CHANT DE CARNAVAL
Vive, vive, dans nos cœurs, Christ, chef, Seigneur et roif
Que chacun bannisse de son intelligence, de son cœur et de sa volonté, toute affection vaine et terrestre, afin que la charité seule les embrase! Que chacun se réforme au dedans et au dehors, en contemplant, dans la pénitence et le jeûne, la bonté de Jésus, roi de Florence!
Vive, vive, etc.
Si vous voulez que Jésus règne dans vos cœurs par sa grâce, que toute haine et toute colère se change en un paisible amour! Si vous voulez plaire à Jésus, là-haut au ciel, et ici-bas dans vos cœurs, chassez toute animosité, et ayez la paix entre vous.
Vive, vive. etc.
0 Jésus, combien est heureux celui qui méprise ce monde aveugle ! C'est la disposition bienheureuse qui réjouit toujours le cœur. Et pourtant je suis confondu que, pour de la paille et de la fumée, nous perdions le but glorieux, qui est Jésus-Christ, notre Seigneur!
Vive, vive, etc,
Lève-toi donc, doux Agneau, contre le cruel Pharaon ; toi qui changes le corbeau en cygne, toi qui supplantes le grand Dragon! Réveille-toi désormais, lion de la tribu de Juda! car combien il est dur de voir ce qu'ils ont fait de ton amour!
Vive, vive, etc.
Qu'il soit béni, le Pasteur de la grande hiérarchie, Jésus-Christ, notre amour, et la Mère sainte et miséricordieuse, eux qui ont envoyé une grande lumière sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres! C'est pourquoi du fond de leurs co3urs ils crient à Jésus- Christ :
Vive, vive, dans nos cœurs, Christ, chef, Seigneur et roi!
Après les chants sur la place de la Seigneurie, la procession se remit en marche vers la cathédrale pour y implorer de nouveau la bénédiction de Dieu sur la République et y déposer les offrandes qui avaient été collectées en ce jour. Les jeunes questori (quêteurs) de la confrérie « des fils du Christ » montèrent sur les marches du grand autel, déjà couvert de dons somptueux, et ils y placèrent les vases de la collecte pleins de ducats et de pièces de monnaie, d'ornements d'tr et d'argent, de joyaux, de bagues, et d'objets de prix de diverses sortes. Après cela, la procession revint à Saint-Marc, et sur la belle place qui se trouve devant cette église, les jeunes gens et les Dominicains, la tête ornée de guirlandes, dansèrent des rondes joyeuses, en chantant des hymnes et des cantiques.
Nous avons bien de la peine à comprendre, à approuver peut-être de telles manifestations de la piété, et Savonarole lui-même sentait le besoin de les justifier en s'appuyant sur des exemples bibliques, et en recommandant de ne s'y livrer que rarement : « 11 est permis quelquefois, pour l'amour de Dieu, de sortir de sa gravité, disait-il. Vous avez l'exemple de David ([ui, lorsqu'on portait l'arche à Jérusalem, endossa un vêtement blanc, sauta et dansa de toute sa force, avec des cris de joie, en invitant les autres à faire comme lui (2 Sam., vi. IS, 16); et pourtant David était un grand roi et un grand prophète! Michal, sa femme, le méprisa en le
voyant dans cet état, et vous vous en moquez aussi, parce que vous n'avez pas étudié les Écritures. Elie, quand vint la pluie, se mit à courir et à sauter devant le roi, et pourtant il était prophète ! Mais voici qui est plus fort : Notre Sauveur n'est-il jamais devenu fou de cette manière?... Eh bien, lisez saint Marc, au chapitre III, 21 : Jésus se livra à de tels transports que ses parents sortirent pour le contenir, croyant qu'il avait perdu l'esprit. Et que dirons-nous des apôtres qui jubilaient et chantaient quand l'Esprit-Saint fut venu ? Ceux qui étaient présents disaient : Ils sont pleins de vin doux ! c'est-à-dire : ils sont ivres! Allez, vous ne savez pas ce que peut inspirer l'amour de Dieu! Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu'il faille faire souvent de telles choses, mais je vous donne les raisons par lesquelles vous pourrez répondre aux sages de ce monde, et aux tièdes qui disent : « Cet homme, ce vieillard, ce prêtre, est de venu fou, il a crié dans les rues, il a porté la croix, il a sauté ! »
Ce furent en effet les adversaires de l'Évangile qui, toujours plus furieux de l'ascendant et des réformes de Savonarole, critiquèrent ou tournèrent en ridicule les innocentes réjouissances et les excès d'allégresse pieuse auxquels les jeunes gens, les religieux, et un grand nombre de citoyens s'étaient livrés en ce dimanche des Palmes. Les amis du prieur de Saint-Marc furent au contraire remplis de tels sentiments d'admiration pour cette fête chré-
tienne, que l'un d'entre eux en parle ainsi : « Ce jour fut vraiment merveilleux ! Jour plein de joie et d'exaltation, où tout le peuple semblait être devenu fou pour l'amour de Jésus, et où Florence était devenue une nouvelle Jérusalem! » •—
Ici se termine le récit que M. Théodore Paul a bien voulu nous envoyer et que vous aurez certainement lu avec intérêt, sinon avec une édification constante, car, à dire vrai, il n'y a pas moyen d'approuver, même exceptionnellement, de si étranges manifestations de la piété. Ces Dominicains couronnés de fleurs et dansant sur la place publique, sont aussi désagréables à voir qu'il l'est d'entendre dans une belle symphonie une note fausse qui en dérange l'harmonie. Je ne m'étonne pas que Savonarole ait voulu les excuser, car nous savons déjà qu'il n'était pas dans ses habitudes de reconnaître facilement les abus qu'avaient entraînés ses ordonnances. Mais il est pénible de le voir en appeler à l'exemple de Jésus- Christ. Il suffit de relire attentivement le chapitre III de l'Évangile selon saint Marc pour se convaincre que, si les parents de Jésus sortirent pour aller le chercher, ce fut, non pas parce qu'il se livrait à de tels transports qu'il paraissait avoir perdu la raison, mais simplement parce que la multitude le pressait et l'entourait tellement, avide qu'elle était d'entendre ses enseignements, qu'il « ne pouvait pas même prendre ses repas; » alors , quand ses frères , qui ne croyaient pas encore en lui, apprirent qu'il était près
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de tomber en défaillance, ils s'étonnèrent, ils furent scandalisés; et cela se conçoit. N'arrive-t-il pas tous les jours queles indifférents ou les incrédules, qui ne comprennent pas le zèle pour les âmes, conseillentun repos égoïsteàceuxqui se disentconstamment, comme saint Paul: « Malheur à moi si je n^évangélise pas ! »
Pardonnez-moi cette digression. Je reviens à Savonarole.
Malgré, ou plutôt à cause même de l'ascendant de Savonarole sur le peuple, plusieurs partis s'étaient formés contre lui.
Peu à peu ils s'enhardirent, et la ville se trouva divisée en plusieurs camps très-séparés. On désigna les disciples du réformateur sous le nom de Piagnonl ou Pleureurs, à cause, dit-on, des larmes qu'ils versaient en écoutant les prédications de ce père. Ses ennemis, tous ceux à qui sa sévérité paraissait outrée et ses exigences insupportables, furent surnommés les Arrabbiation Enragés ; comme ils s'étaient groupés par compagnies, pour lutter contre Savonarole avec de plus grandes chances de succès, on les appelait quelquefois les Compagnacci. Quant aux partisans des Médicis, qui s'étaient tenus tranquilles tant qu'ils avaient craint les vengeances de la populace, ils
levèrent la tête aussitôt que l'amnistie générale demandée par le prieur les eût rassurés, et ils composèrent un troisième parti, celui des Palleschi.
Les hostilités commencèrent, c'est-à-dire qu'elles continuèrent plus vives et plus fréquentes; car vous n'avez pas oublié que, dès le début de son ministère, Savonarole avait rencontré des adversaires d'autant plus animés contre lui qu'ils étaient plus tièdes pour Dieu. Tout d'abord, les dépôts d'objets précieux que beaucoup de citoyens avaient confiés au couvent de Saint-Marc, au moment de l'arrivée de Charles YIII, servirent de prétextes à d'injustes accusations de détournement. Pendant plusieurs mois la ville s'occupa de ces misérc^liles essais de calomnie; puis le dégoût la prit, et on n'entendit plus parler de ces commérages. Ensuite, ce fut la seigneurie qui, dans la personne du gonfalonnier de justice, Philippe Corbizzi. s'éleva contre le réformateur. Corbizzi réunit chez lui des savants, des abbés, des théologiens, et les prévint qu'il comptait sur eux pour discuter avec le prieur. Sur l'heure même il fit mander celui-ci. qui ne savait seulement pas de quoi il était question. Un Dominicain, nommé Jean Carlo, s'offrit pour lui prouver qu'il avait tort de se mêler des affaires de l'État. Savonarole lui cita les saints, les Pères de l'Église, et les prophètes de l'ancienne loi, qui s'en étaient mêlés pour le moins autant que lui, etil affirma qu'il y avait des cas où le devoir d'un religieux était de s'occuper des choses de ce monde. Ses ré^
penses ébranlèrent plusieurs des assislaats, et l'assemblée se sépara sans se prononcer contre lui.
Ses ennemis se voyant impuissants à Florence se tournèrent vers Rome. Ils firent tant que le pape adressa à Jérôme, sans y joindre d'explication, l'ordre de quitter Florence pour prêcher où on l'enverrait. Il se prépara à obéir, mais il voulut faire ses adieux au peuple, et le peuple se montra tellement opposé au départ de son prédicateur favori que la seigneurie fut obligée d'implorer du souverain pontife la révocation de son bref. Alors les adversaires de Savonarole essayèrent de ruiner son influence en détournant de lui l'attention des Florentins, pour la reporter sur d'autres prédicateurs qu'ils allèrent chercher dans les ordres rivaux des Dominicains. Une religieuse même voulut s'immiscer dans ces débats : elle envoya par écrit ses remontrances au vicairegénéral, qui lui répondit sommairement qu'elle ferait mieux de tenir la quenouille que la plume. A cela se borna toute leur correspondance.
Dans l'intérieur de Saint-Marc, symptôme plus grave, un sourd mécontentement commençait à se manifester. On accepte facilement un joug sévère dans un moment d'enthousiasme, mais pour persévérer dans l'austérité il ne faut rien moins que la foi. Plusieurs- religieux ne pouvaient plus supporter la discipline qu'ils avaient jadis accueillie avec joie; et puis, il y avait, à côté de Savonarole, deux moines qui s'attribuaient sur leurs frères une autorité diffi-
cile à subir, parce qu'elle n'était pas justifiée par la supériorité de leur caractère. «. Fra Domenico Buonvicini, dit plus tard un des Dominicains de Saint- Marc, était un esprit borné, trop porté à croire les révélations, les songes des bonnes femmes et des cerveaux étroits et faibles. Ceux d'entre nous qui montraient quelque incrédulité vivaient dans un martyre continuel... Quant à Fra Silvestro, jele voyais passer tout le jour dans les cloîtres à bavarder dans des groupes de citoyens, ce qui faisait murmurer beaucoup de nos frères... 11 avait toujours des étrangers plein sa cellule. » On ne comprend pas que Savonarôle ait laissé ces hommes prendre des airs de maitres dans le couvent. Faut-il donc croire que l'admiration sans bornes qu'ils avaient; pour lui ait été la cause de sa faiblesse pour eux? Fut-il donc, lui aussi, sensible à ce point à la louange?... — Ne vous ai-je pas dit, en commençant ce récit, que je ne prétendais pas vous montrer un saint tout d'une pièce ? Yous étonnerez-vous de ce que Savonarole n'ait été qu'un homme ? alors vous n'êtes pas à la dernière de vos surprises, car vous verrez encore en lui bien des choses qui vous scandaliseront. Je vous le confesse même, si j'en étais libre je m'arrêterais peut-être ici, pour ne pas risquer de céder à une tentation que j'ai déjà plus d'une fois éprouvée, celle de chercher des excuses à toutes les faiblesses, à toutes les inconséquences et à toutes les erreurs qui se trouvent dans cette belle vie ! Mais il faut aller jusqu'au bout.
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Après tout, les fautes même des grandes âmes sont instructives.
Un second bref arriva de Rome; le duc de Milan, Ludovic le More, l'avait sollicité d'Alexandre YI, à la prière des vingt Accopiatori, qu'une émeute populaire avait fait redescendre, six mois avant l'expiration de leur charge, au rang de simples citoyens, et qui accusaient Savonarole d'avoir fomenté ces troubles pour les renverser. Le pape intimait au père l'ordre de se rendre à Rome pour répondre aux accusations qu'on portait contre lui. Cette fois Savonarole ne se prépara pas à obéir; il écrivit au pontife que sa santé ne lui permettait pas de partir, que d'ailleurs Florence avait besoin de lui, et qu'il ne devait pas s'exposer à être assassiné en route par ses ennemis ; il sollicitait donc un délai, et il renvoyait Alexandre à un ouvrage qu'il venait de terminer et qui, disaitil, le justifierait pleinement.
