‹ A travers le Nord-Ouest canadien [microforme]Chapitre 3 sur 5 · LE MANITOBA · texte numérisé non relu

LE MANITOBA

Winnipeg est la capitale de la province du Manitoba. La ‘reine des prairies” compte à peine vingt années d'existence et pourtant elle peut s’enorgueillir d'être l’aïieule de toutes les jeunes villes de l’ouest.

Modeste village, demi irdien, demi métis, en 1870, la ville comptait, en 1881, 7,985 habitants. Le dernier recensement de 1891 lui donne une population de 25,642 âmes ; soit une augmentation de 221 pour cent en dix ans!

Ces chiffres se passent de commentaires. Ils indiquent, d'eux-mêmes, la prospérité de Winnipeg et l'avenir qui lui est réservé.

En dépit de cette prospérité, pourtant, l’histoire de la capitale du Manitoba peut servir de leçon à ceux auxquels la vue des richesses que le pays tient en réserve ferait perdre la tête.

Cette prospérité, en effet, pour avoir étéescomptée trop à la hâte, manqua, il y a une dizaine d'années, de dégénérer, pour la ville naissante, en une ruine complète et irrémédiable.

C'était en 1882, la compagnie du ‘ Canadian Pacific ” avait établi sur les bords de la rivière Rouge, le quartier général de ses opérations dans l’ouest. Déjà Winnipeg était en communication directe avec l’est de la Puissance et la voie ferrée s’avançait rapidement vers les Montagnes Rocheuses. L’immigration prenait des proportions considérables. L'avenir s’annonçait brillant. Le moment parut opportun à la spéculation d’entrer en scène.

Winnipeg, du jour au lendemain, devint le rendez-vous général des “ boomers ” des deux mondes. |

En quelques mois, la population de la ville doubla. Les maisons n'étant pas en nombre suffisant pour loger Les nouveaux venus, des tentes furent dressées dans les rues, aux alentours de la ‘“ cité”, dans les jardins, partout.

Un vent de folie (la pire de toutes les folies, celle de l'or) passa sur la jeune ville. Quelques coups de marteaux retentissants des ‘“ encanteurs ” de terrain, suffirent pour faire tourner toutes les têtes. La ‘reine des prairies ” allait inaugurer son règne par un ‘“ boom” prodigieux qu'un ‘“krack” non moins désastreux devait sulvre à courte échéance.

Les débuts de la crise furent calmes. Chacun sondait ses forces. Les vendeurs de propriétés étaient encore timides, les acheteurs prudents. Timidité et prudence s’évanouirent bientôt.

Peu à peu, le menu fretin de la spéculation s’agita au bruit de quelques gros coups habilement frappés par ses pontifes. La fièvre de l’agio se développait lentement. Tout-à-coup, elle éclata dans toute sa force et enveloppa dans son accès toute la population de la ville, voire même une portion considérable de celle du ‘ Dominion ”.

Du jour au lendemain, le prix de la propriété atteignit des proportions fabuleuses. Te’ “ Loi ”? de terrain, vendu le matin mille dollars, se revendait, à midi, pour cinq mille et le soir pour dix mille. .

Une foule agitée, délirante, se bousculait, jour et nuit, dans les rues. Les affaires ne chômaient plus. On les entamait en plein soleil et elles se terminaient à la lueur des lampes, sur des tables surchargées de bouteilles de champagne.

Les murs des maisons étaient couverts d’affiches énormes sur lesquelles, en grosses lettres, étaient indiqués les numéros des emplacements à vendre.

Aux coins de chaque carrefour des ‘“ encanteurs ” vociféraient à une foule haletante des chiffres insensés.

Des fortunes, en une journée, s’accumulaient, qu'une seule heure de “ guigne ” réduisait à néant.

