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A travers le monde romain

Ce livre contient, avec quelques modifications devenues nécessaires, la série des Conférences que j'ai faites au Musée Guiinet depuis 1904. Ceux qui ont bien voulu suivre mes cours au Collège de France verront que, si j'ai ahan- * donné, dans ces essais de vulgarisation, V austérité habituelle à notre enseignement, surtout si fy ai épargné à mes auditeurs l'appareil d'érudition qui doit accompagner nos leçons ofjîcielles, les nourrir , les caractériser, ces causeries en sont pourtant sorties directement. A ce titre, je puis les dédier à mes élèves, comme affectueux remerciement, en souvenir de mes vingt-cinq années de professorat.

OcLobre 1912.

PÈLERINAGE À NÉm., , ^

'automne dernier, par une de ces radieuses / yifiatinées dont l'Italie a le secret, je prenais le tramway qui stationnera Rome, sur la place des Thermes de Dioctétien et qui part de là, toutes les heures^ pour les villages voisins de la capitale, aussi célèbres par leur pittoresque que p«r leurs vins, nommés les Castellî romani.

La voiture traverse d'abord les nouveaux quartiers de Rome, successeurs des grands et beaux jardins qui entouraient jadis la Ville éternelle, ceux de Lollia Paulina, femme de Caligula, de Mécène, le célèbre ami d'Auguste, du consul Lamia, d'autres encore. A Saint-Jean-de-Latran, on entre dans la campagne. La route est, pendant une quinzaine de kilomètres, singulièrement monotone : on roule au milieu d'une immense plaine, couverte d'une herbe pâle, prolongée à perte de vue, où l'œil ne peut s'arrêter que sur la longue file de vieux aqueducs ruinés, ou sur quelque grand tombeau caché sous un manteau

de verdure. Une étrange tristesse règne sur tout ce paysage. C'était la saison où les Romains ont l'habitude de chasser l'alouette. De loin en loin, nous les voyions, par groupes de deux ou de trois, debout auprès de hautes perches surmontées d'une chouette vivante. Cet animal archéologique, assurément à sa place dans le voisinage duCapilole, a, paraît-il, la spécialité d'attirer les petits oiseaux qui viennent, en étourdis, voler autour de lui. Aussi les coupsde fusil partaient-ils de tous côtés et la fumée bleuâtre s'envolait dans la buée matinale.

Peu à peu, cependant, grossissait au loin la masse des monts Albains dominés par le sommet élevé du Monte-Cavo. En une heure nous sommes arrivés au pied de la montagne.

Le spectacle change entièrement : à l'herbe despàturages succède une végétation abondante, l'olivier, les arbres fruitiers, les vignes, les vignes surtout, étroitement enlacées aux branches, courant, en souples guirlandes, d'un tronc à un autre. La vendange s'achevait à peine ; on croisait des voitures chargées de raisins et gaiement escortées de vendangeurs. A gauche, voici Frascati qui s'étale coquettement au milieu d'une verdure luxuriante ; à droite c'est ^iarino, avec ses maisons qui tombent à pic, comme autant de donjons suspendus au-dessus du vide. Quelques instants d'arrêt surlaplace delà ville, puis letraniway reprend sa course. Tout d'un coup, un trou

s'ouvre à gauche, un abîme immense entouré de verdure ; un lac miroite dans les profondeurs, celui d'Albano : séjour célèbre dans l'antiquité autant qu'à notre époque, lieu de villégiature des Romains d'aujourd'hui, dont les villas ont remplacé celles de Pompée et de Domitien.

Apres Albano on passe à Ariccia, — j'en parlerai tout à l'heure plus longuement, — puis on arrive à Genzano, petite ville, joliment située, qui est le point terminus du voyage. On est à 450 mètres d'altitude, entouré de tous côtés de restes vénérables, pleins de vieux souvenirs : au nord, Albe-la-Longue, la mère de Rome,se cache dans un repli de la montagne ; au sud, sur une éminence^Lanuvium brille au soleil. Au sommet du Monte- Gavo s'élevait le temple de Jupiter Latialis, construit par Tarquin le Superbe, où se célébraient les fêtes de la Gonfédération latine ; au pied de la colline, que couronne Genzano, dort le lac de Némi.

Je connais peu de paysages plus beaux, d'une beauté plus grave, plus souverainement calme que le lac de Némi. Il occupe le fond d'un ancien cratère, comme celui d'Albano, mais son étendue est bien moindre : il ne mesure pas plus de 4 kilomètres de tour. Les pentes qui forment les parois de ce vaste cône sont couvertes d'une végétation luxuriante qui déborde de toutes parts sur les crêtes et va mourir dans l'eau. De nombreuses essences d'arbres ou d'arbustes y voisi-

lient ; le chêne vert et le pin parasol, l'orme el le châtaignier; la broussaille et la vigne. Mais, chose étrange, cette verdure, même sous les feux du soleil, garde une teinte sombre et discrète. Seuls, doux taches blanches tranchent sur la sévérité de l'ensemble : Genzano au Sud-Ouest avec son clocher, Némi au Nord-Est avec son château. Sombres aussi sont les eaux silencieuses du lac ; elles ne connaissent point les teintes éclatant* s des lacs de l'Italie du Nord, ni les bleus estompés des lacs d'Annecy et du Bourget; leur surface a les reflets métalliques, l'aspect glacial et mystérieux de l'airain. On s'étonne que les anciensn'aient point placé sur ces bords l'entrée des Enfers plutôtqu'aux rivesde l'Averne. Ce lac était formé et le pays environnant était habité longtemps avant que le dernier cratère fût éteint dans le massif des monts Albains ; mais la population qui occupait alors la région devait mener une existence bien précaire et, en tout cas, singulièrement agitée. Toujours sous la menace de quelque nouvelle éruption, ces êtres primitifs vivaient dans un émoi continuel: on peut se figurer aisément leur effroi devant les commotions qui secouaient brusquement le sol, devant le ciel obscurci par les cendres qui tombaient sur la campagne, devant la lave qui les forçait d'abandonner en toute hâte leurs villages, devant les grondements sourds ou les paroxysmes éclatants qui se répercutaient de colline en colline. Un

pareil milieu ne pouvait donner naissance qu'à des légendes terribles.

