AÏN-BOUÏLEH-SIDI-MOUKTAR
13 Janvier.
Le temps continuo splomlitlo. Ati moment tlo partir, Ingram s'aperçoit (jue le bout d'argent guilloehé (|ni ornait la poignt'>e de sa canne a disparu. Après enquête faite, ou décou\ ic que Djebel-Tarik est le coupable, et on décide qu'il sera eongt^'dié. Harris,qui cumule les foncli<jns de kaïd et de cadi, sort son revolver et le menace de lui bri'iler la cervelle si, dans l'espace de cinq minutes, il n'a pas quille le ciimp.
llarris ne bttdiue pas avec la disciplitie, lui ; snn revolver, celui de Shesbouan , est toujours prêt à sortir de son étui; mais, ajoutons vite, pour y rentrer aussitôt, vierge de toit! bomicide. Il tire cet inoffensif instrument comme un autre tirerait sa montre, pour le voir et le iaire voir.
Comme notre voleur a reçu en appointements plus qu'il ne lui est dû, llarris lui arrache sa « djellabieb », le seul bien que possède le misérable, la met aux enchères, et, faute d'acquéreurs, la donne à un dr nos bduitues, dont la garde-ndii' esl dans un assez piteux état. Le pauvre Djidiel-Tarik, (jiti a \i'ndu à une négresse, pour la somme
in2 A TRAVERS I.E MAROC
lie Ifciilc cciiliincs, le |ini(lnil do son vol, s'en \a Idrcilli' liasse, à ]i('in(' \rlii, |)iiursiii\ i ]iar los Iméos do ses « honnêtes » camai'adcs, qni n'ont |)io|jaldfin(Mil |ias oncoro tronvé nne occasion firnpire p<iur nous subtiliser quelque chose.
On le remplace par un jeune IMaure, ami de Juhilee. Il a un {^alhe de Iloniain et irpond au iinui d A lider-15aliman. In^raiu se liàle de le liapliser César. C-ar lni;rani a nm- manie, en luilre de toutes celles (pi'il |)ossède déjà, (/(die du pari'ainaj;('. Dès noire départ, il avait didiaptisé tous nos hommes et leur a\ail a|ipli(|ué les soi)riquels les plus laulaisistes. Le nialheui'eux (pi'ou \cnail de chasser avail été sui'uommé, par lui. Djidiid-Tarik : de l)jellali . il a\ail l'ail .luhilee, Sélim était de\i'uu Foudak, Cassim, (iaz(dle, un hnrj;ue (',\(do|)e, un sixièuu' Sinliad. el ainsi d(>s autres. Son iionheui' élail d'èti'e |)ai'i'ain, de diUluer un nnni à (|nid(|u'uu ou à (|iiel(|ne (luise; rela ne taisait de mal à jiersonni' el lui prnenrait une d<iuee jnie. dont il l'i'il eu liieii tort de se [iriser.
iNons allons hou train, sur un terrain plat, sableux, sillouiu'' de sentiers s'entre-ci'iiisaul (d pailani dan-- teintes les dii'eelinns. I^'lierhe liui' est diaprée <le lleiirs, des arhiisles ci'oissent de Ions cijti's. Nous croisons des caravanes; on nous envisage enriousement et on interpelle nos liomnies ])our' savoir qui nous sommes, où nous allons.
De grands nègres à calotte rouge en » gandonrah d blanche chassent devant eux des ânes minuscules, atrocement chargés.
Voilà maintenant un chariot, le seul que nous ayons encore vu depuis notre arrivée au Mar'oe ; un chariot primitif énorme, comme ceux ([ui, autrel'ois, devaient accompagnei-, dans les temps d'invasion, les hordes farouches des Cimbres et des Teutons, quand ils se ruaient sur les Gaules. Il est fait de madriers, sur lesquels de fortes solives sont fixées par de grossières chevilles de chêne. Les roues sont composées de deux blocs de bois à peine dégrossis, réunis ensemble par des traverses et arrondis ensuite. Six bœufs sont attelés à cette lourde machine, qui transporte une poutre géante.
