ENFANT ESKIMO DD CAP BILLE. (D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE
jaunâtres, et près de la mer, des kayaks, des oumiaks disséminés, avec des engins de pêche et d'autres instruments. Tout autour de nous les eaux grouillent de kayaks. Comme cadre de cette scène pittoresque, figurezvous un grand glacier, la mer parsemée déglaces et un ciel empourpré; au milieu mettez nos deux canots montés par six hommes qui n'ont guère la mine de gens civilisés. Voilà le tableau.
Quel mouvement se donnent tous ces pauvres indigènes, et qu'ils l'ont plaisir à voir après un long séjour dans la solitude!
Dès que nous avons débarqué et solidement amarré les canots, une foule de naturels nous entoure, nous contemplant avec élonnement. Tout le monde lit et se montre empressé à nous rendre service. Le sourire aux lèvres, c'est la salutation des Eskimos, leur idiome n'ayant aucun terme pour souhaiter la bienvenue. Ces pauvres gens paraissent mener une vie assez heureuse au milieu de ce monde de neige et de glace ; et, ma foi, en les voyant, il nous vient le désir de rester quelque temps parmi eux.
Nous étant arrêtés à l'entrée de la plus grande tente, on nous invite par signes à y entrer ; immédiatement nous acceptons l'offre. Après • avoir passé la porte, puis
nous être glisses sous un
ESKIMOS DU CAP CILLE.
(dessin d'e. nielsen, d'après UNE PHOTOGRAPHE
rideau en peau d'intestins
de phoque, en baissant la
tête à cause du peu d'élévation du passage, nous voici dans une
sorte de chambre éclairée par plusieurs lampes à huile,
Quel spectacle et quelle odeur ! Les récits des voyageurs nous avaient bien appris que les Eskimos de la côte orientale avaient l'habitude d'être peu \èlus dans leurs tentes et que l'air de ces habitations ne fleure pas précisément la rose; niais que ce fût à ce point, nul d'entre nous ne se l'était imaginé. La puanteur était épouvantable, l'odeur de l'huile dominait, et à celle-ci s'ajoutaient les exhalaisons des habitants et de certain liquide soigneusement conservé : par respect pour le lecteur, je ne puis en dire plus long. On s'accoutume cependant rapidement à ce milieu, peut-être même finit-on par le trouver agréable. Tout le monde n'est cependant pas capable de cette adaptation, et plusieurs d'entre nous ne firent qu'un court séjour dans la tente.
Pour mon compte, l'odeur ne m'incommodait pas au point de m'empècher d'observer ce qui se passait autour de moi. J'étais entouré de gens nus, les uns assis, les autres couchés ou debout. Tous portaient simplement autour des reins le nalit, un mince ruban, particulièrement étroit chez les femmes. Les représentants du beau sexe étaient en outre parés d'un second ruban autour de la touffe de cheveux proéminente au sommet de la tête. Quelques hommes mettent également des ornements de ce genre dans la chevelure et autour de la poitrine. Chez ces gens, aucune honte de se montrer nus ; le naturel avec lequel ils se livrent à leurs occupations dans le costume paradisiaque nous paraît fort étrange à nous autres civilisés.
Au milieu dé toutes ces nudités, les Lapons avaient une mine fort embarrassée. Voici qu'une jeune mère arrive, se déshabille etgrimpe sur le lit près de son enfant également nu, et s'accroupit pour lui donner le sein. Toute personne un tant soit peu libre de nos préjugés aurait été touchée par cette scène d'amour maternel. La pauvre femme reste longtemps dans cette position, puis, sentant le froid, ramène sur elle et son marmot un beau tapis de peau de phoque, bordé d'une belle peau blanche de fœtus de cet animal.
