‹ A travers le GrönlandChapitre 86 sur 100 · NAVIGATION ES BACHOT · texte numérisé non relu

NAVIGATION ES BACHOT

A l'aube nous nous arrêtons pour prendre un moment de repos: au-dessus de nous caquettent des lagopèdes. Malheureusement nous n'avons pas le temps de les poursuivre, et, à nuire grand regret, nous devons abandonner cet excellent gibier.

Toute la matinée nous rainons pour ainsi dire sans nous arrêter. A un endroit la l'alaise se dresse absolument verticale. Vers midi, à notre grande surprise, nous arrivons à l'entrée du Fjord. Sur ce

EETOIU, JEUNE MÉTISSE GROXLAXDAI5E DE CODTHAAD. (d'aPRÈS UNE PIIOTOGIUNIIE DE )I. C. RYBERG.)

point se trouve un cap, où nous nous arrêtons quelque temps. Vous pensez si nous sommes joyeux d'avoir fait autant de chemin. Dans quelques heures nous arriverons à Godlhaab : en conséquence il n'est plus nécessaire de ménager nos provisions, et nous faisons un plantureux dîner.

Dans l'après-midi notre marche est favorisée par un bon vent el nous avançons rapidement. Les planches sur lesquelles nous sommes a^sis nous coupent littéralement les jambes el à la longue nous

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causenl une véritable souffrance. I);ms ce bas monde le bonheur n'es) jamais parfait.

Nous sortons du fjord et devant nous apparaît resplendissant de lumière le panorama de la pleine mer parsemée de rochers et d'iles pittoresques. Celte vue nous rappelle les paysages de la côlïe île Norvège. L'impression est tellement forte que nous nous arrêtons un instant pour admirer celle belle nature. 11 n'est pas étonnant que

MÉTISSES GROSLASDAISES. [U «PRES UNE PIIOTUGIUPIIIE-)

nos grands-pères aient été attirés par ce pays : ils y retrouvaient les horizons de la patrie.

Nous poursuivons notre roule avec courage; mais dans la soirée la violence <lu courant nous oblige à nous arrêter. Il était alors neuf heures; depuis vingt heures nous ramions pour ainsi dire sans arrêt.

Le souper fut aussi copieux que le dîner. Pour la première fois depuis que nous avions quille le Jason, nous pouvions manger à discrétion, assurés désormais du lendemain. Nous avalons du pain, du beurre, du pâté de foie et, comme dessert, du chocolat à la viande, que nous mangeons enveloppés dans d'épaisses tranches de beurre. Apre- cela non- dégustons une citronnade; non- absorbons

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lout ce que nous avons avant d'arriver à une localité civilisée, où tout cola n'aura ensuite aucune valeur. Nous ne voulons rien perdre. Le repas achevé, nous nous étendons sur les rochers el rêvons aux étoiles.

Le voyage est maintenant terminé; nous avons rencontré en roule bien des difficultés, mais nous les avons toutes vaincues; nous axons traversé la banquise, puis l'inlandsis, et avons réussi à atteindre une localité habitée, dans un misérable bachot que nous avons construit nous-mêmes.

Nous nous roulons dans nos pœsks et nous endormons ensuite d'un profond sommeil, le meilleur que nous ayons eu depuis longtemps. C'est la dernière nuit que nous passons à la belle étoile.

Le lendemain 5 octobre, nous nous réveillons tard ; nous mangeons un plantureux déjeuner, puis reprenons place dans notre bachot. Quelques heures plus tard nous passons devant un promontoire situé au sud de Godthaab, sur lequel nous apercevons plusieurs bulles grônlandaises el unegrande maison. C'était Ny Hernhut (la Nouvelle Maison du Seigneur), une des slalions établies parles Frères Moraves au C roula nd.

Tout à coup le vent se lève droit debout; immédiatement nous prenons le parti d'atterrir et de gagner Godthaab par terre. Dès que nous louchons la plage, une foule d'indigènes, composée principalement de vieilles femmes, accourt au-devant de nous. C'est le même spectacle que celui dont nous avons été témoins sur la côte orientale. Tout ce monde crie, gesticule, et nous donne une impression de saleté. Les indigènes nous aident à transporter nos bagages el à tirer à terre le canot; tout en se livrant à ce travail, ils manifestent par la plus expressive pantomime leur élonnemenl de nous voir arriver dans une pareille embarcation. Nous ne nous occupions guère de celle foule, dont nous ne comprenions pas les interpellations, lorsque se présente à nous un jeune homme <pii n'a pas du tout l'air d'un Eskimo. Do you sjicak lùujlish.1' nous dit-il. L'accent était danois et je me demandais si je n'allais pas lui répondre en anglais, lorsqu'il ajouta : .Ire you Englishmen? « Non, nous sommes Norvégiens, rcparlis-je en norvégien. — Puis-je savoir votre nom? demanda alors notre interlocuteur. — Je suis Nansen el nous venons

