RUE BONAPARTE
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PRÉFACE
J’ai réuni dans ce volume des études et des travaux divers publiés à diverses époques soit en brochures , soit en articles de journaux. Ce sont des souvenirs , des témoins , je dirais des monuments , si le terme n’était bien ambitieux , des différents âges de ma vie. Et comme on y voit aussi le reflet ou l’empreinte des choses et des préoccupations de notre temps, j’ai pensé qu’ils pourraient à ce titre, étant réunis , offrir quelque intérêt.
Un lien relie tous ces travaux et en fait un tout malgré leur diversité. C'est qu’ils sont inspirés par une même idée dominante et qu’ils visent un but commun : servir la cause religieuse et aider le grand mouvement de restauration chrétienne et catholique de notre temps. Ce nouveau volume apporte un complément et un commentaire à ses deux aînés : Le grand Combat contemporain et Le Surnaturel dans l’art.
De cette marche de notre temps vers une restauration chrétienne, quel a été l’initiateur? Qui a tout d'abord donné l'impulsion ? N'est-ce pas l’auteur du Génie du
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Christianisme? Un Essai sur Chateaubriand est le premier travail compris dans ce volume.
Le mouvement inauguré par Chateaubriand n’ alla pas sans obstacles, sans subir des efforts- , des poussées contraires. Il y eut par exemple le grand effort de l’opposition libérale sous la Restauration qui aboutit à la révolution de Juillet. L'esprit de révolte et d'incrédulité qui n'avait cessé de régner dans la bourgeoisie redevenait prédominant. J'ai montré dans Alfred de Musset un témoin et une victime de cette période. Sa vie et ses œuvres dénoncent l'action et l’influence funeste de cet esprit de révolte , de ce scepticisme désolant dont il fut l’organe et le poète.
La bourgeoisie incrédule et voltairienne qui triomphait en 1830 n’enraya pas le mouvement créé par Chateaubriand. Le siècle ne retourna pas en arrière. La Providence avait suscité des hommes nouveaux qui surent comprendre les circonstances et l'apostolat qui pouvait avoir prise sur les esprits d’alors. Cet apostolat sortit de l’école Mennaisienne, et Lacordaire, fils de bourgeois, l’exerça avec un éclatant succès vis-à-vis de la bourgeoisie devenue maîtresse du pouvoir. Une étude sur Lacordaire et son historien M. Foisset marque dans ce volume cette nouvelle étape du progrès chrétien en notre siècle.
Les catholiques arrivèrent enfin au pouvoir au lendemain de 4848. Les désordres de cette époque favorisaient l’action et la propagande religieuses, et c’est porté par ce courant devenu irrésistible que Napoléon III parvint au pouvoir.il dépendit de lui d’assurer définitivement tarestauration d’un ordre social chrétien et d'opérer les transformations nécessaires. Mais Louis- Napoléon n’était qu'un pseudo- défenseur de la religion et de l’Église. Il avaitpris un masque de circonstance qu’il ne tarda pas a déposer.
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Après la campagne d'Italie, la guerre qu'il fit à la papauté remit en branle toutes les forces anti-catholiques et anti-sociales. De cette période que domine le concile du Vatican et qui nous conduisit aux catastrophes de 1870, rien n'a été retracé dans ce volume : cest le sujet de mon livre Le grand Combat contemporain.
Il n'y est fait ici que des allusions, et encore c'est dans l’étude d’un fait historique accompli au moyen âge, dans un Récit de la Bataille de Cocherel qui signala les débuts du règne réparateur de Charles V après les grands désastres des règnes de Philippe le Bel et de Jean le Bon.
Il était bien inutile d'aller chercher des leçons si loin pour des gens si peu sensibles même aux enseignements donnés par des désastres éprouvés la veille...
Il s' était à peine écoulé quelques années que les doctrines funestes qui avaient préparé et aggravé ces désastres vinrent les nïajorités leur revenir.
L’article sur Le Darwinisme et l’Homme-Singe, à propos d’un livre du docteur Constantin James, signale cette recrudescence du péril radical et matérialiste.
Cependant le travail de restauration et de transformation catholique n'est ni paralysé ni découragé. Un nouvel apostolat se fonde qui s'adresse au peuple. M. de Mun étend et complète l’œuvre d'Ozanam et des conférences de Saint-Vincent-de-Paul par la création des cercles catholiques d'ouvriers.
La presse est le puissant instrument de cet apostolat; et le plus vaillant ouvrier de cette action catholique par la presse, c’est Louis Veuillot. Notre article sur le rédacteur en chef de ['Univers, redressant et complétant des portraits insuffisants, essaie de montrer sous son vrai jour et avec toute sa taille celui qui a été le précurseur et le pré-
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pa.ra.teur de V avènement de la démocratie chrétienne.
Viennent ensuite quelques récits de voyages, quelques excursions à travers les hommes et les choses contemporaines, d’où résultent des impressions réconfortantes.
Comme couronnement à Ces divers travaux, j'ai ajouté un crayon rapide de l'histoire de ces dernières années. De cette esquisse la conclusion est optimiste. Je conjecture ou présage un nouveau triomphe pour la cause chrétienne et catholique. Si je me suis trompé, si les chrétiens n'ont plus à attendre en ce monde que l'épreuve et la lutte, j'aurai, en tous cas, je l'espère, encouragé mes frères comme moi-même à prendre à ces épreuves et à ces luttes une plus vaillante part et à mériter par là d'être associés du moins au grand triomphe final.
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
ESSAI SUR CHATEAUBRIAND
Il s’est à peine écoulé dix-sept années depuis que Chateaubriand n'est plus, et déjà, lorsque nous évoquons son souvenir, il nous semble envisager une gloire d’un autre âge. Autour de nous, durant cet espace, tout a changé : le gouvernement et la société, les idées et les mœurs, les personnes et les choses. L’on peut dire qu’un abîme nous sépare de cette année 1847, la dernière de la vie de Chateaubriand (1), année qui ne devait pas voir, mais que devaient suivre de si près le naufrage de la monarchie de Juillet et l’avènement de la démocratie, en ces temps de trouble et d’agitation où l’anarchie parvenant au comble devait bientôt appeler les réactions violentes du pouvoir. La littérature n’a pas eu un meilleur destin que la liberté en ces années désastreuses. Nous avons vu disparaître l’une après l’autre la plupart des grandes personnalités qui avaient répandu tant d’éclat sur la première
* Je n’ai fait que quelques retouches de détail à ce travail de jeunesse publié dès 1865 et écrit au début de la seconde phase du règne de Napoléon III.
(l) Chateaubriand est mort le 3 juillet 1848.
