A travers le moyen Àge
A ce mot do reine, que notre imagination ne fasse pas fausse route. N'allons pas nous représenter une cour brillante et polie, un gouvernement complet, un roi sur son trône, couronne en tête, l'air majestueux et grave, ayant à ses côtés une belle dame parée recevant les hommages de courtisans empressés. Pas d'anachronisme. Nous sommes au sixième siècle et non pas au dix-septième; le roi s'appelle Clotaire P^" et non pas Louis XIV, et le peuple qu'il gouverne est à peine civilisé et à peine chrétien. — A peine chrétien! n'est ce donc pas
Glovis, son père, qui a établi le christianisme en
France ? — Oui , c'est ainsi que s'expriment les abrégés d'histoire que nous avons eus entre les mains ; là-dessus, nous nous sommes longtemps figuré que le roi Clovis, attiré au christianisme par l'exemple de sa femme Clothilde, avait enfin donné tout son cœur à Jésus-Christ, le jour où l'évêque Rémi avait versé sur son front l'eau du baptême ; que, dès lors, il n'a. vait plus été qu'un apôtre couronné, s'efforçant d'amener à l'Évangile tous ses sujets, et que, lorsqu'il mourut, la France était, par ses soijis, devenue chrétienne. Belles illusions historiques de notre jeune âge, vous vous êtes envolées avec beaucoup d'autres! Nous savons maintenant, à n'en pouvoir douter, que Clovis n'était pas un roi, dans le sens moderne, que c'était tout simplement un chef des Franks, qui n'avait, lorsqu'il fut élevé à cette dignité, que cinq miile hommes sous ses ordres, et qu'il n'est parvenu à faire tant de conquêtes, qu'à force de ruse, de crimes, et de persévérance dans son ambition. Il n'était rien moins qu'un saint assurément ; la politique eut une large part dans sa conversion^ et cette conversion mérite peu ce nom, puisqu'elle ne devint pas le point de départ d'une nouvelle vie consacrée au Seigneur; après, comme avant, il trouva toujours bons tous les moyens qui pouvaient le conduire à son but, même lorsque ces moyens s'appelèrent des trahisons et des assassinats. Pour Clothilde, elle n'était ni douce, ni tendre; elle n'épousa ce jeune barbare encore païen que dans l'espoir de venger un jour, par lui, le meurtre de sa
famille; ce l'ut la grande préoccupalion de sa vie, et n'est-ce pas un étrange christianisme que celui qui laisse subsister dans un cœur la haine et la soif de la vengeance pendant cinquante années?
Quant aux Franks, ils ne devinrent pas chrétiens en niasse et tout d'un coup, mais très-lentement; si lentement que, cent ans plus tard, on trouve encore des païens parmi les Franks de la condition la plus élevée, et que, jusque dans le huitième siècle on retrouve l'idolâtrie debout dans la Belgique, parmi les tribus franques qui y étaient restées. Ceux qui se convertirent, c'est-à-dire qui reçurent le baptême, ce qui est très-différent, demeurèrent longtemps encore sauvages, cruels, farouches. Extérieurement, ils professaient le christianisme; ils laissaient l'Église libre; quelquefois ils choisissaient des évêques irréprochables dans leur foi et dans leurs mœurs ; parfois même ils écoutaient docilement leurs remontrances. Mais, en se relevant du tombeau de quelque martyr, où ils étaient allés se prosterner, on les voyait revenir à leur nature première, nature violente, indomptée, et effrayer leurs pasteurs par des cruautés de sang-froid ou des emportements inouïs. Il suffit de parcourir l'histoire de Clovis et de ses successeurs pour se faire une idée de ce mélange de religion et de corruption qui a fait dire à M. de Montalembert ce mot qui résume l'état moral de ces barbares : « Il semble qu'en embrassant le christianisme ils n'avaient ni abdiqué un seul des vices
païens, ni adopté une seule des vertus chrétiennes. i» Cependant, il y eut toujours des âmes fidèles au Seigneur. Vous vous rappelez que lorsque le prophète Élie se découragea en voyant que son ministère seaiblait ne porter aucun fruit, Dieu le fortifia en lui révélant que parmi ce peuple, qui paraissait tout entier rebelle et égare, sept mille hommes n'avaient point fléchi le genou devant Baal, et étaient restés attachés à leur Dieu. Il en a été de même dans tous les âges; et dans cette période sanglante et troublée du commencement de notre histoire, la femme dont je veux vous entretenir a été certainement une de ces âmes touchées de l'amour divin et appartenant réellement au Seigneur. Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à reprendre dans sa vie, et que la foi et le renoncement y brillent d'un éclat uniforme, sans que jamais une ombre ne vienne altérer leur lumière? Non. Vous verrez que nous ne pourrons pas tout admirer dans la reine Radegonde et que nous devons nous garder de l'imiter en toutes choses; mais où sont les saints qui ne se sont jamais trompés, qui jamais n'ont cherché, ou désiré, quelque moyen de sortir de la position où Dieu les avait mis, lorsqu'ils trouvaient dans cette position la souffrance et l'augoisse? Où sont-ils ceux qui ne se sont jamais préoccupés de ce qui leur plaisait, mais uniquement de ce que le Seigneur voulait
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d'eux? En connaissez-vons beaucoup? Moi, je ne connais qu'un seul homme qui ait été obéissant jusqu'à la mort ; c'est Jésus-Christ.
