‹ A travers le Maroc; notes et croquis d'un artisteChapitre 14 sur 23 · LES ETANGS PRES DE FEZ · texte numérisé non relu

LES ETANGS PRES DE FEZ

27 Janvier.

Au potit jour, nous sommes réveillés en sursaut par un tapage infernal, et Ilarris, très excité, armé de pied en cap, fait irruption dans notre tente, sonnant à pleins poumons dans son olifant.

Il nous explique, en quelques mots, que les habitants du village ont eu dernièrement maille à partir avec une Iribu berbère voisine, el, <[u'en ce moment même, on rassemble lous les hommes valides des environs pour aller vider la querelle. Il ne sera pas dit qu'on se sera battu quelque part, près de lui, et qu'il ne s'y sera pas trouvé : il accompagnera ces braves guerriers, sera leur stratège, et leur fera faucher des bottes de lauriers. Sa trompe terrible saura sonner la charge, el, au besoin, la retraite. H emporte sa fidèle et redoutable carabine et son fameux revolver, la terreur des musulmans.

Nous faisons remarquer à Harris (jue cette ([ucrelle n'est pas la sienne, tju'il n'a rien à voir dans cette dispute de clocher, que peutêtre les gens (ju'il veut aider à extei'miner sont plus dans leur droit que ceux qui les attaquent. Peines perdues... Il a senti la poudre, l'iVresse des combats l'a gagné, il fera parler la poudre quand même, à gauche, à droite, en avant, en arrière, en haut, en bas, peu lui

importe, pourvu qu'elle pailc Esl-oo que l'héroïsme raisonne? EU il s'élance do la lente, brandissant son revolver, et chantant à tiie-lète :

En avant, Fanfan la Tulipe,

En avant, nom d'une pipt', en avant !

Croyant à un accès momentané d'aliénation mentale, ou tout au moins à un commencement d'insolation, nous le suivons alin de prévenir, s'il est possible, les suites désastreuses de cet emballement inexplicable, de cette folie guerrière.

Il a dit vi'ai ! Tout le village est sur pied, vn armes. De grands gars bronzés, bien découplés, à peine vêtus, armés de longs fusils cerclés de cuivre, circulent et causent avec animation. La carabine en bandoulière, le revolver en main et sa cailoucliière bondée, Ilarris parcourt les groupes, les harangue, et s'ofTre pour paitagcr leur périlleuse entreprise. On examine son fusil, son revolver, ses cartouches, sa corne, son couteau, et des gaillards alhléliques le dévisagent avec une moue dédaigneuse. Ils veulent bien lui emprunter ses armes, mais refusent formellement de s'embarrasser de sa personne.

Notre kaïd arrive à la rescousse; il prévient le sheik du village, encore sous l'impression du savon qu'il a reçu la veille, que, s'il arrive quoi que ce soit à Ilarris, il en sera tenu responsable. Notre bouillant ami, de son côté, arrive, réflexions faites, à cette conclusion qu'il servira très certainement de cible aux deux partis. Sa fièvre belliqueuse se calme, et, tout en regrettant cette superbe occasion manquée d'ajouter ime nouvelle feuille à sa couronne de lanriers, il cède à nos pressantes sollicitations, se laisse entraîner par Ingram, qui veut revoir encore une fois, pour la photographier, la sauvage ravine, et les soldats s'en vont, en riant, de leur côté.

Profitant du départ des guerriers, les femmes, n'ayant plus personne pour mettre un frein à leur curiosité, accourent de tous les coins du village avec des nuées d'enfants, et viennent regarder les hommes d'Europe.

Oarris et Ingram reviennent sur ces entrefaites, et saisissent l'occasion pour photographier quelques aborigènes. Epouvantés d'abord de cette sorte de grosse araignée noire, qui les regarde de son œil unique, ils finissent vite par s'y habituer, et en arrivent même à traiter, avec une familiarité compromettante pour son équilibre, l'appareil braqué sur eux. Ingram n'en fait pas moins une jolie collection de types.

Nous partons entre deux haies grouillantes de femmes, d'enfants,

LES ETANCiS l'UÈS DE FEZ

de vieillards. On suit des sentiers sur la lisière de champs d'orge et de colza. Puis les cultures cessent, les herbes sauvages se montrent, et, devant nos yeux, se déroule une vaste plaine, descendant en pente très le'gèrement inclinée, bordée par la chaîne des montagnes de Zahroun, d'un bleu d'une admirable transparence.

Les grandes étendues d'asphodèles reparaissent, les champs infinis

Femmes de la campagne.

de palmiers nains, les frais ruisseaux, les petits lacs azurés aux rives verdoyantes, les étangs mornes chatoyant au soleil. Les ondulations se succèdent comme de grandes vagues figées, et la brise passe chargée de fortes senteurs de plantes.

Des alouettes huppées courent de tous côtés devant nous, presque sous les pieds des mules ; près des mares, perdus dans les joncs, des hérons reposent raides sur une patte, le bec au chaud sous le duvet de leur aile.

On apertioit, à de longs intervalles, des taches brunes se découpant sur les tons d'émcraude de la prairie; ce sont des champs cultivés par

les habitants de « douars », dont on distinguo los tentes sombres aux sommets aigus.

Tout le long de la roule, nous croisons des gens et des bètes en quantité : des soldats à cheval, des femmes voilées assises sur des mules; des ânes, des mulets, des chameaux, des troupes de chevaux, et toujours devant nous se développent des lointains bleus de montagnes et les pics neigeux de l'Atlas.

Nous sommes près dune rivière au cours paisible, aux eaux claires et peu profondes. Les rives gazonnées sont couvertes de fleurs, d'arbustes, de roseaux et des bancs de joncs forment des îlots au milieu des eaux.

Il y a un pont, un beau pont à plusieurs arches, presque intact, décoré de mosaïques entourées de bandes de faïence d'un vert pâle éteint, où, dans une calligraphie entortillée, se déroulent, en lettres noires, des versets du Koran. Le parapet est orné d'entrelacs, rongés par le lichen et les pluies. Les bases des piles des arches sont cachées par un lacis d'herbes, de ronces, d'arbustes, qui ont poussé dans les interstices des pierres. Parmi des buissons et des cactus, à côté d'un vieux figuier tout tonlu, un grand palmier s'élève contre le parapet du ]>ont, coupant île la longue et mince iiande de son ombre le gazon émaillé de pâquerettes de la berge.

On aperçoit, sur une des rives, des soubassements de pierres grises, tachés de lichen jaune, zébrés de marbrures rousses ; des pans de murailles lézardées où grimpent des vignes et des jasmins; des pierres de taille ébréchées, couchées dans l'herbe fine ; et, dans des coins, dans des angles de murs, d'épais buissons d'arbustes, de plantes, de fleurs.

Il n'y a pas un souffle d'air, un calme profond règne sur la vaste plaine et, dans la voi'ite infinie du ciel, le soleil descend lentement dans son éblouissante splendeur baignant de lueurs d'or la grande mélancolie des choses. Les verts se nuancent de teintes chaudes ; sur les vieux murs gris, courent des glacis ambrés ; de sourdes clartés glissent le long des entrelacs usés, luisent sur les vieilles mosaïques ternies, se reflètent dans les eaux immobiles; les cimes chauves des montagnes bleues se frangent de minces filets écarlates et, très loin, dans le sud, les glaces de l'Atlas brillent toutes foses dans les pourpres violacées du ciel.

La caravane restée en arrière nous a rejoints. On suit encore pendant quelques instants des sentiers perdus à travers les palmiers nains, et la plaine de Fez se déroule, une plaine verte, immense, d'oii sur-

LES KTAXr.S PHES DE KEZ

gissent (;ù cl là clos monticules isolés, arides, d'un brun rouge. On arrive auprès de champs roux qu'on laboure ; on tourne à gauche par un chemin bordé d'arbres et de haies vives par-dessus lesquelles des ânes tendent leurs tètes curieuses, des bœufs regardent de leurs grands yeux tristes ; ou entend des chevaux qui s'ébrouent, et un village apparaît.

Des tious semblables à des ouvertures de puits, au niveau du sol, se montrent en plusieurs endroits. Ce sont des silos vides, et, comme le

l)tu']iicr pont avant Fez.

crépuscule tombe, nous avançons avec beaucoup de précautions. Marshall a failli disparaître dans l'un d'eux, dont l'orifice était complètement dissimulé par des ronces.

Le village se compose do quelques bâtisses couvertes en chaume et do tentes marron rayées de bandes noires, en poil de chèvre. Un peu plus loin, on aperçoit un hameau se détachant très clair sur le fond bleu d'une chaîne de collines. Entre celles-ci et le camp, de grands lacs, des étangs plutôt, s'étendent, entourés déjoues, de marais, de terres détrempées. De l'autre côte des lacs, très éloignés dans la distance, on distingue une mince ligne d'arbres d'un vert gris, les jardins du Sultan près de Fez, des mamelons dénudés, et derrière, très loin, l'Atlas avec ses neiges ; tout cela baigné d'une ombre bleue et froide, s'absorbant en un grand ton neutre harmonieux et doux qu'apporte le crépuscule avec ses soudaines et pénétrantes fraîcheurs.

La nuit a été froide, la gelée blanche raidit les herbes, et les branches des arbustes sont couvertes de givre. ^lais le soleil s'élève radieux dans \f ciel, tn niant l'iiuniide voile des bi'umcs. Sous ses chaudes ondées les couches ténues de glace fondent, ruissellent en perles liquides et s'évaporent en buées transparentes dans les espaces lumineux, les herbes assouplies se courbent sous les tièdes haleines, et les feuilles dégagées de lélreinle du froid frémissent au bout des branches flexibles. Tout un monde de petites créatures ailées s'agite éperdument, emplissant 1 air de la rumeur confuse de ses bourdonnements infinis. Dans l'éther les alouettes planent invisibles, réciiaulTant leurs ailes engourdies, et c'est à peine si l'on entend le bruit affaibli de leur chant matinal.