D'autres indigènes arrivent bientôt et remplissent la lente. On nous a fait asseoir sur des boites placées le long du rideau à l'entrée de la tente. C'est la place des visiteurs; les habitants, eux, s'assoient sur le lit qui occupe le fond de la tente. Ce lit, fait de planches et
UN CAMPEMENT ESKIMO recouvert de plusieurs couches de peau de
diogue, esl assez long
pour que les indigènes puissent s'y
étendre tout de leur long. Su largeur
dépend de celle de la tente et du nombre
des habitants. Sur ce lit les Eskimos
passent tout le temps qu'ils restent dans
la tente; ils y mangent, ils s'y reposent,
ils y dorment, et les femmes travaillent
dessous, accroupies sur les jambes.
Les tentes des Eskimos présentent
une forme très curieuse. L'appareil se
compose d'un fronton en bois sur lequel
viennent converger des perches disposées
sur le sol en demi-cercle. Sur ce châssis
est étendue une double couverture de peaux, la première formée de peaux dont la fourrure est placée du côté de l'intérieur de l'habitation, la seconde de peaux tannées provenant généralement île vieux oumiaks ou de vieux kayaks.
La porte se trouve au-dessous du fronton, auquel est suspendu un rideau en peau d'intestins de phoque.
Dans la tente où je me trouve habitent quatre ou cinq familles; chacune d'elles a sur le lit son petit compartiment distinct. Sur ce compartiment s'installent le mari, la femme et les enfants.
Pour un mari, deux femmes et six enfants, un espace de quatre pieds suffit. Devant le compartiment de chaque famille brûle une lampe à huile dont la flamme est très large. Ces lampes, en pierre ollaire, ont la forme d'une demicirconférence; elles sont plates, creuses comme des soucoupes et généralement assez grandes; quelques-
VÊTEMENTS ET USTENSILES DES ESKIMOS lli: LA CÔTE ORIENTALE M GRÔNLANO.
I, PANTALON DE FEMME. — II, PAGNE PORTÉ PAR LES HOMMES DAXS LES HUTTES. — III, PAGNE PORTÉ PAR LES FEMMES DANS
LES HUTTES. IV, COURROIE Ml NIE
DAMULETTES. — V. MOCASSIN. — VI ET Ml. COUTEAUX.
unes mesurent une largeur de plus de 50 centimètres. La mèche .'-I un morceau de mousse séchée, placé le long des bords du vase et alimenté constamment par du lard frais que la chaleur transforme rapidement en huile. Le soin d'entretenir les lampes incombe aux femmes; elles ont, pour cela, des baguettes spéciales, et avec ces instruments empêchent les mèches de fumer ou de s'éteindre. Audessus de ces lampes les habitants font cuire leur nourriture dans de grands vases en pierre ollaire suspendus au plafond.
11 est curieux que ces indigènes ne se servent ni de tourbe ni de bois, alors qu'ils pourraient facilement s'en procurer. Dans la tente où je me trouve brûlent un grand nombre de lampes; elles restent allumées jour et nuit, servent en tout temps de poêles et la nuit de luminaires; sur plusieurs chauffent des marmites. Les Eskimos ne dorment jamais dan- des chambres obscures. Ces lampes répandent une odeur d'huile très désagréable pour nous autres Européens, néanmoins on s'y habitue rapidement.
Après nous être assis et avoir tout bien examiné, la conversation commence. Chaque objet que je regarde, on me le montre et l'on m'en explique l'usage. Je n'entends pas un mot de tout ce que ces braves gens me content; à l'aide de gestes seulement je parviens à les comprendre. .J'apprends ainsi qu'une petite étagère suspendue au plafond sert à faire sécher les vêtements el que les marmites contiennent de la viande de phoque. Mes hôtes me montrent ensuite plusieurs objets qu'ils sont très fiers de posséder. Une vieille femme ouvre un sac et en lire une petite chique de tabac hollandais; puis un hmnme me fait voir un couteau avec un manche en os : ce sont les deux objets les plus précieux de la tente, el les habitants ont pour eux une sorte de vénération. On m'explique ensuite la parenté des différents membres de la petite communauté. Un homme embrasse une femme bien potelée, puis tous deux me montrent, avec un air de satisfaction, plusieurs personnes jeunes : ce sont le mari, la femme et les enfants. Le bonhomme étend la femme tout de son long, lape sur ses parties les plus grasses, dans l'intention de me faire apprécier sa beauté et de me montrer l'estime qu'il a pour elle, ce qui paraît faire le plus grand plaisir à la Grônlandaise.