Étudions donc la vie de Radegonde en nous souvenant qu'elle n'était qu'une femme, c^est-à-dire une créature faible et pécheresse. N'oublions pas non plus, tout en la jugeant, de tenir compte du milieu dans lequel ellevivaitetdes difficultés de sa position.
Clovis avait laissé quatre fils qui s'étaient partagé ses conquêtes en ayant plutôt égard aux productions et aux richesses qu'à une division exacte du sol. Les États de Clodomir avaient pour capitale Orléans ; ceux de Thierry, Metz; ceux de Childebert, Paris. Soissons était devenu le centre de l'autorité de Clotaire. Ces quatre frères vivaient généralement dans la discorde. Un jour pourtant, Clotaire vint à Paris pour rendre visite à Childebert; à les voir s'entretenir ensemble, d'une façon tout à fait intime et amicale, on aurait pu croire que leur cœur s'éveillait enfin et qu'ils se souvenaient qu'ils étaient fils du même pérc et de la même mère. C'était bien, en effet, de leur mère qu'il s'agissait dans leurs longs entretiens, et aussi de trois pauvres petits orphelins qu'elle élevait avec une sollicitude maternelle, les enfants du roi Clodomir, mort récemment dans une guerre contre les Bourguignons. Que voulaient donc faire ces rois? Prendre soin de leurs jeunes neveux et maintenir intact leur héritage, pour le leur rendre plus tard? Non; les assassiner, dp leurs propres
mains, et se partager leur royaume d'Orléans ! Affreuse tentation, sortie du fond de l'enfer, et accueillie aussitôt, sans une hésitation, sans un scrupule, par ces consciences faussées et endurcies.
Lorsqu'une guerre survenait, les fils de Glovis s'unissaient encore. Tout ce qui était violence, pillage, injustice, servait entre eux de lien. Ce fut ainsi que Thierry et Glotaire allèrent, en 529, faire une guerre d'extermination aux Thuringiens qui habitaient ce que nous appelons aujourd'hui la Saxe. Ils furent vainqueurs, ravagèrent le pays par le fer et par le feu, rendirent les Thuringiens tributaires et se divisèrent le butin et les prisonniers. Dans le lot de Glotaire se trouva une jeune fille de race royale, une enfant plutôt, car elle n'avait que huit ans; mais elle avait déjà tant de grâce et de beauté qu'elle charma également les deux frères et qu'ils furent sur le point de se la disputer -les armes à la main. Elle resta au pouvoir de Glotaire, qui résolut de la faire élever et de la prendre plus tard pour femme, il l'envoya dans un de ses domaines, à Afchies, sur la Somme; elle reçut là une éducation tout autre que celle qu'elle aurait eue dans la Thuringe, où l'instruction que l'on* donnait aux femmes se bornait à leur enseigner à filer et à monter à cheval. A Athies, au contraire, rien ne fut négligé pour développer son intelligence; elle apprit, en lisant les écrits des Pères de l'Église, à s'intéresser aux choses sérieuses, et son goût se forma par la lecture des poètes
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profanes. Bientôt elle s'absorba dans ses études. Cette àme avait été froissée de bonne heure; la vie ne lui offrait rien qui pût l'attacher. Regardait-elle en arrière, elle frémissait au souvenir de ces scènes de carnage auxquelles elle avait assisté, elle revoyait ses parents égorgés, ses serviteurs dispersés, et elle se revoyait elle-même, toute tremblante, entre ces deux rois barbares qui se disputaient sa possession comme s'il s'était agi de quelque arme de prix. Regardait-elle dans l'avenir, l'avenir n'avait point de promesses de bonheur pour elle, mais seulement cette sombre perspective, pire que la mort, de devenir la femme de Glotaire P^', c'est-à-dire d'un monstre. Elle se plongea donc tout entière dans le monde idéal dont ses livres lui ouvraient les portes, et ce fut à la religion chrétienne qu'elle demanda l'aliment que son cœur ardent et son imagination exaltée auraient vainement cherché autour d'elle. Sa foi, plus passionnée qu'éclairée, lui faisait même parfois désirer le sort de ces vierges martyres dont elle lisait en pleurant l'histoire.
Cependant les années s'écoulaient, et Clotaire n'oubliait pas que c'était pour lui que cette prisonnière était élevée avec tant de soin. Un jour, la jeune fille fut arrachée brusquement à sa vie d'étude et de contemplation, par un message royal qui ordonnait qu'elle vint immédiatement à Soissons, où tout était prêt pour son mariage. Une inexprimable terreur la saisit ; elle s'enfuit, la nuit, dans une barque, mais
elle fut bientôt reprise, conduite de force à son fiancé, et enfin élevée, malgré elle, à cette dignité de reine, achetée si cher.
