‹ A travers le moyen ÀgeChapitre 2 sur 19 · LE CHOIX D'UNK CROIX · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UNK CROIX

« 0 toi qui m'as appelé, s'écria-t-ii, où donc te caches-tu? Pourquoi m'as-tu laissé'? Tu m'avais promis de me tenir par la main, et tu m'as quitté. Tu m'avais dit que ce fardeau était léger, et maintenant il m'écrase. Je n'ai pas la force de gravir cette montagne au sommet de laquelle tu m'as promis que cette croix tomberait d'elle-même et que tu meconsolerais des fatigues du chemin. Donne-m'en une aulre, je t'en supplie. Celle-ci est trop lourde pour moi. Aiecompassion de ma faiblesse. » A leine eut-il achevé ces mots qu'il se sentit saisi par une invisible main qui le transporta en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire dans un lieu désert, que jamais pied d'homme n'avait foulé, loin, bien loin de la montagne. Sur le sol gisaient des croix de toutes les dimensions. Les unes étaient si petites qu'elles semblaient des jouets d'enfants ; d'autres étaient si grandes qu'on les aurait cru faites pour des géants. « Choisis, » cria une voix mystérieuse.

Tremblant d'émotion, le jeune homme prit une de ces petites croix qui l'avaient tout d'abord frappé, et la plaça sur son épaule. Mais bientôt il la rejeta vivement. Une inexprimable sensation de d)uleur l'avait fait frissonner. Il se souvint alors d'avoir entendu un voyageur qui en portait une toute semblable s'écrier par trois fois en passant près de lui : « Qui me délivrera de ce souvenir? » Une voix lui avait répondu : « Ma grâce te suffit. » Et il avait continué sa route.

Il en prit une autre. Elle était toute hérissée de pointes. Il la laissa. Il alla vers une troisième, trèsunie, soigneusement rabotée. De quel bois était-elle donc faite? Il ne put même pas la soulever. Enfin il en aperçut une qui était exactement proportionnée à sa taille. Elle offrait, il est vrai, plusieurs aspérités, mais qui semblaient devoir s'en détacher d'elles' mêmes à la longue. Elle était assez lourde pour qu'on la sentit, mais pas assez pour qu'on fût obligé de ralentir le pas en la portant. « Voilà ce qu'il me faut ! s'écria le jeune voyageur. Mon Jésus, donïiemoi cette croix-là, et je te suivrai tout joyeux sans jamais la quitter. » — « Prends! » répondit la même voix mystérieuse.

Il la prit. Soudain il poussa un cri de surprise, et tomba à genoux en disant : « Pardon ! »

Il venait de la reconnaître. C'était la croix qu'il avait laissée, tout découragé, sur le bord du chemin.

Si les habitants de la Gaule du sixième siècle pouvaient revenir dans la France du dix-neuvième, quel ne serait pas leur étonnement ! La locomotive ardente s'élance à ton le vapeur au travers des pâturages qui ont remplacé les halliers de ronces et d'épines, et ce joli village est assis au pied d'une colline là où s'étendaient jadis de sombres forêts , de ces forêts comme on n'en voit plus qu'en Amérique dans ce siècle où : Guerre aux arbres ! semble être le mot d'ordre universel. Maintenant, lorsque vous vous mettez en route, vous savez ce que vous rencontrerez et vous pouvez apprécier, à un mètre près, la distance que vous allez parcourir ; le programme de vos impressions de voyage est comme fixé d'avance. Jadis il n'en était pas ainsi. Le voyageur qui s'aventurait dans ces impénétrables massifs allait au de-

vantde l'inconnu; il ne pouvait avancer que lentement, arrêté qu'il était, à chaque pas, par les buissons et les longues branches qui interceptaient son chemin ; et dans ces solitudes des ennemis l'attendaient. C'étaient le buffle, l'élan, le bison, l'auroch ; d'autres encore, dont l'espèce a disparu de nos contrées et dont le nom est presque oublié. La nature animée et la nature inanimée semblaient ainsi liguées contre lui. Les marais et les tourbières lui présentaient une surface unie, afin de l'attirer et de l'engloutir; quant aux cours d'eau, qui auraient dû le conduire, ils ne se frayaient eux-mêmes que difficilement un passage parmi les pierres, les racines, et les troncs d'arbres, qui se 'précipitaient dans leur onde. Il pouvait marcher longtemps, bien longtemps, sans rencontrer un visage humain, car la tyrannie romaine d'abord, puis, les invasions des Barbares, avaient déplacé les populations, et les campagnes abandonnées étaient redevenues la proie de cette végétation sauvage qui s'empare des lieux déserts depuis que Dieu a dit à Adam : « La terre sera maudite à cause de toi ; elle te produira des épines et des chardons^ et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. »

Il y eut pourtant des hommes qui allèrent, de leur propre mouvement, braver les dangers que leur présentaient ces déserts. Ce furent les anachorètes, et. plus tard, les moines travailleurs. Mais , comme depuis le deuxième siècle, époque à laquelle le chris-

tiaiiisme pénétra dans la Gaule avec saint Pothin et saint Irénée, jusqu'au quatrième, il n'y eut pas, à proprement parler, d'institut monastique dans notre pays, nous nous occuperons d'abord des anachorètes. — Que voulaient-ils? ~ Fuir les hommes pour mieux servir Dieu. Un monde corrompu les entourait ; on n'y voyait qu'injustices, mensonges, rapines, violences ; les chrétiens mêmes, confondant le baptême et la conversion, se croyaient suffisamment en règle avec Dieu lorsque l'eau sacramentelle avait coulé sur leur front; enfin, les choses étaient alors ce qu'elles sont aujourd'hui, avec cette différence qu'on ne connaissait pas encore l'art détestable déparer, de farder, de parfumer le vice ; les hommes se montraient farouches, orgueilleux, indomptables, et les âmes éprises de l'idéal et de la sainteté s'enfuyaient bien loin d'eux, pour ne plus rien voir qui blessât leurs regards et pour échapper à leur pernicieuse influence.

D'ailleurs, si vous avez quelque désir de vous faire une idée exacte de ce qu'était un véritable anachorète, je vais vous en montrer un. Venez en Italie, à cinquante milles de Rome, dans un massif de montagnes abruptes au fond duquel coule l'Anio : nous allons trouver une caverne, si sombre que le plus gai rayon d'un soleil de printemps ne parviendrait pas à l'éclairer, et si étroite d'ouverture qu'un homme ne pourrait s'y glisser qu'à grand peine. C'est là qu'a vécu saint Benoit, le père des ordres

monastiques de l'Occident. En fuyant Rome et ses tentations, il rencontra cette tanière, et pensa avoir trouvé l'idéal des cellules. Il y passa trois années, pendant lesquelles un moine, seul confident de sa retraite, lui tendait chaque jour, au bout d'un bâton, un peu de nourriture. Aucun de vous ne sera sans doute surpris d'apprendre que des pâtres, descendus ou tombés dans cet antre, faillirent y mourir de peur en apercevant cet être étrange dont les ongles s'étaient transformés en griffes allongées, et dont les cheveux et la barbe étaient aussi hérissés que le poil des animaux qui lui avaient fourni son vêtement. Ils crurent, dit- on, se trouver en présence de quelque animal inconnu jusqu'alors.

