G. MONTBARD
TANGER
Tanger, 2 Janvier.
Nous sommes en rade de Tanger, il y a trois heures nous dînions à Gibraltar.
La nuit est noire, l’air lourd; le vent souffle de l’ouest, chaud, humide, chassant de gros nuages chargés de pluie qui roulent lentement au-dessus de nous.
Dans l’ombre, devant nous, se confondant presque avec le ciel, se
dresse une masse sombre, opaque, trouée de points lumineux
Tanger.
Le « Djebel-Tarik », Gibraltar, notre petit « steam-boat », qui fait le service, quand le temps le permet, entre Gibraltar et Tanger, vient de stopper : les appels perçants de sa machine se succèdent, sans interruption, pour signaler son arrivée. Il semble qu’il y ait comme une sorte de colère et d’impatience dans ces coups de sifflet stridents, répétés incessamment.
Puis dans cette obscurité qui nous enveloppe, on perçoit dans le lointain, très affaibli, un bruissement sourd, régulier, un murmure confus de voix. La rumeur se rapproche, s’accentue, se définit. On
entend distinctement le battement cadencé et précipité d’avirons, les voix éclatent en grondements rauques, et, tout à coup, dans les rayons de lumière des fanaux du paquebot, surgissent, avec une furieuse explosion de cris, des barques chargées d’Arabes.
En un tour de main, ils escaladent le navire, s abattent sur le pont, et, dans le fracas étourdissant de vociférations abominables, de disputes terribles, se saisissent de nous, s’emparent de nos bagages, nous déposent dans leurs embarcations, pêle-mêle avec les malles, les chiens, les caisses, les ballots, se querellent une dernière fois, et nous emmènent vers Tanger.
Forestier, enlevé par deux vigoureux gaillards, a été délicatement descendu dans une barque où sont empilés des Juives malpropres et des forçats libérés des geôles d’Espagne que le « Djebel-Tarik » a rapatriés.
Ingram est dans une autre avec moi ainsi que son valet, l’étonnant Brooks, Brooks raide, froid, impassible, figé dans son imperturbable « respectability » d’outre-Manche, tenant les chiens en laisse et surveillant les bagages, plein d’une indifférence absolue pour tout le reste.
Marshall a été affalé quelque part, on ne sait où.
Il fait nuit comme dans un four. L’embarcation est chargée à couler au moindre faux mouvement. Après une vingtaine de minutes, les matelots déposent les rames et sautent à l’eau qui leur monte jusqu’à mi-cuisse. Chacun d’eux empoigne un de nous, le place à califourchon sur ses épaules, le décharge sur le sable et l’y laisse, pour aller chercher d’autres infortunés qu’il abandonne de la même façon, un peu partout, les semant le long de la grève au hasard de ses allées et venues.
Je hèle Ingram qui ne doit pas être loin; il me répond; nous nous rejoignons à tâtons, à travers les rochers et les flaques d’eau, car on n’y voit goutte. Nous cherchons à nous orienter, quand un fallot apparaît; on crie nos noms, nous hurlons les nôtres. C’est Harris qui est parti à Tanger huit jours avant nous pour préparer notre expédition à l’intérieur. Il est venu à notre rencontre et nous cherchait avec Sélim, son domestique. Il nous conduit à la douane, où nous retrouvons Forestier, Marshall, Brooks, les chiens, Don et Rover, qui sont complètement abrutis, nos matelots et nos bagages.
Harris explique en un arabe que personne, pas même lui, ne peut comprendre, une foule de choses aux douaniers en burnous; ceux-ci répondent avec une volubilité et des gesticulations désordonnées, et tout s’arrange.
Nous nous dirigeons vers l’hôtel de la Villa de France, suivis des
TANGER
hommes chargés de nos bagages, éclairés par les lanternes des gens de l’hôtel. On monte une rue qui n’en finit pas; on patauge dans des mares de boue; on trébuche dans des trous; on glisse sur des ma-
tières molles exhalant des odeurs sans nom; on se heurte contre des masses informes gisant à terre, des Arabes couchant à la belle étoile. Des portes massives, munies d’énormes verrous, s’ouvrent devant nous en grinçant sur leurs gonds roui liés et se referment brusquement dès que nous les avons franchies. Puis, toujours montant, nous traversons une grande place où dorment accroupis, la tête sur leurs genoux, enveloppés dans leurs burnous, des hommes aux traits durs gardant des troupeaux de bœufs, à travers lesquels nous nous frayons difficilement un passage; il tombe une pluie fine un « scotch mist » qui nous pénètre jusqu’aux os.
Enfin nous voici à l’hôtel, nous mangeons comme des ogres, on se sèche devant un bon feu, flambant clair dans Pâtre, on grille quelques cigarettes et chacun regagne sa chambre.
Au petit jour, je saute du lit.
Un rayon de soleil, qui filtre à Rue d« la Marine,
travers une ouverture du volet
éclaire la pénombre de ma chambre et vient frapper le mur, qui, en cet endroit, flamboyé comme un morceau d’or en fusion. J’ouvre la fenêtre, et la pièce resplendit, inondée de lumière, parfumée par une brise tiède, chargée de senteurs fortes et fraîches d’arbres et de fleurs
mouillées, cette délicieuse et pénétrante odeur qui s’exhale de la terre après une pluie d’orage.
Devant moi c’est la nappe d azur éblouissante du ciel, tout au loin, à l’horizon, une longue bande indécise d’un gris rose cendré, les côtes de l’Espagne et Tanger s'étageant jusqu’à la mer, en une infinité de terrasses d’une blancheur de neige, tranchant en une note éclatante de lumière sur la mer d’un bleu intense.
Des mosquées aux parois recouvertes de faïences jaunes et vertes étincellent, par places, avec des éclats vifs. Un réseau de lignes sombres, enchevêtrées au milieu de ce ruissellement de lumière, indiquent les rues et les carrefours. Çà et là apparaissent les taches vertes de bouquets d’arbres, qui semblent noirs entre ces murs reflétant une clarté aveuglante. Puis, c’est tout en haut, dominant la ville, la citadelle, d’une blancheur de spectre, avec son mur d’enceinte dont les tons d’ocre se détachent vigoureusement sur le ciel.
Au premier plan s’allonge la ligne des murs crénelés de la ville percés de portes ogivales et se déploie la place, l’immense place que nous avons traversée hier soir.
Les bouviers sont toujours là, avec leurs bêtes, mais d’autres troupeaux sont venus, de bœufs, de moutons, de chèvres. Des chameaux chargés sont étendus à terre ; des ânes trottent de tous côtés ; des mules au piquet mangent leur avoine et lancent sournoisement des ruades. Une grande foule, en vêtements blancs, à capuchons pointus, y circule; l’animation est très grande. Une vague rumeur monte jusqu’à moi, avec une odeur âcre spéciale, caractéristique, cette odeur indéfinissable qu’on ne retrouve qu’en Orient.
Une buée légère, bleuâtre, flotte autour de l’hôtel, estompant de grands massifs d’arbres. Dans cetle vapeur molle, des gens de service, des Arabes, se meuvent lentement, silencieusement, comme des ombres.
Tout à coup, dans l’espace, un cri retentit, monotone, aigu, traînant, dominant tous les autres bruits, planant sur toute la ville. Le « muedden » a paru au balcon du minaret de la grande mosquée, s’est tourné du côté du « Kebla » hissant un pavillon blanc et lançant, avec la prière du matin, la déclaration de foi de l’Islam, qu’au même moment, du sud au septentrion, de l’orient au couchant, tous les vrais croyants vont prononcer : Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. Subitement, des minarets des autres mosquées flottent d’autres pavillons, les « muedden » se montrent, les mêmes paroles s’envolent.
La grande mosquée,
TANGER
Un grand silence s’est fait en bas : tout mouvement a cessé, la foule agenouillée, faisant face à FOrient, a répété dévotement Facte de foi des (( tholba » dont les accents mourants s’éteignent dans une suprême vibration, une dernière note lente, plaintive, profondément triste... Allah Kebar! Dieu est le plus grand!
J’ai hâte de voir la ville. Ingram, en bras de chemise, rôde, affairé, de tous côtés, examine ses fusils, en fait jouer les batteries, graisse les ressorts, nettoie les canons, menace ses chiens, qui lui sautent dans les jambes, de leur couper le foie en morceaux, « to eut their liver out in pièces », tempête après Brooks qui perd la tête, ahuri au milieu de ce premier désordre de l’arrivée.
Marshall, paresseux comme un loir, est encore au lit, faisant la grasse matinée et chantant de sa petite voix de fausset : « lias anybody seen my Mary-Ann », sa chanson quotidienne.
Forestier, atteint du mal d’Orient, a déjà son album et ses crayons, aussi impatient que moi de voir. Nous partons, laissant Ingram à scs fusils, Marshall à sa chanson et Brooks, le pauvre Brooks, se dépêtrer comme il le pourra de ce chaos de malles, de valises, de caisses, qui encombrent nos appartements, envahissent les corridors, obstruent le « hall » de l’hôtel.
Nous voici sur la grande place du marché, sur le « Souk ». Le soleil a déjà séché toute la boue dans laquelle nous pataugions si horriblement la veille.
C’est une vaste étendue de terrain abrupt, mamelonné et coupé de fondrières : un marais quand il pleut, un Sahara quand le soleil chauffe cette glaise, qui craque et se fendille en tous sens.
Elle s’étend, en pente raide, jusqu’aux murs d’enceinte de Tanger. Une chaussée dallée la parcourt du haut en bas jusqu’à une porte de la ville. De chaque côté de la porte, sont accrochées à la muraille des boutiques de quatre pieds de large où des armes reluisent, où des étoffes brillantes chatoyent au soleil. Dans d’autres sont installés des sortes de fourneaux, faits de quelques pierres et d’une poignée de terre glaise, sur lesquels rôtissent des brochettes de menus morceaux de viande. A côté, des bouchers, des épiciers, des marchandes de pain, de sucreries, de gâteaux, servent leurs pauvres pratiques.