Chose assez curieuse, chacun des hommes de celle tente n'avait
IN CAMPEMENT ESKIMO. 191
qu'une femme. Généralement, sur la côte orientale, les bons chasseurs, qui sont les gens à l'aise du pays, ont deux femmes, mais jamais plus de deux. Les maris soul pour la plupart très aimables et pleins d'attention pour leurs tendres moitiés. On les voit souvent s'embrasser, ou plus exactement se frottej leurs nez l'un contre l'autre. Il v a bien aussi des scènes domestiques, même 1res violentes. Comme Holm nous l'apprend, la femme reçoit parfois une lionne correction, quelquefois même un coup de couteau dans la jambe ou da bras ; après quoi les deux époux font pas moins bon ménage, s'ils ont des enfants. D'après il arrive également que le subisse une correction ; ce v geur vit notamment un Gi landais, qui était l'heureux mari de deux épouses, recevoir de l'une d'elles une volée bien appliquée.
La concorde la plus parfaite paraissait régner entre les divers habitants de la lente. Tous étaient à notre égard pleins d'attentions amicales, et tous nous parlaient sans trêve ni merci, bien que depuis longtemps ils eussent eu la preuve que nous ne comprenions pas un mot de leur langue. Un vieillard aux manières nobles, et qui avait l'air d'un personnage — c'était probablement un angegok (magicien), — réussit, après s'être donné beaucoup de mal, à nous faire comprendre par signes (pie quelques-uns d'entre eux venaient du nord et se dirigeaient vers le sud, tandis que d'autres marchaient en sens inverse; que les deux groupes s'étaient rencontrés par hasard, et qu'ensuite nous étions arrivés sur ces entrefaites, ce qui avait redoublé la joie de la ren-
UNE BEAUTÉ GRONLANDAISE D AGE MDK (cirrE ORIENTALE). GRAVURE EXTRAITE DE L'OUVRAGE 0 DI'.N DANSEE kuM r: A Ml- EXPEDITION- TIL GIIMM.AMI OSTKYST DNDER KAPTEIK HOLHS
LEDELSE ».)
102 A TRAVERS LE GRÔNUND.
contre. Il nous manifesta ensuite le désir de savoir d'où nous venions. La chose est assez difficile à lui expliquer. Nous étendons les liras dans la direction de la mer et de la banquise et essayons de lui faire comprendre tant bien que mal, à l'aide de gestes, que nous avons traversé les glaces, puis, qu'arrivés à la côte bien loin dans le sud, nous avons marché dans la direction du nord. Tous alors témoignent le plus profond étonnement, en poussant les beuglements habituels. La conversation se continue très animée, nous nous comprenons relativement bien. Certes c'eût été pour quelqu'un un spectacle bien amusant d'assister à celte pantomime.
Je n'oserais pas dire que la figure de tous les indigènes qui nous entouraient fût très propre. La plupart avaient un teint jaunâtre ou foncé, mais a celte couleur naturelle s'en ajoutait une autre également sombre provenant de la crasse. Sur la figure, quelques-uns, notamment les enfants, conservent une épaisse couche de saleté qui leur donne l'aspect de nègres; par places la couche s'élail écaillée, et dans les gerçures apparaissait une peau relativement blanche. Aux femmes, surtout aux jeunes filles, coquettes ici comme partout ailleurs, il arrive parfois de se laver. Le célèbre explorateur Holm décerne même un brevet de propreté aux élégantes du pays. Je n'ai point l'intention d'entrer dans une discussion à ce sujet avec mon confrère danois, il me suffit de dire que les Grônlandaises de cette région emploient l'urine pour se laver. Elles trouvent à ce liquide une odeur particulièrement agréable et s'en parfument les cheveux. C'est un moyen de séduction dont les belles se servent pour attirer les amoureux.
