‹ A travers le Nord-Ouest canadien [microforme]Chapitre 5 sur 5 · LES TERRITOIRES · texte numérisé non relu

LES TERRITOIRES

Avant de poursuivre notre route à travers la région des “ prairies,” 11 n’est pas sans interêt de donner au lecteur une idée de l’étendue de ce Nord-Ouest Canadien dont nous allons parcourir ensemble une des régions les plus fertiles.

En arrière du Manitoba, vers le nord-est, s’etend un immense district, celui de Keewatin; sa superficie dépasse celle de l’empire d’Autriche. Recouvert sur presque toute son étendue de forêts épaisses où le pin domine, ce territoire est appelé à devenir la grande réserve forestière du Manitoba lorsque ia population de cette province aura atteint son maximum de densité.

À l’ouest du Manitoba s'étend le district de l’Assiniboine ; sa superficie égale celle de la moitié de l'Espagne.

Au nord, les fertiles vallées des deux Saskatchewan forment une autre région distincte, d’une superficie égale à celle de l’Italie.

À l’ouest, enfin, de ces différents districts et s'étendant jusqu'aux pieds des Montagnes Rocheuses, en arrière desquelles se creusent les fertiles vallées de la Colombie Britannique, se déroulent les gras pâturages de l’Alberta dont la superficie dépasse celle de la moitié de la France.

Au nord de l'Alberta, les cent cinq ante mille milles carrés de l’Athabaska offrent à l’immigrant que tenteraient les vastes solitudes à peine explorées, des terres qui ne le cèdent en fertilité qu’à celles du Manitoba et des plus riches zones des Territoires.

Toutes ces régions sont elles-mêmes enveloppées, au nord et à l’est, par plus de huit cent mille milles carrés de territoire couverts de forêts encore inexplorées, qu’arrosent de superbes fleuves et des lacs dont les proportions sont en rapport avec l’immensité du pays.

En 1881, la population des districts de l’Assiniboine, de l’Alberta et de la Saskatchewan, était évaluée à 25,515 âmes.

En 1891, l'accroissement de la population dans ces districts était de 16,524 âmes, donnant, en dix ans, une augmentation de 164.76 pour cent !

Depuis deux ans, la colonisation déborde rapidement au sud et au nord de la ligne du “Canadian Pacific”. La compagnie, d’ailleurs, a tout fait pour favoriser ce mouvement, en ouvrant des voies ferrées qui se prolongent aujourd’hui jusqu’au centre des districts de la Saskatchewan et de l’Alberta.

Il y a une douzaine d’années le voyage, de Winnipeg aux Montagnes Rocheuses, prenait les proportions d’une véritable expédition. Il durait, en général, cinq semaines et se faisait, soit à l’aide des fameuses charrettes de la rivière Rouge dont j'ai déjà eu l’occasion de parler, soit à cheval. Il fallait emporter avec soi ses provisions, sa batterie de cuisine, ses armes, en un mot, tout un matériel de campement. Les voyageurs sulvalent les ‘ érails ” ou sentiers de la prairie tracés par ceux qui les avaient précédés.

De temps à autre, un ‘‘ buffalo ” se montrait à l'horizon ; cette rencontre causait d'autant plus de joie qu’à cette époque ces animaux avaient déjà presque entièrement disparu, massacrés par les Indiens avides de leur chaïr ou par les blancs qui convoitaient leur peaux. Enfin, après de longues journées de marche à travers la prairie sans fin, la longue file de charrettes et de cavaliers arrivait en vue des Montagnes Rocheuses, but du voyage.

Aujourd’hui le trajet de Winnipeg à Calgary se fait en trente-deux heures. La compagnie

place à la portée du voyageur toutes les délicatesses du confort moderne : bonne table, bons. vins, lit moelleux, salle de bain, bibliothèque bien garnie. La nature, de son côté, déploie un luxe de mise en scène qui charme les yeux, occupe l'esprit et chasse l'ennui d’un bout à l’autre de la route.

En sortant de la province du Manitoba, la ligne du “Canadian Pacific” pénètre dans le district de l’Assiniboine qu’elle traverse de part en part, de l’est à l’ouest. Au double point de vue colonisateur et agricole ce district. se divise en deux sections que la nature, d'ailleurs, s’est chargée elle-même de délimiter.

La partie est du district, qui s'étend de la. frontière du Manitoba aux pieds du coteau de Missouri, forme la deuxième des trois “ terrasses ” successives qui s’échelonnent de Winnipeg aux Montagnes Rocheuses. Elle comprend, au nord, les vallées de l’Assiniboine, de la Qu’ Appelle et de leurs tributaires ; au sud. celles de la ‘“Pipstone,”’ de la ‘“ Moose Mountain Creek,’ de la “ Souris,” et de la “ Long Creek.” Le pays présente les mêmes caractéristiques.

que le Manitoba. Le sol, pourtant, est plus léger quoique tout aussi fertile. Le terrain est plus accidenté, surtout vers le nord, plus boisé et particulièment favorable à la culture mixte. La colonisation du pays avance rapidement

Tandis qu’au sud, sur les bords de la ‘ Pipstone ” et de la ‘ Souris,” les établissements sont en grande partie occupés par des anglais ou des écossais, vers le nord, principalement dans la riche vallée de la Qu’Appelle, la population est mixte et comprend un élément Canadien- Français considérable.

Après avoir dépassé la petite ville de Moosemin qui est le centre d’un district agricole important, le train stoppe quelques instants à Whitewood. J'avais visité Whitewood il y a cinq ans; un magasin général tenu par un Canadien-Français, deux ou trois maisons, voilà, à cette époque, à quoi se réduisait ce ‘“ sefélement.’ Aujourd'hui, une petite ville s'étend des deux côtés de la voie ferrée, un élévateur a été construit non loin de Ia station et la culture a pris possession des terres environnantes.

Au sud de Whitewood, sur l’un des affluents de la rivière ‘ Pipstone,” une nombreuse colonie française s’est fondée il y a quelques années. On m'assure qu’elle prospère ; je le souhaite d'autant plus volontiers que ses promoteurs donneront ainsi un démenti à ceux qui vont disant que les Français ne savent pas coloniser.

Il est malheureusement vrai que quelques uns ont échoué dans leurs entreprises de colonisation. La faute en a toujours été bien moins à leur défaut d'énergie qu’à leur confiance trop

excessive en eux-mêmes. Le Français qui émigre apporte généralement avec lui un excédant d'enthousiasme qui lui joue, parfois, de mauvais tours. D'une intelligence plus vive que pratique, doué d’un esprit essentiellement assimilateur, il saisit rapidement les grandes lignes d’une entreprise sans en approfondir suffisamment le fond. Comprenant promptement, il exécute trop vite et c’est ainsi qu’il se trompe le plus souvent.

De plus, à l'opposé de l’Anglais, le Français, une fois sur la prairie, devient un véritable ‘sybarite”. Je m'explique.

Chacun sait que les Anglais ont un grand amour pour le confort. Pourtant les jeunes gens de cette nationalité qui émigrent sérieusement, pour travailler et se créer un avenir, mettent de côté, une fois installés sur leur nouveau champ d’action, tout luxe qui entrainerait une dépense stérile. Ils se soumettent complètement aux usages du pays, vivent dans un “log house,” et font cadrer leur vie avec celle de leurs voisins. Les Français, en général, font tout le contraire, et l’auteur de ces lignes a d'autant moins de scrupule à l’avouer qu’il en a fait sur lui-même l'expérience, sinon en pratique du moins en théorie. Le jeune Français qui s’installe pour la première fois sur la “prairie ”, plein de bonne volonté, d'énergie et d'espoir, songe, tout d’abord, à se construire une belle maison et à s’entourer de toutes les dou-

ceurs de la vie. Ceci fait, il pense à labourer son champ. Il se dit sans doute que la récolte a toujours le temps de mürir, que la vie est courte et qu’il faut s'arranger pour la passer doucement même dans les solitudes de l’Ouest Canadien !

Il arrive ainsi que si l’existence passe doucement, l'argent ne suit pas cet exemple. Un jour arrive où la caisse se vide tout à coup, laissant à peine au jeune colon de quoi s’en retourner dans son beau pays de France.

Les membres de la colonie de Whitewood ont été plus pratiques, aussi le succès a-t-1l couronné leurs efforts. Leur exemple est à suivre, Ils ont compris que l'avenir résidait dans le travail, l’économie, et l'esprit de suite, la constance, la vie régulière, et l’application à tirer parti des ressources naturelles du pays. On ne saurait trop les féliciter de s'être faits si énergiquement les champions de la colonisation française dans l’ouest.

Plusieurs sociétés anglaises ont fondé des colonies agricoles dans le district de l’Assiniboine. Toutes réussissent à souhait. La base de l’organisation de la plupart de ces colonies est fort simple. Les résultats obtenus sont satisfaisants. Une certaine étendue de terre est achetée et divisée en ‘“ lots ” d’une superficie uniforme, 160 acres environ. Des émigrants de choix sont envoyés d'Angleterre pour occuper ces lots. Leur voyage est payé et, de plus, la

société leur fait une avance qui varie de quatrevingt à cent vingt livres sterlings (de 2000 à 3000 frs). Pour garantir le remboursement de ce prêt, la société prend une hypothèque sur la propriété des colons et ceux-ci payent, annuellement, un intérêt de 6 °7, sur le montant de l'avance qui leur a été faite. Ce système de colonisation offre un avantage entre beaucoup d’autres : celui de grouper dans la poursuite d'un but identique des ressources et des énergies qui, livrées à elles-mêmes, se seraient peut-être usées dans un travail isolé, faute de moyens d'action suffisants. La grande force qui se dégage de l'esprit d’association est peut-être plus apparente en agriculture qu’en toute autre

industrie. Bien compris et dirigé, cet esprit

stimule l’émulation des fermiers, élargit leur champ d'opération et, en tout cas, ne devient jamais la source des dangers dont il est trop souvent l’origine en certains quartiers.

Il est à souhaiter, pour l’avenir du Nord- Ouest, que ces sociétés de colonisation se multiplient. Leurs constitutions peuvent varier selon le but que chacune se propose ; 1l reste toutefois certain que, dirigées avec fermeté et prudence, elles ne peuvent que favoriser le développement du pays, en formant une excellente classe de fermiers, en même temps qu’elles garantissent à leurs créateurs un placement de ionds avantageux.

Broadview et Indian Head que nous pissons dans le courant de la nuit, sont deux centres de population importants.

À Indian Head, la ligne traverse la fameuse ‘ Bell farm ”.

Cette ferme aux proportions colossales puisqu’elle a plus de cent milles carrés est une immense manufacture de blé. Cette exploitation est conduite militairement ; tous les travaux s’y font avec méthode et unisson. L’étendue des champs de blé est en proportion de celle de la ferme. Les sillons ont parfois des milles de longueur et lorsqu'un homme en a creusé deux dans sa journée, il a le droit de se reposer en tout acquit de conscience. Le ‘petit cultivateur de nos vieux pays qui laboure patiemment et laborieusement son modeste morceau de terre, en poussant devant lui ses deux bœufs, n’en reviendrait pas si, par l’effet d’une baguette magique, on le transportait tout-à-coup sur l’une de ces grandes exploitations de l’ouest. Que dirait-il en voyant ces longues files de charrues, de faucheuses ou de moissonneuses, attelées de trois vigoureux chevaux, avec leur conducteur confortablement assis sur le devant de sa machine, attaquant de front des champs de deux à trois kilomètres carrés ! Peut-être comprendrait-il alors, en face de cette activité et de cette belle ordonnance du travail, comment il se fait qu’il ait tant de peine,

dans son pays, à lutter contre la concurrence que viennent lui faire, sur ses propres marchés, les producteurs du Nouveau-Monde.

C'est à la faveur d’un superbe clair de lune que j'entrevois, en passant, la jolie petite ville de Qu’Appelle. Un long convoi de chariots quitte la ville au moment où le train stoppe. Il se dirige vers le nord. Cette caravane de fermiers en marche sur la prairie qui se déroule à perte de vue, le ciel constellé d'étoiles, la clarté de la nuit, réveillent en moi de vieux et chers souvenirs. Je me rappelle les marches d'autrefois dans le désert, sous le beau ciel d'Afrique et je revis des sensations déjà anciennes, mais auquelles je suis resté profondément attaché.

La ville de Qu’Appelle est appelée à jouer un rôle important dans la colonisation du Nord-Ouest. Son développement a été rapide.

La ville est le centre de ravitaillement de l’une des régions les plus fertiles de l’Assiniboine : la vallée qui porte son nom. Cette superbe vallée court de l’ouest à l’est dans une direction à peu près parallèle à la ligne du ‘ Canadian Pacific”. En 1885, j'en visitai la partie qui se trouve au nord de Whitewood.

Nous avions parcouru une trentaine de milles sur la prairie. (C'était en novembre, le froid était sec. Tout-à-coup mon compagnon me dit :

nous arrivons à la Qu’Appelle !—Je le regarde

étonné car, devant moi, la plaine, à perte de vue, se déroulait.

Prenez patience, ajouta-t-1l, dans une demiheure nous serons dans la vallée. Bientôt, à un mille environ en avant de nous, et perpendiculaire à notre direction, je distingue, sur la prairie, une longue dépression de terrain.