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moitié de notre siècle, génération pleine de sève et de puissance dont Chateaubriand peut être considéré comme le glorieux patriarche. De plus en plus rares s’élèvent ces grandes voix. Le vide se fait et le silence autour de nous. Rien n’apparaît, aucune renommée, aucune gloire nouvelle qui puisse nous consoler; car je ne sais quel fatal niveau a passé sur les générations qui arrivent, il ne s’en dégage rien de grand, aucune originalité fortement accusée, aucune personnalité puissante.
Fatigué de la médiocrité des hommes et des choses à travers lesquels nous avançons, perdu dans ces fouies, dans ces hiérarchies d’une démocratie de plus en plus bureaucratique où les individualités s’absorbent, où les physionomies s’effacent et disparaissent, nous nous retournons avec bonheur vers les grandes figures du passé et de préférence vers celle de Chateaubriand qui nous apparaît entre toutes illustre et dominante.
Dire, en nos jours d’abaissement et de mercantilisme littéraire, la dignité de cette vie consacrée à la recherche désintéressée du beau ; célébrer en ces temps de défaillance et d apostasie la grandeur d’une carrière politique si noblement parcourue, nous semble chose utile et opportune.
Puisse notre voix être entendue et contribuer, toute faible qu’elle est, à accélérer le réveil des- âmes, et à maintenir ou ramener notre temps dans la voie ouverte par l’auteur du Génie du Christianisme!
Au début de notre siècle, parmi toutes les gloires et toutes les prospérités du Consulat, notre littérature demeurait dans un état d’abaissement bien fait pour inspirer la tristesse. Les sciences avec les Monge, les Berthollet et les Laplace; les beaux-arts avec les Vernet et les David, les Gros et les Gérard, jetaient un nouvel éclat. Mais les doctrines matérialistes et athées avaient desséché les cœurs et flétri les imaginations. Les lettres demeuraient complètement stériles ou n’enfantaient que des œuvres sans caractère et sans originalité. On en était toujours à cette fatale littérature classique de la fin du dixhuitième siècle, coquette surannée et à bout d’artifices, vieille rajeunie dont la vue seule respirait V ennui. Qui pourrait jamais rendre la vie à cette littérature épuisée ? Comment infuser un sang jeune et riche à cette littérature mourante ? On commençait à désespérer de l’avenir lorsque l’on vit tout à coup, à côté du génie de Bonaparte, se lever un génie rival, celui de Chateaubriand : le Mercure publiait Atala.
L on ne saurait dire la surprise et l’émotion que produisit l’apparition de cette œuvre étrange et originale. Tout un monde inconnu se révélait aux imaginations. Les forêts vierges de l’Amérique, cette nature grandiose et primordiale où débordaient la vie et les passions primitives, la grande voix de la religion déjà retentissant au milieu de ces solitudes, offraient
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des spectacles dont l’éclat et la nouveauté saisissaient. Atala, •cette jeune héroïne demi-sauvage et demi-chrétienne, entraînée par un amour invincible que combat une foi mal éclairée •et se donnant la mort pour ne pas succomber à sa passion, remuait profondément les cœurs. On partageait le désespoir et les emportements de Chactas dont la sauvage beauté, les sentiments naïfs et la touchante jeunesse exerçaient un charme irrésistible sur des esprits blasés par une civilisation excessive ■et corrompue. L’on était ravi d’entendre le langage ineffable de ces jeunes amants sous le dôme des forêts séculaires, ces hymnes d’amour à travers les solitudes comme on n’en avait jamais entendu depuis le Cantique des Cantiques, ces entretiens aux tendresses infinies auxquels semblait s’associer une nature débordant de vie et de jeunesse. Peu à peu le tableau s’assombrissait ; le drame devenait palpitant; l’orage des passions, après avoir longtemps grondé sourdement, éclatait enfin, et la voix de la religion qui calme les tempêtes se faisait entendre grave et douce, sévère et compatissante, trop t^*d, hélas! pour ranimer les joies de la terre, mais à temps encore pour adoucir la mort et calmer le désespoir.
C’était dans les descriptions de ces régions inconnues une richesse et une variété, dans l’expression des sentiments et des passions une éloquence sans exemple, avec je ne sais quoi de vague et de triste qui déjà déposait dans les âmes le germe de cette mélancolie que René devait développer à l’excès. Quel contraste avec la littérature du jour aux allures froides et compassées, avec la prose raffinée des Ginguené et des Laharpe, avec les tragédies grecques ou romaines de Chénier et les poèmes sur la Pitié de Delille ! Déjà Bufïon, déjà Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre avaient fait parler à la nature un magnifique langage. Chateaubriand s’en montrait le véritable interprète en même temps que le peintre le plus brillant ; il lui donnait dans son œuvre la plus large place; il en faisait son “principal personnage pour ainsi dire. Notre langue s’était touours distinguée par son génie spiritualiste et son caractère
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abstrait; avec lui elle, se faisait concrète; elle devenait pittoresque; l’expression directe de la pensée était remplacée par son image, transformation qui exerça dès l’abord une séduction irrésistible.
Le succès d 'Atala fut immense. Les deux jeunes sauvages de Chateaubriand devinrent populaires à l’égal de Paul et Virginie. En vain quelques esprits chagrins ou intéressés protestèrent avec l’abbé Morellet. Leurs voix se perdirent dans les applaudissements universels : une révolution littéraire s’accomplissait à coté de la révolution sociale.
Mais Atala n’était qu’un épisode détaché d’une œuvre autrement vaste et considérable, ce n’était qu’un prélude. Le chant allait bientôt se faire entendre. Dès l’année suivante Chateaubriand publia le Génie du Christianisme, le Génie du Christianisme qui venait compléter la révolution littéraire et marquer dans quel sens devait se transformer la révolution sociale commencée pour devenir féconde.
Publier une apologie du christianisme au sortir de cette période terrible qui s’était attaquée avec une égale fureur à la religion et à la royauté, au milieu d’une société où les idées de Voltaire dominaient incontestées, où ses railleries et ses sarcasmes contre l'infâme composaient la monnaie courante du bel esprit, quand il était universellement admis que le christianisme, c’était la barbarie, le grand obstacle au progrès des lumières et à l’émancipation du genre humain, était une entreprise bien hardie et périlleuse. Comment triompher de tant de préventions et de haines? Quelle prise pouvaient offrir des esprits qui avaient assisté aux fêtes de la déesse Raison et à la proclamation de l’Être suprême? A coup sûr il n’était plus de saison de recourir aux preuves discréditées de l’ancienne apologétique, de descendre dans l’examen approfondi des dogmes, de développer les preuves de tradition et de raison. Le siècle eût souri et détourné la tête. Il fallait avant tout ramener les regards vers cette religion qu’on méprisait, parce qu’on ne la connaissait plus ; et pour cela séduire les imaginations et tou-
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cher les cœurs ; la beauté seule pouvait opérer ce prodige, la beauté qui en captivant les imaginations et les cœurs prépare les âmes à la persuasion. Il fallait montrer lé christianisme revêtu de toutes les séductions de la beauté. Chateaubriand le comprit, et la Providence l’avait doué merveilleusement pour mener à bien cette grande tâche.