Malgré elle, ai-je dit. Ici, je m'arrête et je m'étonne. Gomment expliquer que cette femme, qui rêvait le martyre, n'ait pas préféré mille fois la mort à un odieux mariage, et que dans cette parole des Écritures : « Ne vous alliez point avec les infidèles, » (lie n'ait pas su trouver l'énergie de résister au roi frank? Deux routes s'ouvraient devant elle: l'une l'aurait conduite, par la résistance, à ce martyre qu'elle avait, dit-on, souhaité, car Glotaire n'était pas homme à supporter le dédain d'une captive ; l'autre l'aurait menée, par l'obéissance, à une vie de renoncement, acceptée dans le seul désir de travailler à la conversion de son farouche époux, jour après jour, heure après heure, en implorant constamment Taide du Seigneur, avec cette persévérance que les obstacles n'arrêtent pas, la persévérance du mince filet d'eau, qui, à force de frapper le rocher, réussit à s'y creuser un bassin où viennent s'abreuver les oiseaux du ciel.
Radegonde n'entra ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux voies. Troublée, effrayée, intimidée sans doute par les menaces du roi et de ses seigneurs, elle consentit à devenir la femme de Glotaire; mais elle ne comprit pas à quoi ce titre l'obligeait et elle ne songea qu'à arranger sa vie à sa guise, de manière à y donner à son mari le moins de place possible et
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à réserver la plus grande partie de son temps pour ses études favorites et ses occupations aimées.
La maison d'Athies, où s'était écoulée sa jeunesse, lui ayant été donnée en présent de noces, elle en fit un hospice pour les femmes pauvres; souvent elle alla s'enfermer pendant de longues journées dans cet asile, pansant elle-même les plaies des malades, ne reculant devant aucun des rebutants devoirs d'une infirmière ordinaire, témoignant même de l'affection à ces malheureux lépreux dont le Moyen Age s'éloignait avec tant d'horreur. — « Qui voudra vous embrasser, madame, lui dit dit un jour une de ses servantes, si vous embrassez ainsi les lépreux ! » Les amusements de la cour de Neustrie ne pouvaient avoir aucun attrait pour Radegonde. Quel plaisir un esprit comme le sien aurait-il pu trouver dans ces luttes guerrières, dans ces chasses effrénées, suivies de banquets bruyants et interminables, ou dans la conversation de ces seigneurs franks dont l'intelligence était au?si peu cultivée que leur voix était rude et leurs manières brusques ! Lorsqu'elle ne pouvait éviter d'assister aux fêtes royales, elle y apportait un visage si triste et un air si fatigué que, plus d'une fois, Glotaire s'écria avec humeur : « Ce n'est pas une reine que j'ai épousée, c'est une nonne t » Toutefois ces moments d'impatience étaient courts ; ce roi n'était pas homme à s'affliger du dégoût qu'il inspirait ; pourvu que sa femme demeurât
dans son palais, il lui importait très-peu que son
esprit iïit ailleurs et qu'elle. cherchât dans ses lectures et dans ses bonnes œuvres l'oubli nnomentané d'un état qui lui était odieux. Il ne lui venait pas à la pensée de s'irriter de ce que cette éducation délicate et cette instruction variée qu'il avait fait donner à sa captive, dans l'espoir de jouir du charme qu'elles ajouteraient à sa personne , tournaient maintenant contre lui, et ne servaient qu'à creuser toujours plus l'abime qui les séparait sans retour. La charité, cependant, aurait dû jeter un pont sur cet abime. 11 n'en fut rien. Cette femme chrétienne, si douce aux affligés, si tendre pour les lépreux, si courageuse lorsqu'il s'agissait de faire démolir sous ses yeux les temples païens qu'elle rencontrait dans ses promen-ades à cheval ; cette reine si gracieuse et si aimable lorsqu'elle recevait dans .son palais un évêque pieux et lettré, avec qui elle pouvait échanger des idées; cette femme enfin qui recherchait ensuite avec tant d'ardeur les austérités, les veilles à genoux sur la dalle froide, et tout ce qui répugne à la chair, changeait complètement de manière d'être aussitôt qu'il s'agissait de son époux; elle n'avait pour lui que de rares et froides paroles, et ne paraissait point se soucier de cette âme perdue, aussi souillée par ses passions que les temples païens par leurs idoles ; elle ne cherchait même pas à lui cacher l'horreur que lui causait sa vue, et ce n'était jamais qu'après plusieurs avertissements qu'elle se décidait à venir s'asseoir, prés de lui, à la table com-
LV REINE RâDEGONDË 11
iiume. Ses longues prières pendant la nuit ne lui donnaient pas la force de charger courageusement sur ses épaules cette croix, qu'elle ne trouvait si lourde que parce qu'elle s'obstinait à la traîner.
Pendant six: années, Glotaire et sa femme vécurent ainsi; lui, continuant à l'aimer; elle, toujours plus lasse de lui.
Un frère de Radegonde avait aussi grandi parmi les Franks, qui l'avaient gardé comme otage de la nation thuringienne. Un jour, quelques paroles de regrets patriotiques, ou peut-être quelques menaces imprudentes de ce jeune captif, furent rapportées à Glotaire. Il n'en fallut pas davantage pour que sa condamnation fut, dans le premier moment de colère royale, décidée, prononcée, exécutée.
