DANS LE GH ARE
De l’ouverture béante^ s’ouvrant sur l’Atlantique, comme un formidable cadre de pierre, on aperçoit la masse éblouissante des eaux. Dans le gouffre, des vagues monstrueuses se dressent, soulevées avec une force terrible, se ruent, hurlantes sur le roc, s’y brisent avec de sinistres grondements et retombent dans une poussière d’écume, et chaque fois la falaise ébranlée est secouée jusque dans ses fondements.
Et toujours il en sera ainsi.
Toujours, dans l’ombre des nuits noires, dans les blancheurs de l’aube, les dures clartés des jours, les crépuscules voilés, dans l’horreur des tempêtes , dans les calmes profonds, en tout temps, à chaque heure, incessamment, toujours!... Toujours la mer infatigable, aux rancunes tenaces, livrera à la terre son éternel combat, rugissant sa terrible plainte, exhalant sa rage insensée, minant sans cesse le rocher jusqu’au jour où, sapé par la base, le géant de pierre, vaincu, s’abîmera, broyé, dans les flots.
Pour revenir sur la plage par la falaise, la descente, presque à pic,, est dangereuse. On se risque à travers des blocs aux arêtes coupantes, des cactus qui vous déchirent, d’inextricables lacis de plantes, de broussailles, de racines, dont on ne peut se dépêtrer, des terres qui s’effondrent...
Enfin nous voilà au bas, sur le sable. La plage paraît démesurée, nous avons l’air de pygmées. La mer, si grandiose du haut de la falaise, perd tout à coup son ampleur et semble étrangement diminuée, vue d’ici.
L’aspect du paysage a d’ailleurs complètement changé. Sur notre droite, des dunes très basses s’étendent, couvertes de palmiers nains; à leur base, dans le terrain en contre-bas de la plage, les eaux déposées s’allongent en cordons parallèles à la mer avec des interruptions.
Ayant voulu traverser ces eaux mortes pour gagner les dunes, j’ai failli m’enliser, moi et ma mule qui s’était enfoncée jusqu’au poi-
Les Caves d’Hercule.
trail clans ces sables mouvants, et ce fut à grand’peine que je parvins à me tirer de ces eaux traîtresses.
Devant nous, dans le lointain, la caravane avance lentement, le kaïcl en tête. On dirait, sur le sable jaune étincelant au soleil, un énorme saurien se mouvant péniblement sous sa large carapace.
Nous laissons la plage pour les dunes. On met pied à terre et nous prenons une légère collation : des œufs durs, des sandwichs, des tartines de « potted méat », le tout arrosé d’un verre de « whisky ». Ingram et Marshall laissent leurs montures à Sélim, qui reste avec nous, faisant de la haute école sur le cheval d’Ingram et ils partent en chasse à travers les dunes, marchant à portée d’œil de la caravane. Djebel Tarik, un des muletiers, les accompagne, bat les buissons et les guide.
Carlton, qui nous a rejoints hier soir, fait des courses effrénées avec Harris et quand, rapides comme le vent, ils passent bride abattue, frôlant nos mules ensommeillées, celles-ci, réveillées en sursaut et prises de peur, ruent à gauche et à droite, s’emballent et galopent, affolées, aux trousses des deux centaures pour s’arrêter, hélas! au bout de quelques minutes et se rattraper par un pas d’une exaspérante lenteur de cette galopade, si en dehors de leurs habitudes.
Vers deux heures, nous rejoignons la ca vane arrêtée aux bords de la Tsaha-Dartz. Nos deux Nemrod sont là, la mine basse. Ingram est revenu bredouille, Marshall a tué un pluvier; c’est maigre pour une ouverture.
Le temps est devenu gris, la mer a pris des tons plombés. Les eaux jaunes de la rivière clapotent, fouettées par le vent qui souffle contre le courant. Pour traverser il y a deux vieilles barques disloquées ; c’est là dedans que l’on va transporter à l’autre bord, hommes, bêtes, bagages.
Les mules sont déchargées ; on empile dans les deux sabots tout ce qu’on y peut déposer et même plus, et Ingram, Harris et moi sautons dans l’un. Nous nous calons comme nous pouvons entre les caisses et les malles, les sacs, les toiles de tente, tout ce qu’on a amoncelé pêle-mêle. La masse chancelante menace à tout mofnent de culbuter et de nous faire faire le plongeon dans les eaux boueuses. Deux Arabes, les passeurs, rament vigoureusement tout en se chamaillant, continuant sur l’eau la dispute commencée sur la terre ferme. Ils la reprendront cette dispute, lui feront passer et repasser l’eau, et ne la laisseront que lorsque leurs gosiers épuisés leur refuseront la parole. Il y a de la vague, des remous et un fort courant vers le large.
