‹ A travers le GrönlandChapitre 62 sur 100 · IbiiL, vol. I · texte numérisé non relu

IbiiL, vol. I

meule de neige qui ne dura pas moins de sept jours. Le 51 juillet, le temps s'éclaircit et les explorateurs purent gravir la montagne au pied de laquelle ils avaient campé. Le même jour ils battirent en retraite et, le 5 août dans la soirée, atteignirent le point de départ1.

Cette exploration est une des plus importantes qui aient été faites au Grônland. Elle rapporta de précieuses observations relatives aux formations glaciaires et à la vie organique sur les nunataks et enfin un grand nombre de très curieux croquis.

Les difficultés que celte expédition avait eu à vaincre détournèrent la commission d'explorations du Grônland de faire entreprendre de nouveaux voyages sur l'inlandsis. Désormais les Danois se bornèrent à l'élude de la zone littorale, région du plus haut intérêt. Au cours de ces différentes expéditions, des observations très importantes furent recueillies, notamment sur le mouvement des glaciers.

D'après le lieutenant Ryder, le glacier d'Lîpernivik est animé d'une vitesse de 51 mètres par vingt-quatre heures (août 1886).

En 1880, un géologue suédois, M. Holst, fit quelques petites excursions sur l'inlandsis. Il étudia principalement la kryokonite, ce slam dont Nordenskiôld avait signalé la présence sur les glaciers : il reconnut qu'elle se composait des mêmes éléments minéralogiques que les montagnes voisines de l'inlandsis et lui attribua une origine éolienne.

En 1885, le professeur Nordenskiôld entreprit sa célèbre exploration sur l'inlandsis. Il croyait, comme Whymper, à l'existence d'une terre libre déglace dans l'intérieur du Grônland. L'expédition partit de l'Aulaitsivikfjord le i juillet et, dix-huit jours après, arriva à une distance de 117 kilomètres dans l'intérieur des terres et à une altitude de 1 510 mètres.

L'état de la neige empêcha Nordenskiôld de pousser plus avant, mais avant de battre en retraite il envoya en reconnaissance vers l'est deux des Lapons qui l'accompagnaient. (Jes éclaireurs prétendirent s'être avancés en cinquante-sept heures à 250 kilomètres plus

I. La Deuxième Expédition suédoise au Grônland contient la relation in extenso du commandant Jensen.

loin et avoir atteint l'altitude de 1947 mètres. Du point où ils rebroussèrent chemin, à perte de vue s'étendait devant eux la nappe Manche de l'inlandsis. 11 y a, à mon avis, des raisons de douter que les Lapons se soient avancés aussi loin dans l'intérieur du pays. Leur évaluation de la dislance parcourue est exagérée.

Le 2a juillet, la caravane de Nordenskiôld battit en retraite et, le 5 août, arriva à l'Aulaitsivikfjord, après avoir passé trente-un jours sur le glacier'.

La région parcourue par la caravane était accidentée et coupée de larges crevasses, mais beaucoup plus unie que les parties de l'inlandsis visitées jusque-Là. A une certaine distance dans l'intérieur du pays s'étendait notamment à perte de vue vers l'est une immense plaine de neige sans crevasse et sans monticule de glace. C'est la découverte de cette plaine qui me donna l'idée d'entreprendre noire exploration. L'expédition de Nordenskiôld s'avança plus loin vers l'est que toutes celles organisées auparavant et atteignit le grand désert de neige situé au centre du G roui and.

On pourrait croire qu'après ce voyage Nordenskiôld n'eût plus cru à l'existence d'une terre libre dans l'intérieur du Gronland. A son retour telle fut en effet sa pensée ; mais quelque temps après il revint à son idée première. « Pour des raisons que j'expliquerai plus loin, écrit-il, je doule de l'existence d'une carapace île glace continue, et peut-être la région visitée par nous n'est-elle qu'une large bande de glaciers qui s'étend à travers la péninsule entre le 69° et le 70° de latitude nord8. » Ce changement d'opinion du célèbre voyageur provenait de la rencontre de deux corbeaux dans l'intérieur du pays.