Cette dépression, à peine perceptible tout d’abord, s’accuse davantage à mesure que nous avançons. Peu à peu elle s’élargit, se creuse ; la prairie, en arrière d’elle, paraît maintenant s'élever graduellement. Enfin, un dernier effort de nos chevaux et notre “ buck board” s'arrête sur le bord supérieur d’une immense échancrure ta’llée à pic dans la prairie. Cette échancrure a plusieurs milles de longueur et une profondeur de quatre à cinq cents pieds environ. Nous dominons la partie la plus étroite de la vallée de la Qu’Appelle. Une descente de quelques minutes, par un chemin en colimaçon, qui serpente à travers les pentes boisées du versant sud de la vallée, nous conduit sur les bords d’un joli lac aux eaux profondes et transparentes.

La fertilité de la ‘“ Qu’Appelle ” tient précisément à sa conformation topographique. Profondément encaissée dans la prairie et protégée des grands vents du nord et du sud par ces.

hautes falaises taillées à pic, son climat est. relativement doux. Les labours, les semences,

les récoltes s’y font quinze jours plus tôt que dans les autres parties de l’ouest. L'élevage est en grande faveur parmi les cultivateurs, principalement celui des moutons. Ceux-ci demeurent sur les pacages la plus grande partie de l'hiver.

Cette conformation de la ‘“ Qu’'Appelle ” se retrouve, mails moins accentuée, dans celle des autres vallées du Nord-Ouest. Celles-ci sont presque toutes des ravins aux proportions gigantesques, lits desséchés de rivières géantes dont les fonds sont devenus des terres d’une merveilleuse fécondité.

Entre Qu’Appelle et Regina, la physionomie de la prairie se modifie. Celle-ci s'élève graduellement. La ligne, décrivant de longs circuits, remonte les premières pentos du coteau du Missouri dont les hauteurs se dessinent vaguement à l'horizon, vers la droite. Bientôt le train s'engage sur une plaine unie, plateau immense qui s'étend vers l’ouest iusqu’aux “ Dirt Hills” et au milieu duquel est située la capitale des Territoires, Regina.

La ville, construite toute en bois, a bonne apparence. Elle est le siège du gouverneur des Territoires du Nord-Ouest et le quartier général de la ‘ Police montée.”

La ‘‘ Police montée ” est un corps de troupes chargé de faire la police de la “ prairie ”. Elle se compose d’un millier d'hommes environ et

se recrute par engagements volontaires. Elle a rendu et elle rend tous les jours de nombreux services à la colonisation du pays en exerçant une vigilante surveillance sur les rodeurs et en maintenant sur leurs ‘ réserves ” les nombreuses bandes d’indiens dissiminées sur les Territoires. Les officiers et les hommes de la “ Police montée ” s’acquittent avec zèle de la mission qui leur est confiée. Il convient de dire, pourtant, que cette mission leur est largement facilitée par le bon esprit qui règne, en général, au milieu des populations blanches et indigènes. Le calme absolu dont jouit le pays est en partie le fruit de l’œuvre séculaire des missions. L’apôtre a toujours dev.ucé, sur la prairie, le soldat, et en soumet tant les âmes à l’autorité divine les a préparées à accepter celle des hommes.

Les indiens ! je n’étonnerai personne en disant que beaucoup d’européens et non des moins instrulits croient aisément qu'on les rencontre au Canada tels que les a décrits, dans ses romans, Fenimoore Cooper.

Il n’y à pas bien longtemps qu’une charmante femme de Montréal me racontait, à ce sujet, une jolie anecdote.

Elle se trouvait en France, il y a quelques années, et passait une quinzaine de jours dans un vieux chateau du Midi. Très fêtée en raison de sa beauté et du charme de sa conversation

qu'un léger accent de terroir rendait encore plus captivante, elle s’attacha particulièrement à une bonne et vénérable dame qui la comblait de prévenances. Cette excellente femme, de son côté, s’attachait à ses pas avec une obstination singulière. Un jour enfin, profitant d’un instant où elle se trouvait seule auprès d'elle, la douairière s’approcha tendrement de son amie et lui prenant les mains :

— Voulez-vous me faire un grand plaisir, chère madame ?

—Mais, certainement, si cela m’est possible, répondit notre canadienne.

— Oh, ma demande va vous paraître si singulière que, vraiment, je n'ose. ! enfin, tenez, riez si vous le voulez, mais j'ai une envie folle, folle entendez-vous, de vous entendre parler sauvage |— |

Je vous laisse à penser la stupéfaction de Madame X... qui m'avoua qu'elle ne sut répondre à cette supplique que par un éclat de rire qui dure encore.

Sur la plateforme de la station de Régina quelques indiens, précisément. se tiennent oroupés dans un coin. Accroupis sur leurs talons, enveloppés dans de longues couvertures de laine qu'ils ramènent frileusement sur leur poitrine, ils offrent en vente aux voyageurs de menus objets fabriqués par eux.

Ils n’ont rien de redoutable dans leur apparence, ces descendants, quelque peu dégénérés de “ l’Oiseau Noir ”’ et de ‘“ l’Œiüil de Faucon ! ”

Il en est un qui porte des lunettes bleues — Il se promène le long du train tenant à la main une pairè de cornes de buffle montées avec originalité et qu'il s'efforce de placer. Il paraît malade, sa démarche est indécise. Il va de groupe en groupe, ne soufHant mot, tendant simplement l’objet qu’il voudrait vendre. Ilne peut y réussir et n’en a pas l’air autrement désappointé.

Dans le fond de mon cœur, je plaignais ce malheureux et en lui toute sa race. Dieu avait fait de l’indien le souverain des plaines du Nouveau-Monde ; la colonisation survint qui le déposséda de ses droits. Se révoltait-il contre l'oppression des envahisseurs de son pays ? Au nom de la civilisation on le massacrait, comme dans le sud. Disputait-il son bien à la convoitise des traitants ? On le gorgeait d’eau de feu, afin d’en avoir plus facilement raison !:—En un mot, cette civilisation, mère de tous les progrès, n'eut, pendant des siècles, qu’un objectif dans certaines portions de l’Amérique: faire disparaître les premiers possesseurs du sol en les anéantissant physiquement et moralement.

Au Canada, les choses se sont passées autrement et, comme je l’ai déjà signalé, la religion a fait entendre en faveur des Indiens sa voix de

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miséricorde. Aussi a-t-elle réussi, d’une part, à calmer les esprits, et, de l’autre, à promouvoir, avec l’aide du gouvernement, le bien-être et l'instruction au milieu des tribus indiennes de la Puissance.

Le premier pas fait par le gouvernement dans ses efforts pour relever la condition morale des indiens a été de les placer sous le contrôle d'agents spéciaux chargés de les surveiller et d’éveiller en eux, avec l’aide des missionnaires, des notions élémentaires de civilisation. Après avoir délimité les territoires sur lesquels chaque tribu devait résider, il a pourvu à leur subsistance en leur faisant régulièrement distribuer des rations de vivres. Il suppléait ainsi à leurs besoins immédiats et les habituait peu à peu, et malgré eux, à une vie sédentaire. La tâche des agents était difficile et ingrate ; plus d’une fois ils durent mettre à contribution toute leur énergie, pour contenir, dans les limites qui leur avaient été assignées, ces turbulents enfants de la prairie accoutumés à parcourir en maitres ses immenses solitudes. Plusieurs années s’écoulèrent pendant lesquelles les indiens, maintenus par la force sur leurs ‘ réserves”, y vécurent paresseusement, chassant peu et vivant uniquement de ce que leur fournissait le gouvernement. Puis, à la longue, une réaction se produisit ; l’effervescence des sauvages se calma. L'heure de la soumission était venue. C’est cet

instant qu'attendait le gouvernement pour mettre à l'essai un projet qui ne tendait à rien moins qu'à transformer complètement les conditions d'existence des indigènes de la Puissance. Ce projet consistait à faire de ces anciens coureurs de la prairie des agriculteurs, puis des colons et à les faire participer, ainsi, au développement du pays.

Des inspecteurs furent nommés avec la mission d’enseloner aux sauvages les premières notions de la culture. Le gouvernement, en même temps, distribuait parmi les tribus des grains de semence, des instruments aratoires, des animaux et tout ce que nécessitait la culture de la terre.

Les débuts furent difficiles. Il fallait vaincre tout à la fois la paresse, l'ignorance et pardessus tout les superstitions de cette nouvelle classe de colons.

Les chiffres suivants justifient amplement l'initiative prise par le gouvernement.

En 1881, les 20900 indiens répartis entre le Manitoba et les Territoires du Nord-Ouest, cultivaient à peine 83000 acres de terre ; ils possédaient environ 5000 têtes de bétail et employaient 12000 instruments aratoires de toutes catégories.

En 1889, dans les mêmes régions, la population indienne s'élevait à 24522 âmes. Elle avait cultivé 12067 acres de terre ; possédait un peu

plus de 13000 animaux et empioyait 83516:

instruments aratoires.

Dans cette même année 1889, ces indiens récoltèrent 79000 minots de grains et 108000 minots de pommes de terre ou de racines diverses ; 19000 bottes de foin furent recueillies. par eux.

Enfin, en 1890, à l'exposition annuelle de la société d'agriculture d’Assiniboine, le premier prix de culture du blé fut décerné à un sauvage de la réserve de Crooked Lake.

“ II est ridicule et injuste, me disait un agent attaché aux sauvages, d'attaquer la poli- “ tique du gouvernement fédéral à l'égard des. “ indiens de la Puissance. Cette politique est ‘essentiellement favorable aux intérêts de la “ population indigène et contribuera, dans une “ large mesure, à assurer la colonisation de cer- ‘“ taines portions du pays, très-fertiles, mais où * l'immigration n’aurait jamais songé à pénétrer ‘* par crainte, précisément, de se trouver en cou- ‘* tact avec les sauvages. La tribu que j'ai sous “ mon contrôle est une des dernières quise soient. ‘“ résignées à demander au travail manuel des “moyens d’existence. Vous seriez étonné de visiter leur “ réserve ” aujourd’hui. Beaucoup: “ d’entre mes sauvages se sont construits de: ‘“ bonnes habitations, des étables et cultivent ‘au moins aussi bien qu’une foule de “ settlers ” ‘européens nouvellement arrivés dans le pays.

“ Il y a certainement des paresseux parmi eux, ‘“ mais où n’en trouve-t-on pas !—Un fait prou- “ vera mieux que tout ce que je pourrais vous “ dire l’excellence du système préconisé par “ le gouvernement. Au début de sa mise en ‘ application, les sauvages de chaque ‘ réserve ” “ cultivaient leurs terres en commun. Ils s’ac- “ quittaient de leur tâche par nécessité beau- “ coup plus que par goût. Mais l’influence bien- “ faisante du travail n’a pas tardé à produire “ son effet et, le succès aidant, un certain nombre “ d’indiens se sont mis à cultiver pour leur “ propre compte. Ces indiens sont devenus “ de véritables cultivateurs, avec leur propriété “ à eux, leurs animaux, leurs instruments ara- ““ toires. Ils savent faire un marché, défendre ‘“ leurs intérêts, et ont, pour toujours, aban- ‘ donné leur vie errante d'autrefois.”

Le gouvernement ne s’est pas seulement préoccupé d’assurer les conditions d’existence matérielles des indiens, il s’est également appliqué à hausser leur niveau moralen développant leurs facultés intellectuelles. Des écoles élémentaires ou industrielles ont été créées sur plusieurs points du territoire. Une mesure aussi sage qu'éclairée a placé la direction de ces établissements entre les mains des missionaires catholiques ou protestants du pays. Dans ces écoles, on apprend aux enfants des indigènes à lire, à

écrire, à compter et on les met en mesure de

faire l’apprentissage des différents métiers dont la connaissance pourrait leur être de quelque utilité dans la vie. Au début, les indiens ont manifesté de la répugnance à envoyer leurs enfants à ces écoles. Pourtant, dans cette occasion également, leur bon sens a eu raison de leur apathie. Aujourd’hui, ces écoles sont fréquentées par de nombreux élèves dont quelques-uns sont devenus d’habiles ouvriers. En 1881, dans les Territoires du Nord-Ouest et le Manitoba, 971 enfants sauvages fréquentaient les écoles. En 1887, ce nombre s'élevait à 2687 et en 1890, à 3268. En somme, le gouvernement canadien, loin de vouloir anéantir la race autochtone du pays, a fait tout en son pouvoir pour relever sa condition. Il à mis à la portée de ses individus toutes les ressources de la civilisation au lieu d'emprunter à celle-ci des armes pour les anéantir. Ce quise passe aujourd’hui affirme l’excellence de la méthode qu’il a préconisée, et l'avenir, sans aucun doute, saura tenir compte à la nation canadienne du grand acte de philanthropie que ses chefs ont accompli en son nom.

C'est de Regina que part l’embranchement du ‘Canadian Pacific” qui a ouvert, depuis l’année dernière, à la colonisation, les fertiles régions arrosées par la rivière Saskatchewan. Cette nouvelle ligne met à la portée de l’immieration un territoire dont les ressources multiples

diffèrent de celles de la prairie que nous venons de parcourir.

Le district de la Saskatchewan est boisé, abondamment pourvu d’eau et son climat est généralement plus doux que dans les autres parties du Nord-Ouest, à l'exception de l’Alberta, pourtant. Tandis qu’à Winnipeg, par exemple, la température moyenne de l'hiver est de 2° au dessus de zéro, à Battleford, sur la rivière Saskatchewan, latempérature moyenne, pendant les mois de janvier, février et mars, est de 12 degrés au-dessus de zéro. La configuration particulière du terrain, la nature de son sol, la grande richesse de ses prairies naturelles, rendent ce district éminemment propre à la culture mixte. Les immigrants peu aisés devraient porter leurs regards de ce côté. En raison de l'ouverture comparativement récente du pays, ils auraient plus de latitude dans le choix de leurs ‘“ home- .steads ” en même temps que l’abondance du boïs -de construction diminuerait dans une large mesure leurs premiers frais d'installation.