Radegonde aimait tendrement ce frère, qui représentait pour elle, à lui seul, sa famille égorgée ou dispersée, son pays, et les premières années de son enfance ; la nouvelle de sa mort la jeta dans une amère douleur. Dès lors sa résolution est prise ; elle ne restera pas unie plus longtemps à un homme tel que Glotaire ; elle rompra violemment ces liens violemment formés ; ieâ obstacles sont immenses, mais elle les surmontera avec l'énergie que donnent les situations désespérées , l'énergie du matelot, qui, après avoir lutté pendant toute une nuit contre la tempête, sou^s un ciel sans étoiles, épuisé et près de laisser tomber la rame, retrouve une vigueur nouvelle en apercevant à l'horizon une lueur qui lui
dit que là se trouvent le port, la famille, le bonheur.
Pour Radegonde^ le port, c'était le cloître. Le cloître ! songez à tout ce que ce mot devait dire à ce coeur froissé, et avec quelles couleurs cette imagination exaltée devait le peindre ! Le cloître ; c'est-àdire, l'éloignement irrévocable d'un être odieux, le repos dans la solitude, les longues heures penchée sur les livres préférés, les prières et les méditations dans lesquelles elle plongerait son âme, sans jamais craindre que l'appel de quelque rude voix ne vînt la faire retomber, toute meurtrie, du monde idéal dans le monde réel. Le cloître; c'est-à-dire les longs entretiens avec ces pieux évêques, entrevus trop rarement à la cour de Neustrie, et la société habituelle de cœurs qui comprendraient le sien, qui partageraient ses aspirations, ses jouissances intellectuelles, ses transports de foi et d'amour. Le cloître enfin ; c'est-à-dire le matin de l'éternité, et les premiers rayons du soleil mystique qui brille pour les élus dans la splendeur du ciel !
Ainsi pensait sans doute Radegonde ; elle partit donc ; mais elle se garda bien de dire à son mari son intention secrète; elle feignit de désirer seulement qu'il lui fût permis d'aller chercher auprès de l'évêque de Noyon les consolations dont son âme était altérée, et Clotaire, ennuyé des larmes qu'elle ne cessait . de verser depuis la mort de son frère, lui accorda, presque avec joie, l'autorisation qu'elle sollicitait.
Une nombreuse escorte de seigneurs et de guer-
riers t'ranks accompagna la voyageuse. Lorsqu'elle arriva dans l'église de Noyon, l'évêque officiait à l'autel ; elle courut à lui, et se jetant à ses pieds elle s'écria, avec toute l'ardeur d'un désir longtemps comprimé : « Très-saint prêtre, je veux quitter le siècle et changer d'habit 1 Très-saint prêtre, je t'en supplie, cbnsacre-moi au Seigneur ! » L'évêque Médard était un homme grave et pieux, d'un intrépide prosélytisme, et d'une sainteté de vie qui avait étendu au loin sa renommée. A ce cri de détresse de la reine, mille sentiments divers s'agitèrent en lui; il se troubla, il hésita, et demanda le temps de réfléchir. Il ne s'effrayait pas des menaces des seigneurs franks, qui, en entendant la prière de leur reine, s'étaient jetés sur lui et lui enjoignaient, avec la violence de langage des barbares, de se garder d'enlever à Clotaire une femme qu'il avait solennellement épousée : mais, sans doute, la parole du Seigneur : « Queriionivic ne sépare pas ce que Dieu a uni » était la cause des incertitudes et des angoisses du vieillard. Il était là, ne sachant à quel parti s'arrêter, lorsque Radegonde, qui sétait réfugiée dans la sacristie avec ses femmes, reparut dans l'église, revêtue d'un habit de religieuse; s'avançant rapidement vers MédarJ, elle lui dit : « Si tu tardes à me consacrer, si tu crains plus un homme que Dieu, le bon Pasteur te demandera Compte del'àme de sa brebis; » l'cvèque, touche de compassion, n'hésita plus et rompit le mariage royal, en imposant les mains
à Radegonde^ la consacrant ainsi au Seigneur. Alors la nouvelle religieuse déposa sur l'autel ses bracelets, ses agrafes de pierreries, ses ornements de tête, et brisa, dans un transport de joie, sa ceinture d'or massif, en s'écriant : « Je la donne aux pauvres. » Puis, il lui fallut songer à se mettre, par la fuite, à l'abri des poursuites de Glotaire. Pendant quelque temps elle mena la vie agitée des proscrits, se réfugiant de basilique en basilique, et craignant aussitôt ^qu'elle en sortait d'être surprise par des seigneurs franks envoyés à sa recherche. Glotaire ne pouvait, en effet, se résigner à perdre cette femme, qu'il aimait avec passion ; c'était en vain qu'elle lui écrivait lettre sur lettre, pour obtenir qu'il consentit à la laisser paisiblement accomplir ses vœux dans quelque monastère ; c'était en vain aussi que les évêques essayaient d'user pour elle de leur influence sur lui. Une fois même, il vint jusqu'à Tours pour la reprendre, mais il fut arrêté là par les remontrances de l'évêque Germain, et, de guerre lasse, il consentit enfin à permettre à celle qui avait été sa femme de fonder à Poitiers un couvent où elle pût achever sa vie. C'était en 544. Rsdegonde avait alors vingt-trois ans. Malgré son empressement d'entrer dans ce cloître tant désiré, et malgré l'assistance que lui prêta l'évêque de Poitiers Pientus, six années s'écoulèrent avant que le monastère fût achevé. Son aspect extérieur avait quelque chose d'étrange : d'épaisses murailles flanquées de tours l'entouraient,
LA REINE KADEGONDE 15
comme des remparts qui protègent une cité ; dans l'intérieur, c'était une villa romaine où rien né manquait, les portiques, les salles de bains, les vastes jardins et l'église, où, disaient les spectateurs de ces préparatifs, la reine et ses compagnes devaient venir, comme dans une arche nouvelle, chercher un refuge contre le déluge des passions et les orages du monde.
