‹ A travers le moyen ÀgeChapitre 11 sur 19 · UN DIMANCHE DES PALMES A FLORENCE · texte numérisé non relu

UN DIMANCHE DES PALMES A FLORENCE

Déjà le dernier jour du carnaval de 1496, « la Confrérie des fils de Jésus-Christ » (elle se composait de huit mille membres), ayant recueilli trois cents ducats pour les pauvres , avait fait une procession solennelle à laquelle assistait tout le peuple en chan-

tant des hymnes religieux; elle était allée visiter les principales églises et déposer sa collecte entre les mains des buoni liomini de Saint-Martin, pour être distribuée aux pauvres honteux. Mais le dimanche des Palmes de cette même année vit une autre procession de la jeunesse, plus solennelle encore, et qui laissa une profonde impression sur tout le monde.

Yoici comment Savonarole l'avait annoncée et organisée du haut de la chaire : o On fera cette procession dimanche après diner, en cet ordre : à midi, les enfants se trouveront ici à Santa-Liparata, d'où ils se rendront à Saint-Marc pour la célébration du mystère; ils porteront de petites croix rouges. Ceux d'entre vous qui voudront en porter aussi feroHt bien. Que chacun ait au moins la branche d'olivier avec la croix des palmes. Que personne ne se tienne dans les rues pendant la procession, et si l'on ne peut se mettre à la suite, qu'on reste dans l'intérieur de sa porte. Et comme ce sera dimanche la fête du Sauveur, lorsqu'il fit son entrée à Jérusalem, et que le peuple jetait ses vêtements et des palmes à terre devant lui, en le suivant et en criant : Hosannah., fils de David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! — \es enfants marcheront les premiers avec le mystère du Sauveur et Tànon au milieu d'eux et le peuple suivra. Et comme notre Seigneur a dit : Nul ne se présentera devant ma face à vide (Exode, xxv, 15), chacun lui offrira quelque chose, et mettra ici

son offrande dans les troncs pour le monl-de-piété. Les magistrats, les tisserands en laine et les autres professions offriront leurs dons en commun, et chaque citoyen en particulier; et qu'on ne donne pas des quatrins, mais des ducats! Les enfants recueilleront les aumônes, et iront chantant les cantiques et les laudes qui leur ont été enseignés. — Quelquesuns ont dit que cette procession fera du scandale. Ne le croyez pas! Les enfants iront tous vêtus de blanc, avec dévotion, et le dimanche matin nous ferons la prédication pour eux. »

Le dimanche venu, Savonarole célébra de bonne heure la grand'messe à Saint-Marc, et distribua des palmes à l'assemblée; puis la jeunesse se rendit en procession au Dôme, où se trouvait déjà une foule immense. Au-dessus du tabernacle, on avait mis un tableau représentant l'entrée de Jésus à Jérusalem, monté sur i'ànon. Les huit mille « enfants de Jésus- Christ » prirent place sur les gradins qui avaient été élevés pour eux dans l'immense enceinte de Santa- Maria-del-Fiore. Savonarole parut en chaire et arrêta avec amour ses regards sur la portion la plus chère à son cœur de cette multitude qui l'entourait, sur cette jeunesse sanctifiée par ses prières et ses efforts, et à laquelle il se plaisait souvent à dire : « En vous, jeunes gens, sont mes espérances et celles du Seigneur f » — Comme il l'avait annoncé, il avait préparé pour eux les exhortations que la fête du jour lui avait suggérées.

