CHAPITRE XVI
Dans l'infinie diversité des aspects de la nature, leGrônland forme un tableau unique avec ses fjords remplis de glaces flottantes et son immense glacier. De la côte, si l'on avance dans l'intérieur des
terres, on rencontre à une dislance variable de la mer une plaine de glace et de neige, infinie, démesurée, s'étendant à perte de vue vers l'est, recouvrant le sol de sa carapace cristalline. C'est l'inlandsis, le plus grand glacier de l'hémisphère boréal. Sa superficie précise est encore inconnue, elle peut cependant être évaluée à plus de
I million de kilomètres carrés.
Les Scandinaves, comme les Eskimos, n'ont point dépassé la lisière de cette plaine de glace, et de tous temps cet immense inconnu a excité la curiosité des hommes.
Les Eskimos constituent la population primitive du Grônland, et, les premiers de tous les peuples, sont arrivés en vue de l'inlandsis.
II y a combien de temps? nous ne pouvons le dire même approximativement. Comme je l'expliquerai plus loin, je crois que leur établissement dans celte région remonte à plus de mille ans.
Les Eskimos sont venus des régions situées à l'ouest de la baie de Baffin el du détroit de Davis, régions où il n'existe aucune inlandsis ei (lmil l'intérieur renferme quelques habitants. Dès leur arrivée au
Grônland, ils ont bientôt reconnu que partout des glaciers leur barraient la route vers l'intérieur du pays. Ils ont alors renoncé à pousser plus avant; leur imagination a placé dans cet inconnu le théâtre des récits relatifs à leurs anciennes relations avec les peuplades de l'intérieur du pays qu'ils avaient antérieurement occupé. Ces peuplades étaient vraisemblablement, pour la plupart, des Indiens îles côtes septentrionales du nord de l'Amérique, et, dans les légendes desEskimos, elles sont devenues les habitants de Tintérieur du Grônland. Les récits de traversées de l'inlandsis ont la même origine: ils se rapportent évidemment à des pays situés à l'ouest et peuplés d'Eskimos. Ces indigènes ne paraissent avoir jamais eu une idée précise de l'intérieur du Grônland. Dans les régions où se trouve le renne, ils ont atteint en chassant la lisière du glacier, et parfois en ont traversé une petite étendue pour atteindre les nunataks où se réfugient ces animaux. De ces rochers, ils ont aperçu à perle de vue des champs de glace et de neige, et pensé probablement (pie partout le pays présentait le même aspect.
Les Scandinaves arrivèrent au Grônland il y a environ neuf cents ans et habitèrent la côte ouest et sud-ouest, probablement jusqu'à la fin du \vc siècle. Ils paraissent avoir eu très tôt une connaissance exacte de l'inlandsis, à en juger d'après la description contenue dans le Kongespeil. Ce document renferme le passage suivant : « Si vous me questionnez sur la nature de ce pays, je vous répondrai qu'une petite partie seulement est dépouillée de glace et que tout le restant est couvert de glaciers. Les habitants ignorent par suite si leur pays est grand ou petit. Toutes les montagnes et toutes les vallées sont recouvertes d'une épaisse masse de glace, qui empêche les hommes d'avancer suit au milieu des montagnes, soit le long de la côte. 11 doit cependant exister des passages débarrassés; autrement les animaux sauvages ne pourraient venir des autres régions. Souvent les indigènes ont gravi en différents endroits les plus hautes montagnes pour découvrir une autre région habitable et dépouillée de glacet nulle part ils n'en ont vu trace, excepté le long de la côte. »
Cette description très exacte semble avoir été écrite de nos jouis.
Une fois les anciens colons normands disparus, les marins des pays du Nord oublièrent peu à peu la roule du Grônland, et tous les renseignements que l'on avait sur le pays furent perdus. Au xvne siècle, complète était l'ignorance de la géographie du Grônland. A travers le pays les cartes indiquent un détroit de Erobisher et un Bearesound; une [carte exécutée par un cartographe du milieu de ce siècle, nommé Meyer, représentait le Grônland comme un archipel « aussi boisé que les environs de Bergen, en Norvège ».
Après l'arrivée d'Egede, en 1721, on explora la région littorale, mais pendant longtemps encore on eut en Europe les idées les plus bizarres sur l'intérieur du pays.