A mi-côte se trouve le tombeau d’un « santon » : quatre murs blanchis à la chaux ; en haut, est un cimetière parsemé de pierres, des tombes, avec, çà et là, des bouquets de cactus et d’aloès d’un vert gris poudreux.
C’est jour de marché, une foule nombreuse grouille dans une houle incessante.
Des chameaux, à la file, beuglant affreusement, promènent au-dessus de nos têtes leurs longs cous pelés, ondulant avec des mouvements de couleuvres. De hargneux petits ânes noirs frappent de leurs pieds de devant les chiens passant à leur portée. Ce sont des troupeaux de bœufs, petits, trapus, à corne courte, à pelage fauve ; des bandes de chèvres noires, tachées de roux, au nez fortement busqué ; des mulets entêtés se mordant entre eux et toute une population, en burnous
blancs, à travers laquelle rôdent furtivement, d’un air louche, quelques juifs en souquenilles bleues à calottes noires.
De temps à autre, un Européen à cheval, un Espagnol sur une mule chargée de sacs, un Anglais à face congestionnée, en casque blanc, feuilletant un guide, apportent une note disparate dans cette tranquille harmonie de blancs , de gris , de roux, se mêlant, se confondant, dans un ton neutre général d’une douceur indéfinissable, sur ce grand fond bleu du ciel.
Il y a de tout sur cette place :
des gens de Sousse en vêtements sombres, en « djellabiehs » noires, des paysans du Gharb , drapés comme des Romains dans les plis de leurs « haïks » de laine rude. Ici un vieux nègre en haillons venu de Timbouctou, les cheveux tressés avec de minces lanières de cuir entremêlées de coquillages, frappe des cymbales et fait d’atroces grimaces en se contorsionnant furieusement. Là une magnifique négresse, grande, souple, aux reins fortement cambrés, porte sur la tète, dans un plateau de bois qu’elle maintient d’une main, de petits pains ronds et plats, protégés par une couverture de laine. Les pieds sont longs, maigres, étroits, et une légère couche de poussière y met un glacis gris bleuâtre, très mat, tandis que son bras nu relevé, admirablement modelé, luit avec des reflets de bronze. Elle marche d’aplomb, la tête haute, serrant entre ses dents un coin de son « haïk », pleine d’une superbe désinvolture.
Plus loin, nous passons devant une rangée de femmes de la cam-
Chanteur nègre.
TANGER
pagne, assises le long de la chaussée. Elles disparaissent, presque, sous l’amas d’étoffes de laine qui les recouvrent, surmontées d’un chapeau de paille à bords gigantesques, enjolivé de pompons multicolores. Toutes cachent d’une main, avec le rebord de leur « haïk », le bas de leur figure, ne laissant voir que leurs yeux noirs, rehaussés de « koheul », étonnamment brillants sous leurs épais sourcils, qui se rejoignent presque sur le front, souvent tatoué d’une croix bleue. Des paniers devant elles contiennent du « rhibieh »
pour les chameaux, des chardons pour les ânes et les mules, des poulets, des œufs, du beurre.
Près du tombeau du saint, un groupe d’enfants en robes bleues, roses, pistache, mauve, citron, amaranthe, font cercle autour d’un nègre à cheveux blancs, aux joues tailladées de cicatrices, qui, d’une voix dolente, brisée, que l’on entend à peine, chante en s’accompagnant d’une petite guitare carrée, un « guimbry ». Elle a une saveur étrange cette mélodie primitive, rythmée sous les ardents soleils, dans les grandes plaines , où nul Européen n’a pénétré, de la mystérieuse Afrique. Absorbé en lui-même, regardant en dedans, ce vieil enfant du
continent noir répétera, des heures AT. , , , .
* ’ Negresse marchande de pain.
entières, sa plaintive mélopée, murmurant cette même note triste, cette mesure unique, qui s’échappe comme un soupir de ses grosses lèvres pâles, décolorées.
Yoici, sous un auvent, adossé au mur d’une boutique de marchand de cuivres, un conteur d’histoires, un jeune « thaleb » de Fez fraîchement émoulu de l’université de Karaouïn. C’est un Maure d’une propreté exquise, blanc et rose, avec les ongles bien tenus, teints de « henné ». Enseveli dans des flots de mousseline blanche, il raconte, d’un ton précieux, de jolis riens, qu’applaudit discrètement un public
de choix. Il a dû faire une remarque piquante, à nos dépens, car ses auditeurs se retournent, en riant, vers nous et chuchotent beaucoup entre eux.
Au bas du « Souk », à gauche de la porte de la ville, un rassemblement s’est formé devant une boutique. Parmi des burnous de laine brune ou blanche, des « sulhams » à nuances tendres, des « kaftans » écarlates, des « ferragiehs », des « fez », des gibecières de maroquin garance ou citron, étincellent des « khangiars », des « yataghans », des poires à poudre, piquées de clous de cuivre, ayant la forme de seins de négresses, des sabres, à poignée de cornes de rhinocéros, dont les lames anciennes, admirablement trempées, portent gravées, en incrustations d’or, les nobles devises de grands noms d’Espagne.
Dans ce groupe, deux hommes ont un type spécial, une physionomie à part, nettement marquée : ce sont des montagnards, des gens du R if, des Rifains, comme on les appelle à Tanger, des « Amazirghs », ainsi qu’ils se désignent eux-mêmes, un rameau de la grande famille berhère, les frères de nos Kabyles d’Algérie. Tièdes musulmans, comme ils furent autrefois des chrétiens indécis, ils sont fous d’indépendance et ne croient guère qu’à leur fusil. Ariens mâtinés de Sémites, ils sont depuis si longtemps séparés de ceux de leur race, établis en Europe, qu’ils ont oublié qu’ils en descendent, ces éternels indisciplinés, toujours en révolte contre le sultan, constamment à guerroyer entre eux.
Grands, solides, bien découplés, d’une carrure puissante, taillés en athlètes, ils sont élégants dans leur force bien équilibrée. Le verbe haut, la parole brève, gutturale, le port impérieux, l’air farouche, le geste brusque, ils ont quelque chose d’imposant et de dominateur.
L’un est brun avec un galbe de Romain, l’autre représente le type gaulois, un roux aux yeux bleus, d’un bleu d’acier, profond. Leur regard est assuré, plein d’audace; les dents sont petites, blanches, bien plantées, les pommettes saillantes ; le menton est proéminent. Il y a de la férocité dans l’ensemble.
Autour de leur tète, est enroulée une bande de drap rouge, pailletée d’argent, la gaine de leur fusil. Leurs bras nerveux sortent de dessous leurs burnous marron de grosse laine, rayés d’étroites bandes de soie brodée, entremêlées de petites houppes de couleur, et leur large capuchon, qui retombe bas sur leurs épaules, découvre leur nuque puissante, brûlée par le soleil. Sous le burnous une ceinture de soie écarlate serre à la taille une « gandourah » de toile blanche. Leurs jambes sont nues, vigoureuses, les attaches sont très fines, les chevilles accen-
TANGER
tuées. Aux pieds, ils ont des sandales en peau de chèvre, avec le poil en dehors ; elles sont maintenues par des cordelettes d’alfah tressé. Un « tchekara », double sac à balles en cuir jaune et rouge, avec des entrelacs, relevés de fines houpettes de soie, est placé en bandoulière. A leur côté pend une poudrière, le « guern », en cuivre guilloché, et à une cordelette de soie bleue, mise en sautoir, est suspendu un « khangiar » ; l’un de ces poignards, celui du roux, dont le manche a été fendu, a été grossièrement, mais solidement raccommodé avec des lanières de peau non tannée. De leurs mains sèches, dont les veines font relief, ils tourmentent fiévreusement la crosse d’ivoire, largement évasée, de leur fusil, leur fidèle « m’ksala », au long canon enrubanné de cercles d’argent. On les approche avec respect et aussi avec une certaine crainte.
Puis ce sont des « aguadores » pliant sous le poids d’une outre en peau de chèvre. La peau a été prise telle quelle : on a fendu le ventre de l’animal, dans le sens de la longueur, extrait la carcasse et les chairs, en laissant les moignons, qu’on a serré par des cordes à leur extrémité, et recousu la bête. A la peau du cou on a adapté un robinet de cuivre à long col. Gonflée par le liquide, l’outre se tend, les pattes se raidissent en l’air, avec une apparence de réalité saisissante, lugubre et comique à la fois.
Le porteur d’eau, ruisselant de sueur, va et vient à travers la foule, heurtant l’un contre l’autre ses gobelets de cuivre, distribuant son eau, tiédie par le soleil, affadie par les secousses continuelles de sa marche, et exhalant une forte et répugnante odeur de bouc. Il a les jambes grêles, les bras nerveux. Un chiffon d’étoffe jaune, entourant une calotte graisseuse, durcie par la crasse et des sueurs accumulées, lui sert de turban. Une culotte de toile souillée complète son costume.
Parfois, un riche Maure, assis sur une mule caparaçonnée en velours brodé d’or, enveloppé dans son « haïk » de soie, fendlatoule qui s écarte avec déférence.
<?vs?
Asruador.
Mes hautes bottes bouclées, et surtout mon vêtement, en gros velours à côtes, semblent exciter vivement la curiosité des gamins qui, de temps à autre, le palpent sournoisement de leurs petites pattes de singe. Nos gants sont l’objet de commentaires sans fin et provoquent des éclats de rire, qui partent comme des fusées, lorsque nous les ôtons pour prendre nos croquis.
Nous passons sous la porte du Souk, une porte vieille, vermoulue,
Porte du Souk.
cuirassée de plaques de cuivre, à coulées verdâtres. Le bas en est usé et luisant, par suite du frottement constant des burnous et des chairs. La partie supérieure toute grise est couverte d’une épaisse couche de poussière coagulée. Le gardien à barbe blanche, adossé au mur sur une cage en fibres de palmier, un « kafa », fume des cigarettes et marmotte entre ses lèvres en tournant les grains d’un chapelet.
