‹ A travers le Maroc; notes et croquis d'un artisteChapitre 10 sur 23 · DAXS LA PLAINE DU SEBOU · texte numérisé non relu

DAXS LA PLAINE DU SEBOU

Vendredi, 18 Janvier.

La nuit a été froido, la rosée abondante et leau suinte le long des parois intérieures de nos tentes.

Nous partons par un beau soleil, un splendide ciel bleu et nous voilà recommençant nos courses à travers les champs d'asphodèles, les narcisses, les marguerites.

Le terrain est sec, les sentiers engageants; Forestier, Marshall et moi quittons nos mules et nous marchons côte à côte avec les muletiers. Nous allons d'un bon pas et nos jambes raidies s'assouplissent un peu.

Nous avons repris nos montures : la plaine ondoyante s'étend indéfiniment. Les parties basses sont inondées et forment des lacs foisonnant en oiseaux aquatiques qui partent en grandes envolées à notre approche.

Une éminence sur notre droite s'élève, comme un îlot, au milieu de la plaine; des maisons s'étagent en terrasses se détachant en lumière sur des massifs de verdure : c'est Uarbassiz.

Notre kaïd revient avec un cavalier (iii'il est allé demander au gou-

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verneur de la ville. Il doit nous servir de guide jusqu'au Sébou, ;i l'endroit où se trouvent les bacs.

La route commence à scîcher, mais par places des flaques d'eau boueuses nous forcent h suivre des chemins lati'-raux presque aussi mauvais.

Ilarbassiz.

Ces parages soni tori Créquenlés. Les «douars» sontnombreux et les petites huttes coniques en roseaux, les cases de n6gres, commencent à se montrer, mèk-es aux maisons de chaume, aux tentes des Bédouins. On ne voil phis de » (Ijeilai)ielis », on porte le long « haïk » de laine drape sur le corps.

A quelques pas de la route, près d'un puits, un trou (f-normc, irrégulier, à fleur de terre, un nègre, presque nu, la flgure couturée de cicatrices bleuâtres, puise de l'eau et en emplit des vases d'argile clisses; un autre est accroupi avec deux larges amphores devanl lui. A leurs jambes sont rivés des anneaux de fer auxquels s'attache une lourde chaîne qui traîne en raclant le sol. Ce sont des prisonniers, des forçats. Plus loin nous en voyons d'autres, enchaînés de la môme façon, travaillant au fond d'une tranchée, dans l'eau jusqu'aux genoux, sous la surveillance d'une sorte de garde-chiourme, armé d'un fort bâton darganier.

Nous traversons un marais où poussent des joncs, de longs roseaux, où s'ébatlent des poules d'eau, des canards, des bécassines. Au-dessus de nos tètes passent des vols de hérons.

Après une dernière course sur un terrain plat et dur, nous nous trouvons au ])ord du Sébou, le Sebur des Phéniciens, le " magnifique », comme l'appelle Pline.

Le fleuve, très large, au courant rapide, aux eaux bourbeuses, est encaissé entre des berges de terre excessivement élevées. Dans la falaise à pic on a taillé de biais un chemin en pente douce, qui permet d'arriver sans trop de difiicullés jusqu'aux deux bacs qui font le service d'une rive à l'autre.

DANS LA l'LAlM", DU SÉIiOU V2^

(Jnalio ou ciiui caravanes sont là, allcndant. Des ballots, des sacs, (les planches, des poteries, des cages pleines de poules, sont à terre pèlcmèle parmi des mules, des chameaux, des chevaux, des ânes, du bétail, des nègres, des Juifs, des Maures, des Arabes, des Bédouins. Et tout cela se heurte, braille, brait, beugle, hennit, bêle, mugit, piaille, cl c'est une tourmente de cris, de hurlements, de disputes, quand le bac arrive et que chaque troupe, voulant précéder l'autre, cherche à )H'endre l'embarcation d'assaut. Des gens tombent à l'eau, piquent des plats ventres dans la boue liquide, se relevant horriblement maculés. D'autres, cramponnés aux plats-bords, enfoncés dans l'eau jusqu'aux épaules, refusent de quitter prise et ne lâchent, avec des imprécations, que lorsque le sabot d'une mule ou un coup de rame d'un batelier, leur a meurtri les mains.

En haut, sur la berge, des soldats superbement habillés, moulés sur des chevaux luxueusement harnachés, fument des cigarettes et attendent patiemment que leur (our vienne.

Depuis une heure, nous sommes là faisant le pied de grue,, mais toujours le bac part sans nous, avec sa cargaison d'hommes, de caisses, de bètes de toutes sortes. D'autres caravanes sont arrivées, et elles aussi veulent qu'on les transporte.

