‹ A travers le Nord-Ouest canadien [microforme]Chapitre 4 sur 5 · LL · texte numérisé non relu

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Le Manitoba possède un réseau de voies ferrées en rapport avec les besoins actuels de la province. Ne serait-il pas plus prudent, dès lors, de s’en tenir, pour le moment, à ce réseau et d’affecter au développement de l’industrie et de l’agriculture les sommes énormes que l’on se propose, sous forme de subventions, d’engloutir dans de nouvelles compagnies de chemin de fer ?

Chaque année, la population augmente rapidèment au Manitoba, l'immigration devient de plus en plus nombreuse. Ne serait-il pas temps que le gouvernement de cette province songeât à diminuer le prix de la vie en favorisant la création d'industries nouvelles ?—L’'agriculture fait de rapides progrès ; chaque jour la position des colons s’améliore. Pourtant, il faut que ces colons dépensent des sommes importantes pour se fournir d’insiruments aratoires, par exemple, fabriqués jusqu'ici aux Etats-Unis ou dans l'Ontario. Cesinstruments, manufacturés dans les limites de la province, reviendraient à meilleur marché et augmenteraient ainsi d'autant, les profits du cultivateur.

On se plaint généralement à Winnipeg de la rareté des capitaux. Un commerçant me disait : ‘ Notre province est jeune et partant, tout y est ‘à créer. Mille entreprises pourraient être dé- “ veloppées ici, mais nous manquons de capital ‘“ étranger. Les ressources industrielles de notre

‘“ province n’ont pas été suffisamment mises en ‘ lumière. La merveilleuse richesse de nos terres ‘“ a attiré l’attention au détriment des forêts que ‘“ nous possédons dans le nord et de nos nom- ‘“ breux pouvoirs d’eau. Le capital anglais, fran- ‘ cais, allemand, se concentre aux Etats-Unis ‘“ tandis que, placé chez nous, il donnerait des ‘“ dividendes pour le moins aussi rémunérateurs. ‘ C’est à notre gouvernement qu’il appartient de ‘ remédier à cet état de choses. Son premier ‘“ devoir devrait être de faire pour l’industrie ce “ qu’il n’a pas hésité à faire pour le développe- ‘“ ment de nos voies ferrés. Qu'il offre aux in- ‘“ dustriels des “ bonus ” suffisants pour rému- ‘ nérer leurs premiers efforts et vous verrez, “ demain, des fabriques s'élever sur tous les ‘ points du pays. Le gouvernement qui aura ‘ réussi à établir au milieu de nos populations ‘“ des manufactures de drap, de souliers, de cha- ‘ peaux, d'instruments agricoles, des moulins à “ papier, des tanneries, celui, en un mot, qui, en ‘ favorisant les industries locales, travaillera ‘ pour le compte du consommateur aura plus fait ‘ pour assurer la richesse publique que celui qui ‘“ nous aura donné le chemin de fer de la baie ‘ d'Hudson.”

Ce commerçant avait raison. Il ne suffit pas seulement que le cultivateur s’enrichisse sur ces plaines fertiles du Manitoba, il faut également que son argent demeure dans les limites

de la province et que celle-ci en bénéficie. Je souhaite ardemment au beau pays que je viens présenter au lecteur et à son énergique population que le gouvernement local partage cette opinion.

Sur la rive droite de la rivière Rouge, en face de Winnipeg, s'élève la petite ville de St-Boniface. Le clocher de sa cathédrale est le point de ralliement de tous les colons Canadiens-Françals disséminés dans l’ouest. La ville est bâtie sur l'emplacement de l’ancienne mission catholique de la rivière Rouge. Elle a conservé de ses origines un cachet de paix et de tranquillité qui repose de l’agitation enfiévrée de Winnipeg.

St-Bouiface est le siège archiépiscopal du Nord-Ouest. Depuis nombre d'années, un prélat illustre, Monseigneur Taché, l’occupe. Autour de leur saint pasteur sont groupés plusieurs milliersde Canadiens-Français qui portent haut, dans cette portion du Dominion, le drapeau de leur nationalité.

Monseigneur Taché, qui entre dans sa soixante et onzième année, fut élevé à la dignité épiscopale à l’âge de vingt six ans. Depuis 1845, il a consacré sa vie à l’évangélisation des Indiens et des Métis. Son nom est connu, vénéré et béni dans toute la Puissance. Son œuvre est immense et ses résultats survivront à son auteur. Il a été, tout à la fois, l’apôtre, le civilisa-

teur et, plus d’une fois, le pacificateur de l’im-

mense région dont il est l’un des plus illustres chefs spirituels. Prêtre éclairé et doux, missionnaire Zélé, administrateur de talent, Monseigneur Taché est l'âme de ces vastes territoires dont son arrière grand oncle La Verendrye fut le découvreur. Sous sa sainte et paternelle direction, toute une courageuse phalange d’humbles serviteurs de Dieu parcourent incessamment les solitudes de l’ouest. Iei, arrachant à l’erreur ou à l’idolâtrie des âmes, là, relevant par une . bonne parole les volontés défaillantes.

Ma visite à St-Boniface avait un objet. Je voulais m'enquérir de la situation faite aux Canadiens-Français par la mise en vigueur des nouvelles lois sur l'éducation.

On sait, en effet, que dans un but assez inexplicable, si l’on veut faire abstraction du fanatisme toujours en éveil dans un pays jeune et habité par deux races de croyances différentes, le gouvernement provincial a aboli les écoles séparées pour les remplacer par des écoles publiques.

Je résumerai ici les opinions diverses qu’il m'a été donné de recueillir au cours de ma visite.

En premier lieu, l’attitude du gouvernement provincial a froissé la population Canadienne- Française dans sa fierté, dans ses convictions religieuses et dans son loyalisme bien connu envers les institutions anglaises.

Pourtant, le premier mouvement de stupeur passé, les colons canadiens ont eu l'intuition des nouveaux devoirs qui s’imposaient à eux. Ils ont vu toute la gravité de la situation et compris que de la décision qu'ils prendraient allait dépendre le sort de leur nationalité dans l’ouest. Aussi, avec une unanimité au-dessus de tout éloge, ont-ils stipulé qu'ils paieraient les nouvelles taxes qui leur étaient imposées pour l'entretien des écoles publiques mais qu’en attendant une solution plus équitable ils maintiendraient à leurs frais et dépens leurs écoles catholiques. Fait remarquable, pas wne voix dissidente ne s’est élevée pour protester contre ce tribut payé à la religion et à la dignité nationale outragées.

En dépit des vexations dont elle est la victime, vexations poussées, dans le cas présent, jusqu’à l’arbitraire, la population Canadienne- Française se développe au Manitoba. Ce progrès n’est peut-être pas aussi rapide que l’exigerait la protection immédiate de la race et de la religion, mais, en somme, depuis dix ans, il y a un accroissement constant dans le chiffre des nouveaux arrivants. Les vieux groupes, les anciennes paroisses, se sont fortifiés au point de défier maintenant tous les efforts que l'on tenterait pour les noyer. De nouvelles paroisses ont été créées, occupant de nouveaux espaces au milieu même de la population

anglaise et formant jalons sur des lignes bien déterminées.

L'histoire de la race Canadienne-Française em main, 1l est permis de prévoir que, dans un avenir prochain les Canadiens-Français auront fait tache d'huile dans l’ouest et cela par le seul accroissement des familles actuellement fixées au sol.

Les chefs les plus autorisés de la colonisation française dans l’ouest sont tellement pénétrés de cette idée que, selon eux, ceux qui dirigent l’émigration canadienne de ce côté devraient constamment tendre à créer des groupes nouveaux en laissant à ceux qui existent déja le soin de se développer d'eux-mêmes.

Une parole, entre toutes celles que j'ai entendues, m'a particulièrement frappé. Elle exprime trop bien la pensée qui domine toutes les préoccupations des Français de l’ouest pour que je ne la reproduise pas ici.

Il y aurait un moyen bien simple pour ‘ nous, me disait un des Canadiens les plus en ‘vue de St-Boniface, de créer rapidement des paroisses nouvelles et de conquérir 1e1 la part ‘“ du sol qui nous revient de droit.

‘Que l’on échelonne dix, vingt prêtres, seuls, ‘* sur la prairie nue, et sur des emplacements ‘ fixés d'avance. Qu'on leur assure la subsis- “tance pendant deux ans ; je garantis qu’à la

‘‘ troisième année, là où il n’y avait rien, des “ paroisses se seront fondées, possédant en elles- ‘mêmes assez d'éléments de cohésion pour “ défier toute hostilité.

“Mais ajoutait mon interlocuteur, où est “ l'esprit d'initiative, d’abnégation et de sacrifice ‘ nécessaire à la réalisation d’un tel plan ? — ‘ De nos jours, alors que partout, dans toutes les ‘* classes de la société, l’intérêt individuel prime “ seul, l’homme qui émettrait de pareilles idées ‘“ passerait pour un fou ou un mystique. Et ‘“ pourtant, l’histoire de la colonisation de la ‘“ Nouvelle France n'est-elle pas 1à pour nous ‘apprendre que c’est en adoptant ces principes ‘que nos pères se taillèrent une patrie dans ‘“ l'Amérique du Nord et y assurèrent la perpé- “‘tuité de notre nationalité.”

Un autre Canadien-Français, parlant des rapports actuels de ses compatriotes avec l'élément Anglais de la population me disait : “ Les ‘évènements récents ont provoqué un grand ‘ malaise dans nos rapports avec nos concitoyens “ d’origine anglaise. L’attitude provocatrice de “la majorité a donné naissance, chez nous, à ‘une réaction qui se traduit par un sentiment “ de défiance vis-à-vis de ceux qui nous persé- ‘cutent. Cependant, l'élément Canadien-Fran- ‘ çais se mêlait volontiers, très volontiers même, “à l'élément Anglais. C'était presqu'un mot ‘ d'ordre courant parmi nous de ne point s’abs-

‘ tenir, de ne point négliger une seule occasion ‘ de se mêler aux fêtes et aux entreprises pu- “ bliques, sans tenir compte de l’origine de leurs “ promoteurs.

‘“ La constitution de notre Université en est ‘une preuve. Le collège de St-Boniface (catholique romain) a consenti, en effet, à prendre sa place à côté des collèges protestants (anglicans, presbytériens etc., etc.) de Winnipeg.

En plus d’une occasion, nous avons fait des concessions à seule fin de concilier les esprits. Nous avons le regret de constater aujourd’hui “ que l’on n’a tenu aucun compte de nos dispo- ‘ sitions.

“ Je veux bien reconnaître que, parfois, nous “ sommes indiscrets dans la manifestation de “ nos sentiments patriotiques. Mais, d'autre ‘* part, les Anglais ne nous relèguent-ils pas trop ‘ souvent en dehors des mouvements où nous ‘ pourrions, où nous voudrions entrer, où nous ‘ serions utiles ?

‘ On nous accuse de sentimentalisme! qui ‘“ de nous, Canadiens-Français ou Anglais, en ‘sommes les plus capables ? Nous apprenons ‘ leur langue, ils ne veulent pas apprendre la ‘ nôtre ; nous acceptons leur coopération dans ‘* la direction des affaires des municipalités là ‘ou ils sont en minorité ; quand nous ont-ils ‘“ donné un semblable exemple ? S’occupent-ils ‘# d’avoir dans leurs institutions des employés

‘ parlant la langue française? non. En politique, ‘enfin, nous n’exigons jamais toute la part à ‘ laquelle nous avons droit, aussi prennent-ils ‘“ celle du lion se figurant aisément qu'ils y ont “ droit. L’Anglais, voyez-vous, en dépit de ses ‘* qualités que nous ne cherchons aucunement à “ Jui contester est convaincu que Dieu à créé le ‘ Briton” d’abord et l’homme ensuite !”

En somme, la crise que traverse, en ce moment, la population française dans l’ouest, se déroule toutc entière sur le terrain religieux et national.

Qu'aujourd’hui, les Canadiens-Français se soumettent à la loi nouvelle sur l'éducation que l’on veut leur imposer et, demain, ce sera à leur langue que l’on viendra s'attaquer. Le moins qu'ils puissent faire c’est de protester hautement contre toute empiètement sur leurs libertés.

