SIDI-CASSIM
IVndanl ce tcMiips, doux vieilles en Iniin de kiver du linge se sont prises de querelle. Elles s'injurient avec des cris perçants et sont prèles à s'arracher les cheveux quand le vieux, toujours armé de sa trique, et heureux do pouvoir décharger sa colère sur ipudqu'un, vient moftro le holà en les empoignant rudement par le cou et les plaçant chacune à un coin opposé du « douar », après leur avoir caressé les côtes d'un ou doux coups de matraque bien appliqués.
Sur la roule, des femmes s'en vont, courbées sons d'énormes charges de fagots.
Nos hommes arrivent; on envoie les baisers d'adieu à l'aimable demoiselle du « douar «, et on repart pour retrouver bientôt le Sobou. Nous en côtoyons pendant quelque temps les bords escarpés. La rivière aux eaux troubles coule au bas dune falaise do glaise de près de cinqimnlo pieds de haut.
Sur le bord opposé, montant en pente douce, des massifs d'arbres s'élèvent dans des taillis buissonneux, une ou deux huttes de toits do chaume paraissent perdus dans la verdure.
Nous suivons un sentier sur l'extrême crèto de la berge; à notre droite les champs d'orge, de blé, les luzernes se succèdent, et dos bandes do pluviei's partent bruyamment de tous côtés.
Un beau vieillard, d'aspect très distingué, enveloppé dans un nuage de mousseline, arrive en face de nous monté sur une haute mule grise à poil luisant, aux sabots fins, caparaçonnée do velours bleu de ciel brodé de soie jaune. Dos soldats l'accompagnent; les longs canons de leurs fusils cerclés d'argent luisent au soleil, leurs chevaux secouent leurs épaisses crinières, et des tlocons blancs s'échappent de leurs bouches pleines d'écume.
Quand nos deux troupes faisant halte se sont saluées, un éclair rapide a tlambé dans ses prunelles noires. Notre kaïd lui a respectueusement baisé la main, une main fine très délicate, une main de duchesse, qu'il a sorlio lentement de dessous ses burnous; ils ont causé
Fcmiiie lie la campagne.
130 A TRAVEHS LE iMAROC
lin niDiiioiil, j)iiis il s'est légèremenL soulevé sur sa selle, nous u salués d'un impei'cepliblc signe de tète et s'en est allé avec sa Liillante escorte.
C'est, il paraît, un gouverneui' de ville qui retourne de Fez. 11 a vraiment tort grand air ce vieillard à barbe blancbe, d'une propreté exquise, perdu dans le foiiillis léger de ses mousselines immaculées pari'umées de benjoin et d'aloès. Son assurance hautaine, sa politesse grave, dédaigneuse, où se mêle une pointe d'ironie, pres(|ue d'impertinence, n'est ])oint banale du tout et vous a un tort ragoût de grand seigneur.
On laboure. Des Arabes manœuvrent des charrues de bois on ne peut plus primitives. Les attelages varient à l'infini. Ici ce sont des bunils, là des chevaux ou des mules, plus loin des ânes, ou bien un chameau et un âne. Quand les bétes font défaut, les femmes les remplacent. La terre est si légère, la charrue si peu lourde, la femme si ravalée, qu'entre elle et une bête de somme la dilférence n'existe guère, et cette chose monstrueuse paraît toute naturelle ici.
Un gamin juché sur un petit âne revient des ciiamps sa journée terminée; les deux morceaux de sa charrue démontée reposent dans les « koufas « qui battent les lianes de sa béte.
Les montagnes, devant nous, sont plus hautes dans le ciel, moins bleues, moins unies de ton, leurs cimes sont plus nettes, leurs arêtes plus vives. On distingue des déchirures, des anfractuosités, de vigoureux pans d'ombre.