Tous les anachorètes ne vivaient pourtant pas dans un isolement aussi complet. Ily en avait qui se construisaient une cabane avec des branchages ou . des roseaux, et qui, loin de fuir les hommes, s'efforçaient d'amener à la repentance tous ceux qui passaient auprès d'eux. Tels furent Séquanus et Ebrulphe, qui, après avoir converti des brigands dont le repaire était proche de leur cellule, renoncèrent à leur désir de solitude absojue pour vivre avec ceux qu'ils avaient amenés à pleurer sur leurs péchés, et pour se consacrer avec eux au travail de la terre et au soulagement des pauvres. Tel fut encore Marculphe, qui fortifia les Bretons effrayés par une invasion de pirates saxons, en leur rappelant comment Dieu avait délivre son peuple de la tyrannie

de Pharaon. Mais ces exceptions étaient rares. Le véritable anachorète fuyait tout visage humain. Evidemment il y avait là une grande erreur. Ce n'est pas ainsi qu'a vécu le Seigneur. Les vertus chrétiennes supposent la société ; pour pratiquer la charité, vous m'accorderez qu'il faut être deux au moins. Ah ! sans doute, on comprendrait mieux cet exil volontaire s'il suffisait de se séparer du monde pour échapper aux tentations! Mais en est-il bien ainsi, et cette erreur des anachorètes ne ressemblet-elle pas quelque peu à celle de ces prétendus sages du dernier siècle, qui- assuraient que l'homme naissait bon et que c'était la société civilisée qui le pervertissait? Or, nous savons à quoi nous en tenir sur les vertus des sauvages, et lorsque nous lisons l'histoire des solitaires de la Thébaïde ou de la Gaule, nous voyons bien, qu'ils ont essayé vainement de mettre les montagnes, les forêts, les déserts, entre eux et le péché. Satan et leur propre cœur n'ont jamais cessé de leur faire la guerre.

Les admirateurs quand même du Moyen Age auront beau dire : ils ne feront pas qu'il n'y ait pas eu un fond d'égoïsme dans une vie passée à se contempler soi-même et à compter les battements de son cœur, tandis qu'il y avait dans le monde des âmes qui souffraient, qui pleuraient, qui se perdaient , faute de connaître Celui qui est à la fois la source de toute consolation et l'auteur de tout salut.

Dans le quatrième siècle, saint Martin fonda, près

de Tours, le premier monastère régulier de la Gaule, l'abbaye de Marmoutier. Ses disciples en établirent d'autres, et lorsque, dans le sixième siècle, les religieux de saint Benoit vinrent dans notre pays, ils y trouvèrent toute une pacifique armée de moines. — Que faisaient-ils? Comment employaient - ils leur tçmps?— Ils priaient. Ils travaillaient. Ils étudiaient. Ils priaient. Ils se regardaient comme une puissance d'intercession ; et c'était ainsi que chacun les considérait, depuis le plus humble paysan jusqu'au farouche roi mérovingien, qui allait leur demander leur intervention auprès de Dieu lorsqu'un nouveau crime avait souillé sa vie. Certes il y a là quelque chose de profondément touchant : « Ce prodige des prodiges qui revêt l'homme de la toute-puissance de Dieu, » comme le dit Bos.suet dans un langage que nous trouverions hardi si nous n'avions pas entendu Jésus lui-même nous dire; » Quoi que vous demandiez en mon nom^ je le fe^''ai; » cette force de la prière, ce n'est pas nous qui en douterons ! Mais le danger était de croire que les moines seuls savaient prier. Le monde n'était que trop disposé à prier par procuration, à se décharger sur eux de ce fardeau qui ne devient léger qu'après avoir semblé lourd, de ce travail qui ne devient un repos qu'après avoir été une fatigue, et il n'aurait répété que trop volontiers après Chrysostome : « La bienfaisance du moine est plus que royale. Le roi , s'il est bon, peut soulager l'indigence du corps ; mais le moine,

par ses prières, affranchil les âmes de la tyrannie du démon. L'homme atteint d'une douleur morale passe devant un roi comme devant un corps sans vie, et court à la demeure des moines, comme le paysan effrayé par la vue d'un loup se réfugie auprès du veneur armé du glaive. » Pendant des siècles on vit les peuples et les rois abriter leur paresse spirituelle derrière cette confiance. « Ne craignez rien, disait Philippe-Auguste aux matelots qui voguaient avec lui vers la Terre Sainte, la tempête va s'apaiser. 11 est minuit, c'est l'heure ou les religieux de Clairvaux se lèvent pour chanter matines. Ils vont prier pour nous. »

Mais les moines travaillaient aussi. Ils furent les grands défricheurs du sol. Il y aurait de l'ingratitude à loublicr. Ces forêts redoutables dont je vous parlais tout à Theure, ils les percèrent, les divisèrent, les éclaircirent. Les rustiques populations disséminées aulour d"eux se joignirent à eux, et, pendant que tous ensemble labouraient péniblement, après avoir arraché les racines, abattu les arbres, rase les taillis et défoncé le sol, les moines s'efîoreaient d'extirper de ces àincs incultes les mauvaises passions, et d'y creuser des sillons capables de recevoir la bonne semence de l'Évangile. Ils clierchaient ou phuôt ils trouvaient aisément des enseignements dans tout ce qui les entourait, car ils avaient ce vif sentiment de la nature qui ne se contente pas de l'admirer et qui sait y voir une grande parabole. La

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nature est aussi une révélation ; mais pour la comprendre, commepour comprendre la révélation écrite, la Bible, il faut avoir le Saint-Esprit dans le cœur. Il en est de l'intelligence de la nature comme des symphonies de Beethoven, où ceux-ci n'entendent qu'une succession d'accords parmi lesquels ils cherchent vainement une phrase qu'ils puissent retenir, tandis que ceux-là y distinguent des voix mystérieuses venant du ciel, de la terre, de l'enfer, qui prient, qui pleurent, qui se désolent, qui s'appellent et se répondent, tout un drame enfm, qui émeut et qui transporte plus que toute parole d'homme ou de poëte. Aiusi, pendant que l'homme absorbé par ses préoccupations terrestres ne voit dans la forêt que le bois qui pétillera l'hiver dans son foyer, dans les champs de blé qui ondulent au vent que le pain qui le nourrira, et dons la fleur parfumée que le breuvage qui apaisera ses nerfs excités, le chrétien entend sortir de toutes ces choses des voix qui l'exhortent, l'instruisent, le consolent. Pour lui, ce pointnoir, qui apparaît soudain au milieu d'un ciel noyé dans la clarté, c'est un éperviersans doute, mais c'est surtout l'image de ces mauvaises pensées qui surgissent tout à coup dans une âme inondée de foi et d'amour divin ; et ce nuage qui vient, en voilant le soleil, d'attrister tout le. paysage et de jeter de larges ombres sur les prairies qui resplendissaient naguère, c'est le péché, le péché qui, seul, a répandu sur la vie de l'homme la mélancolie et le deuil. « Vovez là-bas cette

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pauvre petite biche poursuivie par des loups, disait à ses compagnons le moine Laumer. Voilà bien comment le diable, le plus féroce des loups, court toujours après quelque àme de l'Église du Christ pour l'étrangler et la dévorer. »

On étudiait aussi dans les monastères. C'était là que se conservait le goût des lettres et que se retrouvait la vie intellectuelle, dans ces siècles d'ignorance et de barbarie.

