VII.LACE 1)1-: SIDI-.\li)IIAM.\li;i)-('.nKUIl
Mohammed chéril', un ritlK' cl très vénéré {lareiit du cliérif d'Ouezzan. Ilarris, accompagné du kaïd qui reste agenouillé après avoir baisé le seuil de la porte, lui rend visite. Il est reçu avec une politesse alTable, et peu après, en outre d'une opulente « mouna », on nous envoie, en abondance, dans de magnifiques vases de faïence, à dessins
L'Ûucd et le inassit' des Bcni-M'sara.
polychromes, du thé vert, du sucre et des feuilles de menthe. Le chérif a poussé les prévenances jusqu'à nous faire apporter des cuillers d'argent, et en guise de tasses des petits verres de cristal, ornés de dessins en émail rose, vert et blanc, charmants, le tout servi sur im superbe plateau de cuivre, délicatement ciselé. Un brasero tout allumé, attenant à un trépied de fer forgé, artistcment ouvragé, sur lequel repose un marabout de cuivre rempli d'eau déjà bouillante, a été mis à notre disposition.
Notre gourmand de kaïd prépare le IIk' à la mauresque : il remplit aux trois quarts la théière de sucre et de thé, y ajoute une poignée de feuilles de menthe, verse de l'eau bouillante, remue le tout avec une cuiller et quelques minutes après nous sert le remarquable breuvage. Xous goûtons ce nectar du bout des lèvres et laissons nos verres à peu près intacts, au grand étonnement du \ieux soldat (jui, sans perdre de temps, commence par les vider gloutonnement, rubis sur l'ongle, avec des claquements de langue tout particuliers et de forts bruits de lèvres; puis il linit ce qui reste dans la théière, remet ensuite du thé, du sucre et de la menthe, y verse de l'eau bouillante et absorbe un nombre incalculable de verres de ce sirop écœurant, ne s'arrctant que lorsque les provisions lui font défaut.
Une fois repu, il tire son ignoble mouchoir sale, troué, souillé de tabac et en essuie consciencieusement le plateau, les cuillers et les verres. 11 allait les reporter en cet état chez le chérit", si Brooks, témoin, par hasard, de ce sommaire et pittoresque nettoyage, n'était intervenu à temps pour lui arracher le tout <les mains, le laver à fond, et le faire remettre au chérif.
Après cette tète de lestomac lladj Mohammed est de très aimable humeur et condescend volontiers, moyennant finances et sous le sceau du secret vis-à-vis de ses coreligionnaires, à ce que Forestier et moi fassions un croquis de sa vieille figure raccornie et tannée.
Ouezzan.
OUEZZAN
14 Février.
Il a gclr celte nuit ; mais le soleil s'est levé radieux absorbant les brunies matinales, réchanflant les herbes glac(5es, faisant craquer leur mince corset de givre, et l'air est frais et embaumé.
Ilarris va prendre congé du chcrif et on so met en route. Nous sommes à quatre heures de marche environ d'Ouezzan ; on distingue les deux pics jumeaux de sa montagne, se détachant très nettement sur le ciel d'une grande pureté.
Nous suivons les sommets de collines escarpées et rocheuses; on en redescend pour aller s'embourber dans des marécages au fond do vallées étroites. Puis, on côtoie des ruisseaux coulant à travers des prairies parsemées de marguerites, d'iris, de crocus, et on pénètre dans des gorges arides où la chaleur est accablante.
Maintenant, le terrain change d'aspect : les collines s'aplanissent, se déroulent en dépressions plus douces ; des petites rivières courent on tous sens; des massifs d'arbres se montrent çà et là; on se trouve dans des vergers sauvages entourés de murs bas en pierres sèches où croissent de vieux figuiers décrépits, avec des vignes entrelacées le long de leurs branches tordues.
La physionomie du pays s'accontuo, la réfiion devient de plus en plus boisée : nous suivons l'orée d'épais buis d'oliviers ; on rencontre des sources où sont arrêtés des voyageurs; on se croise avec de nombreux troupeaux de bd'ufs, avec des caravanes, des troupes de chameaux, 'et tout à coup, arrivés à l'extrémilé d'un plateau, nous apercevons Ouez/.an, la ville sainte des chérifs, la Rome du Maghreb, assise au pied dune nionlagne couverte de bosquets d'orangers, de forôts d'dliviers laissant de larges espaces arides et rocailleux.
La ville s'étage en une quantité de terrasses blanches, escaladant la pente raide. et du milieu de cette cascade étincelante de lumière surgissent de hauts minarets carrés, des dômes, des toits en faïences vertes de mosquées, et plus loin, au delà de massifs hérissés de pointes aiguës, aux versants grimpant les uns sur les autres, rayonnent les sommets neigeux des montagnes de Sheshouan.
Ilarris nous annonce une hospitalité généreuse de la part du chérif, qui est de ses amis, 11 nous fait de merveilleux récits sur la somptuosité de ses palais, nous décrit les choses étranges que l'on y vnil. 11 nous parle de poissons d'or nageant dans des vasques de marbre incrustées d'or massif, de meubles rares, de tapis de prière fabuleux, de jardins féeriques. 11 nous laisse entrevoir une réception princière avec des égards inattendus, de plantureuses « niounas » servies dans (1rs pavillons luxueux, aux plafonds sculptés, peints et dores, aux murs ornés de tentures de soie et de velours brodés d'or, garnis de riches et moelleux sofas.
