FIGURES DE ROMAINES AU DÉCLIN DE LÀ RÉPUBLIQUE
C'est un lieu commun de proclamer que la loi romaine était extrêmement dure pour la femme. Les anciens eux-mêmes l'ont dit : « Nos aïeux, écrit Tite-Live, ont défendu quQ,la femme s'occupât même d'une affaire privée, sans avoir quelqu'un qui Tassiste. Ils ont voulu qu'elle fût toujours dans la main de son père, de ses frères, de son mari. » Si elle ne travaille pas comme ses esclaves à moudre le blé et à cuire les aliments, elle doit se tenir dans l'atrium de sa maison, filant et tissant au milieu d'elles, « les mains durcies et déformées par la laine d'Etrurie » ; elle doit administrer le ménage, nourrir elle-même ses enfants ; elle ne peut sortir dans les rues qu'au su de son mari et avecune escorte ; elle n'a, en aucune façon, la disposition de sa fortune ; .elle est, en droit, la fille de son époux qui, comme un père, peut la frapper de toutes
les peines, même de la mort. Sa condition n'est pas très différente de celle d'une esclave.
C'est non moins un lieu commun de faire remarquer combien la réalité était éloignée de la théorie. Dès le début de Rome,- on voit la distance qui sépare l'une de l'autre. Les compromis delà pratique corrigent la dureté des règlements. Cette femme, légalement enfermée chez elle et tenue pour la première des servantes, est, dans sa maison, entourée de respect, même de la part du chef de la famille ; elle prend place à table auprès de lui, au lieu de le servir ; on célèbre par des réjouissances et des cadeaux son jour de naissance et sa fête ; dans la rue les passants doivent lui céder le pas^ et il est interdit de la toucher, même pour la citer en justice. Son mari, bien souvent, lui accorde une part active dans la gestion des affaires, et la consulte sur toutes les questions qui concernent leurs intérêts communs.
Aussi, la femme joue- t-elle un rôle important dans l'histoire romaine. « A chaque page, a dit M. Gide, on voit la femme apparaître. En vain les lois l'ont-elle exclue de toute participation aux affaires publiques; sans cesse son intervention, apparente ou cachée, décide des destinées de rÉtat. Il semble même que les Romains se soient complus, dans leurs annales ou leurs légendes, à attacher le nom d'une héroïne à chacun de leurs plus glorieux souvenirs; et, si l'on en- croyait
l'histoire traditionnelle, Rome ne serait pas moins redevable à la vertu de ses matrones qu'à la sagesse de ses législateurs ou au courage de ses guerriers. C'est le dévouement conjugal, la piété filiale des Sabines qui, unissant le Sabin au Latin, a formé la nation romaine ; c'est à la chasteté de Lucrèce, c'est à l'innocence de Virginie que Rome, deux fois asservie par les Tarquins et par les décemvirs, dut deux fois l'occasion de sa délivrance ; les prières d'une épouse et d'une mère purent seules fléchir Coriolan et sauver la république ; les adroites suggestions d'une épouse ambitieuse surent inspirer à Licinius la loi célèbre qui consacra le triomphe de la démocratie romaine; et les derniers héros de cette démocratie, les deux Gracques, furent formés par l'éducation, guidés par les conseils d'une mère... Que tous ces récits soient à demi légendaires, il n'importe: j'y vois l'expression naïve d'un sentiment populaire; j'y trouve un témoignage irrécusable du respect et des honneurs dont les Romains des premiers siècles entouraient leurs épouses et leurs mères. »
Cet idéal qu'un Romain se faisait, dans les temps anciens, de la femme et de l'épouse, idéal mélangé à la fois d'un certain dédain, tel qu'on peut en avoir pour une gouvernante reléguée sinon à la cuisine, du moins à l'office, et d'un grand respect pour la compagne sur qui repose la bonne administration du ménage, pour la mère
de ses enfants» pour ce qu'on appellerait aujourd'hui « la patronne », est très nettement marqué sur les épitaphes de l'époque républicaine.
L'une d'elles, souvent citée, est ainsi conçue:
« Etranger, je n'ai que peu de mots à te dire ; arrête-toi et lis. Ici tu vois la tombe assez vilaine d'une femme belle. Ses parents la nommèrent Claudia. Elle chérit son mari de tout son cœur ; elle mit au monde deux fils ; l'un, elle le laisse sur terre ; l'autre, elle l'a descendu sous terre. Sa parole était agréable, sa démarche noble; elle a gardé la maison, elle a filé la laine. J'ai dit. Passe ton chemin. »
Sur une autre, on lit:
« Ci-gît Amymone, femme de Marcus, très bonne et très belle, fileuse infatigable, pieuse, pudique, économe, chaste; elle gardait la maison. »
Ce genre d'éloges devint même une de ces banalités funéraires qu'on inscrivit sur les tombes à toutes les époques et comme par tradition ; on en trouve des exemples encore assez tard, à la période impériale et dans les provinces les moins romaines de l'Empire. Car, bien entendu, nos épitaphes latines ne disaient pas l'exacte vérité sur les défunts et les défuntes ; et rares étaient les maris qui osaient écrire, comme un certain Ulpius Cerdo, sur le tombeau de sa femme: « A Claudia Tyche. Le jour de sa mort, j'ai rendu grâces aux dieux et aux hommes! » A
Rome, comme partout ailleurs, les morts et les mortes avaient toujours raison.
Astreinte de la sorte à des mœurs rigides et à des besognes matérielles, entourée d'autre part, d'égards et même de respects, la femme romaine prit de bonne heure un caractère assez particulier; le sérieux, la résolution en était le fond; elle ignorait volontiers la douceur, la tendresse, la grâce; à plus forte raison, n'avait-elle aucune idée des rêveries et de la sentimentalité où d'autres se plaisent: elle s^inquiétait, avant tout, de pouvoir tenir tête avec fermeté, au besoin avec héroïsme, aux difficultés de la vie.
Et ce caractère se remarquait même chez les jeunes filles.
« On aime aujourd'hui chez la jeune^fille, a dit M. Boissier, un air plus timide, quelque chose de plus tendre et de moins résolu. La faiblesse paraît un de leurs plus grands attraits. Les Romains pensaient que la force vaut mieux. Quand l'homme élève la femme pour lui, il est naturel qu'il cherche à lui donner surtout la douceur et la grâce; il n'est rien qui les rende plus agréables à ceux qui doivent vivre près d'elles; mais s'il s'agit de les élever pour elles-mêmes et dans leur intérêt, si l'on veut qu'elles soient capables de remplir un rôle actif dans les luttes de la vie, il faut qu'elles acquièrent d'abord les connaissances qui leur permettent d'y prendre part sans trop d'infériorité. Si l'on n'a pris soin de former
leur esprit et de tremper leur âme d'une certaine façon, elles y seront trop facilement vaincues. On a été choqué quelquefois d'entendre dire à La Bruyère, qu'on ne peut rien mettre au-dessus d'une belle femme qui aurait les mérites d'un honnête homme. Cette maxime, qui pouvait surprendre au xvip siècle, devient plus vraie tous les jours. Dans une société comme la nôtre, où les relations du monde ont un peu perdu de leur importance, les qualités qui brillent surtout hors de la maison, et dont on se met principalement en dépense avec les étrangers ont moins de prix. Au contraire, on s'attache de plus en plus à celles qui sont de mise chez soi et dans la pratique de la vie commune, la sûreté du commerce, la solidité de la raison, la justesse de l'esprit, la fermeté du caractère. Il ne faut pas être un grand prophète pour prévoir que la situation des deux sexes devenant de plus en plus semblable, l'éducation des femmes se rapprochera toujours de celle des hommes et qu'on reviendra, dans une certaine mesure, à l'idéal que les Romains se faisaient de la mère de famille. »
Il m'a paru utile de vous rappeler tout ceci pour vous permettre de mieux saisir ce qui sera dit dans la suite. Mais, d'autre part, ce serait une erreur de croire que le temps n'ait pas apporté à ce type de la matrone quelques modifications. A la fin de la république, il s'était in-
troduit peu à peu, dans la condition de la femme, des changements de toute nature ; les lois, les mœurs, les croyances s'étaient plus ou moins transformées.
Nous avons vu, dans les temps anciens, les femmes, par le fait même du mariage, soumises à la puissance absolue de leur mari. A l'époque postérieure, on s'avisa qu'il y avait là quelque abus et l'on sut trouver des combinaisons pour le corriger. En mariant une jeune fille, on prenait désormais des précautions pour empêcher son fiancé de disposer à son gré de la fortune qu'elle apportait. On eut soin, en même temps, de trouver des moyens juridiques par lesquels elle était soustraite à la tutelle de ses proches parents, de sorte que la femme inariée^devint à peu près maîtresse de son avoir.
En même temps s'introduisait, par l'effet même des nouvelles facilités matrimoniales accordées aux conjoints, l'habitude du divorce. On en venait rarement à cette extrémité pendant les cinq premiers siècles de Rome ; à partir du sixième, rien ne fut plus fréquent, et, ce qui est plus grave, on commença de divorcer sans motifs sérieux, par désir de changement, par besoin d'un plus grand luxe, pour se créer de nouveaux appuis ou de nouvelles relations. Le mariage tend à devenir une union passagère que le caprice ou l'intérêt nouent ou dénouent. « Quelle est la femme, a dit Sénèque, qui rougit d'être repu-
44 FlGUnES DE ROMAINES
diée, depuis que les matrones nobles et illustres ont commencé à compter leurs années, non par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maris ? elles divorcent pour se marier et se marient pour divorcer. » Pour les Jiommes ambitieux, une série d'unions succe^ives était tenue comme un auxiliaire, indispensable de la politique. Ainsi, Sylla força Emilie, fille de Scaurus, à divorcer avec Glabrion pour s'unir à Pompée, et Pison Calpurnianus à répudier Annia, veuve de Cinna ; il voulait séparer ainsi César de la fille de Cinna, ce à quoi, d'ailleurs, il ne réussit pas. Pompée à qui on avait intenté un procès qu'il craignait de perdre, eut l'idée, afin de se tirer d'affaire, de se fiancer à la fille de P. Antistius, président du jury ; mais bientôt sa cause gagnée, il rompit les fiançailles, devenues inutiles, et épousa Emilie; après quoi il se maria successivement, suivant les besoins de sa carrière, avec Mucie, fille de Scaevola, Julie, fille de César, et Cornélie, veuve de Licinius Crassus. Il s'était donc marié cinq fois ; César et Antoine avaient eu quatre femmes chacun; et Sylla, comme Pompée, en avait pris cinq. Sous l'empire, les satiriques parleront couramment des femmes qui changent huit ou dix fois d'époux. C'est que les exemples venus de haut sont singulièrement éloquents et que les grands trouvent aisément des imitateurs. L'aristocratie apprit à ceux qui avaient l'ambition et le désir de
l'égaler, que les unions pouvaient se rompre avec autant d'aisance qu'elles se concluaient. L'enseignement porta ses fruits.