Vous le voyez, les moines de ce temps étaient bien différents de ce qu'ils sont devenus plus tard. On n'avait pas encore songé à glorifier systématiquement l'inaction et à prendre au rebours cette parole de saint Paul, que se redisaient les uns aux autres les intrépides défricheurs : Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger. Il fallait attendre bien des siècles pour entendre l'àbbé de Rancé prescrire aux religieux de la Trappe, de rudes défricheurs, eux aussi, un absolu silence vis-à-vis des populations qui les entouraient. On n'avait pas encore imaginé de mettre les vœux monastiques sous la garde des lourd :s portes de fer et des terribles verrous derrière lesquels on devait enfermer les carmélites et les religieuses de Picpus. Saint Benoit aurait dit, en voyant un tel luxe de précautions, ce qu'il dit un jour à un solitaire qui s'était attaché au pied, dans l'étroite caverne où il s'était retiré, une chaîne dont l'autre extrémité était fixée dans le roc : t Si tu es vraiment serviteur de Dieu, sois contenu

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non par une chaîne de fer, mais par la chaîne du Chrisl. » Aucune conlrainle matérielle ne retenait alors le moine dans le cloitre ; dans certains couvents on conservait même avec soin les vêtements qu'il avait apportés avec lui en quittant le monde, pour les lui rendre s'il voulait y retourner. On ne croyait pas non plus, ou, du moins, on n'osait pas dire tout haut que le sacrifice du Calvaire n'était pas pleinement suffisant, et qu'à côté de la croix de Jésus le pécheur devait planter la sienne, sur laquelle il devait souffrir pour l'expiation de ses péchés. Il semble qu'en fuyant le monde et en embrassant cette rude vie de travail excessif, de longues prières et de privations volontaires , les premiers moines n'aient cherche que les moyens de discipliner leur corps et lear àme pour les rendre plus aples à combattre sous la sainte loi du Sauveur. « Interrogez le Seigneur, dit saint Benoit dans le préambule de la règle qu'il écrivit pour ses religieux, puis écoutons ce que le Seigneur repond... Ceux qui reposeront en la sainte montagne de Dieu seront ceux qui, fidèles dans la crainte du Seigneur, ne s'exaltent pas de leur louable observance, mais qui, considérant qu'ils ne peuvent rien faire par eux-mêmes et que Dieu fait en eux ce qu'ils ont de bon, glorifient le Seigneur. Ceignons donc nos reins de la foi et de l'observance des bonnes œuvres, et les pieds chaussés pour suivre l'Évangile, marchons sur la trace de ses pas. » Enfin, on se souvenait que Jésus avait consacré

par son exemple les saintes amitiés et on ne songeait pas alors à les interdire comme des infidélités faites à Dieu. Il y eut dans les monastères des âmes qui s'aimèrent en Dieu tendrement, profondément, j'allais dire passionnément. Et pourquoi ne le dinis-je pas? La passion, c'est la vie même des grandes âmes; c'est la flamme qui les réchauffe. Lorsque cette flamme s'est allumée dans le ciel, elle n'est pas à redouter. « Je vous en conjure, écrivait un moine à son ami absent, visitons-nous souvent par lettres et par messages, et que la longue distance qui nous sépare ne triomphe pas de ceux qu'unit l'amour du Christ. » — « A'ïpirons, très-cher frère, écrivait un autre, à être rassasies des fruits de la sagesse et ; rj'osés des eaux de la source divine, afin qu'un môme paradis nous reçoive et nous fasse jouir de la liberté du royaume céleste. Si tu le veux, nous aurons beau être divisés par de va:3tes territoires, nos tribulations sont les mêmes et nos prières pi^uvent nous fortifier par l'union de nos àraes. » Au douzième siècle encore on retrouve dans les lettres des moines la même vivacité de sentiments : « Ames très-aimces de mon àme, écrivait saint Anselme à deux de ses parents, mes yeux désirent ardemment vous contempler; tout ce qu'il me reste de vie se consume à vous attendre. . Parle-leur, ô bon Jésus ! Dis-leur de tout quitter et de te suivre. Ne sépare pas de moi ceux à qui tu m'as enchaîné par tous les liens du sang et du cœur... Sois mon témoin, Sei-

giieur, toi et ces larmes qui coulent pendant que j'écris. »

Tl est aisé de comprendre comment, en quelques siècles, les monastères ont tant changé d'esprit et d'habitudes. La première erreur avait été de croire que la sainteté serait plus facile dans un cloître que dans la famille ; c'était, sans qu'on s'en rendit compte, diminuer la misère de l'homme, qui est partout la même, puisqu'elle est dans son cœur , et amoindrir la grâce divine, dont la puissance n'est pas limitée par les circonstances extérieures. De là à penser que cette vie exceptionnelle aurait un mérite particulier devant Dieu, il n'y avait qu'un pas; l'orgueil aida l'homme à le faire. Puis, comme cette vie ne pouvait être accessible à tous, on arriva nécessairement à croire qu'il y avait deux chemins pour parvenir au ciel; on apprit à distinguer dans l'Évangile les commandements àes conseils^ distinction que ne connaissait pas Jésus-Christ lorsqu'il disait à tous : Soyez parfaits comme votre Père qui est dans les deux est parfait. Luther parle d'un tableau qui représentait l'Église sous la forme d'un vaisseau solidement construit qui conduisait au port du salut les prêtres et les moines, commodément a'ssis sur le pont, pondant que les laïques, rois, paysans, pères, mères, enfants, ballottés par les flots, à demi engloutis, se cramponnaient aux cordes que leur tendaient les religieux. Ce tableau symbolisait naïvement l'opinion populaire au seizième siècle, comme dans la

légende de saint Antoine et du cordonnier se reflétait celle du troisième. Écoutez cette légende, et jugez de la différence.

Saint Antoine, étant un jour dans sa cellule, entendit une voix qui lui disait : « Va à Alexandrie, et tu y verras un homme qui est plus saint que toi. » Il quitta à regret sa chère retraite et se dirigea vers la grande ville. Arrivé à la maison qui lui avait été indiquée, il fut hien surpris de se trouver en présence d'un humble cordonnier. « Raconte-moi donc, lui dit-il, tes bonnes œuvres merveilleuses. — Je ne me connais aucune bonne œuvre, répondit l'artisan. Je me dis chaque matin que tous les habitants de cette ville sont meilleurs que moi., et que seul je mériterais les peines éternelles à cause de mes péchés, si je ne croyais à la miséricorde de Dieu .en Jésus- Christ. — En vérité, s'écria saint Antoine, je suis loin d'être digne de me comparer à toi, malgré ma vie passée au désert et les rigueurs de ma pénitence. »

Mais nous bornerons-nous à signaler des erreurs? De ces tombes abandonnées, de ces cloîtres déserts, de ces chapelles envahies par les feuillages grimpants dont la nature décore les ruines, ncsorlira-t-il pas une voix qui nous enseigne? N'admirerons nous pas le travail persévérant, le courage devant le danger, et surtout cette énergie morale, cette volonté de se vaincre qui ne reculait devant aucun moyen, quelque dur qu'il lût, pour parvenir à la do-

mination de soi-même? Certes nous pouvons bien décrire la vie des premiers moines sans craindre de donner à beaucoup de personnes l'envie de les imiter ! Dans notre temps ce n'est pas par l'énergie morale que l'on brille ; on voudrait bien accomplir le devoir, mais sans souffrance, comme ces malades qui ne consentent à se laisser faire une opération salutaire qu'à la condition qu'on emploiera le chloroforme. On ne peut pas non plus reprocher à nos contemporains de vivre trop repliés sur eux-mêmes ; que de gens qui savent mieux ce qui se passe au pôle Nord ou dans les astres que ce qui s'agite dans l'àmc immortelle qui est en eux ! On n'est guère dispose (que vous en semble ?) à faire vœu de pauvreté, ou seulement à simplifier les ajustements et à se débarrasser des- besoins factices que crée l'habitude d'une vie molle. Quant à se relever la nuit pour chanter matines, qu'on ne craigne rien ; lorsqu'on dit que Luther donnait chaque jour trois heures à la priéi'e, les chrétiens mêmes paraissent plus étonnés que désireux de suivre son exemple. Aucun de mes lecteurs n'ira donc, après avoir lu ces lignes, se mettre en quête d'un ermitage... Soi'. Restons dans le monde, mais soyons la lumière du monde. Éprouvons toutes choses et retenons ce qui :st bon, comme nous le onseille saint Paul. Cp^ qui est bon clans le cloître, nous pouvons tous le pratiquer. Qui nous empêche de nous exercer chaque jour au renoncement? Qui nous empêche de discipliner notre intelligence, notre coeur.