Et en effet, dans ce sévère et beau paysage? dans cette contrée sauvage qui fut longtemps et presque jusqu'à nos jourSj un repaire de brigands, se déroulaient jadis, disait-on, des scènes dramatiques. Le géographe Strabon, Servius, le commentateur de Virgile, d'autres encore nous en ont gardé le souvenir. « En avant du bois sacré? écrit Strabon, est un lac — on dirait presque une mer — environné comme le bois et le temple, d'une chaîne ininterrompue de coteaux élevés, qui donnent à cet endroit l'aspect d'un abîme. Là règne une coutume barbare et vraiment scythique: car on nomme prêtre celui qui a tué de sa main son prédécesseur. » Au milieu du bocage,^ en effet, croissait un certain arbre, dont aucune branche ne devait être cueillie et autour duquel, pendant toute la journée et aussi pendant une partie de i;i nuit, on voyait errer le titulaire du sacerdoce: il tenait à la main une épée et regardait avec inquiétude, de toutes parts, prêt à se défendre contre les attaques. C'est que l'étranger qui avait pu réussir à arracher un rameau de l'arbre sacré acquérait, par là même, le droit de le provoi|ner en combat singulier; ce rameau était, d'ailleurs, ajoute encore la tradition, le rameau d'oi', toujours renaissant, que sur l'ordre de la Sibylle, Enée avait cueilli avant de descendre aux Enlers. Si le nouveau venu, après un

combat sans merci, arrivait à tuer son rival, iî prenait sa place et occupait l'emploi à son tour, jusqu'à ce qu'il tombât lui-même sous les coups d'un plus fort. Cette fonction si précaire, si pleine d'angoisses et de dangers, lui conférait le titre de Roi du Bois, rex Nemorensis ; mais « aucune tête couronnée, dit M. Frazer, ne fut jamais plus inquiète, et ne vit dans son sommeil de rêves plus terribles. D'un bout de Tannée à Tautre, été comme hiver, que le temps fût beau ou laid, il devait veiller seul et ne pouvait dormir qu'au péril de sa vie. La moindre distraction dans sa surveillance, la moindre diminution de sa force ou de son adresse le mettait en danger. La vieillesse était pour lui une condamnation à mort. »

Les choses se passaient encore ainsi au commencement de l'époque impériale, puisque, au dire de Suétone, le même prêtre étant depuis plusieurs années en possession de la royauté à Némi, l'empereur Caligula lui suscita un concurrent plus robuste qui le mit à mort. La coutume persistait même, d'après des témoignages contemporains, à l'époque des Antonins.

Quelle est l'origine de ce singulier sacerdoce? Comment a-t-on essayé de l'expliquer? Peut-on arriver à le faire? C'est ce que vous me dispenserez de vous dire aujourd'hui. Il faudrait un livre entier, comme celui que M. Frazer a écrit sous le titre de « Le Rameau d'or », pour discu-

UN PELERINAGE A NEMl 7

ter une semblable question — sans arriver, d'ailleurs, à un résultat scientifiquement certain. Il me suffira de vous avoir rappelé ce que racontait la légende du Roi de Némi et dans quel milieu se placent ceux qui en sont les héros.

Ce n'est point, au reste, le seul récit merveilleux que les auteurs anciens nous aient conservé sur Némi et sur son bois sacré. Au bord du lac existait — et j'en parlerai tout à l'heure plus longuement — un temple de Diane. Or, suivant certains, cette Diane n'était autre que la Diane Taurique. Oreste, raconte Servius, après avoir tué le roi Thoas, souverain de la Chersonèse, prit la fuite, enlevant sa sœur et emportant avec elle la staLue de Diane; il les emmena en Italie et les établit dans le voisinage d'Aricie. On sait que l'Artémis scythique était l'objet d'un culte sanglant: on sacrifiait sur ses autels tout étranger qui abordait dans le pays. Voilà qui explique très bien la genèse de l'invention romanesque que je viens de rapporter. Une Diane adorée dans une contrée oi^i régnait la coutume cruelle qui présidait à la succession des prêtres de Némi ne pouvait être qu'une Diane barbare et sanguinaire. De là à l'identifier à l'Artémis de Scythie, cette figure farouche popularisée par la poésie et la tragédie, il n'y avait qu'un pas et le pas fut rapidement franchi. Bien entendu, les pauvres gens du Latium qui accouraient à Némi pour implorer le secours de la déesse ne se souciaient

point (le cette mythologie compliquée; ils ne connaissaient que la vieille divinité qui, de temps immémorial, guérissait les maux du corps et consolait les douleurs, et se souciaient fort peu de savoir si elle était parente, ou non, de la Diane de Tauride dont la grecque Iphigénie avait été prêtresse.

Sur ces deux légendes, d'autres s'étaient encore greffées. Le bois sacré avait donné asile à deux divinités secondaires. Nous y trouvons d'abord la nymphe Egérie, la compagne et la conseillère de Numa. A la mort de son époux, elle s'était réfugiée dans cet asile écarté pour pleurer à loisir, jusqu'au jour oi^i Diane lui rendit le repos en la changeant en fontaine. Ovide nous a conté cette métamorphose (traduction de Th. Corneille) :

D'une tranquille mort sa vieillesse est suivie;

Mais quel terrible coup dans le cœur d'Égérie!

Désolée, abattue, elle gémit, s'écrie,

Et fuyant mille objets qui pourraient la blesser,

Dans le bois d'Aricie, elle va s'enfoncer.

Là, par les vifs regrets où l'amour la condamne.

Elle interrompt le culte ordonné pour Diane,

Depuis que par Oreste en ce lieu retiré

Son simulacre mis s'y trouve révéré.

Combien hélas, combien, pour adoucir ses peines,

Les Nymphes de ce bois et celles des fontaines

Font-elles chaque jour d'inutiles efforts

Contre le désespoir que marquent ses transports!

UN PELEniNAGE A NE.MI y

Ses ennuis, dont le temps ne peut la consoler, Ne font de jour en jour que se renouveler. Enfin, couchée un jour au pied d'une montagne, Pleine de la douleur qui partout l'accompagne. Elle se fond en pleurs et fait, plus que jamais, Sur le mal qui l'accable entendre ses regrets, Diane en est touchée, et, pour finir sa peine, Elle fait de son corps une large fontaine, Dont les eaux sous son nom commençante courir, Abondantes toujours, coulent sans se tarir.