Toutes les beautés du christianisme apparurent resplendissantes dans son œuvre : beauté des dogmes et de la morale, beauté du culte et des cérémonies, beauté artistique et littéraire. Beauté des dogmes et de La morale : il disait la profondeur insondable de nos çiystères, leur charme inexplicable et leur secrète conformité avec les instincts les plus intimes de l’âme humaine ; les consolations et les secours que procurent à nos misères et à notre faiblesse les sacrements de cette religion divine qui bénit et consacre tous les grands actes de l’existence, et, prenant l’homme à son berceau, l’accompagne jusqu’à la tombe. Beauté du culte et des cérémonies : quelle religion eut des temples plus dignes de la divinité? Quelle hardiesse écrasante, quelle imposante majesté dans ces vastes basiliques dont les voûtes sublimes portées dans les airs par des forêts de piliers semblent dire à notre petitesse présente la grandeur de nos destinées 1 Tous les arts se sont donné la main pour les embellir. Aux jours marqués les pompes les plus magnifiques s’y déploient; la gravité de la liturgie, la solennité des chants, le sens touchant des mystères, tout y parle à notre âme et répond à ses plus hautes aspirations. Qu’elles sont belles les fêtes catholiques 1 Non seulement les arts, mais la nature elle-même concourt à les rendre plus touchantes et plus éloquentes. L’Église a su les mettre en harmonie avec le caractère des diverses saisons de l’année. C’est au printemps, parmi les moissons, naissantes, que l’on voit s’avancer en longues files le troupeau des fidèles chantant les saintes litanies des Rogations. Les pompesde la Fête-Dieu se marient avec l’éclat du beau mois de juin ; et le bruit des feuilles qui tombent sous le ciel gris de novembre ajoute encore aux saintes tristesses du jour des morts.
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Mais c’était à la beauté poétique et littéraire, et à l’heureuse influence que le christianisme a exercée sur les arts et la civilisation que Chateaubriand s’attachait de préférence. Le paganisme produisit dans les arts la beauté de la forme, une beauté naturelle et humaine incomparable ; le christianisme a transformé, a transfiguré cette beauté et lui a donné je ne sais quoi de surnaturel et de divin. Il suffit pour le reconnaître de mettre en regard d’Homère et de Virgile la Bible, Dante et Milton ; d’opposer aux Phidias, aux Apelle et aux Praxitèle les Michel-Ange, les Raphaël et les Lesueur; aux siècles de Périclès et d’Auguste les siècles de Léon X et de Louis XIV. — Le théâtre moderne, que de ressources ne doit-il pas au christianisme et à la transformation morale qu’il a opérée dans le monde ! Tous les sentiments se sont purifiés et anoblis. L’âme humaine s’est révélée avec des nuances inconnues, des délicatesses exquises qui ont été la source d’une foule de beautés nouvelles. L’amour, sentiment égoïste, maladie et passion fatale chez les anciens, est devenu le plus généreux des sentiments, celui qui a enfanté le plus de dévouements et de sacrifices, qui a donné naissance à la chevalerie, qui a rendu à la femme sa dignité et son influence morale et inspiré des poètes comme Pétrarque, le Tasse et Milton.
Mais en même temps que le sentiment de l’amour s’est fait plus pur et plus élevé, le sentiment du devoir est devenu plus profond, plus délicat, plus impérieux. Il en est résulté dans la conscience ces luttes douloureuses et pleines d’angoisses auxquelles notre scène doit ses plus puissants effets : il suffit de nommer le Cid de Corneille, la Phèdre de Racine et Zaïre de Voltaire, de Voltaire lui-même qui doit ses plus heureuses inspirations à cette religion qu’il méconnaît et qu’il outrage.
Qu’on cesse donc d’accuser le christianisme d’être ennemi des arts et de la civilisation et de faire obstacle au progrès des lumières, le christianisme qui a sauvé le monde de la barbarie au milieu des invasions dans ce terrible cataclysme qui entraîna l’empire romain; n’est-ce pas l’Église qui, à travers ces temps
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de ténèbres et d’ignorance, a conservé intact le dépôt des sciences et des lettres; qui, grâce au labeur patient de ses moines, nous a transmis les chefs-d’œuvre de l’antiquité et a préparé ce glorieux réveil que l’on appelé la Renaissance ?
C’est encore le christianisme qui, en proclamant tous les hommes égaux devant Dieu et frères en Jésus-Christ, a modifié profondément l’idée du droit et de la justice dans les relations sociales : il suffit pour s’en convaincre de suivre la transformation qui s’opère dans la législation romaine à partir de Constantin ; et c’est encore ce dogme fécond de la fraternité des hommes qui contient le germe de la civilisation de l’avenir. Mais cette influence sociale du christianisme, Chateaubriand ne fait que l’indiquer. Il y reviendra plus tard quand le courant du siècle y portera; et il est réservé à ses Études historiques de la mettre en plus vive lumière.
Tel était le riche fonds d’idées nouvelles que le Génie du Christianisme apportait au monde, telles apparaissaient les grandes lignes de ce majestueux édifice. Mais ce qui excitait l’admiration, c’était moins la puissante ordonnance de l’ensemble que la richesse des détails, la beauté des épisodes, l’éclat, et l’harmonie du style. C’est là que Chateaubriand, né coloriste et digne d’être appelé le Titien de notre littérature, prodiguait les trésors de sa merveilleuse imagipation avec les accents émus d’une poétique éloquence. Il avait retrouvé la phrase aux amples contours, aux allures nobles et magistrales du dix-septième siècle, et il y ajoutait un luxe d’ornementation inconnu jusqu’à lui.
Le succès du Génie du Christianisme, immense comme celui d 'Atala, fut cependant plus contesté. C’est qa'Atala ne s’en prenait qu’à des doctrines littéraires, tandis que le Génie du Christianisme heurtait de front le siècle tout entier. Atala ne renouvelait que la langue ; le Génie du Christianisme apportait un fonds nouveau d’idées et de doctrines. Les descendants de Voltaire sentant leur empire menacé coururent aux armes. Ginguené dans la Décade, l’Académie française tout entière à
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l’occasion du prix décennal, l’attaquèrent. Mais n’importe : le coup était porté, l’impulsion était donnée, et le dix-neuvième siècle entrait dans sa voie.
