LE CASTELLÀU DE PAMIERS
Une des plus grandes jouissances qu'on puisse avoir est certainement de parcourir un beau pays avec la seule préo :cupation, non pas d'arriver, mais au contraire de savourer lentement toutes les petites surprises de la route : fleurettes penchées sur le bord des fossés, fraîches chansons rustiques qui éclatent en notes sonores derrière les buissons, ruisseau murmurant qui chemine avec vous en continuant de babiller avec les cailloux luisants qu'il entraîne ; et puis, le clocher à jour qui s'élance au-dessus d'un massif de verdure, et les pauvres églises de village en ruines, auxquelles les années et l'abandon ont apporté la poésie qui leur manquait, alors que sur leurs murailles nues et sur leur toiture de tuiles ne
serpentaient pas encore les clématites sauvages et les lierres toujours verts.
Toutefois, il y a peut-être quelque chose de plus doux qu'un voyage , — c'est le souvenir qu'il laisse. Vous le savez bien, il y a dans le souvenir, comme dans l'espérance, plus de charme que dans la joie obtenue ou désirée. Cela vient de ce que, si désillusionné qu'on se prétende, on a toujours une merveilleuse facilité et un secret penchant à mettre le factice, — l'idéal, si vous aimez mieux, — à la place du réel. Ainsi, quand on regarde dans l'avenir pour y chercher un événement heureux qu'on attend, on a grand soin de ne pas voir les ombres du tableau ; et ces ombres disparaissent également lorsqu'on se reporte à des heures écoulées et regrettées. C'est pour cela, voyez-vous, qu'il n'y a dans les cimetières que des modèles de toutes les vertus, si l'on en croit les épitaphes. C'est pour cela aussi que lorsqu'on est commodément assis au coin du feu, dans une chambre bien close, et qu'on songe à un voyage passé, on oublie le vent qui vous rudoyait, la poussière qui vous aveuglait, le soleil qui vous grillait, et au bout de tout cela, l'aubergiste qui vous rançonnait ; sans compter les terreurs paniques, les pacifiques vaches laitières prises pour des taureaux furieux, et les honnêtes paysans attardés dans lesquels on a cru voir des brigands des Abruzzes. Il y a plus; on trouve les petits malheurs amusants dès qu'on en est délivré; ce sont eux <|ui donnent du piquant, du
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relief aux souvenirs et aux récits. On aime toujours un peu à jouer aux héros d'aventures. On ne serait peut-être qu'à demi satisfait si la voiture n'avait pas failli s'en aller droit dans un ravin par une nuit sombre!
Ohî les voyages! combien je les aurais aimés! Mais ce n'est que dans mes heures de rêverie que j'Mi vu les grands lacs et les glaciers transparents de la Suisse, les ruines antiques de l'Italie, le ciel étincelant de Naples, et les dentelles de pierre de l'Alhambra. — Rassurez-vous, lecteur, ce n'est pas de ces voyages fantastiques que je viens vous entretenir. Nous perdrions tous les deux notre temps. Je veux seulement retourner de quelques années en arrière, et retrouver les vives impressions, non encore effacées, d'une excursion dans les Pyrénées.
Il ne s'agissait pas de gravir le pic du Midi, ce qui es! encore une de mes ambitions, mais tout simplement d'aller visiter, sur un rocher sauvage et nu, les quatre murailles du château de Montségur, célèbre dans l'histoire du treizième siècle par le long séjour qu'yfirentles Albigeois. Ily avait làpournous un double attrait : d'abord, parcourir un admirable pays et aller voir de près ces montagnes qui se déroulaient sous nos yeux, à dix lieues de notre demeure, comme une longue muraille sombre gardant une cité de géants ; et puis, retrouver à chaque pas les souvenirs d'une époque où l'histoire avait les allures dune épopée et l'intérêt d'un roman.
Nous nous rendimes premièrement à Pamiers, une des métropoles du département de l'Ariége; métropole fort peu animée, vous pouvez m'en croire : tout y est triste; les maisons ont un air mélancolique; les rues sont silencieuses; une diligence qui passe met en émoi les paisibles habitants, pour qui tout est un événement dans cette ville aussi morne que le couvent de Carmélites qui s'élève à l'une de ses extrémités. Cet aspect moyen âge est d'autant plus frappant qu'il contraste avec l'animation qui règne autour de la cité. A peine a-t-on dépassé la dernière maison des faubourgs qu'on se trouve en face de l'Ariége, la plus impétueuse petite rivière qu'on puisse imaginer. Elle vient de la montagne et elle n'a pas encore perdu ses allures sauvages et indomptées. D'énormes pierres cherchent souvent à l'arrêter; mais elle ne s'intimide pas pour si peu ; elle fait des sauts, des bonds, des cascades, et elle s'enfuit, en. grondant bien fort, sous les grands arbres qui la couvrent de leur ombre. Chemin faisant, elle fait tourner des moulins avec un grand fracas, pendant quelesmartciiux des usines font entendre, à des intervalles réguliers, un bruit sourd qui ressemble de loin à l'accompagnement monotone d'une mélodie originale et sombre.