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de traverser l'inlandsis. — Ah, je l'ignorais, fait le bonhomme; permettez-moi de vous féliciter de votre nominal ion au grade de

docteur. »

Immédiatement je demandai îles renseignements sur les bateaux. Le dernier était parti depuis longtemps de Godthaab, mais, dans le courant d'octobre, le vapeur Fox devait quitter Iviglut, situé à 280 milles dans le sud. Pour nous qui avions constamment espéré pouvoir regagner la Norvège après la traversée de l'inlandsis, la nouvelle n'était pas précisément agréable. La pensée de revoir notre pays après celte vie de souffrances nous avait toujours soutenus et maintenant cet espoir s'en allait.

Pendant cette conversation survient le missionnaire allemand M. Voged, Il nous souhaite la bienvenue et nous invile h entrer chez lui. Cela nous cause une certaine surprise de nous trouver dans une maison, après trois mois de vie en plein air; de nous asseoir sur une chaise à une table recouverte d'une nappe, de manger avec de- fourchettes dans des assiettes, cela nous paraît un luxe île nabab. Les mets qu'on nous présente nous semblent excellents, mais les mouettes que nous dépecions avec nos doigts autour d'un bon feu de bivouac nous paraissaient également bonnes.

Pendant que nous étions à table, arrivèrent le pasteur de Godthaab, M. Balle, et bientôt après le docteur Binzer. La nouvelle de notre arrivée aussitôt parvenue à la colonie, ils étaient partis pour nous souhaiter la bienvenue.

Nous racontons les principaux événements de notre voyage, puis prenons congé de notre aimable hôte.

Maintenant il pleut : nous étions donc arrivés à temps, car dans notre bachot le mauvais temps aurait été plus que désagréable. Après avoir assuré le transport de notre équipement à Godthaab, nous partons par terre pour la colonie.

Au delà d'un monticule apparaît sur le bord d'une haie la métropole du Gronland méridional, composée d'une église, de quatre ou cinq maisonnettes et île huiles grônlandaises. Au sommet d'un mât de pavillon flotte le drapeau danois, et la « ville » grouille d'une foule désireuse de voir les hardis explorateurs.

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A. notre entrée ;'i Godthaab retentissent de nombreux coups de canon. Notre dépari du Jason avait été salué par une saive, c'est également au bruil du canon que nous rentrons dans la civilisation. Quand nous arrivons dans les « rues », hommes et femmes sont rangés en lignes sur noire passage. In joli spectacle, je vous assure, avec tous ces frais minois que fait valoir un costume élégant.

Mais attention : voici des Européennes; les quatre dames danoises de la colonie viennent au-devant de nous et nous leur sommes présentés.

En l'absence de son mari, la femme du directeur de la colonie nous souhaite chez elle la bienvenue; à quatre heures nous allons dîner chez le docteur.

Nous n'avons que le temps de faire une toilette sommaire, dans une petite chambre où une boîte à musique joue en notre honneur la Valse des roses. Là, pour la première fois depuis de longs mois, nous pûmes nous voir dans une glace. Vous devinez quel était notre aspect; nous n'avions pas précisément bon air.

Avec quel plaisir nous nous débarbouillons! mais il faut renoncer à l'espoir de nous débarrasser par un premier lavage de l'épaisse couche de crasse qui nous couvre. Nous revêlons îles vêlements de dessous propres que nous avions transportés à travers l'inlandsis, et nous acheminons vers la maison du docteur, pour ainsi dire transligurés.

Nous étions arrivés à bon port, et nous devions maintenant songer à nos camarades laissés à l'extrémité de l'Ameralikfjord. Après cela nous aurions à envoyer un exprès pour tenter de rejoindre le Fox.

Dans l'après-midi nous voulûmes faire partir un canot pour l'Ameralikfjord; malheureusement une tempête s'était levée, et les Grônlandais, fort mauvais marins lorsqu'ils ne sont pas dans leurs kayaks, ne purent se mettre en route. Aucun homme non plus ne consentit à partir pour Iviglut par un pareil temps.

Le soir nous couchâmes dans des lits. Pour mon compte je n'y dormis pas très bien : j'étais trop habitué à reposer

sur les pierres ou sur la glace, pour trouver le repos sur un matelas.

Le matin je fus lire de mes lèves par l'arrivée dans ma chambre d'une jeune beauté grônlandaise qui m'apportait le déjeuner. Après ce premier repas je me levai et allai visiter la « ville ».