Pendant deux mois Alexandre VI prit patience ; enfin, il commanda encore à Jérôme, et d'une façon qui ne permettait pas la réplique, de venir à Rome immédiatement. Pour toute réponse, Savonarole remonta trois jours de suite en chaire, pour attaquer la corruption du clergé et les abus qui s'étaient introduits dans l'Église. Alors le pape irrité lui ôta, par un autre bref, le droitde prêcher. Savonarole voulut résister. Alexandre menaça d'interdireFlorence, et la seigneurie, tout effrayée, obligea, quoique à regret, le réformateur à ne plus prêcher que dans l'enceinte de Saint-Marc,
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et à un nombre très limité d'auditeurs. Buonvicini le remplaça dans les églises de la ville, et le disciple obtint un immense succès, à cause du maître regretté dont il était un écho fidèle bien qu'affaibli.
Pendant ce temps fra Girolamo inspectait les couvents qui dépendaient de Saint-Marc. Il prêcha à Pise dans une de ses tournées, et la savante université de cette cité l'écouta avec émotion ; un des étudiants les plu§ brillants abandonna, à la voix de ce moine, toutes ses espérances d'avenir pour revêtir la robe blanche des Dominicains. Les hommes les plus instruits et les plus illustres de cette époque se rangeaient parmi ses disciples ; tels furent Pic de la Mirandole, Ange Politien, Jacques Nardi, le philosophe Georges Vespuccio, et bien d'autres que nous pourrions citer. Les grands esprits de ce siècle-là n'avaient pas, à ce qu'il paraît, cette répugnance pour le surnaturel dont ceux du nôtre se font gloire ; autrement ils n'auraient pas pu supporter ce prédicateur aux allures prophétiques, qui citait sans cesse la Bible, et dont la parole avait, à cause même de son respect pour la Parole divine, une si grande autorité.
La renommée de Savonarole passa les frontières de l'Italie ; à Londres, à Lyon, à Bruxelles, au fond de l'Allemagne, on s'entretint de lui, et le sultan Bajazet fit traduire en langue turque ses prédications sur le prophète Amos. Quant à CharlesViII, il se souvenait toujours de l'intrépide Dominicain, et lorsque, après avoir conquis Naples, il voutut re-
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partir pour la France, il envoya Philippe de Comines, l'historien de Louis Xï, demander au prophète de Florence s'il pourrait facilement effectuer son retour. Comines a raconté son entrevue avec Savonarole et. quoique peu porté par nature à l'enthousiasme, il semble qu'il ait été aussi sous le charme de cette parole puissante, et tout près de considérer fra Girolamo comme un prophète.» Plusieurs, dit-il, le blasmoient de ce qu'il disoit que Dieu luy avoit révélé, autres y ajoutèrent foy. De ma part, je le répute bon homme : aussi luy demanday si le roy pourroit passer sans péril de sa personne, veu la grande assemblée que faisoient les Vénitiens, de laquelle il savoit mieux parler que moy, quienvenois.» — « Je ne sçay, dit-il ailleurs, s'ils ont fait bien ou mal de l'avoir fait mourir, mais il a dit maintes choses vrayes, que ceux de Florence n'eussent sceu luy avoir dites. Et touchant le roy, et les maux qu'il dit luy devoir advenir, luy est advenu »
Lorsque les Florentins apprirent que Charles VIII reprenait le chemin de la Toscane, ils craignirent qu'il ne voulût ramener les Médicis, et ils firent de grands préparatifs de défense ; les enfants même furent enrôlés dans l'armée. Toutes les précautions matérielles étant prises, on alla chercher en pompeux appareil, dans le village d'Imprunète, un prétendu portrait de la vierge Marie qui était, à ce que disait la tradition, une des œuvres de saint Luc,, évangéliste et peintre. Cette image avait été jadis à
Florence, mais, ajoutait-on, elle s'était enfuie mystérieusement dans cet humble village qu'elle affectionnait. F^orsque la précieuse peinture eut été réintégrée de force dans la ville qu'elle avait abandonnée naguère, les Florentins, un peu rassurés déjà, prièrent Savonarole d'aller encore une fois auprès de Charles VIII, pour lui demander de ne pas passer par Florence et de lui rendre les terres qu'il avait à elle. Le roi consentit à ne pas rentrer dans la capitale de la Toscane ; quant à rendre Pise, il le promit sans doute, puisque Savonarole assura les Florentins, au retour de son ambassade, « que Charles lui avait fait des promesses formelles, et que de gré ou de force il les tiendrait ; » mais le fait est qu'il garda cette ville et que les Florentins l'accablèrent d'injures dans \e\xr Joitrnal des événements contemporains. Cependant Savonarole continua de conseiller à Florence de ne pas rompre avec son puissant allié pour entrer dans la ligue italienne, car il était persuade que cette politique était pour la Toscane le seul moyt n de conserver son indépendance et ses libertés reconquises; mieux valait, pensait-il avec raison, s'appuyer sur un roi qui pouvait protéger de loin ses alliés, que sur un prince comme le duc de Milan qui leurimposerait sa volonté, etqui certainement s'efforcerait de détruire un gouvernement dont la vue pour^ rait donner à ses propres sujets le désir d'en avoir un semblable.
La seigneurie, qui était très-hostile à la France,
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voulut convoquer une assemblée du peuple pour décider la question. Alors Savonarole invita les magistrat à venir l'entendre dans l'église de Sainte-Mariede la-Fleur, et il prononça devant eux (le 28 juillet 1495), un discours qu'il est tout à fait impossible de trouver évangélique, de quelque façon qu'on s'y prenne. Il y eut dans ses paroles une violence de langage et de pensées qui elïraye. Comment n'entenditii par la voix du Seigneur lui dire sévèrement, à lui aussi : «. Vous ne savez de quel esprit vous êtes animé ! » lors {u'il osa, du haut de la chaire chrétienne et à propos d'une assemblée à parlement, lancer des imprécations furieuses contre ceux qui ne suivaient pas la ligne politique qu'il conseillait ! «Votre parlement n'est qu'un instrument de ruine, s'écria-t-il, il faut le supprimer ! Peuple, n'es-tu pas le maître maintenant.. Eh bien, ne permets pas qu'on assemble le parlement... c'est, pour le peuple, la perte de tous ses droits. Retenez bien cela, et l'enseignez à vos fils... Quand donc tu entends la cloche qui t'appelle à parlement, lève-toi, tire ton épée, et dis à ceux qui te convoquent : Que voulez-vous ? Le conseil n'a-t-il pas tout pouvoir ? — Je voudrais que lorsqu'une seigneurie entre en fonctions, vous lui fissiez promettre par serment de ne pas vous assembler... L'un des seigneurs oserait-il se parjurer?... je voudrais qu'il eût la tète tranchée... Je voudrais faire jurer à tous les gonfaloniers que s'ils entendent sonner à parlement, ils iront aussitôt mettre au
pillage la maison des seigneurs... Quand les seigneurs veulent assembler le parlement, je voudrais qu'il fût convenu que, dès qu'ils metteront le pied sur la tribune, ils seront déchus de leurs fonctions, et que chacun aura le droit de les mettre en pièces... Si l'on veut prendre encore d'autres précautions, j'en serai charmé ; mais il faut, avant tout, faire ce que j'ai dit. »
D'autres précautions ? Lesquelles ? Qu'aurait-on pu faire de plus que de menacer ainsi du pillage et de la mort tous ceux qui persisteraient dans leur opinion sur la nécessité des assemblées à parlement! Vraiment, eùt-on mille fois raison, on perd sa cause par de telles violences. Ge qu'il y a d'extraordinaire, c'est que Savonarole gagna la sienne, et que, quinze jours plus tard, la seigneurie abolit solennellement l'ancienne institution contre laquelle il avait protesté i.
Le 8 septembre suivant, un traité fut conclu avec Charles YÏIL Le roi promit de restituer à la Toscane tout le territoire qu'il avait reçu en garantie avant la conquête de Naples, et la Toscane s'engagea à lui
» Nous avons indiqué par avance ce triomphe du réformateur dans un cliapitre précédent, en groupant toutes ses réformes politiques ^ans préoccupation chronologique, mais le détail de celleci méritait d'être raconté.
donner cent mille ducats. C'était acheter un peu cher l'alliance française; mais Savonarole et le peuple le voulurent ainsi, et la seigneurie n'osa pas résister. Il est de fait qu'à cette époque c'était fra Girolamo qui dirigeait tout à Florence ; ce peuple qu'il avait voulu atïranchir ne faisait de sa liberté d'autre usage que de la jeter aux pieds du reformateur, el cela pour des bagatelles aussi bien que pour des choses d'importance. A la fin du carême de l'année 1496, Savonarole se plaignit hautement des obsessions perpétuelles dont il était l'objet : « Je vous ai dit, s'ecria-t-il, que je ne voulais me mêler ni du gouvernement ni de vos intrigues; je veux seulement maintenir dans la ville la concorde universelle. Ne venez donc me recommander personne ; allez pour cela aux citoyens,, aux magistrats : c'est leur affaire et non la mienne... Tout le monde vient à notre couvent. Je vous engage à ne pas dépasser l'église et le premier cloître, dans l'intérêt des frères qui seront ainsi moins dérangés dans leurs oraisons... Cependant, si vous venez à avoir quelque doute de conscience et que vous ayez besoin d'un conseil, je vous le donnerai très-volontiers.. Mais, pour tout le reste, ayez l'obligeance de ne plus nous importuner. »
Savonarole eut beau faire, le pli était pris. Quant à lui, il lui devint tous les jours plus difficile de rester dans les limites qu'il s'était sans doute tracées, mais dont son activité et son besoin naturel de domination le firent trop souvent sortir. Il était né
pour la lutte, et il semble parfois qu'il y a en lui, du moins dans cette seconde partie de sa vie, sous les dehors de douceur et de sérénité que ses biographes sont unanimes à lui reconnaître, quelque chose d'agité, de surexcité, j'allais dire de maladif; et je l'aurais pu, car la surexcitation est bien une maladie de l'àme, qu'elle trouble, qu'elle épuise sans profit, et qu'elle éloigne de son Sauveur, sous prétexte de le mieux servir.
Le style même de Savonarole dans ses sermons de 1496 a quelque chose de fiévreux, si l'on en juge par les citations de M. Perrens. A cette époque, il em- . ploie plus souvent encore le dialogue; demandes et réponses se succèdent rapidement, tantôt ironiques, tantôt violentes, toujours armées en guerre. Ce mode d'argumentation ne prouve au fond pas grand'chose; on ne met dans la bouche de son interlocuteur prétendu que les objections qu'on peut aisément renverser, et on est sûr d'avoir le dernier mot; aussi l'abus du dialogue fait-il quelquefois sourire dans les sermons de Jérôme, à qui il échappe de temps à autre plus d'une trivialité dans le feu de fimprovisation : « Ils prétendent, dit-il, que nos paroles sont des songes creux. Alors celles d'Amos, que nous vous expliquons, furent aussi des songes. — Je croirais, dit un autre, s'il ne se mêlait des affaires d'État. — Ne crois donc pas à Moïse, car il se mêla, lui aussi, des affaires d'État.— Vous me direz : Moïse était envoyé de Dieu. — Eh ! savez-vous si je ne le suis pasv
moi qui vous parle? - Oli ! peut-être que tu n'as pas de mandat. — Ohl peut-être qu'il en a un. — Olî ! s'il en avait? — Oh! s'il n'en avait pas? — Il s'est enfui, dit cet autre: on me l'a écrit de quelque ville d'Italie. — Et pourtant je suis encore ici.
— Il veut donner des maîtres à Florence. ■— Vous ne voyez donc pas que je vous recommande toujours de soutenir ie grand Conseil?... On ajoute que nous tenons la nuit des conciliabules à Saint-Marc. — De grâce, faites garder nos portes. Venez nous surprendre ; venez la nuit, en temps de pluie, dans les plus grands froids. »
Quant aux interdictions qui pouvaient venir de Rome, et que sollicitaient toujours ses adversaires, Savonarole n'en tenait pas plus compte que des Arrabbiati. Voici comment il s'exprimait sur ce sujet : « Vous croyez peut-être que j'ai reçu du pape l'ordre de ne plus prêcher ? Détrompez-vous, il n'est point venu d'ordre, et, dans l'état présent des choses, il n'en peut venir, parce que ce serait un acte funeste.
— Oh ! ce n'est pas à toi, direz-vous, de prononcer là-dessus..., tu es bien présomptueux, frère; tu crois être bien avisé f... Mais enfin, obéirais-tu? — Je te déclare que si le papa venait à se laisser persuader faussement par les pharisiens, et me commandait de ne plus prêcher, comme cet ordre serait contraire à la culture de la vigne du Seigneur, je n'obéirais pas aux paroles, mais aux intentions..., et je croirais que cet ordre ne serait l'œuvre ni de la volonté ni de
l'intention du pape. » Ce n'était pas encore la révolte ouverte, mais il s'en fallait peu.