Au loin, sur le ciel d'une grande pureté, les montagnes de Sarsar dressent leurs pics d'un bleu foncé avec des ombres violettes, et, encore plus loin, très loin, on aperçoit des sommets de montagnes couverts de neige.
Les nombreux sentiers finissent par se réunir en une seule voie de sable fin, une route! ime vraie route cantonale..., départementale... même, où on cherche les bornes milliaires. Un grand rideau d'arbres s'étend ih'vant nous : c'est un liois qui traverse la voie, un bois
Al.N-BOLlLEII-SlDI-MOLKTAIt
(le cliriies-lièges. de vieux oliviers aux troncs noueux. Innlus, ilécliarnés. à côté de bouleaux, de hêtres et d'autres arbres desseuces diverses. Des Heurs bordent la lisière du bois, des plantes grimpantes s'enroulent autour des arbres, des lierres rampent sur le sol, à travers les fougères, les mousses et les hautes herbes. Des loriots, des pinsons, des mésanges gazouillent en voltigeant de tous côtés dans les branches formant b(>rceau au-dessus de nos tètes. Xous avançons sous
Uuc i-oulf !
lu voûte de feu i liage sur le sable iîn de celle allée ombreuse et fraîche.
A travers des éclaircies, on voit des troupeaux de brebis bêlantes autour de petits bergers encapuchonnés , jouant sur des tlùtes de roseaux, des vaches paissant dans des prés, des bandes de chèvres qui bi-oulenl et cabriolent. Tout cela est empreint d'une grâce pastorale charmante.
Dans les hallieis, de vieilles femmes ridées passent le dos chargé d'énormes fagots de bois, et, dans l'épaisseur des taillis, on entrevoit des hommes frappant à coups de hache les Ironcs de chênes centenaires.
Les chasseurs ont mis pied à terre et battent les fourrés, tandis ([ue nous suivons la route au petit pas de nos mules. Des coups de feu partent de temps à autre et on entend résonner la corne d'IIarris.
llarris a-t-il une corne? Nous ne l'avons jamais su. Tou-
oiiniiidi
jours, à nos questions sur ce sujet, il a répoi\du d'une manière évasive qui nous a laissés plus perplexes, plus intrigués qu'auparavant. Un moment nous avons pu supposer que c'était pour rallier les chiens; mais l'ayant souvent entendu corner à fendre la tète ([nanti les pau\ res
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bctcs, le lynipan ck'oliiiL', liiirliiii^il de désespoir à ses pieds, nous avinis dii i'r;ii(cr celte liypullièse si plaiisiltle au preiuier abord. Illail-ee un signal il'appel pour les Irainards? i\on ! mille fois non! Nous sommes restés trop longtemps, et cela pendant des heures. Forestier et moi, embourbés dans les marais, loin de la caraxane, cbereliant anxieusement à la rejoindre, sans qu'une si'ule unie de cette trompe fatale ait" pu guider nos pas. Ktait-ce pour appeler à l'aide, comme Roland à Roncevaux, dans le cas où. dans un combat inégal, succombant sous le nombre, ses forces eussent trahi son courage? Je ne le crois pas, car dans «My ride to Shcshouan » il nest pas question dolifant ou de quoi que ce soi! danalogue, el il s'esl lrou\é cependant dans d(»s passes terribles. Sélim, interrogé, avouait n'être pas plus avancé que nous; il soupçonnait bien A'issoui de se servir de cet instrument pour charmer les ser])cnls, mais c'était une supposition tout à fait gratuite de sa i)art et qui ne tenait pas debout devant une investigation un peu sérieuse. De temps en temps, à propos de tout et surtout à propos de rien, on entendait résonner l'éclalanle fanfare, et jamais l'ien, jamais le moindre indice, la plus légèie iiulication, le plus minime renseignement, n'ont pu nous mettre sur la voie, nous aider à découvrir la raison d'être, le sens énigmatique el eertainemenl profond, de ces coups de trompe subits et inattendus (|ui. à Inus uioinenls, nous faisaient tressauter sur nos mules et cberchei' le pourquoi, peut-èti'e ignoré par lui, de cette bizarre et bruyante extravagance. Je laisse à d'autres plus perspicaces le soin de pénétrer ce mystère.