La même période vit aussi s'introduire, dans les croyances religieuses, des éléments tout nouveaux. De Grèce et d'Orient arrivaient des cultes qui ignoraient la gravité froide des cérémonies de la religion officielle, qui faisaient plus de place aux mouvements passionnés de l'âme et qui étaient, pour la plupart, réservés aux femmes : celui de Bacchus qui devait bientôt dégénérer et donner naissance au fameux procès des Bacchanales ; celui de Cybèle, la grande déesse de Pessinonte, au-devant de laquelle les matrones allèrent en procession jusqu'à l'embouchure du Tibre ; celui d'Isis ; d'autres encoure. Avec eux, Rome était envahie par des prêtres d'un nouveau genre, par des devins, par des prophé- • tesses, habiles à tromper la crédulité des femmes et à leur en imposer par leurs jongleries ou leur soi-disant science de l'avenir.
Tout cela avait jeté un trouble profond dans la société. C'est dans ce milieu, fait d'éléments opposés, en lutte les uns avec les autres, qu'il faut nous placer, pour comprendre le spectacle que nous offrent les femmes de cette époque, pour excuser les écarts auxquels les unes se laissent aller, et pour mieux apprécier les autres, celles qui surent rester fidèles aux grandes traditions du passé.
J-.e type le plus accompli de ces dernières nous est fourni par la fameuse Cornclie, la mère de Tib. et de C. Gracchus.
Elle appartenait, vous le savez, à une des plus grandes familles de Rome : elle était la plus • jeune fille du premier Scipion l'Africain. Elle avait épousé Tib. Sempronius Gracchus, un des chefs du parti démocratique. Son mari mourut au bout de quelques années la laissant, jeune encore, veuve avec douze enfants. Il lui eût été facile de se créer une nouvelle existence, plus brillante que la première ; des partis tentants se présentèrent à elle, — on cite le nom d'un roi d'Egypte, Ptolémée Physcon. Elle refusa tous les prétendants, pour se consacrer entièrement à l'éducation des orphelins, dont trois seulement survécurent. Personne n'ignore avec quel soin elle éleva les deux Gracques. Vous connaissez son mot, à une de ses amies qui étalait devant elle avec orgueil ses parures, les plus belles de l'époque. Au lieu de lui répondre, elle faisait traîner la conversation jusqu'à l'heure où ses fils seraient revenus de l'école. Alors, les prenant par la main et les montrant à la visiteuse, elle lui dit : Pour moi, voici mes bijoux ! C'est qu'elle joignait aux vertus héréditaires la culture d'esprit et l'élégance de mœurs qui commençaient à prévaloir de son temps dans la société ; elle était très au courant de la littérature grecque et parlait le laliu avec une grâce exquise.
Elle l'écrivait aussi, et ses lettres étaient citées en modèle au temps de Cicéron, On a conservé des fragments de deux d'entre elles.
Sa vie de mère se termina aussi tristement qu'elle avait commencé. Son fils aîné, Tib. Gracchus,avait été massacré dans une sédition devant la porte du temple de Fides. Le cadet, Gaïus, voulut reprendre l'œuvre de son frère. En vain Cornélie lui écrivit:
« Quand donc notre famille cessera-t-elle de délirer? Quand donc aurons-nous honte de troubler la république? Mais s'il faut absolument qu'il en soit ainsi, attends que je sois morte ; alors, brigue le tribunat, fais ce qui te plaira; je ne sentirai rien. Tu m'offriras le cuite des aïeux et tu invoqueras la divinité de ta mère ; mais ne rougiras-tu pas d'implorer par des prières ces divinités que, vivantes et présentes, tu auras délaissées? Veuille Jupiter ne pas permettre que tu persévères davantage, ni qu'il te vienne dans Fesprit une si grande démence ; car je crains que tu ne recueilles de ta faute une telle douleur, qu'en aucun temps tu ne puisses être en paix avec toi-même. »
Il resta sourd à cet appel si pressant et se lança à son tour dans la mêlée politique. Poursuivi, lui aussi, par la haine du parti opposé, il fut contraint de prendre la fuite, de se jeter dans le bois sacré de Furrina et de se faire poignar-
der par le seul ami qui l'accompagnât dans sa détresse.
Après cette seconde douleur qu'elle supporta avec un grand courage, Gornélie se retira dans une villa qu'elle possédait au cap Misène ; elle y passa le reste de ses jours, en compagnie de littérateurs, recevant des présents de rois alliés de Rome et entourée de la vénération publique. On dit qu'elle se plaisait à raconter à ses hôtes la vie et la mort de ses fils, et qu'elle ajoutait: Ils sont tombés dans les temples et les bois sacrés des Dieux; ils ont le tombeau que leurs vertus méritent; car ils ont sacrifié leur vie au plus noble but, au bonheur du peuple.
Si Gornélie passe aux yeux des gens de cette époque pour le type de l'amour maternel, on cite Porcie, femme de M. Brutus, le meurtrier de César, comme celui de l'amour conjugal, dévoué et énergique. Fille, ou plutôt sœur de Caton d^U* tique, il semble bien qu'elle possédât cette rigidité, cette fierté, ce sens austère de la vie qui, dans la tradition historique, se confondent avec le nom des Gâtons. Son mari, absorbé par la préparation du crime qu'il méditait, restait fermé et silencieux auprès d'elle, ne dormant point de la nuit ou se réveillant en sursaut. Elle comprit qu'il lui cachait quelque tourment secret dont les conséquences pouvaient être fort graves. Elle eût pu l'interroger ; elle ne voulut le faire qu'après lui avoir prouvé et s'être prouvé à elle-
même qu'elle était digne de confiance. Elle prit donc des ciseaux et se porta à la cuisse une profonde blessure ; il s'ensuivit une fièvre intense dont Brutus s'inquiéta. Alors, elle lui tint, d'après Plutarque, le discours suivant : « Brutus, étant fille de Caton, t'ay esté donnée, non pour estre participante de ton lict et de ta table seulement, comme une concubine, ains pour estre aussi parsonnierre et compagne de toutes tes bonnes et mauvaises fortunes. Or^ de ma part, quelle démonstration puis-je faire de mon devoir envers toy, et de combien je voudrois faire pour l'amour de toy, si je ne sçay supporter constamment avec toy un secret accident ou un soucy qu'il soit besoin de celer fidèlement? Je sçay bien que le naturel d'une femme semble communément trop débile pour pouvoir contenir seulement une parole de secret; mais, la bonne nourriture, Brutus, et la conversation des gens vertueux, ont quelque pouvoir de réformer un vice de la nature : et quant à moy, j'ay cela davantage que je suis fille de Caton et femme de Brutus, à quoy néant moins je ne me fioye pas du tout par cy devant jusques à ce que maintenant j'ay connu que la peine mesme et la douleur ne me sauroyent vaincre. » En disant ces paroles, elle lui montrait sa blessure et lui révélait comment elle se l'était faite pour s'éprouver elle-même.
Brutus avait eu tort, évidemment, de se défier de sa femme. C'est peut-être qu'il connaissait une
50 FIGURES DE «OMAINES
histoire que le même Plularque nous conte dans son traité: Du trop parler, et que je vais vous conter, à mon tour, d'après lui.
Le Sénat romain délibérait, une fois, depuis plusieurs jours sur une matière secrète. Une dame romaine, sage d'ailleurs, mais femme pourtant, importuna son mari et le pria très instamment de lui dire quelle était cette matière secrète. Elle jurait, par grands sermenls, qu'elle ne révélerait la chose à personne, et versait des larmes abondantes, se disant bien malheureuse de ce que son mari n'avait aucune confiance en elle. Le Romain résolut de l'éprouver. « Tu me contrains, dit-il, m'amie, à te découvrir une chose horrible, épouvantable. Les prêtres nous ont rapporté qu'on a vu voler en l'air une alouette qui avait un casque doré et une lance; et comme nous ne savons pas si ce prodige est bon ou mauvais pour l'Etat, nous en conférons avec ceux qui savent interpréter le vol des oiseaux. Mais garde-toi bien de le dire. » Après quoi il * s'en alla au Sénat. Aussitôt, la femme tirant à part une de ses servantes se mit à s'arracher les cheveux et à se frapper la poitrine en criant; « Hélas, mon pauvre mari, ma pauvre patrie. Que faire ? » ce qui était engager la servante à la questionner. Celle-ci n'y manqua pas. Alors, l'autre lui raconta l'histoire en ajoutant le refrain habituel aux bavards: « Mais, gardez-vous bien de le dire, tenez-le bien secret. » A peine la mai-
tresse partie, la servante alla trouver une de ses compagnes à qui elle dit la nouvelle; celle-ci la raconta à un ami qui était venu la voir; de sorte que le bruit de Tévénement parvint au Sénat avant que celui qui l'avait lancé y fût arrivé luimême. Aussi, le premier qu'il rencontra lui ditil : « Vous sortez de votre maison ; alors vous ne savez rien. — Comment? est-il arrivé quelque événement? — Sans doute, on a vu voler une alouette qui avait un casque d'or et une lance ; les consuls vont délibérer à ce sujet.» Le Romain, souriant en sa barbe, se disait: « Vraiment, ma femme, tu n'a pas beaucoup attendu, puisque ce que je t'ai dit est déjà connu ici. » Il alla tout droit trouver les consuls pour calmer leur émoi. Puis, revenant chez lui, il appela sa femme. « Eh bien, s'écria-t-il, tu m'as perdu. Le secret du Conseil a été découvert: c'est toi qui l'as fait connaître; ta maudite langue est cause qu'il me faut abandonner mon pays et partir en exil. » Elle voulait nier, et alléguait, pour se défendre : « N'y a-t-il pas trois cents sénateurs qui savaient la chose comme toi? — Quels trois cents, repritil; c'était une histoire que j'avais inventée pour l'éprouver. »
Ce sénateur, ajoute Plutarque, fut homme sage et bien avisé, qui, pour essayer sa femme, comme un vase mal clos, ne versa pas de l'huile dedans, ni du vin, mais seulement de l'eau.