Grand était le mouvement sur la plage. Les indigènes avaient capturé un grand nombre de phoques dans un filet et étaient occupés à les éven trer.

Après avoir assisté à ce spectacle j'allai voir si Sverdrup était levé. Quel ne fut pas mon élonnement de le trouver en train d'avaler un plantureux déjeuner, ce qui ne l'empêcha pas de se remettre à table quelques instants après. Pendant trois jours mon camarade doubla tous ses repas; mais son estomac protesta bientôt contre ce régime et pendant une demi-journée il dut garder le lit. Longtemps, du reste, nous absorbâmes une quantité énorme de nourriture : jamais nous n'étions rassasiés.

Dans l'après-midi du i octobre, un exprès consentit enfin à partir pour le sud. 11 s'engageait à se rendre à la colonie de Liskerntess, située à 80 milles de Godthaab, et à envoyer de là notre courrier à Iviglut par un nouvel exprès. Si notre poste arrivait à temps à bord du Fox, chaque kayakman aurait droit à un supplément d'honoraires.

En toute bâte j'écrivis au capitaine du vapeur et au directeur de la Compagnie d'Iviglut à laquelle appartient le bâtiment. Je leur demandai d'envoyer le Fox nous chercher à Godthaab. Je ne pouvais songer à partir pour Iviglut, nos compagnons ne nous ayant pas encore rejoints, et le mauvais temps pouvant rendre très long le voyage jusqu'à celle colonie.

Pour le cas où le Fox ne pourrait venir à Godthaab, je joignis à celte correspondance une lettre pour M. Gamel lui annonçant le succès de l'expédition.

Malheureusement, pendant plusieurs jours le mauvais temps empêcha notre exprès de partir.

Dans la soirée, le pasteur expédia deux bons kayakmans dans l'Ameralikfjord pour annoncer notre heureuse arrivée à Dietrichson. Les dames de Godthaab avaient eu l'attention de leur remettre des

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friandises pour nos camarades; j'y joignis des aliments plus solides, lois que du | >;i ï 1 1 , du beurre el du lard. Enfin je donnai au messager une longue pipe en porcelaine et une livre de labac pour Balto, un cadeau que je lui avais promis depuis longtemps. Le 5 octobre, les deux Grônlandais prirent la mer el le lendemain malin arrivèrent au campement de la caravane.

Dans la matinée on essaya de faire partir un canot pour l'Ameralikfjord, mais il dut bientôt revenir : les Grônlandais n'ont pas, comme je l'ai déjà dit, grand courage pour ramer contre une haute mer.

Dans l'après-midi une nouvelle tentative tut laite, mais sans plus de succès que la précédente. L'équipage s'arrêta sur une île située à une heure au sud de Godthaab et y séjourna plusieurs jours sous la lente. En restant ainsi pies de la colonie, les bateliers avaient droit, (mit en se reposant, à une solde qu'ils n'auraient pas touchée s'ils avaient reparu àGodlliaab.

Le 6 octobre arriva le directeur de la colonie, M. Bistrup, qui avait été inspecter la colonie d'Umanak, située dans le fjord de Godthaab. Lui aussi avait eu l'attention d'envoyer des vivres à nos camarades restés dans l'Aineraiikfjord.

Le 7 octobre les exprès envoyés dans l'Ameialikljord étaient de retour, m'apportanl une lettre de Dietrichson. Toute la petite bande vivait là-bas dans l'abondance, heureuse de notre arrivée à Godthaab.

Le 9 octobre, le temps étant devenu meilleur, je pus mettre en roule un oumiak pour aller chercher nos compagnons. Le même jour la chaloupe, partie le 5, quitta l'île où elle avait cherché un refuge.

Désormais, d'un moment à l'autre, nos camarades pouvaient arriver. Grande était l'impatience des Grônlandais el surtout des Grônlandaises, de voir nos deux Lapons. Les deux exprès envoyés dans l'Ameralikljord avaient raconté que la petite bande comptait deux hommes vêtus d'une manière extraordinaire et qui ressemblaient aux Kskimos.

Le ['1 octobre enfin arrivèrent Dietrichson et sa troupe. Tout»; la population se pressait sur le rivage pour jouir de ce spectacle. Balto

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était tout Put de là curiosité dont il était l'objet; quant à Ravria, il était calme comme d'habitude. Lorsqu'il me vit, il s'inclina en me serrant silencieusement La main : l'éclat de son œil indiquait seul sa satisfaction.

NOTEE UALTE DANS LA SIVTINÉE DU 1" OCTODRE. (d'aPRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.)

OUMUK GROXLANDUS. [GRAVURE EXTRAITE DU 0 VOYAGE ES GROXLAXD » DE SORDENSKRUD. )

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