Harris, qui a fait retenir les bateaux à l'avance, est exaspéré. Il tire son fameux revolver, brandit sa carabine, met les gens enjoué, jure de leur l'aire sauter la cervelle, se démène comme un diable dans un bénitier. Les Arabes ne s'émeuvent pas du tout et le croyant fou ils

Le Sêbou.

s'écartent respeclueusemenl de lui, niuinuirant tout bas « maboul 1 « fou! Et les bacs fendent toujours lourdement les eaux boueuses, emmenant gens, bêles et bagage, tout le monde excepté nous.

Les beaux soldats sont partis, nous les voyons aborder à l'autre

rive, saulcr on selle et disparaître au galop de leurs chevaux.

Noire kaïd, aide du soldat d'Ilarbassiz. a lini, à force de cris et de menaces, par faire entendre raison aux bateliers, et quelques coups de lanières appliquées à propos sur les épaules d'entêtés qui, trop pressés départir, voulaient quand même s'emparer de l'embarcation, ont produit plus d'effet que le pistolet, la carabine et l'emportement inlempeslif d'Harris, et nous sommes maîtres de la place.

Le bac, une vieille carcasse informe, trouée, rapiécée, prenant l'eau, est retenu près du bord par deux hommes qui le maintiennent à chaque bout et le transbordement commence. Entre le pied de la falaise et le lleuve il y a un lac de glaise liquide et glissante. On enfonce jusqu'aux cuisses. Nos hommes nous prennent à califourchon sur leurs épaules et nous déposent à bord ainsi que les chiens. Puis vient le lourdes chevaux et des mules. On les attache par un pied, on tire par devant, on pousse par derrière; les pauvres bêtes, affolées, s'ébrouent, ruent, reginibonf et finissent par s'écrouler, avec un grand bruit de sabots, dans l'embarcation où elles restent debout, abruties, toutes frissonnantes de peur, au centre de la barque, tenues en bride par les muletiers assis sur les plats-bords. A l'avant et à l'arrière, les mariniers, des nègres aux membres alhlétiques ruisselants de sueur, saisissent leurs lourds avirons et entonnent leur chanson. Réfugiés à l'extrême bout de l'avant, nous nous faisons foui petits pour ne pas les gêner dans leurs mouvements, et nous voilà lancés sur les eaux jaunes du Sébou.

Après un quart d'heure nous sommes à l'autre rive. Celle-ci est sèche, en pente douce, et des chardons poussent drus sur le limon durci et . gercé. Nous attendons en haut de la berge que le transport de nos animaux et de nos bagages, qui nécessite deux autres voyages, soit terminé.

Un douar.

Nous repartons dans la plaine, unie, monotone, avec sa ligne de

montagnes bleues à l'horizon.

Les terres sablonneuses, les asphodèles ont fait place à des champs fertiles, d'une terre noire et grasse, une terre opulente où poussent.

DANS \.\ l'LAINK 1)1 SKIiOU

(>n bancs dpais, des mauves, des soucis, ties colzas ; on liaverse des marais herbus, on parcoure de grandes étendues blanches des camomilles dont larome nous suit, persistant longtemps après que nous avons passé.

Tout le long du chemin on rencontre du monde, on se croise avec des animaux : des paysans revenant des champs et regagnant leurs chaumières, des femmes voilées sur des ânes, tenant des enfants devant elles, des files de chevaux cl de chameaux, des troupeaux d'ànons, des bœufs, des brebis.

Le soleil est couché, il souffle une brise aigre et nous sommes encore loin du lieu où nous devons camper.

On accélère la marche et on trotte ferme, tantôt à travei's les terres labourées, tantôt le long des petits sentiers qui les limitent. Çà et là on rencontre un assemblage de huttes coniques, un toit de chaume, un groupe d'arbres ; les champs de blé et d'orge se succèdent alternant avec des carrés irréguliers de luzerne , des plantations de maïs.

Les ombres du soir s'épaississent, l'air fraîchit davantage, les montagnes bleues, dans la distance, deviennent presque noires. Dans la voûte assombrie du ciel, la lune découpe son dur croissant, de pâles lueurs d'étoiles apparaissent et toutes les couleurs se noyent en une grande teinte grise et froide, qui s'étend partout sur la vaste plaine triste, infinie comme la mer.

A la nuit, nous arrivons à un hameau : quelques maisons de chaume entourées de meules de paille auprès de lamaris et d'oliviers, et à la

Monlagnartls insoumis.

A THAVEnS LE MAROC

lueur de lanternes à llammc vacillante, éclairant à peine, on dresse le camp à proximité des habitations.