A ces nobles physionomies de Cornélie et de
Porcie, les auteurs du temps se plaisent à en opposer d'autres, où ils semblent résumer tous les défauts, tous les vices de la génération nouvelle.
Clodia était la fille d'AppiusCIaudius Pulcher, et lasœur du fameux tribun Clodius. Elle épousa d'abord Q. Caecilius Metellus ; celui-ci étant mort en trois jours, on raconta de tous côtés qu'elle l'avait empoisonné, d'où le surnom de Clylemnestre qu'on lui donna méchamment.
Cette accusation, peut-être calomnieuse, était justifiée par la facilité de ses mœurs. Elle fut du dernier bien successivement avec Catulle, qui la chanta sous le nom de Lesbie et avec l'orateur M. Coelius Rufus, qui, pour se rapprocher d'elle, alla se fixer dans une maison du Palatin, voisine de la sienne. Abandonnée par le premier à cause de son intimité avec le second et par le second ensuite, elle s'entendit avec les ennemis de celui-ci et le fit accuser de plusieurs crimes ; elle alla jusqu'à prétendre qu'il avait tenté de l'empoisonner.
C'était, au demeurant, une beauté gracieuse. « Quintia est belle pour beaucoup de gens, disait Catulle ; moi, je la trouve grande, blanche, droite ; voilà ses qualités, je les reconnais toutes. Mais que leur réunion forme la beauté, je le nie. Elle n'a pas de charme, et dans tout ce vaste corps, il n'est pas une miette d'esprit et d'agrément. C'est Lesbie qui est belle, plus belle
que toutes ; elle a si bien pris la grâce pour elle qu'il n'en reste plus pour les autres. »
Ses grands yeux, pleins de flamme l'avaient fait surnommer Boôpis, comme Junon. Sa démarche était coquette et quelque peu prétentieuse.
Fort instruite, poète elle-même et formée à ces arts que la Grèce avait introduits à Rome, la danse et la musique, elle était entourée d'amis illustres, hommes de lettres^ politiques, grands seigneurs ; elle voulut persuader un moment à Cicéron d'abandonner pour elle la fade Térentia et de l'épouser ; mais Térentia devina le danger et les brouilla ensemble. Elle attirait par son esprit et son charme ; elle retenait par Tàgrément de son commerce, par sa générosité J sa maison et sa bourse étaient ouvertes à tous. Elle donnait des dîners qu'il est permis de supposer savoureux ; au dessert, on se portait des défis poétiques ; les tablettes passaient de main en main et chacun y inscrivait des vers malicieux contre les hommçs au pouvoir ou les célébrités du jour. Elle offrait aussi des fêtes brillantes dans ses jardins du Tibre ou dans sa villa de Baies. Ce séjour délicieux était alors le rendez-vous des élégants de Rome ; « quelques malades qui s'y rendaient pour s'y soigner, dit finement M. Boissier, justifiaient une foule de gens bien portants qui y venaient pour s'amuser ». Là, Clodia et ses amis, se livraient sans
mesure aux enchantements de ce rivage si vanté ; aux courses sur le rivage succédaient des promenades à travers le golfe, sous le ciel étoile, dans des barques illuminées, garnies de chanteurs et de musiciens. Clodia était l'âme de cette société en mal de renouveau, qui osait briser avec les anciens usages et la gravité d'autrefois, pour se jeter, souvent plus que de raison, dans les plaisirs de l'esprit et, il faut bien l'avouer aussi, dans les désordres des sens.
Toute différente était sa belle-sœur, fille d'un citoyen de Tusculum, Fulvie, femme d'Antoine. jCelle-là n'avait d'une femme que le corps ; son caractère, avide de domination, entier, implacable, cruel à l'excès, aurait pu laisser croire que la nature, en la créant, s'était trompée de sexe. Loin de sacrifier aux nouveautés galantes de son temps, elle possédait, exaspérées et tournées en vices, les vieilles qualités romaines : audace, énergie, ténacité. Sa vie débuta par des deuils. Elle épousa d'abord P. Clodius. Après l'assassinat que l'on connaît, le corps du tribun fut rapporté à Rome et exposé dans la cour de sa maison. Fulvie montra, dès ce moment, ce dont elle était capable ; elle désignait à tout venant, avec force cris, cette poitrine percée de coups et cherchait à ameuter la multitude contre les meurtriers. Peu après, cependant, elle se remariait avec C. Scribonius Curion, qui fut tué en Afrique. Veuve pour la seconde fois, elle
FULVIE, FEMME d'anTOINE
demeura cinq ans dans l'ombre ; mais alors, elle s'éprit d'un attachement passionné pour __Antoine, qu'elle décida à l'épouser. Elle rcvait pour lui les plus hautes destinées ; elle était prête à toutes les démarches, à tous les crimes pour les lui assurer. Quand celui-ci, violemment attaqué par Cicéron, fut sur le point d'être déclaré ennemi public, elle n'hésita pas à se mettre à la tête de ses parents et de ses amis et, tenant son fils par la main, elle passa une nuit entière à courir en suppliante chez tous les sénateurs ; le lendemain, elle les abordait dans la rue, en costume de deuil, au moment oii ils entraient dans la curie, se jetait à leurs pieds, les poursuivait de ses gémissements et de ses prières. Il fallut toute l'énergie de Cicéron pour déjouer cette manœuvre. Elle ne lui pardonna jamais d"y avoir réussi : on sait que le jour où on lui apporta la tête de l'orateur, massacré par les soldats d'Antoine, elle se donna le plaisir de lui percer la langue à coups d'épingle.
On cite d'elle plus d'un trait semblable. Cette nature ardente, échauffée par les haines civiles, était à tel point aveuglée qu'elle était devenue incapable de toute pitié. Homuie ou femme, aucun de ses ennemis ne trouvait grâce devant elle.
Un jour, les triumvirs avaient décidé que les cent quarante femmes lesplus riches de Rome de-
vaient leur remettre leurs biens pour subvenir aux frais de la guerre : amende élevée à celles qui dissimuleraient leur fortune, récompense aux dénonciateurs. Pour obtenir qu'on revînt sur cet arrêt sévère, les matrones décidèrent de s'adresser aux parentes des triumvirs et de les charger de, plaider leur causé. La sœur d'Octave et la mère d'Antoine y consentirent ; Fulvie ferma sa porte aux suppliantes et refusa d'intervenir.
Une autre fois qu'elle avait envie d'acquérir la maison d'un de ses voisins, Rufus, elle lui fit demander de la lui vendre. Il commença par refuser. C'était une grande imprudence à pareille époque et avec une telle femme. On le lui fit sentir. Alors, voulant réparer sa faute et' surtout désarmer la colère de Fulvie, il se décida non plus à lui vendre, mais à lui offrir l'immeuble qu'elle convoitait. Retour tardif et inutile. Celle-ci le fit mettre à mort par son mari, et ordonna que la tète du malheureux serait exposée à la porte même de la maison.
De ce dévouement poussé jusqu'à l'extrême limite de la dureté, Antoine la récompensa en l'oubliant aux pieds de Cléopâtre. De là, pour Fulvie et pour les Romains, de nouveaux désastres. Brûlant d'arracher son mari à l'Egypte et à sa rivale, elle tenta de soulever contre Octave une partie de l'Italie; peu lui importait de rallumer la guerre civile, pourvu qu'elle reconquît Antoine et satisfît sa vengeance contre un rival.
Mais sa dernière folie ne fut point de longue durée. Enfermée dans Pérouse assiégée, elle fut obligée de se rendre. Elle passa en Grèce. Antoine qui s'était mis en route de son côté, en apprenant les événements, la retrouva à Athènes. L'entrevue fut plus que froide. Désespérée, Fulvie tomba malade, refusa les soins des médecins et se lafssa mourir, aussi excessive dans le malheur contre elle, qu'elle l'avait été contre lesMi'ufres dans le
succès. ^^•!^^TAWlE■•^'V
Ces différentes femmes nouspUîsèAtent^Hi faut
bien le reconnaître, un singulier mélange de qualités brillantes, extraordinaires même et de choquantes faiblesses; on voudrait être sûr que les contemporains n'ont pas exagéré; car, dans une période aussi agitée que celle qui marqua la fin de la République, au milieu des haines publiques et privées qui déchiraient alors la société, il était bien difficile aux écrivains de respecter la vérité, bien difficile peut-être de la connaître exactement. Il y a dans tout ce qui nous est parvenu par la tradition une note un peu théâtrale qui éveille le soupçon. On ajoutera foi plus pleinement à l'histoire si nourrie de détails précis, presque naïfs, que nous conte une inscription. C'est réloge funèbre d'une matrone, prononcé peutêtre par son mari et, en tout cas, gravé sur sa tombe par les soins de celui-ci. La pierre a été retrouvée en plusieurs morceaux et à des épo- ' ques différentes ; le dernier n'a été découvert qu'il
y a dix ans. Il en manque encore toute une partie. Le- tombeau s'élevait probablement sur la Via Portaensis, à 4 kilomètres de Rome. Rien ne nous fait mieux connaître que ce texte les épreuves par lesquelles pouvait passer une femme à Tépoque dangereuse du triumvirat.
Dès le début de Tinscription, nous entrons en plein dans le sujet :
« Ton enfance s'est écoulée à la campagne, chez tes parents ; émule de leur probité, éloignée des méchants, tu demeuras attachée au bien, grâce à la surveillance de ta mère.
« Avant le jour fixé pour notre mariage, tu fus privée soudainement de tes père et mère assassinés dans la solitude de leurs pénates. Grâce à toi surtout, — car j'étais parti pour la Macédoine, et l'époux de ta sœur, C. Cluvius, pour l'Afrique, — la mort de tes parents ne resta pas impunie. Tu t'es acquittée avec tant d'activité de ce pieux devoir par enquêtes, poursuites^ revendications, que nous n'aurions pu mieux faire si nous avions été là. Tu en partages d'ailleurs le mérite avec ta respectable sœur.
« Dans cette période d'agitation, après le supplice des coupables, tu dus abandonner la maison paternelle, oi^i tu n'étais pas suffisamment gardée et te réfugier chez ma mère, où tu attendis mon retour. »
Après avoir défendu la mémoire de ses parents, cette jeune fille dut défendre leur volonté der-
nière. On essaya, en effet, de l'amener doucement à demander l'annulation du testament de son père.