Nous redescendons la colline, pensant aux belles choses qui nous attendent. Le terrain est sablonneux, raviné, couvert de palmiers nains, de tamaris, de taillis, de lauriers-cerises. Puis, on gravit une large chaussée bordée de murailles moussues, les clôtures de jardins ombreux; le milieu du chemin est une rivière de vase liijuide oîi les mules enfoncent jusqu'aux genoux. A un coude brusque, la route descend en pente raide ; on est dans les faubourgs d'Ouezzan.
Nous traversons des rues infectes, entre d'ignobles baraques délabrées, on tourne dans un dédale de ruelles étroites et sales et on s'arrête dans un carrefour, près d'une mosquée, pendant qu'IIarris va prévenir le chérif de notre arrivée.
Une demi-heure après, Harris vient nous retrouver l'oreille basse, complètement désappointé. Il a décliné ses noms, prénoms et qualités au secrétaire du chérif, le priant de faire savoir son arrivée à son maître, et ce dernier lui a fait répondre qu'il ne tenait en aucune façon à le recevoir, que l'on n'avait aucune maison à nous offrir pour
Une mosquée d'Ouczzan.
OUEZZAN
nous loger, et que la meilleure chose que nous puissions faire ('>tait d'aller camper sur le « Suuk », en dehors de la ville. On ne pouvait nous dire d'une façon moins courtoise cl plus catégorique que notre présence était importune et que l'on nous souhaitait à tous les diahles.
Ilarris hori'ililement vexé par cet affront, aussi gratuit qu'inexplicable, nous condiiil \ers le <( Souk»
et nous le suivons pinl'ondément désillusionnés.
Sur la place , nos hommes dressent le camp. Le terrain est souillé d'immondices et de débris dégoûtants et une foule brutale, odieusement agressive ne se gène nullement pour nous insulter et faire à nos dépens de grossières plaisanteries.
Le vieux kaïd, malgré les coups de lanière qu'il distriliue impartialement de tous côtés à la population, est débordé. Nos hommes sont obligés de venir à la rescousse, pour l'appuyer et l'aider à expulser quelques mauvais drôles aux mains crochues qui s'entêtent à vouloir examiner nos tentes de trop près.
Harris, qui ne peut s'expliquer cette soudaine volte-ft^ce dans les sentiments du chérif à son égard, en arrive à cette conclusion, que son secrétaire n'a pas dû se donner la peine d'avertir son maître de sa présence, et que c'est de son propre chef qu'il nous a si cavalièrement envoyé... camper sur le « Souk ». 11 confie un billet adressé au chérif à un de nos hommes et lui recommande de le remettre personnellement et en mains propres à son destinataire.
Il a deviné juste, le secrétaire ne s'est pas acquitté de sa commission et a agi en tout cela de sa propre autorité, car son émissaire revient accompagné d'une escorte de douze soldats chargés de nous accompagner nous et nos bagages dans un pavillon que le chérif met à notre disposition. En même temps, il mande en sa présence Ilarris à qui il veut présenter ses excuses pour la façon incivile avec laquelle son
Une incndiiinte.
secrélairc l'a écomliiit, p;ir suilc d'iine regrettable méprise. Celui-ci, en effet, nous a coulbudus avec des Allemands qui, récemment de passage à Ouezzan, après avoir été fort bien reçus par le chérif, se sont conduits comme de véritables goujats.
Ilarris, réhabilité dans notre eslime, rayonne d'une joie attendrie, et nos espérances renaissent à nouveau. Kous allons donc voir les poissons d'or, les bassins de marbre incrustés d"or, les palais de fées, les jardins enchantés, et (jui sail? peut-ôtre de belles esclaves, dociles à tous nos caprices.
Le cœur battant d'espoir, fièrement campés sur nos mules, nous quittons l'abominable « Souk » et sa foule grouillanle, qui déjà nous témoigne du respeel, el uims pataugeons dans la boue à la suite des soldats qui nous conduisent dans le pavillon que le chérif nous destine. Nos hommes sont logés quebjuc part dans la ville.
C'est bien un peu petit, noire logement ; ce n'est guère (ju'un simple portique délabré précédant une longue chambre étroite où on dresse uns lits. Au lieu de plafonds resplendissants de dorures, il n'y a que des poutrelles vierges de tout ornement ; comme décorations murales, en fait d'étoffes de soie et de velours brodées d'or, ce sont des parois nues d'où le plâtre tombe en larges plaques; en place de riches sofas de soie el de moelleux coussins entrevus dans notre imagination, le sol est pavé de mosaïques arrachées et brisées pour la plupart ; les jardins enchanteurs se réduisent à un ignoble jardin potager nu, abandonné, où sont accumulés dans des recoins des trognons de choux et d'autres détritus de légumes môles à des immondices; nulles traces, d'ailleurs, du muiudre pclil bocal de poissons; et je crois qu'il faudra renoncer à l'espoir si doucement caressé de voir apparaître des (< almehs » ou des esclaves dans ce taudis.