Pendant une heure nous chevauchons à travers des terres plantureuses, des luzernes, des colzas, et de nouveau ce sont des tlcurs sous les pas de nos mules : des marguerites, des soucis, des champs de laxande ; puis on suit la berge élevée d'un affluent du Sébou, une assez large rivière aux bords admirablement boisés. On passe sous les branches d'énormes figuiers, de vieux chènes-lièges, d'acacias; on se fraye un passage à travers des massifs de myrtes et de lauriers-cerises, au milieu de jardins fleuris, de bosquets d'orangers et de grenadiers; on avance parmi des alignements de palmiers, et nous voyons apparaître, dans la verte ceinture de ses nombreux vergers, Sidi-Cassim, toute rose sous les derniers rayons du soleil. Comme un pygmée au pied d'un Titan, elle repose au bas des derniers contreforts des montagnes de Méquinez, ces montagnes qui, tous les jours, fuyaient comme un rêve devant nous.
Il faut d'abord traverser un lac de boue emplissant toute la largeur de la rue; puis on s'engage dans un dédale de ruelles ou la boue, séchée par le soleil, tassée en une profonde couche de poussière
SIDI-CASSl.M
àci'c ol inipalpablo, tonrbillonno sons lo ])ic(l des mules et. nous alVeclc douloureusement les paupières. On (N'-hour-he sur une sorte de terrain vaj;ue bouleversé, complètement nr-idc, slUu'' entre les faubourgs de la ville cl la rivière.
Le sol est parsemé de paille hacbée, d'ailes de poulet, d'immondices; des cercles noirs, où la terre est battue, indiquent la place d'anciens campements. Nos hommes choisissent im coin, le moins sale, le nettoient du mieux qu'ils ]ieuveut, (^1 on dresse les tentes.
Sidi-Cassim.
Un jeune kaïd, le sous-gouverneur de la ville, est venu nous rendre visite. Il est arrivé tout enveloppé de mousseline de soie l)lanclie, monté sur un beau cheval gris à selle cramoisie, brodée d'or, accompagné d'un vieillard, en burnous bleu clair, emmitoullé, lui aussi, dans un «haïk» blanc comme neige, suivi d'une escorte de quatre cavaliers fusil au poing.
Il i-este pour prendre le thé et semble heureux de revoir Harris qui a fait sa connaissance deux ans auparavant. Sa tête fine de sphynx égyptien a beaucoup d'expression, et ses traits sont d'une extrême mobilité; il rit facilement montrant de belles dents bien alignées, touche à tout, regarde partout et nous accable de questions. Un négrillon est accroupi à ses pieds, et un domestique poricur d'une lanterne reste à l'entrée de la lente. Il prend 1(> uiauleau de fourrure d'Ingram pour une peau de loup, et quand un lui dil i|ue c'est une peau d'ours, il
132 A T P. Avi: US i.i: M A une
[laiiiil fort iiitriy,U('' et semble se demamler à quoi jicul liicii jmuvoir ressembler un pareil animal.
Ilarris lui montre sa carabine el lui en explique le m('>canisme : le jeune kaid prend l'arme et demande une eai'tuuche pour l'essayer. On acquiesce à son désir et ou lui place le tiisil entre les mains. Il sort de la tente, épaule, vise en plein milieu d'une caravane qui viewt pour s'installer près de la n(Mre, et la balle, mancpiant son but, va casser la patte à un chien aboyant après les nouveaux venus. Il remet alors tranquillement l'arme à son propriétaire, constatant avec une superbe indifférence que le tir est très juste.
Un peu avant de partir il nous montre une de ses dents qui le fait souffrir : Forestier lui donne un morceau de sucre humecté de quelques gouttes de chlorodine, et il lui offre un peu de quinine qu'il a demandé pour un de ses amis qui a la fièvre.
Une heure après son départ il envoie deux de ses serviteurs nous demander, sous le sceau du secret, un peu d'eau-dc-vie, pour sa dent creuse, sans doute. Ces derniers ont amené avec eux un ma}j;iiilique i( sloughi » dont leur niaitrc l'ail |)r('scnl à Ilarii<. Lue copieuse « mouua )) a été ai)porlée au cani[).
Les monlnynes
lie
M(''i[uiiu'z.