Agir autrement serait pour eux le symptôme d’une déchéance dont leurs descendants auraient le droit de rougir.

Dans l’état actuel des choses, c’est aux classes dirigeantes qu'il appartient de ne pas laisser s’obcurcir chez le peuple le sentiment de sa propre dignité et de ses devoirs.

Les couches inférieures de la nation perdraient rapidement le souvenir de leur origine et de l’héroïque persévérance de leurs ancêtres si on ne les leur rappelait de temps à autre.

Les Canadiens-Français de l’ouest sortiront vainqueurs de la lutte actuelle parce qu’ils ont eu la sagesse de se circonscrire, pour défendre leurs droits méconnus, sur le terrain légal.

Un second point plaide en leur faveur dont la constatation a rattaché à leur cause un bon nombre de leurs concitoyens d’origine anglaise : ils ont protesté avec dignité et n’ont eu pour leurs adversaires aucune parole de colère ni de mépris.

Ils ont compris que le ‘ spectre ” anglais devait disparaître de leurs discussions et que, de leur part tout au moins, 1l ne devait y avoir aucun appel aux préjugés de races.

‘ Le drapeau anglais est le seul, me disait un ‘ Canadien, qui ait le droit de se déployer libre- ‘ ment sur notresol. Nous devons le respecter ‘* jusque dans nos querelles intestines. Nous évi- ‘ terions bien des crises fâcheuses si, dans cer- ‘“tains quartiers, toutes les grandes questions ‘ qui divisent, parfois, l'opinion publique étaient ‘“ traitées, comme celle de nos écoles séparées, ‘ froidement et sans appel de notre part aux pré- ‘ jugés de race. Nous avons souffert plus que ‘ vous ne le pensez de l’attitude anti-anglaise de ‘“ certains Canadiens-Français dans la province ‘“ de Québec. Ceux-ci ont exploité à leur profit ce ‘“ principe que ‘tout Anglais était un man- ‘ œeur de canadien ! ” L'élément britannique du “ Manitoba nous fait payer cher aujourd'hui

“ cette absurdité répandue pour des fins de par- “ tisannerie politique. De la politique! Ils en “ font trop, là-bas, sur les bords du St-Laurent et ‘“ négligent trop l’étude du mouvement social “et les moyens pratiques de le diriger. Il vau- ‘“ drait mieux moins de chauvinisme et plus de “sens de notre condition politique; moins de ‘“ processions et plus d’exploitations de nos ‘‘ ressources ; moins de manifestations bru- “ yantes et plus de courageuse simplicité.

‘ On parle, aujourd’hui, d'élever à Montréal “un monument national! cela, me dit-on, coù- “ tera fort cher. Ne pensez-vous pas que cinq ‘“ paroisses créées sur nos “ prairles ” avec cet ‘“ argent et dans lesquelles on installerait des ‘“ Canadiens-Français rapatriés des Etats-Unis, “ne constitueraient pas un monument autre- ‘“ ment durable et utile ?—Que l’on inaugure un ‘“ mouvement dans ce sens et notre question des “ écoles séparées serait promptement résolue.

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C'est à l’ombre du drapeau blanc que la foi et la civilisation pénétrèrent, pour la première fois, au fond des solitudes de l’ouest canadien.

Il y a de cela, un peu moins de deux cents ans. La France était alors toute puissante d’un bout à l’autre de l'Amérique du Nord.

En ce temps, les missionnaires étaient à la fois prêtres, soldats et géographes; les plus illustres découvreurs, de leur côté, avaient à cœur de répandre la bonne parole autant que d'agrandir les domaines de leur roi.

Le Français qui visite de nos jours les grandes villesdes Etats-Unis : Détroit, St. Louis, Chicago, Duluth ou St. Paul, n’apprend pas sans étonnement que le fondateur de ces grandes villes fut presque toujours un de ses compatriotes.

Il n’est pas de cité américaine qui ne rappelle par un nom de rue ou un monument le souvenir d’un héros, prêtre ou soldat, de la monarchie française.

Vers 1670, le roi Charles II d'Angleterre accorda à quelques-uns de ses favoris, au général Monk auquel il devait son trône, au prince Rupert, à l’excentrique Lord Ashley, le mo-

nopole du commerce des fourrures sur toute l'étendue des territoires baignés par les eaux de la baie d'Hudson.

Cette marque de faveur royale fut l’origine de la puissante Compagnie d'Hudson qui, pendant plus d’un siècle, conserva le contrôle absolu de toutes les richesses que renfermait le nord-ouest canadien.

Les agents de cette compagnie paraissent, d’ailleurs, s’être uniquement livrés au commerce à l’exclusion de toute préoccupation colonisatrice ou religieuse.

Retirés dans leurs forts, à l'embouchure des rivières Churchill et Nelson, ils échangaient leurs pacotilles contre les fourrures que les Indiens, deux fois par an, venaient leur apporter des régions les plus reculées de l’intérieur.

De leur côté, les missionnaires et les voyageurs français du dix-septième siècle et des premières années du dix-huitième semblent avoir concentré tous leurs efforts et leurs recherches au sud des grands lacs, dans les vallées du Mississipi, du Missouri, de l’Ohio et de leurs tributaires.

De telle sorte que les annales de la géographie ou de la foi ne donnent le nom d’aucun explorateur qui se soit hasardé, avant 1731, au milieu des solitudes qui s’étendaient à l’ouest du lac Supérieur.

C’est à un vieil officier de Malplaquet, La Verandrye, qu’il était réservé de parcourir, le premier, les immenses régions qui constituent aujourd'hui la province du Manitoba et une partie des Territoires. C’est accompagné d’un jésuite, le Père Messager, de quatre de ses fils et de son neveu de la Jemeraye que La Verandrye accomplit ses longs voyages.

De 1731 à 1748, il visite, découvre, explore toute la région qui s'étend des lacs Winnipeg et Manitoba à l’est, aux pieds des Montagnes Rocheuses ; de la vallée du Missouri, au sud, à celle de Ia Saskatchewan, vers le nord.

Le vieux soldat et ses compagnons accomplirent des prodiges de valeur. Livrés à leurs propres ressources, sans appui du gouvernement, ils puisèrent dans leur patriotisme tous les éléments de leur courage.

La Verandrye perd deux de ses fils et son neveu ; il ne désespère pourtant pas d'atteindre le but qu’il s'était proposé : apercevoir les flots de l'Océan Pacifique.

La Providence, cependant, réservait à un autre homme la gloire de réaliser ce rêve.

Aucun monument ne fait revivre,aujourd’hui, l'héroïque persévérance de La Verandrye et de ses courageux compagnons dont quelques-uns tombèrent victimes de leur foi et 4e leur patriotisme.

Le dernier apothicaire libre penseur qui se fait enterrer civilement meurt presqu'assuré d’être, un jour, coulé en bronze, et des hommes comme La Verandrye n'ont pas même une sépulture qui rappelle au passant que, là, git un héros, chrétien et royaliste.

Cependant La Verandrye allait peut-être tirer quelque profit de ses expéditions, lorsqu'un jour de deuil se leva pour la Nouvelle France.

En dépit des efforts désespérés de Montcalm et de ses lieutenants, de l’héroïisme des troupes royales et des milices canadiennes, l’heure fatale sonna où il fallut que la France cèdât à l'Angleterre le sceptre de la puissance dans l'Amérique du Nord.

Les fleurs de lys repassèrent tristement les mers abandonnant derrière elles tout un passé glorieux, une colonie décimée par dix années de lutte à outrance et soixante mille paysans français dont Louis XV, d’un coup de sa royale plume, avait fait soixante mille exilés !

Pourtant les voyages de La Verandrye avaient éveillé l’attention publique. Leur relation en avait été lue avec intérêt par les marchands de fourrures de Montréal et de Québec. Ceux-ci résolurent de suivre ses traces dans un but commercial, et de détourner, au profit de Montréal, une partie du commerce des fourrures dont les seuls débouchés avaient été jusque là les factoreries de la Compagnie d'Hudson.

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Bientôt une nouvelle compagnie se forma, sous le nom de Compagnie du Nord-Ouest. Elle commença aussitôt ses opérations sur les territoires où, seule depuis cent ans,la Compagnie d'Hudson régnait en maîtresse absolue.

Cette invasion d’un pays dont ils se croyaient à jamais les maîtres inquiéta les actionnaires anglais. Des ordres furent expédiés aux facteurs de la côte, et ceux-ci, sortant des forts du fond desquels, depuis un siècle, ils contrôlaient la moitié d’un continent, s’avancèrent au devant de leurs nouveaux compétiteurs.

Les agents des deux compagnies se rencontrèrent, pour la première fois, sur la rivière Saskatchewan, en 1774.

La lutte entre les deux sociétés rivales s’engagea de suite ; elle fut vive et ne se termina que cinquante ans plus tard par la fusion des deux compagnies.

Ce conflit d'intérêts contribua plus qu'on ne paraît le croire à jeter quelque lumière sur les ressources de toute nature que renfermaient les immenses régions situées à l’ouest du lac Supérieur. La nécessité où se trouvaient les agents des deux compagnies de parcourir le pays pour se créer de nouveaux centres d’approvisionnement développa, chez beaucoup d’entre eux, le goût des expéditions lointaines. C’est ainsi que l’un de ces agents, Alexandre Mackenzie, après avoir découvert le fleuve qui porte son nom

aujourd’hui et visité les rives de la mer Polaire, franchit les Montagnes Rocheuses en 1793. Le 22 juillet de cette même année, Mackenzie plantait le drapeau britannique sur le rivage du Pacifique et réalisait ainsi le rêve de Jacques Cartier, de la Salle et de La Verandrye.

L'Angleterre qui a toujours su récompenser ses grands hommes en fit un ‘ baronet ”.

Vers 1812, un philanthrope anglais, Lord Selkirk, qui avait des intérêts dans la Compagnie d'Hudson entreprit de coloniser la vallée de la rivière Rouge. Les quartiers généraux de la Compagnie étaient, à cette époque, établis au Fort Garry, construit au confluent de la rivière Rouge et de l’Assiniboine, et sur l'emplacement duquel s'élève aujourd’hui Winnipeg.

Lord Selkirk fit l’acquisition d’une grande étendue de terrains sur lesquels il établit des centres agricoles Écossais. Plusieurs convois de colons quittèrent l'Angleterre et parvinrent, non sans peine, à leur destination par la voie de la baie d'Hudson, de la rivière Nelson et du lac Winnipeg.

Ces essais de colonisation ne furent pas vus d'un bon œil par les traitants de fourrures.

Lord Selkirk eut à surmonter les plus grandes difficultés et l'opposition que soulevèrent contre ses projets ses adversaires ne lui permit pas de tirer de son entreprise tous les résultats qu'il en espérait.

Quoi qu'il en soit, c'est à Lord Selkirk que revient l'honneur d’avoir, le premier, tenté des essais de colonisation dans le Nord-Ouest Canadien.

La colonie de la rivière Rouge a survécu à son fondateur; elle a prospéré et est devenu l’un des centres les plus prospères de la province du Manitoba.

Je ne pense pas être démenti si j'avance que de 1821 à 1870, époque à laquelle le Manitoba devint une province de la confédération, c’est aux missionnaires que revient l'honneur d’avoir préparé la rude population Métis du pays à se soumettre aux exigences du progrès. Ces fidèles serviteurs de Dieu continuèrent à Saint- Boniface l’œuvre commencée en Amérique par leurs prédécesseurs au dix-septième siècle.

Ils rendirent d'importants services politiques dans leur nouvelle mission.

En 1870, les Métis refusèrent de reconnaitre l'autorité du gouvernement fédéral. Une expédition, sous les ordres du général Wolsely, fut dirigée contre eux.

Un prélat illustre était, à cette époque, assis sur le siège archiépiscopal du Nord-Ouest : Monseigneur Taché. Celui-ci fit plus pour le salut de la confédération et l’honneur du drapeau canadien que la présence des uniformes rouges.