Inutile de vous dire, n'est-ce pas, que cette nymphe Egérie n'est que la personnification d'une fontaine vénérée à côté de Diane, comme divinité mineure. La source existait encore il y a quelques années et tombait dans le lac de Némi en gracieuses cascades, à l'endroit appelé Le Mole; depuis, elle a été captée et conduite â Albano.Ellea des qualités naturelles qui n'avaient pas échappé aux Romains; nous verrons que les dévots de Diane en usaient; les poètes eux-mêmes s'y abreuvaient: « Moi aussi, j'en ai bu, dit Ovide, et souvent, mais à petites gorgées: c'est Egérie qui fournit ces eaux, la déesse chère aux Gamènes. » Il paraît même qu'elle est efficace pour les archéologues. M. Lanciani affirme qu'il a recouvré la santé et les forces en suivant cette vieille cure et qu'il pourrait, en toute honnêteté, apporter son offrande à la divinité secourable, depuis si longtemps oubliée.

Heureuses gens d'Albano qui peuvent, chaque

jour, boire les larmes de la nymphe Égérie ! Autre divinité secondaire locale : Virbius, qui n'aurait été autre que le jeune Hippolyte, dont vous connaissez tous la fin lamentable, sous les pieds de ses chevaux affolés. Cette fois c'est Virgile qu'il faut interroger (traduction de Delille) :

Victime, nous dit-on, d'un discours suborneur^

Hippolyte périt en proie à la colère

D'une injuste marâtre et d'un crédule père ;

Et, ministres fougueux de leurs cruels transports.

Ses chevaux effrénés déchirèrent son corps.

En faveur de Diane et des pleurs d'Aricie,

L'art puissant de Péan le rendit à la vie

Mais Diane cacha l'objet de tant de pleurs

Dans les plus noirs abris de ses bois protecteurs

Et la nymphe Egérie en fut dépositaire.

C'est là que, loin du monde, inconnu, solitaire.

Le héros coule en paix ses jours mystérieux ;

Mais pour tromper l'oreille aussi bien que les yeux,

Appelé Virbius par la belle Egérie,

Il prit un autre nom avec une autre vie.

Les coursiers, cependant, sont bannis de ces bois.

Le dernier vers vous donne la raison de l'assimilation faite entre Virbius et Hippolyte. Du moment que les chevaux ne pouvaient pas pénétrer dans le bois sacré d'Aricie, c'est qu'il devait y avoir quelque personnage auquel ils avaient été funestes, ce qui était précisément le cas d'IIippolyte. Virbius ne pouvait donc cire qu'Hippolyte. Servius, lui, l'identifiait au soleil. Je ne suivrai

pas les auteurs modernes dans les hypothèses qu'ils ont mises en avantau sujet de ce dieu mystérieux ; car je vous ai convoqués à faire avec moi un pèlerinage véritable, non à visiter des sanctuaires imaginaires.

On a longtemps discuté pour savoir à quel endroit précis s'élevait autrefois le temple de la Diana Nemorensis et l'on a émis plusieurs opin),ons différentes, jusqu'au jour oi^i l'on est arrivé à en retrouver des restes indéniables. Dès lors, il ne restait plus qu'à fouiller l'édifice et ses environs pour être fixé soit sur la nature de la divinité, soit sur la qualité de ses adorateurs. C'est le résultat de ces fouilles, plusieurs fois reprises et abandonnées, qu'il convient d'abord de vous exposer.

A une centaine de mètres du lac, au pied de la petite ville de Némi, vers le couchant, existe une plate-forme artificielle de 300 mètres de long^ sur 17() de large, qui regarde le sud. L'endroit, appelé // Giardino, est la propriété de la famille Orsini. La plate-forme repose à la partie antérieure sur un mur de soutènement, épaulé par des contreforts triangulaires, et se termine du côté opposé par Une muraille, ornée de niches et précédée d'un portique soutenu par des colonnes doriques, qui empêche le glissement des terres sur la. pente. C'était là l'emplacement du temple de Diane, Varea où il s'élevait.

Le sanctuaire se trouvait, non pas au centre

même de la plate-forme suivant l'usage, mais plus rapproché de l'angle septentrional. Les murs en ont disparu depuis longtemps. Il n'en reste plus que des traces bien misérables, assez cependant pour qu'on puisse constater que son soubassement mesurait 30 mètres sur 15 et qu'il était divisé, suivant l'usage, en pronaos ou vestibule, en cella ou sanctuaire et en opislhoclome ou colonnade postérieure.

Sur le reste de la plate-forme étaient dispersées des constructions plus humbles, irrégulièrement disposées, comme il advient dans les édifices religieux, toutes les fois que Ton n'obéit point à un plan d'ensemble et qu'on est contraint de céder chaque jour quelque partie de mur ou d'édifice à la dévotion envahissante des fidèles. C'était surtout, naturellement, des chapelles, des autels plus ou moins riches, ornés d'ex-voto et de statuettes ; tels les deux petits sanctuaires d'Isisdont je reparlerai tout à l'heure et un autre, élevé à l'époque d'Auguste par un fils du roi des Parthes, Phraalès.

Un peu plus loin, en dehors de l'enceinte sacrée, vers le nord-ouest, on a trouvé les restes des habitations réservées aux prêtres et à leurs auxiliaires; et aussi des piscines, éléments indéniables de l'établissement hydrothérapique annexé au temple. Il semble bien, en effet, que cet Artémisium avait le double caractère de lieu de piété et d'hôpital. Il en était bien souvent ainsi

dans l'antiquité et point n'est besoin de sortir de France pour trouver, à notre époque encore, des exemples d'une telle dualité. Vitruve fait même, de cette dualité, un des préceptes de son traité d'architecture. «La bienséance, dit-il, sera conforme à la nature des lieux si l'on choisit les endroits où Tair est le plus sain et les fontaines les plus salutaires, pour y placer des temples, principalement ceux qu'on élève à Esculape et à la Santé et aux autres divinités auxquelles on attribue la vertu d'opérer le plus de guérisons. Les malades qui passeront d'un endroit malsain dans un lieu dont l'air est pur et qui feront usage d'eaux salubres se guériront plus promptement. D'où il résultera que la nature du lieu fera naître, en faveur de la divinité, une dévotion plus grande. »

Bon nombre de sanctuaires répondaient à ces conditions. Je n'en veux pour exemple que le temple d'Esculape situé à' Rome, au centre de l'île du Tibre : la source bienfaisante dont usaient *" les malades dort aujourd'hui encore au fond du puits encastré dans les marches du maître-autel de l'église Saint-Barthélémy. On lisait autrefois sur la margelle ces mots bien significatifs : «Que celui qui a soif vienne vers la source et y puise une boisson salutaire ! » Diane ou plutôt la nymphe Egérie, son auxiliaire,pouvaient adresser un semblable appel aux pèlerins de Némi.