On songea alors à atteindre YOstérbygd, situé, croyait-on, sur la côte orientale, en traversant l'intérieur du pays. En 1725, Egede reçut la lettre suivante de la Compagnie de Bergen, qui avait entrepris la colonisation du Grônland : « Il nous semble utile, si la chose n'a pas déjà été faite, d'envoyer une troupe de huit hommes pour traverser le pays et atteindre la côte orientale, où se trouvaient les anciennes colonies. La largeur du Grônland à l'endroit le plus étroit ne paraît guère être supérieure à 12 ou 16 milles. Les hommes s'occuperaient en même temps de rechercher des forèls. Le voyage devrait être entrepris dès le commencement de l'été. Les hommes emporteraient des vivres dans leurs sacs et seraient munis de fusils et de boussoles afin de pouvoir retrouver leur chemin en revenant. 11 faudra recommander à l'expédition de se tenir sur ses gardes contré les attaques des sauvages, si elle en rencontre, de bien observer toutes choses et d'élever sur sa route des monticules de pierre, afin qu'il soit possible de retrouver plus tard le chemin qu'elle aura suivi'. » Cette lettre est un excellent exemple de la sottise des géographes en chambre, qui veulent se mêler de politique coloniale.
Egede répondit fort sagement que pareille entreprise était impossible. « Les cartes, écrivait-il, étaient très inexactes, et d'autre part
t. Lettre des directeurs au Conseil du Grônland, en date de Rergen'le 19 avril 17'25. J'ai emprunté ce document à l'article de 1'. Eberlin (Arehiv fur Math oy Nalurv. Krisliauia, 1890).
les montagnes rocheuses et les glaces rendaient la marche trop laborieuse. »
À mesure qu'on parcourait le pays et que l'on comprenait mieux les renseignements donnés par les indigènes, les Européens établis au Grônland se faisaient une idée plus exacte de l'intérieur de l'île. En 1727, on savait déjà qu' « autour de l'arête centrale du pays s'étendait un immense désert de glace ».
Dès 1728 on songea à employer les ski pour traverser le Grônland. Les instructions données par le roi Frédéric IV au major Paars contiennent le passage suivant : « Quelques jeunes chasseurs norvégiens habitués aux courses sur les ski pourraient reconnaître une partie du pays ».
Ces documents montrent qu'à cette époque on avait une idée assez exacte de l'aspect du Grônland. Aussi ne lira-t-on pas sans un profond étonneraient, les recommandations adressées au major Paars. On lui enjoignait de ne pas s'épargner pour atteindre I'Osterbygd, et s'assurer s'il existait des descendants des anciens colons normands. Il devait se renseigner sur leur langue, leur religion et leur manière de se gouverner. Paars devait en outre étudier la nature du pays, reconnaître si l'on y trouvait des bois, des pâturages, du charbon et autres minéraux, et enfin s'il y vivait des chevaux, du bétail et autres animaux domestiques.
Pour prendre part à l'expédition projetée on envoya du Danemark onze chevaux, un capitaine, un lieutenant, et l'on autorisa Paars à choisir dans la garnison de Godlhaab les soldats les plus intrépides.
A peine est-il besoin de dire que cette première expédition n'eut aucun résultat. Les chevaux moururent : les uns pendant la traversée, les autres à Godthaab. Du reste, on avait dû bientôt reconnaître l'impossibilité de traverser à cheval le glacier. Néanmoins, l'année suivante, Paars entreprit une excursion sur l'inlandsis. Le 25 avril 1729, il partit en canot, accompagné du lieutenant Richart, de l'assistant Jens Hiort et de cinq hommes. L'expédition remonta à la voile l'Ameralikfjord. Sur les bords de celte baie, Paars engagea comme guide deux indigènes. Ainsi les pz'emiers explorateurs de l'inlandsis suivirent, pour atteindre le glacier, la même route que nous prîmes
au retour. « Après avoir marché pendant deux jouis, écrit Paars clans son rapport au roi, nous arrivâmes le troisième jour vers midi au pied des montagnes de glace. Nous avançâmes plusieurs heures sur la glace au prix de grands dangers, mais bientôt nous fûmes arrêtés par des crevasses très larges — «Reconnaissant l'impossibilité de continuer notre roule, nous nous assîmes sur le glacier, tirâmes avec nos fusils une salve de neuf coups, puis vidâmes un verre en l'honneur du roi. Après nous être reposés quelque temps, nous battîmes en retraite. »
Parmi les choses les plus curieuses observées dans cette excursion, Paars signale la présence sur le glacier de grosses pierres, apportées là, suppose-t-il, par le vent, « aussi violent sur cette montagne de glace qu'en pleine mer ». Il raconte en outre que la surface du glacier est hérissée d'aspérités comme du sucre candi, et que, pour marcher dessus, il serait nécessaire de garnir de fer la semelle des souliers.
