‹ A travers le Maroc; notes et croquis d'un artisteChapitre 7 sur 23 · EL-ARISCH · texte numérisé non relu

EL-ARISCH

14 Janvier.

Ce matin, soleil éblouissant, brise fraîche, nous aurons un temps superbe pour voyager. Des groupes de curieux stationnent devant le camp. Nous sommes sans doute pour eux ce que serait pour des Parisiens une tribu de nègres parqués an Jardin d'acclimatation et notre présence semble les amuser beaucoup. Les loustics de l'endroit doivent faire des remarques très drôles à noire propos à en juger par les rires qu'elles provoquent.

Une espèce d'idiot, un peu à l'instigation de la foule qui voudrait s'amuser de notre embarras, pénètre dans l'enceinte du camp et veut entrer dans notre tente. Il pousse des cris inarticulés et gesticule comme im forcené, on l'expulse, sans plus de cérémonie, au grand désappointement des badauds qui s'attendaient à une scène un peu corsée.

En selle! Au moment ah je mels le [lied dans l'i'lrier la ficelle pourrie qni le l'etient se brise, c'est la troisième fois que cela m'arrive; Djebel-Tarik la raccommode de son mieux et en route, par le beau soleil, par la Ijonne brise d'est. Le kaïd ouvre la marche et toute la troupe suit an hasard de la bonne volonté des mul(>s, C(Hix qui ont les mcilliMii'cs hèles en avant, ceux qni soni mal monh's à l'ari-ière. On

avance dans un di-surdir ijillurcsqne Irôs gai et fort hrnyant à travers les mules chargées, les muletiers qui rient, pressent leurs bêtes, lattachent un ballot mal ficelé, relèvent une mule qui tombe, excitent par leurs cris et les coups de trique une autre (jui refuse de sauter un fossd, courent en braillant après un mulet qui s'écarte de la route et fait l'école buissonnière à travers champs. Puis, au fur et à mesure que l'on va, la troupe se disloque, s'allonge en file indienne; l'espace entre les cavaliers augmente, des mules rétives refusent d'aller ou se traînent avec des lenteurs de tortues, tandis que d'autres, on ne sait p(iun[uoi. trottent sec et menu. C'est un niiilcl <iui iniilr dans un fossé vaseux; il faut le déciiai'ger, le relever, le cliargcr à nouveau, pendant que le reste de la caravane continue sa route. Il résulte de tous ces incidents qu'entre la tête de notre troupe et la queue il y a quelquefois une distance de trois ou (jnatre kilomètres quaiul il n'y a pas plus. Généralement Antonio prend la tète avec les bagages, et le kaïd, nous procédant sur sa l'osse maigre au pas immuable, reste avec nous, à la fois notre guidon et notre drapeau. Brooks, blême, défait, ferme la marche absorbé en lui-même, essayant de coordonner ses idées, toujours sous l'impression des bousculades passées et de celles à venir.

Des ruisseaux à fond de vase, aux bords en pente, raides et glissants, emplissent de leurs dédales le creux de la vallée. Les mules soutenues et excitées par les hommes traversent diflicilement, empêtrées dans la boue gluanlc; l'une d'elles s'affaisse sur son train de derrière et s'écroule avec ses bagages dans les eaux bourbeuses ; les hommes viennent à la rescousse, dans l'eau jusqu'à la ceinture, ils soulèvent les bagages de chaque côté, les maintenant en lair tandis que la mule soulagée se relève du mieux qu'elle peut et arrive tant bien que mal à l'autre bord.

On gravit assez vivement une côte sélevant en une inclinaison légère : le sol est sec, sablonneux, la végétation chétive et rare; des chardons poussent en quantité et, çà et là, apparaissent un chêneliège maladif, un liouquet d'arbustes grêles. Le sommet s'élargit en un plateau aride et rocailleux balayé par le vent, et la mer s'étend à notre droite. Au loin, nous faisant face, El-Arisch, inondée de soleil, se détache lumineuse sur le fond vert de ses collines s'avançant en promontoire vers la mer. le pied de ses remparts baignant dans les eaux troubles du Kous.