Par ses exhortations, il calma les esprits et apaisa le vent de révolte qui soufllait sur le

Manitoba. Il éloigna ainsi l'orage, dont l'effet, s'il eût éclaté, eût été de reculer de cinquante ans l'entrée de la province dans la voie du progrès.

Remarquable coïncidence, Mgr Taché, le père spirituel de tout le Nord-Ouest Canadien est l’arrière-petit-neveu de ce même La Verandrye qui, le premier, en sonda les profondeurs il y a cent cinquante ans !

C’est en 1845 que l'archevêque actuel de St- Boniface pénétra pour la première fois dans la vallée de la rivière Rouge. Le voyage se fit en canot et dura soixante-deux jours —Aujourd'hui, en trois jours à peine, on parcourt le même chemin.

La province de Manitoba n’est qu'une portion infiniment petite de cet immense Nord- Ouest Canadien dont les limites sont, à l’est, la rivière Albany ; à l’ouest, les Montagnes Rocheuses ; au sud, la frontière américaine ; au nord, les solitudes polaires.

L’étendue du Nord-Ouest tel que je viens de le délimiter est, à l’exclusion de ses lacs, de 1,588,947 milles carrés.

La superficie territoriale du Manitoba n’est que de 64,000 milles carrés. Cette province a donc une étendue double de celle du royaume de Portugal. Elle est située au centre presque géométrique de l'Amérique du Nord, à égale distance des deux océans, de l'Atlantique et du Pacifique. Elle possède, comme nous l’allons voir, toutes les conditions désirables pour devenir le centre agricole le plus prospère du nouveau monde.

La ligne du “ Canadian Pacific ” traverse la province dans toute sa largeur.

De Winnipeg à Brandon elle délimite assez exactement les deux grandes zones ssricoles du

pays.

A l’ouest de Brandon. elle se déroule à travers les ‘terres à blé ” les plus riches de l'Amérique et peut-être du monde entier.

Le lecteur sait déjà que c’est sur les bords de la rivière Rouge que se groupèrent les premiers colons du Manitoba.

Il y a de cela soixante-dix ans environ, la vie d’un homme, et voilà qu’autour de ces modestes pionniers sont venus se grouper, de tous les points du globe, des milliers d’agriculteurs attirés par la richesse du sol et la supériorité d’un climat sans rival dans l'Amérique du Nord.

J’ai déjà parlé de ce climat. Pourtant les ennemis du Canada, et ils sont nombreux, en ont si souvent fait le thème favori de leurs attaques que je tiens, une fois de plus, à en dire tout le bien que j'en pense.

C’est la saison d'hiver, au Manitoba, que l’on se plaît à dépeindre sous les couleurs les plus sombres. C’est précisement cet hiver même, par son exceptionnelle beauté, qui forme l’un des contrastes les plus remarquables de ce pays qui en offre tant !

Il est vrai que, pendant quatre mois de l’année, le thermomètre descend occasionneïiiement à 30 ou 40 degrés Fahrenheit au dessous de zéro. Ce froid, pourtant, n’a pour effet que de stimuler l'activité des habitants de la province. J’ajouterai qu’il semble porter à la bonne humeur. Je

n’ai jamais rencontré de physionomies où la joie de vivre fût mieux empreinte que sur la figure des gens du Manitoba, en plein cœur de leur bel hiver. J’en trouve la raison dans ce fait que si les froids sont intenses, le ciel du pays est toujours bleu et que l’atmosphère est d’une limpidité comparable seulement à celle de l’Algérie.

J'ai eu l’occasion de passer un hiver entier au Manitoba, vivant sur une ferme et me livrant aux occupations habituelles des colons. Je n'hésite pas à déclarer que je n’ai jamais souffert du froid à l’exception des jours de grand vent.

Contrairement à ce qui se passe dans les provinces de l’est, la neige, au Manitoba, tombe en petite quantité. La hauteur moyenne de la couche, en février dernier, variait, selon les districts, de douze à dix-huit pouces.

Au premier avril 1890, l'épaisseur moyenne de la couche de neige, sur la prairie, était de deux pouces. Elle était, à la même date, de sept pouces dans la province de Québec ; de onze pouces dans celle de l'Ontario; de seize pouces dans le Nouveau-Brunswick !

Au Manitoba, le nombre des journées pluvieuses, chaque année, est en moyenne de cinquante-quatre ; dans la province d’Ontario, de quatre-vingt huit ; dans celle de Québec, de quatrevingt-treize ; et dans les provinces maritimes, de quatre-vingt-quinze environ.

Il n’y a, à proprement parler, que quatre mois d'hiver dans l’ouest: décembre, janvier, février et mars. Les automnes y sont longs et secs.

À mon retour de la Colombie Britannique, c'est-à-dire vers le vingt décembre, sur toute l'étendue de la prairie, lès cultivateurs battaient leur grain en plein air. Il n’y avait trace de neige nulle part excepté, pourtant, aux environs de Winnipeg.

D'ailleurs, l’hiver, au Manitoba comme dans tout l’ouest, n’est pas une saison morte. C’est l’époque de l’année pendant laquelle les cultivateurs opèrent leurs transactions. La neige, durcie par la gelée, met à la disposition des fermiers d'excellentes routes. L'activité est générale ; tous les transports se font à l’aide de traineaux spécialement construits pour l’usage du pays.

La salubrité du climat tient, par dessus tout, à la sécheresse de l’atmosphère.

Les maladies de poitrine sont presque inconnues au Manitoba ; les rhumes opiniâtres sont rares.

Il suffit, d’ailleurs, de regarder les enfants qui abondent dans le pays, pour être rassuré sur l’avenir de la santé des siens.

Le conseil le plus pratique que l’on puisse donner aux nouveaux arrivants est de se conformer ex tout aux habitudes comme aux usages du pays.

C’est là une précaution trop souvent négligée.

Certains colons tiennent, en dépit des conseils. à faire autrement que leurs voisins plus sages. Ils apportent avec eux les coutumes de leur patrie d’origine, se vêtissent, construisent leurs maisons à la mode de leur pays et se plaignent, ensuite, de la dureté du climat. Ceux-là sont des écervelés qui, généralement, ne réussissent pas mieux au Manitoba qu'ils n'auraient réussi chez eux.

Chaque climat a ses exigences auxquelles il faut se soumettre comme à toutes celles de la vie sous peine d’en être la victime.

Un fait à noter, c’est que les Européens, nouvellement installés dans l’ouest, ne ressentent presque pas les froids du premier hiver qu’ils passent dans le pays. Je ne me chargerai pas d'expliquer ce phénomène. Je me contente de le signaler à seule fin de pouvoir dire à l’émigrant qui lira ces pages : Défiez-vous de vousmême et malgré que, peut-être, vous ne le jugiez pas nécessaire, faites comme vos voisins, cCouvrezvous chaudemens dès le commencement de l'hiver. Vous éviterez ainsi une grande déception qui se transformerait sûrement en fluxion de poitrine lors de votre deuxième ‘“ hivernement. ”

En 1834, la population du Manitoba s'élevait à peine à 8800 âmes. En 1861, ce chiffre s’élevait à 8000 ; à 12000,en 1871 ; à 62210, en 1881. Le recensement de 1891 indique, pour la pro-

vince, un chiffre de 108640 habitants. En dix ans, la pop..lation a donc augmentée d’environ cent quarante cinq pour cent !

Certains pessimistes trouvent que ces chiffres ne sont pas satisfaisants. J’estime qu’on peut être d’un avis contraire sans passer pour optimiste. Il convient, en effet, pour donner à ces chiffres leur réelle valeur, de comparer l’étendue de la province du Manitoba à celle de tous les pays du globe qui, de leur côté, attirent également l’immigration et de comparer les moyens d'action dont les uns comme les autres disposent pour la favoriser. Il convient également de tenir compte de la date d’entrée de chacun de ces pays, dans ce tournoi d’un genre nouveau où l’embition des concurrents est de devancer leurs adversaires sur le terrain du progrès.

Tout bien calculé, l’avantage, je n’en doute pas, serait en faveur du Manitoba.

La première sensation que l’on éprouve en débarquant à Winnipeg est toute d’étonnement. Les renseignements que l’on s’empresse de vous donner concourent si bien à faire du Manitoba un El-dorado agricole, les échantiilons de céréales dont om vous bourre les poches, sont si beaux, si pesants, si grenés ; l’activité générale est si peu jouée, si naturelle, si fructueuse, il est facile de le constater, que l’on ne sait trop comment s’y prendre pour apprécier les faits avec impartialité et calme.

Le moyen le plus sage de se faire une idée juste du pays est de je parcourir à lasuite de la colonisation.

C’est ce que je propose au lecteur de faire avec mol.

La vallée de Ia rivière Rouge fut le premier champ de cette colonisation. Nous commencerons donc de ce côté notre enquête.

La rivière Rouge est la grande artère navigable du Manitoba. Elle prend sa source dans les Etats-Unis, pique droit vers le nord et se déverse dans le lac Winnipeg.

Le lac Winnipeg est lui-même une petite mer intérieure de plus de 4000 kilomètres carrés d’étendue. Partout, en Amérique, la nature a fait grand !

À propos de lacs et de rivières, il n’est pas sans intérêt de remarquer, en passant, qu’il est peu de pays aussi bien partagés que le Canada sous le rapport hydrographique.

Les cours d’eau y ont été, de tout temps, les voiles de communication naturelles par lesquelles missionnaires, explorateurs, trappeurs ou ‘“ voyageurs ”, sillonnaient le pays.

J’ai parlé de Monseigneur Taché faisant en canot le trajet de Montréal à Fort Garry ; il me serait facile de montrer que, de Winnipeg à l'Océan Pacifique, les lacs et les rivières forment une ligne de navigation presqu'ininterrompue qu’il serait aisé, à l’aide de travaux spé-

claux, d'ouvrir au commerce intérieur pendant six mois de l’année.

Le sol de la vallée de la rivière Rouge est éminemment propre à tous les genres de culture La terre, dans la plupart des localités que jai visitées, est noire, riche en matières organiques et d’un travail facile. Cette terre n’est, en somme, que le produit de la décomposition séculaire de débris végétaux. Elle renferme donc en elle tous les éléments fertilisants dont, ailleurs, le cultivateur est obligé de pourvoir artificiellement le sol. Si fécond est ce sol que le fumier est considéré comme un embarras sur une ferme: on le brüle —$Seuls, quelques colons prévoyants l'utilisent. Ceux-là comprennent, avec raison, qu'il n’est pas de terrain, si bon qu'il soit, qui ne s’appauvrisse à la longue.

Le plus ancien district agricole de la rivière Rouge est celui dont Winnipeg est aujourd’hui le centre. La valeur de la propriété y est considérable. Le pays est boisé, bien arrosé. Les voiles de communication y sont nombreuses et bien entretenues. Les habitants de cette région sont, à peu d’exceptions près, des Métis écossais descendants des premiers colons amenés par Lord Selkirck, en 1812.

Le gros de l'immigration ne se dirige pas de ce côté: le prix des terres y est trop élevé. Je conseillerai, pourtant, aux immigrants peu for-

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tunés mais bons jardiniers de visiter attentivement ce district. En y louant un arpent ou deux, à proximité de la ville, ils seraient à même d'améliorer très rapidement leur position.

Les légumes de toutes les espèces poussent, au Manitoba, avec une vigueur peu commune.

Ils atteignent des proportions géantes sans pourtant rien perdre de leur saveur. Les rendements, à l’arpent, du soi, pour les pommes de terre, les carrottes, les navets, les betteraves tiennent du merveilleux.

Il n’est pas rare de voir un arpent de terre produire 800 minots de pommes de terre ou 800 minots de navets ou 60 minots de pois et tout à l'avenant. J'ai vu des pommes de terre pesant trois livres, des navets pesant vingt-cinq livres, des choux de dix-sept à quarante-neuf livres et dont le diamètre dépassait deux pieds, de: oignons d’unelivre et demie, etc., etc. Les asper:;es, les tomates, le tabac se cultivent partout en plein air. Les melons réussissent à merveille ; j'en ai vu qui avaient plus de trente pouces de pourtour.