Les guérisons n'étaient pas rares — naturelle-

ment — dans le temple de Diane ; et pour l'en remercier, on lui consacrait des ex-voto en terre cuite ou en métal, image delà déesse, portrait du dévot, membre malade, objets personnels, boutons, fibules, bracelets, anneaux, épingles, lampes, vases, monnaies de toute nature, y compris celles qui ont reçu le nom d'aes rude, voire même des instruments de chirurgie. Car il semble bien qu'à Némi les malades venaient chercher le soulagement des maux les plus divers. Certaines terres-cuites fournissent à cet égard des renseignements concluants. Sur les unes on voit des femmes enceintes, sur d'autres de jeunes mères allaitant leurs nourissons. La Diane du lieu était donc une Diane-Lucine, celle qui préside à la naissance des enfants. Mais elle avait aussi pouvoir sur d'autres misères. Parmi les objets provenant de Némi, qui sont exposés aujourd'hui dans les vitrines du Musée des Ther- ^mes, à Rome, on remarque, à côté d'images de pieds, de mains et d'oreilles ou d'autres parties du corps humain, des terres-cuites qui représentent des ventres largement ouverts ; dans la fente béante on a figuré des viscères à nu. Les spécialistes qui ont étudié ces pièces anatomiques d'un autre âge ont déclaré, paraît-il, que l'œuvre était trop grossière pour qu'on put en tirer des enseignements précis ; du moins doiton conclure, de leur existence même, que, parmi les malades aflluant à Némi, certains avaient

subi de terribles opérations et, rendus à la santé, tenaient à offrir à la divinité bienfaisante une preuve manifeste de leur reconnaissance.

Des places spéciales étaient réservées dans le sanctuaire à ces ex-voto. C'étaient soit des surfaces verticales, des pans de murs garnis de clous auxquels on suspendait les terres-cuites ou les bronzes, soit des surfaces horizontales, planches ou dalles de pierre, où on déposait les objets en équilibre. Quand l'accumulation des ex-voto était trop considérable, et que les abords du temple commençaient à être encombrés, ce qui devait arriver relativement assez vite, il fallait trouver un moyen de faire de la place pour les offrandes futures; d'autre part, on ne pouvait pas détruire des objets consacrés à la divinité et, p«r suite^ à jamais exclus du monde profane, ni les rejeter simplement dans la circulation à la disposition des marchands avisés qui les auraient mis en vente une seconde fois. On creusait donc dans un coin de l'area du temple des fosses profondes, — ce que Ton nommait des favissae, — et l'on y enfouissait pieusement, après les avoir auparavant brisés ou détériorés, ces humbles présents de la piété populaire. L'archéologie, qui n'est retenue par aucun scrupule religieux, n'hésite pas, quand le hasard lui offre cette bonne fortune, à vider ces dépôts vénérables, comme elle vide les tombes les plus secrètes. C'est ce qui est advenu à Némi, aussi bien qu'ailleurs ;

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on a tiré des favissae de l'area la plus grande partie des ex-voto dont je viens de vous parler ; les autres ont été recueillis çà et là, au cours des fouilles, sur toute l'étendue du terrain consacré, ou dans les chapelles qui entouraient la cour.

On aimerait, à Taide des fragments d'architecture de toute sorte trouvés en même temps, à se faire une idée de Tédifice lui-même, de sa disposition extérieure etintérieure, de son ornementation, de ses richesses ; mais tout cela nous le devinons plutôt que nous ne le voyons véritablement.

Des antéfixes en terre cuite, représentant Diane elle-même, ont été exhumées tout autour de l'enceinte consacrée; elles garnissaient donc le bord du toit des portiques latéraux. D'autres, figurant des sujets différents, appartenaient aux diverses chapelles. Des tuiles de bronze doré proviennent assurément de la couverture du temple ; on rapporte au revêtement de la cella des plaques de même métal. Il a pu être établi aussi que la frise du sanctuaire était divisée, de place en place,, par des représentations de carquois, en bronze pareillement doré, comme celles des temples doriques l'étaient par des triglyphes.

Un simple détail permet de se rendre compte des richesses extraordinaires que la Diane d'Aricie devait posséder et des dons précieux de toute sorte qu'on lui apportait journellement. On sait

UN PÈLERINAGE A n'ÉMI 17

que le catalogue des objets de prix et des œuvres d'art appartenant aux temples était soigneusement conservé dans leurs archives ; quelquefois même il était gravé surle marbre ousur lapierrCi Or, en 1871, on trouva dans l'Artémisium de Némi, sur un pilier transporté aujourd'hui au château Orsini, le document suivant :

Objets offerts aux deux chapelles d'Isis

Première chapelle. — Dix-sept statues ; une tête du Soleil ; quatre statues d'argent ; un bouclier ; deux autels de bronze ; un trépied d'airain ; une coupe d'argent et une patère ; un diadème orné de gemmes ; un sistre d'argent doré; une coupe dorée ; une patère ornée d'épis; un collier de béryles ; deux bracelets aveo- gemmes ; autre collier avec perles au nombre de sept ; un pendant d'oreilles de dix perles; deux coquillages précieux ; une couronne ornée de perles, de vingt et une topazes et de quatre-vingtquatre escarboucles ; une balustrade de bronze soutenue par huit hermès, en dehors et en dedans ; vêtement de lin : une tunique, un pallium, une ceinture avec application d'argent, une stola ; autre vêtement de lin sans application.