Donc! au coup de corne d'IIarris, nous voilà sur le qui-vive. Je saule à bas de ma mule, FoiX'stier en fait autant, et le cœur ballant, le fusil en main, nous nous dirigeons du côté d'où est parti le son. C'est peut-être l'appel suprême!... Ilarris, avant d'entrer dans le bois, nous a prévenus, et nous en trenil)lons encore, que le bois était infesté de brigands qui pillaient les caravanes, égorgeaient sans pitié les voyageurs et, chose grave, qu'un lion rodait dans les environs. Nos amis ràlent-ils sous la grifl'e du lion, sous le couteau des brigands? Esl-il encore temps de leur venir en aide? C'est un moment d'angoisse terrible, mais qui se change en une stupéfaction profonde, mêlée d'une certaine anxiété quand, dans une clairière, nous apercevons tout à coup Ingram, Ilarris et Marshall le corps courbé, le cou tendu, immobiles, l'o'il fixe, le doigt sur la gâchette de leur fusil, entourant les deux chiens en arrêt devant un épais buisson. Nous armons nos fusils, nous nous approchons, avec des précautions infinies, du cercle menaçant, prêts à prendre notre part du danger.
AIN-BOLILEH-SinT-MOIKTAR
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(( Lo lion! a murmuré Harris dune voix sourde sans quitter le huisson des yeux, le lion !... » Les minutes s'éroulenl... rien ne bouge, pas un bruit, pas un rugissement, rien!... un silence qui pèse plein de terribles menaces. Nous sentons notre sang se figer dans nos veines. Soudain un rugissement éclate vigoureux, prolongé, avec des retentis-
Femme poriant du bois.
soments sonores de trompette, et au moment où nos trois héros, le Iront baigne d'xme sueur froide, croyant voir le lion l)ondir et s'élancer sur eux s'apprôtent à le percer de leurs coups, une jolie petite tortue, troublée dans sa sieste par le « rugissement » incongru... d'une de nos mules, quitte le buisson et sort curieusement la tète de sa carapace, intriguée par ce tapage insolite.
Rover, que l'on ci'oyait en arrêt, s'était (oui simplement endormi
debout en face du buisson, devant lequel Don restait abruli, et sans le braicment lancé si à propos par la mule, les intrépides cliasseurs seraient encore là, attendant la sortie du... lion.
Ce fut pour Ilarris un exploit de plus à ajouter à la liste déjà si longue de ses hauts faits du même genre, un appendice à : « My ride to Sheshouan. »
Nous voici sur la lisière de la forêt, c'est un éblouissenient : sous le ciel d'un bleu tendre, d'une indicible transparence, le plateau s'étend démesurément, couvert de palmiers nains, jusqu'aux montagnes
Aïn-Bouïleh-Sidi-Monklar.
de Sarsar. duu bleu sonil)r(> intense, limitant l'horizon. Au premier plan, un « douar », des huiles de terre et de branchages et deux ou Irois tentes, prf's d'un tamaris poudreux, découpent en noir sur le ciel cl Ir fond des montagnes leurs profils aigus. A côté, une meule de paille iii-ille avec de blonds rellels d'oi': un IJédouin, d(>bout, drajié dans son » baïk » d(^ laine, se tient immobile près des tentes; ses vêlements blancs resplendissent au soleil, éclatants de lumière. In âne est couché à l'ombre de l'unique tamaris; on entend des chèvi'cs qui bêlent, des altoiements de chiens et le ci'i rauque des vautours planant dans l'espace.
La roule trace encore pendant quelque temps son large ruban clair à travers cette mer de verdure, se perdant dans les lointains veloutés, puis les étroits sentiers recommencent avec leur mille circuits et toujours on se croise avec des caravanes, des piétons, des troupeaux.