La rue est très large en cet endroit. Les hautes murailles des ramparts, couvertes d une lèpre de lichens, couronnées de broussailles et d herbes sèches, à leurs sommets crénelés, sont flanquées de rares boutiques effondrées. De leurs auvents disloqués pendent des bouts d étoffes en lambeaux. Des ânes, des mules, des chameaux se vautrent
TANGER
dans la boue à moitié desséchée, des mendiants déguenillés, couverts de vermine, exhibent d’affreux ulcères dont la vue soulève le cœur. Un aveugle à genoux, sollicite au nom d’Allah la pitié des passants. Ces orbites vides, ces deux trous béants, injectés de sang, sont effrayants à voir. Nous lui jetons notre aumône et passons vite.
Bientôt, nous débouchons sur une petite place rectangulaire, de dimensions restreintes: le Petit « Souk », bordée de boutiques et pleine d’animation. Une jolie fontaine mauresque, d’un beau style, très délabrée, est adossée à un angle formé par la place et une rue adjacente. Des femmes, drapées dans « leur haïks », viennent y remplir leurs cruches, les « aguadores » leurs outres, les Européens leurs seaux de fer-blanc. Des marchandes de pain voilées sont rangées Je long des murs. En face de la fontaine, on voit la fenêtre grillée de la poste anglaise et auprès un café et une salle de billard. Sur les murs s’étalent des affiches. La place est pleine de monde : des Espagnols , des Maures désœuvrés , des Juifs retors concluant des marchés, des nègres affairés, des portefaix attendant des clients, des guides , des interprètes , guettant les nouveaux arrivés et les harcelant de leurs offres de service.
Un petit Juif s’est cramponné à nos personnes et nous suit comme un chien, à distance. Impossible de s’en débarrasser.
Un peu plus bas, nous nous arrêtons devant la porte de la grande mosquée, très élégante, avec son arc surbaissé et sa collerette d’arabesques. Un Arabe est agenouillé, au bas des marches, priant à haute voix, en égrenant un chapelet ; il nous regarde d’un mauvais œil et nous gratifie d'une imprécation que notre petite potence de Juif s’empresse de nous traduire : chien de chrétien, fils de chien, que ton père et ton grand-père soient maudits et grillent éternellement ! Cet aimable compliment nous laisse, d’ailleurs, complètement froids.
Deux mots frappent constamment nos oreilles : « baleuk î » qui veut dire gare! « la bass! » qui signifie c’est bien! « ail right »! en anglais.
Arabe en prière.
Deux Maures se rencontrent, se serrent la main droite, se demandent des nouvelles de leur « maison », ils évitent de se parler de leurs femmes, la bass! Puis, après un nouvel assaut de politesses, cai ils sont très cérémonieux, où ils s’informent à nouveau si réellement tout va bien, la bass! et toujours la bass! l’inévitable la bass! ponctuant toutes leurs phrases.
Une mule est-elle derrière nous? baleuk! un portefaix passe-t-il chargé d’une caisse énorme? baleuk! un cavalier arrive-t-il lancé à fond de train? baleuk! Il est vrai que la tête de la mule vous a défoncé le dos, la caisse du portefaix disloqué l'épaule, l’étrier du cavalier arraché un morceau de votre habit, quand le baleuk ! avertisseur résonne à vos oreilles. Heureusement qu’il n’y a au Maroc ni voitures, ni camions, ni véhicules à roues d’aucune sorte.
Tout le long de la rue, presque jusqu’au Port à la « Marine », le boutiques se succèdent avec peu d’interruptions. Des touristes y marchandent des armes, des poteries, des babouches, des « souvenirs du Maroc ».
Un peu avant d’arriver à la « Marine » nous prenons, sur notre gauche, une rue orientée vers la citadelle. Notre petite pieuvre d’Israélite nous guide à travers un dédale de rues étroites, desquelles, je dois le reconnaître, nous ne serions jamais sortis sans son aide.
Quelles rues!... Des couloirs sombres, étroits, entre de hautes murailles percées de fenêtres grillées; des pans de murs rongés à la base, menaçant à tout moment de s’écrouler; des portes entr’ouvertes, d’où s’échappent, en buées épaisses, des odeurs fétides. La chaussée, pavée par endroits, défoncée dans d’autres, est un cloaque de fange liquide où nagent des carcasses dégoûtantes, des chats crevés, des volatiles pourris. Des enfants malingres, aux yeux chassieux, dévorés par la vermine, à peine couverts de quelques haillons, barbotent dans les immondices, dont les éclaboussures nous souillent à tous instants. Nous hâtons le pas pour sortir de cette horrible puanteur et, dans une autre rue, un peu moins sale, nous nous réfugions dans un café maure, au pied de la pente abrupte qui monte à la citadelle.
La salle est à plafond de solives de bois, appuyées sur une maîtresse poutre soutenue par un madrier, formant colonne, qui s’élève au centre de la pièce. Le sol, en terre battue, est recouvert de nattes de sparterie rehaussées de dessins en couleur où le violet domine. Une sorte de bas contrefort en pisé blanchi à la chaux, de trois pieds de haut sur trois de large, également garni de nattes, sert de divan et court le long des murs, aussi tapissés de nattes, hautes de ton, enjolivées d’arabesques repro-
TANGER
cluisant des arceaux de portes de mosquées. Du plafond pendent des lanternes en fer-blanc découpé, garnies de verres de couleur. Dans un angle, à un petit comptoir surmonté d’une galerie, en « moucharabieh », se tient le « cafedji » en gilet bleu, en culottes de drap rouge bordées d’un liseré blanc festonné. Un trou carré dans le mur lui sert à disposer des tasses, des verres, du sucre et, devant le comptoir, sur un fourneau en maçonnerie, bouillotte une grosse cafetière de cuivre. A l’entrée, un nègre, tout de bleu vêtu, pile du café dans une vasque de marbre, geignant comme un boulanger quand il pétrit sa pâte. Sept ou huit Maures assis au milieu de l’appartement, prennent leur café, causant de leurs affaires et jouent de divers instruments.
On nous accueille très civilement : le café est excellent et nous faisons un bout de croquis du lieu.
A peine avons-nous commencé, que la clientèle se lève, discute avec animation avec le maître de l’établissement et tous partent en nous lançant des regards furibonds. Notre Israélite nous fait comprendre, ce dont nous nous doutions, qu’ils sont furieux de se voir « tirés en portraits » et qu’ils ont posé au cabaretier cet ultimatum, qu’ils ne remettraient plus les pieds chez lui s’il Une rue de Tanger,
ne chassait à l’instant les « roumis ».
Nous continuons à dessiner, en buvant notre café, sourds aux objurgations intéressées du maître de céans, duquel, une fois nos esquisses terminées, nous prenons congé, pour escalader la rude montée déserte et brûlante qui nous mène à la citadelle, à la porte du Fouet, Bab-el-Asa.
Elle est ravissante cette vieille porte à ogive dont l’arc, légèrement brisé au sommet et étranglé à la base, donne à sa courbe cette forme délicieuse, si caractéristique de l’architecture arabe. Malheureusement
elle tombe en ruine, sapée à sa base, comme tous les autres monuments du Maroc et de tout le reste de l’Orient, par le frôlement continu des charges des bêtes de somme. Le bois de la porte massive est pourri, les plaques de cuivre qui la revêtent tombent, les serrures sont mangées de rouille, et jamais on ne répare rien. Les couches de chaux superposées s’accumulent, épaisissant les fines arêtes des courbes, les délicats reliefs de l’arc formés d’une triple série de segments ornant l’ogive à l’extérieur. Tout cela s’en va, s’émiette peu à peu, s’effondre au milieu de l’indifférence générale, devant l’incurie inexplicable de ce peuple de fantômes, continuant depuis des siècles son rêve religieux, où viennent se fondre toutes ses sèves, ses aspirations, ses énergies, ce lent suicide de l’Islam.
Notre circoncis nous conte, sans le moindre scrupule, en nous montrant le « Souk », qui s’étend à nos pieds, de l’autre côté de la ville, une légende, assez peu flatteuse pour ceux de sa race, et qui a cours parmi les Arabes.
En temps de sécheresse, disent-ils, on lâche les Juifs dans le « Souk » et on leur enjoint de prier Dieu et de lui demander de la pluie. Le Tout-Puissant, paraît-il, est tellement dégoûté, par la vue de cet immonde rassemblement, qu’il s’empresse de faire pleuvoir à torrents, pour être débarrassé de leur présence.
Dans la « casbah » se trouvent réunis les bâtiments officiels de Tanger : les Cours de justice, le Trésor, aujourd’hui abandonné, les prisons, le palais du Pacha et les demeures de quelques fonctionnaires.
Après une course à travers des ruelles tortueuses, des carrefours contournés, des culs-de-sac infects, nous débouchons sur une large cour.
Le terrain, très en pente, est défoncé, bouleversé. La partie bordant les édifices est irrégulièrement pavée de blocs de pierre à peine dégrossis. Au centre, des amas de fumier émergent, comme des îles, du milieu d’un étang de purin noir boueux, exhalant des miasmes délétères. Des chevaux, sellés et harnachés, sont au piquet. Des chèvres cabriolent , faisant de temps en temps tête à des chiens galeux , acharnés sur une charogne, une carcasse de chameau, dont ils arrachent, à coups de crocs, les chairs sanguinolentes. Des vautours noirs poussent des cris aigus et décrivent dans l’espace des cercles concentriques, attendant l’occasion de prendre part à la hideuse curée.
Nous entrons dans un vieux corps de bâtiment désert, l’ancien Trésor. En haut de quelques marches, on se trouve sous le portique, une double colonnade à arcades aux courbes en fer à cheval, d’une remarquable pureté. Le pavage, une mosaïque de faïences, d’un dessin charmant, est brisé et ravagé ; les portes, à panneaux délicatement
Le vieux Palais du Sultan.
TANCER
fouillés, tremblent, disjoints, sur leurs ais tombant de vétusté. Des mendiants, qui y ont élu domicile, pansent leurs plaies rebutantes. L’aspect est d’une désolation navrante.