On peut se demander comment, si près de Rome, on pouvait supporter dans la bouche d'un religieux un semblable langage... Il faut se rappeler que jamais la papauté ne fut plus abaissée moralement qu'à cette époque. Aucun souverain peut-être, dans les temps modernes, n'a commis des excès plus horteux que le pape Alexandre VI ; il ne faut pas s'étonner que les Florentins eussent une même estime pour un tel prélat.
Alexandre Vï paraissait ne plus s'occuper de Florence, où cependant les partis se séparaient toujouis plus profondément. Les Piagnoni et les Arrabbiati en vinrent aux menaces et aux coups ; les Enrages essayèrent à plusieurs reprises d'assassinerSavonarole, et les Piagnoni indignés organisèrent une escorte de volontaires qui accompagna partout le réformateur menacé. « Si vous me voyez tué ou chassé d'ici, dit-il avec calme à ses amis, persévérez dans la vérité et ne vous troublez pas. Considérez qu'il a été fait ainsi à tous ceux qui ont prophétisé avan t moi. » — - « Je ne puis vivre quand je ne prêche pas, » dit-il encore, et malgré l'opposition il termina ses prédications du carême.
Pendant ce temps de retraite et de pénitence, les disciples de Jérôme avaient redoublé d'austérités ; la ville avait pris quelque chose de l'aspectd'un grand monastère, et les railleries de l'Italie incrédule l'avaient accompagnée dans ses exercices religieux;
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c'est Savonarole qui nous rapprend : « Ne t'ait-on plus de carême à Florence, disent nos voisins? .. Florence a pris le froc; ce peuple s'est fait moine 1... Nous sommes la fable de l'Italie... - Çà, viens ici; ce que tu fais est-il bien ou mal ? Tu ne peux dire que ce soit mal de prier et déjeuner. Continue donc, puisque c'est bien, et laisse parler. » Ils continuèrent en effet, et avec une telle ardeur que Savonarole fut obligé d'intercéder auprès d'eux pour les confesseurs qu'ils assiégeaient sans merci, et qui étaient à bout de forces^. Dans les premiers jours d'avril, Alexandre VI se décida à prêter une attention sérieuse aux griefs des adversaires du prieur de Saint-Marc. Il réunit quatorze théologiens dominicains, et leur demanda si Savonarole ne devrait pas être poursuivi comme liérétique, schismatique, et révolté contre l'autorité pontificale ; sur leur réponse affirmative, il fit dire à la seigneurie, non pas de lui livrer Savonarole, mais seulement de veiller à ce qu'il ne parlât plus contre le Saint-Siège, et de l'empêcher de se mêler des affaires politiques. Grâce â cette modération du pontife, les choses demeurèrent dans le même état jusqu'en novembre, car la seigneurie laissa Jérôme dire ce qu'il voulut, et le pape n'eut pas l'air de savoir qu'il continuait comme par le passé, et que même il s'élevait avec plus de force que jamais contre l'usage impie de vendre les grâces spirituelles,
* Ce fut à la fin de ce carême qu'eut lieu la procession dont nous avons donné plus haut un récit détaillé.
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les prières, les sacrements. Cependant, au moment! où l'on s'y attendait le moins, un bref ordonna à Sa- ■ vonarole de réunir le monastère de Saint-Marc à ; une province nouvellement formée qui relevait de ; Rome ; c'était lui ôter son titre et ses droits de vicaire-général. Il fit alors ce qu'il avait annoncé : il résista. Et, comme si le chef de l'Église n'avait pasi parlé, il se mit à prêcher l'Avent. Chose étrange, I Alexandre VI prit encore patience ! 1
Mais l'orage allait éclater, et les tribulations ', dont Savonarole menaça Florence pendant l'Avent ; de 1496, c'était sur lui que bientôt elles devaient,; fondre. 1
Le dernier jour du carnaval de l'année 1497 fut marqué par une exécution qui a été diversement appréciée. La seigneurie qui était alors en fonctions était toute dévouée à Savonarole, et elle le laissa réaliser librement un projet qu'il avait formé depuis longtemps. Il s'agissait de détruire tous les objets que les inquisiteurs imberbes avaient enlevés aux Florentins. Un immense bûcher fut dressé sur une des places de la ville ; on y déposa d'abord les masques et les déguisements; les livres licencieux vinrent ensuite, quel que fût leur mérite littéraire;
puis ce l'ut le tour des miroirs, des parfums, des faux ctieveux, et de toutes les fanfreluches de la toilette lemiiiine; on plaça au sommet les instruments de musi(iue, les échiquiers, les cartes, et enfin les tableaux ou les portraits inspirés par des souvenirs mythologiques ou par des sentiments mauvais. Un marchand vénitien offrit vainement 20,000 écus de ces richesses, que le feu consuma rapidement devant une foule encore docile à toutes les volontés du réformateur.
Qu'on ait livré à ce bûcher des livres qu'on aurait pu conserver, ou des toiles dont la perte est regrettable et dont la vue ne pouvait faire aucun mal, c'est possible. ïl n'y a pas lieu de s'étonner que des enfants manquent de discernement, et le premier tort avait été de les établir juges de telles questions. Quoi qu'il en soit cependant, et au risque de passer pour un esprit bien étroit, je vous avouerai que je ne comprends pas la réprobation dont cet acte de la vie de Savonarole a été l'objet. Assurément, on ne peut pas penser qu'il ait cru qu'il suffirait de ce bûcher pour délivrer à tout jamais les Florentins de leur passion pour le jeu et pour les mascarades, les Florentines de leur désir de plaire, et tous ensemble des tentations qu'entraînent le goût ou l'exercice de la littérature et des arts; mais il voulut sans doute rappeler, d'une manière saisissante, que toute frivolité doit être bannie de la vie chrétienne, et puis aussi, que les arts et la littérature doivent être mis
â/S A TRAVERS LE MOYEiN AGE
au service de Dieu, et que les euiplover à glorifier le mal, c'est les détourner de leur but. Eut-il donc si tort? Quoi ! parce quun livre renferme de grandes beautés de style qui sont comme le vêtement somptueux d'une morale que les démons approuvent, l'aut-il l'accueillir? Et parce que le dessin de ce tableau est d'une irréprochable pureté, faudra-t-il le conserver précieusement, malgré le trouble que sa vue peut mettre dans le cœur? Non. Savonarole eut raison ; le talent ne doit jamais servir de passe-port au péché, et le poison qu'on boit dans une coupe élégamment ciselée n'en est pas moins un poison,
A cette même époque, Pierre de Médicis fit une dernière tentative pour reconquérir Florence. Il réunit un millier de partisans et s'achemina vers son ancienne cité ; comme il en approchait, des paysans le reconnurent et coururent donner l'alarme à la capitale, qui ferma ses portes et se prépara au combat. Ce combat, la petite armée de Pierre n"osa pas le livrer; elle avait compté entrer la nuit, et profiter du premier moment de surprise des citoyens désarmés ; elle se retira donc devant un échec inévitable. Quelques années plus tard, Pierre de Médicis mourut misérablement.
Cependant Florence commençait à se lasser du joug qu'elle portait; de temps en temps l'impatience la gagnait et on la sentait frémir sourdement, comme un coursier fougueux qui va s'irriter. Les prédicateurs hostiles aux Dominicains se remirent à atta-
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quer Savonarole comme ils l'avaient fait jadis; l'un d'eux déclara que le prieur de Saint-Marc avait le diable dans le corps, et fraMariano deGhinazzanodit publiquement au pape, devant qui il prêchait à Rome : « Retranchez, retranchez ce monstre de l'Église de Dieu, très-saint Père! » Quant aux Arrabbiati, les injures ne leur parurent pas suffisantes, et ils imaginèrent mille grossiers procédés dont notre siècle rougirait, comme de placer sur le rebord de la chaire que devait occuper le reformateur des clous la pointe en l'air, et de les recouvrir d'une peau d'âne ; ou bien, de faire un grand tapage dans l'église au milieu même du sermon. Savonarole répondit avec une modération relative aux violences de langage des prêtres, et il ne parut pas même prendre garde aux outrages de ses adversaires de second ordre. Lorsque le tumulte devenait trop fort pendant sa prédication pour que sa voix put le dominer, il congédiait l'assemblée en la bénissant et rentrait à Saint-Marc, protégé par ses fidèles Piagnoni; alors, dans la chapelle du couvent, il reprenait, avec un admirable sang-froid, son discours interrompu.
Alexandre YI, qui n'avait pas oublié son bref du 7 novembre 1496 et qui attendait encore la réponse du vicaire-général, commençait à dire qu'il frapperait la Toscane d'une façon terrible si elle ne l'aidait pas à réduire au sikncece moine insoumis. « N'ayez pas peur, disait Savonarole; il n'est venu aucune excommunication... ils ne voudront pas faire de
folies; dans tous les cas, laissez-les venir; nous les ferons rougir de honte. »
Il vint cependant, le jour de ranathème. Le 12 mai 1497, le pape excommunia le réformateur, à cause : 1° de son refus de se rendre à Rome; l"" de son refus de réunir Saint-Marc à la province toscane et romaine ; > de ses doctrines perverses et hérétiques.
Des. lettres de Rome apprirent à Jérôme ce que le pontife venait de faire, avant qu'il en eût reçu la communication officielle. Il aurait dû attendre avec le calme que donne une bonne conscience le bref annoncé, et se séparer alors définitivement de cette Rome qui jamais n'avait voulu écouter les voix saintes qui l'auraient ramenée à l'Évangile. Certes, le moment était venu de se montrer ferme, inébranlable, et de dire, comme plus tard Luther : « Jenepuis autrement. Que Dieu me soit en aide ! » 0 misère et inconséquences du cœur de l'homme, qui vous comprendra ? qui vous sondera ? Lorsqu'il fallait tout oser, Savonarole recula. Lui, si droit, si intègre jusque-là, il ne craignit pas de recourir à des équivoques et à des arguties pitoyables pour se justifier auprès du pape; il lui écrivit sur-le-champ et essaya de lui démontrer qu'il n'avait pas désobéi à ses ordres en ne se rendant pas à Rome ; il alla même jusqu'à lui dénoncer fra Mariano de Ghinazzano comme ayant mal parlé du Saint-Siège pendant que lui, Savonarole, le défendait î II répondit mieux à l'accusation d'hérésie ; il en appela à ses sermons impri-
mes et à son grand ouvrage, le Triomphe de la croix ; il assura qu'on n'y trouverait rien qui ne fût conforme à l'enseignement de l'Église. Il semble bien étrange, il faut l'avouer, que Savonarole ait cru sincèrement que l'Église de son temps était encore prête à dire avec lui, comme elle l'aurait fait à l'époque des Ghrysostome et des Augustin : « La foi est un don de la grâce volontaire de Dieu, sans qu'elle soit méritée... Cette foi seule justifie l'homme, sans les oeuvres de la loi... L'acte de justification est un acte de la pure miséricorde de Dieu, par la grâce et le mérite de Jésus-Christ. » Enfin, Jérôme déclara au pape qu'il ne pouvait pas consentir à la réunion de Saint-Marc et de Fiésole avec les autres couvents dominicains sans l'assentiment formel de ses religieux, et que ceux-ci le lui refusaient. C'était là encore un manque de droiture; il savait bien qu'il n'avait qu'un mot â dire pour que les communautés qu'il dirigeait se rangeassent â son avis.
Après avoir ainsi répondu par avance au bref que Rome allait lui envoyer, Savonarole s'adressa à tous les chrétiens et leur assura que l'excommunication dont il serait bientôt frappé n'aurait aucune valeur devant Dieu, parce qu'elle provenait d'une erreur de jugement. Plusieurs de ses amis composèrent dans le même sens des apologies de sa conduite, et le commissaire du pape, qui apportait à Florence la terrible bulle, n'osa pas aller plus loin que Sienne lorsqu'il apprit l'état de surexcitation des Piagnoni;
Il en envoya des copies ; et, sous le vain prétexte que le vicaire apostolique n'avait pas en personne apporté le bref pontifical, les partisans de Savonarole feignirent de le considérer comme non avenu.
M. Perrens appelle la suite de la vie du réformateur florentin « une lente agonie » et il n'a que trop raison, dans tous les sens. Laissez-moi donc passer rapidement sur les derniers faits de cette vie si bien commencée; j'ai hâte d'arriver à l'heure suprême, où nous verrons ce grand serviteur de Dieu se relever.
Il y a dans toute existence d'homme un moment décisif, où il faut absolument choisir son chemin. Le malheur et la faute de Savonarole furent de vouloir marcher entre les deux voies qui s'ouvrirent devant lui. Il n'osa pas se séparer de Rome; il ne voulut pas se soumettre à un pontife indigne de diriger l'Église chrétienne, et il s'engagea dans un sentier impraticable où il ne rencontra que des ronces, des buissons et des fondrières ; le bûcher auquel il aboutissait, Savonarole ne l'eût peut-être pas évité s'il eût rompu avec Rome pour suivre Jésus, car l'Italie n'aurait sans doute pas voulu se hasarder avec lui dans une route difficile et inconnue ; mais du moins il aurait accompli l'œuvre que Dieu lui avait donnée, car ce que le Seigneur exige de ses serviteurs, ce n'est pas le succès, c'est la fidélité.