Sur les lacs, des bandes d'oies, de canards, de pluviers s'ébattent ; des bécassines partent du milieu des joncs et des outardes s'enlèvent d'un vol lourd.

Dans le village on entend les bœufs mugir longuement. Les hommes se rendent aux travaux des champs. Les femmes vaquent aux soins du ménage : traient les vaches, vont puiser de l'eau à la source voisine, écrasent du grain entre des meules de pierre, tissent de grossières étoffes avec des poils de chèvre ou de chameau. Des enfants jouent et de grands vieillards secs, drapés dans leurs « haïks » de laine, debout, adossés aux murs, accroupis à terre, se chauffent au soleil appuyés sur leurs longs bâtons.

Et alors, devant la placidité sereine de cette existence effacée, on se sent pris diin \i(ilenl tiésir de vivre de cette saine et simple vie champêtre, sécoulant tranquille, uniforme, immuable, telle aujourd'hui qu'elle était hier, qu'elle sera demain, qu'elle sera toujours.

Le chemin des caravanes se trouve entre le » douar » et nos tentes : à chaque instant, ce sont des cavaliers, des piétons, des files de chameaux, des troupeaux.

Une troupe de cavaliers et d'hommes montés sur des chameaux s'avance : un vieux nègre à barbe grise, à turban clair, le chef, la précède et l'escorte des cavaliers suit immédiatement en arrière. Sur les chameaux sont attachés des hommes, tètes nues, à peine vêtus. Ils ont des chaînes pesantes aux chevilles et aux poignets, et des filets de sang coulent de larges entailles produites par . le frottement constant du fer contre les chairs. Ce sont des chefs de tribus rebelles.

LKS KTAX(;S l'UÈS DE FEZ 199

dos Boni-Mtor, que l'on conduit à Maroc cl, pondant dos jours, dos mois, sous un soloil lirùlaul, sur dos ciiouiins aridos, soulfrant do faim et do soif, ils feront dos lionos pour allor mourir misérablement au fond d'un ijj,nohlo cachot. El ils s'en vont, ces révoltés, lovant fièrement leurs tètes énergiques et faroucdios, acceptant leur sort avec cotte passive résignation à la volonté d'Allah devant hniueile s'incline, sans murmurer, tout le monde de l'Islam.

La «justice du sultan a passé » et les chasseurs, revenus hredonilles, ou à pou près, sont d'une humeur de doguo. Ilarris est dans un état lamentable : érointé, couvert de boue « de l'orteil au sommet du crâne » et très vexé. Il a voulu poursuivre dos oiseaux dans les marais et a criblé do grains de plomb le mullc d'uuo vache enfoncée dans les joncs, croyant tirer sur une outarde.

Après notre dîner nos gens viennent nous annoncer que l'une dos maisons du village est en feu. Nous y courons avec des lanternes, car il fait une nuit noire, et nous risquons vingt fois de disparaître dans les silos béants. En arrivant nous voyons les hommes levant les bras et invoquant le nom d'Allah, les femmes poussant dos gémissements, les enfants hurlant, tous regardant le chaume llamber sans rien faire pour arrêter l'incendie. Seule, une vieille femme, avec im enfant accroché derrière sou dos, puise de l'eau à une jarre dans une petite écuelle de bois et la répand sur le f(>u, ce qui a pour imique résultat d'activer la flamme.

Nos hommes ont apporté des seaux ; sous le commandement d'Antonio, sur les lieux un dos premiers, tout lo monde s'est mis à l'œuvre, et en quelques minulos le l'eu a été éteint.

Village pr6s de Fez.

FEZ

29 Janvier.

Dopuis quelques jours nous n'entendons plus les sonorités de cristal l'èlé de la voix de Marshall chantant les louanges de Mary-Ann.

Par suite de son obstination à refuser, malgré notre insistance répétée, de se couvrir suffisamment la nuit, et faute aussi' de n'avoir pas apporté assez de discrétion dans le régime de sa nourriture, en abusant des oranges, qu'il dévorait à peine mûres, il souffre d'une dysenterie qui l'a fort atïaibli.

Ce matin, au tournant d'un sentier, nous avons surpris, auprès d'une source, notre vieux ka'id faisant sa lessive. Il avait déposé à terre son fusil, son sabre, sa poire à poudre, tout son attirail guerrier. Son cheval, attaché aux" branches d'un buisson, en mordillait les feuilles du bout des lèvres et lui, pieds nus et la tête découverte, à côté d'un seau rempli d'eau de savon, dansait péniblement sur ses misérables frusques ruisselantes. Une partie déjà lavée séchait au soleil étendue sur la baie d'épines.

Vu ainsi, de loin, foulant de ses tibias décharnés ce tas de linge blanc, son burnous relevé à mi-cuisse, son crâne chauve brillant au soleil, il avait l'air d'un énorme héi'on trépignant sur ses œufs.

Tout le monde est en selle, le ka'id en tèle, en linge blanc, avec un

202 A TRAVEUS LE MAHOC

burnous bleu llambant neuf. On passe à côlé des mamelons de sable roux, et brusquement, en haut d'une dernière ondulation, Fez, la vieille capitale, la Mecque de l'Occident africain, nous apparaît, se découpant sur les sommets étincelants de l'Atlas, entre les deux hautes montagnes qui l'enserrent. On aperçoit une grande ligne grise de remparts crénelés, brisés de tours carrées, d'où pointent, du milieu d'innombrables terrasses, des mosquées, des minarets, la masse des murs du palais du sultan. On continue quelque temps à suivre d'étroits sentiers s'entre-croisani, à travers des champs d'orge et nous voici au pied des remparts de la \ille.

Les hautes murailles, vues de près, ont un aspect menaçant, austère, avec leurs créneaux noirs s'enfonçant dans le ciel. IN'ous passons sous une immense ogive décrépite, à base déchaussée, et nous débouchons dans une large cour bordée de murs sinistres où nous faisons halte. Celui qui nous fait face, et dans lequel s'ouvre une autre porte, monte à une hauteur prodigieuse, traversé de grandes lézardes, troué dans son épaisseur d'ouvertures à travers lesquelles parait le ciel, plaqué de grandes découpures jaunies d'où est tombé le revêtement de mortier. Quelques créneaux sont restés intacts; tous les autres ont disparu avec une partie du couronnement. A gauche, la place est barrée par une autre enceinte de moindre élévation cl en meilleur état de conservation. Sur le quatrième côté, à droite, on construit un mur qui s'élève déjà à quatre mètres au-dessus du sol. On le bâtit en « tabia » : ce mélange de sable et de chaux est coulé, comme du béton, entre deux cloisons de planches, maintenues verticalement par des poteaux enfoncés en terre, reliés entre eux, à travers la maçonnerie, par des traverses en bois, que l'on enlève ensuite, quand cette sorte de mortier a acquis une consistance suffisante. C'est là ce qui explique cette multitude de trous que l'on remarque dans toutes les constructions au Maroc.

Une quarantaine d'ouvriers, armés de masses en bois, de « demoiselles », sont rangés au faîte du mur, chantant à l'unisson et, entre chaque stance, ils frappent tous, à la fois, un coup sur le béton pour le tasser. A notre vue ils nous ont tous fait face, d'un seul mouvement, très comique dans son ensemble automatique, ils ont cessé subitement leur chant, nous ont regardés en riant et, sur un signal du contremaître, ont opéré une autre amusante volte-face, en sens contraire, en nous montrant leur dos cette fois, et ont repris leur monotone complainte scandée par les coups sourds des maillets de bois foulant le mortier en cadence.

Ilarris est allé demander au pacha une maison pour nous et nos

FEZ

hommes. Pondant qn'on dôcluirge les mulets, la l'oulc s'amasse, pénètre parmi nous, va et vient au milieu de nos bagages, et on a de la peine à l'écarter.

Des tentes noires, jaunes, grises, dépenaillées, souillées, en lambeaux, sont dressées de différents côtés. Il y a des baraques disloquées oîi l'on vend des aliments, des cuisines en plein vent où mangent des chameliers. Des marchands d'eau font sonner leurs gobelets; des négresses, accroupies en plein soleil, vendent des galettes plates de pain; sous des claies, soutenues par des piquets, des barbiers rasent des clients; des chameaux avec des entraves aux pieds beuglent effroyablement; des mules se roulent dans la poussière. Relégués dans un coin, quelques vieux étalons poussifs, piùs de velléités égrillardes, hennissent galamment, en esquissant des simulacres de courbettes, quand arrive, souple et fringante, une belle jument blanche, montée par un « makhzeni ». Des troupes d'ànons folàli'cnt, en ruant, bouleversant tout devant eux.

Dans la foule, en burnous, parmi les bêtes, de brillants cavaliers passent au galop, des soldats llànent nonchalamment, des femmes voilées, aux yeux étincelants, se promènent, et des bandes de gamins nus courent comme des furets en poussant des cris à fendre la tète.

Ilarris est revenu : il n'a encore rien obtenu du pacha. Nous allons toujours, en attendant qu'il se décide, entrer dans l'intérieur de la ville.

Les mules sont rechargées : nous traversons la seconde porte de la place et longeons des enceintes crénelées. Le chemin, coupé de fondrières, est obstrué de gros rocs polis, troué d'ouvertures sombres de silos et de voûtes défoncées.

On passe sous une porte ogivale et nous sommes dans la ville, dans « Fas Djedid », le nouveau Fez. Nous suivons des rues étroites, d'autres assez larges, très fréquentées, bordées de maisons, de boutiques, de hautes murailles décrépites. On avance sous des arches des voûtes, dos toits de roseaux. (Juebjuefois on s'arrête

Femme de Fez.

A TliAVKIîS LE MAHUC

dans un caireruur à lumbre d'un vieux figuier donl les branches s'étendent par-dessus les terrasses des maisons, pour laisser défiler des caravanes, des troupeaux de bo'ufs, des chameaux chargés.

On s'est enfoncé sous une porte de quartier à triples arches, les

boutiques cessent, nous descendons une rue relativement large, dé- \alant en pente raide, entre des l)àli monts aux façades nues, des murs croulants, supportant des bara- ([uoments en planches et nous faisons halte dans un carrefour.