A côté sont les prisons. On pénètre par une grande porte ogivale, ouverte à deux battants, dans le préau, très haut de plafond, pavé de cailloux ronds, luisants, très en relief. Un banc massif, de trois pieds de large environ, de hauteur irrégulière, en pisé badigeonné à la chaux,
La « Justice » et l’ancien Trésor.
ainsi que les murs, contourne la pièce sur deux côtés, à droite en entrant et au fond. Dans la muraille de droite, une ouverture cintrée est fermée par une porte épaisse, à verrous formidables. Par devant, deux pièces de bois verticales et une horizontale, placées en croix et solidement fixées au mur par de gros clous à tête, achèvent de lui donner un air sinistre. Au milieu de cette porte, on a taillé en plein bois une ouverture eu forme de cœur, la pointe en bas, de la largeur de la tête à peine. C’est à travers ce trou que les prisonniers peuvent voir leurs parents ou les amis qui viennent les visiter, et recevoir d’eux la nourriture que le sultan, absorbé par les devoirs du... harem, oublie toujours de leur faire distribuer. Par cette unique porte, entrent les prisonniers et sortent leurs cadavres.
Au mur du fond sont accrochés les fusils, les poires à poudre, les gibecières des soldats du poste. Aux parois des autres murs des cages
à pigeons sont suspendues et quelques-uns voltigent sous les voûtes. Sur les banquettes et sur des caisses vides, des matelas et dés couvertures sont entassées pêle-mêle et sur le sol gisent des pots, des vases de cuivre, des instruments de cuisine.
Auprès de la porte barrée, le gardien, un vieux soldat édenté, à barbe blanche, à physionomie rébarbative, affaissé dans les plis de ses multiples burnous, la tête encapuchonnée, fume une, longue pipe et
timidement ses petits doigts potelés sur les joues hâves de son père. G est pour cet homme une lueur dans la nuit de cet enfer. Pauvres gens !
La malheureuse est partie : elle est sortie droite, les yeux secs, fixes, avec son enfant roulé dans un pan de son « haïk ».
A mon tour je regarde à travers le trou maudit. C’est d’abord dans 1 ombre une double rangée d’arcades à piliers carrés donnant sur une cour à ciel ouvert. Elle a été autrefois pavée de faïences dont une partie subsiste encore, disparaissant sous la pourriture des détritus amoncelés. Au fond de la cour est une fontaine à laquelle ces misérables viennent s’abreuver et faire leurs ablutions.
Ils se précipitent de mon côté, me suppliant d’une façon lamentable. Un grognement du gardien les fait s’écarter et je leur jette
surveille les prisonniers et les visiteurs.
Le préau de la prison.
Une femme vient d’entrer avec un paquet de hardes et des provisions. Le geôlier, d’une voix chevrotante, a appelé le prisonnier, et celui-ci, maigre, les yeux caves, la face collée contre les rebords du trou qui lui meurtrissent les chairs, sort une main décharnée et saisit avidement les aliments que lui tend sa femme, sur les joues creuses de laquelle coulent de grosses larmes. Elle lui présente son enfant qu’il embrasse avec un rugissement étouffé, et le pauvre être, tout tremblant sous cette farouche caresse, promène
TANGER
quelques piastres, qu’ils se disputent violemment, avec d’horribles imprécations et un sinistre bruit de chaînes.
Oh ! le bruit de ces chaînes, cette lutte terrible sous ces voûtes obscures, ces corps émaciés s’enlaçant avec des cris de bêtes fauves, cette odeur de cadavres! jamais je ne l’oublierai, jamais... !
Des anneaux de fer rivés aux jambes, à la hauteur des chevilles, et reliés l’un à l’autre par un chaînon d’un pied de long , les condamnent à marcher à très petites enjambées et le frottement du fer a usé les chairs et mis l’os à nu.
Sur le sol, entre les piliers des voûtes, on entrevoit des corps immobiles sous des lambeaux de couvertures, des prisonniers qui dorment, qui râlent peut-être ! A des clous fixés aux murs pendent des « koufas »
déchiquetées, des bouts de linges sales, des ficelles. Dans un coin, entre deux pierres de taille, brille la re, à peine viils cuisent des bribes sans nom. Une odeur chaude, nauséabonde, sort de cette gehenne.
Combien l’air nous semble bon quand nous sortons ! Que le bleu du ciel est beau à contempler !
Devant la porte de la « Justice » nous apercevons le pacha jugeant un cas difficile. Les deux parties, agenouillées, s’expliquent en même temps, avec force cris et gesticulations, tandis que le haut fonctionnaire exaspéré, dominant de la voix le tumulte de la dispute, menace les plaideurs, s’ils ne cessent, à l’instant, de parler tous deux à la fois, de les mettre l’un et l’autre en prison.
Des soldats à haut fez rouge conique, en « sulhams » bleus et burnous blancs, sont à ses côtés, prêts, au moindre signe, à exécuter l’ordre péremptoire. D’autres fument des cigarettes sous la colonnade de l’entrée.
Nous laissons monsieur le pacha, à une ou plusieurs queues, à ses administrés, pour aller sur les terrasses où trois ou quatre canons de gros calibre se morfondent sur leurs affûts. Un grand chenapan d'artilleur, qui a plutôt l’air d’un forban, nous baragouine quelques mots de
flamme bleuâtre légè sible, d’un foyer où
français, détaillant les qualités de sa pièce, vantant la justesse de son tir et manifestant de la façon la plus claire du monde le désir d’avoir un
« bagchiche » que nous lui accordons d’autant plus volontiers que le
drôle ne le mérite en aucune façon. C’est la règle ici : on demande un bagchiche comme on crie baleuk ! comme on dit la bass ! à chaque instant, sans y penser, naturellement, et on donne aussi à chaque instant sans y penser, naturellement.
Nous quittons par la porte principale, s’ouvrant en haut d’un talus à pente raide, et descendons jusqu’au « Souk » par un chemin bordé de cactus, d’aloès et de longs roseaux. De là nous regagnons l’hôtel, toujours flanqués de notre tenace fils d’Israël, et nous voyons l’obstiné petit gredin, malgré deux ou trois taloches que lui administre Sélim, qui a eu maille à partir avec lui, s’installer à portée de l’entrée, pour guetter notre sortie et nous piloter quand même.
On est dans la fougue des apprêts du départ : dans une des grandes salles de l’hôtel , Harris a fait déposer le matériel du campement de route. La pièce regorge, le « hall est encombré.
Tout cela est pêle-mêle sur le plancher : des caisses superposées, des piles croulantes de malles, des montagnes de valises, des lits de camp, des amas de toiles, des cordes, des piquets, des mâts, l’attirail de nos tentes, des sacs imperméables gonflés de vêtements, de linge, de couvertures, des fusils, des boîtes de cartouches, des selles, des brides, un fourneau à pétrole, un violon, une table, des lanternes et quantité d’autres objets qui jonchent le sol.
Harris, en bon Anglais ami du confort, qui juge que l’estomac a droit à de sérieux égards, ne s’est pas embarqué sans biscuit et Ingram nous montre quatre fortes caisses venues de Londres, solidement construites, à couvercle vissé, contenant des provisions de bouche. Il nous en énumère complaisamment le contenu. Il y a : du thé, du café, des confitures, des « biskets », des conserves de toutes sortes, bouillons Liebig, « oxtail soups », langues fumées, jambons d'York et ces horribles
TANGER
sauces pimentées qui nous mettent le feu aux entrailles, à nous autres Français, mais chatouillent délicieusement le gosier blindé des fils d'Albion. Il y a aussi de la fine champagne, de la chartreuse, du whisky. On n’a pas oublié le sel, le poivre ni la moutarde. Nous avons des bougies pour éclairer nos veillées sous la tente, du savon pour nos ablutions, une pharmacie en miniature dont Forestier sera le potard.
Ingram, rayonnant, est tout à fait à son aise au milieu de cette désolation. Il rôde partout, touche à tout, augmente le désordre sous prétexte de le réparer, agace ses chiens et guette du coin de l’œil le malheureux Brooks qui, l’air navré, erre à travers ces amoncellements de choses hétéroclites, faisant des efforts surhumains pour se débrouiller dans ce bouleversement. Hypnotisé par ses fusils, ses cartouches, ses chiens, Ingram polit de la main les canons luisants de ses armes, répand ses cartouches à terre, les compte, les classe, les examine et les case soigneusement, une à une, dans de superbes boîtes de cuir jaune, bordées de coins de cuivre, armées de serrures de sûreté d’une complication inouïe. Ses chiens inquiets, le nez au vent, furettent partout, s’empêtrent dans les cordes, font dégringoler des caisses mal équilibrées, trépignent sur tout, laissant sur nos toiles de tente des souvenirs ineffaçables de leur manque complet d’éducation.
Ils sont toujours dans les jambes de quelqu’un, particulièrement dans celles de Forestier. Don, surtout, a une tendance marquée à aller se réfugier entre ses mollets, quand son maître exaspéré, menace de lui arracher la fressure. Forestier, à chaque instant, menacé dans son équilibre, grâce à cette prédilection malencontreuse, constamment sur le qui-vive, toujours à repousser la malheureuse bête qui toujours s’obstine à revenir, est d’une humeur massacrante et prend en grippe Don, devenu son cauchemar.
De temps en temps, dans le bruit des déplacements, le fracas des éboulements, on entend comme un bruit de corde de guitare qui se brise, la voix aiguë et fêlée de Marshall qui, entre deux bâillements, met au monde un de ces abominables jeux de mots dont sa mémoire est bourrée. Cette voix flûtée de petite pensionnaire en convalescence fait sourire les Arabes. Ils s’empressent autour de Marshall étendu sur les toiles de tente, détirant paresseusement ses longs abatis grêles et semblent anxieux de savoir s’il lui manque quelque chose.
Harris, dans tout le feu de l’improvisation du voyage, a 1 œil a tout et se donne énormément de mouvement.
Il nous présente un grand gars basané à épaules carrées, un Espagnol sec, élancé, nerveux, seîior Antonio, notre guide. Outre sa propre
langue, il parle couramment l’arabe et écorche quelques mots de français.