Ce n'est pas tout à fait ce qu'IIarris nous axait laissé croire : c'en est même très loin; nous avions rêvé quelque chose de plus luxueux, de moins sommairement meublé. Harris n'est cependant pas né en Gascogne, et il n'y a pas, que je sache, une province de ce nom et d'une telle réputation dans le Royaume-Uni... Mais, après tout, on s'est peut-être trompé : les soldats, dans l'émotion de revoir Bouak-el-Hadj , ont dû perdre la tète et nous ont sans doute conduits dans la demeure du jardinier, de même que par une déplorable erreur on nous a, à notre arrivée, envoyé... promener sur le « Souk ». Certainement tout cela s'arrangera demain , Forestier en est convaincu et moi aussi ; Ingram l'espère fortement, Marshall est du même avis, Ilarris ne dit rien, mais au fond doit penser comme nous. JNous nous endormons rêvant de
Une rue d'Ouczzan.
OUEZZAN 273
palais merveilleux, de sultans, d'esclaves, de luturis l'L dtiu las
d'agréables choses orientales.
Nous parcourons la ville : les rues soûl d'une malproprelé repoussante, partout des mares de boue noire et nauséabonde, des os à moitié rongés, des débris de légumes. Les maisons sont basses, quelquesunes ont des fenêtres à l'européenne, avec des volets peints en bleu. Les murs sont sales, dégradés. Un passe sous des arches ruinées; sous des voûtes humides, trouées; sous des claires-voies de treillages vermoulus.
La rue des selliers n'est qu'un long marais puant, bordé de boutiques hideuses de vétusté, ofi l'on vend des gibecières de cuir ouvragé, des sacs à balles, des babouches.
Le bazar aux vêtements, près de celui des orfèvres, est sombre, étroit, très imparfaitement fourni de marcliandises. Il communique avec une annexe, une large jilace rectangulaire couverte en roseaux appuyés sur des solives grossières, que supportent une rangée de troncs d'arbres à peine dégrossis, formant une colonnade dans la ligne centrale du carré. La plupart des boutiques sont fermées.
Une foule très mêlée circule dans tous ces bazars : des nègres, des Maures, des montagnards, des Berbères, des Juifs et quelques Européens, des renégats fixés dans le pays.
l'rès de notre pavillon s'élève une superbe mosquée. Sa tour octogonale, en briques rouges, est revêtue de magnifiques mosa'iques de fa'iences blanches et vertes, encadrées de cintres ornementés et découpés en petites ogives délicatement travaillées. Au-dessus s'élève un minaret octogonal aussi, à toit de faïences vertes, surmonté de sa brochette, de boules d'or, et terminé par un croissant doré. Parallèlement à une des faces du minaret se dresse, dominant le tout, la haute potence à laquelle le « muedden » hisse le drapeau blanc aux heures des prières.
Un bout de bâtisse très bas percée d'une toute petite porte à ogive festonnée et d'une étroite fenêtre en forme de meurtrière, couverte d'un toit (le faïences ternes décolorées et moussues, s'appuie contre la base de la tour.
Une large porte ogivale, s'ouvrant dans un carré de maçonnerie rocouvert d'une grande coupole blanche, donne accès dans la mosquée dont nous distinguons très nettement les détails intérieurs : une vaste cour carrée pavée de mosaïques de marbre et de faïences, avec une fontaine centrale. Elle est à ciel ouvert, entourée de portiques donnant sur des galeries à plafonds de poutres de cèdre. Des portes s'ouvrent à différents endroits dans les murs. Les arches, dont les arêtes sont très fines et les courbes d'une forme exquise, sont d'une blancheur
Le bazar aux vêtements.
éblouissante. Des nattes recouvrent le sol des galeries, et des fidèles sont prosternés.
Un splendide portail encadre la grande ogive à vousseaux ciselés de l'entrée, où deux hautes colonnes à chapiteaux corinthiens soutiennent un entablement merveilleux. C'est d'abord rarchitrave toute revêtue de faïences ; des rosaces et des étoiles entrelacées avec des lignes d'un dessin charmant ; puis la frise, une broderie d'arabesques fouillée de séries d'arcades, d'ogives, d'entrelacs combinés avec un goût délicieux, et enfin une corniche composée d'une succession de consoles étroites, allongées, sculptées avec beaucoup de recherche, supportant un toit de faïences.
L'aspect de cette entrée monumentale sous l'ardent soleil de midi est féerique. Les boules du minaret étincellent; la lumière joue sur les faïences qui se détachent eu tons clairs sur les vieilles briques rosées ; les dômes et les murs blanchis à la chaux brillent avec d'aveu-
Intérieur de mosquée ;i Ouczzan.
OUEZZAN
g'iants raydiincnuMifs ; les toils du miiiarol cl du IkuiI pmlail oui di^ ruisselantes clartés d'émeraudes ; dos teintes bleuies chatoient sur le marbre des colonnes. Le soleil baigne le tout de ses ondes Imnineuses, s'accrochant aux innombrables reliefs du superbe entablement, glissant sur les rosaces et les étoiles des
faïences de l'architrave, accen- !
tuant les moulures des entrelacs de la frise, les faces sculptées dos consoles de la corniche, produisant des effets inattendus d'une vigoureuse intensité.
Malgré les observations bruyantes et gênantes d'une bande de fidèles et de mendiants qui m'entourent, je parviens à terminer un croquis très complot de l'intérieur de la mosquée.
Ilarris vient nous annoncer que Son Altesse Sidi Iladj-el- Arbi, le fils aine du chérif d'Ouezzan, Iladj-Abd-es-Selam. daigne nous recevoir en audience cet après-midi. Nous faisons un brin de toilette et nous suivons le domestique de Son Altesse ([ui nous guide au palais.