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Son discours est, selon son habitude, une allégorisation presque constante des faits scripturaires, qu'il a d'abord narrés et expliqués historiquement. « Cette prédication, dit-il, nous la faisons pour les enfants, mais elle sera aussi pour les adultes qui veulent devenir enfants par la pureté. » Après avoir, dés le début, montré la nécessité de l'étude de l'Écriture sainte, symbolisée par le mont des Oli- . viers, « parce qu'elle est pleine de l'huile du Saint- Esprit», le prédicateur dit que l'ànon représente la jeunesse. « Deliez-la, dit le Seigneur à ses serviteurs. Défaites les liens d'impureté par lesquels elle était enchaînée et amenez-la-moi, dit le Sauveur. » Prêchez-lui la sainteté et qu'elle se convertisse! Revêtez-la de blanc; c'est-à-dire que les jeunes gens purifient leur conscience, laissent la débauche et les jeux à coups de pierre; que les jeunes filles abandonnent les vanités et s'etforcent de bien vivre. Et comme bien vivre c'est faire le bien et supporter le mal, donnez-leur une croix rouge à la main : ce qui signifie, mes enfants, que vous aurez beaucoup de tribulations de la part des religieux, des prêtres, des soldats, de vos pères et mères. Qu'ils portent une branche d'olive à la main : ce qui signifie que le Seigneur vous illuminera par l'onction de son Saint-Esprit, si vous gardez ses commandements. — Le Seigneur dit : « Menez-les à moi ! Convertissez-les à mon honneur. » — 0 sages et incrédules! vous semble t-il que ces enfants sont venus

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au Seigneur? Dites-moi donc : quand en a-ton vu jamais un si grand nombre se rendre au sermon? Vous n'avez jamais pu par vos lois refréner les vices, et mainlenant. vous le voyez, comme nalureilement, par un divin instinct, ils entrent dans la bonne voie. 0 Seigneur, par la bouche de ces enfants viendra ta vraie louange! Les philosophes te louent par la lumière naturelle, et ces enfants par la surnaturelle; ceux-là par amour-propre, ceux-ci par la simplicité de cœur; ceux-là de la langue, ceux-ci par les œuvres!... Ces enfants te louent, Seigneur, pour confondre tes ennemis, les païens, les usuriers, les ambitieux, les débauchés, et tous ceux que lu renverseras et jetteras par terre!... Vieillards, apprenez aussi de ces enfants à louer le Seigneur! j) — Savonarole passe ensuite du récit évangélique du jour des Rameaux au Psaume viu^, qui en est la prophétie partielle : « Seigneur, dit-il, qui sommesnous que tu te souviennes de nous? Quel mérite avons- nous eu que tu sois ainsi venu nous visiter? Quel est ce fils de i homme que tu as fait un peu moindre que les anges ? — C'est notre Seigneur, qui a été, par ses souffrances, rendu inférieur aux anges (car les anges ne peuvent souffrir), mais que tu as couronné de gloire et d'honneur, établi sur l'œuvre de tes mains, et fait roi des anges et de l'univers. Anges, vous ne pouvez vous glorifier de ce que votre Dieu est ange ; mais nous, nous pouvons nous glorifier de ce que notre Dieu est homme. Anges,

adorez cet homme! Chérubins, séraphins, adorez cet homme! Trônes, principautés, puissances, fléchissez tous les genoux devant lui et adorez cet homme !... Béni soit donc celui qui vient au nom du Seigneur ! Bénies soient les entrailles de ta miséricorde!... Seigneur, je te recommande ta cité! Jeté recommande ces enfants ? Je te prie de bénir notre œuvre! Que ta main soit avec nous dans cette sainte procession ! » Alors, montrant le crucifix : « Florence, s'écrie l'orateur, voilà le roi de l'univers. Il veut devenir ton roi ! Florence, ne le veux-tu pas pour ton roi? » — A ces mots, la prédication est interrompue par les cris enthousiastes : Si, si, viva Çhristo^ misericordia! poussés par les huit mille « fils de Jésus- Christ » et la multitude qui remplissait le temple. Le Père dut donner la bénédiction, et la foule se retira lentement et avec ordre.

L'après-midi, la procession se rassembla de nouveau sur la place de Saint-Marc et, prenant le tabernacle au milieu d'elle, se remit en marche, selon l'ordre fixé par Savonarole. Elle parcourut lentement les principales rues de Florence en se dirigeant vers l'église de San-Giovanni. Tandis qu'elle avançait, les jeunes gens chantaient divers cantiques. Arrivés sur la place de la Seigneurie, ils exécutèrent une laude composée pour la circonstance par le poëte Jérôme Benivieni, commençant par ces mots : Viva ne nostri cuori, viva Fiorenza ! Nous préférons donner ici la traduction d'une hymne analogue, composée

par Savonarole lui-même, pour être chantée dans une de ces fêtes saintes (ju'il avait substituées aux fêtes licencieuses établies par Laurent le Magnifique.

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