La nature du terrain change. Le sable dur et sec fait place à une glaise molle, à des terres flasques parsemées de mares et de haies d'épines. Nous errons dans des champs en culture imbibés d'eau

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comme dos éponges, les mules enroneenl profundomeiu. En avani, le kaïd, avec une grande sûreté de coup d'œil, làle le terrain, évite les passages dangereux, tournant les lacs de bouc, rebroussant chemin quand il s'est avancé dans des parages peu sûrs. Nous allons derrière lui, l'œil rivé sur son burnous bleu, nos mules emboîtant le pas à son cheval et nous suivons sa piste au plus près.

Après trois bons quarts d'heure de cet exercice fatigant, nous gagnons un sol moins diluvien et on descend la côte. De rares arbustes se montrent de place en place. Nous passons devant un tombeau et une chapelle de saint ombragés par des tamaris et des oliviers. Nous sommes hors des terres labourées, })armi les palmiers nains, les lauriers-cerises, les térébinthes, les llcurs de toutes espèces; les mauves, les marguerites, les soucils, poussent drus et serrés, tapissant la colline qui s'abaisse en rampe douce jusqu'au fleuve. Un bout de route nous mène à travers un douar dont les chiens se précipitent après nos mules avec des aboiements féroces sans que les Arabes accroupis au bord de la route, leurs maîtres, fassent un geste pour les rappeler ou les faire taire. Au bas de la colline nous côtoyons l'eau sur des berges d'un sable fin. Le fleuve remplit la vallée s'arrondissant en un vaste lac, port admirable, très sûr, mais inaccessible aux bâtiments d'un fort tonnage à cause des bancs de sable qui en obstruent l'enti'ée.

Deux ou trois vaisseaux sont à l'ancre, en mer, devant El-Arisch, entre autres un vapeur français, « La Moselle ». On se sent tout heureux de voir flotter le pavillon français.

Nous nous arrêtons sur la place, en face la barre qui moutonne, entre la mer très calme à droite et le Kous, large et paisible à gauche, encadré dans un cercle de montagnes boisées.

Devant nous, de l'autre côté du fleuve, El-Arisch, baignée de soleil, tranche sur le ton sombre des collines, avec sa haute «casbah», toute blanche sur le ciel d'un bleu intense ; ses terrasses, éblouissantes de lumière, s'étagent en gradins jusqu'à la mer, reflétant dans le Kous les créneaux de ses vieux remparts de calcaire à tons d'ocre brûlé.

D'origine berbère, El-Arisch, cédée à l'Espagne, puis reprise par Mouley-Ismael, très florissante auti'efi)is,(|uand ses corsaires écumaient les mers, ravageaient les côtes de la Méditerranée, est aujourd'hui complètement déchue avec une population de trois ou quatre mille Juifs et Maures, vivotant misérablement de petit commerce, au milieu de ses remparts qui s'écroulent, de ses maisons dilapidées, de ses rues d'une saleté repoussante.

Les muletiers arriveni avec les bagages; le bac les transporte à

l'aulrc rivo. Le ku'kl, resté avec nous, sommeille à nos cùt»''s, allonge sur le sable, la bride tic son cheval passée sous son bras. Nous dessinons, en altendani Ingram, Ilarris el Marshall, qui, avec Antonio et Djebcl-ïarik, sont, au petit joui', partis en chasse avec le plus jeune de nos voisins de Salial-el-Khemis et doivent revenir pai- une roule différente de la nôtre.

L'endroit oîi nous sommes est très animé, 1res vivant : le bac, un chaland lourd el masloc, emmène et amène des gens, des bêles, des marchandises. C'est, le long de la plage, un mouvement ininterrompu d'allées et de venues.

C'est une famille juive qui vient de débanpier et s'en va t rodant cahin-caha sur le sable mou. La mère, à l'ace blafarde, aux chairs grasses, luisantes, assise à califourchon sur un âne pelé, tient devant elle deux pelils èlres malpropres, à \H\in olivàlie, sa progéniture; le pèie, un grand sec voûté, aux yeux caves, au regard en dessous, se (raine par derrière en geignant, accroché à la queue d'un mulet poussif et morveux, chargé de planches, de sacs, de bardes, et qu'il accable de coups de malraque. Son lils, un jeune drôle à mine fûlée, trottine sur ses lalons avec un louid paquet sur la lèle.