Il paraît qu’il est excellent tireur, ce qui est d’un bon augure pour l’approvisionnement en viandes fraîches de notre garde-manger.
Sa chienne Metza, une jolie petite bête rousse, fort coquette, fait déjà des agaceries à Don et à Rover. Ceux-ci, en chiens bien élevés, à « respectability » exemplaire, trouvent « improper », cette trop grande liberté et reçoivent froidement ses avances.
Quatre Arabes empaquettent les tentes, ficellent les malles, calent les caisses, rangent les objets. Ils crient beaucoup et gesticulent encore plus. Ils ont été engagés comme muletiers et domestiques, pour le voyage, avec cinq autres qu’on attend.
Sélim, en valet gâté et qui s’en croit, va et vient affairé, faisant plus de bruit que de besogne.
Un vieux soldat à cheveux gris, à figure parcheminée de vieille femme, arrive de l’ambassade anglaise. C’est sous sa responsabilité que nous allons entreprendre la route. C’est le kaïd Hadj -Mohammed, une chère vieille canaille, comme l’appelle Harris, avec une familiarité pleine de condescendance.
Nous nous faisons des politesses avec le représentant du Sultan et, comme notre présence est tout à fait inutile, nous décampons lestement et retournons en ville, Forestier et moi.
Au Souk, près du tombeau du saint, une foule compacte entoure un groupe d’Arabes. Ce sont des charmeurs de serpents. Nous nous mêlons aux curieux.
Deux hommes sont accroupis. L’un, âgé, barbu, à face patibulaire, frappe delà main, à coups intermittents, un large tambour plat et chante d’une voix traînante. L’autre, jeune, imberbe, l’air madré, joue d’une flûte en bambou, sur un rythme lent, mélancolique. Un troisième, grand, mince, à figure osseuse, le charmeur, saute autour d’un panier en roseaux, recouvert d’une peau de chèvre en psalmodiant d’un ton sourd, plaintif, brisé parfois par une note aiguë, perçante, comme un sifflement.
Son aspect étrange impressionne fortement. La tête est d’une maigreur d’ascète, les tempes sont creusées, le front est haut, découvert, très bombé. Les yeux brillent avec un éclat extraordinaire sous leurs arcades profondes. Les dents petites, pointues, extrêmement blanches, brillent dans sa bouche entr’ou verte. Les lèvres sont minces, le menton est accentué et les pommettes saillantes semblent vouloir crever la peau qui se tend avec effort* Une épaisse chevelure noire, inculte, retombant
TANGER
jusque sur ses talons, achève de lui donner quelque chose de saisissant et de fantastique. Une grande chemise bleue, collée sur ses os, dessine ses formes de spectre et retombe avec des plis cassés de linceul .
Tout à coup, il s’agenouille, prononce une dernière invocation, et, brusquement, soulevant la peau de chèvre, il plonge la main dans le panier et en retire un cobra qu’il brandit en l’air.
Il fait le tour de la foule qui recule devant ce bras levé autour duquel se débat le reptile. Puis, revenant au centre du cercle, il glisse le serpent sur sa poitrine, l’en retire, l'enroule autour de ses poignets, de son cou, de ses jambes, le met sous ses pieds, l’excite avec une baguette, le saisit par la queue, entre ses dents, et, au moment où la bête exaspérée se tord affreusement, gonflée de colère, les yeux étincelants, il la prend par le milieu du corps, lui présente son bras, son front, sa langue. Son sang coule sous les morsures répétées du cobra et la foule, atterrée et charmée, jette aux pieds du charmeur des monceaux de billon.
Ce spectacle nous a écœurés. Forestier est très pâle; nous nous éloignons vite.
Au moment où nous quittons la foule, nous nous trouvons nez à nez avec notre petit gueux d’Israélite. Il a guetté notre sortie, nous a suivis et n’a pas du tout l’air d’être disposé à nous quitter. Il est inutile de le congédier, il nous suivrait quand même. Nous le laissons faire, et le voilà notre guide malgré nous. C’était écrit, sans doute, comme tout ce qui s’est passé, se passe et se passera au Maroc. Allah est grand, Mahomet est son prophète et Moïse notre cicerone. Que la volonté d’Allah s’accomplisse, que Mahomet soit content et Moïse satisfait. La illaha, ilia Allah, Mohammed rasoul Allah !
Charmeur de serpents.
Nous nous enfonçons au hasard dans une de ces voies étroites qui s’ouvrent sur la vue de la Marine.
L’œil aux aguets, l’oreille tendue, Moïse est en arrêt sur l’expression de nos physionomies, à la piste du moindre de nos désirs. Malin comme un singe, il démêle en un clin d’œil l’écheveau de nos pensées, en devine le sens, le définit, débrouillant au besoin nos incertitudes avec une perspicacité de Peau-Rouge.
Sa mine chafouine, ses prévenances de tous instants, son incessant bavardage sont énervants, mais avec le flair si particulier à sa race, il s’est vite assimilé à la situation, mis à l’unisson de notre genre de curiosité, et avec une sûreté de coup d’œil, un jugement infaillible, il nous amène droit devant des tableaux tout faits, des coins admirables se composant avec une hardiesse de lignes, une puissance de coloris, une teinte d’originalité étonnantes.
Moïse gagne dans notre estime, et le vilain drôle, qui se sent apprécié se donne des airs, hausse le ton, le prend de haut avec les passants et se montre plus qu’indiscret pour nous faire entrevoir des intérieurs mauresques.
Poussant une porte entre-bâillée, il nous fait entrer dans une cour rectangulaire à ciel ouvert. Le sol est pavé de dalles de pierre toutes ruisselantes d’eau. En face de la porte, adossée au mur, une ravissante fontaine tout ornée de mosaïques déverse son eau dans une large vasque de marbre; à gauche et à droite des arches, en forme de fer à cheval, aux piliers plaqués de faïences, d’un goût charmant, donnent accès dans des baies peu profondes, plongées dans une demi-obscurité.
Au milieu de la cour, un nègre, un colosse musclé comme un belluaire, les jambes et le torse nus, foule avec ses pieds, à coups brusques et réguliers, un tas de linge couvert d’une mousse de savon. Le soleil tombe d’aplomb sur son crâne rasé, illuminant le buste et le morceau d’étoffe qui lui ceint les reins, laissant dans l’ombre le reste du corps, et la lumière s’accrochant aux aspérités des muscles exagère encore leur relief en forçant les ombres portées. Un cri rauque, guttural, scande chacun de ses mouvements et la sueur ruisselle avec des scintillements tout le long de ses membres.
Un jeune Maure, aux formes souples et élégantes, aux traits délicats, aux yeux superbes, s’approche de temps en temps de la vasque, y puise de l’eau et la lance sur le paquet de linge, à travers les jambes du colosse. Le liquide rejaillit en une gerbe éblouissante, retombe en pluie sur les dalles, et s’écoule avec des reflets infinis.
Le soleil éclaire en plein la fontaine; sous sa touche ardente, les
TANGER
faïences humides chatoient, l’eau du bassin a des miroitements d’or liquide.
L’éphèbe resplendit, baigné dans la lumière, son gilet rouge, par-dessus sa chemise blanche brodée, flamboie, et de ses beaux bras nus, luisants, des gouttelettes s’échappent, comme autant de diamants.
Notre entrée ne les a ni surpris ni dérangés : la lessive n’a pas été interrompue un seul instant, le blanchisseur noir n’a pas donné un coup de talon de moins à son linge, la cadence de son cri monotone n’a pas été troublée, son aide n’a pas cessé de lui lancer de l’eau dans les tibias, à intervalles réguliers. Notre présence semble n’avoir pas même été remarquée.
Cependant, au moment où nous partons, l’adolescent jette un regard indéfinissable de notre côté en contemplant ensuite le nègre avec un sourire. Ce dernier, alors, sans cesser son travail, nous envisage une seconde et éclate en un rire bestial, tandis que son compagnon laisse tomber sur Moïse un regard empreint d’un mépris écrasant et lui dit quelques mots en arabe. Celui-ci, perdant soudain tout son aplomb, file vite l’oreille basse; mais, une fois dans la rue, retrouvant toute son audace, il adresse en... français une grossière insulte à ses hôtes de tout à l’heure et referme violemment la porte en se réfugiant prudemment derrière nous.
Nous tançons vertement le drôle en lui enjoignant formellement l’ordre d’avoir, à l’avenir, à s’abstenir, en notre présence, du moins, de toute intempérance semblable de langage ou de nous quitter sur-lechamp.
Cette alternative lui donne à réfléchir et il nous suit assez penaud ; mais rentrant vite en possession de son toupet habituel, il se remet sournoisement à notre tête, nous explique qu’il va nous montrer une scène fort curieuse et nous voilà battant le pavé à ses trousses.
Nous sommes maintenant au fond d’un cul-de-sac horrible. Des charognes, à moitié enfouies dans une vase fétide, pourrissent lentement; des vapeurs lourdes flottent à ras du sol, trop pesantes pour s’élever, corrodant les murs, dont la base minée par des suintements perpétuels, mordue par l’âcreté de ferments violents, pourrie par une humidité pénétrante, se désagrège peu à peu et s’en va par masses visqueuses, laissant d’énormes trous d’où sortent des choses immondes.
Les deux murailles montent tout droit, très haut. Sans portes, sans fenêtres, sans une seule ouverture, elles se dressent, menaçantes, austères, sinistres, et leurs sommets aux arêtes dures, taillent dans le
ciel un carré bleu aveuglant. Pas un bruit, pas un être, rien ! Rien que le travail lent, sourd, morbide, de cette putréfaction.
Nous hésitons un moment à continuer, ce silence nous pèse, le froid de ces oubliettes nous saisit, nous nous sentons le cœur défaillir au milieu de ces exhalaisons abominables.