LES prem[p:rs moines de l\ gaule 45 et même notre vie spirituollo? Qui nous empêche d'avoir en nous comme une cellule close de toutes parts, où nous nous retirerons pendant de longues et douces heures pour parler au Seigneur, pour l'écouter, pour le contempler?

L'un des premiers besoins de la foi est l'expansion. Malheur à mol si je iièvang élise!' a dit saint Paul. Cette parole a trouvé de tout temps un écho dans le cœur des chrétiens. C'était elle qui avait conduit Pothin et Irénee dans la Gaule. Ce fut elle qui, trois siècles plus tard, envoya Patrice en Irlande. Ce fut elle encore qui fit de l'Irlandais Colomban un des plus intrépides missionnaires qu'aient jamais accueillis la Gaule, T Allemagne et l'Helvétie.

Patrice était parent de sjint Martin de Tours. A V'à'^Q de seize ans il fut enlevé par des pirates, emmené par eux en Irlande et vendu comme esclave, car dans ce temps-là on pratiquait la traite des blancs comme on devait plus tard pratiquer en Afrique celle des noirs. Après six années de captivité, il parvint à s'échapper. Il revint en Gaule, où il embrassa la vie monastique; mais il ne pouvait pas trouver la paix. Il croyait toujours entendre des voix plaintives qui lui criaient : « Reviens parmi nous !

i-, A TRAVERS LE MOYEN AGE

Tiens nous annoncer l'Évangile. » Il partit donc pour conquérir à Jésus-Christ cette verte Érin dont les fils enthousiastes et passionnés le reçurent si bien, qu'après trente-trois aus d'apostolat il laissa l'Irlande presque entièrement convertie et toute couverte de monastères.

Dans ces communautés religieuses on étudiait beaucoup plus que dans toutes celles du continent., aussi avaient- elles une renommée littéraire particulière. Pendant qu'cà Rome, et dans tous les pays où dominait son influence, on rejetait avec horreur les souvenirs de l'antiquité païenne, même dans les chefs-d'œuvre qu'elle a produits, les écoles monastiques d'Irlande lisaient et copiaient les poètes latins et se plongeaient avec transport dans l'étude des philosophes grecs. La première de ces tendances se trouve caractérisée par quelques paroles du pape Grégoire le Grand à un évêque : « Mon frère, lui écrivait-il, songez combien i! est grave, combien il est affreux qu'un évêque s'occupe de choses que ioit ignorer même un laïque. J'ai appris, et je ne» puis le répéter sans douleur et sans honte, que vous avez cru devoir enseigner la grammaire à ({uelques personnes. » La grammaire ! N'est-ce pas, lecteur, que vous ne vous attendiez guère à la voir paraître au milieu de si graves remontrances, et que jamais vous ne vous seriez douté qu'elle pût offrir le moindre danger spirituel? Plus tard, saint Ouen, le biographe de saint Éloi, ne se

contenta pas de proscrire rétude des auteurs anciens, qu'il éuumora dans un pele-mèle qui ferait craindre (ju'il ne connût d'eux que leurs noms, confondant sous la qualification de poêles scélérats^ les législateurs, les philosophes, les orateurs et les historiens, plaçant Virgile avec Solon, Aristote près de Démosthènes, et Tite-Live à côté d'Homère. Il alla plus loin encore : « Quand les enseignements de l'Église auraient à leur disposition le charme de l'éloquence, s'écriat-il, ils devraient le fuir! »

La tendance littéraire disait, au contraire, comme Trithémius,abbédeSpanheim: « Savoir, c'est aimer;» et avec l'Irlandais saint Luan, qu'on avertissait de se garder de l'orgueil intellectuel : « Si j'avais la science de Dieu, je noffenserais jamais Dieu; car ceux-là seuls lui désobéissent qui ne le connaissent pas . »

Il serait facile de suivre à travers les âges ces deux courants opposés. Il y a toujours eu des âmes qui ont voulu couper les ailes de l'imagination et dire à l'enthousiasme : « Calmez-vous donc ! » qui ont prie l'éloquence d'appeler tout simplement les choses par leur nom le plus vulgaire, et qui auraient dit volontiers de l'art d'arranger les mots et de ne mettre ensemble que ceux qui se conviennent :

Qu'ils s'accordent entre eux ou se gourment, qu'importe?

qui, enfin, auraient voté avec élan la suppression de tous les livres, comme ce calife qui brûla la bibliothèque d'Alexandrie, parce qu'il trouvait que le Go-

ran valait seul la peine d'être lu .. Mais est-il sage do proscrire l'usage pour éviter l'abus, et de demander aux âmes ardentes une mutilation impossible? Il en est de l'imagination, de l'enthousiasme, de l'intelligence, de l'éloquence, comme de ces poisons qui donnent la mort, ou qui raniment la vie défaillante, selon la mesure dans laquelle ils sont pris. Tous ces dons charmants et dangereux ne sont plus a craindre lorsqu'ils se trouvent dans une âme résolument consacrée au Seigneur. « Aimez, disait saint Augustin, et faites ce que vous voudrez » En effet, tout est là. Lorsque c'est le Seigneur qui est la grande passion, e souverain amour, le centre de la vie, c'est Lui qu'on cherche dans l'histoire, c'est Lui qu'on écoute dans la nature, c'est Lui, toujours Lui, qu'on voit en toutes choses. L'imagination laisse inachevés les palais de nuages qu'elle construisait sur le sable mouvant de ce monde; elle va contempler en Lui son idéal, et lorsqu'elle redescend sur la terre, elle s'appelle Tenthousiasme de tout ce qui est pur et beau, de tout ce qui lui rappelle son Dieu, ce Dieu qui n'est la souveraine beauté que parce qu'il est la suprême sainteté.