Enhardis par l'appui de Rome, les Arrabbiati saisirent dès lors toutes les occasions de se montrer
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hostiles à Savonarole. Dans les rues on entendit, au lieu de ces pieuses Laudes que l'on chantait naguère, des chansons contre le couvent de Saint- Marc et contre son prieur. Chaque jour vit paraître quelque nouvel écrit plein d'injures et de calomnies. La seigneurie laissait faire, car elle était opposée au réformateur ; elle le prouva d'ailleurs en défendant aux Dominicains de suivre la 'procession de la Saint- Jean, à laquelle les religieux augustins et franciscains avaient déclare ne vouloir prendre aucune part s'ils devaient y rencontrer des moines révoltés.
Les Piagnoni ne se tinrent pas pour battus ; ils firent circuler de maison en maison une pétition qui demandait au pape de rendre à Savonarole la liberté de prêcher; elle était déjà couverte d'un nombre considérable de signatures lorsque la peste éclata dans Florence ; toute autre préoccupation fut alors ajournée. On était à la fin de juin et la chaleur contribua au rapide développement du fléau. Jusqu'au commencement de septembre on eut assez à faire à soigner les malades et à ensevelir les morts.
Pendant ces sombres journées, quelle fut l'attitude de Savonarole ? Si nous composions une légende, ou si une lacune dans les documents historiques nous laissait libre de refaire, d'après les probabilités,^ cette page perdue, nous représenterions certainement frère Jérôme allant de rue en rue à la recherche des mourants et leur portant sans crainte les consolations de l'Évangile... Mais les illusions ne
sont pas possibles en présence d'une lettre dans laquelle Savonarole, après avoir parlé à un de ses frères de la terreur qui s'était emparée des religieux et de l'obligation où il avait été d'en envoyer un grand nombre hors de Florence, ajoute ces mots trop significatifs : « Nous sommes encore ici plus de quarante ; les citoyens pourvoient à nôtre subsistance et ne nous laissent manquer de rien. Comme nous ne sortons pas de la maison, ils nous envoient et nous portent ce qui nous est nécessaire. » Par un contraste qui n'étonnera aucun de ceux qui connaissent les contraditions incessantes qui sont dans les cœurs chrétiens, fra Girolamo eut à cette même époque la hardiesse d'écrire au pape, à propos d'un événement de famille qui avait beaucoup affligé ce pontife, et de lui parler de la foi qui seule peut consoler avec l'accent d'un maître qui enseigne un disciple ignorant. Il y a dans cette page quelque chose de saintement ému. Il s'oublie lui-même ; il ne songe plus à Saint- Marc ; il ne voit dans Alexandre VI qu'une âme à sauver. On a regardé cette démarche comme une tentative habile pour rentrer en grâce; mais il faut convenir que ce n'était guère le moyen de faire sa cour au chef de l'Église que de lui dire, après l'avoir entretenu de la foi et de la paix qu'elle donne : « Ces choses, très-saint Père, je te les écris humblement, àtoiqui.en es peu instruit; je fais ceci conduit par la charité, afin que tu aies une véritable et non pas une trompeuse consolation. »
Les partisans de l'ancien gouvernement n'avaient pas renoncé à l'espoir de voir revenir lesMédicis; ils s'agitaient dans l'ombre. Lorsque, au mois de juillet, une nouvelle seigneurie composée de Piagnoni entra en fonctions, elle découvrit une grande conspiration à la tête de laquelle étaient cinq citoyens appartenant aux premières familles de Florence, et elle convoqua pour les juger un tribunal de près de deux cents membres qui prononça un arrêt de mort.
Les condamnés pouvaient en appeler au grand conseil, d'après la loi que Savonarole avait fait promulguer, en 1495, dans le but de sauvegarder les citoyens contre les abus de pouvoir ou les erreurs de jugement de la seigneurie; mais les chefs du parti populaire pensèrent que l'avenir de la république serait gravement compromis si le grand conseil faiblissait, et ils exercèrent une pression si forte sur la seigneurie qu'elle rejeta, contre toute justice, l'appel des condamnés. Savonarole dit plus tard qu'ayant été consulté dans cette affaire, il avait répondu que c'était au gouvernement de décider, que pour lui il était d'avis qu'on se contentât d'exiler les conspiteurs. Mais s'il avait donné ce conseil avec son autorité ordinaire il aurait sans doute été suivi. Il manqua à son devoir en n'usant pas de son influence pour faire profiter ses ennemis des bénéfices de la loi qu'il avait obtenue naguère ; et leur sang retomba sur lui. Les Arrabbiati s'emparèrent de ce
prétexte pour l'accuser auprès de Rome avec plus de véhémence que jamais, et ils firent savoir au pape qu'il avait continué à célébrer tous les exercices du culte malgré l'excommunication.
Le 16 octobre, un bref pontifical dépouilla fra Giroiamo de sa dignité de vicaire-général, lui interdit toute prédication, annula la séparation de Saint- Marc accordée précédemment, et réunit ce couvent à ceux de la Lombardie. Un autre bref adressé à Savonarole seul lui promit un pardon complet s'il venait sans escorte à Rome. Le reformateur jugea, non sans raison probablement, qu'il y avait là un piège caché, et il se borna à envoyer au pontife une seconde justification de sa conduite, à peu près semblable à la première.
Il lui eût été facile cependant de recevoir l'absolution tout en demeurant à Florence ; ce n'eût été qu'une affaire d'argenl, car le cardinal François Piccolomini, celui-là même qui succéda à Alexandre YI dans le pontificat, lui offrit de la lui faire obtenir, à condition qu'il payerait pour lui une dette de cinq mille écus contractée à Florence et qui l'embarrassait fort. Il est superflu d'ajouter que Savonarole repoussa cette indigne proposition.
Pendant quelque temps il ne célébra la messe que pour lui seul ; mais a Noël il reprit ses anciennes habitudes et un grand nombre de personnes reçurent la communion de sa main. La seigneurie qui entra en charge le l^»" janvier 1498 lui était très-fa-
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vorable; elle l'engagea à prêcher dans la cathédrale le M février suivant, ce qu'il lit, malgré les résistances d'une portion du clergé florentin; ce jour-là, Sainte-Marie-do- la-Fleur put à peine contenir la foule qui s'y porta, quoiqu'on eût élevé des gradins dans l'église afin d'avoir plus de place. Savonarole retrouva pour cette prédication toute sa hardiesse passée; il protesta vivement contre l'infaillibilité du pape, qu'il appela « un dogme impie qui dépouille la Divinité d'un de ses attributs les plus essentiels, pour le donner à un homme pécheur comme nous. » — « Combien, dit-il, n'y a-t-il pas eu de mauvais papes qui se sont trompés^... Un pape, direz- vous, peut se tromper en tant qu'homme, mais non en tant que pape. Cependant les décisions qu'ils prennent sont pleines d'erreurs.., Les opinions des papes sont toutes contraires entre elles. » Quant aux excommunications, voici comment il en parla : « Ces excommunications sont aujourd'hui à bon marché, et chacun, pour quatre livres, peut faire excommunier qui il lui plait. » — « Vous croyez que Rome me fait peur? ajouia-t-il. Je n'ai aucune peur : nous marcherons contre vous comme contre les païens! » Le dernier jour du carnaval fut marqué, comme l'année précédente, par une procession et par un auto da-fé de tous les objets nouvellement confisqués par les inquisitori. La seigneurie voulut y assister et, lorsque les flammes s'éteignirent, les religieux dominicains, les novices, les prêtres, les vieil-
lards, les laïques, tous couronnés d'oliviers, allèrent former, devant le couvent de Saint-Marc, trois rondes concentriques qui s'enroulèrent autour d'une croix plantée par les Piagnoni au milieu de la place.
Ce fut le dernier jour de triomphe de Savonarole. Les pouvoirs de la seigneurie expiraient le surlendemain, et celle qui la remplaça, sans êtretoul à fait hostile au Dominicain, crut devoir agir avec prudence et l'engager à ne plus prêcher hors de son couvent. Cela fait, elle supplia le pape de lever l'excommunication, et de rendre tous ses privilèges à fra Hiéronimo « qui avait cueilli plus de fruits dans la vigne du Seigneur qu'aucun autre de son temps. » Le pontife répondit qu'il ne donnerait au rebelle l'absolution apostolique que s'il venait à Rome, ou que s'il déclarait se soumettre au Saint-Siège. Il y avait là une concession; c'était comme un pas en arrière. Mais, dans le même temps, Savonarole écrivait aux souverains de l'Europe pour leur dénoncer le pape comme n'étant pas pontife, parce qu'il avait acheté son élection, et comme étant indigne de le devenir jamais; il assurait qu'il n'était pas chrétien, qu'il ne croyait pas même à l'existence de Dieu, et qu'il « dépassait le sommet de toute infidélité et de toute impiété. » Il demandait donc aux princes de convoquer un concile général qui déposât solennellement Alexandre Vï. Sa lettre au roi de France fut saisie au passage par le duc de Milan qui l'envoya à Rome. Grande fut la colère du pape; il ne voulut plus en-
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tendre parler d'accommodement d'aucune sorte, et il signifia péremptoirement à la seigneurie de faire exécuter ses ordres si elle ne voulait pas attirer l'interdit sur Florence.
11 fallait se décider; il n'y avait plus à balancer. La seigneurie effrayée s'adjoignit le conseil des quatre-vingts et choisit pour examiner la question avec eux vingt-cinq citoyens par quartier. Après une discussion de six heures on se retrouva au point de départ, ainsi que cela arrive souvent dans les assemblées délibérantes. On décida alors de faire juger l'affaire par douze citoyens pris par moitié dans chaque parti, et après s'être fait des concessions mutuelles ceux-ci parvinrent à s'entendre. Il fut arrêté qu'on défendrait à Savonarole de prêcher, mais qu'il pourrait faire des conférences à Saint- Marc devant un petit nombre d'auditeurs. Il fallut céder à la force. Cependant Savonarole déclara formellement dan& son sermon d'adieu qu'il ne renonçait pas pour toujours à la prédication : « Quand Dieu voudra que je prêche, quand il m'inspirera, je prêcherai, s'écria-t-il. Vous le verrez. Par sa grâce, je m'affranchirai de toute crainte... Il est donc entendu que lorsqu'il plaira à Dieu, personne ne pourra me fermer la bouche... Jusque-là nous remplacerons le sermon par la prière. »
La seigneurie informa officiellement Alexandre YI qu'elle avait exécuté ses ordres , ce qui n'était vrai qu'à moitié , et le pontife se tint pour satisfait.
Depuis longtemps l'ordre des Franciscains était rival de celui des Dominicains et saisissait toutes les occasions de le contrecarrer; aussi, lorsque Domenico Buonvicini avait prêché à Prato, en 1497, un moine franciscain s'était chargé de l'attaquer et de le contredire dans une autre église de la ville. Un jour même, emporté par son zèle, Francisco de Puglia avait proposé à son adversaire de se soumettre ensemble à l'épreuve du feu, afin de montrer de quel côté était la vérité. Buonvicini, tout dévoué à Savonarole et plein de confiance dans la doctrine qu'il avait entendue de lui, avait accepté sans hésitation; mais, au jour fixé, son antagoniste avait reculé sous un prétexte frivole. Se dérober ainsi à un nouveau jugement de Dieu, c'était reconnaître que la vérité était dans la bouche des Dominicains. Les Franciscains furent raillés impitoyablement par les disciples de Savonarole ; on les poussa à bout, et ils se décidèrent, en avril 1498, à renouveler leur défi ; ils demandèrent seulement que Savonarole lui-même entrât dans les flammes. Il avait souvent dit dans ses prédications qu'il était prêt à soutenir l'épreuve du feu ; il avait été plus loin encore, puisqu'il avait proposé à
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un Franciscain une autre épreuve beaucoup plus décisive : il ne se serait agi de rien moins que de la résurrection d'un mort! Mais lorsqu'il se trouva dans l'obligation de se décider immédiatement, il mit à son acceptation des conditions presque impossibles : il déclara que ce ne serait qu'en présence de tous les ambassadeurs des princes chrétiens qu'il entrerait dans les flammes, et que si, de plus, le pape s'engageait à le laisser commencer librement la réforme de l'Église à sa sortie du bûcher.