Enfin nous allons donc voir de près, palper les merveilleuses choses qu'IIarris nous a si élocjuemment décrites, et cette perspective enchanteresse ébranle nos nerfs of cluiull'e à blanc nos imaginations surexcitées.
Nous descendons une rue à pic, près de la mosquée. On s'arrête devant un grand mur le long duquel sont conclues des soldats. L'un d'eux ouvre une petite porte donnant accès dans une sorte de salle
Rue près de la mosquée.
d'attente, une pièce nue bordée de banquettes de bois; puis par une seconde porte nous suivons un corridor étrangli'', on descend quelques marciies et on se trouve dans un jardin garni de plates-bandes lleuries séparées par de petits sentiers sablés. ]] est entouré de murs tapissés de Heurs grimpantes, des rosiers, des clématites, des jasmins ; ou enlend des bruits de fontaines. Devant nous un long portique i)lanc et bas, à colonnes de marbre supportant des ogives dun dessin varié et très compliqué, précède les appartements du chérif. Au milieu du jiurlique, sous l'arcade, s'ouvrent, sous une ogive soulonue par de doubles colonnettes de marbre, les deux battants d'une [)orte eu cèdre garnie d'ornements de cuivre.
Des esclaves nous introduisent. SéJini, qui est avec nous, baise le seuil do la porte et nous entrons dans une pièce à plafond de solives de bois nues. La pièce, un long corridor, s'étend très loin à notre droite et à notre gaucbe, avec des rideaux à moitié tirés qui la partagent, au besoin, on divers compai'timeuts. Le centre de la pièce est pavé de mosaïques. Au pied d'un large escalier conduisant au « divan » et faisant face à la porto d'entrée se trouve un jet d'eau entouré d'un curieux appareil de bois et do cuivre, très laid de forme, jouant le rôle d'un cantlélabre, entre les branches duquel l'eau coule sans toucher le bizarre échafaudage.
Ce n'est pas encore la réalisation de notre rêve des Mille et une Nuits, mais tout à l'heure, probablement, on nous introduira dans les fameux appartements dorés. Ceci ne doit être qu'une sorte de « hall », un endroit où on reçoit les gens qu'on ne veut pas « recevoir ».
Sur un des sofas est étendu Sidi Iladj-ol-Arbi, dans un « sulhani » bleu enveloppé d'un « ha'ik » de soie blanc comme neige. IN'ous le trouvons occupé à découper avec des ciseaux de petits morceaux de carton. On nous apporte deux chaises do paille on bois blanc et dos coussins. Hadj-ol-Arbi peut avoir une trentaine d'années. 11 a le teint foncé, les yeux très noirs, les paupières un peu lourdes, les lèvres fortes, le nez aquilin et légèrement prononcé. Sa physionomie est douce, fière, empreinte dune grande distinction. Il y a dans toute sa personne une expression vague de dédain poli, de fatigue et de bonté.
Nous prenons le thé : il demande à voir nos croquis qu'il examine avec intérêt; puis il nous invite à l'accompagner au « divan » où, sur des matelas recouverts de tapis, nous nous assoyons, les jambes croisées à l'orientale, parmi ses ministres, ses conseillers, à coté d'un grand dégingandé au système nerveux détraqué, une sorte de soutTre-douleurs, de boulTon inconscient de son rôle.
OUEZZAN • 279
On cause un peu par l'intermcMliairc (rAnlouio et d'ilarris, nos truchemans ; on tourmente, entre temps, le malheureux idiot qui sursaute comme une carpe à chaque mouvement que l'on fait; on absorbe d'autres lasses de thé parfumé de menthe, de verveine et d'ambre; le chérif fait à Ilarris la gracieuseté de lui ollVir un très joli tapis de Smyrne, et nous prenons congé de son aimable Altesse et regagnons notre gife.
En chemin Forestier a jeté un coup d'œil sur le bassin du jet d'eau pour tâcher d'y découvrir les fameux poissons d'or; il y a bien aperçu
Sur les plateaux.
une vieille salamandre catarrheuse, mais pas le moindre vestige de la plus maigre ablette, du plus petit goujon. Ilarris prévient nos questions en nous disant que Si-Ali, le secrétaire du pacha, lui a laissé savoir qu'ils étaient morts l'année dernière d'une fluxion de poitrine à la suite d'un refroidissement attrapé après que les bougies du candélabre avaient été éteintes.
Interrogé par nous sur la surprenante nudité des murs et des plafonds, sur la rareté et la qualité médiocre des tapis, enfin sur cette simplicité plus que Spartiate quand nous nous attendions, sur la foi de ses paroles, à trouver un luxe inouï, Ilarris, avec un soupir, tinit par nous avouer la triste vérité : le pauvre chérif est momentanément dans une situation d'argent déplorable, grâce aux folles dépenses de son père. Celui-ci, marié à une Anglaise, est installé à Alger où il mène un train de vie exagéré, même pour un chérif; et Sidi Hadj-el-Arbi, en bon iils, alln de subvenir aux dépenses de sou illustre père et de payer quelques dettes criardes, n'a pas hésité à faire flèche de tout bois. Il a vendu ou mis en gage les beaux « haïtes » brodés d'or, les coussins de velours et de soie, les superbes tapis de prière; il a sous-loué ses magnifiques jardins, s'est défait d'une partie de sa garde-robe et de son « harem », et est allé jusqu'à gratter, pour le transformer en « banknotes, » l'or de ses lambris ; tout cela pour combler le trou fait dans le
A TRAVEllS LE MAHOC
trésor des chérifs par l'aulcur de ses jours, un aimable homme, fin gourmet et très amateur de bonnes choses.
