VILLAGE DE SIDI-MOHAMMED-CHERIF
13 Février.
Le beau soleil liriilant et chaud élinccllc dans l'azur profond et limpide. Devant nous la plaine ondoie en tranquilles oscillations jusqu'au pied des montagnes des Beni-M'sara, aux sommets dentelés d'un bleu très accentué; et plus loin, au delà dune autre chaîne de monts d'un bleu gris d'une grande transparence, on découvre les pics tout blancs de neige des montagnes de Sheshouan.
Ilarris, d'un geste noble, nous les désigne de la main, et, fier de ses exploits passés, escompte ceux à venir.
On est près de l'Oued-Ouarghla. Les chasseurs mettent pied à terre et se dirigent, à travers champs, du côté du gu('. Le paysage est d'une grâce charmante : des groupes d'arbres rompent la monotonie des grandes lignes de la plaiae; des ruisseaux luisent dans les hautes herbes bordés de joncs, de glaïeuls, d'iris, d'oîi s'élancent des bécassines; dans des luzernes et des colzas des compagnies de perdrix rouges se lèvenl sous les pieds de nos mules; des soucis poussant drus et serrés s'étendent en éciiai'[)es d'or à côté de bandes de mauves et de lavandes exhalant de douces odeurs. On contourne la lisière d'épais taillis de
lauriers-rosos, de chênos-li^gos, de lentisqucs; des oiseaux s'égosillent sous les voûtes de verdure, des pajiillons écervelés voltigent bousculés par la brise, des abeilles butinent, le corps enfoui dans le calice des fleurs, en rassortent alourdies, les pattes chargées de pollen. Et l'incessant bourdonnement des inliniment petits, tourbillonnant dans l'air, le bruissement sourd de l'innombrable armée d« insectes acharnée à son éternel labeur montent en une rumeur confuse comme un écho lointain de l'Océan.
Antonio et ses confrères en saint Hubert n'ont pas jeté leur poudre
L'Oucd-OuargUla.
aux moineaux. Ils nous rapportent une trentaine de perdrix, des cailles et des bécassines.
Le passage de l'Oued s'ellectue sans incidents. }Sous suivons la plaine qui monte insensiblement, et nous amène au pied de collines pelées, parsemées de blocs, minées par les pluies. Près d'une source entourée de pierres, au bas d'un ravin, des femmes puisent de l'eau.
Le terrain s'accidente davantage : on s'enfonce dans des gorges envahies par une végétation sauvage ; puis on se retrouve sur des coteaux boisés aux pentes cultivées; on rencontre des « douars », on traverse des villages, et soudain sur le revers d'une colline apparaît une foule nombreuse et grouillante.
C'est un marché, un de ces marchés qui se tiennent à certains jours soit dans des villages, soit dans leurs environs, quelquefois à une distance assez éloignée, comme ici, mais toujours à des époques fixes, dans des emplacements déterminés et invariablement les mêmes.
Nous circulons parmi les groupes et nous sommes accueillis partout avec une curiosité bienveillante. La foule est très gaie, très bruyante, très bon enfant.
VILLAGE DE SIDI-MOH AMMED-CIIEHIF
Des hommes dos tril)us des IJeui-M'sara , rnlnisles el souples sous leurs « djcUabiehs » bruues à larges capuchons rabattus, leur fusil sur l'épaule, le « kaiigiar » à la ceiuliire, sont descendus de leurs montagnes. La gaine de drap rouge de leur fusil enroulée en guise de turban autour de leur tète, ils marchent fièrement, dominant la foule de leur haute taille.
On y voit des gens du (jharb, drapés dans leurs « haïks» de grosse laine, des paysans vêtus d'une simple luui([ue serrée à la taille par une lanière de cuir, des nègres habillés de grands « sulhams » rouges ou jaune citron.
Perdus dans la foule, serrés dans de longues robes bleues étriquées, la tête coiffée dun bonnet noir, des Juifs, à mines de chacal glissent, l'air craintif et rusé, l'échiné courbée, se faisant très humbles, cherchant à vendre à des prix exorbitants leurs pacotilles de cotonnades, rebuts de magasins envoyés par leurs confrères d'Europe.
Un tas de pauvres choses sont étalées par terre sur des nattes, dans des « kouffas » : des graines, des dattes, des figues sèches, des galettes de pain, des ustensiles de cuisine et de toilette, des clous, de la ferraille.
Sous de petites tentes sont empilées des étoffes grossières du pays, des vêtements, des gibecières, des cuirs.
Des nègres fricotent des choses bizarres sur des fourneaux de terre improvisés, et des marchands d'eau se promènent avec leurs outres ruisselantes.
On accable nos hommes de questions. On leur demande qui nous sommes, de quel pays nous venons, où nous allons, ce que nous venons faire, comment nous vivons, etc., etc., et ceux-ci doivent leur faire d'étranges réponses à en juger par l'expression d'effarement de leurs physionomies et l'attention avec laquelle ils suivent tous nos mouvements, louchant nos habits, passant la main sur nos bottes, se
Un Beui-M'sara.
A Tn AVERS LE MAROC
bousculant pour mieux voir quels signes cabalistiques Forestier et moi pouvons bien tracer sur nos albums.
Nous quittons ces braves gens. On suit les bonis d'une i-iviJ're qui coule au fond d'une vallée dune exti'ème fertilité et en [ilcinc culture. Ce cours d'eau nous sépare du territoire habité par les montagnards indomptés, des IJeni-Msara, sur lequel il serait au moins imprudent de voyager, aussi nous avons garde de nous maintenir sur la rive ouest où nous sommes à l'abri de tout danger.
L'avancée des terres forme un houiTclcl élevé très escarpé et liniile briis(juement, comme d'un renqiart, la plaine qui s'étend de là juscju'à la base des montagnes habitées par les tribus insoumises. Par endroits, la bei'ge, dont nous côtoyons l'extrême bord, s'élève en une falaise presque verticale, couvcilc de taillis, de broussailles, de ronces, allant rejoindre en bas les arbres de haute futaie poussant le long de l'eau, en face de bouquets de saules, de lauriers-roses, de grenadiers, bordant l'autre rive tout à fait ])late.
De la position où nous sommes, on peut suivre de l'œil les capricieux nn^andres de 1' « Oued », serpentant dans la plaine, et les
Les monts Zahrouiii.
contours durs, les âpres sommets du massif des Beni-M'sara, se profilant rudement sur le ciel.
Bientôt on aperçoit un village : nous suivons une manière de route sablonneuse qui le travei'se et on fait halte sur le dos d'une colline dominant la rivière, auprès de vastes bâtiments appartenant à Sidi