Cet enthousiasme-là, il le connaissait bien le grand missionnaire que l'Irlande envoya à la Gaule, et qui est une des plus intéressantes figures de l'époque que nous étudions. En 573, le roi de Bourgogne, Gontran, vit arriver dans ses États une douzaine de moines au costume étrange, conduits

LES PREMIERS MOINES DE Là GAULE 49

par un homme d'une trentaine d'années, beau de visage, à l'air austère et énergique. C'était Colomban. Il sortait da célèbre monastère de Bangor, un de ceux où les fortes études étaient le plus cultivées en Irlande. La voix mystérieuse qui avait autrefois parlé à Patrice s'était fait entendre à lui. Guidé par elle, il était parti pour la Gaule. Le roi Gontran l'accueillit bien et le pria avec instances de ne pas songer à convertir d'autres contrées avant d'avoir évangélisé les Francs et les Bourguignons. Ce roi, le moins mauvais des petits- fils de Clovis (ce qui n'est pas un grand éloge), parlait sagement en ceci. Certes, tous ces barbares avaient bon besoin d'être évangélisés. C'étaient de pitoyables chrétiens; nous l'avons déjà dit, le christianisme n'adoucissait que par intervalles leur violence naturelle. Ils étaient, comme toutes les natures passionnées dont une foi vivante ne modère pas les élans, toujours dans les extrêmes. Lorsqu'ils étaient repris par les accès de dévotion qui succédaient à leurs fureurs et à leurs crimes, la foi même uc leur suffisait plus; il leur fallait des superstitions. On les voyait, par exemple, se disputer, les armes à la main, le bras ou la tête d'un moine à qui 1 opinion populaire, seule autorité alors en matière semblable, avait décerné le titre de saint, et renouveler la scène étrange qui avait eu lieu après la mort de saint Martin de Tours. On avait vu, ce jour-là, les Tourangeaux réclamer le cadavre aux Poitevins, ([ui sobslinaient à le garder, parce que le bienlieu-

roux était mort sur leur territoire; fmalemeut, la maison avait été cernée, assiégée, et le corps lancé par la fenêtre à quelques Tourangeaux résolus qui l'avaient emporté en triomphe.

Colomban s'établit d'abord dans le vieux château romaiu d'Annegray, que lui abandonna Gontran. Bientôt cette étroite enceinte ne put contenir les nombreux disciples qui vinrent se rauger autour de Uii; une portion de la nouvelle communauté dut se transporter au pied des Vosges, à Luxeuil, lieu qui avait été célèbre par les établissements que les Romains y avaient élevés auprès des eaux thermales qui s'y trouvaient, mais qui, à cette époque, était redevenu désert Au bout de quelques années, Colomban eut sous sa direction trois monastères, qu'il gouverna avec une fermeté qui alla quelquefois jusqu'à la rudesse. Cet homme énergique ne pouvait tolérer ni même comprendr^e la n:oindre défaillance du corps ou de l'âme- Non-seulement tous les moines devaient mener de front les études littéraires, ia copie des manuscrits et les plus pénibles travaux de défrichement, mais les malades eux-mêmes n'avaient pas la permission de se reposer. Us devaient aller au moins battre le blé sur l'aire, si leurs soutîrances les empêchaient absolument de labourer ou de faucher. Aussi, après quelques années de ce travail incessant, les sauvages contrées qui entouraient Luxeuil se trouvèrent transformées en champs fertiles et en gras pâturages.

Golomban organisa la prière comme le travail. Les religieux furent divises en groupes, et toujours quelqu'un de ces groupes était en oraison, la nuit aussi bien que le jour. La tradition raconte un trait qui montre sous son enveloppe légendaire que Golomban connaissait la vraie prière, celle qui lutte avec le Seigneur, comme Jacob, et qui ose lui dire : Je ne te laisserai point aller que tu ne ni aies birni. Un moine qu'il aimait tout particulièrement était à l'agonie. Pendant qu'il se débattait dans les angoisses dernières, ne pouvant ni mourir ni vivre, un ange tout resplendissant de lumière lui apparut et lui dit : « Je viens chercher ton àme; mais tant que Golomban priera pour toi, elle ne pourra pas se séparer de ton corps. /) Le mourant fit appeler l'abbé. « 0 mon père, lui dit-il, je te supplie de ne pas me retenir plus longtemps sur cette terre de douleurs. Gesse tes oraisons et laisse-moi entrer dans la gloire des cieux » Golomban, ému de compassion, cessa de demander la guérison de son ami ; il lui donna le dernier baiser, et pendant que l'ange emportait dans le ciel Tàme rachetée, il entonna courageusement le chant des morts.

La légende prétend aussi que, lorsque le moine irlandais s'enfonçait seul dans les forêts pour prier, les loups s'écartaient respectueusement pour le laisser passer, les écureuils accouraient se réfugier dans les plis de son manteau, et les oiseaux voltigeaient autour de sa tète en chantant leurs plus douces mé-

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lodios. Elle exprime ainsi naïvement son influence sur les populations et l'ascendant extraordinaire et irrésistible qu'il exerçait sur tous ceux qui s'approchaient de lui. Toutefois, cette influence ne s'étendait pas Jusqu'au clergé gallo-romain. Lesévêques surtout supportaient mal les remontrances que leur adressait cet étranger et ses exhortations perpétuelles. L'esprit de Colomban était trop fortement trempé pour pouvoir se perdre dans les mille petits détails dont saint Benoit avait encombré ses ordonnances monastiques, au risque de comprimer les élans de l'ème à force de l'enserrer dans des prescriptions minutieuses. La règle qu'il donna aux moines de Luxeuil prenait toutes choses de plus haut. Elle se composait principalement de passages bibliques, et même de sentences philosophiques, qui exposaient à grands traits les devoirs des religieux. De plus, il avait sur l'époque de la célébration de la Pàque, et sur quelques autres coutumes, des idées particulières dont il poursuivait le triomphe avec cette opiniâtreté que les natures énergiques sont tentées de mettre en toutes choses, même dans celles qui n'ont qu'une importance secondaire. On ne connaît pas les détails de la lutte de Colomban avec les évêques. mais on peut aisément recomposer cette page de sa vie en lisant la lettre qu'il écrivit à un concile assemblé pour examiner les questions débattues. Il se plaint de la variété des traditions, de l'oubli de certaines observances, et aussi de ce que

les évéques ne se réunissent pas assez souvent pour s'occuper des intérêts de l'Église. Il parle de la persécution qu'on lui fait endurer et qui pousse la violence jusqu'à vouloir le chasser de la Gaule. « Je ne vous demande qu'une seule grâce, dit-il : laissezmoi vivre avec vous , dans cette Gaule où nous sommes, puisque nous devons vivre les uns avec les autres dans le ciel. Malgré notre tiédeur, nous suivons de notre mieux les canons, les préceptes du Seigneur et des apôtres. Ce sont là nos armes, notre gloire, notre bouclier. A vous, pères saints, de voir ce que vous voulez faire de quelques pauvres pèlerins, et s'il ne vaut pas mieux les réconforter que les troubler... A Dieu ne plaise que nous réjouissions nus ennemis par des luttes entre chrétiens... Il y a beaucoup de gens qui suivent la voie large ; s'il y en a quelque peu qui se dirigent par la porte étroite qui mène à la vie, il vaudrait mieux pour vous les encourager que les arrêter. »

On sait aussi que Golomban écrivit plusieurs fois à l'cvêqus de Rome; une seule de ces leltres a été retrou vce; il semblerait, d'après elle, que Kome avait desapprouvé l'abbé de Luxeuil tout aussi fortement, plus fortement encore peut-être, que le clergé galloromain. « Votre orgueil, écrit fièrement Golomban, revendique une autorité et une puissance dominatrice sur tous les autres dans les choses divines. » Et il ajoute : «Votre puissance durera autant que votre raison sera droite. •»

34 A TRAVERS LE MOYEN AGIi

Le pape à qui s'adressaient ces paroles était ce même Grégoire que nous avons entendu censurer si vertement un évêque qui s'occupait de grammaire. Qu'auraitil dit s'il avait Iules vers corrects et faciles dans lesquels Golomban citait-, comme preuves des maux que l'amour de l'or a souvent causés, l'histoire de la Toison d'or, la red^ance exigée par le sombre batelier Caron pour le passage du fleuve infernal, et même certaines anecdotes peu édifiantes do la vie privée des djeuK? Il est de fait que ces souvenirs mythologiques étaient déplacés sous la plume d'un chrétien; mais est-il donc si étonnant que dans ce temps- là ils fussent encore présents dans les esprits, lorsque notre époque , que treize cents ans de plus séparent de Rome païenne, parle bien encore quelquefois des lauriers d'Apollon, de la balance de Thémis, du char de Bellone, et qu'il y a certainement parmi nous desgens qui nommeraient plus facilement les neuf Muses que les seize prophètes ou les quatre évangélistes !