Les résultats de l'expédition ne répondirent guère à l'attente. Il est curieux que Paars, qui a gravi l'inlandsis à peu près au même point que nous avons opéré la descente, n'ait pas découvert quelque passage conduisant dans l'intérieur du pays.
Le 7 mai, Paars revint à Godthaab de cette « terrible» excursion. L'échec de l'expédition ne modifia point sans doute les idées des indigènes sur l'intérieur du pays; il semble, au contraire, avoir fait à Copenhague une impression profonde, car ce ne fut qu'en 1878 que le gouvernement danois organisa une nouvelle exploration de l'inlandsis.
Dans le chapitre m, j'ai indiqué un livre paru en 1740, sous le titre de Nachrkhten von Island, Grônland und der Strasse Davis, mentionnant une tentative d'exploration du glacier faite sur des ski. Cet ouvrage est intéressant à un autre point de vue, en signalant le seul accident mortel arrivé sur l'inlandsis.
La première expédition qui ail réussi à pénétrer à une certaine distance sur le glacier est celle de Pars Dalagcr, en 1751. Il atteignit deux nunalaks situés à 10 ou 20 kilomètres de l'extrémité inférieure de l'inlandsis, dans la partie méridionale de Yisblink de Frederikshaab. Dalager a raconté cette excursion à la fin de son
livre : Grônlandske Rëlationer osv. s'afnmenskrerel vcd Friderichshaabs ('aluni i Grônland, anno 170:2.
Dans k"- derniers jours d'août, Dalager arriva dans le sud de l'isblink de Frederikshaàb, se proposant de faire une partie de chasse : mais bientôt ses projets changèrent. « Un Gronlandais m'ayant dit avoir vu du sommet d'une haute montagne les rochers du Vieux Sorcier, situés sur la côte orientale, je résolus de traverser les glaciers et de visiter YÔslerbygd. Comme jadis Moïse, je désirais voir un pays nouveau. L'indigène en question, sa fille et trois jeunes Gronlandais m'accompagnaient. Tous les six, nous partîmes du fond du fjord ouvert sur le flanc méridional de l'isblink. »
Dalager, comme tous ses contemporains, s'intéressait à la recherche des anciennes colonies normandes qui, croyait-on alors, avaient été établies sur la côte orientale.
Le '2 septembre 1751, la petite troupe abandonna le bord de la mer, et le <~ atteignit la lisière de l'inlandsis. « Le i, au malin, écrit Dalager, nous nous dirigeâmes vers le premier poinlement rocheux qui surgit au milieu du glacier, distant d'environ 1 mille. Jusqu'à ce rocher, le glacier était uni comme les rues de Copenhague, un peu plus rapide toutefois, mais il n'était pas besoin de marcher dans le ruisseau pour se garer des voitures de la poste. »
Le lendemain malin, Dalager se mit en roule pour atteindre « l'Omertlok, la plus haute montagne de l'isblink1. Elle n'était distante que de 1 mille du point où nous étions; cependant il ne nous fallut pas moins de sept heures pour y arriver ». Du sommet de celte montagne la vue était très étendue sur l'inlandsis; au nord-est dans le lointain, on apercevait plusieurs montagnes, que Dalager prit pour des sommets de la côte orientale : c'étaient les nunataks atteints en 1878, par le commandant Jenseii, situés à quelques mille- île l'extrémité occidentale de l'inlandsis. " Le glacier, écrit Dalager, s'élëndail comme une mer de glace sans fin. dépuis la côté jusqu'à VOslerbygd, hérissé de montagnes couvertes de neige. Sur ce sommet, Dalager resta jusqu'à sept heure- du soir, et « iîl un discours au Gronlandais sur les anciens habitants de VOslerbygd.
I. Probablement le nunalak Piasausak gravi eu l.s7î> par l'expédiliou Jensen.
HISTORIQUE DES EXPLORATIONS DANS L'INTÉRIEUR DU CliOM.AND. 24t>
Lé voyageur danois aurait désiré poursuivre sa route, mais le mauvais état des chaussures de la caravane L'obligea à battre en retraite. Lui et les Grônlandais qui l'accompagnaient marchaient presque pieds nus. « Chacun de nous avait emporté deux bonnes paires de bolles, mais elles furent bientôt mises en lambeaux par les aspérités de la glace et des pierres, et il nous était impossible de les raccommoder, la jeune fille qui nous accompagnait ayant perdu ses aiguilles. Quelles que fussent nos souffrances, cela nous amusai (fort de voir nos doigts de pieds sortir des bottes. » (Relation deDalager.)