Le jour où Radegonde entra dans son monastère, les places et les rues de la ville de Poitiers ne pouvaient contenir la foule immense qui se pressait pour voir passer ce cortège de jeunes filles, conduites par une jeune femme qui avait préféré à l'éclat du diadème et aux honneurs qui l'accompagnent, la retraite et le renoncement absolu.
Était-ce bien un renoncement absolu?... Non. Radegonde avait, il est vrai, jeté au pied de l'image de yon Sauveur ses ornements royaux et ses bracelets ; mais quelque chose avait manqué à cette offrande. Radegonde avait gardé dans son cœur sa volonté propre; en entrant dans lu cloître, où nous allons maintenant la suivre, elle choisissait sa vie; elle ne l'acceptait pas de la main du Seigneur. Pour aller trouver le bonheur, qui l'attendait peut-être derrière ces épaisses murailles, elle repoussa le devoir, qui lui barrait le chemin en lui disant d'une voix grave : « Que l'homme ne sépare pas ce que dieu a uni! » et qui ajoutait tout bas : « Que sais-tu. femme, si tu n'aurais pas sauvé ton mari? »
Ifi .V TRAVERS LE MOYEN ÂGE
Parmi les deux cents Jeunes filles, pour la plupart gauloises et de condition élevée, qui suivirent Radegonde dans le monastère de Poitiers, il s'en trouvait une. nommée Agnès, qui avait grandi sous ses yeux; Radegonde la fit éliTe pour abbesse et ne voulut pour elle-même que le rang de simple religieuse. Toutefois, ce ne fut qu'après avoir organisé son monastère sur le modèle de la célèbre abbaye que l'évêque Césaire avait fondée à Arles cent ans auparavant, qu'après avoir tout prévu, tout ordonné, qu'elle se dessaisit de son autorité ; mais elle resta supérieure en réalité, car Agnès lui était entièrement dévouée et lui était attachée par la reconnaissance pour les soins dont elle avait entouré son enfance.
La vie de ces religieuses tenait tout à la fois de la vie mondaine et de l'austérité des cloîtres; c'était comme un pont jeté entre los deux et traversé incessamment. Radegonde avait changé son costume, mais pas assez ses habitudes; elle s'était surtout débarrassée des choses et des gens qui lui déplaisaient.
Plusieurs heures étaient chaque jour consacrées à l'étude ; le reste du temps était donné à la prière et à la lecture des saints livres, qu'une sœur faisait à haute voix pendant que ses compagnes filaient, cousaient, et brodaient autour d'elle. D'autres, plus intelligentes ou moins disposées au travail à l'aiguille, se réunissaient pour copier des manuscrits, seul moyen de multiplier les livres alors que l'imprimerie n'était pas inventée. A côté de ces occupations intellectuelles, il y en avait d'un tout autre genre : la règle ordonnait à chaque sœur de faire à son tour la cuisine, de balayer, de porter l'eau et le bois, et Radegonde n'était point exemptée de ces obligations A propos de ces soins matériels, notons un détail les bains étaient permis, et de vastes piscines d'eau chaude étaient toujours ouvertes aux religieuses. Ceci mérite d'être signale en un temps où les ordres monastiques commençaient à regarder la saleté comme une de leurs vertus essentielles, et les soins de propreté comme des pièges de Satan. Toutefois, l'étude, la prière, le soin de la maison, et la sollicitude pour les pauvres, n'occupaient pas uniquemeent Radegonde et ses filles ; il y avait aussi du temps pour les plaisirs. Parfois une table somptueuse se dressait pour recevoir des étrangers de distinction, prêtres ou laïques; Radegonde ne prenait point part, il est vrai, à ces splendides festins, car la règle de Césaire ordonnait l'abstinence de la viande et du vin, mais elle les présidait avec cette grâce bienveillante
qu'elle avait eue jadis pour les hôtes pieux et lettres que Clotaire accueillait à sa cour, k certaines époques même, des jeunes filles du dehors étaient admises dans le cloître pour jouer avec les novices de grandes scènes dramatiques.