Pamiers est dominé par un monticule au sommet duquel s'élevait jadis le Castellar àe's comtes deFoix ; on y arrive par une allée en spirale, bordée de gigantesques marronniers d'Inde. Le point culminant
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n oiïre plus le moindre vestige du château féodal, qui a été démoli sous le ministère de Richelieu. A sa place on trouve des bosquets de rosiers , d'acacias , et de cytises aux longues grappes dorées.
Nous nous assîmes là et nous songeâmes à Esclarmonde de Foix.
Lorsqu'elle devint veuve, cette noble châtelaine se retira à Pamiers, où elle embrassa ïalbigéisme , le caUiarismc, comme on disait dans les premiers siècles, et où elle fonda des écoles et des hospices. C'est une remarquable figure que celle d'Esclarmoiide. Son esprit était aussi capable de comprendre les ([uestious theologiques les plus ardues que son cœur était sympathique à toutes les soutïrances. Elle se donna tout entière à la cause albigeoise, quoiqu'elle pressentit les orages que ses nouveaux frères auraient à affronter, car elle n'elait pas femme à s'effrayer de la lutle.
En attendant le jour des combats, elle te mit à guerroyer en paroles avec les evéques catholiques. Elle voulut voir le catholicisme aux prises avec la religion dont elle était une sorte de papesse. Des conférences eurent lieu dans son château de Pamiers entre Diego, évéque d'Osma, et saint Dominique, son compagnon, représentants de l'Église romaine., et Guillabertde€astres, suffragantde l'évéque cathare de Toulouse. Plus d'une fois elle plaça son mot dans les discussions, sans tenir compte des remon- -tranccs d'un certain frère Etienne de la Miseri-
corde, qui la renvoyait dédaigneusement à ses fuseaux.
Que se passa-t-il dans ces conférences? Qu'était-ce donc que ces doctrines cathares qui enthousiasmaient si fort la savante châtelaine? — Pour pouvoir les exposer avec une parfaite exactitude, il faudrait consulter les livres qui les contenaient. Mais comment faire? L'inquisition a tout détruit. On ne sait sur cette religion disparue que ce que ses Juges en rapportent... et lorsque ces juges sont des inquisiteurs, il est permis de se tenir sur ses gardes en examinant leurs procédures... Ne vous est- il jamais arrivé de frissonner tout d'un coup en lisant quelque long réquisitoire d'un avocat général habile à saisir les nuances, à grouper les détails, à interpréter les gestes, les exclamations, et jusqu'au silence d'un accusé ? N'avez-vous pas alors pensé, malgré vous, à cette parole de Richelieu : « Donnez-moi quatre lignes de l'écriture d'un homme, et je le ferai pendre? » Or, souvenons-nous que nous n'avons même pas quatre lignes de l'écriture des Albigeois, et cherchons à retrouver la vérité au milieu des accusations portées contre eux.
Il parait tout d'abord, disent ceux qui ont interrogé tous ces documents oubliés sous la poussière des bibliothèques, que le catharisme n'était point une branche du christianisme, et que c'est bien à tort qu'on l'a nommé parmi les ancêtres de la glorieuse Réformation du seizième siècle. Les philosophiez de l'Egypte, de la Perse et de l'Inde, et les en-
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seignements de Platon et de Pythagore semblent avoir concouru à sa formation. Il s'y était mêlé des éléments évangéliques, et de tout cela était résultée une religion étrange, qui, tout en suivant une route bien différente de celle de l'Église romaine, arrivait à professer plusieurs de ses principes.