Ces oiseaux, racontaient les Lapons qui les avaient vus pendant leur reconnaissance, venaient du nord et, après s'être posés sur la trace laissée par les patins sur la neige, retournèrent dans cette direction.

« A cette époque, écrit M. Nordenskiôld, les corbeaux ne s'éloignent guère de leurs nids, généralement placés sur la côte. ■» La

1. A.-E. Nordenskiôld, la Deuxième Expédition suédoise au Gronland. •J. ht. il'itl., loc. cit., p. 115, noie 2.

msToninri' nr.s kxi'Lorations dans L'intérieur m grônland. 257

présence de ces oiseaux sur l'inlandsis indiquerait, suppose le célèbre explorateur suédois, l'existence d'une région libre de glaces au milieu de l'inlandsis. Peut-être, pense-t-il également, se trouve un fjord découpant le Grônland dans toute sa largeur du fjord de .lakobsliavn à celui de Scoresbj sur la cote orientale, fjord qui « dans ees derniers siècles aurait été barré par des masses de glace descendues des glaciers voisins ». Celte hypothèse a été suggérée à Nordenskiôid par la lecture des livres de Hans et de Paul Egede. Les légendes grônlandaiscs mentionnent l'existence de cette passe.

Celle tradition se trouve sous différentes formes dans un grand nombre d'ouvrages. D'après les uns, le Grônland serait découpé, de l'ouest à l'est, par un fjord; d'après les autres, il formerait un archipel en partie recouvert de glaces. L'origine de cette légende est connue. Dans l'archipel polaire américain, Frobisher découvrit plusieurs iles sur la cote ouest du détroit de Davis. Le navigateur anglais ignorait alors où il se trouvait; plus tard il crut avoir abordé au Grônland et plaça sur cette terre les iles et les détroits par lui découverts. Son erreur fut bientôt reconnue, mais on n'en continua pas moins à croire le détroit de Frobisher situé au Grônland. L'ouvrage de Cranz, Historié von Grônland, publié en 1705, mentionne deux fjords traversant le Grônland, l'un dans le sud, l'autre au centre du pays. 1 la us Egede ne crut pas à l'existence de la première de ces passes, n'ayant pu la découvrir dans ses voyages, mais la carte jointe à son livre, Del Garnie Grônlands nye Pcrlwtralion (17 il, Copenhague), indique un fjord s 'étendant de. lakobsliavn à la côte orientale dont les légendes des indigènes mentionnent l'existence. Son lils, Paul Egede, accepta également sans contrôle ce renseignement et porta celle passe sur la carie1 accompagnant son ouvrage : Efterretninger om Grônland (1788).

Je neveux pas m'arrèler à discuter plus longtemps celle question, qui me semble depuis longtemps résolue, et je continue le résumé des explorations sur l'inlandsis du Grônland.

La dernière expédition csl celle de M. Roberl-E. Peary, ingénieur

I. La Deuxième Expédition suédoise au Grônland contienl un fac-similé d< cette carli

civil de la marine américaine, el de M. Chr. Maigaard, fonctionnaire danois an Grônland (1886).

Pour celte fois, Peary voulait simplement faire une reconnaissance

de l'inlandsis1. Il avait tout d'abord songé à se servir de traîneaux halés par des chiens : mais au moment du départ les Grônlandais disparurent avec leurs attelages. Peary et Maigaard partirent alors seuls et à pied; les premiers jours ils furent accompagnés par un Grônlandais et une Gi finlandaise, mais, à peu de distance de la lisière du glacier, l'un et l'autre refusèrent d'aller plus loin.

Le point de départ de cette expédition fut le fjord Pakitsok ou Ilordlek, situé par 6(J°50' de latitude nord, le même que celui choisi pai ■ Whvmper. Le 28 juin commença l'escalade du glacier. Des vivres pour trente jours et le reste de l'équipement étaient chargés sur deux traîneaux américains2. Les explorateurs étaient munis de ski et de raquettes canadiennes; ces derniers engins leur furent très utiles. En place de tente, ils dormirent sous un prélart tendu entre les deux traîneaux. Du 7 au 12 juillet, ils s'abritèrent sous des huttes de neige, mais plus loin le mauvais état du névé les obligea h renoncer à ces constructions.