Les Eskimos utilisent l'urine pour toutes sortes de clioses, et la conservent précieusement dans des vases spéciaux. La propriété qu'a ce liquide de dissoudre les corps gras le rend particulièrement utile pour eux et ils s'en servent pour débarrasser leur figure, leurs mains ou leurs vêtements de la couche de graisse qui les couvre. Ils utilisent encore l'urine pour préparer les peaux.
Une occupation favorite des indigènes est de se livrer à une chasse acharnée dans leur longue chevelure. Dès que le gibier est capturé, il est mangé incontinent. Lorsqu'un insecte a été pris,
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raconte tïolm, l'heureux chasseur le fait circuler devant toute l'assistance, on se le passe de main en main en témoignant bruyammenl ses impressions, après quoi on le rend au propriétaire, qui l'avale avec un air de satisfaction manifeste. A notre grand regrel nous n'eûmes pas la chance d'assister à pareille fête.
Les Eskimos, avant d'êtreen relation avec les Européens, ne connaissaient pas la puce. Nous avons enrichi, parait-il, de cel insecte la l'aune du pays, et les indigènes de la côte occidentale donnent à cet aphaniptère le nom de « pon européen ».
Les Eskimos font très bon ménage avec ces parasites; d'abord ces insectes leur donnent l'occasion de se distraire quand ils n'ont rien à faire; en second lieu, ils sont pour eux une vraie friandise. Ils ont imaginé des engins spéciaux pour capturer ce gibier; les pièges consistent en brindilles de bois surmontées de touffes de poils de lièvre qu'on place dans le cou entre la peau et les vêtements. Les insectes se réfugient dans les touffes chaudes des poils et se laissent ainsi prendre le plus facilement du monde.
Après ce que je viens de raconter, ne croyez pas que les Grônlandais vous lassent éprouver un mouvement de répulsion. Très rapidement on s'habitue à la saleté, ce qui était facile du reste pour nous. On s'accoutume également à les voir se gratter le nez, les oreilles et la tête; après un court séjour, l'atmosphère de leur lente n'incommode pins, et bientôt on trouve un certain charme à la compagnie des Eskimos.
Il est difficile de prononcer un jugement sur la beauté de celle race, car la beauté est une chose très relative. Prend-on comme point de comparaison le type grec, la Vénus de Milo par exemple, je dois avouer que les indigènes de la côte occidentale du Grônland en sont bien éloignés et que personne parmi eux ne représente ce genre de beauté. Mais si nous nous débarrassons des préjugés classiques, et si nous considérons comme beau, non ce que nous avons
ir.
EXFAXT ESKIMO DU ' AI' BILLE.
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appris à considérer comme tel, mais ce qui réellement charme el attire les regards, nous trouverons des types de beauté parmi ces Grônlandais. Vivez un certain temps au milieu de ces pauvres sauvages, et, j'en suis persuadé, bientôt vous trouverez, dans le nombre, des figures agréables. Du reste, quelques femmes paraîtraient belles même aux yeux d'un Européen; j'en vis notamment une dont les (rails me rappelaient ceux d'une jolie Norvégienne de notre connaissance, et je ne fus pas seul à être frappé de cette ressemblance; un de mes compagnons, qui connaissait la dame en question, éprouva la même impression que moi à la vue de cette Grônlandaise. Si celle Eskimodc avait paru dans un salon vêtue d'une élégante toilette, nul doute qu'elle n'eût eu le ccès.
Les têtes sont généralement ovales, bouflies de graisse, avec de larges pommelles saillantes et les joues dodues.