Au fond du catharisme il y avait , comme au fond de toutes les religions, le sentiment du péché, et la conviction que l'àme souillée ne peut pas se présenter devant Dieu avant que ses fautes soient effacées d'une façon ou d'une autre. Mais, pendant que le christianisme disait : « Le sang de Jèsus-Chrisl parifie de loiU péchl. Crois au Seigneur Jésus, et tu serras sauvé » , et qu'il ajoutait : « Nous sommes créés eu Jésus ' Christ pour les bonnes œuvres », les cathares prenaient la lin pour le commencement , le but pour le moyen, la sanctihcation pour la justification ; ils confondaient le Sauveur avec le Saint- Esprit, ou plutôt c'était le Saint-Esprit qui était leur Sauveur et non pas le Christ , dont ils faisaient un être divin inférieur à Dieu, qui était bien venu sur la terre, mais qui n'avait point habité dans un corps semblable au nôtre ; ceux qui avaient cru à son humanité parce qu'ils l'avaient vu agir parmi eux comme un homme, avaient été victimes d'une illusion de leurs sens imparfaits ; ce corps qui avait servi d'enveloppe à la Sagesse de Dieu était, disaient les cathares, tissu de lumière et de rayons. Aussi le sacrifice du Calvaire n'etait-il point pour
eux ce qu'il est pour nous; comment le Christ aurait-il pu souffrir réellement à notre place, puisqu'il n'était pas véritablement homme "^ Ils n'avaient donc pas le sacrement de la communion, qui dans leur système n'aurait plus eu de signification. Ils n'avaient pas non plus le baptême. Leur sacrement unique était le Consolament, c'est-à-dire la transmission du Saint-Esprit , le Consolateur promis par Jésus. Pour le recevoir , l'entremise des évêqucs était nécessaire; eux seuls, et les laïques déjà parvenus à la perfection cathare, avaient le droit de poser les mains sur le front des fidèles agenouillés, et d'appeler sur leur àme l'effusion de l'Esprit de Dieu. Pour se préparer à ce sacrement , qui plaçait ceux qui le demandaient au rang des parfaits, il fallait passer partons les degrés de la perfection, telle que devaient nécessairement l'entendre des hommes qui croyaient que le monde matériel était entièrement mauvais, ou plutôt qu'il n'avait qu'une apparence fantastique... Ceci peut vous sembler incompréhensible, et même absurde, lecteur ; ce n'est pas moi qui me chargerai de vous expliquer cette idée étrange. Je conviens volontiers avec vous que, s'il nous fallait croire, malgré le témoignage de nos sens, que le petit enfant que nous pressons dans nos bras n'a pas réellement un corps, que la fleur ({ue nous respirons n'est (ju'une illusion embaumée, et que l'univers n'est qu'un rêve dont nous sommes les pâles fanlOnies errants, le vertige nous prendrait
bien vite ; nous tomberions je ne sais où, dans la folie peut-être. Aussi bien était-ce une folie, celle du raisonnement à outrance et de la logique poussée jusque par delà les limites de l'intelligence humaine, qui avait conduit les cathares à cette doctrine.
Si le monde est un cauchemar, il faut se soustraire à son influence. C'était donc ce qu'essayaient les Albigeois. Pour s'élever à Dieu, ils s'elïorçaient de rompre tous les liens qui les tenaient captifs : par la pauvreté, ils se séparaient du monde; ^aviejeime, un jeune presque continuel, ils lâchaient d'oublier leur corps ; par le cHibat, ils s'isolaient de la famille. Cela fait, ils étaient préparés, pensaient-ils, à recevoir le Saint-Esprit.
Il y avait bien dans le catholicisme quelque chose d'analogue, (juant aux idées que l'on s'y faisait de la perfection. Mais pendant que dans les monastères on se figurait souvent pouvoir se sauver soi-même à demi, ou aux trois quarts, quitte à recourir à Jésus- Christ pour (^e qu'on ne pouvait pas achever, le catharisme croyait que l'homme était entièrement l'auteur de son salut. Nous venons de le voir, c'était lorsque le cathare était arrivé à la perfection qu'il recevait le Saint-Esprit ; et non pas avant, pour y parvenir avec son secours. Le Saint-Esprit n'était même pas pour lui ce qu'est au voyageur son bâton de voyage sur les monts escarpés qu'il veut franchir. Il était la récompense des elibrls accomplis plutôt ([ue l'appui de la faiblesse.
Cependant les cathares avaient été forcés de reconnaître qu'il leur restait toujours quelque habitude de péché, quelque inclination mauvaise. Gomme ils avaient une juste idée de la parfaite sainteté de Dieu qui ne peut pas souffrir la moindre souillure chez ses enfants, ils en étaient venus à penser que ce que l'homme ne fait pas dans ce monde-ci il le fait dans des existences postérieures; et qu'après avoir quitté cette terre, il s'en va d'astre en astre continuer et parachever l'œuvre de sa purification, jusqu'à ce qu'il soit digne de rentrer dans le ciel.