Chateaubriand, parlant de Shakespeare dans ses Mémoires, le met au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi au besoin et à l'aliment de la pensée. « Ces génies-mères, dit-il, semblent avoir enfanté ou allaité tous les autres. » Chateaubriand est luimême un de ces génies-mères. C’est le Génie du Christianisme qui a été le point de départ de tout le mouvement intellectuel de notre siècle, qui a été comme la source de tous les grands courants qui l’ont vivifié. Chateaubriand peut être considéré comme le père du romantisme non seulement dans les lettres, mais encore dans les arts, et l’on doitcompter lesDelaroche, les Ingres, les Delacroix au nombre de ses disciples aussi bien que les Lamartine, les Victor Hugo, les de Vigny et les de Musset. En signalant l’influence du christianisme sur les arts et les lettres, il a jeté les fondements de cette critique moderne qui s’est élevée si haut avec les Villemain et les Sainte-Beuve. On peut dire même qu’en appelant l’attention sur les premiers développements de la société nouvelle au milieu des ruines du monde romain, il a ouvert la voie à la glorieuse école historique dont MM. Guizot, Augustin et Amédée Thierry sont devenus les chefs illustres.
Mais le résultat le plus heureux et le plus incontestable produit par le Génie du Christianisme, est le mouvement de retour qu’il imprima vers les croyances religieuses. Sans doute ce mouvement n’alla pas jusqu’à la foi pratique. Il était au-dessus des forces d’un seul homme de ramener d’un coup les esprits de si loin. Mais à sa voix les hostilités s’apaisèrent et les préjugés s’évanouirent. Si les volontés n’étaient pas encore entraînées, les imaginations étaient séduites et les cœurs émus : le sentiment religieux existait. Viennent les Lamennais, les de Ravignan, les Lacordaire, et les âmes de plus en plus fatiguées du doute accueilleront avides leurs éloquents enseignements; et le siècle fera de nouveaux pas vers la foi jusqu’à ce que de
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tristes expériences finissent par lui apprendre que la religion est la seule base solide de l’ordre moral, de l’ordre social et politique, et de la vraie liberté.
De même qu’un épisode détaché, Alala, avait précédé le Génie du Christianisme , un autre épisode le suivit presque immédiatement. C’était René, René qui venait d’exercer une nouvelle influence dansla transformation de notre littérature, mais celle-là funeste. René implantait la triste mélancolie dans notre joyeux pays de France, dans cette vieille terre gauloise,' la patrie des Rabelais, des Montaigne, des La Fontaine et des Molière. Déjà Rousseau et sa Nouvelle Héloïse, puis Goethe et son Werther en avaient déposé dans les âmes le germe fatal. Chateaubriand, faisant entendre après des jours de désolation et de ruines le profond gémissement de son génie blessé, développa à l’excès ce germe malheureux.
Certes l’on ne saurait méconnaître les beautés neuves et originales dont étincelle le roman de René, tout l’intérêt qu’inspirent ces passions vagues et sans objet de la puberté adolescente exaltée par la solitude, cette première éclosion de la jeunesse, ce vague besoin d’aimer qui exhale ses aspirations sous les influences enivrantes d’une nature où débordent la sève et la vie printanières. René a près de lui sa sœur Amélie, grande jeune fille de seize ans, dont la sensibilité comme la sienne s’éveille triste et mélancolique. Bientôt l’amitié de leur enfance, en traversant les ardeurs de la puberté, revêt les caractères de la passion, étouffée qui n’ose se révéler devant les impossibilités morales. De là ces promenades à l’écart au fond des bois; de là ces aveux à demi voilés, ces tristes entretiens de la solitude ; de là le drame et ses profondes angoisses. L’orage gronde longtemps dans leur âme, et la foudre éclaterait si Amélie ne prenait le parti de chercher un refuge dans la religion et d’étouffer sous le voile les élans de son cœur. René dans son désespoir fuit loin des lieux qui furent témoins de ses maux, emportant au fond des forêts américaines le trait qui le déchire et le marque du sceau fatal que les
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passions coupables impriment au front de leurs victimes.
La vague rêverie et la mélancolie profonde de René, nature trop impressionnable, organisation malade, âme repliée et inactive, vont devenir contagieuses. Il sera de mode pour toutes les jeunes imaginations de rêver creux à son exemple, de se draper dans une sombre tristesse, de porter à son front pâli la trace des passions funestes. René aura toute une descendance de héros malheureux et désolés, les Oswald, les Adolphe, les Chatterton, et puis toute cette fatale écola de romans cherchant la source de l’intérêt dans les situations immorales. Mais le mal n’aura qu’un temps, l’engoûment aura passé vite grâce à ce bon sens impérissable qui se retrouve toujours au fond de l’esprit français ; et les utiles conquêtes que nous devons au Génie du Christianisme demeureront à jamais acquises à notre littérature.
Le nom de Chateaubriand se faisant jour au milieu de l’émotion et de l’enthousiasme que produisit l’apparition de ces œuvres extraordinaires, ne pouvait manquer d’attirer l'attention universelle. Tous les regards se tournèrent vers l’astre nouveau. L’on peut dire qu’il fit un instant échec à la gloire de Napoléon. Le rénovateur des lettres partagea les admirations avec le guerrier législateur.
Mais d’où venait ce nouveau génie? Quelle était son origine? Au milieu de quelles influences s’était-il formé? Quelle avait été jusqu’alors son histoire? On était avide de pénétrer une existence qui peut-être fournirait la clef d’une originalité dont on ne pouvait se rendre compte. On avait admiré l’écrivain, on voulait connaître l’homme. Chateaubriand n’avait rien à redouter de cette épreuve, lui dont la jeunesse avait été et dont toute la vie devait être semblable à un brillant poème.
Issu d’une noble et antique famille qui avait autrefois donné des ducs à la Bretagne, François-René de Chateaubriand avait reçu le jour à Saint-Malo, sur les grèves de cet Océan qu’il a tnpt aimé, dont le bruit monotone berça son enfance et devait encore gémir au pied de son tombeau. Il naquit la même année
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et presqu’à la même heure où Bonaparte, l’autre génie du siècle, voyait le jour sur un rivage méditerranéen; tous les deux, comme les astres, semblent être sortis des flots pour s’y replonger encore au terme de leur course.