Les indigènes ont, pour la plupart, les yeux noirs, souvent légèreuienl fendus obliquement, et le nez plat. Il semble que leur visage ait subi une pression sur le devant et que la masse charnue ait été repoussée sur les côtés. Chez les femmes et surtout chez les enfants on peut tirer une ligne d'une joue à l'autre -ans toucher le nez; quelques enfants présentent même une sorte de creux au milieu de la ligure. Ce ne sont pas là précisément les caractères de la beauté telle que les Européens l'entendent. Les Eskimos ne séduisent pas l'étranger par la régularité de leurs traits, mais par leur air de bonne humeur, leur jovialité et leur amabilité. Leurs extrémités sont très petites.
Aux yeux des Eskimos, plus une femme est grasse, plus elle est jolie. Aussi les beautés de nos pays n'auraient peut-être pas grand succès chez les indigènes de la côte orientale.
Les Eskimos onl les cheveux noirs. Généralement les hommes
h-KHIn DI CAP MLLE. D APRES l M: riliiniGllAI'llll..
UN CAMPEMENT ESKIMO. 195
les relèvent, sur le front à l'aide d'un ruban de verroterie, et les laissent pendre par derrière sur les épaules. La perle même de quelques cheveux est considérée comme un présage de mauvais augure. Ceux qui ne possèdenl pas un cordon de ce genre ont la chevelure coupée à hauteur des yeux tout autour de la tête; en guise de ciseaux, ils se servent d'une dent de squale, le fer ne devant jamais, dans leurs croyances, toucher les cheveux. Si un homme a eu les cheveux coupés dans son enfance, il doit continuer à les porter ainsi toute sa vie. Les femmes ont la chevelure réunie au sommet de la tète en une touffe qui doit être aussi droite que possible. Cette coiffure les rend chauves de bonne heure.
Dans la tente où nous nous trouvions, les femmes étaient beaucoup moins laides que les hommes. Ces derniers étaient presque tous imberbes, un seul avait une petite barbiche.
Nous étions depuis quelque temps occupés à nous livrer à une pantomime animée, lorsqu'un indigène sortit, puis rentra bientôt après avec une large courroie en peau de phoque. S'étant assis sur le lit, il la déroule, puis, prenant un couteau, en coupe plusieurs morceaux qu'il offre successivement à chacun de nous. Quelques indigènes imitent son exemple, et bientôt nous sommes tous propriétaires de quatre ou cinq solides courroies. Pauvres gens, ils nous donnaient ce qu'ils possédaient de mieux, dans la pensée de nous être utiles. Je m'attendais à ce que les indigènes nous demandassent à leur tour quelque chose en échange de leurs bons procédés. Je ne me trompais pas. Celui qui nous avait donné la première courroie sortit et revint bientôt avec un objet auquel il paraissait attacher une très grande valeur. C'est un vieux fusil rouillé d'un modèle plus qu'archaïque, semblable à ceux dont font usage les Grônlandais de la côte occidentale. Le bonhomme, très fier de posséder une pareille arme, nous la montrait avec une satisfaction visible; pour lui faire plaisir, nous témoignâmes la plus vive admiration. L'heureux propriétaire nous fit alors comprendre qu'il n'avait pas de munitions et qu'il en désirait. Je fis d'abord mine de ne pas saisir sa demande, mais devant son insistance je dus changer de système et tâchai de lui expliquer que nous ne pouvions le satisfaire. Le pauvre homme fit alors une mine toute déconfite, et remporta son fusil.
Personne ne demanda ensuite de compensation pour les cadeaux qui nous avaient été faits. Ces malheureux indigènes pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dont on ne saurait trop Taire l'éloge. La manière dont ils l'entendent doit nous faire honte, à nous autres gens civilisés : vous les verrez par exemple recevoir leur ennemi mortel, m les circonstances l'obligent à chercher un refuge chez eux, et l'héberger pendant des mois.
Après être restés quelque temps dans la tente, nous songeâmes à organiser notre campement .
.Non- choisissons pour le bivouac un rocher voisin de la mer, et commençons à y apporter nos bagages. Dès que les Eskimos voient notre mouvement de va-et-vient, vite ils accourent nous aider; tous se chargent, qui d'un sac, qui d'une huile, et il faut voir avec quelle joie ils examinent chaque objet. La vue des grandes boites en ferblanc qui contiennent une partie de nos provisions les transporte d'admiration; c'est à qui les touchera; on les tourne et retourne dans tous les sens, sans que la curiosité soit jamais satisfaite.