Deuxième chapelle. — Un vêtement de soie pourpre et couleur turquoise ; une vasque de marbre soutenue par une coloûnétl~^"'|t^ne hydrie ; un costume de lin pourpfë'''avèc'4'èsf.bi-oderies d'or et une ceintuce d'o0; ^iCuxltuniqles, l'une

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avec, l'autre sans ceinture et un petit manteau ; un costume blanc, tunique, stola, ceinture et pallium.

Si deux sanctuaires secondaires, consacrés à une divinité étrangère, renfermaient une série d'objets si précieux, quels devaient être les trésors amassés dans l'Artémisium lui-même I

L'examen de tous les débris découverts à l'emplacement du temple nous amène encore à d'autres conclusions. On peut en déduire que le sanctuaire eut une très longue durée. Le culte de Diane dut être inauguré en ce lieu à une époque qui se perd dans la nuit des temps. Exception faite, pourtant^ de ces bronzes grossiers que l'on nomme aes rude, on ne remonte pas plus loin par les documents que le IN" siècle avant J.-C. Le moment de la plus grande prospérité se place au dernier siècle de la République et aux deux premiers siècles de l'Empire. A cette période appartiennent les offrandes les plus riches et les plus nombreuses. Le temple continua d'être fréquenté au moins jusqu'aux environs du V" siècle, ainsi que l'attestent les monnaies de Probus et de Constantin rencontrées dans les déblais.

Que devint-il ensuite dans l'écroulement du paganisme ? Il suffit, pour répondre à la question, de rappeler qu'en 1895 on a trouvé, tout près de Yarea, les restes d'un four à chaux.

Or, pendant cette longue série d'années, il fut d'usage de célébrer particulièrement à Némi un

certain jour de l'année, celui des Ides d'août, le 13 de ce mois, qui était également, à Rome même, l'occasion de fêtes religieuses sur l' Aventin, au temple de Diane. Ce jour-là, les femmes se rendaient en pèlerinage à Némi pour remercier la déesse de ses faveurs ou lui en demander de nouvelles. Ecoutez à ce sujet, le poète Ovide, dans ses Fastes :

« Dans la vallée d'Aricie, entouré d'une épaisse forêt, est un lac, depuis longtemps consacré par la religion. Là se cache Hippolyte, déchiré par ses coursiers ; aussi jamais ne voiton de chevaux en ces lieux. Des voiles pendent en larges tissus le long des buissons et la reconnaissance a consacré un grand nombre de tableaux à la déesse. Souvent, après un vœu extiucé, le front ceint de couronnes, les femmes romaines viennent en ce lieu portant à la main des cierges allumés. »

La fête avait lieu la nuit, à la lueur des torches. Pour arriver à Némi, à l'heure dite, il fallait quitter Rome dès le matin, si l'on avait les moyens de transport ou la force physique nécessaires pour franchir en une journée la distance de 30 kilomètres environ qui séparait les deux points ; sinon on divisait la course par étapes. Le chemin était superbe : on suivait d'un bout à l'autre la fameuse voie Appienne, la « reine des voies romaines ». Nul n'ignore qu'elle existe encore aujourd'hui, presque intacte sur un bon

nombre de kilomètres et qu'elle a été étudiée dans le plus grand détail par ceux qui se sont occupés de la topographie du Latium. Il est donc assez aisé de suivre pas à pas, pour ainsi dire, les dames romaines dans leur voyage et de faire en leur compagnie, comme Ovide, leur pèlerinage annuel. Nous aurons, d'ailleurs, un autre camarade de route, le poète Horace. Un jour, vous le savez, il lui prit envie de voyager et de se rendre à Brindes, où était Antoine et où Ton attendait Octave ;.poury arriver il fallait prendre la voie Appienne. Le récit de ce voyage forme le sujet d'une de ses satires. Le conteur n'insiste pas beaucoup sur sa première journée, sans doute parce que le terrain était trop connu des Romains de Rome pour qu'il fût intéressant d'en parler, et aussi parce qu'il ne lui était rien arrivé qui sortît de l'ordinaire ; mais les commentateurs modernes ont comblé la lacune et suppléé à son silence. Nous leur demanderons à l'occasion des renseignements. Donc, au jour dit, la foule des femmes qui voulaient se rendre àNémi pour faire leurs dévotions prenait la direction de la voie Appienne ; et là, chacune, suivant ses ressources ou ses préférences, se mettait en route. Les plus modestes partaient à pied, la robe retroussée, en bande joyeuse ; d'autres montaient sur un cheval ou sur un mulet, surtout les malades, assez vigoureuses encore pour pouvoir se passer d'un

brancard ou d'une petite voiture. Les plus fortunées se faisaient porter en litière par leurs esclaves ou s'installaient commodément dans un chariot bien attelé. Lorsqu'on n'en possédait pas en propre, on s'adressait à des loueurs, à des corporations de voituriers, comme il en existait aux portes de toutes les grandes villes. La vieille voie romaine, pourtant si fréquentée d'habitude, prenait ce jour-là une animation extraordinaire. On n'y rencontrait plus seulement l'homme riche, fatigué de la ville, qui se rendait à sa villa; ou l'affranchi, fier de sa récente fortune, qui venait faire montre de ses chevaux de prix; ou le commerçant qui se dirigeait en hâte vers les ports de Pouzzoles et de Brindes, points d'attache des bateaux ; ou le campagnard qui apportait au marché ses fruits et ses légumes, au pas d'un bœuf placide ou d'un âne tctu ;mais un mélange de tous les âges et de toutes les conditions : des femmes vieilles et malades et des jeunes filles, des mères et des petits enfants, vêtus des couleurs les plus diverses, riant, bavardant, criant. Tel était le spectacle qu'offraient naguère nos-routes, de France, aux abords de pèlerinages célèbres, alors qu'il n'existait ni chemins de fer, ni trains de plaisir ; c'est celui que le voyageur peut encore contempler dans le pays d'Orient, au voisinage de quelque tombeau vénéré, où les femmes se rendent à jour fixe pour honorer la sainte qui y repose, portant au bras,

dans quelque étoffe voyante ou dans quelque panier, les provisions de bouche nécessaires et tenant à la main les cierges multicolores chers à leur piété.