Sur une belle mule blanche lancée à plein galop, un jeune Arabe, l'œil brillant, tôte nue, à peine couvert d'un burnous Iroué, étreinl sur sa poitrine imo ravissante et mignonne créature, sa sœur sans doute, enveloppée dans un » liaïk » de soie blanche tout déchiré. Le groupe fuyant de ces enfants enlacés, splendides dans leur grâce ingénue, leurs haillons rayonnants, el dont les lèles, belles et énergiques, les corps bruns aux torses souples, se dégageant avec des reflets bleus de toutes ces étoffes flottantes, forme un tableau empreint d'une originalité charmante, d'une sauvage poésie.

Des soldats arrivent, de beaux hommes, graves, aux visages sombres, aux gestes sobres. Ils descendent de leurs chevaux, les tiennent par la bride, ôtent leurs éperons pointus, qu'ils enfilent dans le canon de leur fusil, et, drapés dans leurs burnous blancs et bleus, ils viennent saluer notre kaïd et causent avec lui, accoudés sur le sable, dans des poses superbes, attendant le bac.

Nos chasseurs sont de retour; ils rapportent dix-sepl perdrix, un pigeon et un lièvre, puis un cuisseau de sanglier, tué la veille, offert par leurs compagnons de chasse.

Nous sautons dans une barque, qui nous dépose à l'autre rive, sur le quai, et nous y retrouvons nos montures amenées par le bac. Sous une arcade, des employés de douanes, des Maures, prennent des notes,

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aligiKMit (les chilTros, pondant que dcs'Arabos mcsurcnl des grains. Dos niondianls, dos enfants déguenillés nous impoidinont tandis que nous reprenons nos mules.

Nous voici dans la ville. La montée est rude, la rue est étroilo. bordée d'échoppes, de boutiques d'armuriers, de forgerons, de drapiers, de bottiers, d'épiciers, tout cela très petit, très sombie, très sale surtout et exhalant des odeurs fades. Dos Juifs répugnants nous fatiguent de leurs offres de service, des moutards basanés nous suivent.

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Porle d'El-Arisch.

touchant nos bottes, palpant nos vêtements, grimaçant comme des ouistitis.

Nous débouchons sur le u Souk », un carré long, très vaste, bordé, de chaque côté, d'une ligne d'arcades, sous lesquelles s'ouvrent des boutiques, et, toujours montant, nous ti'avorsons une rue assez large, très fréquentée, passons sous une porto, et nous sommes hors de la ville, sur une esplanade où miroitent au soleil de larges mares formées par les pluies. C'est là, près d'une « khouba » en ruine ombragée de figuiers et de tamaris que l'on va planter nos lentes. Nous laissons nos mules aux soins des hommes, en train de décharger les bagages, et je retourne en ville avec Forestier.

Près de la porte est un petit café : un pan de mur sur lequel s'appuie, supporté par deux poteaux do bois, un toit de roseaux. Entre le mur et chaque poteau on a mis dos treillages de joncs oii grimpent des vignes, des chèvrefeuilles, des clématites. Le plancher, couvert de nattes, s'élèv(> de deux pieds au-dessus du scd. Dans un angle, le

<' kaouadji ;>, un iiô^il- âgé, fait chauffer uiio bouillolte de caié. Des Arabes, accroupis sur les nattes, funu'nl et boivent. A notre entrée, ils se lèvent poliment pour nous faire place. Le café est excellent, mais... l'endroit est un vrai nid à vermine et nous nous hâtons de paver et de partir.