« Vous fûtes ensuite circonvenues, ta sœur et toi, pour consentir à ce que le testameut paternel, où toi et moi étions institués héritiers, fût déclaré révoqué par la survenance d'une coemplio entre ton père et son épouse. Tu serais ainsi nécessairement tombée, avec Tuniversalité de l'héritage de ton père, sous la tutelle des meneurs de cette intrigue, ta sœur étant écartée de l'hérédité, comme étant sortie de la famille par sa mancipation à Cluvius, son époux. »
Ainsi, consentir à cette manœuvre eût été s'assurer la totalité de la succession et évincer tous ceux qui pouvaient y prétendre. Dé semblables propositions auraient tenté une femme intéressée et facile à duper. Notre héroïne flaira le piège et répondit par un refus, dont son mari expose les motifs dans un long développement juridique, plus semblable d'aspect à quelque libellé de notaire qu'à un fragment d'oraison funèbre. Je ne vous en citerai que la conclusion.
« Ils furent lassés par ta constance, et ne poussèrent pas plus loin leur tentative. Tu fis ainsi respecter le testament de ton père, l'intérêt de ta sœur et la foi qui t'unissait à moi. »
Le fiancé revient de Macédoine, le mariage se fait. Ce fut une de ces unions, si peu fré-
quentes alors, qui ne devaient point connaître de rupture.
« Ilssontrares les mariages d'une aussi longue durée que le nôtre, que termine la mort seule et que ne vient pas briser le divorce. Nous avons prolongé notre union jusqu'à la quarante-etunième année, sans le moindre nuage entrenous. Plût aux Dieux que ma mort eût seule mis fin à ce long bonheur ; car il eût été juste que le plus âgé cédât au destin. »
Vient ensuite Fénumération des qualités ménagères de la défunte :
« Rappellerai-je tes vertus domestiques ? ta pudeur, ta déférence, ta douceur, la facilité de caractère, ton assiduité aux travaux de la maison, ta religion exempte de surperstition, ton élégance sans prétention, la parfaite mesure de ta mise ? Ai-je besoin de parler de ton attachement à tes proches, de ton affection pour ta famille, de ton respect pour ma mère que tu honorais à l'égal de tes propres parents, et à qui tu as assuré la même tranquillité? Dirai-je tes autres innombrables qualités ; elles te sont communes avec les matrones les plus soigneuses de leur réputation ? Ce que je veux revendiquer pour toi, ce sont celles qui te sont propres, dont tu as fait preuve dans des moments par lesquels bien peu ont eu à passer, au milieu de dangers et d'actes d'énergie que la fortune des femmes leur a d'ordinaire épargnés. »
On s'attendrait ici à quelque récit dramatique ; mais il faut compter avec Tainour du Romain pour les choses pratiques, lequel prime tout le reste. L'éloge qui va suivre se comprendra mieux, d'ailleurs, si l'on réfléchit à ce qui se passait alors couramment dans les ménages qu'on appellerait aujourd'hui les plus bourgeois. Que Ton songe à Térentia,la femme de Cicéron, qui retenait à son profit 60.000 sesterces sur la dot de sa fille, et qui, un autre jour, détournait 20.000 sesterces sur une somme que lui demandait son mari, s'entendant pour le tromper, avec son affranchi Philotimus ; et Ton se persuadera que celles qui agissaient autrement méritaient un peu d'être citées en exemple. D'où la phrase suivante : -^
« Nous avons conservé avec une commune diligence tout le patrimoine que tu tenais de tes parents ; me l'ayant remis tout entier, tu n'avais aucun souci d'en augmenter la valeur. Nous avions partagé la gestion de notre fortune ; je m'étais réservé de protéger la tienne et tu gardais celle de ton mari. »
Confiante envers son. époux, cette femme était généreuse envers sa famille :
« Je célébrerai ta pieuse libéralité pour plusieurs de tes proches. Sans doute, il est facile de citer des noms de femmes excellentes ; mais il n'en est qu'une qui puisse t'être égalée à cet égard, et c'est ta sœur. Vous aviez recueilli
chez vous et élevé des jeunes filles, vos parentes ; pour qu'elles pussent s'établir d'une manière assortie à la condition de votre famille, vous leur aviez préparé des dots. Cluvius et moi, nous avons, d'un commun accord, accepté vos intentions et approuvant votre générosité, mais voulant laisser intact votre patrimoine, nous avons engagé nos biens et payé ces dots de nos propriétés. Ce que j'en dis là n'est point pour nous vanter, mais pour montrer que nous avons tenu à honneur d'acquitter de nos fonds mêmes des obligations imaginées par votre libéralité pieuse. »
Ici il y a une lacune dans le texte qui nous a été conservé; le morceau retrouvé dernièrement la comble en partie. Il nous transporte à l'époque des proscriptions. Octave et Antoine venaient de décider la formation d'un triumvirat auquel Lépide serait adjoint. Pour éviter, soidisant, une exécution générale où les soldats égarés par la colère, auraient immolé des innocents, ils avaient dressé une liste de proscription, où le nom des ennemis particuliers de chacun d'eux était inscrit ; tous ceux qui y figuraient devaient périr. Les condamnés essayèrent pour la plupart de s'enfuir ; ils se cachaient où ils pouvaient, dans des fossés, dans des égouls, dans des fours, sous les tuiles des toits ou au plus profond des caves. C'est alors qu'on put juger du dévoùment et de l'aflection des
AU DÉCLIN DE LA RÉPUBLIQUE 6i
femmes. On raconte d'elles des traits extrêmes dans le mal comme dans le bien. Ainsi, la femme d'un certain Septimius, voulant s'unir avec un ami d'Antoine, fit inscrire son mari sur la liste fatale ; puis, elle l'enferma dans sa maison jusqu'à l'arrivée des bourreaux ; le jour même, elle se remariait. Un jeune homme, que sa richesse avait désigné à la cruauté des triumvirs, Atilius, se voyant abandonné de tous, alla chercher auprès de sa mère un suprême refuge. Mais celle-ci le repoussa comme les autres ; il ne lui resta d'autre ressource que de s'enfuir dans la montagne et dese faire esclave jusqu'au moment où, incapable de supporter plus longtemps son misérable sort, il se livra lui-même à l'épée des soldats. Un nommé Salassi^s, qui avait commencé par gagner la campagne, trouva moyen de rentrer de nuit à Rome. Son premier soin fut de faire prévenif sa femme et de lui indiquer le lieu de sa retraite. Le lendemain matin, celle-ci allait le dénoncer et revenait à la tête de ceux qui devaient le mettre à mort.
D'autres, au contraire, furent admirables de présence d'esprit et de courage. Appien nous cite entre plusieurs, l'exemple de la femme d'Acilius. Acilius, dit-il, fuyait de Rome. Dénoncé par un de ses esclaves, il fut découvert, reconnu ; il était sur le point d'être massacré. Il lui vint alors l'idée d'offrir aux soldats qui l'entouraient une somme plus élevée, pour l'épar-
6i FtGUnES DE ROMAINES
gner, que celle qu'ils auraient touchée en le tuant. Mais comme il ne pouvait la leur compter sur-le-champ, il les renvo3'a à sa femme, avec un signe de reconnaissance dont ils étaient convenus entre eux. Sans hésiter, celle-ci alla chercher ses bijoux et les leur livra tous, ne leur demandant, en échange, que de tenir aussi leur parole. C'étaient d'honnêtes brigands : ils louèrent eux-mêmes un bateau sur lequel ils firent passer Acilius en Sicile.
Revenons maintenant à notre inscription. On y lit : « Si j'ai pu prendre la fuite, c'est grâce à tes parures. L'or et les perles qui ornaient ton corps, tu les as enlevés et abandonnés pour moi. Puis, trompant la surveillance de mes ennemis, tu as trouvé le moyen d'enrichir mon absence, en faisant prospérer notre famille servile et nos capitaux.»
Telle est précisément la conduite que tint, au dire d'Appien, la femme d'Aciiius dont je vous ai parlé, tels sont les sacrifices qu'elle accepta. On en a conclu qu'il s'agissait d'elle dans cette oraison funèbre ; et vraiment, il est bien tentant de l'admettre, quoique la chose ne soit pas absolument hors de doute.
Ici une révélation bien caractéristique :
« Des complices de Milon, dont nous avions acquis une maison, ont voulu profiter de mon exil et de l'occasion offerte par les troubles
civils pour envahir l'immeuble. Tu as su défendre notre bien. »
Ceci fait allusion à des événements qui s'étaient passés cinq ans plus tôt, lors de la lutte de Clodius et de Milon. On sait que ces deux tribuns mirent pendant quelque temps la ville dans un état d'émeute permanente, jusqu'au jour où celui-ci fit assassiner son rival. Mais, pom- ce meurtre, il avait été traduit en jugement, condamné et envoyé en exil ; ses biens avaient été mis en vente. En pareille circonstance, ceux qui ont quelque argent liquide peuvent faire aisément de bonnes opérations. Acilius était du nombre ; il avait acheté, assurément à un prix doux, une des maisons confisquées. La chose lui semblait, ainsi qu'à sa femme, naturelle et légitime. Mais, que des partisans du proscrit pussent songer ultérieurement à profiter de nouveaux désordres de l'Etat pour reprendre possession de ce qui avait été arraché naguère à leur ami, c'est ce qu'ils ne pouvaient admettre et ce qu'ils trouvaient révoltant. Il est aisé de s'illusionner sur le passé, quand on n'en a point souffert? à plus forte raison, lorsqu'on en a profité.
Nous arrivons maintenant aux événements qui précédèrent immédiatement le retour de l'exilé; nous allons voir la part que sa femme prit à la mesure de clémence qui lui rouvrit les portes de Rome.
«c César a eu raison de dire que tu lui avais
permis de me rendre à la patrie ; car si tu n'avais assuré mon salut, César lui-même n'aurait pu exercer sur moi ses faveurs. Je dois donc autant à ta piété qu'à sa clémence.
« Évoquerai je ici le souvenir de nos tourments intérieurs et de nos secrètes tribulations? Dirai-je comment j'ai maintes fois échappé à des périls imminents et présents, grâce à des avis soudainement parvenus par tes soins? que tu m'as souvent sauvé d'une résolution téméraire, et préparé des asiles surs quand je revenais à la maison ? que tu as rendu complices et associé, dans un danger commun, ta sœur et son mari Cluvius ? Je n'en finirais pas si je disais tout. Il suffit à moi et à toi que tu m'aies sauvé en assurant ma retraite.