Là. Harris nous quitte emmenant Ingram, qu'il désire présenter au kaïd Maclean, officier anglais au service du sultan, et de qui il a fait connaissance l'année dernière.

Il demeure dans les environs. Par la même occasion il va lui expliquer notre cas et lui demander aide et conseil; car le temps presse, le pacha ne semble pas se préoccuper outre mesure de nous trouver un gîte, et nous courons gi-and risque de coucher à la belle étoile.

Pendant trois heures nous cro- ([uons le marmot, attendant impatiemment son retour, puis, comme siiur Anne, ne voyant rien venir, nous envoyons un des muletiers en reconnaissance, avec mission de rappeler à Al-A'issoui que nous sommes à nous morfondre sur nos selles à l'angle de deux rues, exposés, comme une bande de Ilurons, à la curiosité malveillante de la foule. Bien nous en prend, car après quelques minutes notre envoyé revient nous annoncer, ce dont nous nous doutions fort, qu'Barris nous avait complètement oubliés.

Après avoir présenté Ingram au kaïd, il n'avait pu résister au plaisir d'initier ce dernier aux terribles péripéties de « My ride to Sheshouan ». Le kaïd, avec son urbanité accoutumée, avait écouté d'une oreille poliment attentive les périodes fleuries, les digressions savantes, les pi-

nue du vieux Fez.

Rue lia vieux Fez.

FEZ 207

quanlos réllexions du poète voyageur, et ilarris, encourage par celle approbation tacite, allait continuer avec : A visit to Wczzan, quand l'arrivée inopinée de notre messager l'avait brusquement rappelé à ses devoirs.

Le kaïd, saisissant la balle au bond, s'était élancé sur son cheval, qui attendait tout sellé dans la cour, Ilarris l'avait accompagné, et ils avaient laissé Ingram échoué sur un sofa oîi il s'était profondément endormi dès le début de « My ride to Sheshouan ». Cinq minutes après le kaïd était près de nous et nous priait d'accepter l'hospitalité sous son toit.

On échange des poignées de main, et nous remercions le kaïd de sa gracieuse invitation, que nous acceptons avec empressement. Il se met à notre tète et nous le suivons. On entre dans une ruelle étroite entre des murs de jardins. Nos étriers raclent les murs tellement le passage est resserré. On tourne à droite, puis à gauche ; et là, au risque de tomber, au moindre faux pas de votre monture, dans un cours d'eau qui longe le chemin et fait tourner la roue d'un moulin qui nous fait face, et dont on entend le tic tac, on franchit une petite porte basse que nous ouvre un vieux nègre; et nous sommes dans le jardin du kaïd : un bois d'orangers où des chevaux harnachés sont au piquet, où des soldats vont et viennent. Le kaïd nous présente son frère, le capitaine AUan Maclean, et notre aimable hôtesse. M""" Maclean, nous fait, avec une grâce charmante, les honneurs de sa maison.

Nous sommes logés chez le capitaine Allan Maclean, qui habile à peu de distance, dans un pavillon, au milieu d'un délicieux jardin d'orangers et de citronniers, où coulent de frais ruisseaux.

Dans une haute et vaste chambre à plafond de poutres apparentes supporté par un fort pilier central et percée d'une large fenêtre grillée, nos lits de camp ont été dressés et, avec nos valises, encombrent l'élégante habitation du capitaine. Un escalier étroit ménagé dans l'angle de l'édifice conduit au rez-de-chaussée et sur la terrasse. Dans im recoin, avant d'arriver sur la plate-forme, couche Ahmed, un jeune Maure aux traits fins, le domestique de notre hùte.

De la terrasse on aperçoit la ville s'étageant dans sa ceinture de vallées, en une infinité de terrasses blanches d'où surgissent les tours carrées des minarets, les menaçantes enceintes des remparts, les hauts murs jaunes des palais du sultan. En bas un portique est adossé au pavillon, et les ogives de ses arcades reposent sur de jolies colonnes octogonales blanchies à la chaux.

•208 A Tn AVERS LE M A H OC

Devant celte façade, une sourc(^ donl on entend le murmure remplit de son eau limpide un lar^c et profond réservoir carré. Ses marges sont au niveau du sol, et ses parois revêtues de mosaïques de faïences. Le trop-plein de l'eau s'échappe par des rigoles à travei's les fleurs, les plantes, les massifs d'orangers et de citronniers. Leurs rameaux chargés de fruits forment un dôme de verdure au-dessus du bassin, et leurs exli'émitc's frôlant les murs de la maison pénMrent à travers la grille de la fenùtre. jusque dans notre appartement.

Le soleil perce par les interstices de l"(''|iaisse voûte de feuillage, piquant le sol d'une multitude de taches lumineuses; des oiseaux voltigent en gazouillant ; le vent frémit à la cime des arbres. De temps en temps une orange qui se détache tombe dans le bassin avec un bruit sec, et l'eau jaillit en gerbes de diamant.

Des mousses, des lichens, des saxifrages couvrent les sommets ébréchés des vieux murs entourant le jardin; des chèvrefeuilles, des volubilis, des liserons, tapissent leurs pai'ois crevassées, ramjienl sur des pans éboulés de maçonnerie, se faufilent à travers les arbustes. D'épais fouillis de plantes, gorgées de sévc, poussent d'une façon désordonnée, envahissant des coins ruinés, et une fraîche et délicieuse odeur parfume l'air.

Ce matin, au déjeuner, llarris nous raconte une orageuse entrevue qu'il vient d'avoir avec le pacha. La veille, ce dernier, sur la présentation des lettres de Si-Torrès, avait immédiatement promis de nous trouve!' un logement. Le soir étant venu et le pacha n'ayant pas tenu sa promesse, Harris était retourné à la charge, insistant pour que l'on mît une maison à notre disposition avant la tombée de la nuit. On l'avait endormi avec de trompeuses promesses . et pendant que nous étions chez le kaïd Maclean, nos hommes avaient reçu l'ordre d'aller camper sur un terrain vague entre le vieux et le nouveau Fez, et ils y avaient passé la nuit.

C'était là un grand manque d'égard que notre bouillant ami ne pouvait supporter sous aucun prétexte, et qui lui avait gâté sa première nuit à Fez. Aussi, à peine levé, était-il accouru chez le pacha, qu'il trouva rendant la justice entouré de ses soldats et de ses fonctionnaires. Ce dernier, sans tenir le moindre compte de sa présence avait, avec une tranquille indifférence, continué d'appeler et de juger les différents cas qui se présentaient.

Porte d'un l'ondak à Fez.

La palicnco d'Hai'i'is sV'Iail lass(''ç dcvaiil ccl uiilili si tniujili'l des convonancos, cette insolente insouciance. Il a\ait hondi dans la salle, l'œil étincelant, laii- pro\(H|uanl, el, d'une \i)i.\ vihrante. avait mis le pacha en demeure de tenir sa promesse séance tenante. 11 avait essuyé de la part de ce dernier, outre de se voir ainsi traité en plein exercice de ses fonctions, un refus des plus catégoriqties.

Devant ce dernier all'roni, Al- Aïssoui avait ordonné à ses « soldats » (c'est ainsi que dans son noble courroux il désignait nos muletiers) de lever le camp, d'entrer dans la ville et daller y dresser les tentes en jdein sous les fenêtres du Sultan. Puis se tournant d'un air de défi vers le pacha, il lui avait fait savoir que, pendant toute la nuit, il tirerait des coups de fusil jusqu'à ce que le Sultan « lui-même», et il avait appuyé sur le « luimême », vint s'informer des motifs de cette fusillade insolite, et qu'alors il lui ferait connaître l'indigne conduite de son subordonné.

Le pacha, pour se débarrasser d'Harris, avait alors envoyé un de ses soldats à la recherche d'une maison quelconque, et ce malhonnête subalterne, sans doute par ordre de son supérieur qui voulait se venger des importunités agressives d'Harris, l'avait, par dérision, conduit dans une ignoble étable remplie d'immondices.

Celle suprême insulte avait mis Al-Aïssoui hors de lui-même. Il était retourné à la cour, avait éclaté en de violentes récriminations, cinglant les oreilles du paelia d'une grêle d'épithctes, malsonnantes au dernier degré et, en fin de compte, le facétieux serviteur du Sultan, qui tout le temps s'était agréablement moqué de noire irascible ami.

liiio près des bazars.

212 A Tli.VVERS LE MAROC

avait fini par mettre fin à cette plaisanterie d'assez mauvais {joûl en lonant à Ilarris, pour un prix exorbitant, une maison passable, où il pût loger ses « soldats » et déposer nos Ijagages.

Marshall est très faillir: il peu! à peine se tenir sur ses jambes. Ou lui a dressé un lit dans la maison du kaïd Maclean. on a fait venir le !)'■ Linar^s de la mission franeaiso, un ami de la maison, et on lui prodigue les soins les plus empressés. Espérons que ce sera |iour lui une leçon et qu'il nous éconlcra un peu plus à l'avcnii'.

Nous allons visiter la \ ille. accompagnés de Sidiin cl de notre kaïd. C'est pai'tout aussi vieux, aussi ruiné, aussi décré|)it qu'à MiMfuinez, mais il y a plus de vie, plus de mouvement. Les Làtiments sont plus hauts, la foule est plus remuante, plus bruyante. Cependant les cons- Iructions se nuMcul, se pénètrent de la même inextricable façon, avec les mômes bizarres complications d'arcliitecture. Des séries d'arches superposées s'élancent h de grandes hauteurs par-dessus les rues; des corps de bâtiments sont jetés d'une maison à l'autre. Sur leurs façades sont grell'écs de petites haies à coupoles et à pans coupés, supportées par des encorbellements de bois de cèdre soulptés ; des étages se ju-ojettent soutenus par des ])outres en retrait artistement l'ouili('('s, cl cuire les faites des maisons qui se touchent presque un aperçoit une étroite liauib' de ciel.