Après la relation de son excursion, Dalâger expose ses observations. La traversée de l'inlandsis paraît lui avoir causé moins de frayeur qu'à ses contemporains. « A mon avis, écrit-il, le glacier qui ùousempêehe de communiquer avec VOsterbygd peut être traversé; il ne parait pas aussi dangereux qu'on le dit et les crevasses n'y sont pas très profondes. » D'autres raisons empêchent, d'après lui, la traversée de l'inlandsis; « on ne peut emporter dans une pareille expédition, ajoulc-l-il, la quantité de vivres nécessaire à l'alimentation de la caravane. En outre, dit-il, dans celte région, le froid est très vif, et un homme ne pourrait le supporter pendant les nombreuses nuits qu'il devrait passer sur le glacier. » Dalager parle ensuite en termes pittoresques de la température qu'il dut supporter pendant le voyage :
« Bien que tous nos campements fussent établis sur le rocher, et que nous fussions tous habitués au froid, nous étions gelés quelque temps après nous être couchés. Je portais deux gilets épais et un vêlement en peau de renne; la nuiljeme couvrais de plus d'un chaud pardessus et m'enveloppais les pieds d'une peau d'ours; malgré ces précautions, j'avais toujours froid. Jamais en hiver, pendant les nuits que j'ai passées en plein air au Gronland, la température n'a été aussi basse que durant ces nuits du commencement de septembre sur le glacier. »
Depuis ce voyage jusqu'à nos jours, un petit nombre d'Européens seulement se sont aventurés sur l'inlandsis. Parmi les voyageurs du siècle précédent je dois citer Eabricius1. Son travail sur les glaciers
1. 0. Fabricius, Om Drivisen i de nordlige Vandeog fornemmelig i Davis-Slrœdct, (1784). — Dansk. Vid. Selsk. Skrifter, 17S8. 5,65-84.
du Gronland est remarquable pour le temps et donne une excellente idée des phénomènes glaciaires. Il est donc probable que Fabricius a parcouru l'inlandsis.
Pendant son séjour de huit années au Gronland (1800-1815), le géologue allemand Gieseck visita sur plusieurs points la lisière de l'inlandsis. Pas plus que ses contemporains, il ne comprit l'importance de l'étude scientifique de ce glacier, et ne fit aucune observation intéressante à ce point de vue; en revanche, ses impressions de voyage sont écrites en style noble.
Pendant longtemps l'étude de l'inlandsis n'attira point l'attention. On était persuadé de l'impossibilité d'atteindre l'Oslerbygd par cette voie et de trouver une source de profit dans ce désert de glace. On avait alors les idées les plus extraordinaires sur cette immense carapace glaciaire, et à cette époque on commença à parler de régions fertiles situées au centre du continent, où les rennes sauvages se retireraient à certaines époques de l'année.
Yers 1850 s'ouvre une nouvelle période d'activité scientifique au Gronland. A la suite des études consciencieuses du Dr H. Rink, fruit de longues années d'exploration, l'attention du monde savant fut attirée sur cette terre polaire. Après avoir longtemps cru ce pays sans intérêt, on en reconnaissait la haute importance scientifique. Rink démontra la puissance de l'inlandsis et supputa l'énorme quantité de glace qui s'en détachait annuellement. De chacun des grands fjords où se forment des isbergs arrive chaque année à la mer une masse de glace dont il évaluait le volume à 100 millions à'alen cubiques (24 752 800 mètres cubes).
Ces études sur l'inlandsis découvraient aux naturalistes un nouveau champ d'observations. Plusieurs savants, notamment Louis Agassiz, avaient émis auparavant l'hypothèse que de grandes nappes de glace avaient autrefois recouvert certaines parties du globe; Rink révélait l'existence d'un de ces immenses glaciers. Désormais les géologues avaient la perception que jadis, comme le Gronland aujourd'hui, une grande partie de l'Europe et de l'Amérique avait été ensevelie sous la glace et qu'à ces énormes carapaces glaciaires étaient dus les stries, les moraines, les blocs erratiques qu'on rencontre dans tout le nord de l'Europe.
L'existence d'une période glaciaire était admise et la géologie entrait dans une nouvelle phase.
Pour connaître les effets des inlandsis quaternaires on fut bientôt persuadé de la nécessité d'étudier le Grônland, le seul pays où existât encore un pareil amas de glaciers, et à partir de cette époque des explorations sont entreprises pour pénétrer dans l'intérieur de ce mystérieux désert de glace.