Une porte s’est ouverte, une porte basse, si terne, si vieille, si usée, qu’elle se confond avec la muraille. Une forme blanche apparaît et sort en longeant les murs lentement, sans bruit, enveloppée dans son ahaïk». Le spectre passe près de nous, les yeux fixes, regardant sans voir, comme obsédé par un rêve. La tête est émaciée, le teint livide, les mains sont d’une maigreur de squelette. Il disparaît à l’angle de la ruelle. Un frisson nous a saisis quand ce cadavre ambulant nous a frôlés. C’est bien l’hôte qui doit hanter ces lieux, ce fantôme drapé dans son suaire de laine.
— C’est un des habitués, nous dit Moïse, un fumeur de « haschich », et, nous précédant de quelques pas, il entre par la porte d’où est sorti l’ombre, reparaît presque immédiatement, et nous fait signe d’avancer.
On se baisse pour franchir la porte ; c’est d’abord un couloir étroit, très sombre, très humide, puis une salle dont la voûte, peu élevée, est supportée par des arcs en plein cintre, reposant sur des colonnes trapues. De quelques ouvertures filtre, venant on ne sait d’où, une lumière grise, diffuse, éclairant à peine le centre de la pièce, laissant les autres parties dans une ombre brumeuse. Tout au fond, dans une sorte d’alcôve, ménagée dans l’épaisseur de la muraille, un fourneau, où des charbons jettent une faible lueur, éclaire de reflets rougeâtres la tête osseuse d’un Arabe. Il attise le feu sur lequel chauffe une cafetière de cuivre.
Un (c mastaba », sorte de banc en maçonnerie, court le long des murs tapissés de nattes de couleur. D’autres nattes sont étendues sur le sol en terre battue. De la voûte pendent des lanternes.
Dans un angle, on entrevoit confusément un groupe de musiciens au milieu de la pièce, des Arabes couchés, assis, accroupis, fument et boivent du thé, du café, du « raki ». Leurs babouches sont rangées, en cercle, autour d’eux. Une fumée bleuâtre, d’une odeur âcre et forte, remplit la chambre et s’amasse en un nuage opaque au plafond.
Il ÿ a dans cette musique arabe quelque chose de doux, de primitif, de barbare qui remue profondément l’âme. C’est toujours cette éternelle répétition du même motif, toujours ce rythme lent, cette plainte monotone, interrompue par instants d’une sorte de cri prolongé, aigu, déchirant.
Cela vous choque étrangement d’abord, comme quelque chose
TANGER
d’anormal, de monstrueux, d’incompréhensible ; puis l’anxiété produite par cet inconnu s’apaise, l’oreille s’habitue à ces sons, à l’écho sourd et scandé des « darabouks », au gémissement des violes, aux grincements du « guimbry », et on ressent une impression intense de calme et de repos où la pensée engourdie flotte inconsciente entre le rêve et la réalité.
C’est la même sensation de torpeur caressante et rythmée, que celle produite par le bruit cadencé de la vague se brisant sur le sable; par le galop précipité d’une troupe de chevaux sauvages furieusement lancés ; par le bruissement continu de myriades d’insectes qui , par une chaude après-midi d’été, monte de la terre avec de chaudes et oppressantes effluves.
C’est comme une vision effacée d’images entrevues dans les temps reculés, un écho de choses lointaines autrefois comprises, aujourd’hui oubliées, dont nos âmes, à travers les âges, auraient gardé un vague souvenir et que ces sons rudes, naïfs, primordiaux, évoqueraient en nous, faisant vibrer des cordes inconnues, produisant ce senti- Danseur nègre,
ment inexplicable si plein d’une saveur
étrange, d’une mélancolie si douce, l’appel du passé au présent.
On nous a donné du café, nous examinons curieusement le groupe des fumeurs, parmi lesquels circule un serviteur chargeant les pipes et les allumant avec un tison.
Un vieux, grisonnant, pelotonné dans la laine et la mousseline de ses vêtements, est d’une pâleur verte, avec des tons de cire ; ses yeux sont caves, son regard atone a une fixité glaciale, la pupille est largement dilatée, une écume légère perle aux commissures de ses lèvres qui remuent fébrilement. Il caresse de la main un gamin frêle, efféminé, très pâle, assis à ses côtés. Les yeux de l’éphèbe brillent comme des escarboucles, il se balance d’un mouvement sec, nerveux, rapide en se pressant contre le vieillard avec des ondulations félines... Peu à peu,
une légère rougeur monte à ses joues livides-, une mousse blanche frange ses lèvres décolorées, ses yeux roulent dans leurs orbites, un spasme le secoue des pieds à la tête. D’un mouvement brusque, avec un cri perçant, il se rejette en arrière et sa tête va frapper le sol avec force. Deux Arabes le soulèvent, il est raide comme un cadavre. On le dépose dans un coin de la salle : avec un linge imbibé d’eau, on lui essuie les lèvres, on humecte ses tempes et on jette sur lui une couverture. Deux autres sont là, étendus près de lui.
Son voisin, un nègre, à face congestionnée, aux yeux injectés de sang, s’est levé tout à coup, d’un bloc, comme mû par un ressort. Les coudes aux reins, la tête inclinée, la bouche largement ouverte, il commence une de ces danses de noirs, rudes, lascives, sauvages.
De son pied nu, il frappe le sol, marquant la mesure à coups sourds, violents. A sa vue, l’orchestre excité accentue les airs et précipite la mesure; les gestes du forcené deviennent plus rapides, sa respiration plus saccadée, sa voix plus rauque ; et dans le toRnerre haletant des « darabouks », les déchirements des « guimbrys », les lamentations des violes, dans cette âcre fumée s’épaississant de plus en plus, parmi ces fumeurs immobiles, ces corps raides, étendus comme des morts, l’être hideux continue son infernal ballet.
Bientôt, un peu d’écume lui vient aussi aux lèvres, ses traits se crispent atrocement et il s’arrête un moment, une seconde, figé dans une immobilité absolue. Il n’a pas un tressaillement, pas un muscle ne bouge, pas un son ne s’échappe de ses lèvres fermées, pas un souffle ne sort de sa poitrine gonflée ; on dirait une statue d’ébène. L’orchestre a fait une pause ; puis, peu à peu la statue s’est animée, le mouvement est revenu, la musique a continué, plus douce, plus calme.
Ses deux jambes, serrées Tune contre l’autre, restent immobiles ainsi que le buste, seules les hanches s’agitent avec des oscillations obscènes d’une lenteur voluptueuse. La musique s’accélère, le mouvement des hanches se transforme en une trépidation incessante et brutale de la partie inférieure des reins, qui se tordent dans des convulsions effrénées, l’écume sort abondante de sa bouche, un râlement secoue sa poitrine inondée de sueur.
Tout à coup, avec un hurlement de fauve il s’est rué sur un Arabe, et tous deux roulent dans un horrible enlacement, on entend des cris, des imprécations, l'orchestre rugit, et nous nous précipitons au dehors de l’antre immonde.
Pendant notre absence, Harris n’a pas perdu son temps : tout le matériel de campement est là dans le « hall », prêt à être chargé sur
TANGER
le dos des mules. Les caisses de provisions, soigneusement vissées, sont rangées, empilées avec ordre et numérotées, les tentes roulées et ficelées, les lits de camp démontés et casés dans leurs étuis de toile, la batterie de cuisine dûment emmagasiné. On s'est procurée les mille et une choses indispensables dans une semblable expédition ; et tout cela est emballé, aligné, étiqueté méthodiquement.
Le kaïd donne des instructions aux muletiers engagés pour le voyage. Antonio jette un dernier coup d’œil pour s’assurer que rien n’a été oublié.
Dans la soirée, pendant que nous fermons nos malles, bouclons nos valises, préparons nos albums et nos crayons, Harris nous fait quelques recommandations pratiques sur la façon de venir à bout de l’entêtement de nos mules, les précautions d’hygiène à prendre pendant la route et nous raconte ses merveilleuses aventures à Sheshouan, à Tetouan, à Maroc, et dans un tas d’autres endroits où personne, pas même lui, n’a jamais mis les pieds.
GEBELEH
7 Janvier.
Nous partons aujourd’hui. Depuis ce matin c’est un va-et-vient incessant, terriblement bruyant, cle l’hôtel que l’on débarrasse de nos bagages à une étroite ruelle contiguë où on charge à les en écraser une douzaine de mules têtues qui ruent, mordent, hennissent, trépignent sur les pieds nus des hommes qui les équipent et les bagages déposés à terre.
Parfois, quand un coup brutal met leur chair à nu, ou rouvre une vieille plaie à demi cicatrisée, un frisson d’angoisse secoue leur pauvre carcasse, plissant leur peau durcie et calleuse, et lorsque la secousse d’un dernier ballot, que l’on ajoute au nombre incalculable des autres, fait craquer leurs reins maigres et plier leurs jambes nerveuses, on entend sortir de dessous cette masse d’objets empilés, sous laquelle ils disparaissent , un faible hennissement , triste comme une plainte humaine.
Les muletiers se bousculent, s’injurient, vocifèrent comme cle véritables forcenés. Ils se faufilent à travers les quadrupèdes et les bagages, étrangement confondus, essuyant les ruades d'un cheval affolé, le coup de dent d’une mule vicieuse qui, avec un bout d’étoffe, enlève un morceau de chair. Leurs pieds nus sont meurtris par les coups de sabots, les dégringolades de malles attachées de travers. Leurs mains sont déchirées par des ferrures qui ressortent; des clous saillants leur écorchent la peau, balafrant leurs bras bronzés de longues lignes rouges.
C’est un tumulte inouï, un brouhaha féroce d’où éclatent des cris de détresse, des hurlements aigus, mêlés à des éclats de rire. Des bâtons tournoyent et s’abattent avec un bruit seç, des bras nus, noirs, luisants, s’agitent désespérément. Des valises que l’on hisse glissent, sont relevées, retombent, sont rattrapées au vol et finalement sont ficelées tant bien que mal sur le dos des bêtes avec un luxe inouï de vieilles cordes usées de lanières de cuir pourries, de chaînettes rouillées.