Les employés du télégraphe étaient sur les dents. D: partout, des ordres arrivaient, de vente ou d'achat. De Londres, de New-York, de Paris même, les dépêches se succédaient sans interruption. Chacun voulait posséder un ‘ lot ” dans cette ville de Winnipeg qui, disaiton, devait, en quelques mois, laisser bien loin derrière elle Chicago !

Ce délire de convoitises folles dura quelques semaines. Le réveil fut brutal.

Un beau jour, comme par enchantement, d’alarmantes nouvelles se répandirent, semées, peut-être, par quelque spéculateur assouvi, pressé de se retirer. La fièvre tomba brusquement et chacun fit ses comptes. Les résultats furent désastreux.

Les premières spéculations avaient englouti tout l’argent liquide. Depuis longtemps, les affaires ne se faisaient plus que sur parole, crédit ou papier. Lorsque l'heure du règlement sonna, l'argent fit défaut. Ilarriva, ainsi, qu'au lendemain du “krack”, telle propriété qui était cotée cent mille dollars la veille, valait a peine quelques milliers de piastres.

Les conséquences de ce “ boom ” furent ruineuses non-seulement pour ceux quis’y étaient laissés prendre, mais pour la ville elle-même.

Cette crise faillit compromettre pour de longues années la marche des affaires et déprima singulièrement la valeur des propriétés aux environs de Winnipeg.

Pourtant l'énergie des hommes d’affaires eut ralson de tous les embarras. Le découragement est une faiblesse que bien peu connaissent dans l’ouest. Dix années de progrès, d’intelligents et sages efforts ont effacé la triste page d'histoire que je viens de rappeler.

Cette page, pourtant, a eu son bon côté, en ce qu’elle a servi de leçon aux jeunes villes de l’ouest. Nulle part, en effet, je n'ai eu à constater les effets désastreux de la spéculation. Le ‘boom ” de Winnipeg a été un avertissement salutaire pour tout le Nord-Ouest. |

Winnipeg est aujourd’hui une grande ville dans toute l’acception du mot. Elle est bâtie au confluent de la rivière Rouge et de l’Assiniboine. Ces deux cours d’eau sont navigables et forment des artères commerciales intérieures de premier ordre.

La rivière Rouge, en particulier, qui traverse sur son parcours plus de trois cents milles de territoire américain et se jette dans le lac Winnipeg, commande toute la navigation intérieure du Nord-Ouest. Dans le lac Winnipeg, en effet, se jette également la rivière Saskatchewan, navigable à plus de quatre cents milles de son embouchure et dont les deux branches coulent

à travers les plus fertiles territoires du Nord- Ouest.

En 1881, la valeur de la propriété foncière était estimée, à Winnipeg, à neuf millions de dollars en chiftres ronds. Cette valeur attei- . gnalt, en 1890, près de dix-neuf millions !

La ville est belle et fort bien située. Elle est bâtie sur le plan américain. Les rues sont d’une largeur démesurée. Elle se coupent toutes à angles droits. Au-dessus des maisons, le long de leurs façades, en travers des rues, s’entrecroisent des milliers de fils télégraphiques et téléphoniques qui sont un indice du mouvement des.

affaires. Les édifices publics sont en pierre de taille ou en briques. Partout, l'architecture anglaise domine. Certains “ blocs ” ont des apparences de forteresses du moyen âge avec leurs portes basses, leurs tourelles et leurs simili donjons au-dessus desquels se déploie l’étendard britannique ou le pavillon canadien. Le goût de ces édifices est douteux, parfois, mais leur solidité est à toute épreuve, ce sont des “ substantial buildings ;” n'est-ce pas là tout ce qu’il faut ?

Winnipeg est le grand centre de distribution de tout l’ouest. $es ramifications commerciales. s'étendent du lac Supérieur, aux rives de l’océan Pacifique et jusque sur les bords de la iner Glaciale. La ville est en communication directe, par voies ferrées, avec tous les grands centres américains.