On marche oppressé entre ces grands murs tristes, nus, perces de temps à autre d'une étroite meurtrière, d'une fenêtre grillée à meneaux en croix, ou parfois, dans une petite ouverture basse, dont la porte, bardée de rangées de clous, s'entr'ouvre et se referme tout à coup, sans bruit, une forme blanche disparaît.

On pénètre sous de longs tunnels voûtés suintant d'humidité, tachés de moisissures; sous des passages couverts, à plafonds de poutres sculptées. Çà et là de ravissantes fontaines déploient sur les murs caducs leur riche manteau de mosaïques, les merveilleux enlacements de leurs arabesques, leurs fines broderies d'entrelacs.

On entrevoit, à travers des ogives délabrées, des cours entourées d'arcades, et remplies d'hommes et d'animaux. Ce sont des caravansérails, des auberges où on loge à pied et à cheval.

A chaque instant on passe sous de doubles cl de triples arches élégamment décorées, à ogives dentelées. Des trous béants s'ouvrent dans la chaussée pavée et on entend le bruit d'eaux souterraines qui s'échappent en bouillonnant.

Dans certaines de ces rues, on circule diflioilemcnt, tellement la foule est nombreuse, et, constamment, à tout propos, devant vous, der-

FEZ

ballant los murs de leurs Ixmsrulant les gens ilevanl

rière vous, à vos côtés, toiijmirs el pai'ioul. rctcntil le glapissement eontiini. l'exécrable et menaçant « balenlc » 1

Des soldats passent au galop de leurs clievaux, à peine a-t-on le temps, pour ne pas être renversé, de s'aplalir contre la muraille... « baleiik » !

Des chameaux portant des madriers, des piles de bois, des sacs d'orge, s'avancent barrant toute la rue, charges pesantes, écorchant les mui'ailles. eux... « baleuk » I

C'est un Iroupeau de bouifs poussés par des pâtres farouches (jui encombrent la voie, on se gare comme on peut dans une embrasure de porte, un recoin quelconque, et on laisse le Ilot menaçant s'écouler... « baleuk » !

C'est un important fonctionnaire, un « amin », passant sur sa mule, sa tête fine encadrée dans les mousselines de son << haïk », accompagné de domestiques...

« baleuk » !

Voici maintenant un superbe cavalier nègre de la garde du Sultan, un « bokbari » en « sulham » blanc, drapé dans les plis de son haïk de soie, monté sur un cheval noir... baleuk! Encore et toujours, baleuk! Toujours, dans les villes, dans les villages, sur les routes, partout, résonne à vos oreilles, bourdonne dans la foule l'éternel baleuk ! l'incessant, l'inévitable cri de garde du Maghreb.

On quitte ces voies bruyantes et on s'égare dans de sombres labyrinthes de ruelles, de couloirs, de culs-de-sac, d'un silence sinistre, où gisent des carcasses; on frôle d(^ grands chats maigres, galeux, à })oils hérissés, on escalade des monceaux de décombres, on roule sur des

gravats, on évite des ouvertures béantes à lleur de terre, au fond desquelles des eaux courantes bruissent sourdement avec des reflets lernes.

Puis on se trouve tout à coup dans des endroits ouverts, des

Soldai marocain.

214 A TI\\Vi:n? I.E MAROC

vci-fïcrs. (les jaTiliii>. ihiiis dos ruelles entourées de nuus peu élevés, fendillés pai' le soleil, couverts de lichens jaunes, de saxifrages, d'herbes grêles, de broussailles. Des iiguiers étendent par-dessus les murs leurs branches tordues; des orangers chargés de fruits forment un berceau au-dessus de nos tètes; et la brise attiédie pai- le soleil passe chargée de suaves odeurs.

On entend des i-uissellements d'eau, des bruits de roues de moulin. On rencontre à tout moment des nappes d'eau se précipitant du haut de uuus moussus el disparaissant en grnndaiil sous des voûtes.

Des ânes passent chargés de sacs de grains ou de farine conduits pai" des gamins tout potidr(''s de lilanc. et on se presse contiv les murs pour leur fair(> jdacr.

Et pourtaul. au iniiii'U de ci-s ruiues, de cette décrépitude absolue, on constate dans les moindres détails d'architecture une acuité d'obscr- A"ation, une recherche d'élégance, im raffinement de goût surprenants. A des portes vermoulues de maisons abandonnées sont suspendus, à moitié arrachés de leurs écrous, de merveilleux frappoirs, remarquables de forme et ciselés avec un goût exquis, une étonnante sûreté de main; des arches, en forme de fer à cheval, aux courbes d'une admirable pureté, sont ornées de délicieuses dentelles, d'arabesques, de mosaïques, composées avec un rare bonheur de lignes et île couleur; des angles de murs sont clianfrenés de courbes, de lignes brisées d'tm elTet heureux et inattendu: sur les parois des maisons, des ornements, profondément champlevés sur le stuc, produisent des jeux d'ombres et de lumières qui charment l'u'il, en rompant la monotonie fatigante des grandes murailles nues.

Quelquefois, pour enjoliver une simple ouverture, une modeste fenêtre, on a dépensé des trésors de goût et de patience dans l'élaboration d'une série d'arcatures, de colonnettes, d'ogives, d'entrelacs, de motifs d'ornements, de combinaisons de courbes et de lignes droites, se résumant en un bijou d'architecture d'une adorable fantaisie.

Nous avons hâte de voir les bazars. Les sentiers en zigzag, bordés de vieux murs des jardins voisins de celui du ka'id. nous amènent dans une rue assez large, très longue, descendant en pente rude jusqu'au quartier des marchands.

Le haut de la voie est barré par une grande porte ogivale à créneaux, très délabrée, étayée de poutres. Un peu plus bas, à gauche, s'ouvre, dans une haute muraille crénelée, une autre i)orte à ogive tlanquée de tours octogonales. Une triple rangée d'arabesques festonne autour du cintre et la jiartie supérieure de la façade est couverte d'entrelacs

FEZ

cl do mosa'Hjuos d'un Joli Jossin, (11100 loiialilé liariuonieuse. Los croneaux sont presque tous brisés, de grands trous déparent la splondiilo façado, la base des murs est corrodée et les pans coupés dos tours sont entièrement dilajjidés.

Il y a un grand mouvement do soldats qui entrent et sortent, et sous la voûte i)rofonde des gens sont étendus le long du mur, roulés dans leurs burnous.

Plus bas, dans un angle rentrant, une très belle porto attire notre attention. Les doubles panneaux de bois sont revêtus d'ornements de cuivre artistemont dessinés. Une série de poutres encorbellées, sculptées avec une précieuse perfection, couvertes de peintures rehaussées d"or, soutiennent un toit de faïences vertes sur lequel s'épanouit on pleine liberté toute une végétation do mousses, d'herbes et d'arbustes.

Plus loin est une tour de mosquée ruinée. Sur son sommet, des cigognes ont construit leurs nids et de misérables échoppes sont adossées à sa base.

A côté, des mendiants ofllanqués siuil affaissés dans des renfoncements sombres; des vieilles, édentées, chauves, horribles, portant do lourds fardeaux, nous injurient on passant.

Nous pénétrons sous des voûtes, sous des arches, nous avan(;ons le long de hautes murailles glabres,

do bâtiments sinistres puis, toujours dosconJanl, nous disparaissons sous un passage couvert, obscur, humide, d"ôù nous émergeons en plein soleil sur une sorte do place irrégulièro, un oari'ofour assez large.

lUu- ilaiis lo vieux qu;iila'r.

216 A TliAVEliS LE MAHOC

Sur un des côtés de la jilace, dans une gigantesque muraille, s'ouvre entre deux c'troits bastions une porte monumentale.

Le long de l'immense ogive courent en festons des rangées d'arabesques et un triple lilet en relief forme un encadi'cment rectangulaire auliiur (le ces ornements. Au-dessus du lilet horizontal se déploie une longue bande de mosaïques de faïences, de couleur indistincte, où se détachent en noir des inscriptions tirées du c( Koran ». Immédiatement au-dessus, se superposent, en une série d'encorbellements alvéolés, des rangées infinies d'arcatures superposées, dentelées, à pendentifs, reposant sur de mignonnes colonnettes. Des denticules ouvragées, des pilastres délicats et d'interniiiiabjes entrelacs savamment combinés s'enchevêtrent dans les intervalles des ogives, qui semblent taillées dans une large dentelle de pierre. Pardessus le tout, domine, fortement projeté en avant et recouvert d'un toit de faïences vertes, un puissant couronnement supporté par une suite de consoles en retrait les unes sur les autres, fouillées d'ogives, de guirlandes d'arabesques, avec une profusion inouïe. Au-dessus, encore plus haut, continue la grande muraille toute lisse avec son faîte recouvert d'un l<iil de faïences.

Tout cela l'orme une niasse grise, poudreuse, terne, ravagée par les siècles, mais pleine encore d'une splendeur morne et grandiose. Les oiseaux ont édifié leurs nids dans les voussures des ogives, les araignées ont tissé leurs toiles entre les corniches des consoles, des plantes parasites ont poussé dans des angles et de grandes stries noirâtres salissent les dentelles d'entrelacs ; des couches de poussière coagulées empâtent les listels des cannelures, les fines arêtes des courbes, les délicates ciselures des filets, et l'antique monument, rongé par les pluies, fendu par le soleil, s'en va en miettes dispersées par les vents.

Le bastion de droite avançant en une saillie fortement prononcée, cuire la porte majestueuse et le trou noir par lequel nous sommes arrivés sur la place, est oiné d'une gracieuse fontaine s'échappant en deux jets d'eau vive d'un cintre en mosaïijues incrusté dans le mur, pour retomber dans un vaste bassin de marbre. Au-dessus du cintre passe une bande d'entrelacs, surmontée d'une frise formée par des poutres superposées avec leurs angles ornementés, et plus haut, sur un alignement de consoles sculptées et peintes, repose un toit de faïences. L'ensemble est dans un état de vétusté, de délabrement elfrayant. Sur l'autre bastion est un simulacre de fenêtre en ogive qui a été murée.