Cependant tout Florence était en émoi. Buonvicini, toujours plein d'ardeur, s'offrit pour accompagner son maître vénéré. Fra Francesco trouva également un compagnon, et de tous les côtés on vint se faire inscrire à Saint-Marc pour prendre part à l'épreuve. La seigneurie dut intervenir ; elle déclara que le franciscain ne traverserait le bûcher que si Savonarole consentait à partager le péril; celui-ci céda, un peu à contre cœur, et le samedi 7 avril un bûcher long de 40 brasses, et divisé par un étroit sentier, fut élevé sur la place de la Seigneurie. La foule accourut, avide comme toutes les foules d'un spectacle nouveau, et bientôt elle vit paraître les moines franciscains; les religieux de Saint-Marc arrivèrent peu d'instants après, à la suite de leur prieur qui portait le Saint- Sacrement. Tout était donc prêt ; mais alors on vit surgir des difficultés nouvelles ; les Franciscains exigèrent que Buonvicini se dépouillât de ses vêtements sacerdotaux qui, dirent-ils, avaient peut-être été
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enchantés par Savonarole. Après qu'il les eut quittés, ;
ils voulurent qu'il déposât encore le crucifix qu'il te- ;
nait dans ses mains; Savonarole lui commanda de i
prendre le Saint-Sacrement à la place du crucifix; i
les Franciscains se récrièrent, disant qu'il serait hor- ;
rible d'exposer l'hostie à être brûlée. \
Pendant que les deux Ordres discutaient ainsi, et '■ peut-être avec un égal désir de ne pas pouvoir s'en- i tendre, la foule, qui ne voulait pas être déçue dans ; son attente, s'agitait et murmurait de ces délais dont j elle ne connaissait pas les motifs. Les Arrabbiati assu- \ rèrent que c'était de Savonarole que venaient toutes ; ces lenteurs; ses amis soutinrent non moins vive- J ment que c'était des Franciscains. Le tumulte com- j mença, et un petit groupe d' Arrabbiati déterminés se j fraya un passage jusqu'à Savonarole, qui ne dut la ! viequ'à l'énergique interventiond'unPm^nom nommé Marcuccio Salviati. On en était là^ lorsqu'une grosse | pluie vint se charger du dénoûment de cette affaire ! en rendant l'épreuve impossible. La seigneurie en- ] joignit à tous les moines de rentrer dans leurs cou- ; vents respectifs, et elle fut obligée de donner à Jérôme \ une escorte bien armée pour le protéger contre les ! violences de ses ennemis. Un de ses biographes assure t même que cène fut qu'au Saint-Sacrement qu'il portait qu'il dut de ne pas être assassiné pendant le 1 trajet. ;
La pluie passée il ne fut plus question de faire I
l'épreuve. Au fond, bien peu la désiraient dans les ^
deux Ordres rivaux, et les Franciscains la redoutaient plus encore que les Dominicains, car ils craignaient que par quelque pacte diabolique, sinon par la puissance de Dieu, Savonarole ne sortît triomphant des flammes. Quant à lui, il est probable que, malgré les propositions insensées qu'il avait faites plus d'une fois du haut de la chaire, il se souvenait alors que, comme l'a si bien dit un de ses biographes, « lorsque les vrais serviteurs de Dieu ont voulu prouver la vérité des maximes évangéliques, ils n'ont pas imaginé la téméraire idée de tenter Dieu. »
Lefe Piagnoni s'assemblèrent pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire en présence de l'attitude menaçante de Florence et du peu de secours qu'on pouvait espérer de la seigneurie ; hésitante d'abord , elle semblait tout prés de se montrer décidément hostile au prieur. Les chefs principaux furent d'avis de prendre les armes, mais comme ils ne purent pas faire prévaloir leur opinion, plusieurs d'entre eux quittèrent la ville ; c'était justement le moment où ils auraient dû y rester! Leur départ mit fin aux hésitations de la seigneurie; elle n'avait ni la volonté ni peut-être le pouvoir de protéger le réformateur contre la populace irritée, et elle crut faire assez pour lui en l'exilant, ce qui était une manière moins compromettante de lui sauver la vie.
Mais il n'était plus temps ; déjà les Arrabbiati se portaient en foule à Saint-Marc. Ils pénétrèrent dans
l'église pendant les vêpres (c'était le 8 avril, dimanche des Rameaux), et lorsqu'on les en eut repoussés à grand'peine, ils commencèrent le siège du couvent. « Defendez-vous ! » cria Buonvicini aux religieux et aux laïques qui étaient restés dans le monastère. Étrange conseil, peu évangélique, et difficile à suivre, car où trouver des armes dans un couvent? Il y en avait cependant un grand nombre, qu'on avait réunies récemment en prévision d'une attaque des Compagnacci. Après avoir essayé inutilement d'empêcher les religieux de combattre, Savon'arole prit avec lui quelques frères plus dociles, ou moins résolus, et ils allèrent attendre en prières devant l'autel la fin de cette terrible journée.
Les Arrabbiati devinrent plus furieux à mesure que la résistance se montra plus énergique. Des maisons appartenant à desPiagnoni eurent aussi des sièges à soutenir, et François Valori périt sous les coups des Enragés. D'abord la seigneurie laissa faire^ ensuite elle prit quelques mesures d'ordre insuffisantes et trop tardives," puis elle se rangea tout à fait du côté des Arrabbiati, et elle déclara que les laïques qui continueraient à combattre pour Saint- Marc seraient pendus. Cette menace priva immédiatement le couvent d'une partie de ses défenseurs. Les assaillants en profitèrent pour enfoncer les portes et pour se précipiter dans Tèglise.
Quelle scène que celle-là f Représentez-vous ces moines prosternés dans le chœur, immobiles sous
leurs longues robes blanches, et comme transportés par l'ardeur de leur prière dans une région sereine où les cris de rage des combattants et le cliquetis de leurs armes ne pouvaient plus les troubler. Et pourtant le danger était là, pressant, imminent; la faible grille de l'enceinte privilégiée les en séparait seule ; quelques moments encore, et les autres religieux ne pourraient plus résister aux flots toujours grossissants de leurs ennemis
Enfin, il arriva deux ordres de la seigneurie qui firent cesser le combat : le premier enjoignait aux laïques restés fidèles à Savonarole de quitter sur l'heure le monastère, s'ils ne voulaient pas que leurs ' ^ biensfussent confisqués; et ces hommes, qui n'avaient pas reculé devant le sacrifice de leur vie, se soumirent dès qu'ils virent leur fortune menacée. Le second ordre des magistrats concernait les Dominicains : on leur commandait de livrer aux commissaires du gouvernement Savonarole, Buonvicini et Maruffi ; s'ils obéissaient, grâce entière leur était promise pour euxmêmes : — «Nous voulons mourir avec lui ! » s'écrièrent-ils tout d'une voix. Les commissaires se retirèrent, mais alors un moine, qui seul avait tremblé pendant que les autres s'étaient pressés autour de leur prieur, fit tout haut la réflexion que le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis, au lieu de les exposer à la mort pour lui. Ce fut assez pour Savonarole; il comprit son devoir et il fit aussitôt le sacrifice de sa vie. Lorsque les commissaires revinrent.
en promettant au nom du gouvernement que Jérôme serait renvoyé à Saint-Marc aussitôt après son interrogatoire, il déclara qu'il était prêt à les suivre et, sans se troubler, il tendit les mains aux cordes dont on le lia comme un malfaiteur. Il fit de tendres adieux à ses religieux en les exhortant à persévérer dans la vérité ; puis il sortit de son couvent qu'il savait bien quitter pour toujours, car il ne se faisait aucune illusion sur la valeur des promesses de la seigneurie.
Cette foule qui était jadis suspendue à ses lèvres l'attendait furieuse et menaçante dans les rues de la ville; elle poussa des clameurs sauvages en apercevant les prisonniers ; elle se précipita sur eux, et les efforts de leur escorte ne purent empêcher qu'ils ne fussent indignement injuriés et maltraités. 0 foule, tues toujours et partout la même! C'était toi qui criais à Jérusalem : « Hosanna au Fils de David ! » et plus tard : « Crucifie-le, crucifie-le !»
Savonarole parut le lendemain devant la seigneurie, qui lui demanda si tout ce qu'il avait ditlui avait été réellement inspiré par Dieu, comme il l'avait prétendu. Jl répondit avec une ferme assurance qu'il le croyait. Elle ne put pas obtenir de lui une autre déclaration ; elle aurait voulu cependant qu'il confessât qu'il n'avait été qu'un imposteur; aussi, au lieu de le renvoyer à Saint-Marc, selon sa promesse solennelle, elle le réintégra en prison, dans l'espoir
qu'elle réussirait mieux un autre jour. Ensuite elle fit arrêter les principaux Piagnoni et nomma, pour les juger en même temps que les trois prisonniers, une commission de seize membres choisis parmi les ennemis de Jérôme ; bientôt le pape, qui avait été instruit de l'arrestation de Savonarole, leur adjoignit deux chanoines.
Les interrogatoires se succédèrent à de courts intervalles. Mais fra Girolamo répondait toujours dans le même sens, de quelque façon qu'on s'y prit. Alors on eut recours à la torture, selon l'usage barbare de ce temps-là, et chaque fois qu'on appliqua Jérôme à la question, il avoua tout ce qu'on voulut ; devant la douleur physique, son énergie morale l'abandonnait. Que ceux qui peuvent dire en toute certitude que la plus vive angoisse de la chair ne parviendrait pas à fairo sortir de leurs lèvres un aveu contraire à leurs convictions, se scandalisent des défaillances du réformateur f Je n'en ai pas le courage, et je comprends qu'on soit plus ferme devant la mort que devant la torture.
Dès que Savonarole se retrouvait dans sa prison, il gémissait de sa faiblesse, en demandait pardon à Dieu, et rétractait en présence de ses juges tout ce qu'il avait dit à ses bourreaux. Chaque jour ce fut à recommencer.
On avait eu besoin d'un homme habile pour rédiger le procès, car ce n'était pas chose aisée que de coordonner les paroles incohérentes et souvent con-
tradictoires que la souffrance arrachait aux accusés, de manière à en faire ressortir leur culpabilité. La seigneurie n'avait pas cherché longtemps; un misérable, nommé Ser Geccone, s'était offert à lui fournir le réquisitoire formidable qu'elle désirait. C'était un ancien partisan des Médicis qui avait été gravement compromis dans la dernière conspiration en faveur de Pierre, et qui, ne sachant comment se dérober aux poursuites du gouvernement, était allé implorer de Savonarole un asile qui lui avait été généreusement accordé. VoiJà comment il paya son hospitalité î
Lorsque la rédaction de Ser Geccone fut terminée, on lui donna une grande publicité, et dans le premier moment, les Piagnoni stupéfaits des réponses de Savonarole se demandèrent, avec une indéfinissable angoisse, si vraiment ils avaient été le jouet d'un imposteur; mais en lisant plus attentivement cette relation, ils en découvrirent la fausseté. On assure qu'il y eut un autre compte rendu des interrogatoires, très-exact, et par conséquent très-différent de celui de Geccone; que la seigneurie le confia à Jean Berlinghieri qui le conserva précieusement, et qui ne le montra, dans la suite, qu'à un très-petit nombre de personnes, parmi lesquelles fra Benedetto, de Saint-Marc, et le père Marco délia Casa qui affirment l'avoir lu. Malheureusement Berlinghieri brilla ce document avant de mourir, afin de ne pas compromettre ceux qui avaient participé au
procès. Quoi qu'il en soit, le récit de Ceccone est seul venu jusqu'à nous, et ce n'est qu'avec la plus grande réserve que nous pouvons profiter des renseignements qu'il contient.
Le 19 avril, la commission convoqua à sa séance plusieurs dignitaires de l'Église, six religieux de Saint-Marc et quelques citoyens notables, pour leur faire entendre l'acte d'accusation. Savonarole refusa absolument de le signer, et lorsqu'on lui demanda s'il ne reconnaissait pas la vérité de ce qu'on venait de lire, il répondit seulement : « Ce que j'ai écrit est vrai. » il voulut sans doute dire par là que ce serait dans ses sermons et dans ses autres ouvrages qu'il faudrait chercher ses convictions, et non pas dans ce réquisitoire mensonger.
Les pouvoirs de la seigneurie allaient expirer, et le sort des prisonniers n'était pas encore décidé. Elle n'osa pas terminer cette grave affaire, et elle se borna à sévir contre les Piagnoni les plus attachés à Jérôme; elles les condamna à l'exil ou à de grosses amendes; ensuite, elle fit sortir du grand conseil deux cents citoyens dévoués au prieur et fit nommer des Arrahbiati à leur place. Sûre alors que son œuvre serait continuée, elle se retira.
La seigneurie nouvelle se hâta d'écrire au pape pour lui demander l'autorisation de condamner Savonarole. Du 19 avril au 19 mai le gouvernement florentin et le gouvernement pontifical se disputèrent le prisonnier.Enfin, Rome voulut bien se contenter d'en-
voyer à Florence, pour la représenter, le père Romolino et le père Turriano, général des Dominicains. Elle tenait beaucoup à ne pas être étrangère à la mort du moine audacieux qui avait osé lui dire la vérité.