Le premier1 voyage organisé dans ce but est celui du Fox, commandé par sir Allen Voung. Au début il parait avoir été question de débarquer sur la côte orientale une expédition en traîneaux sous la direction du Dr Rae, qui avait l'expérience des entreprises de ce genre. La caravane aurait traversé l'inlandsis jusqu'à la côte ouest et examiné la possibilité de planter sur le glacier une ligne télégraphique. Le navire arrivé, au milieu de septembre, près de la côte sud-est, où, dans l'opinion de sir Allen Young, le débarquement était possible, le projet de la traversée de l'inlandsis en traîneaux fut abandonné; le Fox doubla le cap Farvel, puis se dirigea vers la côte ouest. De Julianehaab le Dr Rae, accompagné du colonel Schaffner, fit une tentative pour avancer sur l'inlandsis dans les derniers jours d'octobre et le commencement de novembre. D'après le récit d'un membre de la caravane, le lieutenant Zeilau2, le Dr Rae et ses compagnons ont, semble-t-il, simplement aperçu le glacier. Le Dr Rae, au contraire, prétend avoir mis le pied sur l'inlandsis, mais avoir été arrêté de suite par une énorme crevasse3. Voilà une crevasse bien extraordinaire !
La même année, également au mois d'octobre,. l'explorateuraméricain Hayes essaya de s'avancer sur l'inlandsis en parlant de Port Foulke (78°18' de latitude nord). L'excursion commença le 22 octobre et ne dura que six jours. Le premier jour on atteignit la lisière de l'inlandsis, et le lendemain on en commença l'ascension. Ce jour-là,
1. En 1859, le colonel américain Schaffner aurait fait de Julianehaab une excursion sur l'inlandsis, accompagné du lieutenant Uoier, employé de la colonie (Zeilau).
2. Th. Zeilau, Fox-Ekspeditionen iÂarel, 1800. Copenhague, 1801.
5. Voir la discussion qui a suivi notre communication à la Société royale de géographie de Londres (Proceedinys of the Royal geographical Society et Monthly Record of geographtj, numéro d'août, Londres, 1889).
on aurait parcouru une distance de 9 kilomètres, le lendemain 48 el le troisième jour 42, et cela sur un glacier très accidenté, recouvert d'une neige très mauvaise. A chaque pas les hommes brisaient la couche de verglas superficielle et enfonçaient profondément. Ilayes n'indique pas la méthode employée pour déterminer les distances parcourues. Le cinquième jour, un froid très vif accompagné d'une tempête obligea l'expédition à la retraite après avoir parcouru une cen laine de kilomètres. Le lendemain Ilayes regagna ses quartiers d'hiver. La lecture de la relation écrite par cet explorateur fait littéralement dresser les cheveux : « Sa troupe, écrit-il, était presque morte de froid, le thermomètre marquait — 56 degrés », température inférieure à celle que nous avons éprouvée. 11 est curieux que ces marcheurs endurcis n'aient pu supporter pareil froid.
La lecture du chapitre de l'ouvrage de Hayes consacré à cette exploration fait naître certains doutes. Toute personne qui a la pratique des régions du nord regardera comme impossible de parcourir les dislances indiquées plus haut sur un terrain aussi accidenté que celui sur lequel avançait l'expédition américaine, en halant un traîneau. Le Dr Bessels a du reste prouvé l'inexactitude des observations de latitude faites par Hayes, et montré qu'il ne s'était pas avancé vers le nord aussi loin qu'il l'afûrmait.
En 1807 le célèbre grimpeur anglais Edouard Whymper fit une tentative pour avancer sur l'inlandsis en partant du petit fjord Ilordlek situé au nord de Jakobshavn (69° 25' de latitude nord). Il supposait l'existence, au centre du Grônland, d'une oasis et de détroits découpant la masse continentale du pays en archipel. La distance entre les deux côtes est assez grande, croyait-il, pour qu'on y rencontrât des fjords restés inconnus. L'apparition et la disparition périodique de troupeaux de rennes sur la côte occidentale lui avaient fait supposer qu'au centre du pays devaient se trouver des pâturages où ces animaux venaient se réfugier de temps en temps. L'auteur du Kungespeil avait les mêmes idées, il y a quatre siècle-.
L'expédition de Whympér en 1807 paraît avoir été simple-
ment une reconnaissance préliminaire à un grand voyage d'exploration.