Les hommes d’affaires de Winnipeg sont entreprenants, pleins de “ pushing.’ Leur confiance justifiée dans l'avenir de la ville, leur ardeur au travail jointe à leur perpétuelle bonne humeur sont les plus sûres garanties du succès de leurs efforts.

J'ai été, plus qu'ailleurs, frappé à Winnipeg, de l'esprit de solidarité qui anime la population. À l'exception du monde politique, divisé ici comme partout, chacun, tout en travaillant pour soi, prend volontiers sa part d'action dans toutes les entreprises qui ont pour but de développer la prospérité publique.

Personne, ici, ne se désintéresse des intérêts généraux du pays. Il n’est pas de jour où les citoyens influents ne se réunissent pour discuter une question qui se rapporte au “ welfare” de la communauté. Ces discussions sont chaudes parfois, mais cette chaleur même est une manifestation d'énergie qui n’est pas sans produire de bons effets.

Lors de mon passage à Winnipeg, la question à l’ordre du jour était celle de la construction d’un nouveau chemin de fer : celui de la baïe d'Hudson. Ce projet consiste à relier le réseau ferré du Manitoba aux eaux de la baïe par une ligne qui piquerait droit vers le nord passerait entre les lacs Winnipes et Manitoba, et, suivant les cours des rivières Nelson et Churchill, irait aboutir à l'embouchure de celle-ci.

Cette ligne raccourcirait, au dire de ses promoteurs, de plusieurs centaines de milles, la distance de Winnipeg à Liverpool.

De fort Churchill, un des plus anciens ‘ postes ” à fourrures de l’ouest, des bâtiments transporteraient les marchandises en Angleterre en passant par le détroit d'Hudson.

Ce projet n’a rien de nouveau en lui-même.

C’est par cette route qu’anciennement la puissante compagnie d'Hudson faisait passer tout son commerce. C’est par ce chemin, également, que les colons de Lord Selkirk pénétrèrent dans le Manitoba, en 1812.

La baie d'Hudson est ouverte à la navigation presque en tout temps, seul, le détroit est fermé: par les glaces pendant six à sept mois chaque année.

La construction de cette voie ferrée intéresse au plus haut point la population du Manitoba. Elle fonde sur cette ligne de grandes espérances. Ces espérances sont fort respectables, elles s’appuient, d’ailleurs, sur des chiffres qui ont leur valeur.

Il est permis, pourtant, de mettre en doute l'opportunité d’une entreprise aussi considérable, pour le moment du moins.

Cette entreprise, déjà en voie d'exécution et largement subventionnée par le gouvernement local, constitue une charge nouvelle pour la

province au moment où tous les efforts de ses

hommes publics devraient tendre à parachever l’œuvre de la colonisation du pays tout en y développant, dans la plus large mesure, les industries locales.

Les promoteurs du projet, dont l'énergie est au-dessus de tout éloge, affirment que l’avenir de la province est étroitement lié à celui de leur chemin de fer. Ils prédisent que celui-ci, une fois en opération, déterminera une révolution dans le commerce de l’ouest américain.

Ils escomptent d'avance le jour où tout le grain des États du nord de la république voisine, abandonnera le chemin de l’Atlantique, pour se diriger, en passant par Winnipeg, vers les rives de la baie d'Hudson.

Ces prophéties sont attrayantes en théorie, il reste à savoir ce qu’elles deviendraient dans la pratique.

Il est un point acquis dès aujourd’hui, c’est qu’en supposant la ligne projetée construite, elle ne sera utilisable pour le commerce d’exportation que pendant quatre à cinq mois de l’année, c’est-à-dire tant que le détroit d'Hudson “restera ouvert à la navigation. Pendant sept mois, elle ne sera plus qu’une ligne d'intérêt local traversant d'immenses solitudes, colonisables, je le veux bien, mais qui ne le deviendront que lorsque les fertiles plaines du nordouest auront elles-mêmes un surcroît de population.

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