Cette porte colossale donne accès dans l'intérieur d'un « fondak ». La cour est entourée de portiques à colonnes octogonales, dont la base

Intérieur d'un fondak à Fez.

FEZ

est garnie d'un revètcnieiil en Lois. Les chapiteaux à faces planes dont les encorbellements forment l'arcade sont fouillés de délicieuses arabesques et les arêtes d'étroites ogives alternant avec les larges ouvertures des portiques sont dentelées de fines moulures. Au-dessus s'éb'vcnl deux étages de galeries à balcons ornés de « nioucharabiehs » garnis de bancs. Sur ces galeries s'ouvrent les portes de chambres où les Juifs emmagasinent leurs marchandises. Les portiques du rez-de-chaussée sont fermés de portes ouvragées surmontées de grillages en fer.

Là aussi, tout s'émiette, se corrode, s'en va, le stuc se décolle de la maçonnerie, les moucharabiehs se pourrissent, les panneaux sculptés sont vermoulus, les ogives festonnées se désagrègent ; c'est une ruine générale.

Un « caouadji » est installé sous les voûtes de l'entrée : dans la cour, des ballots, des caisses sont déposés, et à C(jté sont des chameaux et des mulets que l'on décharge.

En deh(jrs du « fondak », à droite, à l'ombre d'une vieille vigne grimpant le long de murs crevassés, rampant sur un treillage disloqué, des chameliers dorment auprès de leurs bêtes allongés; des ânes sont couchés, des mendiants font la sieste.

De grands murs, percés de quelques portes, longent la place à droite de la fontaine. A gauche, dans des masures basses, dans des appentis en planches, se voient des boutiques de bourreliers et d'épiciers.

Nous sommes à l'entrée des bazars. C'est d'abord une longue rue montante, extraor-

dinairement encombrée d'hommes et de bêtes, bordée de boutiques, où, dans l'encadrement de milliers d'objets suspendus à leurs devantures, reposent, accroupis dans leurs petits trous carrés, des marchands froids et réservés.

L'air est imprégné d'odeurs d'aromates : on respire des parfums d'encens et de «kif», où se mêlent des senteurs chaudes de bêtes

Rue tlu vieux Fez.

en sueur, de fientes tranimaux, et, quand roule le llol sourd de ces gens, dont les pieds nus ou en babouches ne l'ont aucun bruit en se posant sur le sol, les talons de nos bottes résonnent étrangement sur les petits pavés ronds, unis et luisants.

Les boutiques sont variées, ici : il y a des selliers, des marchands de soie, de cuir, d'épices, de tabac. On y vend du thé, du café, des peaux écartâtes de Fez; des cuirs jaunes de Maroc; des tables basses, à plateaux de mosaïques de marbre, aux pieds sculptés et peints; des étagères de cèdre, à couleurs éclatantes, relevées dun peu d'or, fabriquées à Tétouan. A côté d'échoppes encombrées de miroirs d'Allemagne, de quincaillerie de France, de cotonnades anglaises, de jais de Venise, de corail d'Italie, de samovars de Russie, s'étalent des produits du Soudan, des plumes d'autruche, des gommes du Sénégal, des amulettes de drap. di>s pierres noires protégeant contre la morsure des reptiles.

On y coudoie des montagnards à l'air farouche, sous leurs amples «' djellabiehs » brunes, mouchetées de houppes de soie multicolores, la tôte ceinte de la gaine de drap rouge de leurs fusils, qu'ils portent sur l'épaule. Ce sont des Berbères blonds, drapés dans leurs « haïks » de laine rude; des illuminés aux yeux hagards, des saints complètement nus, bouffis de graisse, psalmodiant des versets du Koran; des mendiants aux plaies rebutantes, de nobles cavaliers, des pachas montés sur de belles mules brillamment harnachées, des Juifs cauteleux glissant furtivement, des femmes voilées faisant des achats.

Parfois, on entend les notes déchirantes des « gha'itas », ces coiiiemuses arabes aux accents si tristes, le son des flûtes et de coups de fusil tirés précipitamment : un est alors refoulé contre les boutiques, des bandes armées se ruent avec des hurlements à travers la foule, bondissant comme des fauves, lâchant des coups de feu à gauche et à droite. C'est le jeu de la poudre, le « lab-el-baruud > , une fantasia que l'on célèbre à l'occasion d'un mariage ou d'une circoncision.

Nous sommes devant la porte de la mosquée de Karaouin, la mosquée sainte par excellence. Nous passons lentement. Entre les massifs battants ouverts, on entrevoit d'interminables rangées de colonnes, des successions infinies d'arcades se perdant dans des lointains sombres, dans une pénombre mystérieuse; des milliers de lanternes sont suspendues aux voûtes du sanctuaire, et, par terre, une foule est prosternée, le front dans la poussière et dans la fièvre dune exaltation religieuse sauvage implore, haletante, la miséricorde du Très-Uaut.

Ki:/. 221

L'immense murmure de ces voix, unies diins une solennelle et formidable prière, pour invoquer le nom d'Allah, roule m grondant sous les innombrables voûtes, s'échappe et monte dans l'espace, avec de sourds retentissements, mèdés d'étranges et terribles éclats.

Nous tournons autour de la mosquée, le long de hautes murailles ternes, gercées, aux faîtes noirâtres, s'enchevêtrant dans les maisons voisines. Par d'autres portes, donnant sur la mosquée, on aperçoit des << mirhabs » de marbre, à élégantes colonnettes; d'antiques chaires à prêcher en bois de cèdre, ornées de merveilleux reliefs, d'incrustations d'ivoire et d'ébène. A cùté de piliers trapus à cintres lourds s'alignent des avenues d'élégantes colonnes reliées entre elles par de frêles arceaux découpés comme de vieilles dentelles, des façades de portiques d'une blancheur éclatante. On voit luire, avec des tons éteints, des morceaux d'architecture, rehaussés de dorures ternies, de couleurs fanées, pâlies sous un suaire de poussières accumulées pendant des siècles. Entre les créneaux des minarets, des cigognes reposent tranquilles sur leurs nids.

De murs revêtus de mosaïques, étincelant au soleil avec d'éblouissants reflets, jaillit et retombe dans des cuves de marbre, avec des ruissellements d'or liquide, l'eau de fontaines limpides. Et toujours, comme le grondement d'un tonnerre lointain, résonne l'imposante clameur, l'hymne religieux des fidèles prosternés.

Nous avons regagné les bazars : Nous sommes dans ceux des selleries et des poteries, dans une ruelle large, peu élevée, où le jour passe tamisé à travers un toit à claire-voie de roseaux jetés sur des poutres transversales, appuyées sur le sommet des boutiques. Des vignes centenaires ont poussé dans des angles de murs, et leurs rameaux s'étendent à travers les treillages gondolés par les chaleurs et les pluies, adoucissant les rudes clartés du soleil.

Des Arabes boivent à des bornes-fontaines adossées au mur. De quelques devantures pendent des harnachements de velours, rouge cramoisi, bleu clair, vert céladon, réséda, amaranthe, jonquille, ornés de pierreries; des selles à troussequin relevé, à pommeau pointu, tout en velours brodé d'or; des étriers, incrustés d'oi' ou d'argent; des gourmettes, des mors, des éperons ciselés avec une grande recherche: des rênes de cuir brodé de soie et d'or.

Puis ce sont des rangées de poteries ravissantes de forme, de dessin.

A TItAVERS LE MAROC

de coiiloiir, mouchetés de points pourpres semblables à des gouttes de sang : des urnes d'un galbe pur, d'une rai'e élégance, à anse double ou triple; des vases rappelant les antiques canopes de Memphis, ornés (le bandes, d'enroulements de rinceaux, de fleurons, de denlicules, de couleurs variées; des plais, des cdinies, à pieds largement évasés,

cannelés parfois, semés à l'intérieur de i-dsaces, d'étoiles, d'ogives à |ialmes et à bouquets, s'ciilreniélanl à des lignes d'un savant arrangement. Toutes ces choses sont recouvertes d'un émail de couleur légèrement rosée, rehaussé de décoi'alions polycliroiiics oi'i doiniiicnt les \i ris crus, les jaunes citrin, les Imiius chauds, les bleus d'azur, d'une séduisanle harmonie.

])e là nous allons au bazar aux armes, nne rue étroite en |)enle raide oii leluisent des amas d'armes. (Juel(|iies pouti'es transversales, sui' les(juelles l'cjiosenl des resles de planches ponrries, indi(juenl ([u'autrefois le bazar a été couvert. Des vignes ont poussé dans des coins, se tordanl l>'

liant des arches les crevasses des murs.

Ici les marchands sont rudes, moins polis, plus négligés dans leurs costumes et les soins de leurs personnes que ceux des autres bazars. Beaucoup sont d'oi'igine berbère ou kabyle. Ils ont les manières brusques, le verbe dur et des accès de gaité vulgaire qui font étrangement ressortir la gravité froide, les nuuiières tlisfinguées et polies de leurs confrères des autres bazars. Ils deviennent vite d'une familiarité gênante, insistent pour vendre el vous retiennent par \os vêtements pour conclure un nui relié.

Les boutiques regorgent d'armes, d'armes blanches surtout, de toutes formes, de toutes les époques, de tous les pays : des sabres

Liazar aux armes.

long des murs, escalase glissant dans

FEZ 223

à poignée ou cdi'iic de rhinocéros, à ganic do Ici-, j)or(anl gravées en lettres d'or sur leur lame les devises de nohies maisons d'Andalousie; des « khangiars » à lame rccoui'lM'e, à lourreau de euir cis(dé; des cimeterres avec leur lame marquée du sceau de Salomon et dont la garde d'acier esl niellée d'or et le pommeau orné de ruliis ou d'émeraudes; des i. Hissas » kabyles à lami> courbe et étroite, au manche tie cuivre guilloché; des pistolets à canon damassé, à crosse artistement fouillée, ornée de pierreries; de vieux trombk»ns espagnols, héritage de quehjue bandit; des épées droites, fines, tlexibles, à large coquille à jour ouvragée, dont la lame souple se plie de telle sorte que la pointe touche la garde, et ([uand, rendant la main, (ui cesse de forcer sur la poignée, l'acier se redi'esse d'un cuiip brusque, coupant l'air avec un sifllement et vibre longtemps après. On y trouve des adargues, ces curieux boucliers à lance, datant du xv" siècle; des fourches de guerre, à trident et à crocs; des fléaux d'armes; des haches damasquinées; (b^s armures sarrazines; des fusils du Sous, li minces crosses d'ivoire incrustées d'argent, ornées de rubis, do topazes, d'améthystes, aux canons niellés d'or, cerclés d'argent, à dessins en i-epoussé.

