‹ A travers le GrönlandChapitre 68 sur 100 · NOUS NOUS DIRIGEONS VERS GODTHAAB · texte numérisé non relu

NOUS NOUS DIRIGEONS VERS GODTHAAB

Toute la matinée je réfléchis à la situation. Les cartes furent examinées soigneusement, toutes les éventualités envisagées; finalement je décidai de prendre la direction de Godthaab. Je supposais bien que de ce côté nous trouverions, à la descente, des glaciers très accidentés, mais je pensais que nous pourrions passer entre les bras de l'inlandsis. Le point que je choisis alors pour l'alterrissement fut précisément celui où nous arrivâmes quelques semaines plus tard. Lorsque j'annonçai à mes camarades ma résolution de nous diriger vers Godthaab, elle fut approuvée à l'unanimité : nous commencions à être fatigués de l'inlandsis et tous nous rêvions de régions moins inhospitalières.

Les voiles sont hissées sur les traîneaux, et vers trois heures de l'après-midi nous partons. Nous ne pouvons réussir à gagner dans le vent ; tout au plus parvenons-nous à nous maintenir au plus près, quelquefois même à un quart en dessous. Le vent, soufflant du nordouest, nous obligea nous diriger vers un point situé un peu au sud de Godthaab. 11 vaut mieux avancer ainsi que de haler les traîneaux. En quelques heures nous réussissons à parcourir plus de II kilomètres. Tout en marchant je songe au moyen d'atteindre Godthaab. D'après la carte, depuis l'inlandsis jusqu'à Narsak, hameau situé sur la côte méridionale de l'embouchure de l'Ameralikfjord au sud de Godthaab, s'étend une région très accidentée, hérissée de montagnes et déchirée de vallées. Il sera peut-être difficile de traverser ce massif, je songeai alors à gagner la colonie par mer. Avec nos deux prélarts, le morceau de toile à voile servant de plancher dans la tente, nous pourrons construire une embarcation, d'autant plus facilement que le bois ne nous manque pas. Les bâtons et les ski serviraient à fabriquer des rames, et en nous mettant tous au travail, nous réussirions en peu de temps à faire un canot. Je communique mes projets à Svcrdrup : aprèsavoir réfléchi il les approuve. A partir de ce moment, pendant notre marche nous discutons souvent sur les moyens de construire un canot. Dans un désert comme celui que nous traversons, il est toujours bon d'avoir l'esprit occupé.

Les journées suivantes, tempête et chasse-neige. La nuit l'ouragan menace d'enlever notre tente, et le malin les traîneaux sont enfouis

sous une masse blanche. Avant de partir il est nécessaire de débarrasser les patins de la couche de glace et de névé agglomérés autour du fer. Après cela on attache les traîneaux, on hisse les voiles, travail particulièrement pénible avec ce froid, et en route! Toute la journée on piétine dans la neige. Le soir venu, pendant ces jours de tempête ce n'est pas une petite affaire de dresser la tente. Pour attacher la toile du plancher aux parois de la tente, il faut travailler sans gants, et pendant ce temps gare aux morsures de la gelée!

Un soir, tandis que j'étais occupé à celle besogne, tout à coup mes doigts deviennent blancs et insensibles. Ils sont durs comme du bois. En frappant les mains l'une contre l'autre et en les frottant avec de la neige, je réussis à rétablir la circulation.

Le 28 Krisliansen eut la mauvaise chance de se luxer la jambe. Pendant plusieurs jours il ne put marcher que très difficilement; des massages répétés lui rendirent heureusement bientôt l'usage du membre malade. C'était un spectacle curieux que de voir notre malade assis sur la neige, la jambe nue par un froid terrible, se soumettre aux frictions. Le même jour les Lapons se plaignirent d'ophtalmies; pendant tout le voyage eux seuls souffrirent de la réverbération de la neige. Il est assez curieux que ç'aient été précisément les personnes de la caravane les plus habituées à l'éclat des neiges qui aient eu à en souffrir. Comme remède j'employai une dissolution de cocaïne; grâce à l'usage constant de conserves et de voiles rouges, cette indisposition n'eut aucune suite. La plupart d'entre nous avaient la figure brûlée par la réverbération, et perdaient l'épiderme sur les parties saillantes du visage. Kristiansen eut surtout à souffrir de coups de soleil; ses joues, couvertes de crevasses, suppuraient; il semblait avoir une grave maladie de peau. A partir de ce moment nous employâmes toujours des voiles; grâce à cette précaution nous n'eûmes plus à souffrir des effets du soleil.

Curieux spectacle que de nous voir avancer en file indienne, tous couverts de voiles rouges, au milieu de l'immense plaine de neige. Cela nous rappelait les Longchamp du printemps, les élégants équipages de ces fêtes et leurs ornements naturels, les élégantes aux yeux qui font rêver les amoureux. Aujourd'hui tout autre est la scène :

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