Un cercle de mendiants nous entoure. Us nous frôlent de leurs loques ignobles, nous importunent de leurs plaintes pitoyables. Ce sont des aveugles effrayants, avec leurs orbites sanglantes ; des idiots livides, l’œil atone, rongés par la gangrène ; des fous, aux yeux fiévreux, mâchant éternellement le nom d’Allah avec une poignante expression; des éclopés, sortant des plis crasseux de leurs burnous des moignons informes; des estropiés, exhibant d’affreuses difformités. Et de cette agglomération de misères il s’échappe une odeur fade, écœurante. Une poignée de menue monnaie, quelques bourrades de Sélim et les violentes apostrophes d’Antonio font s’élargir le cercle et l’arrivée du kaïd qui, d’une lanière à nœuds, caresse les épaules des récalcitrants, achève de faire déguerpir ces misérables.
Peu à peu, on ne sait comment, tout ce grand tapage s’apaise. De temps à autre, une bête émerge péniblement de cette masse confuse, suivie de son muletier, une autre la suit, puis vient la dernière fermant la marche ; et tout notre équipage de campement, malles, caisses, valises, etc., tout cela disparaît et s’écoule hors de la ville.
C’est notre tour maintenant. Sélim est là avec nos montures. Forestier s’empare d’une grande mule blanche, raide et maussade, j’enfourche la mienne, une brave petite bête à poil gris, de taille moyenne, à physionomie bon enfant; Marshall a un vieux grison velu à l’œil sournois. Brooks, l’ineffable Brooks, a en partage un mulet noir, osseux, tout pelé et un peu galeux. Antonio, lui, a une petite
GEBELEH
mule grise, pimpante, proprette, coquette, à poil luisant. Il se juche lestement au-dessus de deux ou trois sacs pleins et de couvertures sans que la courageuse petite bête en paraisse le moins du monde gênée. Ingram et Harris ont des chevaux. Carlton, un ami d’Harris, né dans le pays et qui parle couramment l’arabe et doit nous servir d’interprète, manque à l’appel. Il nous rejoindra ce soir au camp.
Quelques curieux de l’hôtel ont assisté à toute cette scène de départ. Les uns, revenus d’où nous allons, nous donnent des conseils, les autres, à la veille d’y aller, écoutent avidement. On se serre la main. Au revoir ! et en route !
La cavalcade s’ébranle : le kaïd encapuchonné, en burnous bleu, le fusil en travers de sa selle, en tête; Forestier, Marshall et moi au centre; Ingram et Harris aux ailes; Antonio et Brooks restent à l’arrière-garde. Don, n’ayant plus les jambes de Forestier pour pouvoir s’y ébattre, se jette comme un fou dans celles des mules. Rover, très calme, très digne, trotte, le nez en l’air, derrière le cheval de son maître. Metza aboyé joyeusement en gambadant de côté et d’autre.
Nous traversons le « Souk » et suivons un sentier sablonneux, bordé d’une double haie d’aloès, de cactus et de palmiers, bordant des villas, aux fenêtres desquelles se montrent quelques têtes curieuses.
Au bout de quelques minutes nous avons dépassé la dernière villa. Au lieu de la haie touffue il n’y a plus que quelques arbustes rares, puis plus rien. Le sentier s’efface, se confond avec les champs. Le sable a fait place aux terres labourées et nos mules enfoncent jusqu’aux genoux dans une boue jaune et gluante.
On traverse des ruisseaux dont le lit, profondément encaissé dans la glaise, offre des bords escarpés et glissants, nos mules trébuchent à chaque pas et ont peine à se dépêtrer de cette argile molle et tenace. Il faut veiller sur soi et sa bête, si on ne veut pas aller piquer une tête dans deux pieds de boue.
Nous passons, après de nombreuses difficultés de la part de nos mules, un pont de bois sur FOued-al-Iboudi, resserré entre deux berges nues et abruptes, et nous commençons à gravir la montée du cap Spartcl, l’antique Ampelusium.
Il n’y a pas de routes, pas de chemins, à peine peut-on distinguer quelques ébauches de sentiers qui s’entre-croisent dans tous les sens, la terre un peu plus foulée là qu’ailleurs. On les suit un moment, puis ils disparaissent tout à coup, se montrent un peu plus loin, s’entremêlent, se séparent, se perdent, reparaissent, avec une fantaisie inouïe. La pente est rude, le terrain est sillonné de ruisseaux qui
sourdent de tous côtés et serpentent dans toutes les directions, murmurant doucement à travers les myosotis, les cressons, les anémones d’eau.
Nous suivons le lit de ces ruisselets, décrivant des lacets sans fin. Quelquefois notre tête est au niveau des berges et nous avançons dans une tranchée étroite et profonde, tellement le sol friable a été rongé. Ici le filet d’eau court limpide à ras du sol, contourne un bloc de rocher, se fraye un passage à travers un lacis de racines. Là, il creuse de nouveau son lit, fuit sous terre, remonte, jaillit en cascade sur de gros cailloux arrondis, s’élargit en petites mares fleuries, disparaît subitement on ne sait où. Puis, à quelques mètres de là, on le retrouve, il se mêle à un autre, se sépare, s’élance follement à tort et à travers, distribuant à toute cette verdure une fraîcheur délicieuse.
De la base au sommet du promontoire, ce n’est qu’une immense tache verte trouée par les notes grises de rochers pelés, aux sommets noirs et déchiquetés. Leurs flancs usés, polis, limés par la pluie et les vents, sont mouchetés d’une lèpre de lichens jaunes ou d’un vert très atténué. Et ces tons neutres s’harmonisent délicieusement avec les verts chauds, les violets éteints, les lointains vaporeux et veloutés, de cette végétation naine, de cet immense tapis fleuri sur lequel reposent leurs formes massives.
Ce sont des chênes-lièges, des palmiers nains, des lauriers-cerises, puis, çà et là, les grandes bandes d’un violet pâle des bruyères, s’étendant à perte de vue à travers les collines.
Les lauriers-roses nous fouettent la figure de leurs branches flexibles. Sous nos pieds la terre est toute blanche de pâquerettes; des gentianes, des pervenches, des soucis jaune d’or, poussent de tous côtés et des violettes embaument Pair, mêlant leur arôme délicat à l’âpre brise qui souffle du large.
Avec quel intime plaisir, quel robuste sentiment de bien-être on respire à pleins poumons cet air pur et vivifiant.
On subit le charme pénétrant de cette solitude, de ces étendues désertes; on se sent grisé par ces haleines qui passent chargées de parfums sauvages de fleurs, de plantes, de terres mouillées, et on se laisse doucement imprégner de ces senteurs saines, de ces souffles fortifiants qui vous enveloppent de leur caresse, retrempent vos nerfs, apaisent vos pensées, donnent à vos muscles une nouvelle élasticité.
Sur ma gauche, en contre-bas, dans un repli de terrain tout couvert de bruyères, dominé par un massif rocheux, voici un troupeau de chèvres, elles sont petites, tachetées de noir et de blanc, les unes broutent, d autres bondissent sur les roc§ aigus avec une souplesse vertigineuse,
GEBELEH
deux d’entre elles se livrent un combat acharné à coups de tête. Sur un sommet élevé, le berger, un jeune Arabe, debout, drapé dans son burnous, appuyé sur un long bâton, regarde, immobile,, se détachant en silhouette claire sur le fond sombre des terrains.
Près de nous passe un Arabe portant sur les épaules un énorme fagot ; on ne distingue pas le corps enfoui aux trois quarts dans les broussailles, on ne voit que la charge de bois qui oscille, monte ou s’abaisse, suivant les aspérités du chemin. Une vieille femme le suit portant un large vase sur la tête et des brindilles de bois dans un pan relevé de sa jupe. Elle a les traits durs, la face ridée, le front tatoué d’une croix bleue. Elle s’arrête pour nous voir passer.
Nous touchons à la crête du plateau. La vue est grandiose de là. L’Atlantique immense, d’un bleu rose strié de bandes d’un vert glauque, s’étend sans limites. Pas une voile, pas un oiseau, pas un être, rien, l’infini. A l’horizon, le ciel et l’eau se confondent, exagérant encore l’impression redoutable de l’espace sans bornes. Dans le ciel uni, d’un bleu cuivré avec des pâleurs chaudes, l’orbe rouge du soleil comme un énorme rubis rayonne dans la splendeur de son éternelle majesté, embrasant l’éther de scintillements infinis. De fauves lueurs courent sur les eaux, s’accrochent aux rochers, roulent en nappes d’or et de pourpre sur la falaise géante qui semble taillée dans un bloc de bronze colossal et resplendissant. D’en bas, de l’abîme, un grondement rauque, incessant, monte comme une menace formidable, un défi jeté à l’audace de l’homme d’aller au delà.
Derrière nous se déroule le panorama de Tanger s’étageant en gradins jusqu’à la mer, avec ses maisons blanches, toutes roses maintenant sous les derniers effleurements du soleil, descendant lentement à l’horizon, et là-bas, au nord, loin, bien loin, apparaissent les cimes bleues vaporeuses du Djebel-Habib et des montagnes de Tétouan, puis à droite, au nord, c’est le détroit, sillonné de vaisseaux, et les côtes d’Espagne d’un violet éteint, si transparent, si diaphane, qu’il se confond presque avec le ciel.
La mer se brise à deux cents mètres sous nos pieds. Sur la gauche, derrière un bouquet d’arbres, on aperçoit le phare.
Nous gagnons un sentier taillé à mi-côte dans le flanc de la falaise à pic. Le chemin qui descend en pente douce est défoncé, raviné, coupé de ruisseaux, de flaques d’eau bourbeuses. Par places, on se trouve devant une large déchirure béante laissant à peine un passage d’un pied de large; c’est une portion delà voie qui, minée par les eaux, s’est effondrée et a glissé dans la mer. De temps à autre on entend un bruit sourd avec des retentissements prolongés, c’est un roc qui se détache et roule en bondissant, un pan de terrain qui s’éboule, un arbre déraciné qui s’abat. Et tout cela dévale dans le gouffre avide, dans la mer qui absorbe tout.