La porte de la ville s'ouvre dans un nuissif en pierre de taille couronné de créneaux, i)ercé de meurtrières, et de chaque côté s'étendent des lignes de hautes murailles grises tigrées de lâches jaunes avec de grandes coulées d'un brun l'oux. Elle s'est tellement détériorée sous l'incurie des Arabes, elle a été si souvent badigeonnée et récrépie que l'angle des arches s'est elïacé, les délicates arabesques qui l'ornaient ont disparu sous les brutales couches de plâtre et de blanc de chaux, et que la maçonnerie est complètement rongée à la base. Sous la voûte les pluies ont créé un étang d'eau saumàtre et chaque fois qu'un cavalier, nue mule, nu âne, jiassent, clapotant dans cette boue liquide, des éclaboussurcs souillent les murs, les panneaux vermoulus de la porte et les passants s'il s'en trouve.

Nous nous coulons contre le mur, avec mille précautions, et arrivons sans accroc à l'autre cùfé, dans la rue. A travers une porte cintrée sur notre droiti'. nous entrevoyons une cour carrée à arcades remplie de monde, un monde très animé, très bruyant. Des mules, des chevaux, des ânes, sont là près de montagnes de blé, de sacs pleins, de ballots, c'est le marché aux grains.

Enface,dans la rue. affaissée contre la muraille en plein soleil, une vieille négresse vend du pain. D'un fouillis de laines grisâtres sortent, comme des reptiles de dessous ime couverture, des membres grêles, des pieds énoimes, spatules, cornés, gris de poussière, des bras de momie avec de longues mains osseuses, ridées, d'un noir violet, avec des tons d'un rose bleuâtre éteint, à la paume et au bout des doigts, là oîi l'épiderme usé a presque disparu ; son nez est largement épaté sur sa face plate où roulent de gros yeux blancs, injectés de sang. Ce débris informe, sans âsie, est hideux à voir.

Lu troupeau de petits veaux écervelés, gros comme des chiens, se jettent dans nos jambes, courant de-ci de-là. par bonds saccadés, conduits par un enfant.

Des mules passent avec toute une famille sur le dos : le père au milieu, avec sa femme en croupe, l'étreignant par la taille, tandis que de ses deux bras il retient sur le devant de sa selle, comme une brassée de fleurs, ime grappe de bambins habillés de couleurs variées; et la mule, malgré le poids, trotte d'un bon pas ferme et relevé.

Porle do ([uarlior à El-Arisch.

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Do grands nf'gros débraillés poussoiil (IcvmuI eux de pdils ânes noirs pliaiil los reins sous des sacs pesants.

Nous arrivons au Soniv que nous venons de traverser un instant auparavant : rinimonse place est inondée de lumière, la chaleur est intense. Sous des sortes de tentes, de vieilles toiles jetées sur des traverses, des Arabes sont étendus. ()a disliugiie à l'eulrée des caisses vides, des planches, des madriers et, sur des chilTous traînant sur le sol, des enfants qui se roulent avec des chiens.

Des Arabes en longs burnous, le ca|)uchon rabattu, se meuvent lenlenient dans cette fournaise avec des allures de moines blancs.

Au milieu de la place une carcasse de chameau noire, racornie, eiuir'onnée d'essaims de mouches, est dévorée par des chiens avec une ignoble avidité, et des vautours repus, ivres de nourriture, s'envolent lourdement, à tire-d'ailes, dans le ciel bleu.

Nous nous réfugions sous les arcades. (Juel état de délabrement ! Le pavage est défoncé presque partout, montrant de grands trous béants ; les colonnes déchaussées à leur base sont polies, usées par le contact incessant des corps en sueur, des vêtements sordides, des mules se frottant contre leurs parois. Quelques-unes des boutiques sont ouvertes et leurs auvents noircis retombent au niveau du sol, enduits d'une épaisse crasse de boue et de poussière. Dans im trou de quatre pieds carrés prali(iué dans le mur, des marchandises sont amoncelées.

Ici ce sont des laines fines des montagnes d'Ourdighia, là sont empilées des « beldia », laines plus grossières de troupeaux paissant dans les plaines avoisinant la mer. Voici, à côté des tapis de haute laine, des cotonnades à grands carreaux rouges et bleus, dont les négresses se ceignent les reins, des ceintures et des foulards en soie rouge, des tissus d'or et de soie, des « oukaia » dont les Juives se parent la tète, des cordons pour soutenir les yatagans.