L’enfance de Chateaubriand s’écoula dans les jeux de cet âge sans offrir aucune de ces particularités extraordinaires que l’on recherche dans l’enfance des hommes illustres. Il était fils cadet du sire de Chateaubriand. Son père, fidèle aux traditions de son ordre, 'Je destina à l’état ecclésiastique; et, pour le préparer à suivre cette carrière, il l’envoya successivement étudier aux collèges de Dol, de Dinan et de Rennes. Lejeune Chateaubriand ne se fit remarquer dans ses études que par une mémoire prodigieuse et son égale facilité à faire des vers latins et à apprendre les mathématiques. A douze ans, il savait tout Bezout par cœur. Deux livres qui lui tombèrent dans les mains au collège de Dol nous paraissent avoir exercé sur sa jeune âme une influence profonde : l’un de ces livres, les Confessions mal faites, exaltant sa dévotion, le jeta dans des scrupules extraordinaires ; l’autre, un Horace non expurgé, vint troubler ses sens avant l’heure et allumer dans son cœur des feux inconnus. De là peut-être le caractère à la fois païen et chrétien de sa vie et de ses écrits, de là ce perpétuel conflit entre les aspirations de l’âme et les troubles des sens, l’un des puissants ressorts dramatiques de son génie.
Son adolescence qu’abrita le vieux manoir de Combourg s’écoula triste et rêveuse à l’ombre du noir donjon féodal, sous l’œil d’un père austère et dur devant lequel tout le monde tremblait, n’ayant pour ouvrir son âme que la société d’une mère tendre et pieuse, esprit romanesque, imagination exaltée qui lisait mademoiselle de Scudéry et savait tout Cyrus par cœur, et l’amitié d’une sœur, nature rêveuse et mélancolique, organisation poétique et impressionnable comme la sienne. C’est durant les jours passés dans cette solitude, à courir dans les bois et à chasser sur les étangs, qu’il éprouva les vagues tristesses, les profonds ennuis, les orages du cœur auxquels René
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a dû le jour et qui sont revenus si souvent désoler sa vie. Enfin arriva l’heure de sortir de cet isolement funeste et de laisser les rêves pour se prendre à la réalité. Il fallut se décider pour une carrière. Ne voulant plus être d 'Église, le jeune Chateaubriand choisit l’épée et obtint un brevet de sous-lieutenant pour le régiment de Navarre-infanterie. Comme il passait à Paris en 1788 pour se rendre à Cambrai, où son corps tenait garnison, il eut en sa qualité de chevalier les honneurs de la présentation à Versailles et put voir briller encore les derniers rayons de la Royauté qui commençait à pâlir. L’année suivante il assista comme témoin à la prise de la Bastille, et entendit les premiers débats de la Constituante que domina la grande voix de Mirabeau. Mais le spectacle de nos premières luttes politiques ne captiva pas d’abord son attention. Ses regards étaient attirés de l’autre côté de l’Océan, vers les terres nouvelles où venait de triompher avec tant d’éclat la jeune liberté américaine. Un monde inconnu, dont il entendait de merveilleux récits, se révélait à son imagination. Parcourir ces régions inexplorées, se perdre au fond des forêts immenses, retrouver à côté de nos sociétés vieillies la nature en sa primitive jeunesse, quel beau rêve ! Disciple enthousiaste de Rousseau, Chateaubriand ne pouvait se dérober à la séduction du désert. Tous les fantômes de son imagination, toutes les aspirations de son humeur inquiète l’entraînaient vers les contrées lointaines. Mais comment réaliser ce rêve? Chateaubriand pour y parvenir conçut un projet plein d’audace et de grandeur; il forma le dessein d’une exploration géographique à travers toute l’Amérique du Nord, depuis le rivage des Florides jusqu’à la baie d’Hudson. L’agrément de l’autorité royale lui était nécessaire, il lui fallait une mission. Il l’obtint grâce à l’entremise de M. de Malesherbes dont son frère avait épousé la nièce ; et vers le commencement de 1791 il partit, laissant derrière lui les orages qui s’amoncelaient sur le trône ébranlé de Louis XVI. Sur les traces de Christophe Colomb il allait lui aussi découvrir un nouveau monde.
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Nous ne saurions dire les premières ivresses, les déborde mentsde la jeunesse et de la vie quiremplirent l’âme du jeune voyageur quand il salua les rivages enchantés des Florides, en présence de la luxuriante végétation des Tropiques, sur ces mers inondées de lumière et rellétant l’azur d’un ciel splendide. Son imagination s’enflamma, son âme s’émut et bénit l’Eternei. Mais laissons-le parler lui-même : «Ce n’était pas Dieu seul, dit-il, que je contemplais sur les flots dans la magnificence de ses œuvres. Je voyais une femme inconnue et les miracles de son sourire. Les beautés du ciel me semblaient écloses de son souille... Je me figurais qu’elle palpitait derrière le voile de l’univers qui la cachait à mes yeux. » Cette femme inconnue vers laquelle, en présence de ces merveilles, s’élançaient ses aspirations de jeune homme et de poète, c’était la Muse, c’était la Beauté. C’est sous les traits de cette femme céleste que lui apparaîtront tour à tour les diverses civilisations qu’il évoquera sur son passage : Attala et les forêts américaines, Velléda et les Druides, Cymodocée et la Grèce, Blanca et le pays du Cid.
Après avoir admiré la robuste jeunesse delà liberté américaine et s’être assis au modeste foyer de son glorieux fondateur, après s’être enfoncé dans les forêts immenses à la poursuite des poétiques chimères et avoir interrogé la Muse du Nouveau- Monde sur les cataractes du Niagara, Chateaubriand se disposait à poursuivre vers le Nord quand parvinrent jusqu’à son oreille les éclats de la Révolution française. Une gazette qui lui était tombée par hasard dans lesmains'lui apprenait tout à coup la fuite de Louis XYI, l'arrestation à Varennes, l’emprisonnement au Temple de la famille royale, et la réunion des officiers de l’armée sous le drapeau des Princes français. A coup sûr, jeune homme encore inconnu et perdu au fond de ces déserts, il pouvait impunément se tenir à l’écart et demeurer à l’abri des tempêtes qui bouleversaient sa patrie. Mais il a un témoin, celui devant lequelil craint le plus d'avoir à rougir, sa conscience. Lui aussi il appartient à l’armée, il doit voler à la
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défense de son Roi. A cet appel de l’honneur qu’il entendra toujours, Chateaubriand dit adieu à lanature et aux forêts américaines où lui ont souri les premières amours et qui doivent exercer une si profonde influence sur le développement de son génie, et il part pour la France, emportant dans son cœur, avec l’image encore vague et confuse de la liberté, le souvenir vivant des deux jeunes Floridiennes qui, transfigurées par son imagination, deviendront Atala et Celuta.