On s'étonne que Radegonde ait souffert de tels divertissements et qu'elle n'ait pas compris qu'il y a toujours du danger pour l'àme à sortir d'elle-même, à se nourrir de chimères, à rechercher les émotions, et à s'efforcer de comprendre et d'exprimer des sentiments autres que ceux qu'elle éprouve. Dépenser son intelligence à rendre agréables des choses inutiles est un étrange emploi du temps pour des chrétiennes !
Il est à croire qu'un public d'élite, admis par grande faveur, assistait à ces représentations, comme plus tard les courtisans de Louis XIV accoururent à Saint-Cyr pour voir les protégées de madame de Maintenon jouer Esther et Athalie. Le couvent de Poitiers n'était d'ailleurs pas le seul où ces récréationslà fussent permises; les communautés lettrées commençaient à les introduire parmi elles, et pendant longtemps elles les conservèrent. Les récits bibliques fournissaient le sujet de ces scènes. L'art dramatique n'était alors qu'un enfant qui bégayait et qui faisait ses premiers pas; mais il sortit peu à peu de l'ombre des cloîtres et il osa, plus tard, se montrer dans le demi-jour des églises, devant une foule moqueuse et superstitieuse tout ensemble, qui prit plaisir à voir
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ses prêtres représenter pour elle les événements de la vie du Seigneur, en s'adjoignant même parfois les animaux qui figurent dans les saints récits; le bœuf mugissait, l'àne brayait, le coq chantait, et le peuple applaudissait. Ce ne fut qu'au quinzième siècle qu'une troupe d'acteurs s'organisa pour représenter, hors des églises, des drames ennuyeux et monotones, mais toujours tirés de l'Écriture. C'était ainsi que dans la Grèce païenne le théâtre était sorti des mystères du culte des faux dieux. Triste rapprochement, triste ressemblance! Aujourd'hui l'art dramatique n'en est plus à se cacher au fond d'un monastère de femmes, à s'essayer timidement sous les arceaux d'une cathédrale gothique, ou à faire un premier début sérieux sur les planches de quelque tréteau; il a conquis son droit de cité; il a de somptueux édifices où la foule s'empresse. Il ne lui montre plus des scènes de la vie du Seigneur; il l'habitue doucement à regarder en souriant le vice, le vice bien vêtu, bien disant, aimable, séduisant, qui mêle et qui confond les idées justes et les idées fausses, qui n'appelle peut-être pas le bien mal, mais qui certaiment appelle le mal de toutes sortes de nom, excepté du seul nom que le Dieu saint lui connaisse, le péché.
Quinze années s'étaient "-écoulées depuis que les portes du cloitre s'étaient refermées sur l'ancienne épouse de Clotaire I^r, lorsqu'un poëte italien, nommé Fortunatus, voulut visiter ce monastère déjà fameux dans le monde chrétien. Il avait été élevé à Ravenne ;
l'accomplissement d'un vœu l'avait amené à Tours auprès du tombeau de saint Martin et il ne se hâtait point de quitter la Gaule; il allait de ville en ville, partout fêté, tant à cause de son talent que de la célébrité relative qu'il donnait dans ses vers à tous ceux qui l'accueillaient, leur rendant ainsi leur hospitalité en éloges.
Radegonde reçut Fortunatus avec sa bienveillance ordinaire et bientôt une amitié solide s'établit entre eux; outre le charme qu'elle devait trouver dans la société d'un homme intelligent et instruit comme l'était Fortunatus, il y avait encore pour elle un grand soulagement d'esprit dans l'aide qu'il lui apportait pour la direction des biens du monastère; car dans ce temps-là, c'était tout une affaire que de défendre ses propriétés contre des attaques tantôt violentes, tantôt déguisées, et sans cesse renouvelées.