Quant à l'enfer, vous comprenez qu'il disparaissait complètement dans ce système. Les âmes qui faisaient fausse route dans ce monde retrouvaient leur chemin dans une planète voisine de la nôtre, et tout était dit. Ou bien, si elles s'égaraient encore, elles en étaient quittes pour subir quelques existences de plus. Le salut était une affaire de temps. Satan luimême, qui avait entraîné dans sa révolte contre Dieu toutes ces âmes d'anges lancées sur la terre, Satan devait aussi rentrer un jour dans le sein de Dieu, comme un exilé dans sa patrie. — Ces âmes d'anges, ai-je dit. C'est qu'en effet le catharisme plaçait le premier péché dans le ciel et non pas dans l'Eden, et qu'il croyait que les hommes étaient des anges déchus expiant sur la terre les fautes qu'ils avaient commises dans le ciel, à l'instigation de Satan.
A'ous vous souvenez bien de ce vers célèbre duu (les plus grands poètes de notre siècle :
UNE EXCrRSION AU CHATEAU DE MONTSÉGUR 87 L'homme est un dieu tombe qui se souvient des cieux,
et de la paraphrase qui le suit peu après :
Tout mortel est semblable à l'exilé d'Éden : Lorsque Dieu l'eut banni du céleste Jardin, iVIesurant d'un regard les fatales limites, 11 s'assit en pleurant aux portes interdites. Il entendit de loin, dans le divin séjour, L'harmonieux soupir de l'éternel amour, Les accents du bonheur, les saints concerts des anges, Qui, dans le sein de Dieu, célébraient ses louanges; Et, s'arrachant du ciel, dans un pénible effort, Son œil avec effroi retomba sur son sort.
Peut-être vous est-il arrivé, comme à moi, d'admirer sincèrement, dans un jour de jeune enthousiasme, cette pensée si harmonieusement développée, sans faire attention que vous étiez à mille lieues de l'Evangile, et sans savoir que vous vous trouviez en pleine théologie cathare ! Ce qui prouve combien facilement nous nous laissons captiver par la mélodie sans prendre garde aux idées qu'elle exprime. Donc, défions-nous de la musique, ou de la poésie comme celle-là, — ce qui est la même chose. — C'est la sirène qui se joue sur les flots avec une grâce charmante, et dont les accents ont une douceur incomparable , mais qui entraine dans les abîmes du sombre Océan les pêcheurs imprudents qui l'écoutent trop longtemps.
Ainsi (jue nous l'avons dit plus haut, les cathares avaient puise leurs dogmes dans les philosophies
orientales, et... dans les écrits de l'apôtre saint Jean... Ceci vous étonné?... et moi aussi, je vous assure! 0 sainte Parole de Dieu, combien d'erreurs se sont réclamées de toi, de toi la vérité éternelle! L'homme a été de tout temps habile à te mutiler, à te torturer, à t'étouffer, ou à te rendre d'hypocrites hommages pour mieux voiler aux regards des croyants ses audacieux projets. Que de baisers de Judas tu as reçus !
il parait certain que les Albigeois n'acceptaient de toute la Bible que les écrits de saint Jean, c'està-dire son évangile et ses épîtres. Quant à l'Apocalypse, il y a doute. Il est surprenant qu'ils aient su concilier les déclarations de l'apôtre avec leurs propres doctrines. Comment donc n'admettaient-ils pas tout l'Ancien Testament, puisque dans l'évangile de saint Jean les prophéties sont souvent rappelées, citées ^ et qu'il rapporte ce commandement précis de Jésus lui-même : « Sondez les Écritures^ car c est par elles que vous croyez avoir la vie éternelle, et ce sont elles qui rendent lèniolgnage de mol "^. » Certes, il ne favorise pas l'idée que le Christ n'a eu qu'un corps fantastique, car si dans cet évangile la divinité éternelle du Sauveur apparaît toute resplendissante, son humanité, semblable en tout à la nôtre, se dégage aussi très-clairement de tous les récits. Nous y voyons Jésus partager plusieurs l'ois les repas de ses
' Jean, i, 23, i5; u, 17; v, 40; vi. 31; vu, 38, 42; xii, 38, elc 2 Jean, V, 39.
disciples *, même après sa résurrection 2. Nous l'y voyons descendre aux petits détails de la vie vulgaire, et donner, après le miracle de la multiplication des pains, une leçon d'ordre à ses apôtres ^. Il frémit, il pleure, sur le tombeau de Lazare '\ et loin de regarder les liens de la famille comme des obstacles au perfectionnement de l'àme, il fait son premier miracle au milieu des fêtes nuptiales de Cana, qu'il sanctifie par sa présence s.