Débarqué au Havre au commencement de l’année 1792, Chateaubriand se laissa marier ; mais il consacra à peine quelques jours à ce mariage que sa sœur Lucile lui faisait contracter avec une femme charmante, esprit original, cœur excellent, mademoiselle de Lavigne, dont il ne devait apprécier que plus tard les précieuses qualités. Pour le moment il ne songe qu’à l’accomplissement de ce qu’il regarde comme son devoir de soldat et de gentilhomme, et il s’empresse de se rendre à l’armée des émigrés où il va recevoir le baptême du feu sous les murs de Thionville.
C’est alors que commencent pour Chateaubriand de dures épreuves. Il ne rencontre que désenchantement et mécomptes au milieu des passions mesquines qui divisent l’entourage des Princes. Ses services ne sont accueillis qu’avec défiance ; il souffre d’avoir à combattre à côté des ennemis de son pays. Aux soûffrances morales se joignent les souffrances physiques, les fatigues, la blessure, la fièvre, les routes pénibles à travers les boues de laBatavie. Puis c’est la mer qu’il lui faut traverser dans le plus grand dénûment; c’est un asile qu’il faut aller chercher sur la terre étrangère. Malade, sans pain, sans argent, que devenir dans le misérable grenier de Londres qu’il est réduit à partager avec d’autres exilés aussi malheureux que lui ? Situation pleine d’angoisses qui ne lui laisse d’autres ressources que le travail, le travail opiniâtre.
Un rayon de lumière vint un instant traverser cette sombre existence. Son séjour à Beecles dans la maison hospitalière du révérend Ives, l’amour naïf et pur de Charlotte Ives, la fille de
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son hôte, lui fit un instant oublier ses maux et perdre jusqu’au sentiment de la réalité. Mais cette courte illusion à laquelle il se laissa bercer avec une sorte d’inconscience fut suivie d’un cruel réveil. Le cœur brisé par une séparation que l’honneur commandait, il lui fallut bientôt regagner la mansarde de Londres et les âpres labeurs.
Si durant ces épreuves Chateaubriand portait ses regards du côté de la France, c’étaient des spectacles plus désolants encore. L’horizon lui apparaissait tout embrasé des éruptions du volcan révolutionnaire. C’était l’immolation du roi martyr, le massacre ou l’emprisonnement des siens, tous les crimes de la Terreur. Voyant partout le triomphe du .mal, Chateaubriand se demanda s’il était une Providence. La lumière de la vérité s’obscurcit dans son âme ; le doute y pénétra avec ses cruelles angoisses .
Au milieu de ces luttes morales et de ces incertitudes douloureuses, Chateaubriand écrivait, le jour faisant des traductions qui étaient son unique moyen d’existence, et la nuit, malgré la fièvre qui le consumait, retraçant les tourments de son esprit et les orages de son cœur. C’est ainsi que" fut composé son premier ouvrage, YEssai sur les Révolutions. Quand on songe aux conditions dans lesquelles se trouvait alors Chateaubriand, au peu de ressources dont il pouvait disposer, au peu de temps que lui laissait la nécessité de gagner sa vie, on demeure confondu devant un pareil travail. C’est une œuvre colossale, qui atteste chez un auteur aussi jeune en même temps qu’une audace généreuse une érudition incompréhensible ; c’est l’effort désespéré d’une grande âme en peine de la vérité. La Révolution française, détruisant de fond en comble une antique société qui avait duré plus de dix siècles, était le phénomène qui absorbait toutes ses réflexions, et pour en avoir l’intelligence, pour en saisir la loi historique, il s’adressait à toutes les civilisations, fouillait les archives des peuples anciens et modernes, interrogeait les ruines des vieux continents et lès forêts vierges du Nouveau-Monde, bâtissant ainsi
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une véritable encyclopédie. Sans doute dans cette vaste compilation philosophique, historique et littéraire, se rencontraient bien des erreurs, bien des contradictions, bien des rapprochements forcés. Mais à côté des défauts se révélaient des beautés sans nombre, des aperçus nouveaux et ingénieux, des jugements pleins de justesse et d’originalité. C’était le bloc, le chaos duquel il devait faire sortir un monde. A côté des témérités du style, il y avait des hardiesses heureuses. 11 y avait cette exubérance que Cicéron aime chez les auteurs au début, et qui est pleine de promesses.
Si nous avons dans l 'Essai sur Les Révolutions comme un monument des inquiétudes et des troubles qui agitèrent l’esprit de Chateaubriand en ces années d’enfantement douloureux, les Natchez nous présentent le tableau tumultueux desorages de son cœur et les délires de son imagination malade. C’est l’ébauche puissante d’une vaste épopée de la nature mettant dans une opposition saisissante l’homme sauvage avec ses instincts primordiaux, et l’homme de nos sociétés avec ses goûts dépravés et ses passions funestes. Il va sans dire que le jeune disciple de Rousseau, encore sous l’influence du maître, y prenait parti contre la civilisation et les vices qu’elle enfante. Il était d’ailleurs à cette période de sa vie que nous pourrions appeler wertherienne, si elle ne s’était personnifiée dans René ; toutes les ardeurs, toutes les souffrances qui tourmentèrent son âme en ces tristes jours sont retracées en traits de feu dans les Natchez. Chateaubriand n’a publié qu’à un âge avancé Cette œuvre de ses débuts ; mais il n’a pas osé en retoucher les parties défectueuses, de peur d’amortir la flamme dévorante qu'y avait allumée sa jeunesse.
L 'Essai sur les Révolutions, imprimé à Londres en 1797, commença la réputation du jeune écrivain et le réconcilia avec l’existence en lui donnant foi dans son génie et dans sa vocacation littéraire. Ce fut pour lui, en même temps que le premier sourire de la gloire, un premier retour delà fortune. Les difficultés matérielles de sa situation disparurent. Les émigrés les
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plus illustres recherchèrent son amitié : l’abbé Delille, le représentant le plus distingué de la littérature raffinée du dixhuitième siècle; M. de Montlosier, esprit bizarre et original, qui devait être plus tard l’adversaire acharné des Jésuites, madame Lindsay, noble Irlandaise qui réunissait dans ses salons une société d’élite et que Chateaubriand a surnommée la Ninon de l’Émigration.
C’est aussi vers cette époque (rencontre heureuse et providentielle !) qu’il se lia avec M. de Fontanes, l’ami sincère et dévoué, le chantre ému du jour des morts, qui, tout en demeurant fidèle aux traditions classiques, mérite d’être associé à la gloire du rénovateur de notre littérature pour les conseils éclairés dont il soutint et dirigea sa marche souvent hésitante et effrayée.