Cette fois nous avons fait une croix sur les dernières illusions qui pouvaient nous rester. Le pape du Maroc réduit comme un simple étudiant en « dèche » à mettre ses bibelots au clou et à l'aire la scabreuse
Cimetière arabe.
connaissance de ma tante, c'était le comble de l'invraisemblance. C'était malheureusement aussi la stricte vérité.
Nous partons par un temps gris et froid. On sort de la ville par une des deux portes souvrant sur le « Souk » que l'on traverse. On suit pendant dix minutes un sentier boueux bordé d'une double liaie de cactus et d'aloès; puis, laissant à droite les ruines sinistres du vieux Ouezzan, on débouche en pleine campagne.
Devant nous, le terrain s'étend en une continuité de plateaux terminés à l'horizon par des sommets de montagnes s'estompant dans la brume. Le sol est sablonneux, couvert de palmiers nains.
Le temps s'éclaircit un peu, mais reste toujours froid.
OUEZZAN
Los platoaiix ont fail place à une quanlité do. nuiuiolons pou ('•lov(;''s aux pontes raidcs, aux faîtes couronnes de rocs ; on en conlourno les lianes très escarpés, et dans les vallées on renconiro dos ruisseaux qui ont creusé profondément leur lit dans le sahlc et courent limpides et frais entre leiu's rives bordées de lauriers-roses, de fjronadiers, dochèneslièges, formant presque constamment des voûtes lleurios au-dessous dosquelles on entend le léger bruissement do l'eau glissant sur les cailloux.
Le soleil se montre, le ciel est d'un bleu admirable.
Sur une montée abrupte, rocailleuse, sans la moindre végétation, ravinée par les eaux, calcinée par le soleil, nous nous croisons avec un malade que l'on transporte. Le mallioureux, dévoré par la fièvre, est étendu sur le dos, le corps presque nu, on travers d'un àne que conduit un autre Arabe. Il gémit aiïrousemont, ses membres pendent on ballottant le long des jambes do sa monture, sa tète oscille sur la croupe.
Souvent l'animal butte ou glisse sur ce terrain bouleversé; alors le corps est secoué d'une effroyable façon, et on entend une plainte déchirante. Des vautours suivent de loin dans l'air le groupe funèbre.
La région se boise. On suit maintenant une jolie route sableuse
sur le versant d'un ravin. Au bas, à notre gaucho, coule un ruisseau au milieu d'épais massifs d'arbres d'essences variées. A notre droite, tout le vallon jusqu'en haut est couvori d'(diviers centenaires aux troncs énormes, noueux, fendus do largos ouvertures, et leurs branches gigantesques, tordues on courbes fantastiques, s'étendent très haut au-dessus de nos tètes. Des maisons de chaume s'échelonnent entre les arbres jusqu'au sommet de la colline.
Au sortir de la gorge, le ruisseau, barré par im énorme pan de calcaire presque vertical de près de cent pieds do hauteur, s'enfonce sous terre et ressort de l'autre côté, s'échappant par un large trou voûté |)oiu' relombei' dans un bassin creusé dans ir saliio cl entouré de larges blocs détachés du rocher. Des femnu's avec des cruches do cuivre et de terre viennent y puiser do l'eau.
Femme voyageant.
Le senlier coiiliiiiio à longer la colline à nii-cùte sur la lisière d'un bois d'oliviers. Ce bois est le cimetière du village, et une quantité de pierres blanches placées sur de légers renllements de terrain indiquent la place des tombes.
On rencontre des pâtres poussant devant eux des troupeaux de moutons, des femmes montées sur des ânes, des paysans revenant des champs.
Un vieillard aveugle s'avance leulemenl, droit, sec, marmottant des prières ; une de ses mains est appuyée sur la tète d'un gamin qui le guide, do l'auli'e il égrène un chaj)clet en bois de buis.
En bas, à gauche, les vallées et les collines se succèdent en ondulations basses, et tout au loin, on aperçoit, à rextrème liorizon, une bande lumineuse, rAllanti(jue.
Près de là. sur le penchant d'un coteau, à côté d'un hameau entouré irorangers cl d'oliviers, nos hommes dressent le camp.
En allant il Al-Cazar.
PRÈS D'AL-GAZAR
17 Février.
Par un ardent soleil, sons un ciel bleu éblouissant, nous levons le camp.
Pendant deux lieurcs laous voyageons à travers un massif de collines uniformément couvertes de palmiers nains, de fougères, d'ajoncs, puis on débouche dans une plaine fertile, boisée, cultivée, très vivante.
Elle est arrosée par de nombreux ruisseaux.