Prince-Albert est le chef-lieu de ce district. La petite ville est située sur la branche nord de la Saskatchewan. La colonisation s’y développe rapidement. La population de ia région est en grande partie composée de Métis et de Cana- -diens-Françaïis.

La rivière Saskatchewan est ouverte à la navigation sur presque tout son parcours. De

petits bateaux à vapeur y font, dès aujourd’hui, un service régulier. Ils mettent en communication, pendant six mois de l’année, tous les ‘ selllements ” disséminés sur une étendue de plus de 800 milles.

J'ai eu l’occasion de signaler la rapidité avec laquelle la compagnie du “ Canadian Pacific ” avait poursuivi les travaux de construction de sa ligne au nord du lac Supérieur. Sur la prairie, c’est-à-dire entre Winnipeg et le pied des Montagnes Rocheuses, elle ne fut pas moins active. Les renseignements suivants méritent d’être publiés, ils expliqueront en même temps la raison du prompt développement du Manitoba et du Nord-Ouest.

La compagnie, sur cette portion de sa ligne, avait à construire 962 milles de chemin.

En 1881, elle livrait à la circulation 165 milles. En 1882, 419: en 1883, 376 milles.

En 1882, dans une période de sept semaines, soit en 42 jours, 134 milles furent construits. Les travaux, à cette époque, avançaient à reison de 834 milles par jour (cinq kilomètres environ.) Cette rapidité fut dépassée en 1883. Au cours de cette année, les ouvriers, en 48 jours, complétèrent 166 milles de chemin. La moyenne du travail accompli, par journées, était de 34 milles (un peu moins de six kilomètres.) |

Pendant toute la durée des travaux, les ouvriers chargés de la pose des rails suivaient de

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près ceux qui construisaient la voie. L'énergie était dans tous les cœurs. Chacun avait hâte de compléter l'œuvre entreprise. Les directeurs de la ligne se mêlaient aux travailleurs et leur présence stimulait leur zèle. La rapidité d’exéeution des travaux ne nuisait pas à leur solidité. Du premier jour, la ligne fut construite de façon à mériter les éloges des ingénieurs des deux mondes qui sont venus l'inspecter.

Une moyenne de 16300 mètres cubes de terre par mille fut employée au remblayage de la voie. Ces remblais, dont on aurait pu au besoin se passer sur tout le parcours de la prairie, furent adoptés à seule fin d'éviter les amoncellements de neige sur la voie et de pratiquer le moins possible de tranchées. Ces tranchées fussent devenues, en hiver, de véritables réservoirs où cette neige, poussée par le vent, fût venue s’engouffrer et arrêter la marche des trains. Ces remblais permettaient également de donner au chemin un minimum de pente. L'inclinaison moyenne de la ligne, entre Winnipeg et les montagnes, est de 40 pieds environ par mille, soit de 1 pied par 132 pieds.

Pour se faire une idée exacte de la merveilleuse rapidité avec laquelle tous ces travaux furent conduits, il ne faut pas perdre de vue qu'ils s’exécutèrent au milieu d’un pays absolument désert et dans lequel les ouvriers s'enfonçaient chaque jour plus profondément.

Pourtant le service des approvisionnements était si bien combiné que pas un seul jour les travailleurs ne manquèrent du nécessaire pendant les trois années que durèrent les travaux.

Tous les cent vingt milles, des magasins, des abris pour les locomotives, des voies d’évitement pour les trains, des ateliers de réparation, des dépôts de charbon et des réservoirs d’eau étaient installés et le télégraphe précédait toujours les ouvriers.

À mesure qu’une section de cent milles était achevée, tout le service du matériel et des approvisionnements se portait en avant. Les habitations des ouvriers étaient démontables. Au premier signal elles étaient jetées à bas, chargées sur des wagons numérotés et, en une journée, étaient réédifiées sur un nouvel emplacement à cent milles plus loin.

Le plateau de Regina passe pour aride et impropre à la culture. C’est là une erreur qu’il convient de dissiper dans l'intérêt du pays.

L’aridité de la plaine n’est qu'apparente. En quelque endroit que la charrue s'attaque à la croute superficielle, la retourne et met à jour les couches inférieures du sol, la terre présente toutes les apparences de la plus grande fertilité. Elle est éminemment propre à la culture des céréales, du blé en particulier.

Afin de s'assurer de la valeur agricole des

terres que le chemin de fer allait traverser, la

compagnie du ‘“ Canadian Pacific ”, dès le début de ses opérations dans cette partie de l’ouest, créa plusieurs fermes expérimentales. Les résultats obtenus donnèrent raison aux prévisions du Dr Macoun qui fut chargé de les établir.

Les récoltes obtenues sur ces différentes fermes furent abondantes, les grains recueillis d’une belle qualité.

Sur quelques points du plateau, la terre est légèrement alcaline. Au dire du professeur Macoun, l’adjonction d'engrais naturels donnera à ces terres une fertilité qui dépassera celle des terrains les plus réputés du Manitoba. D'ailleurs, monsieur Macoun, dans un rapport fort habilement motivé, affirme que la plaine de Regina deviendra le grenier à blé du Canada lorsque la culture aura épuisé les terres s1 fertiles aujourd’hui, du Manitoba et de l’Assiniboine de l’est.

Hier encore, sur ces plaines que la civilisation envahit graduellement aujourd’hui, d'immenses troupeaux de bisons erratent à l’aventure. Les ‘“trails”” ou sentiers que le voyageur aperçoit parfaitement tracés encore sur la prairie étaient les chemins que ces animaux suivaient dans leurs migrations annuelles à la recherche de pâturages plus verts. Le nombre de ces troupeaux était incalculable ; chacun d’eux comptait parfois plus de quarante mille têtes. Les vieux missionnaires catholiques du Nord-Ouest

m'ont assuré avoir vu, pas plus tard qu’en 1877, quelques-ua1s de ces troupeaux couvrant la prairie jusqu'aux limites de l'horizon. Chaque année, à l’époque des ‘ grandes chasses ”, toutes les tribus indiennes disséminées sur les territoires du Nord-Ouest attaquaient à la fois ces énormes mais paisibles animaux. C'était d’un bout à l’autre de la prairie un massacre général. Chaque indien tuait pour le plaisir de tuer. La provision de viande faite pour l'hiver, la poursuite continuait. Des nuées de cavaliers s’abattaient sur les troupeaux affolés. Ceux-ci avaient beau fuir, partout ils rencontraient leurs deux implacables ennemis : l’indien et le marchand de fourrures. Cette guerre acharnée et cruelle ne se termina que par la disparition complète des ‘“ buffalos.” Cette disparition fut brusque, presqu'instantanée. D’une année à l’autre, vers 1878, le bison ne reparut plus. Seuls, aujourd'hui, les squelettes disséminés à profusion sur la prairie, rappellent aux voyageurs leur existence. Que sont devenus les débris de ces troupeaux immenses ? c’est là, sans doute, l’un des secrets de l’avenir du pays. Peut-être, en effet, se sont-ils réfugiés dans les vastes solitudes des forêts du nord, d’où un jour ils feront, de nouveau, irruption sur la‘ prairie ” ?—Quoi qu’il en soit, la disparition subite du “ buffalo ” demeure un mystère que la guerre acharnée qui a été faite à sa race ne suffit pas seule à expliquer.

Le plateau de Regina passe à bon droit pour le ressort favori des sportsmen.

Nous longeons plusieurs lacs où le gibier abonde. Sur leurs bords, poules d’eau, canards, oles sauvages, pélicans, pluviers, s’ébattent par myriades. Toute cette gent ailée paraît vivre dans la plus complète intimité.

De temps à autre, une antilope passe à portée de notre regard. Elle s'arrête un moment, et jette sur notre train un regard effaré. Quelques. “ coyottes ”, effarouchés par notre passage, se glissent furtivement entre les hautes herbes et se dérobent à la vue, dans la ‘“ coulée ” la plus. proche.

Comme une voile à l'horizon attire sur le pont tous les passagers d’un steamer, l’apparition, sur la prairie, du moindre être vivant, suffit pour éveiller longtemps la curiosité de ceux qui parcourent à toute vapeur les solitudes

‘de l’ouest.

La délimitation territoriale actuelle des provinces ou des districts du Nord-Ouest Canadien est toute de convention. Elle ne tient compte ni de la topographie générale du pays, ni de la diversité des climats. Le jour où ces immenses territoires seront près d'atteindre leur complet développement, la nécessité s’imposera d’en circonscrire, d’une manière plus rationelle, les différentes régions. Ce jour venant, les hommes chargés de refondre la carte politique du Nord- Ouest n'auront qu’à se laisser guider par les indications de la nature. Celle-ci, en effet, n’a pas seulement destiné cette portion du Canada à devenir le premier pays agricole du monde ; elle a eu soin, également, d’établir entre chacune de ses grandes divisions des frontières naturelles qui délimitent exactement les zones territoriales soumises aux mêmes influences climatériques. La nature prévoyait sans doute l’époque où, sur cette moitié d’un continent fécondée par le labeur de plusieurs générations de colons, surgiraient, dans leur forme définitive, de nouvelles nationalités indépendantes les unes des autres.

C’est ainsi que l’Assiniboine cessera d'exister comme région distincte et que le haut coteau du Missouri servira de base à la nouvelle constitution politique de l’ouest.

Le Manitoba englobera dans ses nouvelles frontières tout l’est du district de l’Assiniboine, confondant dans une même unité des territoires identiques sous le rapport du climat et de la nature du sol. Pour des causes semblables, l’ouest de l’Assiniboine ne fera qu’un avec les plaines de l'Alberta du sud, tandis que le nord de ce district réuni à celui de la Saskatchewan formera une province parfaitement distincte des deux autres tant par ses conditions climatériques que par la diversité de ses ressources naturelles.

Dans cette reconstitution du Nord-Ouest, le Manitoba demeurera le grenier à blé du monde pendant que l’Alberta deviendra le centre le plus important de la production de la viande dans l'Amérique du Nord.

Les vallées des deux Saskatchewan. avec leurs incalculables ressources forestières, leurs puissants pouvoirs d'eaux, leurs riches gisements carbonifères et aurifères semblent destinées, d'autre part, à contenir les centres industriels les plus prospères du Grand Nord Américain.

Il ne faut pas perdre de vue, pour embrasser: dans toute son ampleur l'avenir prodigieux réservé au Nord-Ouest Canadien, que lorsque le

progrès battra son plein dans le Manitoba, l’Alberta et la Saskatchewan, d’autres territoires aussi vastes, aussi fertiles que ces provinces mais situés, comme nous l'avons vu, plus au nord, ouvriront, à leur tour, leurs portes, à un courant nouveau d'immigration.

Un siècle, peut-être, s’écoulera avant que le peuplement de ces immenses régions soit un fait accompli. Pendant cinquante années ou moins, en raison de la fertilité prodigieuse du sol, la production de la terre dépassera dans une large rmesure les besoins de la consommation locale. De jour en jour, les voies de communication deviendront plus nombreuses sur toute l’étendue du territoire, les moyens de transport plus rapides, plusdirectset partant plus économiques. Le surplus de cette production se dirigera plus abondant vers les marchés européens où il viendra déjouer les théories les plus subtiles, les plans les mieux combinés de la protection. Aucune loi humaine ne saurait enrayer la transformation économique quise prépare. Transformation dont nul ne peut, dès aujourd’hui, prévoir toutes les conséquences.

Les nations du vieux monde ont successivement épuisé le sol sur lequel elles vivaient depuis des siècles, mais des terres nouvelles solhcitent aujourd’hui leur attention de ce côté de l'océan et les lois les plus restrictives ne sauraient empêcher, tôt ou tard, leurs enfants de

venir s’en emparer. N'’est-il pas permis d’aflrmer que le salut d’une portion considérable de la population agricole de l’Europe se trouve au Nouveau-Monde ? A la classe, trop nombreuse, hélas! des agriculteurs ruinés par la concurrence, la stérilité des terres et la dépréciation de la valeur des denrées, la Providence ouvre la moitié d’un continent d’une incomparable fertilité. La question sociale sera en partie résolue le jour où cette classe de la population européenne, emportant avec elle ses pénates, viendra planter de nouvelles racines sur les plaines de la libre Amérique. Alors, sous l’action bienfaisante d’un travail rémunérateur, disparaîtront, pour un temps du moins, les rivalités et les haines qu’engendre, aujourd’hui, en Europe, la misère, conséquence naturelle de l’exiguité des salaires.

Certains gouvernements s'efforcent, par tous les moyens en leur pouvoir, d’enrayer l’émigration dans leurs pays respectifs, tandis que, d'autre part, leurs législateurs sont impuissants à mettre le pain à la portée de toutes les bouches. Leurs tentatives seront déjouées par une sagesse supérieure à la leur.

Comment, en effet, nier l’intervention providentielle dans cette coïncidence qui met à la portée des classes laborieuses de l’Europe un champ nouveau d'activité et de travail, au moment précis où les questions sociales de l’ordre le plus grave mettent en danger l’exis-

tence même des Etats en apparence les plus solides !

L'exemple de l'Angleterre, d’ailleurs, n'est-il pas là pour prouver qu’une émigration sagement conçue et contrôlée avec soin ne saurait en rien diminuer les forces intérieures d’un pays dont la population serait trop dense ?