DANS LE GIIARP*
A chaque instant l’eau entre par-dessus les plats-bords qui sont à ras de l’eau. Don et Rover suivent à la nage. Un mouvement brusque de notre part, un effort des chiens pour se hisser à bord, un coup de rame donné à contretemps et l’embarcation eût chaviré immédiatement. A quelques mètres de terre, la barque talonne lourdement le fond, ce qui l’empêche de sombrer. Nous débarquons dans l’eau jusqu’aux genoux. L’autre embarcation, avec Forestier, Marshall, Brooks, aborde aussi, non sans difficultés. Deux bonnes heures sont employées à passer le reste des bagages et des hommes avec les mules suivant à la nage, attachées à l’arrière des bateaux. Ces allées et venues se font au milieu de criailleries, de batailles et de querelles sans cesse renaissantes entre les passeurs et les passagers.
Pour échapper à ce tumulte nous prenons nos fusils, Forestier et moi, et nous nous dirigeons en chassant du côté de notre futur campement. La pluie tombe fine et serrée.
Du sommet d’une colline que nous venons de gravir, après avoir inutilement battu la dune, nous apercevons nos tentes que l’on dresse à mi-côte. Le temps se découvre un peu, nous parcourons le plateau. Au sommet du plus haut mamelon, s’élève une maisonnette isolée. Des Arabes sont accroupis contre le mur. Ils se lèvent à notre approche, et nos fusils, qu’ils examinent attentivement, semblent les intéresser beaucoup plus que nos personnes. Par la porte ouverte, nous jetons un coup d’œil dans l’intérieur de la cabane. C’est l’école du village dont nous voyons les maisons et les tentes parsemées sur le revers de la colline, où s’installe notre camp. Dans une demi-obscurité, il y a une douzaine de gamins, les jambes croisées, des tablettes sur leurs genoux. Les uns sont placés dos à dos, d’autres font face au mur, qu’ils touchent presque du front, le reste est éparpillé au hasard. Us se dandinent comme de petits ours et récitent en nasillant des versets du Coran. Au fond, dans un angle de la pièce, on devine, plutôt qu’on aperçoit, le maître d’école, un vieux, à barbe blanche. Armé d’une longue gaule, il corrige vertement ceux qui, bercés par leur mouvement de pendule, s’endorment sur leurs tablettes ou les audacieux qui troublent la leçon par leurs bavardages.
Comme notre indiscrète curiosité semble gêner le vénérable professeur, nous nous éloignons, suivis de nos gardes du corps bronzés qui ne nous quittent pas d’une semelle et ne perdent pas nos fusils des yeux. Je leur en explique le mécanisme et leur étonnement devient de la stupéfaction. Un vautour tournoie à ma portée, je l’abats, et pendant que je le ramasse ils s’arrachent la douille de cuivre qui,
lancée par le ressort, est tombée à terre. Ils nous suivent pas à pas, attendant anxieusement, comme cle grands enfants, que de nouveaux coups de feu leur livrent d’autres cartouches.
Près de là, sur un bloc de maçonnerie à ciel ouvert, une enceinte carrée de trois ou quatre pieds de haut, des lambeaux d’étoffe blanche flottent au bout de perches fichées au centre du carré. C’est un « mekkam », la tombe d’un très respectable « santon » et les pieux musulmans y déposent leur offrande en passant.
Puis ce sont des chaumières, des cabanes à toits de chaume gris, et plus bas, sur la pente qui regarde la mer, les tentes sombres rayées de bandes jaunes et noires des nomades. Des arbres rabougris, grillés par le soleil, dévorés par le haie, rompent çà et là les monotones ondulations des collines.
D’où nous sommes, la vue s’étend très loin. De grandes nuées grises alourdissent les tons indécis d’un ciel violacé, chargé de pluie. A nos pieds, au premier plan, sur le flanc de la colline, notre camp achève de s’établir. Une longue spirale bleuâtre, mince, tordue par le vent, monte du foyer, très transparente sur le ciel trouble. Des mules tout harnachées se roulent et braient à tue-tête, d’autres fuient en lançant des ruades, se débarrassant en chemin de leurs bâts qui les gênent. Et ce sont des cris, des appels, des hurlements, mêlés à des ébrouements de chevaux effrayés, des muletiers relevant à coups de pied les bêtes vautrées dans l’herbe, des poursuites après les mules lancées à travers champs. Et les burnous flottent, des têtes, des bras, des jambes bronzés s’agitent au milieu d’un fouillis d’étoffes blanches où éclatent les taches écarlates des fez, où brille un bout de gilet jonquille qui, tout à coup, se découvre, un morceau d’étoffe mauve qui se montre subitement. Puis le calme reparaît, les dernières caisses sont mises à l’abri, l’installation du camp est terminée. Les Arabes rentrent dans leur « gourbi », tout le monde est à couvert. Seul, Brooks promène sa longue silhouette triste et maigre d’oiseau mouillé, faisant la navette entre notre tente et la cuisine, dressant la table, préparant le thé, trébuchant dans les palmiers nains, s’empêtrant dans les cordes des tentes. On distingue la voix courroucée d’Ingram, achevant de lui faire perdre la tête à force de vouloir lui mettre de l’ordre dans les idées, et on entend, comme un son de poupée qui parle, le mince filet de voix de Marshall demandant aux échos des nouvelles de sa Mary- Ann.
Au bas de la colline s’étend, en une légère inclinaison jusqu’à la plage, une grande plaine, une sorte de taillis de palmiers nains, de