivéale vint se poser sur une pierre à côté de moi. Quelle joie de voir

Ail Milili LE LONG DE LA COTE ORIENTALE.

ce joli petil oiseau lorsqu'on esl reslé si longtemps isolé dans la froide solitude des glaces.

Le panorama est étendu dans la direction du nord. Près du point où nous avons débarqué, la glace est clairsemée; an delà d'Inugsuit, elle est plus compacte : peut-être sera-t-i] difficile de la traverser.

Maintenant il est temps de rejoindre mes compagnons, le chocolat doit être prêt. A mon retour au bivouac l'eau ne bout pas encore; nos cuisiniers sont évidemment encore inexpérimentés.

DÉBARQUEMENT DE L EXPÈDITIOH SUR LA CUTE ORIENTALE DU ISROM.AND. (D APRES CMC PHOTOGRAPUIE.)

L'expérience nécessaire, ils n'ont pu l'acquérir sur la banquise! En attendant que le dîner soit prêt, je prends une photographie de cette localité particulièrement importante dans l'histoire de notre voyage.

Le chocolat est enfin cuit. Pour fêter le débarquement, des portions plus copieuses qu'à l'ordinaire sont distribuées; de plus, j'autorise pour la circonstance des extras, des biscuits, du gruyère, du mysosl* et de la confiture d'airelles rouges. C'est en vérité un festin comme nous n'en avons pas eu depuis longtemps.

Nous mangeons sans nous presser et jouissons en paix des joies

1. Fromage de lait de chèvre fabriqué en Norvège. (Note du traducteur.)

du temps présent. Après ce moment de sybarilisme, il faudra redoubler d'ardeur et de courage. Désormais nous dormirons seulement quelques heures par jour, mangerons peu et rapidement, el travaillerons le plus possible. Notre nourriture consistera en biscuit et viande sécbée, et notre boisson sera l'eau fraîche provenant de la fusion de la glace. Nous n'avons pas le temps de cuire les aliments ou de chasser le gibier, très abondant dans ces parages.

L'époque la plus favorable pour exécuter le voyage est maintenant passée et le court été du Grônland déjà avancé; nous pouvons encore espérer atteindre la côte occidentale en employant judicieusement notre temps, seulement il n'y a pas une minute à perdre.

A cinq heures du soir nous sommes prêts. Embarque et en roule pour le nord le long de la côte!

Tout d'abord les eaux sont libres et nous pouvons avancer rapidement. Dans la soirée, la situation change, la glace devient épaisse; à plusieurs reprises nous sommes obligés de nous frayer un passage de vive force. De distance en distance se trouvent de longues avenues d'eau dans lesquelles il est possible de ramer. Le soleil se couche tout rouge derrière les montagnes. Pendant la nuit nous travaillons au milieu de la glace, mais à minuit il est difficile de reconnaître la roule. Heureusement la réflexion des lueurs rouges du ciel dans l'eau permet de voir la position des glaces.

J'avais le plus vif désir d'arriver promptement au fameux glacier de Puisortok qui, en 1884. avait arrêté pendant dix-sept jours l'expédition du commandant llolm. Devant ce glacier, croyais-je, les courants amoncelaient probablement les glaces en banquise; de là provenait sans doute sa mauvaise réputation. Je voulais atteindre le plus tôt possible ce point, afin de pouvoir profiter de la première occasion pour franchir ce mauvais passage.

Dans la nuit nous atteignons le cap Kangek ou capRantzau; là, la glace très compacte nous arrête. U faut se tailler un passage à coups de haches et en repoussant les glaçons à l'aide de gaffes. L'existence de « jeune glace » entre lesdrilis ajoute encore aux difficultés. Cette couche augmentant d'épaisseur pendant la nuit arrête les canots, elle ne disparait que plusieurs heures après le lever du soleil. Vers le matin nos forces commencent à faiblir, il y a

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