Cependant, la persécution dont Golomban était l'objet resta dans le domaine des paroles , des remontrances , des tracasseries ; elle ne se traduisit par aucune improbation solennelle. Tout en luttant contre lui on le laissa, finalement, libre d'agir comme il l'entendait. Et l'Égfise romaine confirma dans la suite le titre de saint qne lui donnèrent ses contemporains. Il est permis de croire que quelques siècles plus tard, au dix- neuvième, par exemple, on ne l'aurait plus trouvée disposée à poser

une auréole sur le front d'un homme aussi indépendant vis-à-vis de l'autorité papale.

Toute la vie de Colomban ne fut qu'une longue lutie. Nous l'avons vu aux prises, d'abord avec la nature sauvage, ensuite avec le clergé ; suivons-le maintenant à la cour des Mérovingiens. Là encore nous le verrons combattra sans frayeur et sans défaillance pour la justice et pour la sainteté.

La colonie monastique de Luxeull s'élevait à l'extrémité septentrionale du royaume des Burgondes. Le roi Gontran, qui avait si bien accueilli Colomban, avait laissé ses États à son neveu Childebcrt II, déjà roi d'Austrasie. Lorsque ce dernier mourut, son fils Thcodebert II lui succéda en Austrasie , et son second fils, Thierry II, prit pour lui la Bourgogne. Alors la Gaule se trouva pendant quelque temps sous la domination de deux femmes : Frédégondc gouverna la Neustrie au nom de son fils Clotaire II, et Bruuehaut commanda à l'Austrasie et à la Bourgogne pendant la minorité de ses petits fils Cet état de choses ayant fini par lasser les seigneurs austrasiens, Brunehaut dut se résigner à ne faire la loi que dans la Bourgogne. Elle avait été honorée dans sa jeunesse des éloges publics du pape Grégoire le Grand; l'historien des Mérovingiens, Grégoire de Tours, parle de sa beauté, de son affabilité, de sa charité et de sa conduite irréprochable; cependant, à côté de toutes ses qualités était un penchant dangereux qui devait l'égarer dans sa vieillesse; elle

avait un de ces impérieux besoins de domination qui conduisent, lorsqu'on s'y abandonne, à des actions que la droiture et la vertu reprouvent. Ainsi, cette reine dont la vie avait été sans tache en était arrivée, au moment où nous nous trouvons, à redouter tellement l'influence qu'une ^emme aimée aurait pu prendre sur le jeune Thierry, qu'elle avait obtenu deluile renvoi d'une princesse visigothe qu'il avait épousée, et qu'elle l'encourag.'ait à vivre dans la polygamie. Colomban ne put voir sans horreur une conduite aussi opposée à la sainteté de rÉvangile. Il adressa de vives remontrances au roi chaque fois que celui-ci vint le visiter. Toujours Thierry promettait de s'amender, et toujours il retombait sous l'influence de son aïeule. Enfin Colomban alla trouver Brunehaut elle même et lui reprocha publiquement de corrompre son petit-fils. L'orgueilleuse reine ne lui pardonna jamais cet outrage, ou plutôt cette vérité; à partir de ce moment, elle devint son ennemie acharnée. Elle commença par établir une sorte de blocus autour de Luxeuil, en enjoignant expressément aux moines de ne pas franchir l'enceinte sacrée et aux populations de ne leur venir en aide d'aucune manière. Colomban en appela à Thierry ; mais il ne voulut pas passer le seuil du palais, et il refusa avec une telle indignation le repas somptueux envoyé pour lui par le roi, que, dit la légende, tous les vases qui contenaient les viandes se brisèrent au même instant. Ce qui est plus sûr,

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c'est que Tiiierry et Brunehaut, etîraycs par les malédictions du moine, vinrent se Jeter à ses pieds im lui demandant pardon. Thierry promit encore de changer da vie. Golomban s'apaisa, et Luxeuil redevint libre.

Mais le faible roi oublia bientôt ses en^^agements solennels. Alors Colomban ne se contenta plus de lui adresser di^s exhortations; il le menaça de l'excommunication. Brunehaut, furieuse, excita contre lui les seigneurs bourguignons, et même les évoques , qui n'étaient que trop disposés à blâmer ce qui se faisait à Luxeuil. Thierry, troublé par tout ce qu'il entendait, finit par ne plus avoir conscience de sa position et par se croire offense, tant il est vrai que les situations fausses obscurcissent le jugement. Il se rendit à Luxeuil, non pas comme un pénitent, mais comme un censeur, et il demanda hardiment à Colomban pourquoi il s'écartait des usnges adoptés dans les autres communautés religieuses. Il n'en obtint que cette réponse : « Si tu es venu ici pour détruire les couvents des serviteurs de Dieu et pour troubler la règle, tu verras bientôt la ruine de ton royaume, et tu périras avec ta lignée royale — 0 moine, s'écria Thierry, tu espères en vain que je te donnerai la couronne du martyre! Je ne suis pas assez fou pour cela. Seulement, puisque tu te sépares de tous par ta manière de vivre, tu n'as qu'à t'en aller par où tu es venu, et jusque dans ton pays. » Aussitôt Colomban fut

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saisi et mené de force à Besançon, pendant que ses religieux étaient soigneusement gardés dans leur cloître.

A Besançon, où sa réputation de sainteté l'avait précédé, il ne se trouva personne qui osât le surveiller. Un matin, il profita de sa liberté pour gravir la colline qui domine la ville ; de cette hauteur il aperçut la route qui conduisait à Luxeuil ; le souvenir de son cher monastère lui monta au cœur, et il résolut d'y rentrer, malgré Thierry et malgré Brunchaut. Entre le projet et l'exécution, il y avait pour Golomban peu d'intervalle. Bientôt après, son abbaye en deuil se rejouissait de lui rouvrir ses portes.