Arrive à Jakobshayn le 15 juin, Whymper partit trois jours après, accompagné de trois Eskimos, pour une première excursion à la lisière de l'inlandsis au fond de la branche méridionale de rilordlokfjord. Il voulait reconnaître si cette localité pouvait être choisie comme point de départ d'une exploration, els'il était possible de se servir de chiens et de traîneaux sur le glacier. Au premier coup d'œil, l'inlandsis parut à Whymper beaucoup plus unie qu'il ne l'avait supposé. La caravane avança sans difficulté, et à mesure qu'elle s'éloignait de la lisière du glacier, la neige était plus résistante. Arrivé à une altitude de 550 mètres et à une certaine distance de la côte, l'explorateur anglais battit en retraite; il avait atteint le but qu'il se proposait, il avait reconnu que la surface du glacier se prêtait au traînage, et les Eskimos lui assuraient que sur cette neige des traîneaux halés par des chiens pouvaient parcourir « 55 à 40 milles par jour ». Whymper revint à Jakobshavn, plein d'espoir : « aucun obstacle ne semblait devoir arrêter la marche à travers le Gronland ».
Au fond de l'Ilordlekfjord, l'inlandsis n'atteint pas le niveau de l'océan. Whymper s'occupa alors de rechercher un glacier s'abaissant jusqu'à la mer afin de faciliter le transport du matériel. Dans cette pensée il entreprit, du 24 au 27 juin, une reconnaissance sur la lisière de l'inlandsis dans le fjord de Jakobshavn. La surface du glacier étant très accidentée de ce côté, Whymper résolut de partir du fond de l'Ilordlekfjord. Malheureusement à cette époque régnait parmi les indigènes de la baie de Disko une terrible épidémie. Sur les 500 habitants de Jakobshavn, 100 étaient malades. En outre, une maladie décimait les chiens, et Whymper ne put que très difficilement se procurer les animaux dont il avait besoin. Pour construire les traîneaux il avait apporté d'Europe le bois nécessaire, mais en ce moment tous les menuisiers étaient occupés à fabriquer des cercueils. Dans ces conditions, force fut de se servir des traîneaux grônlandais, dont la résistance est très faible et qui ne sont pas pratiques pour des expéditions sur les glaciers. La nourriture des hommes et des attelages devait se composer de pemmican
de la Laie d'Hudson; mais les chiens grïmlandais refusèrent cet aliment. Il fallut alors se procurer de la viande de phoque, autre grave difficulté, car presque tous les bons chasseurs étaient malades.
En dépit de tous ces contretemps, l'expédition se mit en route le 26 juillet. Elle était composée de deux Européens, Whymper et Robert Brown, et de trois indigènes. Plusieurs jours furent employés au transport des bagages au pied de l'inlandsis; puis pendant trois jours une tempête arrêta les voyageurs.
Whymper ayant gravi entre temps un mamelon voisin de l'inlandsis eut une déception pénible. En un mois le glacier avait complètement changé. Au lieu d'une plaine de neige, c'étaient partout de très larges crevasses. Il n'y avait plus dès lors aucun espoir de succès. Le 20 juillet, la tempête s'étant calmée, Whymper se mit en roule. Après plusieurs heures de marche et à quelques kilomètres seulement de la lisière du glacier, la caravane fut forcée de s'arrêter par suite d'avaries survenues aux traîneaux. Le vaillant explorateur anglais crut impossible de pousser plus loin, mais, avant de battre eu retraite, il envoya en reconnaissance trois de ses compagnons. Ces éclaireurs n'ayant point trouvé la surface de l'inlandsis moins accidentée, l'expédition revint à son point de départ.
Après co voyage Whymper semble ne plus avoir cru à l'existence d'une région dépouillée de glaciers dans l'intérieur du Grônland. Son célèbre livre Scrdmbles amongsl the Âlps (1871) contient la phrase suivante : « Entre le 68° 50' et le 70° de latitude nord, le Grônland paraît être entièrement couvert de glaciers ». Il évalue la hauteur de la partie centrale du pays à S 000 pieds, altitude probablement exagérée, mais cependant, à mon avis, assez vraisemblable1.
En 1870, avec l'expédition entreprise par les professeurs Nordens-
1. Edward Whymper. Explorations in Grecnland (Good Words, revue publiée par Donald Macleod. N" de janvier, février et mars 1884). C'est la seule relation complète publiée par ce voyageur. Le> Hitlheilungen de Pctermann (1871) contiennent un article de son compagnou Robert Browu. Bas Innere von Grônland. Dans cet article, Brown raconte avoir vu à une très grande distance sur l'inlandsis un nunatak dont, au commencement de ce siècle, la mer aurait baigné le pied (!!).
k i ci Kl et Berggren commence une nouvelle phase dans l'histoire de l'exploration du Gronland. Pour la première fois, en effet, des hommes réussissent à pénétrer à une certaine dislance dans l'intérieur du pays et à passer plusieurs jours sur le glacier. C'est également le premier voyage dont les résultats scientifiques aient été de quelque importance.