La voie Appienne sortait de Rome par la porte Capène et, dès les premiers pas, on voyageait en pleine histoire ou, si vous voulez, en pleine légende. C'est devant la porte Capène qu'Horace vainqueur avait rencontré sa sœur Camille et que, outré des reproches qu'elle lui adressait, il l'avait assassinée en s'écriant : « Meurs, avec ton amour déplacé, femme oublieuse de tes frères morts et de ton mari, oublieuse de ta patrie! et que meure ainsi quiconque pleurera un ennemi de Rome ! » On avait enseveli la jeune femme tout auprès, au bord de la route, sous un tombeau monumental. Un peu en avant reposaient dans une ancienne carrière de tuf, transformée en crypte, que l'on visite aujourd'hui encore, la série des illustres Scipions ; les uns, comme Barbatus, grand-père de l'Africain, dans des sarcophages élégants ; les autres dans de simples excavations, creusées à même le roc. Puis on passait sous un arc de triomphe élevé à Drusus par le sénat en souvenir de ses victoires; la statue équestre du personnage le surmontait accostée de deux trophées. La porte franchie, on avait devant soi la campagne romaine. Et dès lors commençait pour le voyageur une longue pérégrination entre deux files interminables de

monuments funéraires, de toute taille et de toute forme, qui bordaient le chemin à droite et à gauche. Pour qui ne craignait point de remuer les souvenirs du passé, il y avait là ample matière à la curiosité, et, pour qui en était capable, à la réflexion. On n'avait pas franchi un mille depuis la porte qu'on avait déjà dépassé le tombeau d'un favori de Domitien, Abascantus, et de sa femme; le colombaire des esclaves et des affranchis de Livie, femme d'Auguste, où plus de quatre cents urnes cinéraires étaient enfermées. Un mille plus loin on se trouvait en présence d'un grand monument circulaire, encore debout aujourd'hui. Sur la face, dans un cadre, se lisent les mots : « Tombeau de Caecilia Metella, fille de Q. Caecilius Creticus, femme de Crâ«sus ». Il fut élevé une cinquantaine d'années avant notre ère. Sa partie supérieure se terminait jadis par un cône surmonté de quelque motif ornemental : au moyen âge on rasa cette couverture et on fit du sommet de la tour la plate-forme d'une forteresse. La famille Caetani qui la possédait alors, s'y retrancha pour pouvoir surveiller à son aise les mouvements de son ennemie, la famille des Colonna. Les créneaux qui couronnent l'édifice remontent à cette époque. Cette transformation le sauva.

Au quatrième mille, en passant devant le tombeau du philosophe Sénèque, on pouvait se rappeler la noblesse de sa mort et méditer sur

la reconnaissance des empereurs. Tacite nous a raconté comment l'illustre précepteur de Néron, revenant de Campanie, s'était arrêté dans une propriété qu'il possédait à cet endroit. Il était à peine arrivé qu'un centurion se présente à lui, de la part du prince, pour lui signifier son arrêt de mort. Cette nouvelle n'abattit point sa fermeté d'àme ; entouré de ses amis, qui fondaient en larmes, il les consolait ; il leur léguait, disait-il, l'image de sa vie ; il les exhortait à suivre les préceptes de la philosophie. Puis, après avoir embrassé sa femme, il se fit ouvrir les veines du bras. Mais, son corps, affaibli parla vieillesse et par un régime austère, ne laissait échapper le sang que goutte à goutte : il ordonna que, pour hâter la mort, on lui coupâtles veines desjambes et des jarrets. Commela fin était encore trop lente à venir, il avala du poison ; enfin on le porta au bain, dans l'étuve brûlante, dont la vapeur le suffoqua.

Le cinquième mille avait été témoin d'un fait plus célèbre encore. Là s'était livré le combat des Horaces et des Curiaces ; là étaient tombés deux des champions de Rome. La lutte héroïque de ces héros est trop connue pour qu'il soit besoin d'y insister. Je me contenterai de vous rappeler qu'au dire de Tite-Live, on voyait encore de son temps les tombeaux de ces braves, à la place où chacun d'eux avait reçu la mort, « les deux Romains ensemble et plus

près d'Albe, les trois x\lbains, du côté de Rome, à quelque distance les uns des autres, suivant qu'ils avaient combattu ». Or il existe, au cinquième mille de la voie, deux tombeaux circulaires, en forme de tumulus, que chaque printemps recouvre d'un tapis de verdure et de fleurs sauvages. La piété populaire leur a donné le nom de « tombeaux des Horaces », et la nature semble vouloir y réaliserle vœu du viel Horace:

Que des plus nobles fleurs leurs tombessoient couvertes I

Scientifiquement, rien n'autorise à croire que l'appellation soit méritée, bien au contraire ; mais est-il plus certain que les Horaces aient jamais existé, qu'ils aient jamais combattu contre les Curiaces ? A des personnages légendaires il faut bien créer des tombeaux légendaires. Il suffisait à ceux qui passaient devant ces tombes de savoir qu'ils s'inclinaient devant des soldats morts pour la gloire de leur patrie et, pour ainsidire, devant leur patrie elle-même.

Une sépulture plus modeste faisait vis-à-vis à ces tumulus, de Tautre côté de la voie. Le défunt, M. Caecilius, peut-être un parent de Pomponius Atticus, l'ami de Cicéron, y avait fait inscrire une épitaphe en vers, digne d'attirer les regards des voyageurs : « Ce monument, y était-il dit, a été fait pour Marcus Caecilius. Passant, il m'est agréable de te voir arrêté

auprès de ma demeure. Bonne réussite dans tes affaires, bonne santé et dors sans soucis ! » On ne saurait être plus accueillant que ce défunt.