L'accusé déclara devant ses deux nouveaux juges que la souffrance seule lui avait arraché ses rétractations, et qu'il protestait d'avance contre tout désaveu qu'on pourrait obtenir de lui de la même manière. Alors, pour la septième fois, on le mit à la torture, et pour la septième fois aussi il se rétracta ! Silvestro avoua tout ce qu'on voulut. Quant à Buonvicini, il fut épargné dans cette dernière épreuve, et peut-être lui aurait-on fait grâce de la vie, si quelqu'un n'était pas venu dire aux commissaires pontificaux que condamner seulement Savonarole et Silvestro serait une faute grave, parce que Buonvicini reprendrait certainement l'œuvre de son maître : — a Un mauvais moine de plus ou de moins, peu importe, » dit froidement Romolino, et fra Domenico fut condamné à mort avec Savonarole et fra Silvestro. On ne donna, contre l'usage, aucune publicité à ce jugement,* qui fut prononcé dans la grande salle du conseil en l'absence des magistrats et des accusés.
Le 22 mai, on annonça aux prisonniers qu'ils n'avaient plus que quelques heures à vivre. A cette nouvelle, depuis longtemps attendue, Savonarole demeura calme. Le soir, on lui envoya un prêtre
pour passer avec lui la dernière nuit. — « Je ne viens pas, lui dit en entrant le père Niccolini, recommander la résignation à celui qui a su ramener tout un peuple dans les voies de la vertu » — o Faites votre devoir, » répondit simplement Jérôme, et, après s'être confessé et avoir prié longuement, il s'endormit, la tête appuyée sur les genoux du prêtre tout surpris de le voir sourire dans son sommeil.
La grande angoisse était passée; la coupe d'amertume était accpptée. Pendant tout le mois que s'étaient prolongées les négociations entre Rome et Florence, celui qui avait tant exhorté les autres s'était prêché à lui-même, et surtout il avait fait le silence dans son àme pour écouter le divin Consolateur. Que s'était-ii passé en lui dans ces heures suprêmes, si proches de la dernière, où toutes ses illusions, s'il lui en restait, avaient dû s'évanouir à la lueurde l'éternité qui s'avançait, comme les vapeurs qui obscurcissent les vallées se dissipent aux premiers rayons du soleil? Sans doute il mesura les faiblesses, les inconséquences, les péchés de sa vie, et c'est pour cela qu'il paraphrasa si longuement le psaume LI qui s'adaptait probablement mieux que tout autre à son état personnel. Ce commentaire est pour nous comme un miroir où nous pouvons regarder son âme. « Malheureux que Je suis, s'écrie t-il, abandonné de tout le monde, moi qui ai péché contre le ciel et contre la terre, où irai-je? et qui me soulagera dans ma misère? Je n'ose lever les yeux vers le ciel, je l'ai
trop offensé ! Je ne vois aucun asile pour moi sur la terre, je l'ai trop scandalisée. Que faut-il donc que Je fasse? Faut-il que je me désespère? A Dieu ne plaise t Mon Sauveur est plein de compassion, c'est à lui que j'aurai recours; il ne dédaignera pas l'ouvrage de ses mains; il ne rejettera pas son image 1 Accablé de tristesse, les yeux pleins de larmes, je viens donc à vous, Dieu plein de bonté; vous êtes mon unique espoir!... Mon Dieu! détournez votre vue de dessus mes péchés, et effacez toutes mes offenses. Ne me rejetez pas, Seigneur ! moi qui passe les jours et les nuits à crier et à pleurer en votre présence; mon Jésus, ne me confondez pas, je n'ai d'espérance qu'en vous, je n'attends le salut que de vous. » Dieu ne résiste pas à de telles supplications, et ceux qui l'appellent ainsi le possèdent déjà. Bientôt ce fut un autre psaume que Savonarole se mit à méditer, ce psaume XXXI que traverse un rayon d'espérance et qui, s'il n'est pas encore un chant de triomphe, semble être l'aurore de la délivrance. Malheureusement, on lui enleva plume et papier ; mais nous y avons seuls perdu, et le Seigneur écrivit sans doute ce commentaire dans le cœur de son serviteur. Voilà pourquoi le sommeil dé sa dernière nuit était si paisible. Jésus l'avait pris dans ses bras.
Le 23 mai au matin les trois condamnés reçurent la communion avant d'être conduits sur la place où l'échafaud les attendait; ils devaient être pendus et leurs corps livrés aux flammes. Lorsque fra Bene-
detto Pagagnotti, évéque de Vaison, dépouilla Savonarole des ornements sacerdotaux dont on l'avait revêtu quelques instants auparavant : « Je te sépare, lui dit-il, de l'Église militante et de l'Église triomphante. » — « De l'Église triomphante I Non, répondit le martyr, cela n'est pas en votre pouvoir 1 »
Silvestro mourut le premier; Buonvicini le suivit ; puis vint le tour de Savonarole. « Il mourut, dit Guiccardin, convaincu de son innocence et pénétré des plus vifs sentiments de charité. Soutenue par la foi, sa fermeté ne se démentit point. » On prétend qu'il dit seulement : « Ah ! Florence, que fais-tu aujourd'hui! »
Après la mort du réformateur, ses disciples furent poursuivis, insultés, persécutés pendant plusieurs mois. Quelques Dominicains restés fidèles à sa mémoire furent exilés ; les autres renièrent lâchement leur maître pour obtenir l.iir pardon de Rome. Le désordre se glissa peu à peu dans le couvent, pendant qu'il s'étalait au grand Jour dans la ville. Jamais Florence ne s'était encore livrée avec autant d'emportement à ses mauvaises passions. Elle ne rougit plu^ alors, dit M. Perrens, « que d'avoir cru aux paroles de Ira Hieronimo et désiré la réforme de la cour de Rome. » Tous les manuscrits de Savonarole furent saisis et enfermés à l'archevêché, en attendant que le pape ordonnât leur destruction. Mais Alexandre VI, par une inconséquence qu'on ne s'explique pas , ne les condamna pas, et, quelques mois plus tard, on
imprima librement à Florence et à Venise les œuvres du prieur de Saint-Marc.
Ce fut là le commencement d'une réaction favorable à sa mémoire. Le 23 mai 1499, jour anniversaire deson supplice, de courageux Piagnoni semèrent des fleurs sur l'emplacement de l'échafaud, et nul n'osa les en empêcher. Jusqu'à la fin du xvm^ siècle ce pieux usage se perpétua. A Rome même on frappa, dès Tannée 1500, des médailles en l'honneur de fra Girolamo où il était appelé bienheureux martyr. Les successeurs d'Alexandre VI refusèrent de le déclarer hérétique. Enfin, le pape PaulIV assembla une congrégation qu'il chargea d'examiner toutes ses œuvres; après six mois d'étude et de discussion, elle déclara que la doctrine de Savonarole était irréprochable.
Si l'on demandait à Rome comment l'infaillibilité d'Alexandre VI et celle de Paul IV ont pu se contredire ainsi, il est probable qu'elle serait embarrassée pour l'expliquer. Nous ne nous chargerons pas non plus de trouver la solution d'un problème aussi difficile. Aussi bien, qu'importe le jugement de Rome ! qu'importe l'opinion des hommes ! Le Seigneur connaît les siens, et la gloire éternelle attend, au sortir de la grande tribulation, « tous ceux qui ont lavé et blanchi leur robe dans le sang de l'Agneau. »
Au v^ siècle, être un moine ou être un saint c'était, pour la multitude, une seule et même chose. Au xvie, il n'en était plus ainsi. L'enthousiasme populaire s'était refroidi à mesure que les ordres monastiques avaient dégénéré, et au profond respect qu'ils inspiraient naguère avait succédé, depuis longtemps déjà, une hostilité moqueuse. Il suffirait pour s'en convaincre de s'arrêter devant une cathédrale gothique, et de regarder ces grimaçantes têtes tonsurées que leur capuchon rejeté en arrière fait reconnaître pour des religieux; autour d'eux des évêques impassibles, appuyés sur leur crosse, paraissent ne pas voir ces figures étranges et ne pas s'émouvoir des discours, non moins étranges assurément, qui doivent sortir de ces bouches qu'un rire nerveux contracte. Il semble que l'artiste inconnu qui a sculpté l'édifice ait voulu placer sur ses murs
une silencieuse protestation contre les désordres de l'Église, et se faire ainsi l'interprète de la pensée de son époque, en stigmatisant tout à la fois le caractère des moines et l'indifférence de leurs conducteurs spirituels. Au xvi^ siècle on alla plus loin encore : on dit tout haut ce qu'on s'était contenté de penser dans les siècles précédents : a Satan rougirait de songer à faire ce qu'un moine ose entreprendre » était un proverbe fort à la mode en Allemagne. Qu'on était loin du temps des Benoît et des Colomban ! ce temps où c'était par la supériorité de leur foi et de leur développement intellectuel que les moines exerçaient sur leurs contemporains une influence dominatrice. Les fortes études étaient dédaignées ; l'ignorance paraissait être la compagne inséparable de la soumission à l'Église. La Bible était oubliée ou bien outragée. « Le Nouveau Testament, disait un moine du seizième siècle, est un livre rempli de serpents et d'épines. Le grec est une nouvelle langue récemment inventée, dont il faut bien se garder. Quant à l'hébreu, il est certain que tous ceux qui l'apprennent deviennent juifs à l'instant même. » En présence de tels dangers il n'est pas surprenant qu'un évêque de Dunsfeld se soit félicité de ne savoir ni l'une ni l'autre de ces langues! «Laissez donc ces enfantillages, ces inepties qui ne conviennent pas à un homme grave, » disait le cardinal Bembo à un théologien qui traduisait l'épître aux Romains. Ce prélat traduisait pourtant aussi quelquefois la Bible,
mais il la traitait avec aussi peu de ménagements qu'un professeup le devoir mal fait de son élève. Il corrigeait le Saint-Esprit, afin de donner à la Parole de Dieu un parfum mythologique de bon goût. Dire : Remettre les péchés^ était bon pour les pécheurs illettrés du lac de Génézareth ; il disait, lui : Fléchir les mânes et les dieux souverains. Le Christ, Fils de Dieu, c'était trop simple: il fallait dire : Minerve sortie du front de Jupiter. Quant au Saint-Esprit, il devenait le souffle du Zéphxjre céleste.
Pendant que la Parole inspirée était ainsi méconnue, abaissée, ou défigurée, par contre l'homme mortel était toujours de plus en plus élevé. Le culte des reliques avait pris des proportions inouïes. Jadis le pape saint Grégoire le Grand avait censuré fortement les Grecs, parce qu'ils transportaient d'un lieu à l'autre les ossements des saints ; on l'avait oublié, et ce n'était plus seulement sur des tombeaux qu'on se prosternait, mais aussi devant des reliques apocryphes, ridicules, impossibles, telles que Vhaleine de saint Joseph, conservée précieusement à Schaiîhouse dans le gant de Nicodème.
Tout cela n'empêcha pas un jeune docteur en philosophie d'aller frapper à la porte du couvent des Ermites de Saint-Augustin de la petite ville d'Erfurt, et de demander à y être admis pour toujours. Qu'avait donc ce jeune homme? La veille encore il se distinguait parmi tous ses condisciples par son intelligence vive et profonde, par son éloquence naturelle, par
sa brillante imagination; l'avenir était beau pour lui, plein d'espérances et de promesses... Pourquoi renoncer à la fortune et à la gloire, en échangeant la robe de docteur contre le froc du moine?... Peutêtre il était las de la vie? Sans doute il avait été trompé dans ses affections, il avait vu ses bonnes intentions méconnues, l'envie s'était attachée à ses pas , et un immense dégoût de toutes choses pesait sur son âme!... Non. Ce jeune homme n'avait que vingt-deux ans, et ce n'est pas à cet âge qu'on a pu expérimenter le néant de la vie; on ne la connaît pas alors ; on n'a fait que l'entrevoir, comme on apercevrait les longues galeries d'un palais par une porte à demi fermée, et on ne peut être désabusé que des choses dont on a joui. On n'est pas fatigué de la route lorsqu'on n'a marché qu'aux heures matinales où les oiseaux chantent sou> la feuillée humide de rosée. Il faut attendre pour oser se plaindre d'avoir atteint quelque longue plaine desséchée qu'on doit traverser sous les rayons brûlants du soleil de midi, et traverser seul, car les compagnes qu'on avait en partant, les charmantes espérances, les poétiques rêveries, les belles illusions se sont toutes attardées en chemin; les unes, en poursuivant les papillons bleus; les autres, en écoutant chanter l'alouette, ou bien , en cherchant dans l'herbe touffue la fleur du paradis qui donne le bonheur... Elles ne reviendront jamais... Il faut marcher sans elles... Et c'est alors seulement, ôviemor-
telle, ô désert, que ceux qui avaient mis en toi leur seul espoir ont le droit de soupirer et de douter de tes promesses !