Le roi n'entendait pas être ainsi bravé. Il envoya des soldats à Luxeuil avec l'ordre de se saisir de l'audacieux abbé. Lorsquils pénétrèrent dans le cloître, Golomban priait dans l'église. « Homme de Dieu, lui dirent avec respect ces hommes, nous vous prions d'obéir aux volontés du roi. —Non, répondit-il, j'ai quitté ma patrie pour le service de Jésus- Christ, et je suis persuadé que mon Créateur ne veut pas que j'y retourne. » Alors ils se jetèrent à ses pieds et le supplièrent de ne pas les exposer, par sa résistance qu'ils n'osaient forcer, à la colère de Thierry. Par compassion pour eux, Golomban céda ; il consentit à sortir de ce monastère, où il avait passé vingt années, et qu'il ne devait jamais revoir. Ses religieux pleuraient et se lamentaient en lui

(Usant adieu: tous auraiont voulu l'accompagner, mais les ordres de Brunehaut étaient formels : les moines irlandais seuls avaient la permission de suivre leur abbé

Il ne s'agissait plus seulement d'un exil à Besançon. Les proscrits devaient être embarqués pour l'Angleterre. Thierry pensait qu'il ne pourrait jamais mettre une trop grande distance entre lui et son austère censeur, lis traversèrent Aval Ion, Auxerre, Nevers. A Orléans, il n'y eut personne qui osât vendre des vivres aux exilés; les églises même se fermèrent devant eux. Seule, une femme syrienne, venue dans la Gaule avec une colonie d'Orientaux, leur offrit l'hospitalité comme une autre Rahab.

En passant devant la ville de Tours, Colomban voulut s'arrêter pour prier sur le tombeau de saint Martin. L'évêque de Tours, ému par la vue de cette noble infortune, le reçut chez lui. Pendant qu'on était à table, un seigneur bourguignon essaya timidement de dire à Colomban qu'avec plus de douceur dans les formes il serait peut-être arrivé au cœur de Thierry. « Ne vaut-il pas mieux, ajouta- t-il, abreuver les gens de lait que d'absinthe? — Puisque tu es son ami, répliqua vivement Colomban, va dire à ce chien de Thierry que dans trois ans il sera mort, ainsi que tous ses enfants, et que sa postérité sera déracinée par la main de Dieu. » Cette violence n'a rien qui doive nous surprendre beaucoup; à cette époque-là, on ménageait peu ses expressions. Il en

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fat loiiglemps ainsi. Au seizième siècle encore les théologiens catholiques adressèrent aux docteurs protestants, qui les leur rendirent bien, des injures dont notre siècle a désappris l'usage, mais qui alors ne scandalisèrent personne. On était habitué à cette brutalité de langage.

Cependant, il faut bien le dire, Colomban manquait souvent de mansuétude, et on ne peut guère se le représenter prêchant à la façon de saint Césaire, le fondateur du monastère d'Arles, qui menaçait, en pleurant, des supplices éternels. Il était sans pitié pour le pécheur, comme sans indulgence pour le péché. Pourtant il y avait en lui de l'effusion et de la tendresse; il avait, comme le Sauveur, des caresses et des bénédictions pour les petits enfants que leurs mères lui amenaient, et il a des accents doux el touchants lorsqu'il écrit aux chers disciples qu'il a quittés. Il les nomme « ses très-doux fils, ses trèschers écoliers ; » il envoie un baiser à un frère qu'il n'avait pu revoir avant de s'éloigner de Luxeuil; il adresse au moine Attale, qu'il avait mis à la tête de la communauté, des conseils, des encouragements, des exhortations, qui se pressent et se mêlent sous sa plume, et dans lesquels on sent battre son cœur; on dirait un père qui cherche à prévoir toutes les difficultés de ses enfants pour aplanir d'avance leur chemin. « Mon bien-aimé Attale, dit-il, j'ai eu l'âme déchirée; je me suis fié à tout le monde et j'en suis devenu presque fou. Sois donc plus sage que moi; je

LES PnEMlEKS MOINES DÉ LA GAILË 61

ne veux pas te voir soulever le farJeau sous lequel j'ai verse tant de sueurs. » Un peu plus loin il lui rappelle un grand principe que ne doivent jamais oublier ceux qui ont charge d'àmes : « Tu adapteras les préceptes a chacun; tu tiendras compte delà diversité des caractères. Tu te diversifieras donc toi-même, tu le multiplieras pour le bien de ceux qui t'obeiront avec foi et amour. » Puis, se souvenant que la tristesse et le découragement sont contagieux, il refoule par un suprême effort sa douleur tout au fond de son àme, afin de ne pas troubler ses disciples. « 11 ne sied pas à un soldat, s'écrie-t-il, de pleurer en face du combat. Apres tout, ce qui nous arrive n'a rien de bien nouveau. N'est-ce pas ce que nous prêchions tous les jours?... Les évangiles n ont-ils pas été écrits pour enseigner aux vrais disciples du Christ crucitie à le suivre avec leur croix?... Sans adversaires, point de lutte, et sans lutte, point de couronne. Là où il y a lutte, il y a courage, vigilance, ferveur, patience, fidélité, sagesse, fermeté, prudence. Ainsi donc, sans lutte, point de couronne ! » Quelles belles et fortes paroles ! et que nous voilà loin de ces prédicateurs qui jettent un voile sur les angoisses et les déchirements de cœur que renferme la vie chrétienne, pour ne montrer que le côté lumineux de la foi : la paix, la joie, l'amour; de telle sorte que les ànies qui traversent ensuite ces déserts dont on ne leur a jamais parlé se troublent, s'étonnent et se figurent être en dehors du salut.

Enfin Colomban arriva à Nantes, uù il devait s'embarquer. Le navire qui devait le transporter en Angleterre essaya vainement pendant trois jours de quitter le rivage; toujours les vagues le repoussèrent sur la plage. Le pilote, effrayé, crut voir là une intervention directe de la Providence; il refusa de garder à son bord ces moines étrangers et les déposa sur la grève. Aussitôt le vent gonfla les voiles du vaisseau, et les flots apaisés lui permirent de s'éloigner.

Colomban se dirigea alors vers la Neustrie; par haine pour Thierry, Clotaire 11 le reçut bien ; il voulut même le retenir à sa cour, mais le moine n'accepta de lui qu'une escorte qui lui permit de gagner en sûreté l'Austrasie. Le roi Théodebert, qui était en querelle avec son frère Thierry, accueillit avec empressement les proscrits et essaya à son tour de les décider à demeurer auprès de lui. Ce fut en vain. Colomban voulait aller prêcher l'Évangile aux nations voisines du Rhin. Il s'embarqua sur ce fleuve, non loin de Mayence, et après avoir séjourné quelque temps sur les bords du lac de Zurich, il alla se fixer à Bregentz, sur le lac de Constance. Il se trouva là au milieu de populations entièrement païennes. Les Suèves et les Allemands, qui occupaient l'ouest de l'Helvélie, étaient bien, il est vrai", soumis aux Francs depuis que Glovis avait remporté sur eux la victoire de Tolbiac, mais ils étaient restés idolâtres. Leur violence de caractère ne put effrayer

l'intrépide missionnaire; au milieu de leurs cérémonies sacrées, il venait renverser les chaudières dans lesquelles ils faisaient bouillir la bière qu'ils offraient à leur dieu Woden : il mettait le feu à leurs temples; il jetait leurs idoles dans le lac; et, malgré les imprécations et les menaces de ces païens, il leur annonçait fidèlement Jésus Christ. Quelques âmes seulement furent touchées par sa prédication, les autres lui demeurèrent hostiles. Il fut réduit, ainsi que ses compagnons, à se nourrir de racines et de fruits sauvages, les indigènes leur refusant tout secours. Parfois un de ses disciples préférés^ nommé Gall, homme savant et éloquent, montait le soir dans une petite barque et allait jeter les filets que son maitre avait lui-même tissés. Une nuit qu'il veillait dans sa nacelle, en pensant aux humbles pêcheurs du lac de Génézareth qui avaient vaincu le monde par leur foi. il crut entendre deux démons qui se parlaient tout bas. «Viens avec moi, disait l'un ; aide-moi à chasser ces étrangers qui nous ont expulsés de nos temples. — Nous n'y réussirons jamais, répondit l'autre, car ils prient toujours! »