La Belgique a si bien compris cette pensée que son gouvernement se préoccupe, à l'heure actuelle, d'établir sur de solides bases un courant d’émigration régulier vers le Canada.

Il est hors de doute que cette politique contribuera puissamment à hâter la solution des problèmes sociaux qui agitent, dans ce pays, les esprits depuis si longtemps.

La plaine immense qui se déroule du versant ouest du coteau du Missouri aux pieds des Montagnes Rocheuses, et que traverse, de part en part, la ligne du “ Canadian Pacific ”, forme l’un des plus riches champs d'élevage de l'Amérique du Nord. Cette plaine enserre dans ses limites la partie sud-ouest du district de l’Assiniboine et le sud de celui de l’Alberta. Sa superficie dépasse 65000 milles carrés. De nombreuses rivières l’arrosent : ia Saskatchewan, la Bow River, la Belly River, :te. Une foule de cours d’eaux secondaires qui prennent naissance dans les Cypress Hills ou les innombrables gorges des Montagnes Rocheuses la sillonnent dans tous les sens.

Sur toute son étendue, la prairie est recouverte d’une herbe particulière qui en constitue la principale richesse. Les habitants du pays lui ont donné le nom de ‘ buffalo grass.” Le bois se trouve en abondance le long des cours d’eau, et le sous-sol, enfin, sur toute l'étendue de la prairie, contient de riches gisements carbonifères qui deviendront, d'ici à quelques années, une des plus importantes sources de revenu du pays.

Au milieu de ces prairies naturelles, errent, d'un bout de l’année à l’autre, d'immenses troupeaux de chevaux, de bœufs et de moutons. À ces troupeaux, la nature, comme nous venons de l'indiquer, fouruit une nourriture abondante et substantielle, à la reproduction de laquelle elle se charge elle-même de pourvoir.

Sur cette prairie presque illimitée, le climat est tempéré. À Medicine-Hat, à Calgary, à McLeod, les trois centres de population les plus importants de cet immense district, la température moyenne de l'hiver, en janvier, février et mars, est respectivement de 18, 12 et 21 degrés Fahrenheit au-dessous de zéro. La hauteur de la couche de neige ne dépasse presque jamais huit pouces.

La douceur relative du climat est due à l’action bienfaisante d’un vent connu sous le nom de “ chinook.”

Le “ chinook ”’est une brise chaude qui s'élève à certaines époques de l’année sur les côtes du Pacifique, franchit les Montagnes Rocheuses

et balaye les prairies de l'Alberta et de l’ouest de l’Assiniboine. En quelques jours, parfois en quelques heures, sous ses tièdes effluves, la neige disparaît, la température se modifie et s'élève de plusieurs degrés.

Antérieurement à la construction du ‘“ Canadian Pacific”, toute la région du ‘“ Dominion ” que nous traversons en ce moment était fermée à la civilisation et au progrès. Seuls, les indiens, quelques traitants de fourrures et les missionnaires en parcouraient les vastes solitudes. Il y a dix ans à peine, la route la plus courte pour se rendre dans ces parages passait par les Etats- Unis. es voyageurs à destination des prairies de lou "t, qu’un long trajet en canot par les grands lacs effrayait, se rendaient en chemin de fer, à Bismark, dans l'Etat du Dakota. De là ils s’embarquaient sur un steamer et remontaient le haut Missouri jusqu’au Fort Benton. De ce fort, 1ls continuaient leur voyage à travers la prairie, par caravane.

Aujourd'hui, en quatre jours, ces voyageurs peuvent se rendre de Montréal à Calgary !

La vue qui se déroule à gauche de la voie ferrée entre Swift Current, première station des districts ‘“ranchers” et Medicine Hat fait bien vite oublier l’apparente aridité du haut plateau de Régina.

Dans le lointain, vers le sud, les “Cypress Hills” détachent leur masse sombre sur l’ho-

rizon bleu du ciel. On distingue facilement leurs gorges profondes et les belles forêts de pins qui en recouvrent le versant nord. Entre la base de ces montagnes et la ligne du chemin de fe;, s'étendent de gras pâturages où, par intervalles, apparaissent de nombreuses troupes de chevaux autour desquelles galopent quelques “cow boys” montés sur des poneys du pays.

Parfois le train passe au travers d'innombrables bandes de moutons que le bruit du convoi ne semble nullement effrayer.

De distance en distance, quelques fermes, entourées d'arbres, apparaissent. Ces fermes prouvent, ce que l’on ignore assez généralement, c’est que le terrain, dans l’ouest de l’Assiniboine, est aussi favorable à la culture du grain qu’à l'élevage. Pourtant les classes moyennes de l'immigration, c’est-à-dire celles formées par les

-petits fermiers, et les colons de moyens modestes, ne se dirigent pas aussi volontiers de ce côté que vers le Manitoba et les vallées situées à l’est du côteau du Missouri. Cela tient à ce que les ressources de cette région ont été, jusqu'ici, imparfaitement mises en lumière. On s’est trop attaché, peut-être, à promouvoir l’industrie de l'élevage au détriment de la culture mixte. C’est ainsi que, bien à tort, l'impression s’est répandue parmi les classes immigrantes qu’au delà de Régina la terre était impropre à la culture des céréales.

Une grande compagnie anglaise “The Canadian Agricultural Coal and Colonization Company ” s’est chargée de détruire ces préventions. De la station de Rush Lake à celle de Calgary, sur un parcours de 350 milles, cette compagnie a fondé onze centres agricoles de premier ordre. Chacun de ces centres comprend 10000 acres.

de terre environ et une ferme qui est, dans son genre, un modèle. Sur chacune de ces fermes, la compagnie pratique la culture mixte sur une large échelle. Les succès qu’elle a obtenus.

cette année constituent la meilleure réponse qui se puisse faire à ceux qui mettent en doute l'avenir de la culture du grain dans cette portion du Nord-Ouest Canadien.

J'ai été à même d’examiner des échantillons de blé, d'orge et d'avoine récoltés sur quelquesunes des fermes de la compagnie, leur qualité: ne le cède en rien à celle des plus beaux échantillons de céréales que j'ai pu me procurer dans le Manitoba. La moyenne de rendement de chacune des fermes a été, cette année, d'environ 8000 minots. Mr Stone, le très intelligent et aimable “ general manager ” de la compagnie m'a assuré qu'il serait en mesure de vendre,cet hiver, cent mille minots de grain, déduction faite des approvisionnements nécessaires pour l’entretien du bétail à l’engrais.

La compagnie possède environ 1000 chevaux, 7000 bêtes à cornes, 25000 moutons et 800 pour--

ceaux. Elle a vendu, cette année, 120000 livres de laine ; 260 poulains et 1500 veaux sont nés sur ses fermes.

J'aurai l’occasion, en parlant de Calgary et des industries nouvelles qui s’y développent chaque jour, de reparler de cette puissante compagnie. Qu'il me suffise de remarquer 1ei que les promoteurs de cette entreprise, tout en se réservant des bénéfices considérables, travaillent pour l’avenir du pays. Leur esprit d'initiative fera plus pour en accélérer la colonisation que les plus enthousiastes descriptions.

Le long de la voie ferrée, mon attention avait été attirée, plus d’une fois, par la vue de jardins fort bien tenus et dans lesquels croissaient une foule d’arbustes d’essences différentes. Ces jardins sont, paraît-il, une innovation de la compagnie du ‘ Canadian Pacific.” Celle-ci, en effet, non contente d'ouvrir au progrès le Nord-Ouest Canadien a voulu contribuer, dans la plus large mesure possible, au développement de sa prospérité. (Ces jardins sont ouverts aux colons des environs. Ceuxci peuvent, à leur guise et sans qu'il en leur coûte rien, venir y puiser des notions d’arboriculture et se rendre compte, en même temps, de l’importance qu’il y a pour le pays à ce que son reboisement soit poursuivi avec méthode et intelligence.

Le gouvernement fédéral, de son côté, n'épargne aucun effort pour favoriser ce reboisement. Par l'entremise d'agents spéciaux il fait distribuer, gratuitement, aux colons qui en font la demande, des plants ou des graines d'arbres forestiers. Cette année, 1300 paquets de ces plants et 14000 sacs de ces graines ont été répartis sur toute l'étendue du Nord-Ouest. L'Etat a été plus loin, il a fixé, annuellement, un jour de réjouissances publiques qu'il désigne sous le nom d’‘ arbor day.” Ce jour là, d’une extrémité à l’autre du Dominion, des millions d'arbustes sont plantés en grande solennité, sous l’œ1il aussi paternel que vigilant des autorités locales.

Certaines personnes se sont élevées contre cette coutume, lui trouvant une trop grande similitude avec certains usages de l'antiquité ! Toute opinion, en Amérique surtout, ayant de droit sa place au soleil, je dirai franchement, quant à moi, que la célébration de l’ “ Arbor day” me paraît être une manifestation originale, peut-être, mais en tout cas éclairée de “ practical patriotism ”.

Rien de plus curieux, d’ailleurs, et de plus touchant dans sa simplicité que cette fête, telle qu’elle se pratique dans certains villages du Nord-Ouest. Chacun a revêtu ses habits des grands jours. La municipalité, le maire en tête, préside à la cérémonie. On commence, d’abord,

par planter des jeunes arbres dans les rues qui n’en sont pas déjà dotées. Ces arbrisseaux sont apportés en grande pompe ; quelques uns sont tout enrubannés. Des discours sont prononcés où l'avenir de la localité est ‘boomé” au milieu d’un déluge de phrases ronflantes. Cette partie officielle du programme terminée, chaque citoyen agit pour son propre compte et ajoute, en famille, quelques pousses nouvelles au bosquet qui entoure déjà sa maison. Puis on banquette entre voisins, chacun se félicitant d’avoir contribué, dans sa mesure, à l’embellissement et à la salubrité de sa petite localité. Ces braves colons pourraient, en somme, passer plus mal leur temps.

Toute la région qui s'étend entre le coteau du Missouri, à l’est ; les Montagnes Rocheuses, à l’ouest ; la frontière Américaine et la vallée de l’Athabaska, au sud et au nord; renferme les plus riches gisements carbonifères de l'Amérique du Nord. De ce côté, également, la nature a favorisé le Canada en mettant à la portée de sa population un élément de richesses dont elle a privé les Etats de l’ouest de l’Union Américaine.

On estime à 65000 milles carrés l'étendue de la couche carbonifère de cette portion du Nord- Ouest et la quantité de houille exploitable par mille carré à six millions de tonnes !

L’extraction de cette houille est partout relativement facile, la couche n’en étant pas pro-

fonde et son inclir..son avec la surface du sol ne dépassant généralement pas un angle de 10 degrés. L'épaisseur des différentes couches varie de six pouces à vingt-cinq pieds. Celles actuellement en exploitation ont de quatre à douze pieds de profondeur. La qualité du charbon est variable. Dans l’ouest de l’Assiniboine, aux environs de Medicine Hat et dans la vallée supérieure de la “ Deer River ”, le lignite se trouve en grande abondance. Aux environs de Lethbridge et de Calgary, ainsi que dans le district d’Edmonton, les couches sont formées de houille bitumineuse. Dans le voisinage des Montagnes Rocheuses, au contraire, le charbon est de l’anthracite pure.

De nombreuses compagnies se sont formées pour exploiter cette nouvelle source de richesses. Les deux plus importantes de ces compagnies ont le siège de leurs opérations, l’une à Lethbridge, dans l’Alberta ; la seconde à Anthracite, sur le versant est des Montagnes Rocheuses.

D'ailleurs, partout où un accident naturel du terrain a mis à jour un lit de houille, les colons des environs l’exploitent pour leur propre compte.

À Edmonton, par exemple, dont rous aurons l'occasion de reparler, les habitants se servent du charbon qu'ils vont recueillir eux-mêmes au moyen de tunnels creusés pour cette fin, au-

dessous même de leur ville.

Il va sans dire que la compagnie du ‘ Canadian Pacific ” met à profit les dépôts de charbon que la nature s’est chargée de placer sur son chemin. L'économie qui en dérive pour elle est considérable. Pas une des grandes lignes transcontinentales des Etats-Unis ne jouit desmêmes avantages. Chacune d'elles doit, à grand renfort de temps, de matériel et d’argent, établir tout le long de sa ligne de nombreux centres d’approvisionnements de charbon et d’eau pour le service de ses trains.

En certains endroits du pays, le gaz naturel jaillit avec abondance. A la station de Langevin, la compagnie du ‘ Canadian Pacific ” l’emploie depuis plusieurs années à l’éclairage et comme moteur d’une machine qui sert à élever l’eau dans ses réservoirs. L'application de ce gaz naturel aux besoins de l’industrie n’est plus qu'une question de temps.

Que penser de l'avenir d’un pays où la nature semble avoir accumulé à plaisir toutes les richesses qu'ailleurs elle ne place qu’une à une à la disposition des hommes !

Sous l’action d’un climat admirable, la terre fructifie au centuple les semences qui lui sont confiées. [La nature elle-même se charge de pourvoir à l’entretier. des troupeaux qui errent en liberté sur les prairies. Du sous sol, en quelque endroit qu'on le fouille, jaillissent des trésors. Des millions d'individus, et pour des

siècles à venir, en retireront le combustible nécessaire, non-seulement à leur propre usage mais à la mise en opération de toutes les industries qu'ils établiront. A l'encontre de ce qui existe dans certains Etats de l’ouest américain, où de vastes déserts de sable recouvrent la plus grande étendue du sol, il n’est pas un coin de terrain dans tout le Nord-Ouest Cinadien,qui ne puisse être utilisé par l’industrie ou l’agriculture.