À mesure que l’on remonte la rivière, la nature se modifie. Les bois s’éclairrcissent et bientôt disparaissent pour faire place à la “ prairie. ” Sur cette prairie le sol conserve le même caractère de fertilité que celui des terres le long des cours d’eau. C’est toujours la même marne végétale noire, très friable, facile à travailler, riche en azote.

Antérieurement à 1879, les quelques colons qui songeaient à se diriger vers le Manitoba devaient s’y rendre par la voie américaine. Le chemin de fer les conduisait jusqu'à St-Paul du Minnesota. d'où ils gagnaient la frontière canadienne en descendant la vallée de la rivière Rouge.

NI

Ces colons voyageaient à petites journées, dans de grands chariots couverts traînés par des bœufs. Quelques-uns se servaient de l’antique ‘“ charrette de la rivière Rouge ” encore en usage parmi les Métis du pays. Il n'entre pas dans la construction de cette charrette leplus petit morceau de fer. Des chevilles en bois remplacent les clous. Les roues en sont durcies au feu et sans bandages. Détail particulier, les essieux de ces véhicules aussi vieux que le temps, ne sont jamais graissés ! Ces charrettes sont d’un usage immémorial sur la ‘ prairie ”, elles sont, en dépit de leur appa-

Les voyages accomplis par ces premiers colons étaient longs, dangereux parfois, en raison des bandes d’Indiens qui battaient la “prairie ”. Pourtant, l'espérance les guidant, ils arrivaient au terme de leurs périgrinations et atteignaient. la frontière canadienne.

Les uns poursuivaient leur chemin le long de: la rivière Rouge, tandis que les autres remontaient le cours de la Pembina ou de l’Assiniboine,

D ne LR aan ut dut er ie MS TE é dut RE RSS LUS LS PE, D *

séduits par la fertilité de la plaine qui se déroulait à perte de vue.

Pour ces premiers conquérants du sol Manitobain, les débuts furent pénibles. Eloignés des grands centres, sans communications directes avec ceux-ci, obligés de parcourir de longues distances pour se procurer le bois nécessaire à 12 construction de leurs maisons, ces colons, en plus d’une occasion, durent faire contre mauvalse fortune bon cœur.

Ils persistèrent, pourtant, et bien leur en a pris, car ils sont, aujourd’hui, les plus riches fermiers du Manitoba du sud.

L'ouverture d’une ligne de chemin de fer entre St. Paul du Minnesota et Winnipeg accéléra le mouvement de la colonisation.

Ce mouvement, pourtant, ne devait atteindre son complet développement que vers 1883.

Le brusque afflux d'immigration que l’on constate à cette époque est dû à la rapidité avec laquelle la compagnie du ‘Canadian Pacific ” ouvrit le pays et à l’opiniâtre persévérance qu’elle mit à démentir les rapports mensongers que ses adversaires ne se lassaient pas de colporter en Angleterre.

Pour répondre à ce mouvement, le contrôler et en favoriser le développement, la compagnie du ‘Canadian Pacific” prit les mesures les plus énergiques. Elle comprit que la colonisation du pays progresserait d'autant plus rapi-

NOTES DE VOYAGE x?

dement que les chemins de fer se multiplieraient à travers la zone agricole. Elle n’hésita donc pas, sa ligne principale à peine terminée, à entreprendre la construction d’un réseau de voies ferrées secondaires qui devaient ouvrir au progrès la province du Manitoba dans toute

son étendue.

Certains hommes, bien moins prévenus que jaloux, ont voulu nier l’œuvre de colonisation du “Canadian Pacific”. Cette œuvre se traduit pourtant par des chiffres qui ont leur éloquence.

Dans la vallée de la rivière Rouge et dans la portion du Manitoba comprise entre les rivières Pembina, Assiniboine et Souris, on compte actuellement 11,977 fermiers. Ceux-ci sont dissiminés sur un territoire d'environ 9,000 milles carrés dont les six-dixièmes sont encore en friche et à la disposition des immigrants.

Ces fermiers ont semé, en 1891, 527,010 acres en blé, 137,477 acres en avoine, 51,665 acres en orge. (1)

L'ensemble de leur récolte s’est élevé à 1,338,- 8352 minots de blé, à 8,378,940 minots d’avoine, à 1,839,273 minots d'orge ! (2)

Ces chiffres représentent, pour chacun des produits mentionnés, un rendement à l’acre de

(1) L’acre contient 40 ares 47 centiares.

(2) Le poids du minot varie pour chaque céréale, sa capacité: légale est de 36 litres 36 centilitres.

26 minots de blé; de 4t minots d'avoine ; de 24 minots d'orge.

Le sud de la province n’est pas seulement propre à la culture des céréales, le foin naturel s’y récolte en grande abondance. Chaque fermier en recueille amplement pour l'entretien -de ses animaux l'hiver.

En 1890, le rendement d’un acre de prairie était de 8,000 Ibs de foin environ ; en 189i, ce rendement a atteint une moyenne de 4,000 Ibs.

La salubrité du climat, l’abondance de l’eau et par-dessus tout la qualité du foin ont fait de l'élevage, dans cette partie de la province, une des plus sûres et des plus rémunératrices sources de revenu pour le cultivateur. Chaque fermier, d’ailleurs, s’y livre avec succès.

En 1883, 1l n’y avait dans les districts de Fest et du sud de la province que quelques milliers de bêtes à cornes. Les chevaux du pays étaient, pour la plupart, des poneys indiens.

En 1891, les cultivateurs de ces régions pos- .sédaient 47786 vaches laitières et 17,396 juments ainsi que 1741 étalons de toutes races depuis le cheval de pur sang importé à grands frais d’Angleterre, jusqu’au clydesdale écossais et au percheron français.

L'industrie laitière a également pris une grande extension. Le beurre et le fromage fabriqués dans le pays sont de bonne qualité et commandent, sur les marchés étrangers, un

prix supérieur à celui des produits similaires de provenance américaine.

L'’accroissement de la valeur de la propriété foncière est une indice infaillible de la prospérité du pays.

Dans cette portion du Manitoba dont je viens de passer en revue les richesses, cet accroissement a été constant depuis dix ans. En 1880, la valeur moyenne d’un acre de terre était de un dollar environ ; la valeur de cet acre est aujourd’hui de dix dollars.

Afin de mettre plus en relief l’importance des chiffres que je viens de citer, une remarque est 1ci nécessaire.

La superficie des terres actuellement occupées par les colons dans le sud du Manitoba est d'environ soixante-sept pour cent de l'étendue totale du territoire. Partout et surtout le long des lignes secondaires du ‘“ Canadian Pacific ” l'émigrant peut, aujourd’hui, se procurer de beaux terrains dont le prix pourra varier entre deux et dix dollars de l’arpent.

Ces prix ne sont pas basés sur le plus ou le moins de fécondité du sol, cette fécondité, à peu d'exception près, étant partout la même, mais simplement sur la distance qui sépare les ‘* Lots ” de la ligne ferrée la plus proche.

Beaucoup de colons préfèrent acheter des terres bon marché à seule fin d'en avoir une

LE ncanaé es item ape dit timenesiendanten termites ienan-ttinnht bienieagtriemntm helene pit inperenente

plus grande étendue. Ils commettent une erreur contre laquelle on ne s .urait trop réagir. En matière d'agriculture, l’économie de temps est un facteur de la plus haute importance. Si cette vérité est d'accord avec la pratique dans tous les pays du monde, elle l’est bien davantage dans une contrée nouvelle où la concurrence sur les marchés est de tous les instants.

Entre un colon qui cultivera cent acres de terre non loin d’un élévateur à grains par exemple, et celui qui en cultivera deux cents à trente m'lles de distance, c’est au premier que reviendra la plus grande part de succès.

Le cultivateur éloigné devra calculer qu'il perdra un tiers de son temps à transporter ses produits. Tout son travail ne saurait réparer cette perte de temps.

La compagnie du ‘“ Canadian Pacific ” a ouvert à la colonisation, 1l y a dix-huit mois environ, la plus grande partie de la vallée de la rivière Souris. Cette vallée est une des régions les plus fertiles du Manitoba. Une portion considérable de l’immigration s'est portée de ce côté. Des centres de population importants s'y sont formés comme par enchantement. Treize élévateurs à grains, construits cette année le long de la voie ferrée, attestent de la vigueur avec laquelle la culture se développe dans cette portion du Manitoba.

Cette vallée de la Souris parait destinée à prendre, dans un avenir prochain, une importance agricole et industrielle considérable. Je dis industrielle, car la nature, dans sa généreuse prévoyance, à placé au centre de ce nouveau territoire agricole de riches gisements carbonifères d’une exploitation facile. Les terres, dans ce district, sont éminemment propres à la culture du blé. La moyenne du rendement à l'acre, pour les céréales, y est plus élevée que partout aïlleurs dans le Manitoba. Ce rendement est respectivement de 28 minots pour le blé, de 49 minots pour l’avoine, de 85 minots pour l'orge.

La valenr moyenne des terres dans le district de la Souris est de trois dollars. Dans cinq ans cette valeur aura décuplée.

Les colons amenés par Lord Selkirk, en 1812, s'étaient établis dans le bas de la rivière Rouge ; ils y avaient prospéré. Les immigrants qui vinrent, dans la suite, tenter la fortune au Manitoba pénétrèrent, à leur tour, dans cette même vallée mais par le sud.

Peu à peu, le courant de l’immigration s’accentuant, les colons débordèrent dans les vallées adjacentes, mais toujours en s’avançant vers l’ouest.

C’est ainsi que ces colons, guidés seulement par la fertilité du sol, colonisèrent rapidement

toute la région méridionale du Manitoba.

L'ouverture du ‘transcontinental” devait, en modifiant les conditions économiques du pays, imprimer une direction nouvelle à cette immigration. Celle-ci, au lieu de se localiser sur une portion minime de la province, allait prendre pied partout où les voies ferrées lui ouvriraient un accès. Désormais, enfin, les immigrants allaient avoir pour les guider dans le choix de leur établissement une puissante compaguie intéressée, dans une large mesure, à encourager leurs premiers pas.

La prairie, entre Winnipeg et le pied des Montagnes Rocheuses, s'élève par terrasses successives. La première de ces terrasses, au centre de laquelle passe la ligne du ‘“ Canadian Pacific ”, forme la grande ‘“ récion à blé” de la province du Manitoba.

C’est de ce côté, dans les distri: ‘s de Portage la Prairie, de Carberry, de Brandon, de Virden que l'immigration, depuis quelques années, se porte de préférence.

C’est qu'en effet, sur ces plateaux élevés qui s'étendent à perte de vue sans qu'un accident de terrain en vienne troubler l’uniformité, dans cette Beauce aux proportions gigantesques, la terre est d’une fertilité merveilleuse et rend au centuple les grains que le cultivateur lui confie.

Dans les districts que je viens de nommer 4,797 fermiers ont semé en 1891, en blé, 336,015 acres de terre. Ils ont récolté 8,501,780 minots

de grain! La récolte d'avoine a été si belle que cette céréale qui, l'an dernier, en décembre, se vendait sur le marché de Brandon à raison de 0.39 à 0.40 centins le minot, se vendait

cette année, à la même époque, de 0.15 à 0.20 centins.

J'avais déjà parcouru le Manitoba 1l y a huit ans, dans l’été de 1885. La colonisation du pays. en était encore à ses débuts. Il y avait des tâtonnements parmi les arrivants. Chacun perdait un pe la tête devant cette belle terre noire qui s’étendait à l'infini et dont on pouvait acquérir un lot pour un prix nominal.

Quel changement aujourd’hui —De Winnipeg aux confins de la province, sur une distance de 211 milles, de sept milles en sept milles, s'élèvent de gros bourgs et, de c1 de là, quelques villes dont la population varie de 2000 à 5000 habitants.

De chaque côté de la voie ferrée, aussi loin que la vue peut s'étendre, la prairie est couverte de milliers de meules symétriquement rangées par groupes de douze.

Disséminées sur la plaine, jusqu'aux confins. de l’hor1izon, des centaines de batteuses à vapeur fonctionnent. Elles ne chômeront pas de l’hiver. J’appuie sur ce détail car 1l prouve à lui seul ce que vaut ce climat du Manitoba que l’on raéconnait à plaisir. Durant les mois de décembre, janvier, février, et mars, le grain, non

battu, demeure au plein air, en meules. Souvent même, une fois séparé de l’épi, ilest mis en sacs qui restent sur la prairie tout l’hiver empilés les ans sur les autres et recouverts de paille.