Mêlés à ces armes, on aperçoit des boucliers en cuir dhippopotame; des lances à hampes de bois do for; des jaxclids dnnl la lame est fixée au manche pai- des boyaux d'animaux; des arcs, dos carquois de peau humaine remplis de llèches barbelées et emjtoisonnées; des couteaux de fer à lame large et coudée, grossièrement emmanchée dans du bois; des grands sabres à large lame droite du Soudan, à poignée garnie de lanières do cuir rouge, à fourreau de jioau jaune, à baudrier, orné de coquillages, et qui se portent suspendus à l'épaule gaucho.

Puis c'est tout un amas d'informes et sinistres instruments de moi'l et de torture : des chaînes posantes; des anneaux que Ion rive aux poignets et aux chevilles; des boules de fer hérissées de pointes aiguës, munies dune tige aiguisée, dont les santons fanatif(ues se transpercent les joues.

A<uis voici dans le bazar aux babouches, un couloir dallé, très étroit, très sombre, ofi, dans des enfoncements obscurs, sont entassés dos cuirs, dos chaussures, des gibecières do toutes espèces et do toutes couleurs. L'air circule difficilement dans ce boyau éclairé d'une lumière crépusculaire, l'atmosphère est lourde et chargée dune forte odeur de cuir. 11 y a de magnifiques bottes rouges, jaunes, bleues, brodées de soie et d'or, des k temmag )>; de délicieuses pantoufles de femmes bleu turquoise, jaunes, saumon, vert d'eau, ornées de soie qui apparaît à travers le cuir délicatement ajouré. Un pou plus

A TlîAVKUS I.K M A il OC

loin (f sont : dos gibeci^l•es à divers compartiments: des aumônicres enjolivées de dessins en soie; des cartouchières à pompons de couleur; des étuis de peau brodés de soie et dor pour y renfermer le Koran. Des femmes voilées, pelotonnées dans leurs « haïks », assises sur le rebord des boutiques, essayent des chaussures et les marchands s'empressent galamment auprès de leurs jolies clientes.

C'est maintenant le bazar aux vêtements, couvert aussi, mais un peu moins étroit, un peu moins sombre. Des « caftans » de drap et de soie pourpre, orange, cramoisi, mauve, pendent accrochés aux devantures des boutiques: des étoffes tissées dor, lamées d'argent; des cordons de soie bleue, mauve, verte, violette, rouge, citron, pour suspendre les « khangiars », les gibecières, les aumônières. les beaux étuis de cuir travaillé où l'on serre le Knian. On nous montre des broderies remarquables, de larges ceintures de femmes, dorées et dures comme du carton. On déroule devant nous de superbes tentures, des « haïtes » de soie et de velours resplendissant de broderies d'or. Des marchands, calmes, sérieux, très polis, assis au fond de leurs trous noirs, au milieu de piles d'étolTes, nous offrent des tasses de thé parfumé d'ambre et de menthe et nous surfont outrageusement des marchandises qu'ils finissent par nous laisser à des prix convenables. Des vendeurs à lencan, chargés d'objets de toutes sortes, circulent en criant les enchères.

Dans une petite cour attenant au bazar, où a poussé un énorme figuier, au tronc duquel s'enlace une vigpe, des femmes du peuple et de la campagne, accroupies à l'ombre du vieil arbre, offrent'aux acheteurs dont la bourse est modeste de vieux vêtements, des bijoux usés, des hardes, et dans les quelques boutiques qui sont ouvertes des Juifs vendent des bracelets, des colliers, des rubans, des flacons d'eau de rose, des dentelles, du « koheul », de l'antimoine, du « souak », qui est de l'écorce de noyer pilée et réduite en poudre, que les Maures mâchent pour se raffermir les gencives.

Plus loin on vend des produits du Tafilet, des dattes, des œufs

Femme en promenade.

Une pi'ison de Fez.

FEZ

crautruchc; des marchandises de Tlemccn; dos huiles d'ulive et d'argan de Sous.

Xous sommes au hazar aux iapis : une coui- carrée, à claire-voie, (MiliiuiM'c d'échoppes surmontées d'un étage à ch)ison de hois percées d'ouvertures en forme d'ogives et d'étoiles, symétriquement placées. Cette sorte de baraquement counuinaut les boutiques se projette fortement en avant soutenu par des corbeaux de bois. Une fontaine coule dans un angle. On nous expose des tapis de Rabat et de Mogador traversés de bandes ornementées jaunes, orange, violettes; des couvertures de laine à raies rouges à pompons bleus ; de vieux tapis do prière rapportés de la Syrie, à nuances atténuées, charmantes.

Voici la rue des teinturiers : dans de larges excavations, en sous-sol, des hommes au torse presque nu, les bras badigeonnés, trempent des étoffes dans des baquets contenant des teintures de pourpre, de jaune, d'indigo.

Puis nous arrivons dans les rues des armuriers, où l'on fabrique par milliers ces fusils aux formes immuables, à crosse évasée incrustée de lamelles de cuivre, bardée de clous de même métal, au long canon à cercles d'argent, armes préférées à toutes les autres par les cavaliers arabes.

Près de là est le bazar aux cuivres : là, sans cesse, on marielle le mêlai, incisant les arabesques sur des plateaux, des tables, des vases, des brûle-parfums percés à jour, des lampes de forme cylindrique.

Un prisonniei'.

Aujourd'hui nous sommes allés visiter une pi'ison. On a travers('' deux ou trois couloirs obscurs et pénéiré dans un préau sombre recc-

228 A TlîAVEUS LE MAROC

vaut le j(jur d'un étroit suupirail j^iillr. Sur un ludrc ('■dit du pacha que nous avons montré au gardien, ce dernier nous a iiitrodiiils dans les chambres du rez-de-chaussée, où les détenus en haillons, quelques-uns les fers aux pieds, paraissent supporter assez philosophiquement leur triste sort.

Ils vivent de dons et de ce que leur apportent leur famille et leurs amis. Ceux qui n'ont personne qui s'intéresse à eux meurent de faim, ou à peu près, à moins qu'ils ne se livrent à de menus ouvrages de spartcric, tels que des nattes, des « koufas », des corbeilles, dont la vente leur procure quelques sous, avec lesquels ils achètent un peu de nourriture.

L'étage inférieur est eil'royable : sous des voûtes humides, où filtre à travers un trou, un pâle filet de lumière, des prisonniers, rongés de vermine, les vêtements en lambeaux, sont enchaînés à de forts piliers carrés. Un carcan de fer leur serre le cou, des anneaux sont rivés à leurs chevilles, et quand ces fantômes aux chairs livides, aux traits émaciés, l'on! un mouvement, les lourdes chaînes se choquent avec bruit.

Sur le sc^ii. parmi les nrdures, des corps exsangues, d'une maigreur de squelette, sont étendus. Ils ont une rigidité de cadavres, et et d'immondes rats, noirs et velus, courent sur leurs membres nus.

Quelquefois on entend un hurlement déchirant, un gémissement lamentable, douloureusement prolongé ; et un de ces êtres maudits, pris de folie subite, secoue furieusement ses chaînes, s'élance et retombe étranglé par l'horrible carcan de fer, les chevilles ensanglantées par les anneaux qui le retiennent à son calvaire.

Quand un de ces infortunés succombe, on attache une corde à ses pieds, on traîne au dehors son cadavre, à moitié dévoré par les rats, et on l'emporte sur une civière.

Le gardien vient de nous conduire dans un angle du cachot, d'où s'exhale incessante une plainte sourde, palpitante, pleine d'une indicible angoisse. C'est à peine, si d'abord, dans l'ombre noire nous pouvons entrevoir, accroupie dans un cloaque infect, une masse gi'isàtre, recroquevillée, ramassée sur elle-même. En approchant nous distinguons un être humain, enchaîné au mur, et le geôlier nous fait comprendre que cet homme est un voleur qui subit le supplice du sel et qu'il sera mort avant la nuit, tué par l'épouvantable souffrance.

Les bras tendus en avant, les yeux démesurément ouverts, les pupilles dilatées, les dents serrées à se briser, les traits bouleversés, raidi dans une suprême convulsion, le malheureux agonisait. Et nous

Un fou dans une prison de V\'z.

restions glacés il iKirreur, dcNaiil rcxincssinii de |i()ifiiiaiili' (loiilcur empreinte sur la face coiitraclt'c de vr mist'i'alilc râlant ilcvaiil nous, mourant du terrilde su[i[)lice.

Ce cliàtiment, (ju'uii iniligc (jii(d(|uelois aux criminels, est atroce. Voici en quoi il consiste : on t'ait une incision dans la paume des mains; on remplit les blessures de sel, on ferme la main, en ayant soin d'introduire les ongles dans la plaie cl nu mainlirnl le poing fermé en

Femmes sur les terrasses.

Fcnveloppant avec une peau fraîche serrée fortement. Au bout d'un certain temps on enlève la peau : la main ankylosée ne peut plus s'ouvrir; les ongles, en vertu d'un phénomène particulier, continuent de pousser, pénètrent dans les chairs et causent d'intolérables tourments qui tuent ou rendent fou le malheureux soumis à ce supplice.

Une autre variété de torture consiste à brûler les yeux avec un fer rougi au feu; et très fréquemment on rencontre aux coins des rues, aux carrefours des chemins, de ces misérables aux orbites saignants, implorant la pitié des passants.