Cette terre promise, enfin, est encore presque déserte, et elle met, sans compter, à la portée de l'immigration, les innombrables richesses dont

je viens, au courant de la plume, d’esquisser la valeur.

Nous arrivons à Calgary vers deux heures du matin. La nuit est claire. À l’horizon, la masse sombre des Rocheuses se détache vigoureusement sur le fond bleu d’un ciel tout constellé d'étoiles. La lune répand sur la prairie et les montagnes une lumière douce, tandis que la longue chaîne des hauts glaciers apparaît, étincelante, sous ses rayons.

Je me rends à pied à l’‘ Alberta,” le principal hôtel de la ville. Le ‘ chinook, ” vient de s'élever. Sa tiède haleine, cette plaine, ces horizons montagneux, la petite ville toute blanche me rappellent vaguement Biskra. Seuls, les palmiers manquent pour compléter l'illusion !

L’ ‘ Alberta” est un bel hôtel en pierres de taille qui ne déparerait aucune ville de l’est. Comme toute la ville, d’ailleurs, cet hôtel est éclairé à l'électricité. Au moment où j'y pénètre, une alarme de feu se fait entendre. En moins de deux minutes, les pompiers passent devant moi, au galop de leurs chevaux. Ces beaux édifices qui m’entourent, cette électricité, cette pompe à vapeur que je viens d’entrevoir me font faire un retour en arrière. Je ne peux

songer, sans stupéfaction, qu'hier encore, Calgary n’était qu'un obscur poste de traitants de fourrures, perdu dans la prairie !

La ville ne date que de 1882. En 1885, lorsque je la visitai pour la première fois, elle n’était encore, à vrai dire, qu'un village avec ses quelques douzaines de maisons en bois, son hôtel de même construction et les campements d'’indiens qui faisaient presque corps avec elle.

Aujourd’hui, la population de Calgary dépasse 4000 âmes ; la valeur de la propriété foncière y est estimée à quinze millions de francs et le chiffre de son commerce annuel dépasse douze millions.

La ville s'élève sur les bords de la ‘ Bow River.” Cette rivière, qui prend sa source dans les Montagnes Rocheuses, est large, profonde et arrose une des parties les plus fertiles de l'Alberta. Ses nombreux pouvoirs d’eau feront, d'ici à quelques années, de Calgary, un centre industriel important.

La situation de la ville est exceptionnelle.

Entourée de hautes collines circulaires qui la protègent des grands vents du nord et du sud, elle ne souffre pas des températures extrêmes de l’hiver et de l'été. Pendant les mois de juillet et d'août, la température moyenne y est de 55° Fahrenheit, tandis qu’à Fort McLeod ou à Medieine Hat, cette température moyenne s'élève jusqu'à 62°. |

Mon premier soin, le lendemain de mon arrivée, fut de me mettre à la recherche d’un ami d'autrefois, le major W..... Je savais que, mieux que personne, 1l pourrait me donner une foule de renseignements utiles. Je le retrouvai, toujours aussi empressé à mettre son expérience au service des voyageurs. Ce n’est pas sans fierté qu'il me promène à travers la ville dont il a été l’un des fondateurs. En homme pratique, il ne perd pas son temps en vaines paroles ; 1l me mène tout droit aux sou:ces d'informations les plus autorisées. Il me présente successivement aux directeurs des différentes banques de la ville. Il y a cinq ans, Calgary ne possédait que deux comptoirs financiers. À l'heure actuelle, les grandes banques du Canada y sont représentées par des succursales. Comme je demandais au ‘“ manager ” de celle de la Banque de Montréal son impression sur l’avenir de la prospérité de Calgary, il me répondit en souriant : “lors de mon arrivée ici j'étais seul pour ‘ administrer les affaires de la banque, aujourd’hui, j'ai cinq commis sous mes ordres. Ai-je ‘ besoin de vous en dire plus long pour vous ‘* faire toucher du doigt l’augmentation crois- “ sante du chiffre de nos affaires ? ”

Le président du ‘“ Board of Trade ” de Calgary me donne, de son côté, d’intéressants renseignements. Le prix des terrains, dans la ville

et ses environs, augmente en proportion du Ï

développement du pays et indépendamment de tout esprit de spéculation. Ces prix varient entre soixante-quinze et cent soixante-quinze dollars par arpent, dans les limites de Calgary. Dans un rayon de quatre milles autour de la jeune ‘“ cité ” on peut se procurer des terrains à raison de vingt à cinquante dollars l’arpent avec une bordure sur la rivière. Le prix des terres mises en vente par la compagnie du ‘Canadian Pacific” varie de trois à six dollars par arpent. La nature n’a rien épargné pour faciliter le développement de Calgary. La ville s'élève au centre d’un riche district carbonifère, e* dans son voisinage d'importantes carrières de pierre sont en exploitation. Chaque année, au printemps, les eaux de la ‘“ Bow River ” déposent aux portes de la ville d'immenses quantités de bois de construction, coupé dans les hautes futaies des Montagnes Rocheuses, confié au fil du courant et économiquement transporté par celui-ci aux scieries. La terre, enfin, aux environs de Calgary, est remarquablement fertile, et toutes les cultures maraichères dont les produits sont toujours en grande demande sur le marché de la ville y réussissent à souhait.

“ Nous n'avons pas de pauvres dans notre “ pays, me disait le major W... (je pourrais “ ajouter que cette remarque s'applique à tout le “ Nord-Ouest). Tout homme qui arrive ici avec “ une santé solide et une forte dose de bonne

‘* volonté, peut trouver du travail du jour au len- ‘ demain, et cela en toute saison de l’année. ‘“ Avec de l’économie, ce même homme peut, en ‘“ deux ou trois ans, se créer une situation indé- ‘“ pendante.”

La moyenne des salaires, à Calgary, est de deux dollars par jour. Sur cette somme, un travailleur rangé peut, tout en vivant à l'aise, mettre de côté un dollar au bout de chacune de ses journées de travail. L'immigrant nouvellement débarqué à Calgary, ne doit pas Himiter son énergie à une seule catégorie de travaux. Il ne doit pas se dire, je serai jardinier, menuisier, maçon, etc. etc. Il doit, simplement, s’il n’a pour tout bagage qu’une volonté bien arrêtée de parvenir, accepter le travail qu'on lui offrira, sans chercher s’il s'accorde avec ses goûts.

L'occasion se présentera d’elle-même pour lui de trouver mieux, s’il est intelligent, rservé et sobre.

C’est qu’en effet, dans l’ouest plus que partout ailleurs, le travailleur est vite connu dans son milieu. Plus d’une fois, sans qu’il s’en doute, il est observé, étudié par des hommes qui, tout à coup, viennent lui faire des offres avantageuses qui seront le point de départ de sa fortune. .

Le terrain des affaires, dans l’ouest, est un champ neutre sur lequel se coudoient les hommes de conditions sociales en apparence les plus opposées.

Ici, le fils cadet d’un pair d'Angleterre deviendra l'associé d’un humble roturier que ce voisinage ne saurait n1 effrayer ni étonner.

La grande loi du ‘“struggle for life” nivèle toutes les origines ; ceux qui ne veulent pas courber la tête devant cette loi se condamnent d'eux-mêmes à l’impuissance quand ils ne se vouent pas au ridicule.

La première condition de succès, sur les plaines de l’ouest, consiste à laisser derrière soi tout ‘esprit de vaste ” et de se bien pénétrer de cette vérité que le travail seul et les fruits que l’on en retirera seront les arbitres du mérite et de la considération dont on sera entouré. Cette égalité devant le travail jointe à cette notion de ‘fair play ” que tout anglais possède irnée en lui, produit un

premier résultat que tout voyageur impartial est à même de constater : 1l ferme la porte aux

jalousies mesquines qui opposent, en tant de milieux, une barrière infranchissable au progrès. En quelque endroit que je me sois arrêté, sur toute l'étendue du Nord-Ouest, je n’ai constaté, entre colons ou commerçants, n1 rivalités ni haines. Chacun cherche à faire mieux que son voisin, à le dépasser même, mais il est rare que cette concurrence sorte des limites de la courtoisie et de la justice. - :

Lors de mon passage à Calgary, la population était dans une grande agitation: il s'agissait

d'élections municipales. JL’ ‘“ ouest” et l’‘e de la ville se disputaient (2) la majorité fois à: ‘ conseil.”

J’assistai à quelques réunions contradictoires, à seule fin de juger du courant de l'opinion publique.

Les candidats, flanqués de leurs partisans, se disputaient fort.

Les ‘“ speechs ” n’en finissaient plus; l’excitation était à son comble.

Pourtant, il me fut facile de constater que dans le fond de toutes les questions publiquement discutées, dans les rivalités mises en jeu, dans la passion même qui semblait gouverner le langage des orateurs, il n’y avait qu'une manière différente d’interprèter les besoins de la ville en vue de son avenir.

De toute part, l’activité est générale ; elle est productive.

Chaque “cité” de l’ouest est une ruche où se distille incessamment le progrès et où nul ouvrier de ce progrès ne doute de l'avenir.

J'aborde avec quelques “ prominent men ” la question brûlante des relations du Canada avec les Etats-Unis. Tous sont d'accord dans leurs opinions ou plutôt celles-ci se résument en une seule qui est invariable.

Chacun souhaite un règlement à l’amiable entre les deux Etats qui aurait pour effet

d’abaisser la hauteur de la barrière douanière élevée par le bill McKinley, et c’est tout.

Les gens de Calgary, à fort peu d’exceptions près, sont hostiles à l’union commerciale et à plus forte raison à l’union politique.

“ Nous sommes sujets britanniques, disent- “ ils, et nous entendons le demeurer. Le progrès. “a pénétré dans ce pays à l'ombre de l’Union ‘ Jack et il s’y développera protégé par lui.

Mr G. ajoute : ‘ Dans le cas où les popula- “ tions de l’est, qui ne s'occupent de nous que ‘“ pour nous prêter des sentiments que nous “ n’avons pas, voudraient rompre le lien colo- “ nial qui les unit à l'Angleterre, nous forme- ‘“ rions ici un second Canada Britannique qui ‘ s'étendrait des rives du lac Supérieur aux ‘ côtes du Pacifique. Et en agissant ainsi, nous ‘‘ ne ferions que devancer l’avenir et les modi- ‘ fications qu’il apportera de lui-même à la “ conformation politique définitive de cette “ partie de l’Amérique du Nord.”

Calgary qui est aujourd’hui le centre du commerce de tout l'Alberta, sera demain l’entrepôt général du trafic des Territoires avec la côte du Pacifique. Sa distance de Winnipeg est. de 840 milles, celle qui la sépare de Vancouver de 642 milles. La ville, de plus, est le terminus de deux voies ferrées importantes :

celle d’Edmonton, au nord, qui draine vers le “ Canadian Pacific ” tout le commerce d’un ter-

ritoire de plus de 60,000 milles carrés, et celle de McLeod qui traverse les riches terrains d’élevage situés au sud du district.

Calgary a inauguré, cette année, ses relations commerciales avec la Colombie Britannique.

Cette initiative est due à la “Canadian Agricultural Coal et Colonization Company ” dont j'ai déjà eu l’occasion de parler. Cette compagnie, au mois de septembre dernier, a inaugœuré avec Vancouver un commerce de viandes mortes. Ces viandes sont expédiées dans des wagons spéclaux munis de réfrigérateurs. Pendant l'été, ces wagons reviendront à Calgary chargés de fruits de la Colombie Britannique. Ce mouvement commercial aura pour effet de développer, dans une large mesure, l’industrie locale de la ville. D’immenses glacières sont en voie de construction. Elles pourront contenir chacune 250 carcasses de bœufs et 1000 de moutons. La même compagnie mettra en opération, cette année, une tannerie, une manufacture de savons et une fabrique de conserves alimentaires. :

Les relations qui se nouent entre les provinces-sœurs du Dominion, par la ligne du ‘“ Canadian Pacific,” justifient les prévisions des pères de la Confédération. Elles jettent les bases d’une prospérité dont 1l appartient à l’industrie canadienne de favoriser rapidement le développement. Le Canada, avec les ressources

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multiples que contient son immense territoire se suffira à lui-même le jour où l'immigration européenne aura compris que nulle part ailleurs elle ne saurait trouver un champ de travail plus fécond et lorsque les grands industriels de l’est comprendront, de leur côté de quel avantage il serait pour eux d'étendre leur rayon d'action d’océan à océan. De Winnipeg à Vancouver, en effet, partout j'ai constaté, de la part des municipalités locales, le vif désir de promouvoir, dans leurs centres respectifs, Le développement d'industries nouvelles.

Il existe dans certains milieux canadiens une grande prévention contre la politique protectionniste adoptée par le gouvernement fédéral en 1878. Ceite protection favoriserait, assure-ton, certaines industries privilégiées aux dépens de l'intérêt général et de la classe agricole en particulier. Sans aller chercher dans un grand pays voisin, riche pourtant et peuplé par plus de 65,000,000 d'individus, une preuve de l’effcacité d’un tarif protecteur, il serait facile de convaincre tout homme de bonne foi que ce tarif a été la sauvegarde du Canada. Un grand pays sans industrie est voué àunedécadence certaine, moins, ce qui ne saurait être pour le Canada à actuellement, que sa production excédant la demande locale puisse devenir pour lui, sur les marchés étrangers, une source de revenus considérables.