Mais le jeune docteur n'avait que vingt-deux ans. D'ailleurs il ne connaissait la vie que par son aspect le plus sérieux, et ce n'est pas ce qui est sérieux qui lasso le cœur Son enfance s'était écoulée au sein d'une famille pieuse; ses plus anciens souvenirs lui montraient son père, à genoux le soir devant son berceau, demandant ardemment à Dieu de se servir un jour, pour la propagation de la vérité, du faible enfant qui reposait là. Sa jeunesse s'était passée à étudier sans que pourtant sa vive intelligence fût jamais captivée par ses études au point de négliger la prière. « Bien prier, disait il, est plus qu'à moitié étudier, » et chaque matin il ne manquait pas de sanctifier d'avance, par la méditation et par l'élévation de son àmeà Dieu, son travail de la journée.
Ce qui troublait le cœur de l'ancien élève de l'université d'Erfurt, c'était une inexprimable angoisse que ceux-là seuls peuvent comprendre qui l'ont euxmêmes éprouvée : — Si mon âme m'était redemandée aujourd'hui, serait-elle sauvée? — Telle était la terrible question qui se posait à lui. Il connaissait Dieu, il savait qu'il est la sainteté même et qu'il a le mal en horreur. Il se connaissait lui-même, il savait qu'il était pécheur ; surtout depuis qu'en cherchant un livre dans la bibliothèque de l'université, il avait trouvé une Bible, et qu'elle avait déployé devant sa
conscience réveillée toutes les exigences de la loi. Gomment un pécheur pourrait-il entrer dans le ciel? Sans doute en devenant saint. Mais comment se dégager tout de bon du péché?
Depuis longtemps déjà ces pensées se dressaient sans cesse devant le jeune étudiant épouvanté, lorsque deux événements successifs étaient venus leur donner une nouvelle force. Un de ses amis avait péri assassiné, et il s'était dit : « Où serais-je à présent si j'étais mort à sa place? » Peu de temps après il avait été surpris par un orage, dans les montagnes; la foudre était tombée à ses côtés ; la mort elle-même l'avait donc effleuré ! Alors, au milieu des tonnerres, des éclairs, et du déchaînement de tous les éléments, moins tumultueux encore que l'orage qui grondait au fond de son âme, enveloppé d'angoisses, il avait fait vœu, s'il sortait vivant de ce danger, de se donner entièrement à Dieu, et d'entrer dans un cloître. Le cloître lui était soudainement apparu comme un pont jeté entre son péché et la sainteté de Dieu. Il avait pensé qu'il y trouverait ce moyen si longtemps cherché de purifier son àme, de la transformer, de la rendre digne de son Créateur. Il fallait pour cela quitter sa famille, ses amis, et renoncer à ses espérances d'avenir... Mais qu'importe la vie et ses charmes à qui n'ose regarder en face l'éternité 1 ■ Voilà pourquoi, dans la soirée du 17 août 1505, le docteur Martin Luther allait frapper à la porte du couvent des Ermites de Saint-Augustin.
A peine entré dans le cloître, le nouveau venu fut employé par ses supérieurs à faire tout ce qui était pénible, désagréable ou fastidieux. S'agissait-il de nettoyer les cellules, on s'adressait au frère Martin ; de balayer l'église, de remonter l'horloge, d'ouvrir et de refermer sans cesse la lourde porte du couvent, c'était encore à lui qu'on avait recours. Puis, lorsqu'il pensait qu'il allait enfin jouir de quelques heures de repos qu'il consacrerait à l'étude, on venait le relancer dans sa retraite en lui disant que « ce n'était pas en étudiant, mais en mendiant, qu'on se rendait utile dans un cloître. » — « Avec le sac, et par la ville ! » criait-on autour de lui. Sans répliquer, le jeune moine sortait de la maison et s'en allait demander, de porte en porte, dans les rues d'Erfurt, des aumônes qu'on ne lui accordait pas toujours.
Était-ce bien là la vie qu'il avait rêvée ? Non, sans doute; mais, telle quelle, il l'accepta sans peine; après tout, ne disait-on pas que l'obéissance aveugle, les humiliations répétées, et le brisement de la volonté, étaient les échelons qui conduisaient à la sainteté monacale ? Luther n'était pas une de ces âmes
qui ne se donnent qu'à demi à ce qu'elles croient être le devoir. Il avait voulu être moine pour gagner le ciel, et il ne recula devant aucune des conséquences de sa détermination.
Toutefois, après s'être bien assuré de la soumission absolue de l'ancien docteur, le prieur des Augustins confia à un autre frère les soins matériels dont il était accablé, et il put se livrer aux études théologiques qui l'attiraient. Les œuvres de saint Augustin devinrent sa lecture favorite; tout ce que disait l'évêque d'Hippone sur la corruption du cœur, Luther l'expérimentait si tristement ! et cette grâce divine dont il affirmait toujours la nécessité, Luther l'appelait si ardemment ! Mais dans les écrits des Pères de l'Église, comme dans la Parole de Dieu elle-même, le jeune moine, uniquement préoccupé « d'escalader le ciel » par ses œuvres méritoires, ne voyait alors que deux choses : la misère de l'homme et la sainteté de Dieu, c'est-à-dire la certitude d'une inévitable et éternelle condamnation. Il redoubla d'efforts pour arriver à la parfaite domination de lui-même ; il dépassa, en les exagérant, lesaustérités prescrites par la règle; il en vint, par exeniple, à passer parfois quatre jours sans manger et sans boire ; lorsque enfin, exténué, à demi mort d'inanition, il se décidait à rompre le jeûne, un hareng et un peu de pain composaient son meilleur repas. Sa conscience toujours agitée, toujours craintive, devint d'une délicatesse qui alla jusqu'au scrupule,
cette terrible maladie spirituelle qui n'accorde à celui qui en est atteint ni trêve, ni repos, ni merci, qui lui montre toutes ses actions avec un verre grossissant et qui, après l'avoir fait passer par la mélancolie et le découragement, le conduit et l'abandonne au désespoir.
Ce fut ce qui arriva à Luther. D'abord il s'efforça de réparer toutes ses omissions. Il recommençait les mêmes prières jusqu'à ce que son esprit s y donnât tout entier ; il répétait avec soin toutes celles qu'il se souvenait d'avoir oubliées, ou mal faites, les jours précédents. Si quelque tentation survenait , il se hâtait d'aller l'avouer à son confesseur. Mais il retrouvait là toutes ses angoisses. Comment pouvoir distinguer la tentation, qui vient du dehors, du consentement de la volonté, qui constitue lo péché ? D'ailleurs, être tenté n'est-ce pas toujours être à demi vaincu, et y a-t-il vraiment tentation lorsqu'il n'y a pas dans l'àme un attrait pour le péché proposé ?... La contrition parfaite, cette amère douleur, cette horreur des fautes commises, était-il bien sûr de l'avoir? Ne se faisait-il pas illusion à lui-même?... Son confesseur ne comprenait pas tant de scrupules; il pensait que lorsqu'on avait prié, jeûné, dit ses heures, et que par là-dessus on avait mendié pour le couvent, on pouvait avoir l'esprit en repos ; il s'étonnait, et renvoyait son pénitent en lui disant, pour toute consolation, que lui seul seul était assailli par ces tentations de désespoir.
Repoussé des hommes, le pauvre moine se tourna vers les saints; il invoqua les vingt et un patrons qu'il s'était choisis dans le ciel, et surtout la vierge Marie. Mais d'aucun côté le secours imploré ne se trouvait. Les cieux étaient d'airain.
Il y a pourtant un nom par lequel on peut obtenir grâce. Hélas 1 ce doux nom n'éveillait dans l'esprit de Luther qu'une indicible terreur. Tout enfant il pâlissait déjà d'épouvante en l'entendant prononcer. Jésus-Christ ne lui apparaissait que comme le Juge des vivants et des morts ; il ne se le représentait que debout sur les nuées, ayant à ses pieds les âmes frémissantes que les démons vont entraîner avec eux dans l'abîme, et il ne savait pas encore que le Christ ne sera le Juge sans miséricorde que de ceux qui ne l'auront pas voulu pour Sauveur.
Les jours succédèrent aux jours sans apporter à cette âme torturée une lueur même d'espérance. Enfin, lorsqu'il eut tout essayé, qu'il eut compris le néant de ses efforts et le péché de ses meilleures œuvres, Luther tomba dans le désespoir. On le vit errer silencieusement dans le cloître, pâle, défait, les joues creuses, l'œil noyé dans la tristesse. Ses frères le crurent possédé par l'esprit de ténèbres, et s'éloignèrent [de lui. Ainsi, nulle consolation. Il s'enfermait dans sa cellule pendant des jours entiers, ne pouvant plus supporter la vue même de ceux qui l'entouraient. Une fois, qu'il était resté plus longtemps que de coutume dans sa retraite, un moine,
nommé Edemberger, qui avait pour lui de la sympathie, conduisit à sa porte quelques jeunes gens qui se mirent à chanter un de leurs plus beaux cantiques. Luther, qui était évanoui, reprit connaissance en entendant ces douces voix qui parlaient du ciel. Mais ce n'était que pour souffrir qu'il revenait à la vie. Le ciel qu'il avait espéré mériter lui échappait, il le sentait bien. « Ce n'est pas moi t ce n'est pas moi î » s'écria-t-il dans la chapelle même, pendant qu'on lisait dans l'Évangile le récit de la guérison miraculeuse d'un homme possédé d'un démon. Il pensait sans doute qu'un tel miracle ne se renouvellerait pas pour lui. — « Voici, soupirait-il dans la tristesse de son âme, toutes mes bonnes œuvres sont vaines ! »
C'était là que Dieu l'attendait. Il se connaissait enfin ! Il avait sondé son cœur, ce cœur « désespérément malin par-dessus toutes choses ; » il savait ce que c'est que le péché. Il lui restait à apprendre ce qu'est Jésus-Christ pour le pécheur.
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Quelles que fussent les erreurs qui s'étaient glissées dans l'Église, elle renfermait pourtant encore des âmes profondément attachées à leur Sauveur et cherchant -en lui seul tout espoir de salut et toute
consolation. Pendant que les docteurs du Moyen Age s'étaient égarés dans les subtilités, et qu'ils étaient arrivés à ne plus apercevoir les grandes vérités évangéliques, pour avoir concentré toutes les forces de leur intelligence sur des dissertations sans fin et sur des distinctions puériles, une école d'un esprit tout opposé s'était élevée à côté d'eux. Le mysticisme, la mystique, comme on disait alors, était le nom' de cette tendance. Ce n'était pas une doctrine à part, une théologie nouvelle ; c'était une des faces de la doctrine chrétienne. Mais la vérité doit être vue dans son ensemble ; vouloir en contempler un seul côté, à l'exclusion des autres, c'est s'exposer à des erreurs ou à des dangers.
■ Les mystiques, attristés par les désolations, les ténèbres, les ruines de leur époque, cherchaient un refuge dans le Seigneur. Ils aspiraient à quelque chose de plus, s'il est possible, que l'union avec Dieu ; ils voulaient parvenir à un état idéal dans lequel l'âme est tellement une avec lui qu'elle n'a plus ni volonté ni désir, et qu'elle s'abandonne sans réserve et sans effort à la volonté suprême et adorée. L'amendement de la vie, la prière, la confession, le jeûne, les mortifications, la communion, étaient considérés par eux non pas comme la vie chrétienne, mais comme des moyens d'y parvenir ; c'était là le chemin ; ce n'était pas le but. En cela les mystiques avaient raison. Mais ils s'éloignaient de l'Évangile en attribuant à la sanctification ce qui est la consé-
quence de la foi : c'est la foi en Christ qui produit la paix et l'amour ; c'est elle qui unit l'âme rachetée à son Dieu ; et non pas les œuvres, même les plus spirituelles. Il y avait donc dans les écrits des mystiques peu de place pour la croix de Jésus-Christ ; et il y en avait peu aussi pour la Parole de Dieu; ils la citaient cependant, mais leur souveraine ambition était d'entendre la voix divine leur parler directement dans le secret de leur cœur, fermé à tous les bruits de la terre. Malgré ses imperfections et ses dangers, la mystique consolait les âmes angoissées ; elle leur enseignait à contempler le Sauveur, et en le contemplant elles apprenaient peu à peu à le connaître tout entier.
Au xve siècle cette tendance s'était transformée graduellement ; elle était devenue plus simple, plus évangélique surtout. Au lieu d'aspirer à une sorte de révélation intime supérieure à la Révélation écrite, elle s'était mise â chercher dans celle-ci sont point d'appui et sa lumière, et elle avait trouvé l'un et l'autre dans la doctrine du salut par la foi en Christ crucifié. Un des hommes en qui se personnifiait au seizième siècle le mysticisme ainsi modifié était le vicaire général de l'ordre des Augustins, le docteur Jean de Staupitz. Lorsqu'il vint visiter le monastère d'Erfurt, il y avait déjà près de deux ans que Luther se consumait en efforts stériles pour parvenir à la sainteté.