A côté de cela, c'est presque une bagatelle que de couper la main à lin voleur ou d'appliquer la bastonnade sur les reins d'un pauvre hère.

snniniols ai^iis

Du liaiil (le la Icrrasso clc la maison où logent nos lionimos, raspcct do la ville est féerique.

C'est d'abord tout(> une succession de plates-formes Llanebes, une agglomération de terrasses s'étagcant les unes sur les autres, se pénéliant, s'étendant à l'infini, allant se perdre dans les lointains bleuâtres. Du milieu de celle ua|)pe blancb(\ surgissent les grandes tours des mosquées, les hautes murailles créncdées de la kasbab, les enceintes formidables de la ville, les murs du palais du sultan enfouis dans des massifs de verdure. Puis, c'est un vaste cirque de montagnes, aux lUX peules raidcs au bas desquidies on voit des restes de murailles, et ofi pai'aissi'ot. comme des jxdnts blancs, des " kboubas », des dômes, des coujioles de tomi)eatix, et plus loin, très loin au sud, l'Atlas avec ses neiges éternelles.

Les terrasses sont couvertes de femmes : les unes sont couchées sur des tapis, d'autres se promènent par groupes, quelques-unes, assises les jambes pendantes sur le rebord des murs, causent avec leurs voisines d'en face. 11 y a des allées et venues de maison à maison, de terrasse à terrasse. On jette des ponts volants pour passer d'un côté de la rue à l'autre ; on escalade des toits; on grimpe avec des agilités de chat à de courtes échelles appliquées contre les murs bas. Et dans cette gymnastique amusante, de soudains coups de vent, de capricieuses indiscrétions de costume, laissent voir de temps a autre une belle gorge, un joli pied cambré, une jambe merveilleusement faite, et quelque-

Femme chez elle.

fois davantage.

Des femmes auprès de petits fourneaux de terre préparent le repas, d'autres lessivent, étendent du linge sur des cordes, le délirent, le plient, se livrent aux soins du ménage.

Rien n'est plus intéressant, plus curieusement original que la vue de ces toits fourmillant de monde, que cette vie féminine se développant

FEZ

à l'iiisc, sans coiiU'uiutc, sur colle niulliluilc de Icrrassfs, ('xuliiTaiile d'entrain, de gaieté, de mouvement.

La plupart sont belles, (l"iin(' licaulé lièrc, sauvage, attirante. Leurs allures sont d'étranges souplesses mêlées de surprenantes lirusqueries, et, dans leurs mouvements félins, leurs poses alanguies étonnamment gracieuses, inconsciemment provocantes, il y a (juel([ue chose de voluptueusement fatigué.

Les unes, le front couvert de sequins, les yeux agrandis par l'antimoine, les cils et les sourcils noircis, le front tatoué de bleu, restent les bras croisés, debout, immobiles, l'œil fixe, le regard interrogeant l'espace.

Elles ont sur la tète 1' « hantouze » étincelanle, dont les rubans lamés d"or retombent de chaque côté de leur buste comme les bandelettes d'un dieu égyptien, et dont les légers voiles brodés d'or voltigent sur leurs épaules.

Une large et raide ceinture de soie

Femme coiffée de l'hantouze.

et d'or retient à la taille leur » kaftan » tombant jusqu'aux genoux, sous un

surplis de gaze transparente, et le « kaftan » soutaché d'or, fendu sur la poitrine, laisse entrevoir leur chemise de lin, ressortant très blanche sur leur peau brune constellée de colliers et de bijoux. Leurs larges manches relevées par des cordelières de soie découvrent jusqu'aux épaules leurs beaux bras nus ornés de bracelets d'argent de forme antique, et sur leurs fines chevilles sonnent des anneaux d'argent.

On dirait à les voir ainsi dressées, dans une désinvolture impérieuse et farouche, magniriquement parées, de mystérieuses idoles qu'on aurait exposées hors de leurs temples vénérés.

De sveltes jeunes filles aux grands yeux noirs, avec un simple foulard de soie attaché autour de la fêle, se meuvent a\ec des flexibilités de couleuvres, et les tresses épaisses de leui's cheveux dénoués retombent sur leurs épaules.

Des esclaves, des négresses au dur prolil, au visage sombre, les

élolfes quaiind blanc, la taille serrée dans luie ceinture rouge, se tiennent dans des attitudes sculpturales.

oreilles garnies de lourds anneaux de nu'lal, lKii)illé( drillées, à dessin rouge ou bleu sur

Ces fommcs se promènent enlacées avec de voluplueuses ondulalions de hanches, s'accoudent sur les vieilles murailles hlanchies, s'allongent lascivement sur les toits calcinés. Et les causeries intimes commencent , les confidences délicates se font à voix l)asse, les secrets du harem se contient à l'oreille, des gaietés fraîches éclatent en notes perlées mêlées aux 7'ires stridents des négresses, et l'écho de ces voix jeunes, de ces aimables ébats, de celle amusante vie en plein air, monte des innombrables terrasses en un long et mélodieux murmure. Et les belles créatures, dans l'auréole de leurs coiffures d'or, dans la splendeur de leurs poses superbes, aspireni la brise du soir; el quand les tièdes haleines chargées d'odeurs troublantes, de benjoin et d'aloès môles à des senteurs fortes de plaines lointaines, glissent enti'e leurs

lèvres humides, baiseni leurs dents nacrées, enveloppent d'une caresse leurs beaux membres nus, leurs narines frémissent doucement, leurs seins se soulèveni un peu plus, des lueurs s'allument dans l'onibi'e de leurs yeux profonds, el I leurs chairs inassouvies, secouées d'inexplicables tressaillemenls, frissonnent mordues de mystérieux d(^sirs.

Le soleil, descendant lentement dans la voûte immense, baigne de sa lumière d'or les vieux murs des terrasses qui prennent des tons ambrés : les mitres d'or des '( hanlouzes » leluisent; les bandelettes lamées d'or, les voiles étoiles scintillent , les colliers rayonnent ; de fauves reflets courent sur les hères lètes brunes, sur les beaux bras nus cerclés de bracelets ; les négresses aux profils inflexibles resplendissent comme des statues de bronze, et des teintes chaudes chatoient sur les chevelures flottantes des jeunes filles aux souples cambrures.

L'orbe de feu a disparu derrière la plus haute des montagnes, cernant d'un filet de pourpre ses cimes déchirées, et une grande ombre

Incident de liarcm.

bleue descend sur les terrasses elVai;aiit les asjiérilés, voilaul la rudesse

des tons. Les yeux mourants jettent un glacis njso sur les faïences

vertes des toits des mosquées; puis une dernière llamnie illumine le

faite des hauts remparts, nimbe les sommets des tours ties minarets ;

leurs boules d"or étincellent, les

vieilles mosaïques usées luisent

avec des éclats doux, et dans le

ciel d'un jaune pâle, moucheté de

nuages de pourpre, des triangles

d'oiseaux passent fuyant vers le

sud, cl des cigognes volent à lire

d'ailes.

Alors, dans un grand el

im-

posant silence qui s'est fait soudain, des voix ont retenti tristes, aiguës, traînantes, et la solennelle prière s'est faite, courbant, le front dans la poussière^ tout li^ monde de l'Islam.

Nous voyons souvent le D'Linarès, et plus on le voit plus on désire le revoir. Il a remis Marshall sur pied, et ce dernier achève sa convalescence en parcourant platoniquement les bazars.

Ce matin le docteur nous a invités à déjeuner, Forestier et moi, et en pleine ville de Fez on nous a servi un repas essentiellement parisien, depuis les hors-d'œuvre jusqu'au dessert. Le vin était excellent, les liqueurs choisies, le café un nectar; et, comme le docteur est un charmant convive doublé d'un érudit, et que Forestier est le garçon le plus gai et le plus spirituel du monde, en même temps qu'un remarquable artiste, je vous laisse à penser si nous avons passé une série d'agréables quarts d'heure.

En somme, nous sommes choyés comme des enfants gâtés par tout le monde ; on nous comble de gracieusetés, de prévenances de toutes sortes. Quand ce n'est pas notre excellent hôte, le kaïd Maclean, ou son frère, le capitaine Allan Mueleaii. c'est le D'' Linarès,

Hue du Bngchiche.

236 A ïltAVKHS I.K MAROC

d je leur saiii'ai loujoiirs un <fivé infini do li'ui- ainiahlo courtoisie.

Nous devons prendre le Ihé chez le consul d'Espagne à Fez, Si-Omar Barada, un Maure avec qui nous avons eu quelques relations commerciales. 11 doit ensuite nous l'aii-e visiter la maison d"un de ses amis, un riche marchand de hi viHe.

A travers un dédale ohscur de rues étroites et tortueuses, il nous amène dans une ruidlc étranglée et obscure, couverte, à une grande hauteur, d'un plafond de solives de bois supportant un corps de bâtiment. Il ouvre une porte basse dans la haute muraille grise et, par un corridur cdudi'', unns entrons dans la cour rectangulaire, à ciel ouvert, de sa demeure, une assez jolie maison, à portiques sculptés et peints.

Des esclaves apporlcnl le samo\ar. des petits verres de cristal éniailli' en guise de tasses, et nous prenons cinq ou six » verres » de thé parfumé de menthe. Si-Omar et ses amis se sont accroupis sur des nattes à l'entrée d'un des longs appartements et on nous a offert des chaises en paille.

La négresse qui a servi le thé, réfugiée sur les dernières marches de l'escalier, nous examine des pieds à la tète, et des rangées de tètes mutines à l'air éveillé, aux yeux très noirs, se montrent au-dessus de la galerie du premier étage et disparaissent subitement, dès que nous levons la tète de leur côté.

Nous achetons différentes choses à Si-Omar et il nous conduit chez son ami.

Dans une rue sale, bordée de murs en ruine, il nous arrête devant une porte vermoulue, qui donne accès dans une cour infecte. Le centre est un cloaque, où flottent des détritus ; dans un angle, un poulet crevé se putréfie sur un tas d'immondices.