Brandon est le grand marché à blé du Manitoba. La ville est de fondation récente. Elle n'existait pas en 1881. En 1889, elle n’avait de ville que le titre, un peu prétentieux avec ses troisrues, son avenue unique et ses quelques hôtels en bois de modeste apparence.

Brandon a aujourd'hui une superficie de quatre milles carrés ; les maisons sont construites en pierre de taille. La ville est éclairée à la lumière électrique et ses monuments publics sont d’une belle ordonnance.

Une remarque en passant, à propos de la façon ingénieuse avec laquelle les édiles des villes de l’ouest s'appliquent à toujours étendre les limites de leurs municipalités.

S'agit-il de construire un édifice public, au lieu de j'élever au centre des quartiers les plus populeux, on le place toujours en dehors des limites de la ville. Chacune de ces constructions devient ainsi, rapidement, le centre d’un nouveau groupe d'habitations. C’est ainsi que, naturellement et sans brusque fluctuation du prix de la propriété, ces villes prennent chaque jour et presque à l’insu de leurs habitants, une plus grande extension.

La ville de Brandon est construite sur le versant sud de la vallée de l’Assiniboine et sur la ligne principale du ‘ Canadian Pacific ”.

Son marché commande le commerce de tout le cours supérieur de l’Assiniboine, de la vallée de la Souris et d’un district à blé de plus de quarante mille milles carrés.

Sept élévateurs s'échelonnent, au bas de la ville, le long des voies d'évitement. A leurs portes, lorsque je descends du train, stationnent de longues files de charrettes attendant leur tour pour déposer leur charge de blé.

La plus grande activité règne dans la ville.

Les rues sont envahies par les fermiers des environs qui profitent du beau temps exceptionnel pour expédier le plus possible de leur oTain.

À l'hôtel où je descends, je rencontre un fermier Canadien-Français : nous causons.

—Je cite textuellement ses paroles :

“ Je suis établi au Manitoba depuis quatre ans, me dit-il. À mon arrivée dans le pays j'étais pauvre. N'ayant pas d'argent pour m'établir, je m'engageai comme journalier chez un gros fermier des environs de Winnipeg. Je restai deux ans à son service. Au printemps de 1889, javais économisé cinq cents dollars. Je pris le parti de m'’installer sur un ‘“ homestead.’—Mon ‘endroit ” est à vingt-cinq milles, à l’ouest de la ville ; c'est un vrai morceau de terre promise | —

J'ai dépensé trois cents piastres pour m'installer. Voilà où j'en suis :

Ma “terre” a cent soixante arpents. J’en ai cassé quinze l’année dernière et autant cette année. J’ai récolté, 200 minots de blé, 600 minots d'avoine, 250 minots de pommes de terre. Ni vous veniez ‘“ par chez moi”, je vous montrerals des choux et des choux fleurs de plus de 18 pouces de diamètre et des ‘ pataques ” qui pèsent de trois à quatre livres !—Des léœumes ? J’en al une pleine provision pour tout l'hiver !—j'ai aussi fauché trente tonnes de foin pour hiverner mes animaux.

Ma terre est d’alluvion avec sous sol argileux se ‘ ressuyant ” promptement après les pluies. Tous les genres de culture peuvent y être pratiqués.

—Avez-vous quelques difficultés à vendre vos produits ?

— Pas le moins du monde. En dehors de nos “jardinages” et de nos ‘ pataques”” que nous venons vendre à la ville, tout notre grain est acheté sur place par les agents des grands commerçants de blé de Winnipeg ou de Montréal.

Ces agents parcourent les fermes, examinent la qualité du grain, le classent, puis nous l’achètent à un prix convenu et réglé par la cote du moment. Nous n'avons plus, de notre côté, qu’à le livrer à l’élévateur le plus proche où il est pesé devant nous.

— En somme, vous êtes satisfait ?

—Satisfait n’est pas le mot ; je suis “ fer” d’être venu par ‘“‘icite.”’ Je ne suis pas “ badré” par la politique. J'ai de l’argent dans ma poche et suis comme un mossieu !

Sur cette dernière parole prononcée moitié sérieusement, moitié en rlant, mon ‘“ canayen ” me tendit la main et prit congé de moi.

À la porte de l'hôtel stationnait une grande “waginne” peinte en bleu et attelée de deux vigoureux clydes, au poil luisant : c'était là l'équipage de mon fermier. Le cuivre des harnais étincelait. L'ensemble de l'attelage était ‘‘ cossu ”” et criait au passant la prospérité du maitre.

La bonne tenue des chevaux, des voitures et des harnais chez les fermiers du Nord-Ouest, frappe tous ceux qui visitent le pays. Sur les routes, aussi bien en été qu'en hiver, dans les champs, à l’époque du labourage, des semences ou au temps de la récolte, cette bonne tenue des attelages ne le cède qu’à celle de ceux qui les conduisent.

C’est que, sur les plaines de l’ouest, le fermier a un grand sens de ce que j'appellerai son “ self respect.” Il se croit, et de fait il est un “gentleman farmer.” il ne pense pas qu’il soit nécessaire pour travailler la terre de s'habiller en haïllons. Ilrespecte le labeur qui le mènera à la fortune, et il ne l’aborde que bien vêtu.

Ici, pas de journaliers nu pieds, couverts de loques malpropres. Le ‘“ pionnier” de l’ouest porte sur la tête un chapeau de feutre à larges bords ; il est revêtu d’une chemise de flanelle de coulenr, d’une ceinture de même étoffe, et ses larges culottes bouffantes de gros drap s’enfoncent dans des bottes de cuir qui lui montent jusqu'au genoux.

Est-il besoin d’ajouter que l’homme que vous rencontrez sur la prairie ainsi vêtu est toujours courtois, empressé à vous rendre service et heureux de vous offrir, à la fortune du pot, la plus écossaise des hospitalités. À sa ceinture, vous ne voyez pas ces énormes pistolets avec lesquels on ne manque jamais de représenter sur les illustrations le fermier yankee du “ wild west ” américain !

Cette absence de pistolet à la ceinture n’est pas un fait aussi banal que pourraient le croire certains lecteurs. Cette sécurité complète dans Jlaqucile vit le cultivateur de l’ouest canadien est, en effet, un des traits caractéristiques du pays. |

Des bords du lac Supérieur aux rivages du Pacifique ; de la frontière américaine aux rives de l'Océan Glacial ; le voyageur peut parcourir sans crainte l’immensité de la prairie ou les vastes solitudes des forêts du nord. Où qu'il s'arrête pour camper, son sommeil ne sera

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jamais troublé que par les hurlements des coyottes ou le hululement des oiseaux de nuit.

Le Nord-Ouest Canadien est aussi vaste que celui des Etats-Unis. Tandis que celui-ei est chaque jour le théâtre des plus sombres tragédies, celui-là, au contraire, est habité par une population paisible au milieu de laquelle les ‘‘ desperados ” feraient mauvaise figure.

À quoi attribuer ce contraste entre deux pays dont une ligne imaginaire délimite seule les territoires ?

À plusieurs motifs sur lesquels j'aurai peutêtre l’occasion de revenir. Je me contenterai, pour l'instant, d'en signaler deux.

Le Nord-Ouest Canadien est depuis plus de cent cinquante ans parcouru dans tous les sens par les hommes de la prière. Le rôle de ces missionnaires a été tout de paix et de conciliation. Ce sont eux qui, avec les coureurs de bois au service des compagnies de fourrures, ont été les premiers plonniers de ces pays. Ils -n’avaient pour armes que la persuasion, la douceur, la confiance. N’est-1il pas naturel, dès lors, que la civilisation dont ils furent les premiers guides soit demeurée imprégnée de leurs exemples et de leur doctrine ?

Le ‘far west” américain n’a jamais bénéficié au même degré, dans le passé, des bienfaits de l’apostolat chrétien. Les tribus indiennes qui l’habitaient, n’avaient jamais, à travers les

siècles, perçu d’autres accents que les cris d’agonie de tout un peuple massacré par les blancs, vers le sud !—N'est-il pas permis, dès lors, de supposer que le souvenir des crimes commis par les Espagnols au Mexique et dans toutes leurs colonies du nouveau monde n'ait marqué de son empreinte les traditions que se léguaient, de générations en générations, les populations aborigènes de l'Amérique ? S'il en est ainsi peut-on s'étonner que les tribus indiennes, disséminées dans l’ouest des Etats-Unis, aient toujours poursuivi de leur haïne les ‘ visages pâles ” ?

La sécurité dont jouissent les colons dans le Nord-Ouest Canadien se rattache à une autre cause. Il y avait plus de cinquante ans que l’'émigration européenne prenait le chemin des Etats-Unis, lorsque le Canada, à son tour, lui ouvrit ses portes. Ce retard fut le salut de la Puissance. Le courant qui entraînait vers les champs d’or ou d'argent de la Californie, du Nevada, du Montana ou du Colorado; sur les plaines du Texas ou de l’Arizona, tous les aventuriers de l’Europe, était créé lorsque le Canada devint lui-même un champ d'immigration. Ce courant ne dévia pas de sa course. Telle est encore l’impétuosité de son flot, qu’en dépit de leurs lois restrictives sur l’immigration, les américains ne peuvent parvenir à l’endiguer.

Les Etats-Unis resteront toujours, quoiqu'ils fassent, le “ refugium peccatorum ” du globe. Ils

borde mu qrmatémente drhet ip canon

continueront longtemps encore à monopoliser le triste privilège de posséder, dans leurs limites, tous les coupeurs de gorge et les dévaliseurs de trains qui ne sauraient jamais conquérir droit de cité au Canada.

Mais j'en reviens au Manitoba,

Les progrès de l’agriculture sont peut-être plus remarquables que l'accroissement de la population que j'ai signalé plus haut. Ils permettent d'envisager l’avenir avec confiance.

En 1882, la province ne possédait que 22359 fermiers. Ces cultivateurs réunis avaient ensemencé 152.250 acres en blé. Ils avaient ré- Colté 4.974,200 minots de grain.

En 1891, 48.937 fermiers ont récolté ‘24.000.000 de minots de blé. L’étendue des terres mises en semence était de 916.664 acres |

Ces chiffres donnent, par acre, pour toute la province, un rendement moyen en blé, de 254 minots.

En France, la moyenne du rendement, à l’acre, n’est plus que de 17 minots.

En divisant entre les 18,937 fermiers l'étendue -des terres semées en blé, on cor «’atera que chaque cultivateur aura semé en moyenne 484 arpents de blé. Chaque fermier aura donc produit (48.5 x 25.5) soit 1236 minots de ce es en ne die ronds.

D'autre part, en donnant au minot de blé une valeur moyenne 0.80 centins, ces 1236 mimots. représenteront un gain brut de 889 dollars.

Mais, au Manitoba, la culture d’un minot de blé revient. au fermier, à environ 0.32 centins. Chaque cultivateur aura donc dépensé pour récolter 1239 minots, 395 dollars environ.

Le gain net pour chacun d’eux aura donc été de 493 dollars ; soit 10 dollars par arpent.

cultivé en blé!

J’ajouterai que le directeur de l’une des ban-ques de Brandon me disait que,dans son district, plusieurs fermiers avaient, cette année, avec le produit de leur récolte, payé la totalité du prix d'achat de leur propriété.

Est-il nécessaire de faire remarquer que les. chiffres que je viens de citer ne portent que sur la récolte du blé!

Le lecteur ne doit pas perdre de vue, égale-ment, que la proportion des terres cultivées au Manitoba est à l’étendue totale des terres culti-. vables comme wx est à sepé.

Sept millions d’acres de la plus fertile terre qui soit au monde sont à l'heure actuelle, vacants. dans la province et peuvent 5’ fui ne pour un prix nominal.

Il se passe, depuis quelques années, dans la marche de la culture du blé en Amérique, un phénomène digne de remarque. Sa constatation ne peut qu'accroître la confiance que le:

Manitoba inspire déjà sur les marchés à grains de l’Europe. Je veux parler du déplacement, vers le nord, du centre de la culture de cette céréale.