Colomban aurait voulu porter plus loin encore la connaissance de l'Évangile. Sa charité embrassait le monde, et les années semblaient augmenter sa vigueur au lieu de la diminuer. Une nuit qu'il était tout préoccupé de son désir d'aller parmi les Slaves, il vit en songe un ange qui lui dit : « Ne t'écarte pas de ta route, si tu veux recueillir le fruit de tes tra-

vaux. » Il crut que Dieu voulait par cet avertissement le détourner de son dessein, et il ne pensa plus à quitter Bregentz. Une seule fois il s'en était éloigné pour aller visiter Théodebert, qu'il avait encore trouvé en guerre avec Thierry; éclairé par un mystérieux pressentiment, il l'avait engagé à cesser cette lutte et à prévenir les violences de son frère en se réfugiant dans un cloître. « Un roi mérovingien est-il jamais devenu moine de son plein gré! » s'étaient écriés les seigneurs austrasiens, surpris et irrités d'un tel conseil. «Eh bien, avait répondu Colomban, s'il ne veut pas l'être de bon gré, il le sera de force. » En effet, ce fut bientôt ce qui arriva. Les deux frères se rencontrèrent à Tolbiac; Théodebert fut vaincu, et Brunebaut, qui ne lui avait pas pardonné d'avoir consenti à sop exil en Bourgogne, fit couper ses longs cheveux, signe de sa royauté, le fit revêtir de Phabit monastique et ordonna sa mort.

Thierry devint de cette manière roi d'Austrasic, et Colomban se retrouva sur le territoire de son persécuteur. Une seconde fois il dut s'éloigner. D'ailleurs, les habitants de Bregentz avaient tellemeni; pris en haine les missionnaires, qu'ils leur tendaient de continuelles embuscades et que déjà deux religieux avaient péri assassiné. « Le Dieu que nous servons nous conduira bien ailleurs, » dit Colomban. et il partit pour l'Italie, accompagné d'un seul de ses disciples, nommé Attale. Gall aurait bien voulu le suivre, mais au moment du départ il fut saisi d'un

violent accès de fièvre. « Te voilà donc déjà dégoûté de nos travaux ! » lui dit assez durement l'infatigable Colomban. Gall ne méritait pas ce reproche, car il continua avec persévérance dans l'Helvétie l'œuvre d'évangélisation commencée.

Colomba n se rendit à travers les Alpes chez le roi des Lombards, Agilulfe, qui lui donna des terres situées entre Gènes et Milan. On nommait ce lieu Bobbio. Bientôt un monastère s'éleva à côté d'une église à demi ruinée qui fut soigneusement réparée. Colomban travaillait avec les ouvrier?; on le voyait, malgré son âge, descendre les sentiers abruptes des montagnes en portant sur ses épaules de lourdes poutres de sapin.

Dans le même temps Thierry mourut subitement, et Clotaire II , appelé par les Austrasiens , qui lui livrèrent la vieille reine Brunehaut et les Jeunes fils de Thierry, devint en un jour le seul roi des Francs. Il se souvint alors que l'ancien abbé de Luxeuil lui avait prédit, à son passage en Neustrie, qu'il deviendrait le souverain de la Bourgogne et de l'Austrasie; il voulut le revoir. Mais Colomban refusa de se rendre à cet appel; il se contenta d'adresser dans une lettre de sérieux avertissements à ce roi, dont les mains étaient teintes du sang de Brunehaut et de celui des enfants de Thierry II.

Enfin , le 21 novembre 615 , Colomban termina paisiblement dans le monastère de Bobbio son existence agitée. L'hostilité qu'il avait trouvée parmi les

évêques persista après sa mort. Cinquante ans plus tard, le concile d'Autun ne reconnut et ne recommanda que la règle de saint Benoît, qui avait la sanction de Rome , et qui, peu à peu , domina dans tous les monastères, même dans ceux qu'avaient fondés Colomban et ses disciples.

Il y a quelque chose de mélancolique à penser que le souvenir d'un homme tel que saint Colomban s'est si vite effacé de la mémoire de ses contemporains, et on se sent disposé à répéter les paroles, j'allais dire les gémissements, qu'il laissa échapper devant ses religieux dans un des jours de son exil : » 0 vie mortelle, combien lu en as trompés, séduits, aveugles! Tu fuis et tu n'es rien. Tu apparais et tu n'es qu'une ombre. Tu montes et tu n'es qu'une fumée. Tu es la voie des mortels et non leur vie. Tu commences au péché et tu finis à la mort. Tu n'es qu'un chemin. Il faut donc , ù misérable vie humaine , te sonder, t'interroger, mais ne pas se lier à toi. Il faut te traverser sans séjourner. Nul ne demeure sur un grand chemin ; on ne doit qu'y marcher, afin d'atteindre la patrie. »

Le secret de l'activité merveilleuse et de l'indomptable énergie de Colomban nous est révélé dans ces derniers mots. Il n"a fait de grandes choses que parce qu'il a wàime.d fait profession^ lui aussi, cfêtre étranger et voyageur sur la terre. C'est pour cela que son exemple peut nous être salutaire et que nous n'aurons pas perdu notre temps en interrogeant sa vie. Si

nous ne cherchions pas des dmes dans l'histoire, vaudrait il la peine de l'étudier? Nous intéresserait-elle beaucoup, si elle ne devait être pour nous qu'une galerie de portraits qui nous retraceraient froidement les traits des personnages d'une époque écoulée, les moindres détails de leur costume, et jusqu'aux moulures des meubles de leur appartement , sans illuminer leur front d'un reflet de leurs pensées intimes? Mais comme tout change, si nous demandons à ces. âmes de nous laisser pénétrer dans leur vie intérieure et de nous permettre d'assister à leurs combats et à leurs victoires f Nous nous mettons alors à aimer les serviteurs de Dieu disparus, et à les suivre avec émotion dans le lointain des âges ; nous souffrons avec eux ; nous prions avec eux ; avec eux aussi nous nous enflammons de ce saint enthousiasme qui fait les héros de la foi. Leur contact nous fortifie. Nous sommes semblables à un homme qu'on aurait arraché â l'atmosphère étouffante d'une grande cité pour le transporter au sommet de quelque pic des Alpes, d'où il dominerait les brumes épaisses qui le glaçaient naguère.

D'où vient donc que parfois aussi notre cœur est soudainement oppressé par un indéfinissable sentiment de tristesse, et ({ue nous retombons sur nousmêmes, découragés, abattus, sans force et sans parole?... Ah! c'est que nous avons jeté un regard sur noire propre vie, et que nous avons été justement elfrayos de no.is trouver si languissants, si timides.

si attachés aux mille vanités du monde , si heureux enfin dans l'exil, que nous avons pres'jue peur de retourner dans la patrie !

Relevons-nous. Il y a encore des Thierry et des Brunehaut. FI y a encore des âmes qui n'ont du Christ que le nom II y a toujours un ciel et un enfer, et Jésus est aujourd'hui, comme autrefois, le seul nom qui ait été donné aux hommes , par lequel ils puissent être sauvés. Relevons-nous I Ce que Colomba n fit dans son siècle, nous pouvons le faire dans le nôtre. Les armes de Colomban, notre Dieu nous les donnera, si nous voulons les lui demander. Elles s'appellent la foi et l'amour.

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