‹ A travers le GrönlandChapitre 85 sur 100 · NAVIGATION EN BACHOT - ARRIVÉE A GODTHAAB · texte numérisé non relu

NAVIGATION EN BACHOT - ARRIVÉE A GODTHAAB

Le lendemain matin, 29 septembre, nous traînons l'embarcation à la mer. Ce n'est pas un travail faeile de la tirer sur l'argile molle; à chaque pas nous enfonçons profondément dans la vase. Parvenus enfin à l'extrémité de la plage, nous revenons en arrière pour prendre nos bagages. Devant nous tourbillonnent des troupes de mouettes; à notre grand regret elles sont hors de portée; nous nous réjouissions pourtant d'en abattre quelques-unes pour manger de la viande fraîche, dont nous sommes privés depuis si longtemps! De retour à notre campement nous nous décidons à transporter nos bagages jusqu'au eanot en prenant par les rochers, quelque difficile que soit cette route : nous sommes fatigués de barboter dans l'argile de la plage. Arrivé à une certaine distance de la mer, que vois-je? Notre canot flotte maintenant au large; l'eau pendant noire absence a recouvert la partie inférieure de la rive! Heureusement Sverdrup a pris la précaution d'amarrer l'embarcation à un morceau de bois

solidement enfoncé dans la vase. Tandis que je transporte les bagages sur une pointe de rocher, Sverdrupva chercher le canot, el bientôt l'emmène pour embarquer. Après une journée de fatigues, nous avons enfin réussi à atteindre la mer : désormais nous pourrons voguer jusqu'à Godlhaab.

Nous dînons, prenons place dans le bateau, puis aux avirons. Nous longeons la côte septentrionale du fjord.

À notre grande satisfaction, le canot n'est pas aus-i lourd que nous le supposions tout d'abord. Il n'est cependant pas un fin marcheur; en tout cas il avance assez vite, à notre avis du moins. La coque laisse passer l'eau en grande quantité : toutes les dix minutes nous sommes obligés d'écoper.

L'extrémité supérieure du fjord forme une baie qui nous parait particulièrement pittoresque. Au fond s'ouvre une vallée, de tous côtés s'étendent de jolies pentes et des monticules rocheux qui font très bien dans le paysage. Le gibier doit être abondant dans la région, le renne surtout. Pardonnez-moi cette dernière réflexion, mais la nourriture est la chose la plus intéressante pour nousen ce moment, el tout ce qui peut en procurer dans la nature nous paraît beau.

La côte septentrionale de l'Ameragdla est partout escarpée; le soir venu, nous atterrissons à un point où nous pouvons tirer le canot au sec et trouver un espace suffisant pour nous étendre. De pareils endroits sont rares le long de celte partie du fjord. Notre étape a été courte, néanmoins nous sommes sali-faits : nous avons enfin atteint la mer. Ce qui nous rendait encore plus joyeux, c'était la perspective de manger ce soir de la viande fraîche et à discrétion, plaisir qu'approuveront seules les personnes soumises, comme nous, durant quarante jour- à un régime de conserves. Pendant notre navigation j'avais réussi à abattre six mouettes bourgmestres [Larus glanais).

Notre souper se compose de deux de ces palmipèdes. En un tour de main ils sont dépouillés, jetés dans la marmite et bientôt cuits. Un jour on demanda àSverdrup, en train de raconter notre vie dans ce désert, si nous vidions les oiseaux. « Ah! ma foi, je n'en >ais rien; avant de faire cuire les mouettes, Nansen relirait quelque chose de leur intérieur, probablement quelque boyau. Le tout allait

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Les oiseaux cuits, nous les déchiquetons à belles dénis ; en quelques instants il ne reste plus rien du premier : la tête, les patles, tout a disparu. Le second, nous le mangeons lentement, pour le déguster; après quoi nous buvons l'eau qui a servi à la cuisson. Quel bienêtre nous éprouvons en mangeant comme des sauvages les produits de notre chasse, assis devant un feu dont l'éclat esl pour ainsi dire masqué par les rayons d'une aurore boréale particulièrement brillante!

Le lendemain 30 septembre, le voyage ne fut pas aussi facile que la veille. Dans la matinée s'éleva un vent contraire qui fraîchit rapidement.

Sous le souffle de cette forte brise, notre canot dérive et bondit sur les vagues d'une manière inquiétante. 11 lient bien la mer, il n'embarque pas, mais il esl lourd à ramer par veut debout, et le prélarl servant de coque laisse pénétrer l'eau de tous côtés. Dans ces conditions nous faisons balte, lirons l'embarcation au sec et sommeillons; peut-être le vent tombera-l-il dans la soirée. Vers le soir, la brise mollit, comme nous l'espérions, el de suite nous nous embarquons. Bientôt nous voici à Nua, au confluent de l'Ameralikfjord et de rilivdlekljonl.

La soirée est calme et nous atteignons sans difficulté la rive opposée de rilivdlekljonl, au moment où l'obscurité arrive. Là nous

illl"l «\ MOUETTES. (DESSIN DA. DLOCII.J

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faisons halte pour manger notre souper. Ne trouvant ni bois ni eau, nous l'avalons froid et saiv- boire, ce qui nous était souvent arrivé sur l'inlandsis. Nous pensions continuer notre roule pendant la nuit, mais voici que de gros nuages arrivent de l'ouest et encapuchonnent tous les sommets. Maintenant le temps est devenu noir, il sera impossible de continuer la navigation. Nous prenons alors le parti de dormir pendant quelque temps : peut-être le ciel s'éclaircira-t-il au lever de la lune En tirant le canut à terre, Sverdrup eut la mauvaise chance de tomber à l'eau, accident particulièrement désagréable lorsqu'on ne possède pas d'effets de rechange. Le temps ne s'élant pas amélioré, nous dormons jusqu'au lendemain malin 1" octobre. Le soleil brille aujourd'hui ; de plus le vent nous est favorable. Nous poursuivons noire roule le long de la rive septentrionale du fjord. Vers midi nous débarquons pour prendre un solide repas.

A cet endroit le sol est couvert à'Empetrum nigrum chargés de fruits. Voilà un excellent dessert.

Avec quel plaisir nous avalons ces baies; nous leur trouvons un goût particulièrement agréable : il y a si longtemps que nous n'avons mangé de fruits! Nous en absorbons une quantité énorme. Lorsque nous avions débarqué, le temps était calme, mais pendant notre collation un vent violent s'élève du nord. Celte brise nous est contraire, par suite le départ devient impossible, el nous restons à manger des baies. Quand nous sommes fatigués, nous faisons un somme, puis nous nous remettons à la cueillette, pour nous rendormir ensuite. Si la gourmandise est un péché capital, nous avons encouru une grosse punition pour notre conduite sur les bords de l'Ameralikfjord.

Vers minuit le vent tomba el aussitôt nous finies nos préparatifs de départ. Sverdrup avait eu la précaution de faire une provision de bois et de remplir la marmite à l'eau; avant de nous mettre en roule nous faisons un repas. A une heure du matin, nous prenons place dans le bachot et avançons bientôt rapidement le long des falaises du fjord enveloppées d'une profonde obscurité. La mer est phosphorescente, el il nous semble remuer avec les rames de l'argent en fusion.

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