Il y a trente ans, c'était dans l'Illinois, l’Iowa et le Wisconsin que se concentrait presqu’exclusivement cette culture. Ce sont, aujourd'hui les états du Dakota, du Minnesota et du Montana qui constituent les grands centres de production du blé dans les Etats-Unis.

Dans ces états, pourtant, le rendement, par acre, de la terre, est de beaucoup inférieur à celui du Manitoba et du Nord-Ouest Canadien en général.

La moyenne de ce rendement dans l'Illinois n’est plus que de uit minots environ par acre ; de onze dans le Wisconsin ; de treize dans le Minnesota et les deux Dakota. Dans le Man:itoba 1l est, comme nous l'avons vu, de vingtcinq minots.

Une autre cause, d’ailleurs, tend à enlever rapidement au cultivateur américain la suprématie sur les marchés à blé de l’Europe : je veux parler de la concurrence que viennent lui faire, sur ces marchés, les blés russes, de l’fnde et de l'Australie.

En 1885, les Etats-Unis exportèrent 81,628,478 boisseaux de blé en Europe, tandis que l’Inde, par exemple, n’en exportait que 29,550,741 bois- ‘Seaux.

En 1886, ces chiffres se modifiaient sensiblement. Les Etats-Unis n’exportaient plus en Europe que 53,025,938 boisseaux contre 39,312, - 969 exportés par l’Inde.

Le bill McKinley, d'autre part, n’est pas fait pour améliorer le sort des cultivateurs américains. Il est bien plutôt destiné à tarir, dans un avenir prochain, toutes les sources de la fortune publique qu’alimentait auparavant la culture du sol.

Le Canada, pour plusieurs motifs, n’a pas à redouter pour son blé, cette concurrence étrangère.

En premier lieu, d'ici à bien des années, la consommation locale accaparera, presqu'’à elle seule, toute la récolte du Manitoba et cela pour deux raisons : du fait de l’immigration d’abord puis de la nécessité de plus en plus urgente de fournir de blé les vieilles provinces canadiennes dont les cultivateurs abandonnent la culture de cette céréaie pour se livrer presque exclusivement à l’élevage.

D'autre part, le blé du Manitoba a une réputation qui s'accroît de jour en jour ; 1l commande sur ies marchés anglais, des prix élevés et défie, par sa qualité, ceux de provènance étrangère.

Il ne faut pas perdre de vue, également, que la nouvelle ligne de steamers qui relie Vancouver aux côtes de la Chine et ne met plus l'Asie qu’à douze jours du Canada, ouvre aux farines

canadiennes un marché nouveau et illimité dont le commerce du pays peut aisément s’assurer le contrôle.

Le moment est venu de dire quelques mots des fameuses gelées précoces autour desquelles les adversaires de la colonisation du Nord-Ouest Canadien ont fait un si grand tapage.

Que, dans les dernières semaines d’août ou du premier au quinze septembre, de fortes gelées blanches s’abattent sur les récoltes encore sur pied, cela n’est que trop vrai. Mais ce que l’on ne sait pas assez, c’est que ce sont seulement les imprévoyants qui souffrent de ces gelées et non la grande masse des cultivateurs.

Je m'explique.

Dans tout pays nouveau, où le prix de la

terre est encore nominal, le nouvel arrivant

setrouve sous le coup d’une dangereuse tentation : celle qui le pousse à devenir, du jour au lendemain, un grand propriétaire ! — Tout conspire, d’ailleurs, pour qu'il succombe à cette tentation : la modicité du prix d’achat des terrains qu’il «voite, la facilité qu’on lui offre de s’en rendre acquéreur presque à crédit, la crainte, enfin, de voir le p-ix de la propriété augmenter et devenir trop élevé pour sa bourse.

Il n’est pas jusqu’à son énergie même qui, :

parfois, ne lui rende, en cette occasion, un mauvais service.

Plus d'un colon, dans sa légitime impatience de prospérer rapidement s’illusionne sur ses propres forces. Il oublie que la puissance de

travail a une limite qui ne peut être impuné-

ment franchie.

Ce colon se rend acquéreur de plus de terrains qu'il n’en peut cultiver et s’épuise en incessants efforts pour semer la plus grande étendue possible de sa propriété.

Il arrive ainsi que, dans un excès de zèle mal compris, il ne fait, à son heure, aucun de ses travaux. Il laboure, lorsqu'il devrait herser : il herse, lorsqu'il devrait semer ; il sème, enfin, lorsqu'il devrait rouler. De telle sorte que sa récolte est à peine mûre à l’époque où 1l devrait être temps pour lui de la jeter bas.

C'est ce fermier et ceux qui suivent son exemple qui deviennent les victimes des gelées précoces. Celles-ci ne s’attaquent, en effet, qu'aux récoltes qui ne sont pas parvenues à leur pleine maturité avant la dernière semaine d’août. Ces fermiers souffrent pour avoir méconnu la sagesse de cet axiôme ‘“ qui trop embrasse mal étreint ”.

Les gelées précoces, dont on s’est servi comme d’un épouvantail aux yeux des classes émigrantes de l'Europe, seront donc inoffensives pour les cultivateurs aux trois conditions suivantes :

Que ces cultivateurs ne sèment, chaque an-

née, qu'exactement une quantité de terrain pro- (

»ortionnée à la main d'œuvre dont ils pourront disposer.

Qu'ils labourent et hersent leurs terres à l’automne, à l'exclusion, si cela devenait nécessaire, de tout autre travail.

Qu'au printemps, enfin, ils sèment aux premiers beaux jours sans qu'aucun motif leur fasse ajourner cette opération.

Au Manitoba, les semences commencent, généralement, vers la fin d’avril et se continuent jusqu'au quinze mal. Dans certaines parties du nord-ouest, à Maple Creek, par exemple et à Calgary, le grain est confié à la terre dans les derniers jours de mars.

Un fait vient confirmer ces remarques. Aux débuts de la colonisation du Manitoba, les colons ne faisaient aucun cas de ce que l’on est convenu d'appeler aujourd’hui les gelées précoces. Petits propriétaires, pour la plupart, ils pouvaient cultiver à loisir leur terrain. Aussi le grain mürissait-1l à temps pour défier ces malheureuses gelées qui n’ont commencé à faire des victimes que le jour où les cultivateurs ont laissé l'ambition pénétrer dans leur cœur.

Les régions du nord et du nord-ouest de la province du Manitoba ont une physionomie toute différente de celles dont nous venons de parler. Sur les bords des lacs Winnipeg et Manitoba, le pays est plat, couvert de grasses prairies et très boisé. La terre est fertile. Toute-

fois, dans ce district, elle demande plus de travail et peut-être aussi plus de notions agricoles de la part du fermier qu'aux environs de Brandon par exemple. Ceci tient à ce que ces terres sont basses et fréquemment inondées au printemps. Il est donc nécessaire de les drainer et de prendre, pour les cultiver, des précautions inconnues dans la portion centrale de la province. Le pays est éminemment propre à la culture mixte. La terre y est bon marché.

Pourtant la colonisation n’a pas fait, de ce côté, de rapides progrès. Ceci tient à ce que l’immigrant se porte de préférence vers la région des “ terres à blé’ !'—Il pense, non sans raison, que son travail y deviendra plus rapidement rémunérateur.

Le principal centre de colonisation de ce district est le bourg de St-Laurent, situé sur les bords du lac Manitoba. St-Laurent était autrefois une mission catholique. La mission subsiste toujours, mais autour de son modeste clocher se sont groupées de nombreuses familles Métis et quelques immigrants. Le pays se défriche rapidement ; la plaine est bien cultivée et l'élevage des animaux s’y pratique sur une vaste échelle. |

J'ai retrouvé, à St-Laurent, quelques beaux chevaux de la race canadienne d'autrefois. Un fait prouvera la vigueur de tempérament de ces animaux. L'hiver, leurs propriétaires, des Mé-

tis Canadiens-Français pour la plupart, les laissent libres dans la forêt. Ces chevaux se nourrissent de l'écorce des arbres, de l’herbe jaunie qu'ils trouvent sous la neige. Au printemps, ils reviennent d'eux-mêmes à l’étable. Ils sont gras, ils ont le poil luisant et se portent aussi bien que s’ils fussent demeurés tout l'hiver à l'écurie, leur crèche bien garnie de foin et leur auge remplie d'avoine trois fois par jour.

De la ville de Portage la Prairie, une ligne de chemin de fer, indépendante du ‘“ Canadian Pacific”, se dirige vers le nord-ouest de la province : le Manitoba et Northwestern Ry. Cette ligne traverse dans toute sa longueur la région la plus accidentée et la plus pittoresque du Manitoba. À droite et à gauche de la voie ferrée rien ne rappelle, à quelque distance de Portage la Prairie, la plaine que l’on vient de laisser derrière soi. Aux larges ondulations du sol, succèdent bientôt de jolies vallées séparées les unes des autres par des chainons de collines peu élevées couvertes de bois et de verts pâturages. Partout l’eau coule en abondance et les nombreuses chutes que l’on aperçoit permettent de prévoir que, dans un avenir prochain, le pays deviendra un important centre manufacturier. Tout le long de la ligne du “ Manitoba et Northwestern ” la colonisation fait de rapides progrès. Plusieurs colonies hongroises, scandinaves et islandaises se sont fondées. Elles

prospèrent et leur succès est la meilleure des réclames en faveur du Manitoba comme champ d'immigration pour la classe la plus pauvre des cultivateurs.

À Rapid City, l’un des centres les plus importants de la région, plusieurs manufactures de drap sont en pleine opération. L’oreille du voyageur est assourdie aujourd’hui par le bruit des métiers à tisser là où 1l y a quatre années à peine le silence de la forêt n’était troublé que par le bruit de la cognée de quelque solitaire bücheron.

De toute part, dans cette belle province du Manitoba, le progrès marche à pas de géant.

Chaque année le pays subit une nouvelle transformation, et chacune de ces transformations est une étape sur le chemin de la prospérité.

Le Nord-Ouest Canadien et la province du Manitoba qui en fait géographiquement partie constituent un champ d'in migrrtion sans rival au monde. Ce champ est immense puisqu'il égale en étendue celle de la moitié de l’Europe.

Vingt millions d'hommes viendraient-ils prendre possession du sol, des bords du lac Supérieur, aux pieds des Montagnes Rocheuses; de la frontière américaine, à la iimite nord de la zone cultivable, que l’émigration en aurait encore pour des années à peupler le pays au prorata de son étendue et surtout de ses ressources. sn

Par une de ces merveilleuses coïncidences.

dont seule la Providence a le secret, voilà que le Canada, dont les limites enserrent la moitié d’un continent, ouvre ses portes à la colonisation et au progrès au moment où une crise économique grave sévit sur toutes les nations européennes.

À l’heureoù les grands propriétaires fonciers du vieux monde abandonnent la culture du sol. découragés par la concurrence que viennent leur faire sur leurs propres marchés les produits d'outre-mer ; à l'instant où la population agri-

cole de la France, de l’A:lemagne, de la Belgique, de l'Italie déserte, en masse, les champs pour affluer dans les villes et y végéter dans la misère ; à l'heure, enfin, où de tous côtés dans les vieux pays, la valeur de la propriété foncière agricole diminue de jour en jour ; voilà que surgit, dans la plénitude de sa vigueur, un jeune pays où le sol, depuis des siècles, tient en réserve sa sève, où la nature a enfoui d’inestimables trésors, et dont la terre, merveilleusement féconde, peut s’acquérir pour un prix nominal.

C’est de cette question de l’émigration que je voudrais dire quelques mots dans ce chapitre. Question vitale pour le Canada et bien délicate à traiter puisque d’elle dépend le bonheur, dans la vie, de milliers d'individus qui, chaque année, s’expatrieut pour courir à sa recnerche.