Le 19 juillet 1870, les deux explorateurs suédois, accompagnés de deux indigènes, parti ren t de l'extrémité supérieure de rAulaitsivikljord avec un traîneau chargé de trente jours de vivres. Ils n'emportaient point de lente, mais simplement des sacs de couchage ouverts aux deux extrémités, dans lesquels deux personnes prenaient place bout à bout. Sur le glacier raboteux, c'était, suivant l'expression de Nordenskiôld, un lit froid et incommode.
A peu de distance de la lisière du glacier, on reconnut l'impossibilité de traîner tous ces bagages, et le lendemain du départ Nordenskiôld abandonna le traîneau et une partie des vivres. Le restant des approvisionnements fut chargé dans des sacs.
Le 21 juillet, à l'altitude de 406 mètres et à une distance de 24 kilomètres de l'Aulaitsivikfjord, les indigènes refusèrent d'aller plus loin et battirent en retraite. Les deux courageux Suédois résolurent de poursuivre leur route pendant deux jours encore. Le 22 à midi, ils se trouvaient par 68° 22' de latitude nord, à l'altitude de 580 mètres et à une distance de 57 kilomètres du fjord.
Le lendemain à la même heure, Nordenskiôld et son compagnon s'arrêtèrent à 51 kilomètres de leur point de départ et à une altitude de 551 mètres. Ils se trouvaient ainsi dans une dépression du glacier à 29 mètres plus bas que la veille. Le manque de vivres les obligea alors à la retraite; mais avant de rebrousser chemin ils allèrent gravir un monticule de glace situé plus à l'est. A perte de vue s'étendait le glacier s'élevant par une pente continue vers l'intérieur du pays; vers le nord, le sud et l'est, l'horizon était limité par une ligne de glace aussi nette que celle delà mer. Ce monticule était situé à une altitude de 658 mètres et à environ 56 kilomètres de l'Aulaitsivikfjord. Chaque étape a donc été d'environ 11 kilomètres. Dans la nuit du 25 au 26 juillet, les deux explorateurs
regagnèrent la terre ferme, après avoir passé sept jours sur l'inlandsis '.
En 1871, l'inspecteur du Grônland septentrional, M. Krarup Smith, organisa une expédition pour explorer l'inlandsis, et en confia la direction à M. Moldrup. Les résultats de cette entreprise furent absolument nuls.
L'année suivante, Whymper revint au Grônland et parcourut les districts dTmanak et de la partie nord de la baie de Disko. Cette fois il ne fil aucune tentative pour pénétrer dans l'intérieur du continent et se borna à gravir de liaules montagnes pour examiner l'inlandsis. Il revint persuadé qu'aucune « terre verte » n'existait derrière l'inlandsis et que le Grônland était entièrement couvert de glaciers.
La publication des travaux de Rink sur l'inlandsis du Grônland avait eu des résultats très importants. L'exploration des glaciers des Alpes, de la Scandinavie et du Grônland avait révélé l'importance des phénomènes glaciaires et permis de déduire de ces observations un tableau de la période quaternaire. On avait reconnu qu'à celte époque toute la Scandinavie et l'Europe septentrionale avaient été recouvertes d'une épaisse carapace cristalline et l'on en était venu à penser que les formes actuelles du terrain étaient le résultat des actions mécaniques de ces puissantes nappes de glace. Les vallées, les fjords, auraient été creusés par des courants de glace. Le géologue anglais Ramsay était le champion de cette théorie. N'était-ce pas précisément dans les régions soumises aux actions glaciaires quaternaires que se trouvaient les fjords et les vallées les plus profondes, Des géologues combattaient en même temps cette théorie; les
1. M. Nansen donne sur les résultats scientifiques de l'expédition de M. Nordensldold de longs détails que nous croyons inutile de reproduire ici. La Deuxième Expédition suédoise au Grônland, traduite par Charles Rabot (Hachette et Cie, 188S), contient in extenso là relation du savant explorateur suédois. M. Nordenskiôld avait signalé à la surface de l'inlandsis la présence d'une poussière appelée par lui kryokonite qu'il croyait d'origine cosmique. Les naturalistes danois attribuent, au contraire, à ces dépôts une origine éolienne; dans leur pensée, ils proviennent des montagnes riveraines de la cote et sont appui lés par le vent sur le glacier. M. .Nansen partage celte opinion. Dans la partie de l'inlandsis qu'il a parcourue, où les pointements rocheux sont rares, il n'a observé qu'une très petile quantité de kryokonite, et à une faible di slance de la côte n'en a pas vu trace.
