CHAPITRE XXV
EN KAYAK - NOËL A GODTHAAB
Nous avions tous, comme cela se comprend aisément, le plus grand désir d'apprendre l'aride la navigation en kayak. Peu de temps après mon arrivée à Godthaab, je m'étais procuré une de ces embarcations, et, ainsi que je l'ai raconté au chapitre précédent, je l'avais emmenée dans l'Ameralikfjord. A la fin de décembre seulement j'acquis l'habileté d'un bon kayakman.
Au début, ramer en kayak est très difficile. Ne faut-il pas en effet conserver l'équilibre le [dus parfait, pour ne pas faire chavirer celte longue et étroite périssoire.
Une fois le kayak achevé, on le porta au rivage, et, non sans difficulté, je réussis à introduire mes jambes dans l'étroite ouverture ménagée au milieu de l'embarcation, puis on me poussa doucement à l'eau. La première impression est loin d'être agréable : on a la sensation d'être assis sur une lame de couteau, et à chaque instant il semble que l'embarcation va chavirer. Avec quel air anxieux je
564 A TRAVERS LE GRÛNLAND.
regardai les Eskimos venus pour se réjouir aux dépens du natagak1. Tout autour de mois grouillaient des indigènes se livrant à leur fantasia habituelle, aussi sûrs de leurs mouvements que s'ils s'étaient trouvés sur la terre ferme. Après quelques jouis d'exercice, j'acquis une certaine assiette, et, en attachant deux llutleurs à mon kayak comme cela se pratique pour les débutants, je devins rapidement plus habile. Ces flotteurs consistent en deux petits kayaks longs de 50 centimètres qu'on fixe de chaque côté de l'embarcation derrière le rameur. Après un ou deux mois de pratique, je pus me passer de ces engins et me hasarder en mer sans aucun aide.
Un jour que j'étais sorti du port, je rencontrai une troupe de dauphins blancs, que je me mis à poursuivre. Dans mon ardeur cynégétique jeme laissai entraîner au large, et lorsque je rebroussai chemin, l'obscurité était déjà venue. Pour comble d'infortune, un vent violent s'était élevé parle travers et relardait ma marche. A mon arrivée à Godthaab, tout le monde était anxieux de mon absence prolongée.
« La nuit arrivait, raconte Balto, et tous nous commençâmes à être inquiets de Nansen qui n'était pas encore rentré. Nous l'attendîmes encore un certain temps, mais en vain. Pensant qu'il pouvait être à la mission allemande, où tous les Européens se trouvaient réunis pour une fête, nous y envoyâmes un exprès. Non, Nansen ne s'y trouvait pas non plus. A celle nouvelle je fondis en larmes. Le directeur de la colonie ordonna alors à tous les indigènes d'aller de suite à la recherche de notre chef aimé; au moment où ils allaient partir, voici enfin Nansen, et tous les Eskimos de s'écrier : «Komjanak Kouyanak, Nansen, sigipok, ayungilak », expression qu'on peut traduire par : Remercions Dieu, Nansen est sauvé. On comprend également quelle fut notre joie après cette chaude alarme. »
Une fois que j'eus acquis une certaine habileté en kayak et que mes camarades m'eurent vu circuler en toute sécurité, quelquesuns d'entre eux voulurent suivre mon exemple. S verdrup, le premier, osa faire l'expérience et bientôt devint un excellent kayakman.
i. Les Gronlandais m'appelaient généralement neUagak ou umitormiut nalagak (chet des Norvégiens).
EN KAYAK. 505
Des notre arrivée à Godthaab, Balto avait manifesté le désir de monter un kayak. Les résidents danois, qui, eux, n'avaient jamais ose lenler l'aventure, lui représentèrent les diflieullés de l'entreprise et lui énumérèrenl tous les accidents arrivés avec ces embarcations. Une fois que Sverdrup et moi fumes devenus d'assez bons kayakmen, la tentation devint trop forte pour lui. Nous essayâmes de lui faire comprendre les dangers de cette navigation, mais le bonhomme ne voulut pas démordre de son idée : n'avait-il pas l'habitude de courir l'hiver dans les étroits traîneaux lapons? Sverdrup essaya de