Il est charmant, quand même, ce chemin de corniche balayé par la brise du large, ce sentier de chèvres à peine indiqué, tout bordé de fleurs, de fougères, de chênes-lièges, de cactus, de lauriers-roses, de gommiers, avec ses constantes échappées sur l’Atlantique.
En arrivant sur l’esplanade du phare, nous retrouvons nos hommes et leurs bêtes qui ont fait une courte halte. Ils repartent avec Antonio et le kaïd tandis que nous entrons dans la cour mauresque du phare où nous prenons le café chez le gardien. Nous y retrouvons le guide de l’hôtel qui pilote quelques touristes; on se serre la main, on avale son café, on allume une cigarette et on reprend ses mules.
Au pied du phare la mer se brise avec fureur, le vent a fraîchi et la mer commence à moutonner.
Plus de sentier maintenant. C’est à travers des rocs, des escarpements, des pierres mouvantes, des terres détrempées, que nous descendons la falaise pour aller sur la plage. La pente est si brusque que ma tête touche presque le dos de ma mule, les glissades sont fréquentes, les bêtes hésitent longtemps avant de poser le pied et buttent à chaque pas. Après avoir risqué cent fois de nous casser le cou. après des prodiges d’équilibre, des précautions de tout instant, nous gagnons la plage avec tous nos membres au complet.
Le soir arrive, le temps se couvre, un grain se prépare. On donne de l’éperon, nous traversons deux ou trois gués, puis, obliquant brusquement sur la gauche, nous remontons la falaise en pente douce, très peu élevée. Quelques gouttes de pluie commencent à tomber, nous partons au grand trot, la nuée crève, l’averse nous cingle la figure pendant quelques minutes et passe. Tout à coup, du haut d’un monticule, nous apercevons à moins de cinquante mètres, dans un pli de terrain, nos hommes en train de dresser les tentes, les mules au piquet, mangeant
GEBELEH
déjà leur provende, et le vieux kaïd, Hadj Mohammed, à cheval, donnant ses ordres et gourmandant son monde. Nous sommes à notre première étape, à Gebeleh.
Deux tentes sont déjà élevées. Un mât s’élève, maintenu droit par des mains vigoureuses, supportant un paquet de toiles, le vent gonlle l’étoffe qui bat avec des clapotements lourds de voile qu’on hisse , des hommes tirent sur des cordes, le tissu se raidit, ils nouent les drisses à des piquets enfoncés dans le sol à coups de maillet, et voilà une autre tente debout.
En un clin d’œil, notre petite ville de toile toute blanche sur le tapis d’herbes vertes dresse ses toits pointus, étale comme des fils de la Vierge le réseau tendu de cordes qui la retient au sol et la défend contre les brusqueries du vent.
Ici, c’est la tente de Brooks et d’Antonio, l’office où sont déjà emmagasinés les provisions et les ustensiles de cuisine.
Dans un trou d’un pied carré, creusé dans la terre, un brasier ardent chauffe une bouilloire pleine d’eau, c’est notre fourneau.
Là, c’est la tente d’Harris et de Carlton, une miniature de tente à double toit, une carte pliée en deux. Tout est minutieusement arrangé à l’intérieur, et le terrain est recouvert d’un épais tapis de Smyrne. Sur le lit s’étale un large manteau en peau d’ours noir.
Un peu plus loin, à côté des mules alignées, se dresse la tente, irrégulière de forme, de nos hommes. Pour couche, ils ont étalé les couvertures brunes à raies noires, en poil de chameau, dont on recouvre les mules pour garantir leur chargement de la pluie. Les bâts leur servent d’oreillers.
Une belle tente ronde, de couleur vert d’eau, imperméable, nous abrite Forestier, Ingram, Marshall et moi.
Aux crochets garnissant le mât central sont accrochés nos fusils, nos cartouchières, nos chapeaux, tout ce qui peut se suspendre, et contre le mât est appuyée une table en sapin, sur laquelle on a placé une lanterne.
Autour de la tente, nos lits sont rangés en cercle sur des nattes étalées par terre ; ce sont de forts canevas tendus sur des châssis de bois démontables. Ingram et Forestier sont installés au fond, Marshall et moi sommes de chaque côté de l’entrée.
Nos malles, nos valises, des caisses, nos boîtes à fusils et à cartouches, tous nos bagages sont là. Cela nous sert alternativement de sièges, de tables, de rempart contre le vent, au besoin, de cales pour nos couchettes. Le long de nos lits c’est un fouillis de choses : des
sacs, clés paires de bottes, des souliers, des babouches, des chevalets, des parasols, nos albums, nos boîtes à couleurs....
Cette première installation de notre camp est pleine d’attrait pour nous. Brooks nous a servi le thé que nous prenons sur une caisse, en plein air.
Les Arabes vont et viennent faisant leurs derniers arrangements pour la nuit. Les mules, attachées par les pieds de devant à une longue corde fixée à ras du sol, sont rangées en ligne et mâchent, avec un
fort bruit de mâchoires, l’avoine qu’on vient de leur distribuer. Les chevaux, avec des entraves aux jambes, forment un groupe à part.
Le kaïd parcourt le camp, fait donner un coup de maillet sur un piquet de tente mal enfoncé, rattacher une corde dénouée, creuser davantage le mince fossé qui contourne notre légère habitation. Puis il va près de son cheval, palpe ses jarrets, caresse son garrot, tapote sa croupe, lui offre de l’avoine à même la main, lui cause, lui sourit, embrasse ses naseaux, et la pauvre bête hennit doucement et promène, sur les doigts noueux de son vieux maître, ses grosses lèvres grises à poils rares et raides. De là, Iladj Mohammed se dirige vers la tente des muletiers et on entend sa voix aiguë qui gronde. Il s’approche ensuite de notre « table », accepte un biscuit, croque un morceau de sucre. De temps à autre, il se faufile sous la tente aux provisions, pour laquelle il a une prédilection marquée, scrute partout, flaire les provisions déballées et, accroupi devant l’entrée, souffle sur les tisons du foyer et y chauffe ses longues mains sèches.
La nuit est belle, le vent est doux, presque tiède ; au loin on aperçoit la mer éclairée par la lune. Les Arabes sont sous leur tente, on
GEBELEH
entend leurs éclats cle voix, leurs rires, leurs chansons et les aigres accents du guimbry. Une lueur brille à travers la tente d’Antonio ; mes compagnons s’abandonnent au sommeil les uns après les autres.
Avant de faire comme eux, je sors un instant pour jouir du spectacle du camp endormi sous le ciel étoilé, bercé par le bruissement lointain de la mer. Tous les bruits ont cessé, toutes les lumières sont éteintes, un grand silence règne partout. A l’entrée de notre tente le kaïd est couché en travers de l’entrée, son fusil à ses côtés, son sabre à portée de sa main.
A mon tour je gagne mon lit, je me glisse sous ma couverture de laine blanche, rayée de rouge à pompons. Par-dessus, un long tapis de Rabat en haute laine, à rayures orange, jaune citron, vert cru, plié en double, me garantit de l’air frais de la nuit. Ma tête repose sur un sac imperméable contenant des vêtements et du linge. Rover est couché à mes pieds, sa bonne grosse tête appuyée sur ma couche. Du sol couvert de fleurs sur lequel est dressé mon lit monte une odeur très douce de thym et de fougère, et je m’endors avec un sentiment de bien-être indicible au milieu de cette tranquillité de la nuit, de cet air pur, de ces odeurs saines et vierges.
Les bords de l’Atlantique.
DANS LE GHARB
8 Janvier.
A sept heures, nous sommes réveillés par le kaïd. Vite on saute du lit ; on s’habille à la hâte. Avant qu’on ait eu le temps de s’étirer les bras, de passer ses bottes, de se sangler les reins de sa ceinture, notre demeure est envahie bruyamment, abattue, ficelée, enlevée, et nous sommes là, au milieu de nos couchettes, de nos bagages, à finir, à ciel ouvert, notre toilette commencée sous la tente.
Une gelée blanche couvre les herbes raidies. Ingram, enfoui sous un monceau de couvertures, cadenassé dans un volumineux manteau de fourrures, a sorti d’abord le nez, puis ensuite la tête, a ouvert un œil, puis l’autre, et, sentant dans l’air des effluves humides, s’est brusquement échappé de son fourreau de poils, et s’est élancé tout nu, le nez au vent, à la stupéfaction générale. Il avait flairé une source aux environs, et guidé par son infaillible instinct d’amphibie, il tombait à cent pas de nous, en arrêt sur une mare de quatre pieds carrés, s’y plongeait avec délices et après y avoir barboté un moment avec des gloussements de satisfaction en revenait en courant, souillé de vase de la tête aux pieds, mais ravi d’avoir pu prendre ce bain inespéré de... propreté.
Ingram a dû certainement avoir des phoques ou des canards parmi ses ancêtres. Il a cédé sans aucun doute à une irrésistible suggestion, subi une loi impérieuse d’atavisme.
Brooks apporte le thé, on le sert sur une caisse. Nous avons à peine vidé notre dernière tasse, croqué un dernier « bisket», que notre table improvisée et les valises qui nous servent de sièges nous sont enlevées en un clin d’œil.
Tout cela a été plié, roulé, attaché avec des lanières, des cordes, des ficelles, au milieu de récriminations et de disputes et s’en va sur le dos
Entrée des Caves d’Hercule.
des mules qui descendent vers la plage, tandis que nous allons visiter les grottes d’Hercule, à deux pas d’ici.
En vingt minutes, par un joli sentier, sableux, ondulant à travers des bosquets de chênes-lièges et des champs de thym et d’asphodèles, on arrive à l’entrée donnant sur la terre- ferme. C’est une ouverture étroite et basse. On se baisse pour y pénétrer et on suit une sorte de couloir, en pente rude, taillé dans le roc et qui débouche dans l’intérieur de la grotte.
De malheureux Arabes déguenillés s’y meuvent silencieusement comme des larves. Ils gagnent leur vie à tailler des pierres à moudre le grain. L’effet produit par tous ces cercles innombrables, résultant de l’extraction des meules, est très bizarre et donne à la caverne un aspect quelque peu fantastique.