AIN-ALI-BENI- HASSAN
courant qui est d’une violence extrême. Parfois elles s’arrêtent un moment secouées d’un frissonnement, tendent le cou et repartent, tâtant avec soin le terrain, ne posant le pied qu’à coup sûr.
Nous abordons sans encombre à l’autre rive. La berge, de ce côté, offre une déclivité moins rude, les terres sont plus fermes, moins accidentées que sur l’autre bord. On attend dans un champ de colza, sous une pluie battante, que les hommes et les mules de charge aient effectué leur passage.
En face de nous, se détachant en noir sur la ligne des collines bordant l’horizon, s’élève, étrangement isolée dans la plaine, semblable à un animal colossal et fantastique, une énorme pile de rochers de près de cent pieds de haut, que les Arabes désignent sous le nom de « Hajaal-Ouerkaf. »
Nous sommes dans la vaste plaine étreinte par un cercle de montagnes. Le terrain est inculte : des zones de sables couvertes de palmiers nains se déroulent, labourées d’ornières très creuses, zébrées de crevasses irrégulières et profondes, s’entre-croisant ou courant parallèlement les unes aux autres. La marche est très pénible dans ces enfilades de tranchées embroussaillées et semées de rocs.
La caravane est en avant, à quelques centaines de mètres. A tout moment, elle s’engloutit dans un de ces boyaux tortueux, surgit tout à coup au sommet d'une éminence, puis s’enfonce brusquement comme dans une trappe, réapparaît à l’improviste, se dérobe à nouveau, remonte comme par enchantement, et toujours ainsi.
Quelquefois on ne voit que le haut des bagages zigzagant à travers les palmiers nains, comme mus par une force invisible.
La pluie a cessé, le ciel s’est éclairci tout à fait, le soleil resplendit. Ingram, Ilarris et Marshall ont quitté leurs montures et, le fusil en main, voltigent sur les flancs. De temps à autre, une détonation trouble le grand silence de la plaine et la corne d’Harris sonne un hallali enragé, auquel les mules, tirées de leur paisible somnolence, répondent par des hennissements de mauvaise humeur.
Dans le lointain, sur le tapis de verdure de la plaine démesurée, une buée légère, irisée, scintille au soleil, semblable à une gaze blonde, pailletée d’argent, et rampe en ondulant à fleur du sol, traçant le cours sinueux de l’Oued-Ouarghla.
Bientôt, derrière un bouquet de tamaris, pointent des toits de chaume, des pitons de tentes, et des découpures rousses de champs cultivés tranchent sur le manteau bronzé des palmiers nains. Des gens, sur des monticules, nous observent; des femmes, portant des
cruches, s’arrêtent et nous regardent; on entend des bœufs mugir, des chèvres bêlent, des chiens aboient, des odeurs fétides de carcasses nous soulèvent le cœur, nous sommes au « douar ».
Le hameau est situé sur une élévation de terrain et ses maisons pittoresquement groupées s’abritent sous les vieux arbres.
L’Oued-Ouarghla.