Chateaubriand était dans la joie de son premier triomphe et pouvait se croire enfin parvenu au terme des dures épreuves lorsqu’une nouvelle calamité vint l’atteindre encore, celle qui pénètre au plus profond du cœur d’un homme, la mort de sa mère, calamité qui devait exercer sur sa destinée une influence décisive. Une lettre de sa sœur Julie lui apporta la fatale nouvelle en juin 1798. Sa mère, après avoir vu périr son fils aîné sur l’écliafaud, toute sa famille décimée par la Terreur, après avoir longtemps gémi elle-même dans les prisons, venait de mourir et de mourir malheureuse dans son fils exilé dont les égarements avaient rempli d’angoisse sa dernière heure. Et quand le triste message parvint à Chateaubriand, sa sœur qui lui écrivait avait elle-même cessé de vivre. Ces deux coups si cruels frappés avec une telle rapidité l'ébranlèrent profondément. Dans sa douleur il voulut se tourner vers la philosophie, qui avait remplacé la foi dans son âme ; il ne trouva que le vide et le néant au fond de ses maximes superbes. Alors la religion de son enfance, la religion de sa mère lui apparut de nouveau avec la beauté de ses dogmes et le trésor inépuisable de ses consolations. Dans son remords il résolut d’élever à cette religion qu’il avait oubliée un monument expiatoire qui
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fût agréé de sa mère dans le Ciel. La pitié filiale déchirait le voile qui lui avait dérobé la vérité et lui montrait la voie : le dénie (lu Christianisme était conçu.
En même témps que l’écrivain découvrait enfin le but vers lequel devaient tendre ses efforts et travaillait avec un zèle infatigable à l’ouvrage qui devait exercer une si salutaire influence sur l’avenir religieux et littéraire de la France, l’homme politique se formait parallèlement. Le spectacle de la société et du Gouvernement anglais était bien fait pour frapper une intelligence comme la sienne. Il ne pouvait manquer de puiser dans cette contemplation d’utiles enseignements. L’amour de la liberté était un instinct de sa nature qui s’était développé dans l’isolement de son adolescence et dans les voyages de sa jeunesse au milieu de l’Amérique affranchie ; cet amour ne pouvait que s’accroître et s’enflammer encore en présence des libres institutions de la libre Angleterre, en ces jours glorieux pour le Parlement britannique où les Burke et les Pitt, défenseurs intrépides de leur antique constitution, engageaient avec les Fox et les Sheridan, partisans des idées nouvelles, des luttes demeurées fameuses. Chateaubriand suivait attentivement ces grands débats; il étudiait dans tous ses rouages la monarchie représentative et déjà rêvait de doter un jour son pays de semblables institutions, convaincu que rien ne serait plus propre avec la restauration religieuse à relever la dignité morale de la France. Mais le 18 brumaire vint brusquement interrompre ses travaux et ajourner pour longtemps encore la réalisation de ses rêves.
La Révolution française venait d’accomplir une évolution nouvelle. Une ère de réparation succédait enfin aux jours d’orages et de ruine. On avait tout détruit ; il fallait maintenant réédifier. Bonaparte, le génie de la guerre, devenu législateur, se faisait, l’ouvrier de cette grande reconstruction. Revenant aux anciennes traditions monarchiques, prenant surtout pour modèle la savante organisation romaine, il enlaçait la société nouvelle dans les liens de cette administration puissante qui
lui a survécu, administration imposante par son unité et sa centralisation, mais trop difficilement compatible avec la liberté qui, seule, entretient la vie au sein du corps social. Pour sceller cette réconciliation du présent avec le passé et donner à son œuvre une base solide, il s’était empressé de rappeler les émigrés et de rendre les temples à la religion.
Chateaubriand se hâta de profiter de cet heureux changement. Il regagna la terre de France si longtemps fermée pour lui. Bien tristes encore furent ses premiers pas au milieu des ruines accumulées et des images funèbres de ses proches moissonnés par la Révolution. Mais il retrouvait la patrie ; et puis, ce voyage douloureux conduisait au triomphe : Chateaubriand rapportait Atala et le Génie du Christianisme.
Nous avons dit l’admiration et l’enthousiasme qui accueillirent ces ouvrages. L’existence agitée de l’auteur, son histoire avec les orages de sa triste et poétique adolescence, les pérégrinations de sa jeunesse et les souffrances de son exil, n’exerça pas sur les imaginations un moindre prestige : l’auteur de René apparaissait avec la triple auréole du génie, de la jeunesse et du malheur.
Toutes les illustrations du jour s’empressèrent autour du jeune écrivain. C’était l’heure où" les salons si longtemps fermés commençaient à se rouvrir. On se cherchait au milieu des ruines; on se retrouvait avec attendrissement. De nouveaux cercles së formaient, reprenant les élégantes traditions de la vieille société française pour les prolonger quelque temps encore au milieu des mœurs nouvelles. C’est alors que Chateaubriand fut accueilli chez madame de Beaumont, l’illustre fille de M. de Montmorin, dont la belle et douce figure, jam pallida morte futura, apparaît si touchante au milieu des rayons de sa jeune gloire, la muse des débuts, comme madame Récamier sera la muse des derniers jours. Chateaubriand vit se grouper autour de lui, chez madame de Beaumont, les personnages les plus éminents dans les lettres et dans la poli-
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tique : Fontanes, dont nous avons déjà rencontré le nom, le vieil ami sévère et dévoué qui ne lui épargnera jamais les sages conseils ; madame de Staël, cette autre héritière du génie de Rousseau, qui exercera aussi sa part d’influence dans le renouvellement littéraire en popularisant l’étude des littératures étrangères ; le philosophe Joubert, moraliste délicat et profond, cachant une âme tendre et aimante sous les froids dehors de l’égoïsme; M. de Bonald, politique métaphysicien qui, comme Chateaubriand, travaillera plus tard à faire triompher les principes de la monarchie représentative ; MM. Pasquier et Molé, ces autres patriarches de notre dix-neuvième siècle qui doivent demeurer au milieu des jeunes générations comme les derniers représentants de l’exquise politesse et de l’élégante urbanité de la vieille société française qui s’en va. Chateaubriand goûta les plus douces et les plus délicates jouissances dans ce sanctuaire de l’amitié et des lettres. Mais la mort devait y jeter bientôt la désolation en frappant celle qui en était l’âme et le plus bel ornement.