Plus loin, c'est une épicerie. Le marchand fume son << kif », enfoui au milieu de paquets de bougies, de pains de savon, de blocs de sel. Des plateaux de bois contiennent des tas de sucre tout piqués de taches de mouches, couverts de guêpes et de moucherons. Des colliers de figues sèches pendent à la devanture, et des blocs de dattes agglutinées, fourmillent ilinsectc*, englués à leurs parois collantes.

C'est une échoppe de charbonnier, tenue par vm nègre aussi noir que le charbon qu'il débite par petits paquets, après les avoir pesés dans une balance.

Nous émergeons de nouveau, en plein soleil, ù l'autre bout de la place, en face d'une belle porte ogivale, au sommet crénelé, assez

l)ion conservée. La partie supérieure, surtout, qui. hors dallcinti' du pinceau des badigeoniieurs a écliapj»'- aux funestes couclies de cliaux qui ont épaissi toutes les fines arêtes des parties basses, est en assez bon étal de conservation, et les tons gris de la pierre rongée par les liciiens el les mousses, ses créneaux sombres, érodés. et rendus l'iiisles par les pluies el l'air salin, lui (biunenl uiu- tournure moyen âge, une mauièii' de uianiiii' léodal. I^a ibiuble rangée darabcsques, en l(U'nu' de ter à cheval, boi'daul le cintre, est d'une exlrènu- délicatesse de touche, et les entrelacs qui couvrent la façade sont d'un dessin charmant et fouillés avec beaucoup de goût.

Appuyé à angle droit Cdiilre la p(irte, s'avance un poi'li([ue à quatre colonnes du même style que celles du Souk. On y monte par des marches disjointes. Des Arabes y font la sieste dans l'ombre Iraîche, ou pensent aux bouris du paradis de Mahomet, en tournant les grains de leur chapelet.

De l'autre côté de la porte, c'est un dédale de rues étroites, ÎNous en suivons un au hasard, qui nous amène dans une vaste cour pleine de fumier, baignant dans un acre purin, entourée de hauts bâtiments. Des chevaux tout sellés, luxueusement hai-nacbés, skiiI là (pii hennissent et liiaU'ent sous la garde d'un nègre robuste, vêtu d'une longiu- robe couleur citron. Un cimeterre jjcnd à ses côtés. Dans l'entre-bàillement d'une poi'te, nous apercevons confusément dans l'orabre, au fond d'une glande salle, un groupe de soldats, les uns couchés, les autres assis ou debout, fumant et causant. Deux ou trois, en nous voyant, se placent sur le seuil de la porte. Ils nous disent, en riant, je ne sais quoi en arabe, des injures peut-être. L'un d'eux est remarquable. Grand, élancé, les traits durs, la physionomie expressive, il a de grands yeux brillants, des dents petites, bien alignées, d'une Idancheur éclatante, (pii fait encore ressortir des lèvres d'un rouge vif, ombragées par une moustache noire à tons roux. Les attaches sont très fines et ses mains brunes, un peu longues, sont dune extrême délicatesse. 11 porte, comme tt)us les réguliers du Sultan, un fez très haut, à houppe bleue, en soie tloche, et un burnous de drap bleu, laissant voir en dessous un autre de laine blanche. Dans son geste, quand il nous désigne à ses camarades, ses amples manches se relèvent, découvrant le bout de sa chemise de soie blanche, tranchant sur le vert amorti de son « sulham », descendant au-dessous du genou. A l'aise dans des bottes souples de maroquin jaune, brodées de soie rouge, il se tient bien d'aplomb, et ses pieds fortement cambrés ne se déforment pas en se posant à terre.

Nous prenons la première rue devant nous. Elle est pavée de

La •> Juàlicu •) il El-Anscli.

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cailloux romls, bordée île murs très hauis, et sur leurs façades blanches, le soleil découpe des carrés aveuglants de lumière, que les ombres violentes projetées par le mur opposé, font encore ressortir.