L'émigrant est de tous les hommes celui dont la tête est la plus bourrée d'illusions. Cela est naturel et parfaitement excusable. Ces 1illusions n’ont, heureusement, qu’un temps chez la plupart ; elle s’'évanouissent au contact de la réalité. La raison chez ceux-ci, l'emporte sur l'imagination. Il en est d’autres, au contraire, dans l’esprit desquels ces illusions demeurent en dépit de leçons durement acquises parfois. Ceux-ci ne sauraient réussir. Tandis que les premiers maïîtrisent infailliblement le succès, les seconds le voient sans cesse fuir devant eux : jamais ils ne l’atteignent.

Il m'est souvent arrivé de causer avec des émigrants. J'ai trop souvent constaté que beaucoup d’entre eux songeaient bien plus à supputer le contenu de leur bourse qu’à sonder l'intensité de leur énergie et la solidité de leur persévérance. Il semblait que, pour eux, le succès dût se mesurer à la pesanteur de leur sac d'argent !

Erreur néfaste que les vrais amis de la colonisation ne sauraient trop combattre.

La volonté arrêtée de ne se laisser décourager par aucun obstacle et la résolution, fermement prise, de se soumettre aux usages du pays que l’on veut habiter, voilà, bien plus que l'or que l’on peut avoir dans sa poche, les bases de la prospérité future de tout émigrant,

Que celui-ci, quelle que soit sa position sociale, qu’il soit l'enfant d’un humble aïtisan ou le fils du plus noble des lords, ne perde jamais de vue que l'argent dont il peut disposer lui facilitera ses entreprises mais qu'il ne trouvera la clef du succès que dans son énergie et son habileté.

Ceux qui émigrent forment deux catégories bien distinctes. La première comprend les émigrants qui auraient dh ne jamais sort'r de chez eux ; la seconde, au contraire, réunit tous les hommes qui, chaque année, viennent mettre en œuvre sur un champ nouveau, ouvert à toutes les énergies, leur puissance de travail et les ressources de leur intelligence.

Je vais définir ce que j'entends par les émigrants de la première catégorie.

Il y a, dans tous les pays du monde, des hommes à l'esprit inquiet qui oublient toute leur vie la justesse de ce vieux proverbe “ pierre qui roule n’amasse pas mousse.” Ambitieux mais manquant de la volonté nécessaire pour parvenir à leur but ; intelligents, mais sans fxité dans les idées ; confiants en eux-mêmes tant que la fortune leur sourit, mais découragés par le moindre obstacle qui se dresse sur leur chemin; ces hommes parcourent la vie attendant toujours du lendemain la réalisation de leurs espérances.

Il arrive, parfois, que ces individus se fatiœuent de toujours marquer le pas. Dans leur regret de n’aboutir à rien, ils s’en prennent à l'air qu’ils respirent, au milieu dans lequel ils vivent, et, un beau jour, ils se disent que sous des cieux nouveaux, la chance, sans doute, leur sourira plus volontiers. Ils émigrent, alors.

À de très rares exceptions près, ces émigrants qui n’eusscnt jamais dû émigrer, n’aboutissent à rien. Leur nature les suit pour leur malheur et souvent aussi, pour celui du pays qu'ils viennent habiter.

À ces hommes, je dirai : qui que vous soyez, riches ou pauvres, hommes du peuple, bourgeols ou fiers aristocrates, restez chez vous. Le Canada ne saurait vous convenir. Vous y

seriez perdus dans la foule des travailleurs qui se hâtent lentement d’y creuser leur sillon. Au milieu de cette foule active, énergique et aux idées pratiques, vous vous sentiriez mal à l’aise avec votre esprit indécis, votre raison qui voudrait agir, sans doute, et votre volonté qui s’y refuserait. De jour en jour, au contact de ces travailleurs que vous n’auriez pas le courage d'imiter, votre caractère s’aigrirait ; de telle sorte que, en fin de compte, vous en arriveriez à prendre en haine votre nouvelle patrie. Cette haine vous inspirerait mal, elle se traduirait par d’amères paroles et vous rendriez le pays responsable d’un échec dû tout entier à la faiblesse de votre caractère.

Je ne parlerai pas des gens sans aveu, malfaiteurs de toutes les catégories quise fontémigrants lorsque, en £urope, le pavé devient trop brülant pour eux. Cette classe d'individus n’émigre pas au Canada. Le gouvernement, les grandes compagnies de chemin de fer ou de navigation qui ont la direction suprême de l’émigration exercent, sur ce point, la plus extrême surveillance. Les lois du pays sont, d’ailleurs, à ce sujet, d’une sévérité que l’on ne saurait trop louer.

Mais parlons maintenant des émigrants que le Canada accueillera toujours avec faveur et pour lesquels le gouvernement fédéral, les législatures locales et le ‘“ Canadian Pacific ” ont édicté les règlements les plus favorables.

Je n’entends m'occuper ici que des émigrants. qui viennent au Canada avec l'intention de se livrer à la culture du sol.

Il n’y a pas de place dans l’ouest, on ne saurait trop le répéter, pour les employés de bureau, les commis de magasin, les hommes de professions libérales. Ceux-ci ne sauraient émigrer sans risquer de perdre tout à la fois, leur argent, leur temps et leur énergie. Que si, pourtant, 1l s'en trouvait parmi ceux que je viens de citer qui eussent le courage de faire un nouvel apprentissage de la vie et de se mettre, eux aussi, résolument à la culture du sol, qu'ils viennent après avoir sondé leurs reins : avec de la persévérance ils ne sauraient faire autrement que de réussir.

Dans l'Ouest Canadien, en effet, la fécondité du sol est telle, la terre est si maniable que la culture y est réduite à sa plus simple expression. Le succès ne dépend pas seulement de l’étendue des connaissances agricoles du fermier, il réside, bien plus, dans ses aptitudes au travail et dans son application constante à subordonner sa.

culture aux exigences du climat.

Un clercde notaire sera bien vite sur le pavé s’il cherche à vivre de sa profession dans l’ouest,mais si, au contraire, il est intelligent, patient et observateur, qu'il s'engage sur une ferme pendant quelques mois, et au bout d’un an il riv#lisera de savoir avec les autres cultivateurs ses voisins.

La grande masse de ceux qui émigrent dans un but sérieux peut se diviser, elle aussi, en deux catégories. La première et la plus nombreuse comprend tout l'élément pauvre de cette émi1gration. Il faut classer dans cette catégorie les individus qui débarquent dans le pays n'ayant pour toute fortune que leur énergie, et ceux qui possèdent, à leurarrivée, une centaine de dollars.

La deuxième catégorie se compose de tous les émigrants qui viennent au Canada après avoir fait argent de tout ce qu'ils possédaient en Enrope. Ceux-ci viennent reprendre la lutte pour la vie, sur un terrain nouveau, avec l'intention de s'attacher au sol si le succès leur sourit. Ces émigrants possèdent, en général, de cinq cents à deux mille dollars environ. Il en est de plus riches.

Les émigrants de la première cetégorie n’ont pas à hésiter, à leur arrivée dans l’ouest: ils doivent se mettre résolument au travail, sans perdre une journée. Qu'ils ne songent pas, avec une centaine de piastres, à s'installer sur une terre. Certains, 1l est vrai, ont tenté ce coup d’audace ; ils ont réussi Mais ces heureux forment l'exception et vouloir les imiter serait défier la fortune.

L'objet de tout émigrant est de parvenir à se créer, à force de travail, un avenir indépendant. Ce rêve, toujours réalisable au Canada, chacun le fait et, bien plus, peut-être, l’'émigrant sans

ressources que celui qui dispose de certains moyens. Celui-là devra donc, aussitôt arrivé au lieu de sa destination, chercher un emploi dans une ferme. Pour cela, il se mettra en communication immédiate avec l’agent général d'émigration du gouvernement ou du ‘“ Canadien Pacifique ” résidant dans la ville où il se trouvera. Il expliquera à cet agent, de luimême ou par le secours d’un interprète, ce qu'il désire trouver et, ceci fait, 1l s’en remettra completement à lui. Celui-ci, il peut en être certain, ne tardera pas à lui donner une réponse favorable.

J’ouvre ici une parenthèse.

Beaucoup d'émigrants, une fois leur demande faite, s'en vont à travers la ville faire les ‘“ fouristes.” Ils courent deux dangers qu’il convient de leur signaler. Le premier est de manquer l'occasion de se placer convenablement ; le second, plus grave, est de tomber entre les mains de quelque “ chasseur d’émigrants ” qui boira à leurs dépens, les fera boire et parfois aussi leur fera perdre, avec leur raison, le peu d'économies qu'ils pourraient avoir sur eux.

On ne saurait trop recommander à l’émigrant qui arrive dans l'ouest, à moins qu’il n’ait des parents ou des amis qui l’attendent, de se confier absolument aux agents autorisés de l’émigration. Ceux-ci ont pour mission, on ne saurait trop le répéter, de prendre en mains ses intérêts. La

source des embarras de beaucoup de nouveaux arrivants provient de ce qu'ils n’ont pas suivi ce conseil. Ils se sont fiés à leur jugement et se sont trompés.

Infailliblement ceux-c1s’égarent quatre-vingtdix-neuf fois sur cent.

Un émigrant qui veut travailler trouve toujours et vite de l’emploi. Cet emploi est {oujorrs rémunérateur.

Du mois de mars au mois de novembre les demandes de journaliers afluent aux bureaux -d’émigration.

Au cours de mon voyage, tout le long de la ligne de Montréal aux pieds des Montagnes Rocheuses, j'ai rencontré des trains spéciaux bondés de journaliers des provinces de l’est qui s’en retournaient chez eux après avoir passé sept mois dans le Manitoba ou les Territoires, aidant les fermiers dans leurs travaux. La moyenne des gains réalisés par ces hommes variait de 250 à 340 dollars !

Dans l’ouest, un garçon de ferme, engagé à l’année, reçoit de vingt-cinq à trente dollars par mois ; il est, de plus, nourri et logé.

À l’époque des récoltes, les salaires sont plus élevés. Un journalier gagnera de quarante à -quarante-cinq dollars par mois !

La moyenne du prix d’une journée de travail - d'homme, au Manitoba, varie de $1.50 à $2.50 -(7 fres 50 à 12 fres 50.)

Les femmes d’émigrants trouvent à se placer aussi facilement que leurs maris. Dans toutes les villes de l’ouest, la demande pour des cuisinières ou des bonnes est constante.

Les gages varient entre quinze et trente dollars par MOIS.

J'ai attentivement observé, pendant mon séjour au Manitoba, la position des émigrants qui arrivent dans le pays n'ayant pour toute fortune que la vigueur de leurs bras et une forte dose de bonne volonté — Voici ce que J'ai pu constater.

Ces émigrants trouvent toujours du travail.

Ce travail est rémunérateur et leur permet, en deux ans environ, mais à de certaines conditions, de réaliser ce rêve : devenir, à leur tour, propriétaires !

J'irai plus loin et je ne craindrai pas d’avancer que de tous les colons que j'ai rencontrés, les plus prospères étaient ceux-là précisément qui avaient débuté par être au service d'autrui.

L'émigrant pauvre, mais résolu à travailler et qui s'engage pendant quelques années avant de s'établir à son propre compte, a, sur son compagnon plus fortuné, un avantage, celui de ne pas débuter dans son nouveau genre de vie par des tâtonnements toujours dispendieux. En. gagnant de l'argent, il acquiert une expé-

rience qui lui sera précieuse le jour où il

deviendra son maître.

J'ai dit que l’émigrant quis’embauchait pouvait, en deux ans, mettre de côté suffisamment d'argent pour s'établir à son tour mais que, pour cela, il devait se soumettre à certaines conditions. Ces conditions, ‘8 voici :

Cet émigrant devra, avant tout, être stable dans ses idées, quelles que soient les épreuves par lesquelles il aura à passer. Il devra observer beaucoup autour de lui, et sans cesse étudier le pays nouveau auquel il vient demander l’aisance et peut-être la fortune. Qu'il s’assimile à ses usages le plus complètement possible et, pardessus tout, qu’il se rappelle à tout moment que chaque dollar dépensé inutilement retardera d'autant sa marche vers l’indépendance qui est son plus cher espoir.

En un mot, la devise de cet émigrant devra être : persévérance, application et économie.