Des joncs, des iris, croissant en niasses épaisses, et des saules, des enchevêtrements d'arbustes, de plantes, de fleurs, encombrent les rives du lacis de leur exubérante végétation. Leurs eaux foisonneni de petits poissons et, quand leurs bandes, effarouchées par notre présence, font une volte soudaine et fuient dans l'onde limpide, leurs écailles luisent avec un éclair brusque; des tortues nagent mollement; des grenouilles sautent de toutes parts et de longues couleuvres grises rampent silencieusement dans l'herbe sous les fleurs parfumées, sous les larges feuilles, glissent dans le courant, traversent, la tète droite, l'œil fixe, et vont se perdre dans la verdure à l'autre bord.
On chevauche le long de petits sentiers de sable fin, s'cntre-croisant
A TRAVEUS LE MAIIOC
;i travers un lapis de gazon semé de j)àquereltes bleues, de gentianes, de mauves, et de chaque côté se déroulent des champs de colza, des zones de lavandes rosées ondoyant sous la brise, des orges, des luzernes. Des alouettes chantent épcrdumcntdans Tazur profond; des hommes aux traits fortement bronzés, bras nus, les vêtements relevés à la ceinlure, manœuvrent leurs légères charrues ; de fraîches haleines passeul cliargées de bonnes et ferles senteurs; et le soleil éclaire de sa lumineuse splendeur, féconde de sa chaude caresse, celle lerre paljiilanle de vie. chargée (riiunuis, gorgée de sucs.
(lu (juille ces j)laines ferlilcs pour entrer dans des régions de sables; nuiis retrouvons les iiilei'minables étendues de fougères, de palmiers nains; les plateaux pierreux dénudés; les nappes d'ajoncs brisées, de buissons d"aubépines; les iiilinies rangées de mamelons aux croupes rocheuses; les vallées sauvages avec leurs ruisseaux clairs aux bords toullus; les grands espaces tristes, sans villages, sans maisons, sans tentes, oîi il n'y a ni hommes, ni troupeaux, où seuls les vautours
planeiil dans le ciel avec des cris rauques.
lu dernier plateau, où nous avançons parmi des leiitisques, de gigantesques ajoncs, qui fouettent le poitrail de nos mules et frôlent bruyamment nos bottes, nous amène dans un massif de collines, se pliant en courbes ani[)les et douces en partie cultivées.
On aperçoit les plaques brunes, vertes, jaunes des cultures, ressortant en notes crues et dures sur les tons gris des terres incultes, et, sur le versant d'im coteau, les toits de chaume d'un village.
Le chemin suit les bords d'un ruisseau très encaissé; on laisse, à gauche, un tombeau ruiné de saint s'abritant à l'ombre d'un bosquet d'oliviers, et, près du « douar », on fait halte. Les chasseurs vont battre les buissons, sauf Marshall, qui est toujours souffrant, el on dresse le camp.
k^Jl
Groupe de paysans.
PRÈS DAL-CA/.All 283
Cette nuit, le village est en l'ète. On ciilend les sons périmants des musettes et des llùtes, les ronlleinents des tambourins, et, comme la nuit est très claire, nous distinguons les silhouettes de gens forrac's en rond, se donnant le bras, étroitement serrés les uns contre les autres, et se balançant d'avant en arrière en un mouvement saccadé et rythmé, unissant leurs voix en un eiiaiit sourd comme une sorte de lamentai ion étiiulTée et lugubre, scandant chacun de leurs mouvements. Un (Teux est au milieu du cercle, et se conlorsionne d'une façon oliscène, frappant des mains en cadence, pour marquer la mesure. Quelquefois, un des danseurs pousse un cri aigu et s'afTaisse en écumant sur le sol : (m l'enlève, un des Arabes de la foule [wend sa i)iace, et le lu'anle continue de plus belle, tandis que les assistants ne cessent de battre des mains en accompagnant les modulations de l'orchestre, des tlùtes, des tambourins et des musettes.
En approchant, nous sommes grandeineni ('tniinés de voir, au centre du cercle des danseurs, M. Sélim, très déluré, i'u'il brillant, se démenant avec des allures de singe lubrique.
Comme la fête menace de s'éterniseï', nous regagnons le camp, et, pendant longtemps, les éclats de cette sauvage gaieté nous empêchent de dormir.
Ce matin, le soleil est éclatant, la chaleur est très forte. Les chasseurs ont rapporté hier une trentaine de perdrix, un lièvre et des cailles, et, comme le pays est giboyeux, on va rester ici un jour de plus pour massacrer encore quelques pauvres bêtes.
Oh ! ces enragés chasseurs, que de fois les avons-nous voués aux dieux infernaux, Forestier et moi, quand, [)our satisfaire à leur sanguinaire et irrésistible passion pour tuer une couple de perdrix, un lièvre ou une douzaine d'alouettes, ils nous faisaient languir à travers des plaines monotones absolument dépourvues d'intérêt, tandis qu'à côté se trouvaient de curieuses ruines, de merveilleux paysages, de pittoresques rivières.
Méquinez, avec sa grandiose et morne tristesse, ses splendides portes ravagées par les siècles, ses im|)osants remparts découronnés; Fez, avec ses farouches murailles éventrées, ses mystérieuses mosquées, ses rues originales, son étrange population; Ouezzan, cette curieuse eil('' (lu Maghreb; Al-Cazar, El-Ariscb, loules ces admirables villes ne lirent jamais sur eux d'autre impression que celle d'un ennui cl d'un dégoût profonds, ne représentèrent jamais pour eux autre
A TItAVEnS LE MAROC
chose qu'un amoncellement do ruines quelconques, un enchevêtrement (le rues sales, d'où ils eurent toujours grand'hàte de sortir pour aller faire parler la poudre aux oreilles des lapins de la plaine.