L'emplacement de nos tentes est aride : sans une tleur, sans un juin (l'herlic. Partout le sol est couvert de vieille paille hachée, de poussière, de liente de hètes, de llocons de laine jdaqués de boue noire, d'os rongés à moitié, de branches dépines desséchées. Une odeur infecte vient de je ne sais où , sans doute dune charogne qui pourrit aux environs. L'nc douzaine de chiens maigres, puants, rôdent autour de nos tentes, et toute la nuit c'est un concert affreux et incessant de voix rauques, aiguës, enrouées, avec des disputes et de la mental lies hurlements.

Depuis que nous avons traversé le Séhou, nous sommes sur le territoire des Beni-Hassan, des gens peu commodes, parait-ii, des tribus indisciplinées et jtillardes, assassinant à leurs moments perdus. Demain nous serons sur celui des Cherabras, aussi voleurs que leurs voisins, mais moins féroces et plus soumis à l'autorité du Sultan.

mm^.

Prùri de Sidi-Cassini.

SIDI-GASSni

Samedi, 19 lanvici

Jo m'explique nininl(Miant les brises nauséabondes d'bier et tout ce nocturne charivari. A vingt mètres de nous, j'aperçois, en mettant le pied hors de la tente, tous les chiens du douar acharnés sur une carcasse de cheval en putréfaction, qu'ils dépècent à belles dents. Et dire que toute la nuit nous avons dormi sous le vent de cette charogne, au milieu de ces immondes ripailles.

La matinée est fraîclu', l'air vif, le soleil, le beau soleil aimé rayonne dans l'éther profond. El de nouveau nous allons dans la plaine, qui se déroule avec sa faliganle uniformiti-, son éternel i-ideau de montagnes bleues barrant l'horizon.

On s'enfonce dans dos terres détrempées d'où }>artent des nuées d'oiseaux; on côtoie des mares fangeuses; on aborde des sols plus secs et on marche à travers des menthes, des hautes ciguës desséchées qui vous fouettent les jambes, des jujubiers épineux. Le soleil frappe dur : des buées chaudes, où tourbillonnent en une rumeur confuse des

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myriades d'insectes, des nuées de moustiques, llotlent à ras de terre, et dans des bouquets d'arbres chauves et de plantes grêles on aperçoit des huttes en forme de ruches, des sommets pointus de tentes en poil de chèvre, des toits de chaume gris.

Nous sommes dans des régions cultivées, parmi des luzernes, des colzas, des champs d'orge et de maïs. Un village s'élève au milieu do tamaris, de chênes verts et d'oliviers; quelques-unes des maisons ont un étage, et sur les murs, en torchis jaune, on remarque au-dessus des portes des arabesques en creux, indiquant certaines velléités artistiques.

Les longues colonnes des caravanes continuent à nous croiser, ainsi que les petits ânes horriblement chargés, les beaux cavaliers aux mines altières, aux brillants vêtements, et les nobles vieillards sur leurs mules blanches, richement caparaçonnées, suiaIs de leurs nomhi'êux domesli(}ues.

L'arrière-garde de nos bagages est loin derrière nous; nous l'attendons au Ixird de la rdiile loul jiiès d'un « douar ».

Nous nous sommes approchés de l'entrée; on entend sous les tentes des éclats de voix et des rires étoutTés. Puis, une belle enfant brune s'avance timidement, avec des airs de gazelle effarouchée, et nous présente des œufs qu'elle tient à même dans ses deux mains. Elle est jeune, très jolie, sa taille est mince et svelte, sur son front est tatouée une croix bleue, et quand elle rit, ses dents mignonnes brillent, avec des reflets nacrés, entre ses lèvres humides rouges comme des grenades cntr'ouvertes. Ses massifs colliers d'argent s'étalent sur sa poitrine, et sa gorge naissante tremble sous son péplum blanc : une amulette de drap rouge, à laquelle pendent une griffe de tigre et un morceau de corail, est suspendue à son cou. Ses épais cheveux noirs tressés, à reflets bleus, retombent sur les tempes en deux torsades lourdes dont les extrémités se rejoignent sur la nuque. Très souple, elle s'approche en hésitant, lentement, et, avec une grâce singulière, elle tend ses deux mains contenant les œufs.

Forestier, en galant chevalier, vient à sa rencontre souriant dans les épaisseurs noires de sa barbe frisée, quand, tout à coup, im vieil Arabe édenté surgit, le bâton levé, chasse l'enfant, qui se réfugie sous la tente, et se campe devant l'intrus, grommelant et roulant des yeux terribles. Forestier, imperturbable, fait une belle révérence à l'irascible vieillard, et, pivotant lestement sur ses talons, nous rejoint à l'entrée du « douar ». De là, une mimique amoureuse très amusante et très mouvementée s'engage entre nous et la jolie fille, qu'on aperçoit dans l'ombre de la tente.

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