Vprès cela, il faut tirer les canots au sec. Pas moins de vingt à trente hommes s'attellent pour tirer une embarcation vide: lorsque l'un de nous commence à entamer la plainte rythmée des matelots : Oh hisse! l'allégresse est à son comble.
Cette manœuvré terminée, nous nous occupons à dresser la tente, ce qui intéresse également beaucoup les Eskimos. Les embarcations, les lentes, comme toutes les choses dont eux aussi se servent, excitent particulièrement leur curiosité. Avec quel élonnement ils voient notre petite habitation en toile installée en quelques minutes! Nos vêtements attirent également leur attention, surtout les robes blanches des Lapons bordées de lisérés jaunes et rouges. Les bonnets carré-, ornés dé cornes aux quatre coins, dont sont coiffés Balto et Ravaa, sont particulièrement admirés.
Le soir, lorsque les Lapons revêtirent leurs robes en peau de renne, tout le monde voulut voir cette belle fourrure el passer la main au-dessus. Ce n'est de la peau ni de phoque, ni d'ours, ni de renard, est-ce de la peau de chien? demandent-ils, toujours par signes. Non, et Balto essaye de leur faire comprendre que celte belle el bonne fourrure provienl du renne, un animal qui a sur la
UN CAMPEMENT ESKIJIO. 197
Lèle «le grandes cornes, qu'il essaye de leur représenter en se plaçant les liras en l'air le Ion*; de la tête. Les Eskimos ne comprennent pas, ils n'ont probablement jamais vu de renne; cel animal n'existe pas dans la région qu'ils habitent.
Le souper est préparé et mangé devant la tente, en présence d'une nombreuse assistance. Plusieurs rangées rie curieux observent attentivement tous nos mouvements. Après le repas, nous allons continuer nos observations dans le camp.
Sur la rive se trouvaient au sec un certain nombre de kayaks el plusieurs oumiaks. Voyant l'Intérêt avec lequel j'examinais ces embarcations, un Eskimo s'empresse de me montrer l'usage de chaque objet. 11 me fait examiner sa périssoire, très joliment ornée de figurines en os, et ses armes, arlistement décorées; il est surtout fier de son harpon, dont la pointe est formée d'une dent de narval. Les Eskimos mettent tout leur amour-propre à posséder un beau kayak.
Bien que la nuit fût venue, l'animation était toujours grande. Des ombres passaient et repassaient. Très amusante surtout était la silhouette des femmes, portant leurs enfants dans Vamaul' ; avec ce paquet dans le dos elles semblent toutes bossues. A voir les lentes éclairées, on eût dit des tonnelles garnies de lanternes vénitiennes; nous avions l'illusion d'assister à une fête de nuit dans un petit port.
Maintenant il faut songer à dormir, et nous disposons les sacs de couchage, opération qui excite encore la curiosité des indigènes: les voilà en rangées serrées tout autour de nous, pour jouir du spectacle très intéressant que nous offrons en nous déshabillant. Les femmes ne sont pas moins désireuses que les hommes de nous voii quitter nos vêlements. Il n'eût [tas été poli de prier les beautés, gronlandaises de s'en aller; d'autre part, si nous avions pu leui expliquer que chez nous il n'est pas d'usage que les dames regar-
1. Vamaut est un vêlement de forme particulière porté pur les femmes qui ont des enfants en bas âge. Il est garni d'une espèce de grand capuchon qui peut être fermé par des courroies attachées à la ceinture. Dans ce sac le marmot est bien au chaud, et n'entrave pas les mouvements de la femme. Elle peut par exemple marcher et ramer sana éprouver la moindre gène. Une mère de famille grônlandaisc se sépare rarement de son enfant.