Un troupeau de moutons, qu'il s'empressait de photographier, intéressait bien autrement Ingram que ces vieilles portes démantihulécs, tristes et solennelles ; llarris ne voyait dans les silencieuses et étranges cités de l'Islam que les bazars, et, dans les bazars, que l'occasion de conclure un bon marché; Marshall promenait partout sa nonchalante indifférence pour toutes choses. Et nous deux Forestier, victimes de cet amour forcené pour les troupeaux de moulons, de cet insatiable besoin de troubler à coups de fusil le repos d'inoUensives perdrix musulmanes, de ce blâmable dédain pour des choses d'une beauté originale et suprême, nous quittions avec d'amers regrets ces éblouissantes villes d'Orient, et, dans les grandes plaines abandonnées, nous suivions les implacables INemrod.
Al-Cazar.
AL-CAZAR
19 Février.
Nous levons le camp assez tard. Ou est à deux heures seulemeul d'Al-Cazar.
Nous laissons dei'rièrc nous les champs cultivés; on avance sur les croupes de plateaux, parmi les bruyères el les genêts; on suit des gorges boisées, des pentes ravinées et bientôt on tombe dans des plaines d'ajoncs et de palmiers nains où des cours d'eau, des étangs élincellent au soleil. On traverse des marécages sur un pont, ou plutôt sur une série d'arches basses, ruinées, couvertes de broussailles, d'herbes, do lichens, et on atteint aux boi'ds du Ivous.
Les eaux sont basses; dans la rivière, des gens lavent des peaux étalées sur des chevalels de bois, des femmes traversent se tenant par la main, formant une chaîne. On aborde aisément à l'autre rive et on prend pied sur une chaussée pavée, montant à pic, qui se continue sur un terrain plat en une suite de lacs de houe, bordée de trottoirs de pierre défoncés, entre des clôtures de jardins.
Ce sont de vieux murs déchiquetés, rongés de lichens jaunes, tapissés de mousses, de liserons, de jasmins, de volubilis; des palissades de bois vermoulues, disparaissant sous une végétation sauvage et envahissante de ciguës et de fenouils énormes, de grands glaïeuls rouges, de gigantesques achantes.
A inAVERS LE MAROC
Derrière ces murs caducs, au delà de ces palissades disloqui^es, s'étendent d'immenses vorpjors el, mêlés aux palmiers, aux aloès, aux cactus, apparaissent des lionquets d'orangers, de citronniers, de grenadiers, d'impénétrables fouillis de plantes entrelacées, des bourraches bleues, des giroflées, des pervenches, des géraniums, qui sont ici des arbres, des espaces gazonnés et fleuris. Des mésanges, des pinsons, des loriots, s'ébattent dans le feuillage avec mille petits cris, et des cigognes volent d'arbre en arbre, en fonetlant lair de leurs ailes lourdes. De toutes ces fleurs, de ces pliiiites, de ces arbres, une odeur suave et forte s'échappe cmbiuinianl I iiir de parlums pénétrants et exquis.
Nous voici dans les faubourgs <rAl-(lii/.ar : des masures en l'uine entourées d'aMioiicellenienls de fumier. On l'ait iialtc en dehors de la ville dans un terrain aride, semé de paille hachée, di' j)lumes, de pattes de poulets, de carcasses, de débris de légnmes, et on dresse les tentes sur cet emplacement où s'accumulent dejinis des siècles des couches d'immondices superposées, laissées par les caravanes dans leurs campements successifs. Autour de nous miroitent des marais où lavent des blancliisseuses.
Al-Cazar, très plaie, tiès terne, profile sur le ciel bh'u ses murs gris
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L'Oued-Kous.
que le soleil colore d'une teinte rosée. Mêlés aux terrasses apparaissent, parmi des bouquets d'arbres, des toits à double pente, en tuiles rouges, et sur toutes les hautes tours carrées des mosquées, près de leurs nids de branchages, reposent des cigognes. Quelques-unes, perchées sur
Hue U'Al-Cazar.
AL-CAZAU
rextr(>me faite du loil du minaret se tiennent sur une patte, semljial)l(^s à des ornements terminaux de pierre.
Nous entrons dans la ville par une antique porte ogivale minée à la base, usée aux angles, déjetée, finie; on devine plut(jt ([u'on ne voit
Al-Cazar.
sur ses voussures frustes des traces de festons d'arabesques, aux arêtes émoussées, aux lignes effacées.
On patauge dans des flaques de boue, éclaboussant des passants qui vous le rendent avec usure. On passe sous d'autres portes délabrées, sous des voûtes sombres ; on pénètre dans des dédales de ruelles étroites, tortueuses, des cloaques, d'oîi s'exhalent d'inimondes puanteurs, oîi rampent, couverts de haillons sordides, des êtres chétifs, maigres, au teint plombé. Ils sortent comme de gros rats de trous béants s'ouvrant dans des murailles verdàtres, suintant d'humidité.
Nous gagnons les bazars, garantis du soleil par îles nattes de joncs, de roseaux, étendues sur des traverses, ne laissant pénétrer qu'une limiièrc sourde et dilïïise. Dans cette demi-obscurité, des marchands sont accroupis dans leurs trous noirs et aux devantures de leurs échoppes pendent des cuirs, des harnais, des sparterics de toutes sortes.