La plaine s'abaisse en dépressions douces où paissent des bœufs et des moutons. Devant nous, sur le versant d'un mamelon derrière lei[uel s'étend l'Océan immense, s'élèvent deux c( douars » rapprochés l'un de l'iuilre à se toucher : les cercles de leurs lentes sombres
AlN-llULIlLEll-SlDI-MOLKTAU
(l'anchent sur les terres lalxxirées (l'un hrun roux cl de Tories luiies de cactus d'un vert presque bleu, 1res nuil, les entourent, c'est le village de Aïn-15ouïleli-Sidi-JIouktar. Des femmes, à la iile, en sorlenl, allant cherclier de l'eau à une source assez éloignée.
Le ka'id vient de faire halte, il a dit quelques mots à une jeune lille revenanl de la source, s'est penché sur sa selle en s'inclinanl vers elle et celle-ci, avec un mouvement souj)le de reins, une grâce charmante de mouvements, a levé de ses bras bronzés entourés de bracelets de cuivre sa cruche toute ruisselante, l'approchant à la hauteur des lèvres du cavalier. Celui-ci a bu longuement, puis il s'est redressé sur sa selle, a remercié gravement d'un signe de tète l'enfant qui le regardait en souriant et a continué son chemin.
Le soleil descend lentement dans la mer, embrasant de ses derniers feux un ciel de pourpre et d'or : de grandes lueurs fauves, chaudes et cuivrées se reOètent sur la mci', flambent sur les terres échauflees et de vagues bruits montent dans l'air avec des souftles tièdes et des senteurs marines. Puis l'orbe sanglante disparait sous l'horizon, les ors et les pourpres pâlissent dans le ciel, la mer devient d'un bleu terne, dos retlets froids courent sur les sillons roux et il se fait partout un calme très grand.
Les femmes ont cessé d'aller remplir leurs cruches, leurs » djourna ». Des hommes et des enfants sortent des «douars» et nous regardent venir. Sur notre passage les chiens troublent de leurs aboiements cette grande tran([uillité. Quand nous avons passé, la meute se tait, le calme se fait de nouveau, et la grande paix du soir tombe lentement avec ses premières ombres et ses premiers frissonnements.
Le « sheik » du village arinve; un grand gaillard maigre, sec, aux Ira ils fortement accentués, à barbe grise, bien découplé, avec des yeux brillants comme de la braise, dans une figure couleur pain d'épice, sillonnée de rides. Son lils l'accompagne, un bambin d'une dizaine d'années, il l'appelle Awari. Nous les faisons rester et dîner avec nous.
Un civet de lièvre, des navets, des pommes de terre, un » plum pudding », des <( biskcts », voilà pour le menu; la carte des vins com- [lorte : eau de source, lait, « whisky » et chartreuse.
Jeune liUc portant de l'eau.
A TUAVEUS LE MAROC
Assis sur un de nos lils, avec le siège île Fureslier pour lajjle, le shcik, tenanl entre ses genoux son fils tout cirarouché, fait honneur à la cuisine de l'Occidcnl. Il (l('voro avec un remarquable appétit tout ce qu'on lui sert sur suu assiette, et ses doigts lui servent de fourchette. 11 se mouche dans le pan de son burnous auquel il allait essuyer ses mains graisseuses, si Marshall ne lui eût poliment oll'ert pour les nelloyer des cari'és de papier moelleux destinés à un tout autre usage.
Awari s'apprivoise, il croque à belles dents des « biskels», se régale de « plum pudding » et en met un morceau de côté, soigneusement entortillé dans du papier, sans doute pour faire goûter à ses frères et saiurs du u douar » un peu du dessert des Roumis.
Au moment où le sheik nous quitte enchanté de sa soirée, arrivent deux énormes plats de « kouskoussou », des poulets, des œufs, que ce dernier a ordonné de nous faire porter.
Sept hommes ont été envoyés pour nous veiller la nuit ; ils causent et s'appellent entre eux. On entend les jappements sonores des chiens des deux ■« douars » entre lesquels notre canij) a été placé.
Sidi-Aissa-Bciii-IIassaii.