Fortunatus ne songea plus à retourner dans son pays; il se fixa pour toujours à Poitiers et devint, longtemps après, évoque de cette ville. A l'époque où nous sommes il n'était que le secrétaire de la reine et l'intendant des biens du couvent. On trouve dans les vers qu'il a laissés de nombreux détails sur Radegonde, sur son caractère, sur sa vie, sur la tendresse qu'elle témoignait aux jeunes religieuses, qu'elle consolait, dirigeait, exhortait, comme une mère aurait pu le faire, et pour lesquelles elle trouvait dans son cœur des mots charmants de grâce et d'affection :
« 0 mes filles, leur disait-elle, jeunes plantes que
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j'ai choisies, jeunes fleurs que j'ai plantées, vous êtes mes yeux, ma vie, mon repos et tout mon bonheur. » Elle oubliait auprôs d'elles les souvenirs mondains de sa vie de reine. Un soir, vers le déclin du jour, une troupe de musiciens passa sous les murs du monastère. Radegonde était en prières avec deux de ses sœurs ; une d'elles interrompit brusquement son oraison en s'écriant : « Je reconnais les airs que chantent ces musiciens! Madame, les avez-vous entendus? Eh quoi, répondit la reine, tu trouves encore du plaisir, toi qui es au Seigneur, à écouter des chanions profanes! — Mais, madame, reprit la religieuse, c'est que ce sont des chansons que j'ai moi-même composées. —Eh qu'importe! dit Radegonde, dois-tu seulement y songer? Quant à moi, je prends Dieu à témoin que je n'ai même pas entendu une seule note de toute cette musique. »
Toutefois^ elle savait, lors<iu'il le fallait, intervenir dans les affaires du monde. Elle s'efforça souvent de mettre lapaix entre les princes mérovingicnsconstammenten lutte ; efforts stériles qu'elle recommença toujours.» La paix entre les rois est ma victoire,» disaitelle. - Hélas ! Radegonde, pourquoi l'avez -vous compris si tard! Vous auriez fait auprès de votre époux ce que vous faites auprès de ses fils, et lorsqu'à son lit de mort il s'est écrié, dans l'effroi du désespoir : « Quel est donc ce Roi du ciel qui fait ainsi mourir les puissants de la terre? » il aurait entendu la voix qu'il aimait lui répondre : «Ce Roi du ciel peut
encore être pour toi, si tu l'en supplies, le Sauveur miséricordieux dont le sang purifie de tout péché. »
Malgré les nombreuses années qui la séparaient de son enfance, Radegonde en conservait un souvenir que le temps et l'éloignement semblaient plutôt accroître qu'affaiblir; souvent elle disait à Fortunatus : « Je suis une pauvre femme enlevée, » et elle lui racontait longuement les scènes de violence dont elle avait été témoin et victime; sa pensée s'arrêtait tout particulièrement sur un de ses cousins, réfugié à GonstantiQople, qui ne devait plus être alors qu'un vieillard à cheveux blancs, mais qu'elle revoyait jeune, beau, aimable, comme au temps où il partageait ses jeux dans la Thuringe. La trace de ses mélancoliques regrets se retrouve dans les écrits de Fortunatus et surtout dans une pièce de vers qu'elle avait, à ce qu'on assure, dictée elle-même au poëte italien. En voici quelques fragments :
« Lorsque le vent murmure, j'écoute s'il m'apporte quelque nouvelle ; mais, de tous mes proches^, pas même une ombre ne se présente à moi... Et toi, Amalafroy, doux fils du frère de mon père, est-ce qu'aucun souci de moine vient mordre ton cœur? As-tu oublié ce qu'était pour toi Radegonde dans tes premières années?... Tout un monde git maintenant entre ceux qui s'aimaient et qui jadis ne se quittaient jamais... Pourquoi suis-je oubliée?... En quel lieu es-tu? Je le demande au vent qui siffle, aux
nuages qui passent; je voudrais qu'au moins quelque oiseau m'apportât de tes nouvelles. Si la sainte clôture de ce monastère ne me contenait, tu me verrais arriver tout d'un coup auprès de toi. . .En te revoyant, je nierais jusqu'aux périls de la traversée; et si je me noyais en route, tu me ferais une tombe dans le sable, et tu pleurerais, morte, celle que lu oublies, vivante. »
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler ici que Radegonde n'avait que huit ans lorsque Clotaire conquit la Thuringe, et qu'elle n'avait partagé avec son jeune cousin que les premiers jours de sa captivité ; évidemment ces élans si passionnés et ces regrets si poignants venaient moins de son cœur que de son esprit. Il en était de même pour Fortunatus lorsqu'il exprimait dans ses vers, en l'exagérant beaucoup, son amitié pour Agnès et pour Radegonde. L'imagination jouait un très-grand rôle dans le monastère de Poitiers. Était-ce un bien? était-ce un mal?... Il ne faut dire de l'imagination ni trop de mal ni trop de bien; elle est redoutable et elle est désirable; elle est un charme et elle est un danger; elle embellit tout et elle gâte tout. C'est un coursier qui emporte aussi aisément son cavalier dans les profondeurs de Tabime que dans la splendeur du ciel ; c'est un hôte qui répand l'animation et la grâce dans la maison qui le reçoit, mais qui met tout en désordre aussitôt qu'on lui donne la chambre d'honneur; c'est un peintre qui a d'éclatantes couleurs sur sa palette, mais à qui
il manque un crayon pour tracer le contour de ses figures. Il faut que ce coursier soit tenu en bride, que cet hôte ne se donne point des airs de maitrs. et que ce peintre permette à la raison d'esquisser son œuvre. - Radegonde n'a pas toujours pris tant de précautions; aussi a-t-elle ajouté elle-même beaucoup d'amertume à ses souffrances et de difficultés à sa vie.
Le 13 août 587, deux hommes se rencontrèrent à mi-chemin de Poitiers et de Maire. Ils étaient tous les deux porteurs d'un message funèbre : l'un allait annoncer à la fondatrice du monastère de Sainte- Croix la mort de Junien, abbé de Maire ; l'autre allait avertir l'abbé de Maire du départ de Radegonde. La jeune épouse de Clotaire et le riche seigneur poitevin avaient, à la même époque, quarante ans auparavant, quitté la cour de Neustrie pour le cloître. Junien était devenu le père spirituel d'une nombreuse famille de moines de l'ordre de Saint-Benoit; sa charité active et ingénieuse avait répandu la consolation et le soulagement parmi les pauvres paysans qui entouraient son abbaye. Il n'avait jamais porté d'autres vêtements que les habits de laine que Radegonde avait filés pour lui, et ils s'étaient promis de toujours prier l'un pour l'autre. Le même jour, à la même heure, l'Ange de la mort avait interrompu leurs prières.