Au bazar aux orfèvres, des Juifs vendent des colliers, des bracelets d'argent, rehaussés de pierres précieuses, des bijoux de toutes formes, de toutes les époques.
Nous quittons le bazar par une autre porte donnant sur une large place pavée, entourée de grandes masures nues à toits de tuiles rouges défoncés. Contre ces bâtiments, sont adossées d'alfrcuses petites hou-
tiques informes. Tout autour de la place, sonl install(^s de petits trafiquants; les uns vendent des fruits et des l(''gunies, d'autres du poisson; ici des sacs de blé sont entassds et on achète à la criée; là des marchands de bric-à-brac ont étalé sur quelques planches posées à terre des choses
misérables et antédiluviennes. Des porteurs d'eau en sueur circulent faisant sonner leurs gobelets, à travers les groupes nombreux.
Nous fendons la foule et par une autre porte ogivale plus caduque, plus détériorée que toutes celles (|ue Udus avons vues et bravant foules les lois de r('(|iiililire, nous retournons au camp.
Depuis quelques moments nous entendons du cùt(" de la ville un grand tapage d'instruments de musi(|ue ; des glapissements de musettes, des sons acerbes de flûtes, des roulements de tambourins, puis éclatent des pétarades incessantes de coups (le fusil, des cris, des hurlements.
Tout à coup, nous voyons déboucher, par la porte de la ville qui fait face à notre camp, un groupe de magnifiques cavaliers splendidement velus, suivis dune multitude tumultueuse en burnous gris.
L'un d'eux, un jeune homme d'une vingtaine d'années, d'allure excessivement distinguée, les précède; il a la figure délicate, la barbe noire ef soyeuse et de grands yeux doux et hunineux. C'est, nous dit-on, un des frères du sultan ; il va présider et prendre part à une fantasia en l'honneur de la circoncision du fils d'un grand personnage d'Al-Cazar. La plèbe a envahi la place, s'est massée en ligne tandis que les cavaliers, le frère du sultan en tête, prennent leurs positions.
Ils ont vraiment très noble mine ces beaux Sémites, aux têtes fièrement modelées, aux physionomies expressives, ces hommes tout en nerfs, au masque impassible, dissimulant, sous leur dignité froide, une férocité de fauve. Assis sur leurs hautes selles de velours brodé ils brandissent, de leurs bras nus, leurs longs fusils cerclés d'argent, appuyant à peine sur leurs étriers niellés d'or l'extrémité de leurs
Un soldat.
Le bazar aux orfèvres à Al-Cazar.
AI.-CAZAIt
pieds nus. Ils sont vôtus de « kai'tans » pourpre, aurore, amaranthe, bleu de roi, de burnous de soie cerise ou vert céladon, à larges capuchons à moitié rabattus sur leurs turbans, et sont enveloppés dans les voiles llottants de leurs « haïks » de fine mousseline.
Les chevaux, harnachés d'or, de velours et de soie, pialTenl, se cabrent, écument et refusent de s'aligner.
La Fantasia.
Tout à coup, le jeune chef jette un cri aigu et prolongé, les cavaliers enfoncent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux et ceux-ci furieusement lancés, crinières au vent, écumants, passent comme un éclair devant nous, emportés dans un galop vertigineux. On entend un cliquetis d'armes, un souffle puissant de bètes, et dans le rapide tourbillon de ces fantômes blancs, on entrevoit dans un nuage de poussière des burnous qui flottent, des gazes qui voltigent, des bouts de kaftans roses, bleus, pourpre, grenat, des bras bronzés, des canons de fusil qui reluisent, des tètes farouches aux yeux étincelants.
Soudain les cavaliers se renversent en arrière à toucher de la tèlc la
A TRAVEHS LE MAltÛC
croupe de leurs coursiers, poussent onscral)le un cri rauque, (léciiarf;'ent à la fois leurs fusils et d'uu brusque mouvement s'arrêtent net dans leur course elTrénée. Puis, aux applaudissements des Arabes enthousiasmes, ils reviennent, au pas de leurs chevaux blancs d'écume, à leur point de départ et recommencent leurs charges furibondes, leurs extravagantes fantasias.
Dans la foule, des groupes de montagnards se réunissent en cercles, tournent en bondissant, se tirant des coups de feu dans les jambes en poussant des cris terribles.
iT.A^c^
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Le « souk » d'Al-Cazar.
Au crépuscule, les cavaliers se forment en troupe aux sons exaspérants des tambourins et des flûtes, les musettes recommencent à gémir et le brillant cortège, suivi de la plèbe en haillons de laine grise, rentre dans les murs d'Al-Cazar.
Les ah'ntours de notre camp, si bruyants un moment auparavant, sont maintenant complètement déserts.
Seules, une vieille pauvresse et sa fille, sous des lambeaux de vêtements laissant entrevoir leurs chairs brunes, leurs membre amaigris, errent le long de quelques tombes isolées, entre nos tentes et les murs de la ville.
Elles glanent parmi les ordures tassées les brins de paille foulés, ramassant cà et là un grain d'orge ou d'avoine, un bout de loque dégoûtante, un haillon quelconque.
Absorbées dans leur travail répugnant, elles rampent sur le sol,