« J'avouerai cependant que, par ton fait, j'éprouve la plus grande amertume de ma vie. J'avais obtenu de la bienveillance et de la justice de César Auguste, absent alors de Rome, d'être rendu à ma patrie, citoyen utile encore peut-être ; tu vins solliciter en personne de son collègue, M. Lepidus, mon retour. Tu étais prosternée à ses pieds ; non seulement il ne te releva point, mais il te laissa traîner à terre et meurtrir par son entourage^ comme une esclave ; et toi, le cœur ferme, tu lui rappelais l'édit de grâce et la lettre de félicitation qui l'accompagnait, bravant les injures et les brutalités cruelles de ses gens ; ta patience signalait cet homme comme
AU DÉCLIN DE LA Rli PUBLIQUE G7
l'auteur de tous mes maux. Cet acte ne tarda pas, d'ailleurs, à lui porter malheur.
« Tant de vertu fournit à César l'occasion de montrer sa clémence, de me sauver la vie et de flétrir la dureté inopportune de son collègue.
« Qu'est-il besoin d'ajouter ? il faut terminer ce discours qui peut et doit finir; insister davantage serait rabaisser tes actes et manquer à ce que je te dois ; la preuve la plus éclatante de tes mérites, celle que je préfère à toutes, c'est que tu m'as sauvé la vie. »
Certes, c'était à bon droit, qu'Acilius remerciait ainsi sa femme et proclamaitpubliquement son dévoûment. Elle était du nombre de celles qui, malgré le trouble des esprits et lai démoralisation des consciences, n'avaient point perdu le souvenir des vieilles vertus et savaient encore montrer quel idéal une Romaine devait se faire de la foi jurée et de l'affection conjugale.
Voyez juqu'où elle allait pousser le renoncement de soi-même et le désintéressement :
« L'univers était pacifié et la république rétablie; des jours paisibles et heureux se levèrent pour nous. Nous aurions désiré avoir des enfants que le sort nous avait refusés jusqu'alors. Que nous aurait-il manqué à tous deux si la fortune nous avait souri sur ce point? Plus tu avançais en âge, plus l'espoir diminuait. Les agitations de ton âme et les rêves que tu nourrissais alors
68 FlGUnES DE ROMAINES
seraient chose admirable chez toute autre femme ; ce ne fut, chez toi, que l'application ordinaire de tes autres vertus.
« Désespérant de ta fécondité, désolée de me voir sans enfant, et craignant de perpétuer mes regrets par la persistance d'un mariage stérile, tu m'offris le divorce, tu me proposas de céder la place à la fécondité d'une autre épouse. Tu voulais prouver notre parfaite concorde en cherchant toi-même et en me préparant cette femme digne de moi ; tu aurais regardé ses enfants comme tiens; Ui renonçais à diviser noire patrimoine, confondu entre nous jusqu'à cejpur; tous nos biens seraient demeurés à ma disposition, et si je l'eusse accepté, tu aurais continué à t'occuper de leur gestion. Rien n'eût été .changé entre nous, si ce n'est que tu m'aurais rendu désormais les offices d'une sœur ou d'une belle-mère affectueuse.
« Je dois le confesser, cette pensée m'irrita à tel point que je faillis perdre l'esprit et ne pas rester maître de moi. Quoi! avoir conçu l'idée de nous séparer, avant que la nature nous en eût imposé la loi; quoi! vivanle encore, tu aurais cessé d'être ma femme, toi qui, durant les jours de l'exil, avais été la plus fidèle des compagnes ! Quelle passion, quelle nécessité de paternité pouvait me faire manquer à la foi promise et changer la certitude pour un bonheur douteux? Tu demeuras ma femme; car je ne pouvais céder à
ta proposition sans me déshonorer et sans causer notre malheur commun.
« Pour toi, quoi de plus digne de mémoire que cette généreuse pensée de satisfaire mon désir et ne pouvant me donner toi-même des enfants, de vouloir, par ton entremise môme, me ménager, grâce à un autre mariage, la possibilité d'être père. »
Le reste de l'oraison funèbre ne sort pas des banalités usuelles en pareil cas.
« Plût aux Dieux, que, notre âge le permettant, notre union se fût continuée jusqu'au jour, oi!i moi, le plus vieux, je serais mort le premier, ainsi qu'il était juste, et où j'aurais reçu de toi les derniers devoirs, après m'être substitué une fille adoptive qui m'eût remplacé prèe de toi. Mais tu m'as précédé dans la tombe, me laissant le deuil, les regrets, seul, sans enfants. Je plierai donc mes sentiments à tes désirs, et j'adopterai celle que tu destinais à être notre fille...
« Les exemples de ta vie ne me seront pas inutiles. Fortifié par ta bonne renommée, au milieu de tous les périls, et instruit par tes actes mêmes, je résisterai à la mauvaise fortune qui ne m'aura pas tout ôté, si elle permet que mes louanges fassent croître ta mémoire. Mais avec toi j'ai perdu le calme de l'esprit ; tu n'es plus là pour être mon témoin et mon soutien dans les périls; je suis brisé par le malheur, je me sens incapable de résister...
« Que les Dieux Mânes assurent et protègent ton repos ! »
Quelque part qu'il convienne de faire à l'exagération propre à tout éloge funèbre; quelque notable que soit dans ce tableau l'absence de toute ombre, le voile jeté à dessein sur les défauts d'une femme qui, assurément, n'en était point exempte, il faut reconnaître que cette figure ne manque ni de grandeur ni d'originalité. Le caractère principal en est l'énergie, la volonté. Elle en a fait preuve depuis le début de sa vie de jeune fille, alors qu'elle avait à venger le meurtre de ses parents jusqu'à la fin de son existence, où elle prend sur elle de se sacrifier pour faire place à une épouse plus féconde ; elle en donne surtout des marques éclatantes au milieu des bouleversements de la guerre civile et au tribunal des triumvirs.
Mais cette énergie toute virile n'excluait pas chez cette femme les sentiments habituels à ses pareilles; tout au plus les colorait-elle d'une nuance de gravité plutôt que de tendresse. Elle avait voué à son mari l'attachement le plus profond et le plus sérieux; elle avait le respect, poussé jusqu'à l'extrême limite, des devoirs conjugaux ; elle en a donné la preuve dans la vie journalière aussi bien que dans les jours les plus critiques. De plus, elle était bonne pour le reste de sa famille, pour sa belle-mère, pour de jeunes parentes.
AU DÉGUN t)E LA RÉPUBLIQUE 71
Mais, c'élait également, — et voilà des qualités au moins aussi romaines que les autres — une ménagère émérite qui savait compter et, au besoin, faire face aux hommes d'affaires; qui voyait du premier coup d'oeil, dans les questions d'argent, le fort et le faible ; qui supputait les conséquences d'une décision juridique et se décidait, à coup sûr, dans les questions de droit ; qui connaissait la valeur d'une maison, même mal acquise, et le moyen de faire fructifier son argent.
Elle était bien de cette race à qui l'on apprenait, dès l'enfance, cette sentence d'Ennius digne, dit Juvénal, des Dieux et de Jupiter luimême : Oporiet habere ! et « qui la savait par cœur avant même son alphabet ». ^
Ces qualités, qui sont des qualités romaines par excellence, ne se perdront pas dans la suite ; les femmes de Tépoque impériale nous en fourniront plus d'un exemple. L'idéal de la maîtresse de maison restera le même. « La femme, écrira Tertullien, doit administrer sa maison, diriger ses esclaves, distribuer la laine aux servantes, garder jalousement les clefs des armoires, veiller aux provisions. » On continuera à louer sur les épitaphes ces vertus de l'ancien temps, et sur la tombe des épouses modèles, on n'hésitera pas à figurer un métier à tisser, comme le plus beau symbole des qualités féminines. Assurément, la femme sacrifiera de
72 FlGUnES DE ROMAINES
plus en plus aux nouveautés que la culture grecque ou le contact de l'Orient introduisent dans la société ; mais le fonds demeurera stable. Elle sera toujours calculatrice et habile en affaires ; en môme temps, elle restera la courageuse, prête à tout affronter pour son mari, s'il le faut, la Pauline qui s'ouvre les veines pour ne pas survivre à Sénèque, l'Arria qui tend à Paetusle poignard dont elle vient de se frapper. Je n'en veux pour preuve que cette lettre de Pline le Jeune, par laquelle je clorai cet entretien: « Je me promenais dernièrement sur le lac Côme avec un vieillard de mes amis. Il me montra une villa, dont une chambre s'avance sur le lac. C'est de là, ajouta-t-il, qu'une femme de notre pays s'est jetée avec son mari. J'en demandai la raison. Depuis longtemps, me dit-il, le mari était rongé d'un ulcère. Quand elle fut persuadée qu'il ne pouvait guérir, elle l'exhorta à»se donner la mort et lui promit de lui tenir compagnie jusqu'au bout. Elle se lia à lui avec des cordes, et tous deux se précipitèrent ensemble dans le lac. » On ne sait même pas comment elle s'appelait !
Je confie la mémoire de cette héroïne anonyme à votre souvenir.
FIGURES D'IMPÉRiTRICES ROMAINES
J'ai essayé, dans la précédente conférence, de vous montrer ce que furent les Romaines de l'âge républicain ; j'ai fait passer devant vos yeux quelques figures de femmes ; je vous ai indiqué qu'en outre des qualités pratiques qui caractérisent les descendants de Romulus, elles savaient faire preuve, quand il le fallait, d'une âme haute et d'un cœur énergique ; nous les avons vues attachées à leurs maris jusqu'au renoncement, souvent jusqu'à la mort. Je n'ai pas eu Toccasion de vous parler longuement de leurs sentiments maternels ; ce ne sont pas ceux qui, pendant cette période, se manifestent avec le plus d'éclat. Il en va tout autrement sous l'Empire, et particulièrement chez les impératrices, dont je me propose de vous entretenir aujourd'hui. C'est que, dans une monarchie, la question primordiale est celle de l'hérédité : il ne suffit pas de régner, il faut assurer sa succession dans l'intérêt de son peuple et aussi de
7i FIGURES d'impératrices ROMAINES
sa famille. Les hommes s'y attachent plutôt par principe, par besoin de voir leur œuvre se continuer, leurs idées et leurs méthodes se perpétuer après eux; les femmes, par amour de leur progéniture : c'est leur rôle et leur devoir de veiller au bonheur de leurs enfants. De là, leur âpreté à écarter de leur routé ce qui semble menacer l'avenir, à combatre ceux dont la fidélité leur paraît douteuse, à exalter les auxiliaires dévoués. Mais, supposez une femme dont l'amour maternel s'unisse à une ambition personnelle insatiable, ou dont la nature ardente ne connaisse pas de frein, ou qui vive à une époque troublée, dans un milieu demi-barbare, au centre d'événements tragiques ; elle deviendra aisément, pour sauver son fils et lui assurer le trône, rusée, méchante, criminelle même. Ce qui, dans le salon d'une bourgeoise, se fût borné à l'intrigue, à la médisance, à la calomnie prend, dans le palais d'une souveraine, une tout autre tournure : l'intrigue devient conspiration ; la calomnie, accusation de lèse-majesté; au lieu de cherchera écarter un rival ou à le déconsidérer, on travaille à sa disgrâce, à son exil, à sa mort.
