A LA CHASSE SUR LES BORDS DE L'AMERALIKFJORD
Dans la journée, Balto et Sverdrup avaient également vu quatre rennes, mais sans pouvoir arriver à portée.
Le lendemain, comme le temps était mauvais et que nous ne pouvions aller à la chasse, nous transportâmes notre renne au campement el passâmes toute la journée à manger.
4 décembre. — Au petit jour je suis réveillé, tléjà Joël est levé. Aussitôt je lui demande si le temps est beau et si nous pourrons
groxi.andai3 de race pure (cote orientale), (d'après use photographie faite par l'expédition holm et garde.)
aller chasser le renne. « Je ne sais pas, peut-être oui », répond-il. Dans sa bouche celle réponse ambiguë signifie que le temps est mauvais. En parlant aux Européens, les Grônlandais leur répondent toujours dans le sens qu'ils supposent leur être le plus agréable. « A ton avis, le temps est. mauvais aujourd'hui, répliquai-je. — Oui, se décide-t-il à répondre, le vent remonte les vallées. Rien à faire, par suite, aujourd'hui. » En effet, lorsque la brise souffle vers le haut des vallées, tout naturellement elle avertit les rennes de l'approche du chasseur. Nous prenons alors le parti d'aller à la recherche
des lagopèdes, très abondants dan-- cette région, snpposions-nous.
Le déjeuner avalé, chacun de nous part dans une direction différente.
J'escaladai des monticules rocheux à l'est du campement, où je pensai trouver des lagopèdes. La marche était très pénible sur un terrain aussi accidenté, el nulle part trace de gibier; finalement j'arrivai sur une colline d'où la vue s'étendait jusqu'à l'inlandsis. Dans ce désert, pas un bruit : un silence immense remplit cette solitude. De tous côtés -'(''lèvent de liantes montagnes neigeuses coupées par la nappe foncée du fjord. Pas un bois, pas un arbre, pas la plus petite plante, et cependant le paysage est beau, éclairé par une douce lumière.
J'arrive bientôt près d'un marais devant un monceau d'éboulis étendu à la base d'un escarpement. Tout à coup un bruit frappe mes oreilles : peut-être est-ce un renne; j'examine attentivement le terrain, mais rien ne parait. Je poursuis ma route et de nouveau le bruit se fait entendre, il semble qu'on remue les pierres du clapier1. J'examine les environs el bientôt j'aperçois là-haut Balto. Il traversait une pente de neige inclinée et avançait avec les plus grandes précautions, pas à pas, appuyé solidement sur son bâton. Tout à coup Balto glisse, il fait un effort pour reprendre son équilibre, mais en vain; il dégringole à toute vitesse la pente. In instant une pointe de rocher l'arrête, puis de nouveau il culbute et tombe comme une masse inerte au bas de la montagne. Je croyais notre camarade tué; à mon grand étonnement, il se relève prestement. Quelque temps après j'entends un coup de feu et vois une compagnie de lagopèdes s'abattre dan- un clapier. Immédiatement je me dirige de ce côté; les oiseaux se tiennent pelotonnés dans la neige, et à mon approche ne témoignent aucune frayeur. Je réussis à en tuer plusieurs, [mis toute la bande s'envole du côté île Balto. Dès que notre camarade voit les lagopèdes près de lui, il -'en approche avec précaution, en se dissimulant derrière les pierres, puis, choisissant une victime, lâche son coup de feu. Plusieurs loi- il recommence la même manœuvre et, en peu de temps, réussit
I. Terme emprunté au patois des Alpes el désignant un monceau de pierres éboulées. Piote du traducteur.)
A LA CHASSE SUR LES BORDS DE L'AMERALIKf'JORD.
à tuer quinze de ces gallinacés. Balto me rejoignit ensuite, et Ions deux nous nous acheminâmes vers le campement.
Nous avions exploré les environs de Kasigiangiuf et désirions maintenant changer de terrain.
Joël nous ayant dit que les rennes étaient très abondants du côté d'ilerdlak, nous partîmes de ce côté. Devant le campement la mer
GROXLAKDAISE DE RACE PURE (cÔTE ORIENTALE). (d'après UNE PHOTOGRAPHIE PRISE l'Ai; l'expédition iiolm et GARDE.]
était calme, mais au delà de la pointe qui protégeait celte partie du fjord, la situation changea. Un vent violent tombait des montagnes et faisait fumer la surface de la mer. Notre long canot tombait lourdement dans les vagues et, en dépit de nos efforts, n'avançait guère. A chaque instant nous embarquions des paquets d'eau qui, en tombant, se congelaient immédiatement. Finalement nous dûmes battre en retraite : l'embarcation chargée déglaçons menaçait de couler bas.
Après cette pénible navigation, je vous laisse à penser si nous fûmes heureux de retrouver notre campement.
Le 5 décembre nous fûmes plus heureux et, malgré la grosse mer, réussîmes à atteindre Iterdlak. Là, au lieu de rennes, nous trouvâmes des vallées remplies d'énormes marais et de clapiers, très intéressants à coup sûr pour des géologues, mais qui l'étaient fort peu pour des chasseurs. Notre brave ami Joèl fut également désagréablement surpris par cette découverte. Nous lui avions donné l'espoir qu'il pourrait capturer des renards bleus; et pour les Grônlandais la peau de ces renards a une valeur énorme. L'administration danoise la leur achète 4 couronnes' et la vend à Copenhague 100 couronnes2.
Après deux semaines passées dans l'Ameralikfjord, nos provisions commençaient à rire épuisées, et le 10 décembre nous nous mîmes en route pour Goilthaab. Celle vie sous la tente nous fit apprécier encore davantage les charmes de notre résidence d'hiver.