Quant à enseigner qu'il n'y a point de condamnation à redouter, écoutez la terrible déclaration du Précurseur, rapportée par l'apôtre bien-aimé : « Celui qui ne croit pas au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui ^. » D'ailleurs relisez vous-même l'évangile de saint Jean, et ses épitres., si imprégnées du sentiment de la misère de l'homme, si remplies aussi de la doctrine de l'expiation par le sang du Gliiist; puis comparez-les aux dogmes albigeois, et vous serez tout surpris qu'on ait pu y chercher un point d'appui pour de telles rêveries,.
Une chose non moins étonnante, c'est que les cathares menaient une vie remarquablement sainte. Cela ferait presque croire que ceux qui ont été à la fois leurs juges, leurs bourreaux, et leurs historiens.
' Jean, ii, iv, xii, xiii.
2 Id., XX [
' Ici., VI, 12. .
♦ Id., XI, 33, 3o.
^ Id , li.
'^ Id., lii, 3(1
leur ont attribué des doctrines qui n'étaient pas les leurs; car il est certain que lorsqu'on pense qu'on a plusieurs existences devant soi, et qu'on ne peut absolument pas être, flnalement, autre chose que sauvé, on doit être souvent fort tenté de renvoyer au lendemain les sacrifices que Dieu demande. Quand on est si sur d'arriver on ne doit pas, semble-t-il, craindre de s'arrêter un peu en chemin.
Eh bien, non. Les cathares ne faisaient pas l'école buissonnière ; il faut leur rendre cette justice. Ils marchaient résolument en avant. Ils se distinguaient parmi tous leurs contemporains par leur douceur, leur charité active, et la délicatesse de leurs sentiments, qui contrastait avec la grossièreté d'une épo que où le clergé lui-même était, généralement du moins, plus corrompu qu'on n'oserait le dire. Ils fondaient partout des hospices, des écoles, des asiles. Ils enseignaient, ils consolaient, et il n'y avait point chez eux de cloîtres ; ils voulaient rester dans le monde pour le purifier. Aussi étaient-ils aimés des populations, qui ne les appelaient que les Bonshommes, Cette épilhète de bon semble avoir été alors inséparable du titre de cathare ; la reconnaissance du peuple sans doute la joignait à leurs noms : Boiwilain, Bonami, Bon fils, étaient des noms communs chez les Albigeois.
On dit qu'il y avait quelque chose de languissant dans leur façon de parler et de mélancolique dans leur attitude. Tels qu'ils étaient, ils fascinaient les
âmes. Les nobles dames se passionnaient pour cette nouvelle religion, qui leur rendait dans les conférences théologiques la place qu'elles avaient occupée naguère dans les concours poétiques des troubadours, tandis que l'Église romaine les tenait toujours à distance, et ne leur permettait pas de s'immiscer dans les questions de doctrine. Quant aux seigneurs, ils détestaient le principe, proclamé par Grégoire Vil, de l'autorité souveraine du pape et de l'Église sur tout ce qui concernait les biens temporels des rois et des princes; car c'était en vertu de ce principe que les évèques et les moines, abusant de leur influence religieuse, accaparaient les domaines féodaux. Or, le catharisme n'avait ni pape ni moines; il ne voulait rien de la terre: sa devise était : Lumière et pauvreté. En l'embrassant, les seigneurs n'avaient pas à craindre de lui des envahissements territoriaux. C'était déjà une raison de l'aimer, indépendamment de l'atlrait poétique qu'il exerçait par ses aspirations à une perfection plus qu'humaine.
Nous songions à toutes ces choses lorsque nous étions assis parmi les massifs fleuris qui ont remplacé le château de la docte Esclarmonde. — Peutêtre trouvez-vous que nous y sommes restés bien longtemps, et peut-être aussi pensez-vous que si nous taisons souvent de telles haltes, nous n'arriverons jamais au château de Montségur.
Je vous l'ai dit tout d'abord, je n'aime par les trains express. N'est-ce pas assez de se hàler constamment
dans la vie de tous les jours? Que du moins il soit permis d'oublier l'heure en voyage.