Dans le Nord-Ouest, comme j'ai déjà eu l’oc- <casion de le constater, le prix des vêtements, des chaussures, des instruments aratoires, pour ne prendre que ces trois articles indispensables, est élevé. Ces articles se fabriquent dans les provinces de l’est, voire même aux Etats-Unis. Le commerçant en détail doit tenir compte, en les vendant, du coût du transport et souvent, aussi, des droits d’entrée élevés que les mar- -chands de gros ou les fabriquants de l’est ont -dù payer. Il est bien clair que la protection, ainsi envisagée, est hostile à la classe agricole, Mais si, d'autre part, les grands industriels de ‘l’est, comprenant leurs vrais intérêts, allaient fonder des succursales dans les principaux -centres de l’ouest, ne serait-il pas évident que -du même coup la protection, au lieu d’imposer une taxe sur le colon, lui faciliterait largement les moyens de vivre à bon marché.

La laine, le cuir, le bois, le charbon, le fer se ‘trouvent en abondance d’une extrémité à l’autre du Nord-Ouest ; de belles rivières y coulent à flots, toutes les jeunes villes du pays offrent -d’importants ‘“ bonus ”, des terrains, des exemptions de taxes aux fabricants qui voudraient venir prendre leur part de toutes ces richesses. L'augmentation croissante de la population du “pays assure à ceux-ci un débouché pour leurs produits, et pourtant peu songent à aller tenter la fortune à l’ouest du lac Supérieur ! —- Ces

fabricants trouvent plus avantageux de fabriquer dans l'Ontario ou dans Québec et d’expédier leurs marchandises dans les grands centres de l’ouest. C’est à ces industriels timorés que la classe agricole des “ prairies” devrait s’en prendre et non à la politique protectionniste du gouvernement fédéral. Je sais bien que l’on me répondra que ce sont les capitaux qui manquent et que, d'autre part, la création d'industries nouvelles exigerait la présence d’ouvriers étrangers compétents qui seraient mal reçus par la population ouvrière du Canada.

Je répondrai plus tard à la première objection. Quant à la seconde, je me contenterai de remarquer qu’un jeune pays comme le Canada ayant à cœu: d'atteindre au sommet du progrès, ne saurait s’amoindrir en faisant appel à toutes les intelligences. Un gouvernement soucieux, comme l’est celui du Dominion, de promouvoir la fortune publique devrait, en cette matière, prendre une position énergique, dut-il même, pour le plus grand bien de la communauté, froisser momentanément la manière de voir intéressée d’une infime minorité.

Pour en revenir à Calgary, la physionomie de la ville ne manque pas d'originalité. De toute part l’activité est générale. Le va et vient, dans les rues, est continuel. Chacun s'occupe de ses affaires et peu de celles des autres. Peu ou point de flâneurs, même dans le ‘‘hall” de l'Alberta.

Je visite quelques beaux magasins, en particulier celui de la Compagnie d'Hudson. Tous sont bien achalandés, abondamment pourvus et, détail significatif, pour la plupart éclairés à la lumière électrique.

Dans les rues, je croise un grand nombre de ‘“ranchmen ”’. Leur teint basané par un séjour prolongé sur la “prairie ””, leurs larges chapeaux de feutre, leurs longues bottes, marquent seuls leur état. Ils n’ont rien de cette apparence débraillée que les journaux illustrés leur prêtent si mal à propos. Quelques indiens, montés sur des poneys font, parfois, leur apparition. Drapés dans leurs couvertures multicolores, la carabine en travers de leur selle, ils passent, calmes, au milieu de la foule. Ces indiens appartiennent à la puissante tribu des ‘ Pieds Noirs ”, autrefois maitresse ‘bsolue du pays. Leur ‘“ réserve” se trouve à environ 20 milles, au sud de Calgary. Là, sous l’œ1il vigilant d'agents spéciaux, ils se laissent guider, peu à peu, vers le régime bienfaisant de la civilisation.

Calgary possède deux écoles publiques, dont l’une est un bel édifice situé au centre de la ville.

Les missions catholiques, dirigées par un saint et illustre prêtre oblat, le P. Lacombe, s'occupent, de leur côté, de l'instruction des enfants Indiens et Métis. Il faudrait écrire un livre

pour raconter comme elle le mérite, l’œuvre du P. Lacombe et de ses compagnons dans cette région de l’ouest. Œuvre d’abnégation, de charité et de civilisation. Le Père Lacombe et son illustre archevêque, Mgr Taché, ont été les deux apôtres du pays. En plus d’une occasion, tous deux furent sur le point de devenir les martyrs de la sainte cause qu'ils défendaient. Le nom du P. Lacombe est un symbole de paix au milieu des tribus indiennes. Son influence n’a pas seulement servi le christianisme, elle a puissamment aidé l'autorité fédérale à s’hnplanter dans les pays où son doux et miséricordieux prestige s’exerçait depuis plus de quarante années. L'œuvre du modeste serviteur de Dieu n’est pas seulement vénérée par toute la population de l’ouest, elle est reconnue et admirée en hauts lieux. N'est-ce pas, en effet, un spectacle touchant et fertile en grandes leçons que de voir les plus puissants dignitaires de l'Etat, les “ magnats ” du ‘“ Canadian Pacific”, tous protestants, conviant à leur table, dans les occasions les plus solennelles et lui offrant la place d'honneur, cet humble missionnaire, vieilli sur la prairie au service de Dieu et de la civilisation !

La ligne du ‘Canadian Pacific” délimite assez exactement les deux grandes régions de l'Alberta.

Au sud, s'étendant jusqu’à la frontière améri1caine et bornés à l’ouest par li haute chaîne des Rocheuses, se déroulent les plus riches pâturages de l’Amérique.

Au nord, un district élevé, coupé de vallées profondes, largement arrosé, bien boisé, et dont la terre est partout d’une incomparable fertilité offre à la culture mixte et à l’industrie un inépuisable et fécond champ d'opérations.

Ces deux régions jouissent, sous le rapport au climat, d'avantages presque identiques.

La ville de Mc£eod est le centre du district du sud ; celle d'Edmonton, située sur la branche supérieure de la Saskatchewan, est celui de la région du nord.

Les températures moyennes d'été et d’hiver à McLeod sont respectivement de 62 et de 21 degrés Fahrenheit.

À Edmonton, ces moyennes sont de 55 et de 11 degrés.

Comme dans la province du Manitoba et dans toute celle de l’Assiniboïine, l’atmosphère dans

l'Alberta, est sèche et d’une limpidité inconnue dans les vieilles provinces de l’est. Le voisinage des montagnes fait de ce beau pays le plus sain du continent américain.

Le climat de l’Alberta donne une recrudescence de vigueur à ceux qui viennent y planter leur tente. Aussi, me disait un disciple d’Esculape, la concurrence n’est-elle pas grande entre confrères ; l’air, ici, agit à notre place et souvent mieux que nous ne pourrions le faire nousmêmes.

Il y a dix ans, les prairies de l’Alberta appar. tenaient aux indiens, aux tralitants et aux quelques bandes de “ buffalos ” que ceux-là n’avalent pas massacrés. Aujourd'hui plus de cent ‘‘ ranchs ” sont disséminés sur toute leur étendue, sans compter les nombreuses fermes éparpillées le long des cours d’eau, abondants dans le pays. Plus de 35000 chevaux, 12000 vaches laitières, 40000 bœufs, 60000 moutons y pacagent en liberté, d'un bout de l’année à l’autre. J’ajouterai que, dans les plaines du sud-ouest du district de l’Assiniboine, également fermées au progrès 1l y a dix ans, la population bovine et chevaline était estimée l’année dernière à respectivement 63000 et 22000 têtes !

Je livre ces chiffres aux réflexions de ceux qui s'appliquent à démontrer que le progrès est immobilisé dans l’ouest.

C’est à un écossais, le docteur McEachran et à un Canadien, l’honorable sénateur Cochrane, que revient l'honneur, j'allais presque dire la gloire, d’avoir ouvert à l’industrie de l'élevage les plaines de l'Alberta.

Vers 1881, lorsque la construction du ‘ Canadian Pacific ” fut définitivement entreprise, ces. messieurs, accompagnés de quelques amis, se mirent en route pour l’ouest.

Après avoir remonté en bateau à vapeur la.

rivière Missouri jusqu'au fort Benton, ils s’engagèrent, à cheval, à travers la prairie. Trois semaines après avoir quitté Montréal ils arrivalent à fort McLeod, au centre de gras pâturages que leur intelligente activité devait bientôt transformer en un immense parc naturel d'élevage.

Sous l’ènergique impulsion de ses premiers fondateurs, l’industrie des ‘“ ranchs ” se développa rapidement. Des capitalistes canadiens et anglais s’empressèrent de faire choix de terrains convenables et d’y placer des animaux, en grande partie importés du Montana. De leur côté, les éleveurs américains ne tardèrent pas à fixer leur attention sur cette région du Canada. Ceux-ci comprirent promptement que les prai-ries de l'Alberta ne tarderaient pas à devenir le centre le plus important de la production, à bon marché, de la viande ; ils tentèrent donc d'en prendre leur part et d'y conduire leurs.

RE

troupeaux. Le gouvernement fédéral, ae leur en laissa pas le temps et en cela il fit bien. Il convient en passant de signaler ce mouvement des Américains vers l'Ouest Canadien ; il suffit, à attester leur mauvaise foi lorsque, pour des fins de politique, ils peignent sous les plus fausses couleurs le Dominion en général et en particulier les nouvelles régions ouvertes à la colonisation.

L'achèvement du “Canadian Pacific”, en 1885, imprima un nouvel élan au développement de l'industrie de l'élevage. Non seulement les troupeaux augmentèrent en nombre mais le type des animaux se perfectionna. Des taureaux de la race Durham furent importés à grands frais d'Angleterre et, avec leur concours, de judicieux croisements furent pratiqués sur tous les ranchs.

C’est vers cette époque qu'un système de quarantaine sévère ferma l'entrée de l’Alberta aux animaux américains. Ceux-ci, avant d'y pénétrer, devaient stationner trois mois dans une zone neutre. Au cours de ces trols mois, les aspirants brouteurs du ‘“ buffalo grass ” canadien étaient soumis à un examen sévère de la part de l'inspecteur général des animaux canadiens, le docteur McEachran. Cette quarantaine était une mesure de précaution de la plus haute importance. Il est à remarquer, en effet, que telle est la salubrité du climat de l'Alberta et

l'excellence de ses pâturages que pas un cas de pleuro-pneumonie ou d’autres maladies épidémiques n’a été signalé dans le pays depuis le jour où l'élevage y a été pratiqué pour la première fois.

La nouvelle mesure prise par le gouvernement provoqua quelques mécontentements passagers. Aujourd'hui les éleveurs canadiens savent gré au gouvernement fédéral de sa politique. Ils constatent, en effet, non sans satisfaction, qu'au moment où les viandes américalnes sont sur le point de se voir refuser l’entrée du marché anglais, les leurs, en raison de leur qualité et de leur salubrité, sont au contraire activement recherchées.

Un fait concluant vient affirmer de lui-même la fertilité des prairies de l'Alberta et l’abondance de ses pâturages. Un certain nombre d’éleveurs de la province d’Ontario, située à plus de 1500 milles de cette partie du Dominion, trouvent économique d’y envoyer, au printemps, leurs jeunes animaux à l’engrais !

Les terrains d'élevage ne sont pas vendus par le gouvernement, ils sont loués par lui pour une période de 21 ans. Le prix de location est de deux centins par acre et par an. Les locataires sont soumis à certaines obligations. Ils doivent, en particulier, placer chaque année sur leurs emplacements, un certain nombre d'animaux. C’est là une mesure sage qui a pour

effet, de ne pas immobiliser la valeur des terrains et, partant, le progrès.

À l’origine de l’industrie des ‘ranchs ”, leurs propriétaires s’attachèrent exclusivement à l’élevage des bêtes à cornes. Ils ne tardèrent pas à se rendre compte que la production chevaline pouvait également devenir pour eux une abondante source de profits. Des ‘“ranchs” de chevaux ne tardèrent donc pas à se créer. Dès leurs débuts, ils s’imposèrent comme un succès. De grands propriétaires anglais expédièrent sur les prairies de l'Alberta des étalons de prix et une quantité considérable de juments. Aujourd’'hui toutes les races anglaises les plus connues sont largement représentées dans le pays, leurs produits sont de toute beauté et paraissent, sous l’action d’un climat nouveau, acquérir une vigueur nouvelle. Le cheval, d’ailleurs, s’accommode mieux de l'hiver que le bœuf. De son sabot, il fouille plus facilement la neige que c lui-ci. Dans les années très rares, où l’hiver, plus sévère que de coutume, élève le chiffre de la mortalité, les “ ranchs ” de chevaux souffrent moins que ceux des bêtes à cornes.

Lorsque sur ceux-ci la moyenne des pertes atteint 5 %,, elle ne dépasse pas 2 °ZX sur ceux-là.

Le district d'Edmonton comprend toute la partie nord de l'Alberta. Il s'étend de la Hgn° du ‘“ Canadian Pacific” au sud, au territoire de

l’Athabaska, vers le nord. Sa superficie est d'environ cinquante mille milles carrés. La nature a réuni, dans cette portion du Dominion, tous les éléments de richesse susceptibles d'attirer l’émigration. Aussi celle-ci ne s’estelle pas fait attendre et depuis trois ans, s’avance-t-elle en colonnes serrées, à la conquête de ces vastes territoires dont la fertilité tient du merveilleux.