Chaque année, une foule de jeunes gens de bonne famille, Anglais, Français ou Allemands, viennent au Nord-Ouest tenter la fortune. La plupart d’entre eux ont quelque argent, beaucoup, trop souvent. Ces aspirants colons ont, parfois, la tête bourrée d'illusions que, d’ailleurs, la lecture des nombreuses brochures placées entre leurs mains n’est pas faite pour dissiper. À ces jeunes gens, quelle qu’ait été leur position sociale antérieure, quelque arrondie que puisse être leur bourse, je conseillerai d’imiter, sans la moindre hésitation, pour quelque temps

du moins, les émigrants dont je viens de parler. Qu'ils s'engagent résolument et en travaillant pour autrui qu'ils apprennent le métier auquel ils comptent se livrer plus tard. Que ces jeunes gens, une fois sur la prairie, oublient momentanément leur passé ou plutôt qu'ils ne s’en souviennent que pour y puiser du courage.

Qu'ils regardent l’avenir bien en face et pour le subjuger qu’ils apprennent à travuiller.

Qu'une fois sur la terre choisie par eux, ils ne songent pas tout d’abord à s’entourer d’aides et à se donner du ‘“ bon temps”. Qu'ils ne comptent que sur eux-mêmes et deviennent les premiers serviteurs du sol qu'ils se préparent à exploiter.

Dans l’ouest, les seules distinctions sociales que l’on reconnaisse sont celles qui sont basées sur le travail et le succès. Beaucoup, trop souvent, l’oublient.

La deuxième catégorie d’émigrants se compose de tous ceux qui ont pour objet, en venant dans l'Ouest Canadien, de faire fructifier les capitaux dont ils disposent. Les causes déterminantes qui poussent les personnes de cette catégorie à émigrer peuvent se ramener à trois : l’abaissement constant de la valeur de la propriété en Europe, l'augmentation croissante du prix de la vie, le désir d'échapper au fardeau écrasant des impôts qui, chaque

année, absorbent une portion considérable du

revenu individuel chez toutes les nations européennes.

Les remèdes à tous ces maux, l’émigrant ne saurait mieux les trouver que dans l'Ouest Canadien.

Ici, la valeur de la propriété s’accroit de jour en jour ; la vie est économique à la condition que le colon borne ses exigences à ses besoins ordinaires ; quant à l’impôt, 1l n’existe que sous la forme d’une taxe municipale légère qui ne porte que sur le fond même de la propriété.

Les conditions de succès sont identiques pour tous ces émigrants, qu'ils soient riches, simplement à l’aise, ou qu'ils frisent la pauvreté.

Ces conditions sont : lenteur dans le choix de leur nouvel établisement, stricte attention apportée à subordonner l’achat de leurs terrains aux moyens dont 1ls disposent, économie minutieuse lorsqu'il s’agira de préparer leur installation.

La première question que devra se poser le colon avant de songer à faire choix d’un établissement devra porter sur le genre de culture qu'il se propose d'entreprendre : culture du blé ou culture mixte.

Tout homme d’expérience lui conseillera d'adopter celle-ci en raison de ses nombreuses sources de profits. La fabrication du beurre et du fromage prend, chaque jour, plus d’expansion au Manitoba. C'est là une industrie d’au-

tant plus productive qu’elle n’oblige le cultivateur à aucun frais. Il porte son lait à la fabrique et on le paye à la fin de la saison. A lui de nourrir ses vaches de telle façon que leur rendement en lait atteigne un maximum.

La question du genre de culture résolue, le colon devra calculer attentivement le contenu de sa bourse avant de se rendre au bureau des terres de la Couronne ou à celui du ‘“ Canadian Pacific” pour faire choix de son emplacement.

Il devra, d'avance, être parfaitement fixé sur le genre d'acquisition qu'il désire faire : qu'il veuille se rendre acquéreur de terrains ou obtenir un ‘ homestead. ”

Dans l’un ou l’autre cas, lorsqu'il s’agira pour lui de s'installer, il devra calculer avec soin son budget. Le montant total de ses dépenses de première installation ne devra jamais excéder les deux tiers de son capital disponible.

J’appuie sur ce point. Trop souvent, en effet, j'ai pu constater que l’émigrant dépensait, en premiers frais d'installation, tout l'argent dont il disposait, ne conservant aucunes ressources pour faire face aux nécessités imprévues. Ilarrive trop souvent qu’un tel manque de prévoyance cause aux colons les plus graves embarras.

D'autre part, un grand nombre de débutants, séduits par le bon marché des terres et les faci-

lités qui leur sont accordées pour payer celles qu'ils achètent, perdent la tête et acquièrent plus de terrains qu'ils n’en peuvent cultiver. Ceux-ci préparent leur ruine en chargeant leurs épaules d’un poids trop lourd qui les écrasera infailliblement.

En principe, l'étendue des terres que pourra prendre un colon devra être calculée par lui de telle façon qu'il puisse, en quatre années, mettre toute sa propriété en culture sans le secours de la main-d'œuvre étrangère.

Que l’émigrant, avant tout, quelle qu'ait été sa situation antérieure ou si consommée que soit son expérience agricole, 1e perde pas de vue qu’il lui faut, de toute nécessité, faire un stage, en arrivant sur la prairie. Il devra se mettre au fait. des conditions climatériques du pays et du mode de culture qu’elles nécessitent, sous peine de payer, parfois, sa précipitation bien cher. Il sera donc prudent pour ce colon de n’exposer, au début de son entreprise, qu’une portion restreinte de ses ressources. Plus tard, lorsqu'il connaîtra son terrain, il sera toujours temps pour lui de marcher de l'avant et de tripler d’un coup ses moyens d’action.

En principe, le colon qui ne disposera que d’un capital variant de 400 à 600 dollars devra s'établir sur un “ homestead ”. Celui qui aura à sa disposition quelques milliers de piastres pourra se rendre acquéreur d’une propriété sur

laquelle il aura la liberté d'agir à sa guise. L'un et l’autre, cependant, avant d'arrêter définitivement leur choix, devront s'attacher à se placer aussi près que possible d’une voie ferrée ou du marché local le plus important du district.

Enfin la dernière obligation à laquelle devra s’astreindre tout nouvel arrivant dans l’ouest sera de se conformer aux usages courants du pays. Qu'il mette de côté tout esprit de critique et ne se pose pas en régénérateur des mœurs et des coutumes. Que fous soient aussi modestes dans leurs paroles que dans leurs actions et que la courtoisie, enfin, ne perde jamais ses droits entre ‘settlers .”

À la condition qu'il satisfasse, en tout point, à ces recommandations, je prédis à l’émigrant le succès le plus complet.

Le Nord-Ouest Canadien n'offre pas senlement un champ nouveau d'activité et de travail à l’'émigration européenne, 1l met à la portée des capitalistes un terrain d’action dont les ressources sont inépuisables.

Je n’ai pas à passer en revue les sources multiples de revenu que le capital, engagé avec discernement, pourrait y développer. Tout est à entreprendre dans cet immense pays, et j’ajouterai que, quelles que soient les entreprises poursuivies, elles réussiront infailliblement à la condition d’être conduites avec méthode et une prudente lenteur.

De toutes ces entreprises, pourtant, celles qui auront pour base la culture du sol ou l’exploitation des industries qui s’y rattachent, seront, d'ici à quelques années, les plus rémunératrices.

Il est important de ne pas perdre de vue, en effet, qu'une évolution économique d’une portée considérable se prépare. Cette évolution aura ses origines dans ce double mouvement qui se traduit, d’une part, par l’abaissement progressif du prix de la terre en Europe, et de l’autre, par la plus value constante de la propriété foncière en Amérique et particulièrement dans les nouvelles provinces du Canada.

Ce mouvement simultané et corstant de baisse et de hausse dans la valeur de la propriété des deux côtés de l'Océan, est un indice certain de la crise qui se prépare.

Tandis qu’en Europe la terre est de toute part épuisée et ne répond au besoin de l’homme qu’à la condition d’être régénérée par l’addition d’engrais artificiels, excepté peut-être en Danemark, en Hollande et dans certaines régions de l’An gleterre ; au Canada, plus de 150,000,000 d’acres de terre noire, dont un demi siècle de culture ne saurait épuiser la sève, se donnent pour un prix nominal.

Tandis qu’en Autriche, en France, en Italie, le rendement moyen d’un acre de terre n’est plus respectivement que de 14, 17 et 9 minots de blé

et cela en dépit des sommes énormes enfouies dans la terre sous forme de fertilisants, au Manitoba, le sol vierge produit 25 minots par acre !

Au moment, enfin, où un tiers de la propriété foncière en Europe est en friche, chaque année, des centaines de milliers d’acres sont, de ce côté de l’Atlantique, ouverts à la culture.

Le moment n’est donc pas éloigné où le cultivateur européen voyant son cercle d’opérations se rétrécir autour de lui, comprendra que chaque coup de pioche donné sur la “ prairie ” par le ‘ settler ” américain creuse plus profondément l’abîme de ruine vers lequel il est infailliblement entraîné.

Les puissances continentales de l’Europe se sont émues de cet état de choses ; elles ont appelé à leur secours la protection sous toutes ses formes. Momentanément, le remède peut être efficace ; il ne saurait être, pourtant, qu’un palliatif.

Un tarif douanier ne saurait pas plus rendre à la terre sa vigueur, qu'il ne saurait, d'autre part, constituer une barrière infranchissable à des produits dont le coût de revient, dans leur pays d’origine, tend chaque jour à diminuer.

C’est au producteur européen à se protéger lui-même en faisant tourner à son profit la crise économique qui le menace. Qu'il étende, pour cela, son rayon d'action et vienne prendre position au centre même de la concurrence étrangère qui le ruine aujourd’hui.

Que le grand propriétaire foncier européen, en un mot, devienne, lui aussi, un producteur américain.

Cette transformation serait-elle impossible ? bien au contraire, si l’on en juge par ce que font, sous ce rapport, les anglais.

Un grand nombre de ces derniers exploitent ou font exploiter de vastes étendues de terres dans le Nord-Ouest Canadien. Ils ont payé, pour ces terres, de deux à dix dollars par arpent. Leurs frais d'exploitation sont restreints ; quant à leurs bénéfices, ils sont considérables. La moyenne de ces bénéfices est de 10 o7o et s'élève souvent à 20 et 22 070.

En devenant propriétaire dans le Nord-Ouest Canadien, le fermier ou le capitaliste d'Europe n’améliore pas seulement sa position présente ; en raison de l’augmentation constante de la valeur des terres, il opère un placement avantageux et sûr.

En 1890, la valeur, par acre, des terres cultivées dans le Manitoba était de neuf dollars en viron. L’année suivante, cette valeur était estimée à dix dollars et quatre-vingt-cinq centins.

En 1890, dans la même province, 108,772 acres de terres nouvelles furent labourés ; en 1891, l'étendue des nouveaux terrains défrichés dans le cours de l’année était estimée à 178,350 acres.

En Europe, enfin, une inquiétude vague s’est emparée de tous les esprits. L'étude des pro-

blèmes sociaux les plus compliqués est à l’ordre du jour. Hommes d'état et économistes, bourgeois et travailleurs, ouvriers de la ville comme habitants des campagnes, chacun, à sa façon et selon ses intérêts, cherche à résoudre cette question formidable du socialisme qui s'élève, menaçante, en face de l’incrédulité et du scepticisme modernes dont elle est née.

Sur la ‘“ prairie ”, au contraire, la seule préoccupation de chacun est de travailler pour assurer l'avenir. Les cœurs sont pleins de courage, parcequ'ils sont pleins de foi. Le socialisme, ne saurait, ici, avoir sa raison d’être, du moins dans ce qu'il peut avoir d’injuste et d’immoral, puisque la loi suprême du labeur nivèle dans ce pays toutes les classes de la société et que lamisère y est inconnue.

Les seules questions qui préoccupent les

pionniers de l’ouest sont celles dont la solution intéresse leur prospérité future. Cette prospérité, ils comprennent qu’ils en sont les arbitres et qu'aucune loi, si bien faite qu'elle fût, ne saurait la promouvoir si eux, de leur côté, ne la préparaient par un travail de tous les instants et un attachement constant à leurs obligations sociales et morales.

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