Au delà, il n'existait plus de tombeaux notables ; et pourtant l'un d^'eux, aux environs du sixième mille, n'eût pas manqué d'attirer l'attention des dévotes de Dianeetd'exciter leur curiosité, si elles avaient pu prévoir la fable que les savants du moyen âge devaient inventer à son sujet. En avril 1485, on y fit une découverte qui émut fortement les contemporains. L'un d'eux écrivit, à ce propos, à son correspondant :

« Connaissant votre amour des nouveautés, je vous envoie la nouvelle d'une trouvaille qui vient d'être faite sur la voie Appienne, à cinq milles de la porte, à l'endroit appelé Staluario. Quelques ouvriers, en cherchant des pierres et des marbres, découvrirent un sarcophage de grande beauté : il contenait un corps de femme avec une tresse de cheveux derrière la tête, à la façon des Hongrois de nos jours. Le cadavre était couvert d'un vêtement tissé d'or et attaché avec des cordelettes d'or. Vêtement et cordelettes furent dérobés, au moment de la découverte, en même temps qu'un anneau qu'il portait au second doigt de la main gauche. Les yeux étaient ouverts ; le corps, remarquablement conservé, présentait une telle élasticité que la chair pouvait se creuser sous la pression du doigt et reprendre aussitôt sa position première. La forme du corps

était extrêmement belle et l'apparence, celle d'une jeune fille de vingt-cinq ans. Beaucoup l'identifient à Tulliola, fille de Cicéron, et je serais assez disposé à le croire parce que j'ai vu, fermée, tout près de là, une tombe avec le nom de Marcus Tullius et parce que l'on sait que Cicéron possédait une propriété dans les environs. Mais si personne ne peut dire de qui elle était fille, il est certain qu'elle était noble et riche de naissance. Le corps devait sa conservation à une couche de myrrhe, de baume et d'huile de cèdre, épaisse de deux pouces, dont il était enduit. La peau était blanche, douce et parfumée. On ne saurait décrire le nombre et l'enthousiasme de la multitude venue pour admirer cette merveille. Afin d'en faciliter la vue, les conservateurs ont accepté de porter ce beau corps au Capitole. Le sarcophage n'a pas encore été amené à Rome, mais on m'a dit qu'on y lit ; « Ici dort Julia Prisca Secunda. Elle a vécu vingt-six ans et un mois. Elle n'a commis d'autre faute que de mourir. » Il paraît qu'un autre nom est gravé sur la même tombe, celui de Claudius Hilarus, qui mourut à quarante-six ans. A en croire les bruits qui courent, ceux qui ont trouvé la tombe ont disparu, emportant avec eux de grands trésors. »

D'autres témoignages complètent cette lettre et précisent certains détails. Le sarcophage était noyé dans la construction du soubassement et le

couvercle en était scellé au plomb. Quand on le souleva, une forte odeur de térébenthine et de myrrhe se répandit au dehors, au grand étonnement des assistants. Le corps était soigneusement déposé dans le sarcophage ; les jambes et les bras avaient conservé leur souplesse. La chevelure, blonde, était enfermée dans un filet d'or. La couleur de la chair donnait l'illusion de la vie. Lesyeux et la bouche étaient à moitié ouverts et si l'on tirait à soi la langue, elle reprenait d'elle-même sa place naturelle.

Pendant les premiers jours qu'elle fut exposée au Ca pi tôle, cette relique ne présenta aucun signe de décomposition. Le troisième jour, on commença à noter des indices de putréfaction ; la figure et les mains devinrent noires. Il fallut songer à se défaire de ce corps, que l'on avait réveillé de son sommeil de douze siècles et plus, pour satisfaire la curiosité de ses compatriotes d'un autre âge. Au lieu de le reporter dans le monument que lui avaient élevé ses parents, on chercha à s'en débarrasser à bon compte. Les uns disenl que^ sur les ordres du pape Innocent Vlll, on l'enterra en secret au pied des murailles de la ville ; d'autres racontent qu'on le jeta dans le Tibre.

Arrivées vers le neuvième mille, les femmes qui se rendaient à Némi trouvaient devant elles une côte qui montait vers la ville de Bovilles, localité célèbre dans Thistoire duLatium. Après

la destruction d'Albe-la-Longue, Bovilles lui avait succédé comme cité sainte ; elle avait reçu en dépôt la garde des sanctuaires et des cérémonies célébrées chaque année sur les monts Albains. Aussi le lieu était-il demeuré cher à la piété populaire. Oii n'oubliait pas, non plus, que suivant la tradition, c'est de Bovilles que partait, chaque matin, la bonne déesse Anna Perenna, déguisée en vieille femme pour porter tout fumants aux plébéiens retirés sur le Mont- Sacré, les gâteaux qu'elle avait passé la nuit à pétrir. Ceux qui ne voulaient pas remonter si haut daiis les annales romaines savaient que Bovilles avail reçu le corps d'Auguste, mort à Nola ; que les conseillers municipaux des villes voisines l'y avaient conduit pieusement et que, là, les chevaliers étaient venus de Rome le recevoir pour l'emmener ensuite solennellement dans la capitale. C'est donc avec respect que l'on traversait la petite ville, si riche en souvenirs.

Au delà on entrait sur le territoire d'Aloano, peuplé jadis de villas. Le paysage qui se déroulait en ce point devant les yeux ne pouvait laisser insensible un Romain quelque peu soucieux des choses de sa patrie. « Parvenu, écrit Desjardins en racontant le voyage d'Horace à Brindes, sur le petit plateau oi^i se trouve la moderne Albano, Horace voyait se dérouler à ses pieds toute la campagne romaine, le pays des Rutules et celui des Latins. Que de religieux et patriotiques sou-

venirs devaient éveiller dans Pâme d'un Romain du I" siècle tant de lieux consacrés par la présence des dieux primitifs du vieux Latiumet par les victoires des soldats laboureurs des anciens âges ! Combien les regards devaient se porter avec amour sur cette terre si chèrement conquise par la valeur des légions sous les rois et les consuls ! Toute l'histoire de ces temps héroïques semble se dérouler dans cette belle plaine ; au loin dans les vapeurs dorées du Tibre, la Ville éternelle ; à Thorizon la mer calme et brillante aux derniers feux du jour, cette mer de Tyrrhénie qui a porté les vaisseaux troyens au rivage de Laurente, les Bois sacrés de Picus, de Jupiter Indiges ; la source du Numicius, habitée par les Nymphes, les oracles de Faune et de Pilumne, vers la côte maritime ; puis, plus près, le sol tant de fois arrosé par le sang de ces héros aux bras forts, aux mœurs pures, le champ où combattirent les Horaces et les Curiaces, où vainquirent les Cincinnatus, les Claudius, où Coriolan réunit contre Rome tant de peuples armés par sa colère, séparés par sa pitié. Au delà du Tibre, on voyait les sommets grisâtres de l'Etrurie. Sur la pente même qu'Horace venait de gravir, entre Bovilles et la villa de Pompée, avait eu lieu, peu d'années auparavant, la fatale rencontre de Milon et de Clodius. L'on devait montrer encore sur la voie Appienne le lieu où le client de Gicéron avait frappé sa victime et Tau-

berge où le corps sanglant avait été déposé près du temple de la Bonne-Déesse. »