L'aspect du district d'Edmonton diffère complètement de celui dont la ville de McLeod est le chef-lieu. Sillonné de toutes parts par de larges et profpndes rivières, abondamment boisé, largement ondulé, le pays offre au voyageur une succession ininterrompue de points de vue nouveaux qui repose ses yeux de la monotonie des grandes plaines qu'il vient de parcourir.

Je viens de dire que cette région se peuplait rapidement. Ce mouvement est dû à ce que le colon trouve à sa portée et en abondance ces deux facteurs essentiels de toute nouvelle installation dans l’ouest : le boïs et l’eau.

Au nord, les vallées arrosées par les rivières Athabaska, McLeod et Pembina, sont couvertes de profondes forêts de pins, d’épinettes, et de peupliers. Les arbres y sont d’une belle venue et fournissent un bois de construction d'une

excellente qualité.

Sur les bords de la rivière Saskatchewan et

au sud de celle-c1, dans les vallées de ses tribu-

taires la ‘ Battle River ” et la “ Deer River ”, le bois est plus clairsemé. Dix générations de colons ne sufliront pas, pourtant, à épuise: les réserves forestières de cette partie du pays.

D'ailleurs, le colon qui ne trouve pas sur son lot de terrain suffisamment de bois pour construire sa maison, ses granges et suppléer à sa provision de combustible, peut obtenir des agents du gouvernement la permission de se pourvoir, en dehors de sa propriété, de celui qui lui est nécessaire. Moyennant 50 centins (2 frs 50), on lui permet de couper, dans la forêt la plus voisine, dix huit cents pieds de bois de charpente, quatre cents madriers, deux mille pieux de clôture et trente cordes de bois de chauffage. L'immigrant peu fortuné peut de la sorte et à bon marché, se loger et mettre ses animaux à couvert sans entamer son modeste avoir. Il bénéficie, dès lors, d’un avantage que ne saurait se procurer à aussi bon marché le colon du Manitoba. Tandis que celui-ci doit compter sur des dépenses de première installation, relativement considérables pour sa bourse, son camarade du district d'Edmonton a toute liberté d'employer son modeste capital à l’achat d’animaux et d'instruments aratoires.

Le pays n’est pas moins favorisé sous le rapport hydrographique. De larges rivières le sillonnent de toutes parts et des cours d'eaux d’une moindre importance, qui prennent nais-

sance dans les hauts glaciers des Rocheuses, distribuent une eau claire et abondante à travers le pays. La profondeur maxima à laquelle il est parfois nécessaire de creuser pour trouver l’eau ne dépasse jamais trente pieds.

Le climat du district d'Edmonton rappelle beaucoup celui des hautes vallées de la Suisse. La similitude de ces deux pays ne se borne pas là, il serait facile de l’établir.

Dans les vallées de la ‘ Saskatchewan, ” de la Deer River” et de la ‘ Battle River,” la neige disparait généralement de la fin de mars au quinze avril ; la fonte de cette neige est rapide et le sol s’assèche promptement. Jusqu'au quinze mai euviron les nuits sont fraîches, froides parfois, mais en revanche, les journées sont chaudes et sous l’action des rayons solaires la terre se dégèle rapidement. La verdure apparait dans la dernière semaine d'avril et dans les derniers jours de mai elle est en pleine efflorescence. Le mois de juin est généralement pluvieux. Pendant ce mois et celui de juillet la végétation se développe rapidement, de telle sorte que les récoltes, se: 6es du vingt-cinq avril au quinze mai, sont mûres vers le milieu d'août. À partir du qui >’ septembre, les gelées blanches font leur apparition; les prairies, toutefois, conservent leur verdure jusque vers le milieu de rovembre, époque des premières bordées de neige.

L'hiver est moins rigoureux que dans la province du Manitoba. Le thermomètre a, parfois, indiqué à Edmonton une température de 40° au-dessous de zéro, mais cela per 4ant un jour ou deux seulement chaque hiver. Les tempêtes de neige, fréquentes dans l’est, sont inconnues au nord de Calgary. Cette douceur relative du climat tient à l’action bienfaisante du ‘ chinook,” dont j'ai déjà parlé, ainsi qu'aux forêts situées au nord du district qui forment une barrière à l’action des grands vents.

L'hiver, la hauteur moyenne de la couche de neige est de dix-huit pouces environ. Elle est parfois beaucoup moindre. En 1886, cette hauteur ne dépassa pas six pouces.

À l'exception des vaches laitières et des animaux reproducteurs qui sont stabulés pendant la mauvaise saison, les bestiaux des colons demeurent au plein air tout l'hiver. Lanuitils se réfugient sous des hangars et le jour se dispersent dans les bois environnants où ils trouvent, en grattant la neige, une abondante nourriture.

Le sol du district d’Edmonton est formé de terre végétale noire avec sous sol de marne argileuse. La couche de terre cultivable a une épaisseur moyenne de trois pieds (un mètre environ). Détail particulier et qu’il est intéressant de noter dans l'intérêt des futurs

colons qui pourraient lire ces lignes, la

couche de terre noire est plus épaisse sur les hauteurs que dans le fond des vallées. Cette anomalie s'explique d'elle-même pour peu que lon y prête quelque attention.

La plupart des rivières ou des torrenis qui arrosent le pays prennent naïssance sur les flancs des Montagnes Rocheuses. Dans leur course échevelée, au printemps, ces cours d'eaux entraînent avec eux des débris de terrains siliceux qui envahissent peu à peu le fond des vVeliées et tendent progressivement à prendre la place de la terre noiïre, de telle sorte que les terrains avoisinants les rivières, tout en demeurant fertiles, exigent l’emploi d'engrais plus rapidement que les terres hautes. Les cultivateurs du district d'Edmonton commettent malheureusement la même erreur que ceux de la province du Manitoba : ils négligent leurs fumiers. Ces fumiers s’entassent dans la cour de la ferme, perdus, presqu'oubliés. C’est à peine si, de temps à autre, on en distrait quelques tombereaux pour accélérer la pousse des léscumes semés dans le petit jardinet attenant à chaque maison d'habitation. Ce mépris des engrais fait, à coup sûr, honneur à la fertilité prodigieuse du sol; mais elle implique, de la part des colons, un manque de prévoyance coupable. Ceux-ci devraient comprendre qu’il n’est pas de terre, si bonne qu’elle soit, qui ne s'’use à la longue, et qu’en s'épargnant, par

Sue du

nonchalance, du travail, ils décuplent, sans s’en douter, celui auquel leurs enfants auront à se livrer pour rendre au sol la fertilité qu'il aura. perdu par leur faute.

Quoi qu’il en soit, la terre, encore dans toute sa vigueur, rend au centuple les grains que les cultivateurs lui confient. Il n’est pas un coin de terre, si favorisé qu'il soit, dans le Manitoba ou L’Assiniboine, dont la fertilité égale celle des vallées de la “ Deer River.” de “ La Battle

“River,” de la Saskatchewan du Nord et de ses. tributaires.

La moyenne du rendement, à l’arpent, pour lJ’avoine est, dans le district d'Edmonton, de cinquante-deux minots, le minot pèsant de 46 à 50 livres, ce rendement atteint souvent soixanteet-quinze minots —L’orge produit de quarantecinq à cinquante-cinq minots, le poids du minot variant de cinquante-quatre à cinquante-sept livres. Le rendement, à l’arpent, du blé, est de trente-cinq à quarante minots, de soixante-deux à soixante-quatre livres chacun.

Les récoltes de pommes de terre atteignent des proportions fantastiques. La moyenne de.

la récolte à l’arpent est de trois cent cinquante minots. Il n’est pas rare, surtout aux environs d'Edmonton, de voir un arpent de terre donner un rendement de sept cents mimots. >

La longueur des pailles de blé et d'avoine donne une preuve nouvelle de la fertilité du sol.

J'ai vu à Calgary des tiges de paille de blé qui mesuralent six pieds deux pouces de hauteur et dont les épis, bien fournis, atteignaient une dimension de quatre pouces et demie à cinq pouces.

Un cultivateur de la colonie de Red Deer a, l’année dernière, récolté quatre-vingt-dix minots d'avoine à l’arpent ; un second, au Fort Saskatchewan en a récolté cent-quinze.

Ces rendements sont, à coup sûr, une exception à la règle, mais n’affirment-ils pas d’euxmêmes la fertilité du sol qui les produit.

Le prix de la terre, dans le district d'Edinonton, est encore nominal si l’on tient compte de son incroyable fécondité et des avantages précieux que le pays offre au colon sous le rapport du bois et de l’abondance de l’eau.

D'ailleurs, ici comme dans tout le Nord-Ouest, la valeur des terrains dépend beaucoup moins de leur fertilité que de leur distance plus ou moins grande dn chemin de fer.

Il est à propos de faire à ce sujet une remarque. Les rouveaux arrivants, sans caiculer suffisamment le contenu de leur bourse, ont, en général, une tendance à ne pas trop s'éloigner des grands centres ou du voisinage des voies ferrées.

Cette façon de procéder est assurément avantageuse pour ceux auxquels leurs ressources per-

mettent de placer dans l’achat d’une terre une portion notable de leur capital disponible. Elle ne saurait convenir aux immigrants de moyens modestes. Ceux-ci agiront plus sagement en choisissant leurs lots dans les parties du district non encore colonisées. Ils deviendront ainsi propriétaires avec une dépense de capital minima et n'auront pas longtemps à attendre avant de voir un chemin de fer passer à leur porte.

Jusqu'ici, d’ailleurs, le marché local a amplement suffi à l’écoulement des produits de la ferme. Ceci s'explique naturellement par l’augmentation rapide du chiffre de la population. Chaque année, depuis cinq ans, des milliers d'immigrants sont venus planter leurs tentes dans le district d'Edmonton. A ces colons nouveaux 1l faut des grains de semence, du blé pour se nourrir, du foin pour lesanimaux. C’est sur les fermes des cultivateurs qui les ont précédés qu’ils se fournissent de toutes ces denrées. L’excédent des récoltes est toujours acheté sur place par des marchands qui parcourent le pays à l'automne.

Edmonton est le centre administratif et commercial du district de ce nom. La ville est située sur la rive nord de la rivière Saskatchewan. Son histoire est celle de toutes les nouvelles cités de l’ouest. Dans les dernières années

du dix-huitième siècle, la compagnie de la Baie ï

. d'Hudson construisit sur son emplacement actuel un fort qui Gevint en peu de temps le quartier général des traitants de fourrures de la région. Bientôt, non loin de ce fort, s’éleva une église desservie par des prêtres catholiques. L'action de ces apôtres dévoués de la civilisation ne tarda pas à se faire sentir au milieu des populations indigènes du pays. Elle contrebalança eficacement, dans l'esprit des indiens, les germes de démoralisation que propage toujours chez ceux la passion du lucre encouragée trop souvent par de coupables pratiques.

La construction du ‘ Canadian Pacific” fut le point de départ de la fortune d’Edmonton. La nouvelle se répandit que les promoteurs de la ligne transcontinentale projetaient de faire passer leur chemin par la vallée de la Saskatchewan. Aussitôt Edmonton devint le point de mire d’une nuée de spéculateurs. Le prixdes terres augmenta rapidement, des maisons s’élevèrent de toute part et bientôt une ville en miniature était fondée sur les bords de la Saskatchewan.

Les ingénieurs du “ Canadian Pacific ” ayant trouvé, plus au sud, une passe nouvelie pour franchir les Montagnes Rocheuses, ie tracé du chemin de fer fut définitivement arrêté.

devait passer par le fort Calgary, laissant Edmonton à deux cents milles vers le nord.

Cette décision réduisit à néant les espérances de la spéculation et retarda de quelques années

ns.

le développement de la nouvelle ville. Les vrais amis de la colonisation ne sauraient s’en plaindre. Le district d'Edmonton, en effet, est, comme je l’ai déjà dit, essentiellement adapté aux besoins des classes immigrantes moyennes. Le colon trouve sur sa terre et en abondance, du bois et de l’eau et, cette terre, il peut l’btenir à un prix presque nominal. En serait-il de même aujourd'hui, si le “ Canadian Pacific ” eut passé par Edmonton ? Il est permis d’en douter.—Les terres du district seraient devenues la proie des spéculateurs ; ceux-ci en eussent demandé des prix inabordables pour les bourses modestes des travailleurs de la terre. Ces colons, découragés de ne pas trouver ce qu'on leur promettait, c’est-à-dire le sol à bon marché, se seraient arrêtés au seuil du district le plus fertile pourtant du Nord-Ouest Canadien. Les effets de la spéculation ont été, parfois, désastreux dans l’ouest ; je m’en suis surtout rendu compte aux environs de Winnipeg.

” Non loin de cette ville, sur une étendue de plus de cent miile carrés, dans la direction de Portage la Prairie, le sol, d’une fécondité merveilleuse pourtant, Jemeure improductif. Ce vaste territoire, sur lequel pourraient vivre à l’aise cinq mille fermiers, est entre les mäins des spéculateurs. Ceux-ci détiennent ces terrains depuis plus de vingt ans et en éloignant

par leurs prétentions exorbitantes les acheteurs

# bona fide ” de terres, mettent en échec la prospérité du pays. Ils contribuent aussi à entretenir cette idée fausse mais courante en Europe que la plus grande partie des territoires de l’ouest est entre les mains d'agents financiers qui ne les cèdent que moyennant de gros déboursés. La spéculation sur les terrains est une plaie contre laquelle les gouvernements forts devraient trouver d’énergiques remèdes, principalement dans les jeunes pays dont l’avenir dépend entièrement de la colonisation.