Dans la soirée du 2 juillet éclata une tourmente qui dura jusqu'au surlendemain matin : ils abandonnèrent alors leurs traîneaux el retournèrent à leur campement, établi sur les bords du fjord, pour y attendre un changement de temps.

Le 0 juillet, les deux explorateurs se remirent en marche et poursuivirent leur route après avoir établi sur le glacier un dépôt de huit jours de vivres. Le lendemain, en traversant un petit lac recouvert d'une mince couche de glace, le traîneau de Maigaard tomba à l'eau, tous les effets imprégnés d'eau augmentèrent sensiblement son poids, et. après celle mésaventure, le halage devint très pénible.

Pendant la plus grande partie du voyage, la température resta au-dessous de zéro; dans la nuit du 12 au 15 juillet, elle descendit même à — 14 degrés centigrades. Le lendemain se produisit un ebangement très désavantageux pour les voyageurs. Sous l'influence d'un coup de vent du sud-est, la température s'éleva brusquement

I. Bulletin of the American geographical Society, roi. XIX. New York, 1887.

i. ll> étaient longs do 2 ni 7a, larges île 35 cenlimèlres, el pesaient 11 kilogrammes.

de — 6 à H- 8 degrés centigrades et amollit la couche de neigé superficielle. Le venl présentai! tous les caractères du fœhn.

Le II juillet, à l'altitude de 1700 mètres, fui établi un nouveau dépôt de vivres. Le 17 au malin, la petite caravane se trouvait à environ 1 00 kilomètres de la lisière occidentale de l'inlandsis et à une hauteur d'environ 2 2!I0 mètres. Après avoir été arrêtée pendant deux jours en ce point par une lourmente, elle battil en retraite. Un venl d'est s'étant lève, Peary et Mai gaard attachèrent l'un contre l'autre leurs deux traîneaux, établirent au-dessus un gréement et marchèrent à la voile pendant trois jours.

Dans la matinée du 24 juillet, les deux explorateurs atteignirent les bords du Pakitsokfjord, après avoir passé vingt-trois jours sur l'inlandsis.

La partie du glacier parcourue par Peary était beaucoup moins accidentée que celle traversée par Nordenskiôld en 1883. Peu ou point de crevasses et partout une couche de neige sèche, épaisse de 1 m. 50.

Peary a déterminé sa position en longitude par des observations exécutées le 10 juillet. L'expression employée par lui à ce sujet est du reste peu explicite; dans sa relation il parle de hauteurs circumméridiennes, Maigaard emploie également le même terme. Les observations de hauteurs prises à midi sont, comme on le sait, 1res approximatives pour le calcul de la longitude. En place de chronomètre, Peary se servait d'une montre qu'il assure être très bonne : mais, une fois de retour sur la côte, il ne semble avoir fait aucune observation pour vérifier sa marche. La dislance parcourue qu'il indique est donc, à mon avis, exagérée.

Les expéditions dont je viens de résumer les résultats avaient fait connaître la lisière occidentale de l'inlandsis et révélé l'existence, dans l'intérieur du pays, d'une immense plaine de neige, niais il restait encore beaucoup à apprendre de celle énorme carapace de glace; pour lui arracher ses secrets nous axons alors entrepris l'expédition que je vais raconter.

En 1888, le versant oriental de l'inlandsis était très peu connu; l'expédition du commandant Holm n'avait point abordé le glacier. Lue élude de celle partie de l'inlandsis devait doue avoir une grande

A TRAVERS LE GRÛNLAND.

importance. D'autre part, l'exploration de l'intérieur du Gronland présentait le plus haut intérêt. Il y avait à recueillir là des observations très importantes pour la géologie el la météorologie. Notre expédition n'était donc pas sans utilité.

II' II. ItINK.

11ALAGE DES CANOTS AU DERNIER CAMPEMENT. (d'aPRÈS UNE PHOTOGRAPHIE'.']

Page 1