Nous montons quelques marches de pierres disjointes; Si-Omar Barada frappe, et son ami, un Maure remarquablement propre, à tète expressive, à barbe grise, vient nous ouvrir la porte. Après un échange de salutations, nous le suivons à travers les méandres d'un étroit corridor absolument noir, aboutissant à une vaste cour carrée, en plein ciel, aux murs blancs comme neige, pavée de mosaïques de faïences, entourée de portiques. Leurs colonnes blanches, jusqu'aux impostes, supportent des arceaux brisés de lignes s'infléchissant en courbes gracieuses, à pendentifs fouillés avec goût, aux faces revêtues d'une dentelle d'arabesques, enduites de couleurs vives, très fraîches, rehaussées d'or.

Sur trois côtés, sous les arcades, des portes en ogive symétrique-

KKZ

luciil (lis{)Oséc's couduisL'iil dans les a|i|)Mil('iiii'iils. Les doubles ballaiils de ces portes sont entièrement rccoiivcrls de peintures éclatantes soulignées d'or. Sur un fond vermillon pur. ce sont des enchevêtrements géométriques de lignes, de courbes, d'étoiles, de rosaces bleues, vertes, jaunes, dans des cintres festonnés, encadrés rectangulaircment de bandes où, sur un fond blanc pâle dune teinte carnée, se détachent en bleu d'outremer des inscriptions religieuses. Et la crudité d(> ces tons, cpii se tuent mutuellement par l'excès même de leur violence, se confond en un ensemble chaud, lumineux d'une extrême harmonie ressortant vigoureusement sur la blancheur des murailles.

Sur le quatrième côté est une jolie fontaine murale :

dans une arche cintrée surbaissée, se groupent, admirablement agencées, des mosaïques de faïences oîi, dans un dessin délicieusement compliqué, les nuances se mélangent d'une façon exquise. Une vasque de marbre reçoit l'eau, s'échappant par un double jet.

Quand on pénètre sous la porte d'appartement, faisant face à la fontaine, de l'autre côte de la cour, on.se trouve dans une longue pièce, très haute, à plafond orné de caissons de bois sculpté, décorés de peintures et dorés. Dans le mur, sur les parois duquel court une plinthe élevée en mosaïques de faïences, existe, opposé à la porte, un retrait, une sorte d'alcôve où continue la plinthe. Le plancher, aussi en mosaïque, est un peu plus haut (jue celui du reste de la chambre. L'ouverture de la baie est en forme d'ogive. C'est d'abord un cintre pur, et un second à l'intérieur brisé de stalactites ; p\iis un troisième, puis d'autres entremêlés de

Intérieur mauresque.

2;^8 A TiiAvi:ns i.e m a roc

pcndoiilifs, (riil\c'()l('s, (le pi'litps of;ivos, s'enchevctraiil (rime façon vorligiiicuso, dans un dôsonlrc apparent, en une série de conrijes d"un dessin serre et mathématiqnement exatl.

Et tout cela, enhiminé de peintures aideiiles. de innées, de Ncits, de l)lens, de jaunes, r(de\és d'or, pend en innombrables facettes polies an-dessiis de votre tète formant nnc vonte ravissante de lignes, do coiilet r de In'illantc fantjiisie. Par terre, snr les mosaïques sont jetés des lapis de Une laine, à nuances délicates et amorties. Les portes suites deux auli'es ciMés simt IViinées.

Au premier étage, une galerie munie de ■' moucliarabielis » de couleur remplit, à une hauteur de quatre pieds. !'intrr\alle dt>s colonnes des j)ortiqucs, peints aussi et sculptés.

Sous les arcades moins élevées que celles du re/.-de-chausséc sont percées égalemrut des portes symétriques.

Dans une des pièces où nous sommes introduits, des lapis couvrent le sol et le jour arrive par des fenêtres grillées garnies de vitraux colorés, à travers lesquels le soleil liltre tombant siu' les tapis, faisant llauilier les cduleurs qui inillcul (•(nnnie auiant de l'ulns, d'émeraudes, de saphirs.

(Juand nous redescendons, le maître de la maison nous montre, à mi-chemin, la cuisine, une petite pièce donnant sur l'escalier.

A peine sommes-nous (mi bas, que déjà une quantité de petites frimousses curieuses, de tètes brunes coiffées de 1' » hantouze » ou d'un foulard de soie, se penchent |)ar-dessus la balustrade, anxieuses de contempler les ce roumis », disparaissant comme par enchantement au moindre regard jeté de leur côté.

Nous absorbons de nombreuses tasses de thé; nous présentons nos remerciements au maître de céans, on retraverse l'abominable cour, et Si-Omar Barada nous accompagne jusque chez le kaïd.

Ce matin, le kaïd Maclean a mandé lladj-.Mohamnied, notre chère vieille canaille de kaïd. Il paraît que la nuit dernière, dans la maison louée à Ilarris par le pacha, nos hommes se sont laissé aller à une débauche corsée, ont introduit des femmes et des gens de mœurs assez équivoques, et ont mené une vie de polichinelles. Le kaïd, au lieu de s'interposer et duser de son autorité pour faire cesser le scandale, y avait, au contraire, contribué du reste de ses forces épuisées, menant le branle et conduisant lorgie.

VF. 7.

yiiaiiJ il t'sl ariivr il laisail jicino à vuir : sa ligure (It'composéo sous son turban souilli' cl placé do travers, ses deux mèches grises pcndaiil llasqucs le long de ses tempes creusées, ses yeux caves, son regard éteint, son teint terreux, sa démarche incertaine, indiiiuaient suffisamment la large part ([u'il avait prise à cette petite fêle dr laniilh'.

Le kaïd Macleau le II! a|i|in'hender par deux de ses soldats.

lui lit vivement sentir lindignité de sa conduite, lui reprocha ses vols journaliers et conclut en donnant Tordre de lui donner la bastonnade. Puis faisant semblant de se laisser fléchir par les larmes et les promesses de ne plus recommencer du vieil enfant vicieux qui s'était précipité à ses genoux, il le laissa partir sur cette verte semonce.

Chaque fois que dans les villages, sur les routes, dans les villes, nous avons demandé aux Arabes s'ils connaissaient Al-Aïssoui. le disciple du grand saint Sidi-Ben- Aïssa. l'illustre charmeur de serpents, tous ont été d'accord pour nous répondre qu'ils ignoraient son existence et n'en avaient même jamais entendu parler.

Cependant Ilarris est connu sous ce nom dans tout le Maroc : maintes fois il nous l'a affirmé, et même un livre de lui, récemment publié par mon aimable éditeur anglais, sous le litre de « The land of an African Sultan ». porte ce surnom côte à côte avec son propre nom, et dans la préface il a grand soin d'apprendre au lecteur qu'il est ainsi désigné dans tout l'empire du Maroc.

Quand nous nous sommes ouverts à lui de Udirc profuud ('luu-

Riie dans le quarlier de» Marchand:?.

240 A TUAVERS LE MAROC

nempiil d'aiiiiii'ndro que personne ici ne semblait lenii' coui|)le de son iliiislre renuinniée, il nous a pris à part et très confidenliellenient nous a expliqué que le sultan, ellVayé de sa réputation toujours croissante, craignant un jour de voir famour de ses sujets se détourner de sa personne puni' se repoi'ter sur lui. Al-Aïssoui, dont le nom était dans toutes les bouches, allant jus(ju"à le soupc^'onner de vouloir le détrôner pour régner à sa place, avait, pour couper court à cet engouement inexplicable des populations, défendu sous peine de mort de jamais prononcer son nom. I*>t voilà |Hiui(|uoi Harris le Terrible, l'enfant gâté du Maroc, un sultan à l'état embryonnaire, Mouley- Walter-IIarris-El-Aïssoui, le prédestiné, devait, par une aveugle fatalité du sort, par le caprice jaloux dun sultan, passer comme un simple inconnu, comme nu touriste Cook A- C° quelcomjuc, au milieu d'une p(i|uilalinu de huit millions de musulmans (|ui tous avaient son nom gravé au fontl île leur co'ur.

Mais Allah veillait sur les destinées d'Ilarris et allait réjiarer les injustices du sort, déjouer les ineptes précautions du sultan. » My ride to Sheshouan » était maintenant connu de tout le Maghreb. Les conteurs d'histoires dans les carrefours des rues, les trouvères errants sous les tentes brunes des Bédouins, les vieillards sous les toits de chaume avaient, rapsodes enthousiastes, chanté en s'accompagnant du « guimbry », l'inoubliable épopée d" Al-Aïssoui; et devant ces faits extravagants, ces surprenantes aventures, ces événements miraculeux, le peuple, [)our se venger du veto mis sur le nom d'Al-.\ïssoui, ne désignait plus son idole que sous le sobriquet de Bouak-el-lladj, le fils du pèlerin ou ton jière était pèlerin. Et quand ces mots résonnaient à son oreille, Harris souriait dans sa fine moustache et répondait : Salani al Kouni, ce ([ui veut dire que le salut soit avec toi, ou quelque chose comme cela.

Il est vrai que l'expression IJouak-el-lIadj. un tant soi peu commune, un peu vulgaire, triviale môme, était quelquefois prise en mauvaise part, se disait d'habitude d'un hâbleur, de quelqu'un vous contant des histoires à dormir debout. ^lais c'était, nous disait Harris sous le sceau du secret, un simple stratagème pour éluder l'ordre formel de taire son nom, une façon ingénieuse qu'employait la foule d'endormir les défiances du sultan, incapable un seul moment de supposer que celui que la foule disqualifiait d'une semblable appellation pût jamais être son élu, celui qui devait un jour le remplacer.

VA maintenant sous les tentes, sous le chaume, dans les villes.

FEZ

parloul on ne parle que de Boutik-el-lladj, lu tleuxiùnic incarnalion d'IIarris charmant les hommes aprc's avoir charnu^ les serpents, préparant comme Brahma sa troisième et dernière incarnation dans la peau d'un suKan glorieux, ^louley-Walter-IIarris-El-Aïssoui, Bouakel-IIadj, le maluuli du Maglirelj-el-Aksa et du reste de l'Orient.

La plaine de Fez.

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