Edmonton, depuis deux ans, est en commuuication régulière avec Calgary par une ligne de chemin de fer de deux cents milles d’étendue. Avant la construction de cette voie ferrée, il fallait six jours à l’immigrant pour parcourir cette distance. Ce même immigrant peut aujourd’hui se rendre de Montréal à Edmonton dans le même espace de temps!

Le chef-lieu du district nord de l'Alberta se développe rapidement. À proximité des grandes forêts du nord, situé sur les bords de l’un des plus importants cours d’eau du pays, au centre - de l’une des régions carbonifères les plus riches du monde, il est appelé à devenir, tout a la fois, un centre agricole et industriel de premier ordre.

C’est vers cette portion du Nord-Ouest que se dirige de préférence l’émigration Canadienne- Française de la province de Québec et celle des Etats-Unis. Ce mouvement est bien moins dû à

la fertilité des terres qu’à la présence dans le pays de nombreux missionnaires catholiques. Ces vaillants pionniers de la civilisation n’ont pas seulement limité leur œuvre à la conversion des infidèles, ils se sont faits les apôtres dévoués et enthousiastes de la colonisation de cette partie du pays par les Français d'Amérique.

Dieu veuille, pour le soin de l’avenir de leur nationalité sur le continent américain, que les Canadiens - Français prêtent l'oreille à leurs patriotiques exhortations. Le salut de leur race, on ne saurait trop le leur répéter, dépend uniquemeut de leur attachement au sol de la patrie. Et par patrie, je n’entends pas seulement la province de Québec, mais le Dominion tout entier que la Providence leur a donné en héritage et pour la colonisation duquel elle les a armés de toutespièces en multipliant parmi eux les naïssances.

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did: réthale cétectid ee ‘à !

Sous l’action d’une politique sage et par dessus tout claivoyante, le Canada, depui: 1880, marche à pas de géant dans la voie du progrès.

Les résultats obtenus ne parleraient-ils pas d'eux-mêmes que l'attitude aggressive de la puissante république voisine suflirait à elle seule à affirmer ce progrès.

Point n’est besoin, heureusement, pour le constater et apprécier le merveilleux développement économique du Dominion, d’aller en recueillir la preuve au sein du congrès américain ; :l suffit simplement de boucler sa valise et de se mettre en route pour le Nord- Ouest Canadien, en laissant derrière soi tout esprit de partisannerie politique.

. Je viens de faire ce voyage et de le raconter. Il à été, pour moi et pour mes lecteurs aussi, je l’espère, une révélation. Partout, nous avons pu constater ce que la volonté est à même d’accomplir quand elle a pour guide l'intelligence pratique et le sens le plus élevé du patriotisme.

Le patriotisme! voilà un sentiment bien défaillant en ce siècle de prosaisme à outrance !— Toutes les occasions, pourtant, sont bonnes pour l’invoquer, et le mot qui le traduit s'inscrit en gros caractères sur le drapeau des causes les plus mauvaises et les plus louches. Au nom du patriotisme on éveille chez le peuple les passions les plus dangereuses et on corrompt les cœurs au lieu de les unir dans une pensée commune de concorde et de paix.

Eh ! bien, j'ose l’affirmer à la dernière page de ce livre et au risque, peut-être, d’effaroucher de vertueux pharisiens : si, ce qu’à Dieu ne plaise, le patriotisme canadien s’affaiblissait jamais, c’est au milieu des courageuses populations de l’ouest qu’il le faudrait aller retremper.

Je ne saurais ledire trop hautement, le voyage que je viens de faire m'a révélé dans toute sa orandeur ce que pouvait le vrai patriotisme.

Non pas celui qui se nourrit de phrases ronflantes déclamées du haut des ‘ hustings ”, mais celui qui se traduit par des actes et place au dessus des revendications de partis le souci de la dignité nationale et de la fortune publique.

Au Manitoba, à travers les Territoires, dans cette merveilleuse Colombie Britannique, dont je parlerai un jour, j'ai constaté l'œuvre accomplie par ce patriotisme. (‘ette œuvre est vivante, agissante, elle est l'honneur de ces jeunes

pays dans le présent, elle sera leur sauvegarde dans les luttes de l’avenir.

Pour apprécier à leur valeur les progrès accomplis dans les provinces canadiennes de l’ouest depuis quelques années, il est nécessaire de faire un retour en arrière et de constater quelle était leur position il y a quinze ans.

A la veille de l’avènement au pouvoir du parti conservateur, en 1878, l’acte de Confédération des colonies anglaises de l’Amérique du Nord était, depuis onze années, un fait accompli. Depuis onze ans, toutes les forces vives, toutes les énergies disséminées auparavant, sans lien commun d'intérêt, sur un territoire presqu'aussi étendu que celui de l’Europe, s'étaient moralement groupées autour d’un seul drapeau : celui du Dominion. Et pourtant, en dépit de la robuste énergie de son peuple, du bon vouloir de ses chefs politiques, le Canada était, à cette époque, sur le point de voir son avenir irrémédiablement compromis. Une crise économique profonde sévissait sur tout le pays. Les causes en étaient multiples. L'une d’elles l’emportait en gravité sur les autres : le progrès et la vie n'avaient pu encore pénétrer à travers les solitudes de l’ouest, et développer, au profit de la communauté, les incalculables richesses que la nature s'était plu à y répandre sans compter.

À l’est de la région des grands lacs, les vieilles

provinces canadiennes de Québec, de l’Onta-

rio et les anciennes colonies du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l'Ile du Prince-Edouard, concentraient à elles seules le mouvement social, commercial et industriel de la Puissance.

Le Manitoba, les Territoires du Nord-Ouest, plus étendus que la Russie d'Europe, étaient séparés de leurs provinces sœurs par une chatne de lacs grands comme des mers et par plus de 600 milles de territoires inexplorés couverts de forêts inextricables.

De l'extrémité ouest du ‘lac Supérieur aux pieds des Montagnes Rocheuses, sur un parcours de plus de 1200 milles, dans cette même année 1878, une seule ville digne de ce nom s'élevait, celle de Winnipeg. Sa population était d'environ 5000 âmes.

En dehors de Winnipeg et de son petit faubourg Canadien-Français de St-Boniface, le Nord-Ouest Canadien était, à cette époque, presque désert. Seuls, les apôtres de Dieu, les trappeurs au service de la compagnie de la baie d'Hudson, quelques rares colons et les débris des puissantes tribus indiennes d'autrefois l’habitaient !

Sur cette fertile prairie au milieu de laquelle nous venons de visiter de brillantes villes, aux rues larges, bordées de riches magasins et éclai-

rées à la lumière électrique, nous n’aurions pu, en 1878, que constater la présence des trois

abris-volants qui, depuis plus de deux cents ans, marchent toujours de conserve à travers les plaines de l'Amérique du Nord : la tente du missionnaire, la hutte du trappeur, le wigwam de l’indien! La foi, intermédiaire toujours fidèle entre la charité, la barbarie et l’ignorance.

Puis au-delà des Montagnes Rocheuses, resserrée entre cette colossale ceinture de rocs et les flots du Pacifique, s'étendait cette perle du ‘ Dominion ”, la Colombie Britannique, éloignée de plus de 2000 milles des provinces canadiennes de l’est.

Le Dominion tout entier regorgeait de richesses naturelles ; le sol était d’une fécondité surprenante ; la population, enfin, était issue des deux races les plus entreprenantes et les mieux douées du monde ; et pourtant, en dépit de tout, le pays dépérissait. La Confédération se mourait d’anémie !

En 1871, les Commuues du Canada avaient, à l’unanimité des voix, voté la construction du transcontinental canadien. Les études préliminaires de cette prodigieuse voie ferrée avaient été entreprises sans délai, lorsque, tout à coup, l'horizon politique du pays s’assombrit de nouveau. Le pouvoir central changea de mains et, dès lors, les travaux du transcontinental n’avancèrent plus qu'avec une lenteur qui devait retarder de dix ans l'entrée du

pays dans la voie du progrès. Le gouvernement d'alors manqua-t-il de confiance en lui-même, cela est possible ; quoiqu'il en soit les marchés financiers de l’Europe manquèrent de confisnce dans les moyens d’action dont il disposait.

Aussi lorsque les élections de 1872 rendirent le pouvoir au parti conservateur, les travaux du chemin de fer avaient-ils fait peu ou point de progrès.

La situation était critique ; l’œuvre de 1867 menaçait ruine. Les provinces de l’est et celles de l’ouest étaient toujours sans rapports directs les unes avec les autres. Les colons que le gouvernement central s’efforçait de diriger vers le Manitoba, devaient, tout d’abord, prendre la route des Etats-Unis. Bon nombre d’entre eux, séduits par les fallacieuses promesses d’agents d'immigration américains, s’arrêtaient en chemin dans le Michigan, le Wisconsin, le Minnesota et le Dakota.

Il fallait à tout prix remédier à cet état de choses et en réparant au plus vite les fautes du passé, sauvegarder le présent menacé et assurer l’avenir.

Il fallait, sous peine de voir se désagréger la grande œuvre de la Confédération, concentrer tous les efforts, toutes les ressources du pays à l'achèvement du transcontinental.

Il fallait, enfin, et cela n’était pas la tâche la plus facile, raviver chez le peuple laconscience …

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de sa force, et faire renaïitre sur les marchés européens une sécurité qui permit au Canada de relever son crédit.

La tâche était lourde, les hommes du gouvernement de 1878 n’hésitèrent pourtant pas à l’assumer.

Sir John A. McDonald et ses collègues se mirent résolument à l’œuvre et du jour de leur avènement au pouvoir travaillèrent sans relâche à la résurrection économique de leur pays. Reprenant l’ancien programme conservateur de 1871, ils jurèrent au peuple de le mener à bonne fin. Le peuple eut confiance en eux et eux lui tinrent parole. Les ministres en appelèrent à tous les hommes de cœur, à toutes les bonnes volontés. Imbus des théories de gouvernement d’un autre Canadien illustre, Sir George Etienne Cartier, ils prirent pour devise ‘ Le Canada pour les Canadiens et par les Canadiens ! ”—

La tâche immédiate qui s’imposait au nouveau ministère était la construction du transcontinental. Cette entreprise était inscrite à la première page de son programme et de son exécution d’ailleurs, dépendait le salut de la Confédération. La différer eût été narguer l'opinion publique et se placer en face des marchés financiers de l’Europe sur le même pied d’impuissance que le gouvernement précédent. | |

Entreprendre, d'autre part, dans les conditions économiques ou se trouvait le Canada, de mener à bonne fin une opération aussi gigantesque, semblait un défi jeté à l'avenir du parti.

L’audace mise au service dn génie faillit rarement ; elle ne devait pas, cette fois encore, tromper Sir John A. McDonald. Il s’agissait pour le premier ministre de trouver les hommes qui accepteraient d'entreprendre ce travail de géant, d’en courir tous les risques en échange de compensations légitimes. Sir John les trouva.

Le nouveau syndicat du ‘ Canadian Pacific” était composé d'hommes aux vues larges et doués d’une énergie d’action peu commune. Ils disposaient, par eux-mêmes ou par l'entremise de puissants capitalistes, de ressources considérables, et le patriotisme bien connu des principaux d’entre eux était un sûr garant de la droiture de leurs intentions.

Dans le courant du mois d'octobre 1880, un contrat fut passé entre le gouvernement fédéral et le syndicat du ‘ Canadian Pacific”.

Au mois de juin 1881, les ouvriers étaient échelonnés le long des 4000 kilomètres de la voile projetée.

Le 7 novembre 1885 toute la ligne était terminée. Sn

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Dans les premiers jours de juin 1886, le premier train de voyageurs s’élançait de Montréal et traversait de part en part tout le Dominion.

Dans le courant de la même année, enfin, la compagnie se libérait envers le gouvernement fédéral de toutes les obligations financières qu'elle avait contractées envers lui.

À l'heure qu’il est, la compagnie du ‘“Canadian Pacific ” contrôle plus de 6000 milles de voies ferrées ; elle possède sur l’océan Pacifique une flotte de puissants steamers et les différentes lignes de son réseau rayonnent vers tous les grands centres américains de l’ouest.

On ne saurait trop mettre en lumière la hauteur de vue qui a toujours présidé aux relations du gouvernement fédéral avec la compagnie du ‘“ Canadian Pacific ”. Elle révèle le clairvoyant patriotisme des chefs politiques du pays depuis quinze ans.

Ceux-ci eurent la prescience de l’avenir réservé à leur pays. Ils consacrèrent tout ce que la Providence leur avait donné de talent et d'énergie à le préparer.

Le “ Canadian Pacific ” devait, selon eux, être la clef de voûte du Canada tel qu’ils le rêvaient ; ils n’hésitèrent donc pas à assumer devant la nation toute la responsabilité de sa construction. Cette resporsabilité était énorme, ils en chargèrent néanmoins leurs épaules résolus à vain-

cre ou à disparaître de la scène politique avec le parti qui les avait placés au pouvoir.

Leur œuvre apparait aujourd’hui dans tout l'éclat de sa maturité. Seuls les hommes dont la politique est faite de fanatisme peuvent mettre en doute son utilité.

Quant à ses résultats, je viens de les placer sous les yeux du lecteur. Il a pu voir, il a pu constater, 1l a pu juger. C'était tout ce que je voulais.

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