A la sortie d'Albano, la route descendait par une pente assez rapide le flanc méridional du Mont-Albain, passait entre un lac desséché, à droite, et une colline, à gauche, et arrivait à Aricia, aujourd'hui Ariccia. C'était le premier gîte d'étape sur la voie Appienne ; là Horace s'arrêta le soir du jour oij il s'était mis en route, « Sorti de Rome la grande, a-t-il écrit, Aricia m'offrit rhospitalité ; l'auberge étaitmodeste », ni plus ni moins sans doute, que la plupart des hôtels ouverts aux voyageurs le long des grandes routes dans le reste du monde romain. La société n'y était guère choisie : les palefreniers et les muletiers en formaient le fond, 'fout le monde y criait : les cours et les chambres étaient pleines de fumée et de mauvaises odeurs, les coussins et les matelas étaient rembourrés de barbes de roseau en guise de plumes et habités en été par de nombreux insectes que Pline l'Ancien appelle caiiponarum aestiva animalia et dont les osterie actuelles conservent pieusement la tradition.

La foule des femmes qui avaient quitté Rome dans la matinée arrivait à Aricia vers le soir. Un grand nombre demeuraient assurément quelque temps dans les auberges du lieu pour se reposer et pour prendre quelque nourriture; chacune sortait de son sac, de son panier, de

sa voiture les provisions qu'elle avait apportées et achetait sur place le complément. Vous saurez qu'Aricie était renommée par ses poireaux et que le pays produisait un vin excellent, dont il n'a pas perdu le secret. C'était un beau jour pour les cabaretiers du pays.

C'en était un aussi pour les mendiants, dont la multitude en cet endroit et l'avidité avaient passé en proverbe. Dès qu'ils voyaient arriver une voiture de pèlerins, ils se précipitaient au devant d'elle, imploraient les voyageurs, les fatiguaient de leurs inlassables supplications. Juvénal, parlant d'un vil flatteur, ne trouve rien de mieux que de le comparer à cette gent maligne : « il est digne, dit-il, de mendier aux chars d'Aricie et d'envoyer des baisers aux voitures qui descendent la pente du chemin. » Mais des dévots qui viennent en pèlerinage doivent avoir la main ouverte et la bourse complaisante. Diane était là pour les dédommager de leurs aumônes.

La nuit venue, il fallait songer à gagner le temple. Tandis que la voie Appienne continuait vers le sud-est, une route de traverse orientée vers l'est, le Cliviis Aricinus, montait aux sommets qui dominent le lac ; les traces en existent encore sur une certaine longueur. La première partie, d'Aricie jusqu'à la villa Cesarini de Genzano, a totalement disparu ; mais à partir de là, on en suit très bien le

tracé pendant deux kilomètres, à travers les buissons et les arbres ; tantôt elle était faite d'une chaussée en cailloux agglomérés, tantôt, au contraire, elle est taillée à même le roc.

La pente s'élevait très rapidement de 150 mètres à 450 mètres. Arrivée au pied de la plateforme qui supportait le temple, elle la contournait et pénétrait par le sud-est.

Qu'on se figure une belle nuit d'août, le ciel peuplé d'étoiles, la brise nocturne soufflant à travers le feuillage odorant des bois de chênes et de pins, échauffés par la chaleur du jour ; qu'on se représente cette longue théorie de femmes disséminées, un cierge à la main, sur toute l'étendue de la route ; les malades gravissant avec peine la colline, quand ils n'étaient pa&^ortés à dos d'hommes ou d'animaux, le cœur joyeux, néanmoins, dans l'espoir d'une guérison prochaine, et impatients de se tremper dans la source sacrée ; tout ce peuple chantant des hymnes et récitant des prières en l'honneur de .la déesse, du genre de celles qu'Horace a conservées dans son Chant séculaire :

« Toi qui ouvres le scindes mères à l'homme mùr pour la vie, ô douce llithyia, Lucine ou Génitale, sous quelque nom que tu veuilles être invoquée, protège les mères, multiplie les enfants.

« Reine des astres, déesse aux deux cornes de feu, écoute les vœux des jeunes Romaines.

3i UN PÈLERINAGE A NÉMI

« Toi qu'on adore sur l'Aventin et surTAlgide^ Diane, prête aux prières des enfants une oreille favorable ! »

Qu'on imagine encore les prêtres sortant audevant de cette foule et lui ouvrant toutes grandes les portes de Tenceinte sacrée ; les fidèles s'y précipitant, les mains pleines d'ex-voto achetés dans les boutiques d'objets de piété voisines de l'entrée : statuettes, guirlandes, couronnes,, tableaux représentant des miracles ; le temple illuminé ; les autels fumant de sacrifices ; le parfum de l'encens remplissant l'air, et, pour couronner la scène, le croissant de la lune étincelant en plein ciel et se reflétant dans l'eau sombre du lac, que les poètes appelaient le « Miroir de Diane ».

Grandet beau spectacle de piété ardente, cérémonie singulièrement émouvante, dont les assistants devaient longtemps garder, de retour dans leur demeure, un profond souvenir !

Quelques jours après mon excursion à Genzano, je revenais de Naples à Rome par le chemin de fer. L'obscurité commençait à envelopper la campagne; et la forme des monts Albains qui fermaient l'horizon, s'effaçait, enveloppée par la nuit. Peu à peu, cependant, les villes de Genzano, d'Ariccia, d'Albano s'éclairèrent. D'abord de petites lumières éparses s'étaient allumées çà et là dans les maisons ; puis leur nombre s'était multiplié ; les points de feu ga-

UN PÈLERINAGE A NÉMl 35

gnaient de proche en proche, se poursuivaient, s'alignaient en files ; et leur éclat, tremblotant, leur donnait l'apparence de la mobilité.

Plongé dans la contemplation de ce spectacle et hanté par les souvenirs antiques que l'Italie éveille en nous, j^ai eu, ce jour-là, l'illusion passagère qu'une fois encore, les femmes de Rome allaient en procession au temple de Némi par la route d'Aricie et que c'étaient leurs cierges qui scintillaient, au loin, sur la montagne.

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