L'histoire du moyen âge et des temps modernes est fertile en exemples du fait ; nous allons en trouver plus d'un aussi à l'époque romaine. La famille du fondateur même de l'Empire nous en fournira en abondance.
L'impératrice Livie (Livia DrusillaJ avait
FIGURES D IMPERATRICES ROMAINES /O
épousé en premières noces un grand personnage, ancien préteur et pontife, Ti. Claudius Néron. Elle en eut, l'année même de son mariage, un enfant qui s'appelait comme son père : le futur empereur Tibère. Quatre ans plus tard, Auguste, qui venait de répudier sa première femme, Scribonia, obtint que, de son côté, Ti. Claudius Néron répudieraitla sienne et, ceci fait, l'épousa. Si un fils était né de ce mariage, la succession de l'Empire était assurée ; Livie eût pu jouir en paix de sa haute fortune et se remettre aux dieux du soin de régler l'avenir. Mais il n'en fut point ainsi : l'union demeura inféconde et la place d'héritier resta vacante. Il fallait pourtant songer à la remplir. On trouvera tout naturel que Livie ait eu la pensée d'y appeler le fils qu'elle avait eu de son premier mari. Et comme d'autre part, Scribonie avait donné à Auguste une fille, Julie, elle conçut le dessein de réunir par un mariage le beau-fils et la belle-fille. L'empereur aurait peut-être accédé à ce désir s'il n'avait été sollicité, d'autre part, par Octavie, sa sœur bien-aimée. Octavie était mère, elle aussi ; elle aussi rêvait de faire de son fils l'héritier du trône ; elle aussi voulait le marier à Julie. Voilà les deux femmes en présence. Auguste ne pouvait guère hésiter entre les prétendants : l'un était de son sang, l'autre ne tenait à lui que par alliance ; il se prononça pour le premier. Julie, âgée de quatorze ans,
76 FIGURES d'impératrices romaines
fut mariée à Marcellus, qui n'en avait encore que dix-huit.
L'éciiec fut sensible à Livie ; mais elle sut cacher la blessure ; la franchise n'était point sa qualité dominante. Tacite nous a fait d'elle ce portrait plein de restrictions : « Elle avait une vertu digne des iDremiers âges, avec plus d'affabilité dans les manières, pourtant, qu'on n'en permettait aux femmes d'autrefois : mère impérieuse, épouse complaisante, elle unissait l'adresse de son mari à la fausseté de son fils. »
Ceux qui ne l'aimaient pas oubliaient la vertu pour ne voir que la dissimulation. Caligula l'appelait : un Ulysse en jupon ; et ce jugement a été accepté, à bon droit, ce semble, par les auteurs modernes : ils prétendent que ses statues elles mêmes en sont la preuve. « On voit, à Rome, dit l'un deux, plusieurs statues qui passent pour être celles de Livie : c'est une beauté froide, un visage sans expression, une physionomie composée et tranquille, belle et insignifiante, parce qu'elle veut l'être, parce qu'elle peut s'effacer. D'ailleurs, nulle apparence de fausseté ; le chef-d'œuvre de la dissimulation est de savoir se dissimuler. »
Au reste, le hasard, — si ce fut le hasard, — allait travailler pour elle. Le jeune Marcellus était de complexion délicate. L'année même de son mariage, il était tombé assez sérieusement malade. Le médecin d'Auguste, Antonius Musa,
FIGURES D IMPERATRICES ROMAINES //
qui avait guéri quelque temps auparavant son impérial client par l'hydrothérapie, lui ordonna d'aller à Baies faire une cure d'eau froide. Futce le mal, fut-ce le remède qui l'emporta ? Un an après il mourut. « Cette année-là et la suivante, a écrit Dion Cassius, comptèrent parmi les plus insalubres ; nombre de gens moururent. » La constatation n'est pas inutile pour la réputation de Livie.
Tous les projets d'Octavie, toutes les espérances de l'empereur s'écroulaient du même coup. D'après Sénèque, Octavie se tint plusieurs mois enfermée dans un appartement qu^elIe avait fait tendre de noir et ne permit pas qu'on prononçât devant elle le nom de Marcellus. Livie n'avait pas les mêmes sujets de désespérer ; elle pouvait penser que le tour de son fils était arrivé. Elle avait compté sans les autres femmes de la maison impériale. Une conspiration se forma contre elle. On ne pouvait pas raisonnablement demander à Scribonie, l'épouse dépossédée, de se prêter à ses calculs ; Scribonie entraîna Julie. Quanta Octavie, sa douleur ne pardonnait pas à Livie d'avoir, auprès d'elle, un fils vivant et bien portant, alors que le sien était mort. Elle haïssait toutes les mères, dit Sénèque, à plus forte raison celle qui songeait à disposer de la place que le destin venait de rendre libre. Elle s'interposa auprès d'Auguste. Celui-ci souhaitait pour gendre Agrippa, son ami des premiers
78 FIGURES d'impératrices ROMAINES
jours, son compagnon de victoire à Actiiim. Il y avait bien une petite difficulté : Agrippa était marié à Marcelin, sœur de Marcellus. Mais Marcella n'était, après tout, que la nièce d'Auguste, Julie était sa fille et apportait l'empire en dot. Mieux valait donc pour Octavie faire de son gendre un empereur que de laisser la place au fils de sa belle-sœur. Pieusement, elle travailla au divorce de sa fille, qui s'en consola par un autre mariage. Agrippa, libre, épousa Julie. Pour la seconde fois, l'ambition de Livie était déçue.
C'était là, par excellence, une union politique. Agrippa avait dépassé la quarantaine, Julie atteignait ses dix-sept ans ; le mari était sérieux, sévère, rude comme un soldat, « plus ami de la simplicité que de la délicatesse », assure Pline. Le couple était assurément mal assorti ; mais, ce qui importait surtout à x\uguste, il fut prolifique ; quatre enfants naquirent successivement : deux fils, Gaius et Lucius, et deux filles, Julie et Agrippine. L'empereur adopta sans retard les deux garçons, afin d'assurer l'hérédité quoi qu'il put arriver dans la suite. Un cinquième allait naître, Agrippa Postumus, lorsque à l'âge de cinquante-deux ans, Agrippa disparut.
Encore une fois Julie redevenait libre ; mais le parti était maintenant moins souhaitable ; ni son futur mari, si elle se remariait, ni ses futurs' enfants, si elle venait à en avoir d'autres, ne pouvaient prétendre à l'héritage d'Auguste. Va-
FIGURES d'impératrices ROMAINES 79
lait-il pour Livie la peine de se mettre en campagne de nouveau? Etait-il avantageux de songer pour son Tibère, marié de son côté, à cette princesse doublement veuve ? En mère avisée, en femme d'expérience qui escompte les hasards de l'avenir, et qui se propose de les diriger au besoin, elle n'hésita pas longtemps. Ni Octavie, ni Auguste ne crurent devoir se refuser à une alliance qui était désormais sans danger. Les choses allèrent le mieux du monde ; Julie fut la première à donner son consentement, mais pour un motif différent et auquel la politique était entièrement étranger.
De toutes celles qui composaient le gynécée impérial c'était, en effet, la seule qui fût, avant tout, une femme, avec les passions et le^ appétits de son sexe : elle n'avait pas encore atteint la trentaine ; elle avait la jeunesse ; elle avait surtout la beauté. Malheureusement, il ne nous est guère possible de nous en rendre compte aujourd'hui : les médailles qu'on possède d'elle sont rares et assez mauvaises ; les statues et les bustes qu'on lui attribue seraient des documents précieux, s'il était assuré qu'ils fussent son image; mais les archéologues ne sont pas d'accord entre eux. L'une de ces statues est au Louvre ; elle représente « Julie en Cérès », la couronne au front : « Vous êtes, dit un critique, vis-à-vis d'une femme belle et d'une superbe distinction. Le visage, où se montre la fierté
80 FIGURES d'impératrices ROMAINES
des races royales, n'en respire pas moins un grand charme ; les traits sont fins, délicats ; l'esprit et la vie les animent. Légèreté, hauteur, coquetterie, tout l'arsenal de la provocation et rien pour la défense ; aucune volonté, point d'énergie; un large et souple pallium enveloppe le corps élancé, dont le maintien trahit la grande dame. » Ne vous hâtez pas d'accepter ce jugement enthousiaste ; ouvrez le Catalogue officiel ; vous lirez seulement ces mots : Femme romaine drapée dans un manteau à franges, dite Julie en Gérés. Voilà qui est plus réservé. Une autre statue existe au Vatican ; il n'est pas bien certain que la tète soit antique. On a constaté pourtant qu'elle rappelle le portrait de Julie que nous connaissons par les médailles et, en même temps, qu'elle présente une ressemblance étonnante avec la tête d'Auguste. Conclusion : « L'expression diabolique de ce beau visage conviendrait parfaitement à Julie. » Je vous laisse le soin de dire, s'il est possible après cela, de se fier à ces représentations. En tout cas, à défaut du témoignage de la sculpture, nous avons celui des écrivains de l'époque.