A TRAVERS LK GRÔNLAND.
a] v &, ;. V> 'v'^. jaquettes en peau d'inles
i .;',!"** uns ne niioque, huneiie-
i "\ y ^gç-' 0, „fin,{\ comme du linge. Autour
\ if ^
dent les messieurs se déshabiller, elles n'auraient certainement pas compris et, sûrement, ne se seraient point retirées. Lorsque les spectateurs nous voient entrer l'un après l'autre dans les sacs, grande est leur joie ; maintenant tous les six nous sommes couchés, la porte de la tente est fermée : bonsoir tous.
Pour la nuit nous n'établissons pas de garde; nous dormons tous profondément, réveillés seulement de temps à autre par le hurlement des chiens. La matinée est déjà avancée lorsque nous sortons de nos sacs. Par les interstices de la porte de la lente, nous aperces vons les indigènes faisant les cent pas devant notre habitation, impatients d'assister à l'intéressant spectacle de notre lever. En notre honneur, tous ont revêtu leurs plus beaux habits, des nettes en peau d'inlesins de phoque, blanches
de nos canots s'agite une foule curieuse ; on cxa- ,.*S? mine les rames, les gaffes, tous les objets garnis de fer, on se les passe de main en main, en prenant le plus grand soin de ne pas les endommager.
La porte de la tente ouverte, une double haie de curieux se forme immédiatement pour voir comment nous sortons des sacs et pour assister à notre toilette. Une ceinture ornée de dessins en verroterie et garnie d'une agrafe que portait Kristianseu excita surtout l'étonnement général. Chacun voulut la voir et la loucher, et accompagna cet examen de grognements poussés en chœur. Notre compagnon avait agrafé celle ceinture, lorsque survint un homme qui ne l'avait pas vue. Sans plus se gêner, noire homme releva le vêlement de Krisliansen, pour pouvoir admirer à son aise cet objet d'art. Notre déjeuner, composé de biscuits et d'eau, fut rapidement avalé en présence d'une foule.
jk rencontrai ose jeune femme fort ivenante. d'après use photographie.
IN CAMPEMENT ESKIMO.
Puis, avant de continuer nuire route, nous poursuivons noséludes ethnographiques.
J'essayai de photographier le cercle de spectateurs qui entourai! notre tente; mais dès qu'ils virent mon appareil braqué sur eux, tous s'écartèrent brusquement comme s'ils eussent craint de recevoir une décharge de mousqueterie. Quelques instants après, je voulus prendre un groupe assis sur un rocher, mais ce fut sans plus de succès. Cène fut qu'en usant des plus grandes précautions que je réussis plusieurs vues.
Après cela je fis un tour dans le campement, muni de mon appareil. Devant une.
petite lente dressée à l'écart, je rencontrai une jeune femme fort avenante, avec une mine souriante, égayée par deux beaux yeux dont elle savait fort bien se servir. Elle n'était pas vêtue d'une manière 1res élégante, sans doute parce qu'elle était mariée, et qu'une mère de famille doit renoncer au plaisir de plaire. Elle portait dans son amaut un marmot dont elle paraissait très fière et auquel elle me montrait, un moyen certainement de me faire sa cour. Pendant que je prenais plusieurs photographies instantanées, nous échangions des politesses.
Tout à coup le mari sort de la lente et, à son grand élonnement, aperçoit sa femme en
tète-à-tèle avec un étranger. Le bonhomme se réveillait et, étant ébloui par l'éclat de la lumière, avait mis des lunettes en bois. C'était un solide gaillard, très avenant, qui s'empressa de me montrer maintes choses intéressantes. 11 était très fier de posséder un de ces bonnets que j'ai décrits plus haut, et voulait absolument que je m'en couvrisse, pendant qu'il mettait sur sa tête mon couvre-chef. Cet échange de coiffure ne me convenait guère, de crainte de quelques suites fâcheuses. Ensuite il me montra sou oumiak; finalement je dus lui brûler la politesse et me sauver.
Je jelai ensuite un coup d'oeil dans l'intérieur de plusieurs