Grégoire, évêque de Tours, vint célébrer à Poitiers les obsèques de l'ancienne reine de Neustrie. Les
religieuses, ses sœurs, ne raccompagnèrent pas à sa dernière demeure, comme elles lavaient jadis suivie lorsqu'elle avait franchi pour la première fois le seuil du monas'^^ère ; la règle de saint Césaire leur interdisait de sortir du couvent; mais elles se pressèrent aux fenêtres, sur lei tours et sur les créneaux, pour suivre du regard la dépouille mortelle de leur mère bien-aiméc;
Avant de quitter ce monde, la royale fondatrice avait recommandé son cher monastère aux èvêques et aux rois, dans une sorte de testament, où elle n'avait voulu prendre, en présence de la mort qui s'approchait, que la seule qualification que puissent alors conserver tous les hommes. Radegonde pécheresse, tels étaient les mots par lesquels commençait ce dernier écrit.
Quelles que soient les imperfections de la vie et de la foi de Radegonde, elle demeure une belle et douce ligure qui se détache brillante sur le fond sombre de son époque barbare et troublée. Après tout, pouvonsnous juger les cœurs, et savons-nous bien toutes les raisons qui ont pu la déterminer à fuir la cour deNeus trie...? Où l'histoire a laissé une ombre, n'essayons pas de mettre une lumière; mais soyons indulgents pour celte jeune femme, qui, dans une heure d'angoisse et d'extrême affliction n'eut pas le courage de demeurer à la place où Dieu la voulait. Elle crut que le Seigneur serait plus près d'elle dans la solitude que dans le monde ; elle se trompa; mais n'est-ce
M A TRAVERS LE MOYEN Af.E
pas la même illusion qui avait un jour arraché au roi-propliète ce gémissement que tant d'àmes ont répété : « Qui me donnerait les ailes de la colombe ! Je m'enfuirais bien loin^ et je me tiendrais au désert. » Ah! qu'importe le chemin! Désert, vallon, montagne, plaine, précipice, lumière, ténèbres, tout est bien, pourvu que nous laissions notre main dans la main du Seigneur qui veut nous conduire, et que nos yeux restent attachés sur le bienheureux pays où il veut nous faire entrer.
LE CHOIX D'UxNE CROIX
■ IMITATION. D-UXE POESIE D'ALBERT VON CilAilISSO. DIE lOlEUZSCHAU)
Un jeune homme gravissait péniblemeiU iiae montagne, li portait sur ses épaules une croix qui ne paraissait pas bien lourde. Cependant, à chaque minute il s arrêtait pour essayer de la placer d'une autre façon. Il la prenait alors entre ses mains, la tournait, l'examinait, la retournait encore, comptait toutes ses aspérités une à une, mesurait sa longueur, et puis soupirait profondément et se remettait en marche les yeux obstinément fixés sur le sol. Que regardait-il? Je ne sais. Ce n'était toujours pas le fin gazon qui tapissait ces pentes abruptes, ni les bruyères pourpres qui les égayaient. D'autres voyageurs se baissaient parfois pour cueillir une de ces douces fleurs qui brillaient dansées solitudes comme un rayon d'espérance dans une àme desséchée; ils Tadmiraient, et se la montraient tout charmes les uns aux autres, tandis que leur compagnon les foulait toutes d'un pied dédaigneux et qu'il pre-
nait en grande pitié cette joie naïve qu'il ne voulait pas partager.
Tl n'était pourtant qu'au commencement de son voyage. Bien hante était la montagne ; sa cime touchait aux nuages. A mesure qu'on montait, les fleurs devenaient plus rares, le gazon ne se montrait plus qu'en petites touffes clair-semées, et le roc grisâtre S9 dévoilait dans sa sauvage nudité Chose étrange, les voyageurs qni étaient parvenus à ces sommets arides semblaient marcher d'un pas plus ferme que ce jeune homme ! Dans un moment celui-ci leva les yeux et les aperçut au dessus de lui par une échancrure des rochers. Alors son visage s'assombrit et on l'entendit murmurer : « Ils ont une croix si légère ceux-là ! Mais moi, que deviendrai-je avec la mienne lorsque j'atteindrai ces escarpements? Je trébucherai, je tomberai. Autant vaut m'arrôter tout de suite. * Il s'assit, laissa glisser sa croix à côté de lui. et se mit à regarder dans la profondeur de la vallée.
Quelque chose de plus fort que lui le retenait là , près de son fardeau abandonné. Il ne voulait pas le reprendre ; il nevoulait pas avancer ; mais il n'osait pas non plus retourner sur ses pas. Celui qui lui avait dit le matin même : « Toi, suis-moi, » avait une voix si tendre et son regard était si doux qu'il aurait fallu un immense effort pour l'oublier si vite. Indécis, troublé, le voyageur sentait une angoisse indicible lui monter au cœur, et plus il se reposait, plus il se trouvait las.
Une telle situation ne pouvait pas se prolonger.