Mais elle ne se piquait pas d'être une épouse modèle ; le mariage était pour elle un moyen d échapper aux contraintes du palais impérial. « A la faveur du mariage, dit le critique dont j'ai parlé plus haut, Julie s'émancipait délicieusement des lourds ennuis endurés sous le toit
FIGURES d'impératrices ROMAINES 81
domestique. Enlevée de bonne heure à sa mère, et transportée au palais, elle avait grandi sous la direction d'un père affectant beaucoup la simplicité des mœurs bourgeoises et d'une rigidité souvent pédantesque. Tout n'était point rose dans ce gynécée entre la tante Octavie, l'austère marâtre Livie et Scribonie, la vrai mère, qu'on ne perdait pas une occasion de quereller. Auguste avait cette manie de ne vouloir porter que des vêtements fabriqués chez lui par les siens ; il fallait, bon gré, mal gré, coudre et filer de la laine du matin au soir ; et cette attitude d'un chef d'État visant la popularité agaçait invinciblement la jeune princesse, qui n^était rien moins qu'une Nausicaa... Quant à des jeunes gens, on n'en voyait pas un seul. Tout le système d'éducation tendait à convaincre les Romain*^ de la divinité du sang de Jules; c'était un cérémoniai de sanctuaire, avec quelque chose de l'étiquette de la courd'Espage sous Philippe II. Julie étouffait à la chaîne. »
Donc elle la rompit; mais elle rompit en même temps toutes les autres. Tibère, qui ne voulait pas accepter le rôle de mari bafoué et complaisant, se détacha d'elle; puis vint l'aversion et enfin l'abandon. Pour se venger, on le traita en gêneur, on obtint de l'empereur qu'il serait envoyé en Orient contre les Parthes. Il refusa, sous prétexte de mauvaise santé et se retira à Pihodes. Ainsi tout semblait conspirer contre
82 FIGURES o'iMPÉRATRrCES ROMAINES
Livie. Auguste ne quittait plus ses pctiis-fils, Gaius et Lucius, et les traitait partout en infants ; Julie semblait toute-puissante à la cour, et Tibère était en exil volontaire; « il y habitait une maison fort modeste et une campagne qui ne l'était guère moins, vivant comme le plus humble des citoyens, visitant parfois les gymnases, sans licteur et sans huissier, entretenant avec les Grecs un commerce journalier, presque sur le ton de l'égalité. »
Mais, tandis que le fils menait cette existence si indigne de son rang, la mère veillait et attendait l'occasion. Le scandale donné par Julie que tout Rome connaissait, sauf Auguste, lui fournit le prétexte impatiemment attendu d'intervenir en vengeresse. Elle dressa contre sa bru une série d'accusations d'autant plus terribles qu'elles reposaient sur des preuves irréfutables et, au moment voulu, les porta devant l'empereur: elle lui apprit les outrages sans nombre infligés au mari, lui montra la flétrissure qui en jaillissait sur la maison impériale, l'effraya parle récit des complots qui se tramaient dans l'entourage de la jeune femme. Le prince, saisi de douleur, humilié, blessé dans sa tendresse paternelle et dans sa diguité de chef d'Etat, n'hésita point à prescrire une enquête officielle. Elle confirma de tous points les dénonciations de Livie ; il ne restait plus qu'à lui donner une sanction éclatante. « Par une nuit d'automne, une litière fermée.
FIGURES d'impératrices ROMAINES 83
que des soldats escortent, sort de la grande ville. La princesse, hier si haut placée dans la lumière, s'en va flétrie, dégradée ; l'exil l'attend, ou plutôt le tombeau; car c'est une sépulture qu'un pareil exil. En Campagnie, dans ce merveilleux golfe de Gaète, à six milles environ de la côte, surnagent les îles Ponza, lieux inhospitaliers qui, sous les derniers Bourbons de Naples, servaient à l'emprisonnement des condamnés politiques. A ce groupe de méchants îlots appartient l'antique Pandataria, vieux cratère éteint, dont un milier de pas mesure la largeur, et qui peut avoir une lieue de long : terre pétrie et de laves et de terres poreuses, sans ombrage, sans verdure, où rien ne pousse, à l'exception de quelques carrés de légumes et de quelques plants de vigne, seule ressource des pauvres habitants. Ce misérable roc pelé, désert, battu des flots, la dernière des servantes de Julie eût tenu à supplice d'y séjourner une saison ; et c'était là qu'une princesse du sang d'Auguste, la reine du goût, du ton, des élégances, venait échouer pour jamais. »
Sa mère partagea son exil, compagne volontaire d'une fille indigne, mais toujours chérie.
Cette catastrophe délivrait Tibère d'une femme compromettante; niais elle ne changeait rien à la situation: il avait toujours devant lui les trois fils de Julie, Gains, Lucius et Agrippa, et même leurs sœurs. Le plus sage était de renoncer à
84 FIGUBES D'iMPÉRATRICEri ROMAINES
toute ambition d'avenir, ou de feindre d'y renoncer. Il revint à Rome et se tint éloigné des fonctions publiques. C'est alors que les événements se précipitèrent avec une rapidité incroyable. En l'espace de six ans, Lucius César mourait à Marseille presque subitement; Gains, blessé en Arménie par le poignard d'un ennemi, languissait quelque temps et s'éteignait sans avoir pu rentrer en Italie; Agrippa, accusé de vouloir arracher sa mère à l'exil, était relégué dans l'île de Planasia et sa sœur Julie, convaincue à son tour d'inconduite, condamnée à se retirer à Trimeri. Le vieil empereur restait seul dans son palais, entre Livie triomphante et Tibère, qu'il avait bien été forcé, cette fois, de désigner comme successeur. Était-ce une épouvantable fatalité qui gisait ainsi le vide autour de l'empereur et qui écartait de l'Empire par la mort ou par l'exil tous ceux qui auraient pu y prétendre? ou fautil voir dans ces événements l'effet d'un plan criminel, savamment conçu et poursuivi avec une inlassable ténacité? Bien des voix s'élevèrent pour accuser les deux personnes qui en profitaient; on parla d'empoisonnements et la rumeur publique désigna surtout Livie. Il est certain que la vraisemblance autorise ce soupçon; mais le vraisemblable n'est pas toujours le vrai et l'historien ne doit pas confondre l'un avec l'autre. Pour ajouter foi à des suppositions aussi graves^ il faudrait d'autres preuves que l'opportunité
FiGunES d'impératrices romaines 85
presque invraisemblable de la catastrophe. Il ne restait plus qu'un seul obstacle qui barrât à Tibère l'accès à l'Empire, le prince qui l'occupait encore, Auguste ; mais Auguste .était vieux ; il suffisait d'attendre patiemment sa mort ; au besoin même, on pouvait aider un peu la nature ; car sa santé déclinait lentement, et il était à la merci d'une indisposition. Au cours d'un voyage en Campagnie, il fut obligé de s'arrêter à Noie. « Tibère entrait à peine en Illyrie, écrit Tacite, lorsque des lettres pressantes de sa mère le rappelèrent à Noie. On ne sait s'il y trouva Auguste encore en vie ou déjà mort ; car Livie avait distribué autour du palais des gardes qui en fermaient avec soin toutes les avenues. De temps en temps, on rassurait le peuple sur la santé du malade ; et lorsque enfin on eut pris toutes les mesures que les circonstances exigeaient, le même instant apporta la nouvelle qu'Auguste était mort et que Tibère succédait à son pouvoir. » Suétone ne prononce pas, à celte occasion, le nom de Livie ; Tacite insinue : « La maladie d'Auguste s'aggrava; quelques-uns soupçonnaient un crime de sa femme. » Dion Cassius précise, mais pour disculper l'impératrice. « On accusait à tort Livie d'avoir servi à son époux un plat de figues prises à un arbre dont il aimait à cueillir lui même les fruits ; elle en avait, disait-on, saupoudré quelques-unes de poison ; puis tous deux en mangèrent ; mais Livie ne touchait qu'aux fruits sains
86 FIGURES D IMPERATRICES ROMAINES
et présentait à Auguste ceux qu'elle savait devoir être mortels. » On se croirait déjà au temps des Borgia. Ce qui estcertain, c'est que, avant même que la nouvelle de la mort put arriver à Planasia, Agrippa Postumus était assassiné par un centurion sur l'ordre de son père mourant, prétendaiton. Tacite, cette fois, paraît avoir dit la vérité : « Il est plus que probable que Tibère et Livie, l'un par crainte, l'autre par haine de marâtre, précipitèrent la mort d'un rival odieux et suspect. »
Ainsi, après vingt ans d'attente, à la suite d'une série, à peine croyable, d'événements aussi tragiques qu'inattendus, Tibère était empereur et Livie pensait bien être régente.
C'est le moment d'interrompre un peu ce long récit pour pénétrer dans l'intimité de l'impératrice. Jusqu'ici, nous n'avons interrogé sur son compte que les historiens. Tous ont vu en elle^ ne devaient voir en elle que la femme politique, celle dont l'influence sur Auguste ou sur Tibère présidait aux destinées de Rome ; nul d'entre eux n'a parlé de son train de vie, du milieu où s'agitait cette existence si tourmentée et si active. Cela, l'archéologie nous le dira.
A la fin de l'année 1725, on découvrit à Rome, dans une vigne, à gauche de la voie Appienne, en dehors de la porte Saint-Sébastien, une de ces sépultures, disposées sous terre, en forme de grandes salles, percées de tous côtés de niches.
FIGURES d'impératrices ROMAINES 87
que l'on nomme coliimbaria. Les épitaphes qu'on y recueillit indiquèrent que ce monument était la demeure dernière des gens delà maison d'Auguste ; une partie d'entre eux avaient été, de leur vivant, attachés à l'impératrice Livie. Le nombre des serviteurs de toute sorte enterrés là s'élève au chiffre extraordinaire de six mille, ce qui peut donner une haute idée de l'importance de cette domesticité ; le dixième, six cents environ, appartenaient à Livie. Comme elle fut impératrice pendant un peu plus de soixante ans, cela fait une moyenne de dix décès par an dans son personnel. On jugera par là dutolalauquelilpouvait se monter.