glaciers étudiés jusque-là en Europe avaient une liés faible vitesse d'écoulement, quelques centimètres par jour; par suite leur friction contre le sous-sol était trop faible pour pouvoir y cfeuserdes sillons aussi profonds que les fjords. C'est alors que le géologue norvégien Amund Helland partit pour étudier les vitesses d'écoulement des glaciers du Grônland,
Pendant les mois de juin, juillet et août 1875 il parcourut la région comprise entre Egedesminde (68° 42' latitude nord) et le fjord Kangerdlugssuak (71° 15' de latitude nord), visitant cinq grands glaciers et nombre de plus petits, notamment celui de l'ilordlek fjord.
Les résultats de l'expédition furent considérables'. Helland reconnut que la vitesse d'écoulement du grand glacier de Jakobsbavn n'était pas moindre de 19 m. 54 par jour. Un glacier dans le Torsukatakfjord se mouvait à raison de 10 m. 16 par vingt-quatre heures. Ce fut une révélation, mais beaucoup de géologues n'en persistèrent pas moins dans leurs anciennes idées.
En 1875, le docteur Rink publia un travail pour démontrer l'intérêt scientifique que présenterait une traversée du Grônland de l'ouest à l'est. «Cette expédition pourrait être entreprise, écrivait-il, par une caravane de six hommes halant deux petits traîneaux. » Je n'ai eu connaissance de ce travail qu'après mon retour; comme on le voit, les idées de Rink concordaient sur plusieurs points avec les miennes. Le savant voyageur conseillait de partir de la côte occidentale de l'isblink de Frederikshaab.
En 1876, sur la proposition du professeur Johnstrup, le gouvernement danois fit entreprendre l'exploration suivie du Grônland. Depuis cette époque chaque année il y envoya des expéditions. Les observations recueillies par ces voyageurs, toutes du plus liant intérêt scientifique, sont consignées dans les Meddelelser om Grônland'.
L'exploration de l'inlandsis devait naturellement être un des principaux objectifs de ces expéditions; la première mission, dirigée
1. Cette puldicalion comprend actuellement douze volumes, publiés sous la direction d'une commission composée du professeur Johnstrup, do minisire de la marine et du docteur Rink. [Noie du traducteur.)
par M. Steenstrup1, devait reconnaître la lisière de l'inlandsis dans le district de Juliânehaab. On avait, en outre, songé à atteindre les nunalaks Niviarsial ou les Vierges, situés à quelques kilomètres de l'extrémité de l'inlandsis et indiqués sur les anciennes cartes, pour reconnaître s'ils ne pourraient servir de point de départ pour une expédition ultérieure dans l'intérieur du continent. De larges et profondes crevasses empêchèrent de mettre à exécution ce projet. Au cours de cette campagne l'expédition mesure le mouvement d'écoulement de trois glaciers du Grônland méridional. La plus grande vitesse observée était de o m. 75 par vingt-quatre heures'.
L'année suivante, l'expédition composée de M. Steenstrup et du commandant J.-A.-D. Jensen, alors lieutenant de vaisseau, explora la région littorale de la partie nord du district de Frederikshaah. Elle devait également, si l'entreprise était possible, pousser une pointe sur l'inlandsis en partant de l'isblink de Frederikshaah ou de toute autre localité convenable. Le mauvais temps obligea de renoncer à ce projet3.
En 1878 fut entreprise sur l'inlandsis une des explorations les plus fécondes en résultats. Elle se composait ducommandanl J.-A.-D. Jensen, de MM. Kornerup et Groth et du Grônlandais Hababuk. Le point de départ fut l'isblink de Frederikshaab. La caravane escalada d'abord le nunalak Nasausak, un de ceux gravis par Dalager. Avant reconnu l'impossibilité d'avancer de ce côté, M. Jensen choisit comme point de départ Ilivdlek, situé sur le versant nord de l'isblink. La caravane se mit en route le 14 juillet, et, après onze jours de marche très pénible, atteignit une chaîne de nunataks situées à 40 kilomètres de la mer. A ces pointemenls rocheux on a donné avec juste raison le nom de nunataks Jensen, en l'honneur du hardi et savant chef de l'expédition. Le nunatak atteint par l'expédition danoise a une altitude de 1 556 mètres. Arrivée au pied de ce pilon, la caravane fut assaillie par une tour-
1. Les autres membres de l'expédition étaient M. Kornerup et le commandant llolm. alors lieutenant de vaisseau.