Le supérieur des Augustins était un homme doux,
bienveillai^t;, d'une grande distinction de manières et cependant d'un abord facile. Il était sincèrement désireux de conduire à Christ les âmes qui lui étaient confiées. Il ne tarda pas à remarquer Luther parmi tous les frères et à s'apercevoir qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire. Dès lors il s'efforça de gagner sa confiance; il lui témoigna de rintérêt^ de la sympathie ; il l'encouragea dans ses études, le recommanda au prieur, et rechercha toutes les occasions de causer avec lui. Luther, ému par tant de bonté, n'osait pourtant pas encore ouvrir son cœur. On ne l'avait pas compris jusqu'alors, et Staupitz ne répondrait-il pas, comme les autres, à ses aveux : « Je n'ai jamais rien éprouvé de semblable, vous seul êtes ainsi troublé ! »
Un jour que, assis à la table commune, le pauvre moine demeurait sombre et immobile en face des aliments auxquels il ne touchait pas, Staupitz lui dit affectueusement : — « Pourquoi êtes-vous si triste ? frère Martin. » — « Ah ! que deviendrai-je » ? s'écria Luther. — «Je ne sais pas, reprit Staupitz, quelles sont les tentations qui vous assaillent. Mais je sais une chose, c'est qu elles vous sont plus nécessaires que quoi que ce soit dans le monde. » Puis il l'engagea à méditer assidûment la Parole de Dieu, et pour lui en faciliter la lecture il lui fit présent d'un exemplaire du saint volume. Il y avait bien dans le couvent une Bible enchaînée qu'il avait lue et relue, mais il ne pouvait pas l'emporter dans sa cellule et
la consulter nuit et jour. Sa joie fut donc bien grande en recevant ce pieux cadeau ; ce fut aussi pour lui un véritable soulagement que d'entendre le supérieur même de son Ordre lui recommander par-dessus toute autre étude celle de cette Parole qu'il était parfois tenté d'abandonner, lorsqu'il voyait le peu de cas qu'on en faisait autour de lui, et que les autres moines venaient lui dire : « Laisse donc là ce livre hérétique, cette masse informe, obscure, et difficile à comprendre ! »
Enfin Luther se décida à découvrir l'état de son âme à Staupitz. Il lui confessa ses péchés, ses scrupules, ses tentations, ses angoisses, ses vaines résolutions toujours renouvelées de vivre saintement, et l'amertume de son découragement. « Il ne me sert de rien, lui dit-il, d'être entré dans cet^Ordre sacré... Je suis encore envieux, impatient, colère. Je vais avec des doutes à l'autel, et c'est avec des doutes que je le quitte. » Son étonnement fut extrême lorsqu'il entendit son guide spirituel lui répondre simplement : (' Regardez à Christ qui a donné son sang pour vous, Moi aussi, j'ai fait plus de mille fois le vœu d'être un saint, et je ne l'ai jamais tenu. Maintenant je ne le jure plus, car je sais que je ne le tiendrais pas. Si Dieu ne veut pas user de grâce envers moi pour l'amour de Christ, je périrai, car ni mes vœux ni mes bonnes œuvres ne sauraient me faire subsister devant lui. »
Que ce langage était différent de celui auquel
les autres confesseurs de Martin l'avaient accoutumé f On lui avait toujours parlé de mérites à acquérir, de ciel à gagner, de péchés à expier par des pénitences et des mortifications ; on l'avait enlacé, enserré, étouffé, dans des pratiques minutieuses ; on lui avait enseigné, non pas à regarder sérieusement son âme en face et à porter courageusement la sonde dans tous ses replis, mais à se reprocher la plus légère erreur, même involontaire, dans les observances extérieures, tout autant que le plus grand péché... Et voilà Staupitz qui lui disait, au contraire, lorsqu'il s'accusait de cette façon- là : « Si voulez que Christ vous aide; ne venez pas à lui avec ces misères d'enfant, et de la moindre vétille ne faites pas un péché mortel. » Peu à peu il arriva à comprendre que la vraie confession évangélique, celle qui répond réellement à un besoin des âmes pieuses, ne consiste pas dans une sèche et froide énumération de péchés classés et étiquetés, mais qu'elle est une expansion de l'âme contrite et humiliée qui cherche son Dieu, et qui ne consent à soulever tous les voiles qui l'enveloppent que parce qu'elle a une sainte terreur de conserver, à son insu, quelque chose qui déplaise à celui qu'elle veut servir fidèlement. Quant à Staupitz, il avait une longue habitude de la direction spirituelle et il l'exerçait dans un esprit de sagesse et de prudence; il ne se perdait pas dans les détails ; et, au lieu de chercher à dominer les consciences, il s'efforçait de les ame-
ner à la liberté qui est en Jésus-Christ. Jésus-Christ crucifié! c'était là le centre et la base de son enseignement. Il y revenait toujours.
La vive imagination de Luther lui était souvent en piège; elle lui montrait les scènes terribles du Jugement dernier, alors que les réprouvés diront aux montagnes : « Tombez sur nous et cachez-nous ! Voici le grand jour de la colère de V Agneau. Qui pourra subsister ? » Il se voyait à la gauche du souverain Juge ; il se disait que nul être humain ne pouvant lui donner l'assurance qu'il était du nombre des prédestinés, jamais la joie du salut ne pourrait entrer dans son cœur. A tout cela. Staupitz répondait : « Pourquoi vous tourmenter par ces hautes spéculations? Regardez aux plaies de Jésus-Christ, au sang qu'il a répandu pour effacer vos péchés. C'est là que la grâce de Dieu vous apparaîtra... Écoutez le Fils de Dieu qui vous donne l'assurance de votre salut en vous disant : « Mes brebis entendent ma voix ; je les connais, et elles me suivent Elles nepériront jamais. Nul ne les ravira de ma main. » — « Tenezvous simplement à la Parole de votre Sauveur, » ajoutait le vicaire général. Luther était ébranlé, consolé même par moments, mais pas encore convaincu. Staupitz visitait assez souvent le couvent d'Erfurt, et dans l'intervalle de ses visites le jeune moine lui retraçait fidèlement par lettres ce qui se passait dans son àme. « 0 mon péché î mon péché t mon péché ! » lui écrivit-il une fois. — « Vous voudriez vraiment,
lui répondit Staupitz, n'être qu'un pécheur en peinture! et pour vous Christ n'"est aussi qu'un Sauveur en peinture. Considérez-vous donc comme un vrai pécheur, et Lui comme un vrai Sauveur. Sachez qu'en nous donnant son Fils, Dieu ne plaisante pas et ne joue pas la comédie... Ce n'est pas Dieu qui est irrité contre vous, c'est vous qui êtes irrité contre Dieu. ))Ces sévères paroles troublèrent sans doute Luther, et le scandalisèrent peut-être tout d'abord, mais assurément elles durent lui être salutaires. Staupitz, qui connaissait bien le cœur humain, savait tout ce qu'il y a d'orgueil froissé dans cette prétendue humilité qui porte Tàme à refuser obstinément le pardon qui lui est offert, sous prétexte qu'elle en est indigne. Être sauvé par grâce, entrer dans le ciel par la même porte que Marie-Madeleine et le brigand converti, renoncer pour jamais à l'espoir d'obtenir, à force de vertus, une petite place à part dans le paradis : voilà ce qui a toujours été la principale pierre d'achoppement pour le pécheur inconverti; et cette résistance, aussi tenace qu'elle est insensée, il ne faut rien moins que le Saint-Esprit pour la vaincre.
D'autres doutes encore s'élevaient dans le cœur de Luther. Il craignait de se faire illusion sur la réalité de sa repentance. Avait-il vraiment une profonde horreur du péché? Était-ce bien de toute son âme qu'il y renonçait pour toujours? Et dans son repentir n'y avait-il pas plus de crainte de l'enfer que d'amour pour le Seigneur? Un mot de Staupitz
Lk CONVERSION DE LUTHER. 3^3
fut pour lui comme un trait de lumière : « Il n'y a, lui dit-il, de repentance véritable que celle qui commence par l'amour de Dieu. Pour que vous puissiez être rempli d'amour pour le bien, il faut que vous commenciez par aimer Dieu. » Jusque-là il avait confondu la repentance légale, qui vient de la connaissance que la loi donne du péché, avec la repentance évangélique, cette tristesse profonde, mais mêlée de joie, qui suit le pardon, et qui est produite par la contemplation de l'amour infini du Sauveur. « 11 me sembla alors, dit plus tard Luther, que c'était Jésus-Christ lui-même qui me consolait par ces douces paroles. Auparavant, quoique je m'efforçasse d'exprimer à Dieu un amour que je ne ressentais pas, il n'y avait pour moi dans l'Écriture aucune parole plus amère que celle de repentance... Oh! que les préceptes de Dieu deviennent doux quand on les lit dans les plaies précieuses du Sauveur, et non pas seulement dans les livres! »
Mais Staupitz s'éloigna encore une fois du couvent d'Erfurt, et Luther se retrouvant seul en face de lui-même, vit revenir peu à peu toutes ses terreurs, toutes ses angoisses, tous ses doutes; tant il' est vrai que ce qu'il y a de plus difficile à faire, ce n'est ni de macérer son corps, ni de renoncer à sa volonté, ni de sacrifier les joies de la terre, ni même d'aller au martyre dans une heure d'enthousiasme, mais seulement de consentir à n'être qu'un pauvre pécheur, sauvé par pure grâce.
Tant de secousses successives, tant de brusques passages de la crainte à l'espérance et de l'espérance au désespoir, et une perpétuelle tension d'esprit sur un même objet, ne pouvaient manquer d'ébranler profondément la santé du jeune augustin. Il tomba malade. Pendant qu'il souffrait en silence dans sa cellule, un vieux moine vint le trouver, dans la seule intention de lui donner une marque de sympathie et de lui adresser, au besoin, quelques paroles d'encouragement. Mais le cœur de Luther était trop plein; il ne put contenir les émotions qui le troublaient, et il les confessa à son charitable visiteur. Celui-ci était une âme simple qui s'en tenait au Symbole des Apôtres et n'allait pas au delà chercher des difficultés. « Je crois à la rémission des péchés, » dit-il gravement; et comme le malade répétait ces paroles d'un ton qui montrait l'effort qu'il faisait pour y mettre son cœur: « Il ne faut pas seulement, s'écria le vieillard, croire que les péchés sont pardonnes à David ou à Pierre : c'est là ce que croient les démons. Le commandement de Dieu est que nous croyions qu'ils nous sont remis à nous-mêmes.» Cette exhortation alla droit au
cœur de Luther. Elle ne renfermait rien cependant que Staupitz ne lui eût déjà dit. Mais cette fois le Saint-Esprit illumina pour lui la bonne nouvelle du salut par la grâce.
Cette longue lutte était donc finie ! Luther était vaincu par son Sauveur. Il renonçait à conquérir le ciel. Il croyait que « le sang de Jésus- Christ purifie de tout péché ^ y> et il entendait retentir dans son àme cette parole qui avait jadis répandu la joie dans le cœur de la pécheresse prosternée aux pieds de Jésus : « Va en paix. Tes péchés te sont pardonnes. » Noël arriva bientôt après, et, dans cette chapelle où si souvent le désespoir s'était placé entre lui et son Dieu, Luther put unir avec transport sa voix à celles des moines qui chantaient, avec toute l'Église, le cantique de réjouissance qui commence ainsi : « Bienheureuse faute qui nous a valu un tel Sauveur ! »
Maintenant devons-nous croire que Luther ne connut plus désormais que la paix, la joie, les saints ravissements, et que toutes ses tentations s'évanouirent pour toujours, comme disparaissent dans les légendes, aux premiers rayons du soleil levant, les spectres menaçants qui se dressent dansla nuit sombre?... Non. Luther eut encore des combats à soutenir, et bien des défaillances spirituelles. Mais qu'importe ? Il avait aussi le mot qui met les tentations en fuite et qui répond à tous les troubles de l'àme. « Le juste vivra par la foi, » répétait-il après
saint Paul, dès qu'il se sentait envahi de nouveau par ses sombres terreurs d'autrefois.
Et plus tard, lorsque le pape osa donner spn approbation et son appui aux marchands d'indulgences qui vendaient, en son nom, les bonnes œuvres que les saints avaient faites de trop à tous ceux qui n'en avaient pas fait assez , lorsque son envoyé osa dire : « Le Seigneur notre Dieu n'est plus Dieu ; il a remis tout pouvoir au pape, » et qu'il ajouta : « Les indulgences sont le don le plus précieux et le plus sublime de Dieu, » plaçant ainsi l'homme pécheur à la place du Dieu-Sauveur'; ce fut encore cette parole qui donna à Luther la force d'élever sa faible voix; pour protester, au nom de l'Évangile dédaigné et du Christ repoussé, contre l'orgueil insensé des pauvres pécheurs, et contre l'aveuglement de ceux qui les conduisaient dans l'abîme.
Toute la théologie de Luther, comme toute la réformation qu'il a accomplie dans l'Église, est résumée dans cette courte déclaration de la Sainte-Écriture : « Le juste vivra par la foi. »