La rue à son extrémité est. poui- ainsi dii'e, barrée par un corps de bâtiment oîi s'onvre une large porte avec des arabesques. Un avant-toit, supporté par des poutres encorbellées. peintes en vermillon, couvert de faïences vertes, avec toute une végétal iun de mousses, de liclieus. diirriii's sèches, se projette en avant, à dix |)ieds au-dessus du soumu'l de Tarche de hi ]iiirle. Un scddat arim'', garde r('nli'('i'. et des groupes silencieux attendent patiemment que leur lour arrive d'entrer.

C'est « I.,a Justice »; c'est là que le cadi juge tout ce qui est de son ressort el rend une justice des plus expéditives, la peine étant appliquée sur-le-champ, immédiatement a|H'ès le prononcé de la sentence.

Passant sous une petite porte cintrc-e, à gauche de « La .luslice ». nous sortons de la ville un peu plus loin par la porte de l'Est. Vue du dehors, l'ancienne muraille portugaise avec ses créneaux, ses pierres de taille admirablement api)areillées, est d'un elTet imposant. Nous tournons à droite et sommes en peu de temps au camp.

In boucher s'est installé à cent mètres de nos tentes. Sur un bàlon supporté par deux perches fourchues enfoncées dans le sol, des moutons sont suspendus par les pieds. Un Arabe, les manches retroussées, son burnous rejeté en arrière, égorge une des bêtes avec un vieux couteau ébréché et la dépouille. En un clin d'œil l'animal est dépecé, et le boucher, les pieds dans une mare de sang el de boue, les bras ronges, le burnous taché de larges plaques pourpres, dispose la viande, la » pare », l'accroche à des clous enfoncés dans les perches, suspend de menus morceaux par des ficelles et sert ses clients. Ceux-ci tripotent alTrcusement ces chairs saignantes, discutant les prix avec acharnement, déposant le morceau, le reprenant, s'en allant, revenant, le glissant dans leur capuchon ou le pan de leur burnous après avoir payé, en maugréant, le boucher.

L'un a acheté une demi-douzaine de tètes, les a liées ensemble, placées sur son âne, qu'il a ensuite enfourché tranquillement, partant avec l'horrible fardeau, se balançant tout dégouttant de sang devant lui.

Quelle belle nuit I claire, ('"toib'ê. fraîche. Xos hommes ont ramassé des branchages et du bois sec et allumé un grand feu qui pétille, flambe et illumine le camp, qui prend des aspects fantastiques. Les bruits de la ville montent justju'à nous, affaiblis, par ondées, dominés pai- le grondeun^nt sourd de l;i mer. On entend les sons perçants des llùles et des musettes, les roulements des tam-tam. les crépitements

de coups do fusil (jue lOn tire ou l'IiunuiMir do unuvoaux mariôs. Puis, sous la voûte sombre, uù scintilloul dnucemcnt les étoiles, ilaiis le caluio dos choses, daus los cicux d'uu ^ris bleu volonté, la lueur pâle, tremblante, dune lanterne apparaît en haut d'un minaret, monte lentement, oscille, s'arrête, hissée par le » muodden », dont la silliouotte foncée se détache sur les Ions vaporeux du ciel.

Et en entendant dans le calme dos nuits lumineuses et parfumées ces sons élrangos, ces mélopées primitives, ces mille bruits divers, si particulièrement caractéristiques, dos villes de l'Orient; en respirant celle almosphèrc arabe si voluptueusenioiil troublante, ofi les senteurs suaves et pénétrantes des grandes étendues vierges viennent se mêler et se fondre avec l'odeur Acre des aromates, la puanteur des charognes laissées sur les chomins. les émanalions fortes des bêtes, tout notre ôiro tressaille, surpris par loules ces choses inaccoutumées, se détend, amolli et comme engourdi par les subtiles effluves. On se sent envahi |)ar une sorte do torpeur irrésistible, de grande lassilude do l'esprit où tous los sentiments, assouplis, olVacés, éteints, sombrent en une sensation intense de repos complot, de l)ion-ètrc absolu.

Entre El-Ai'isch

et

Aïn-Bouileli-Sidi-Moukt.ir.

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