La lecture de ces épitaphes offre un autre intérêt : elle nous montre jusqu'où était poussée la division du travail dans cette maisoi^princière. Si le nombre des serviteurs était la marque d'un' intérieur bien ordonné, celui de l'impératrice devait être un modèle du genre ; mais il est permis de se demander aussi si le nombre exagéré des spécialistes n'aboutissait pas précisément au résultat contraire. Voici la liste des esclaves ou des affranchis chargés des vêtements : a purpura, gardien des étoffes et des robes de pourpre ; a veste matutina, i>véposé aux vêtements du matin ; a veste regia, aux vêtements impériaux ; a veste magna, aux vêtements de cérémonie ; capsarius, à la garde des armoires ; lanipendius, à celle des objets de laine \vestiplici ou vestiplicae, plieurs
SS FiGunES d'impératrices romaines
ou plieuses de vêtements. Pour la toilette, il y avait des ab ornamentis, qui veillaient à toutes les parures ; a lnlulo ornalrix, coiffeuse habile à faire les chignons ; ad iingiienla, surveillant la parfumerie ; des aurifices, pour les bijoux d'or; margaritarias, pour les perles et les pierres précieuses ; ornalrix, femme de chambre ; ornalrix auriculae, spécialisée pour les oreilles ; unclrix, masseuse ; aquariiis, régulateur des bains; calcialor, attaché au département des chaussures; a sandalio, pour s'occuper seulement des sandales. On trouve même une a sede Auguslae^ préposée à l'entretien des sièges; a cura calellae, pour soigner la chienne favorite ; ad imagines,pour surveiller l'entretien des portraits de famille; supra medicos, médecin en chef, ayant sous ses ordres toute une série de médecins, chirurgiens, oculistes, etc. Les bureaux de la chancellerie impériale n'étaient ni plus nombreux, ni plus compliqués.
Et tout cela s'agitait dans un espace qui courrait à peu près 800 mètres carrés. Car on connaît la maison de Livie; du moins, donne- t-on ce nom à une maison située sur le Palatin, vers l'Ouest, entre le palais d'Auguste et celui de Tibère. On l'a découverte en 1869; elle nous offre le type d'une maison romaine élégante du premier siècle de notre ère. On y arrive aujourd'hui, en passant par un crypto-portique qui la relie à la maison voisine, — c'est dans ce
FIGURES d'impératrices ROMAINES 8J
crypto portique que fut assassiné Caligula: l'entrée donnait autrefois sur une petite ruelle. Le rez-de-chaussée est composé des éléments habituels, un atrium au centre; au fond le lablinum, salon de réception; à droite, une salle à manger. L'atrium est simple, orné seulement d'un pavement de mosaïque blanche : sur la gauche s'élevait l'autel domestique ou quelque statue dont la base est encore en place. Le salon, avec ses deux annexes latérales (4 mètres sur 7 de profondeur), est orné de peintures élégantes, égales aux plus jolies qui aient été découvertes à Pompéi; c'est toujours la mythologie qui fait les frais de ces tableaux : Galathée voguant sur un monstre marin, suivie du regard par Polyphème; Mercure se préparant à délivrer lo. Mais le décorateur a voulu y ajouter une scène réaliste: un des panneaux nous montre une Romaine, suivie d'une esclave, qui rentre chez elle de nuit, à la lumière des lanternes, tandis que ses voisines apparaissent à leur balcon. La salle à manger, un peu plus grande (4 mètres sur 8) est pavée aussi de mosaïque blanche ; les murs représentent des vases pleins de fleurs, des jardins, des champs arrosés de rivières.
L'étage supérieur était réservé aux appartements privés. Les chambres sont extrêmement petites; elles mesurent un peu plus de 3 mètres de côté; suivant'l'usage, elles n'avaient d'autre ouverture que la porte, ce qui en faisait un
90 FIGURES d'impératrices ROMAINES "-^^
refuge précieux contre la chaleur du jour, un lieu exquis pour la sieste de l'après-midi ou le repos de la nuit, même durant la saison d'été, mais ce qui ne leur donnait point l'apparence d'une demeure princière. Evidemment on n'avait pas, à l'époque d'Auguste, la moindre idée de ce que nous appelons aujourd'hui le luxe d'un appartement; Livie, comme ses contemporains, se contentait de peu à cet égard. Et pourtant, dans ce milieu si modeste d'apparence, se sont jouées pendant de longues années des scènes dont dépendait la destinée du monde.
L'avènement au trône de Tibère fut, pour Livie, un moment d'éblouissement : « A Rome, dit Tacite, consuls, sénateurs, chevaliers se ruent vers la servitude » ; on n'a pas assez de flatteries pour elle; on l'appelle mère de la patrie, mère de l'univers ; on la représente en Junon, en Cybèle, en Cérès, en Pudeur; encore un peu, on Teût représentée en Piété conjugale. Ces hommages furent le début de sa lutte avec son fils. Tibère voulait bien, en apparence, lui témoigner une extrême déférence; mais il entendait, néanmoins, rester le maître; Livie se flattait, de son côté, de devenir la maîtresse ; l'un des deux devait avoir raison de l'autre. Tout d'abord, des scènes assez vives se produisirent : la mère accablait son fils de récriminations, lui reprochait son ingratitude, lui rappelait ce qu'elle avait fait pour lui; Tibère, très froid, laissait
FIGURES d'impératrices ROMAINES 91
passer l'orage, et continuait son chemin. A la fin, Livie dut se résigner. De dépit, elle se retira de la cour; sa maison devint le rendezvous de tous les mécontents ; les conspirateurs passés et futurs se groupaient autour d'elle; de là, partaient des épigrammes contre l'empereur,, des pamphlets qui couraient la cour et la ville. Les femmes se mettaient aussi de la partie ; sa favorite, Urgulanie, se montrait insolente entre toutes; elle était persuadée, et non sans raison, que l'amitié toujours puissante de la reine-mère la mettait au-dessus des lois. La vie devenait insupportable à Tibère.
Si encore, il avait pu escompter la fin prochaine de tout cela. Mais Livie était d'une santé de fer; ce qu'elle attribuait à son régime purement végétarien et aussi à certain vin de la côte d'Istrie, en qui elle avait foi. Lassé de son côté, l'empereur quitta Rome pour s'établir à Caprée; vous savez qu'il rendit ce nom tristement célèbre dans la suite. Il n'en revint même pas pour assister aux obsèques de sa mère, qui se décida à mourir à peu près nonagénaire. Elle avait été le tracas continuel et presque le désespoir de son règne, après avoir tout fait pour l'amener sur le trône. C'est qu'en travaillant pour lui, elle avait travaillé surtout pour elle,, peut-être inconsciemment; son amour maternel était intéressé. Après être entrée en lutte successivement avec tout l'entourage d'Auguste,
92 FIGURES d'impératrices ROMAINES
fatalement, elle devait être amenée à se heurter à celui qu'elle avait espéré dominer parce qu'elle en avait fait un empereur.
Cette histoire de Livie est, vous l'avez bien
vu, tout à fait semblable à celle d'Agrippine,qui, grâce à Racine, est connue de tous. J'aurais même pu, dans bien des cas, vous citer des vers de Brilanniciis au lieu des passages de Tacite. A quelques années de distance, en effet, la pièce s'est jouée une seconde fois dans le palais impérial ; mêmes intrigues de mère pour assurer le trône à un fils; mêmes conspirations d'épouse auprès d'un vieillard couronné ; mêmes apparences de crime ; et puis, même lutte après le succès, entre celle qui prétend être régente et le jeune prince qui entend se soustraire à sa pesante tutelle. Mais, cette fois, la pièce est une tragédie, et se termine par un assassinat.
Passons maintenant à une époque un peu plus rapprochée de nous. La dynastie des Jules s'est terminée avec Tibère, celle des Claudes avec Néron, celle des Flaviens avec Domitien, celle des Antonins avec Marc Aurèle et Commode. Un empereur est monté sur le trône des Césars, non point issu de Rome, non point même de l'Italie, non point même de TEurope, mais fils de l'Afrique, Septime Sévère, né à Leptis Magna, dans la Tripolitaine actuelle. Rome ne demandait pas, à cette époque, un homme de tradition ni un héritier des grandes familles, mais un sol-
FIGUBES d'impératrices ROMAINES 93
dat capable de défendre l'Empire contre les ennemis du dedans aussi bien que contre ceux du dehors ; qu'il fût du pays d'Annibal,peu importait, pourvu qu'il eût la main énergique et inspirât confiance aux soldats et au peuple. Cet Africain avait épousé une Syrienne, voici comment. Dans la ville d'Hémèse existait un temple célèbre, consacré au soleil. Le sacerdoce héréditaire y appartenait à une vieille famille de grands-prêtres, jadis souverains indépendants, à cette époque, dépossédés de lem' ancienne royauté, mais toujours vénérés pour leur dignité et puissants par leur grande fortune. Le grandprétre d'alors avait une fille, nommée Julia Doinna. Celle ci avait trouvé moyen, ou l'on avait trouvé pour elle le moyen de faire rendre par Toracle de Bélus à Apamée un horoscope fort bien imaginé : le dieu lui avait prédit qu'il lui était réservé d'épouser un roi. Septime Sévère qui commandait alors une légion en Syrie, eut connaissance du fait. Superstitieux comme il était, assuré d'ailleurs que la jeune fille tenait de son oncle Agrippa une grosse fortune et épris de sa beauté, il vit dans une telle union un moyen de parvenir : il demanda sa main. Tous deux s'entendirent sans peine pour ne point faire mentir l'oracle ; le mari eût-il voulu se dérober que la femme ne l'aurait point permis : c'est sur son instigation, disent les auteurs, que Septime Sévère se décida à marcher contre Pescennius
94 FIGURES d'impératrices ROMAINES
Niger et Clodius Albinus ses compétiteurs, ce qui lui valut définitivement le pouvoir. La Syrienne entra fièrement aux côtés de l'Africain dans le palais impérial.
« Le III^ siècle, a écrit M. J. Réville (1), semble être par excellence dans l'antiquité le siècle de la femme païenne, intelligente, ayant conscience de sa valeur et de sa puissance, aspirant au gouvernement de la chose publique comme à l'empire des lettres, curieuse de tous les problèmes et avide d'une foi renouvelée, entourée tout ensemble d'adorateurs et de savants ; le siècle des Zénobie, des Victoria, des Salonine, et de ces princesses syriennes qui représentent dans l'histoire de la civilisation un type tout particulier, intermédiaire entre la femme romaine et la ferfime chrétienne, la personnification féminine du syncrétisme religieux et moral de leurs temps. Energiques comme des Romaines du passé, instruites et spirituelles comme des hétaïres grecques, gracieuses et séductrices comme de véritables syriennes, éprises de merveilleux et de mysticisme comme les orientales, et capables de saisir les réalités de la politique comme des occidentaux ; ardentes au plaisir, mais prêtes à l'action comme des hommes, encore tout imprégnées de l'esprit païen, et déjà sur le seuil du christianisme, ces filles d'Hémèse, sur le trône