Bonaparte, tout entier à son œuvre de reconstitution sociale, ne s’émut pas tout d’abord des triomphes de Chateaubriand. Grand homme d’État autant qu’il était grand capitaine, voulant replacer la société sur sa véritable base, la religion, il applaudit, lui aussi, au Génie du Christianisme , qui venait à propos donner de la popularité à son entreprise et l’aider à vaincre les résistances voltairiennes; il ferma les yeux, en faveur de cet utile concours, sur les tendances monarchiques de l’œuvre. On était en 1802. Après l’adoption du concordat par le Corps Législatif, Lucien Bonaparte donna une fête à son frère; Chateaubriand y fut convié comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge. C’est là qu’il allait pour la première fois se trouver face à face avec Napoléon, alors dans tout l’éclat de la jeunesse et de la gloire. Qu’allait-il jaillir de la rencontre de ces deux hommes extraordinaires? Écoutons Chateaubriand lui-même : « J’étais dans la galerie, dit-il dans ses Mémoires, quand Napoléon entra. Il
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me frappa agréablement. Je ne l’avais jamais aperçu que de loin... Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid... Tous ces hommes àgrande vie sont toujours un composé de deux natures ; car il les faut capables d’inspiration et d’action... » Bonaparte le reconnaît dans la foule, il se dirige vers lui, et comme Chateaubriand, au lieu de s’offrir à sa rencontre, se dérobe, il l’interpelle de sa voix sonore. Le transportant brusquement, sans préambule, au milieu de l’Égypte et des Arabes : « J’étais frappé, dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l’orient et toucher le sable de leur Iront. Qu’était-ce que cette chose inconnue qu’ils adoraient vers l’orient?... » Puis après une apostrophe aux idéologues et la misérable petitesse de leurs systèmes en face de la grandeur du christianisme, il se détourne incontinent et s’éloigne. L’aigle fondait sur sa proie pour l'emporter dans son aire; mais si Napoléon était le génie de la domination, Chateaubriand était celui de l’indépendance, il devait échappera sa serre puissante.
Cependant il ne refusa pas tout d’abord sesservices à celui qu’il regardait comme l’homme de la Providence en ces jours de désordre et d’anarchie. Le poste de secrétaire auprès du cardinal Fesch, ambassadeur à Rome, lui ayant été offert, il l’accepta. Il ne croyait pas manquer à la foi jurée à ses rois légitimes en prêtant son concours au premier magistrat élu de la République; et puis il allait voir le pays où les citronniers fleurissent, l’Italie où l’appelaient tous ses instincts de poète et d’artiste, cet heureux climat de la lumière, des belles formes, des harmonieux contours, qui devait développer dans son âme comme dans celle de Goethe le sentiment de la beauté plastique. Comment résister à une telle séduction? Contempler après la vie sauvage en sa jeunesse primitive les débris des civilisations antiques, après les grands spectacles delà nature les chefs-d’œuvre de l’art, était depuis longtemps son rêve. Chateaubriand s’empressa de se rendre à son poste (juin 1803j. Bien des désenchantements l’y attendaient encore. Nature
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loyale de poète et de gentilhomme, il était peu fait pour les intrigues et les nécessités bureaucratiques de sa nouvelle position. Il eut à souffrir bien des tracasseries de la part d’un supérieur malveillant et jaloux. Mais il s’en consola en présence des merveilles qui l’environnaient, partageant son admiration entre les splendides monuments de Rome chrétienne et les débris gigantesques de Rome antique, allant de Saint-Pierre au Colysée, du Vatican au palais des Césars, de la sépulture des saints Apôtres au tombeau de Cécilia Metella. Le spectacle de cette puissance nouvelle qu’exerce un vieillard perdu au milieu des ruines et qui, sans prestige et sans appui matériel, s’élève plus grande et plus incontestée que toute la puissance des empereurs, le touchait profondément. La contemplation de ces deux civilisations superposées était pour lui pleine d’enseignements et déposait dans son âme des germes féconds.
Madame de Beaumont, étant venue le rejoindre, ajoutait encore par sa présence au charme des monuments et des ruines. Il est doux, en présence des choses de l’art, de pouvoir confier ses pensées et ses impressions à une amitié intelligente. Mais ce bonheur passa vite. Le mal inexorable qui, depuis longtemps, minait madame de Beaumont fit tout à coup de rapides progrès, et le 4 novembre 1803 elle succombait dans sa fleur. Ce fut pour Chateaubriand un déchirement profond. La blessure saigna longtemps dans son âme, malgré les douces consolations que ses amis, Joubert, Fontanes et madame de Staël s’empressèrent de lui prodiguer, ne pensant pas qu’eux aussi on les verrait jalonner de sépultures lamentables la route du barde voyageur.
Désireux de quitter les lieux désenchantés et maintenant remplis d’un souvenir funeste, fatigué des tracasseries que le cardinal Fesch lui suscitait, Chateaubriand résolut de donner sa démission. Mais Napoléon le prévint, et, pour le faire sortir du rang subalterne où souffrait sa nature indépendante et son génie supérieur, il le nomma ministre de France dans le Valais.
Avant de se rendre au nouveau poste qui lui était assigné.
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Chateaubriand alla demander un instant de calme et d’apaisement au beau ciel de l’Italie méridionale, au doux climat de la voluptueuse Parthénope. Naples, la belle, mollement couchée au fond de sa baie enchanteresse, et montrant à l’horizon le cratère fumant du Vésuve, ne dirait-on pas la volupté même invitant le voyageur à cueillir les délices de la vie en lui présentant l’image de la mort prochaine ! Il semble qu’on l’entende, murmurer les vers du poète épicurien, qui est bien le poète de ces contrées heureuses :
Fugerit invida
Ætas; carpe diemquam minimum credula poster o.
Chateaubriand oublia un instant ses maux au milieu de cette atmosphère enivrante, dans la contemplation de cette lumière, de ces flots, de ces rivages dont l’image resplendissante devait embellir ses Martyrs. Puis, docile à la voix austère du devoir, il s’arracha violemment à l’influence alanguissante de ce séjour, et reprit le chemin de la France.
Chateaubriand rentra dans Paris vers la fin de janvier 1804. L’état des esprits avait bien changé depuis son départ. On était loin des ivresses et des enthousiasmes qui avaient salué les premiers jours du Consulat. La situation politique était devenue tendue et menaçante. L’air était chargé d’orages. Les royalistes, après avoir un instant cru trouver un nouveau Monk dans le vainqueur de Marengo, maintenant désabusés, semblaient avoir juré sa mort.
Les conspirations succédaient aux conspirations. Moreau, Pichegru et Cadoudal venaient d’être arrêtés. Bonaparte, en proie à une fureur concentrée, méditait une vengeance terrible. A la veille de partir pour le Valais, le 18 mars, Chateaubriand se rendit aux Tuileries pour prendre congé du premier Consul. Il ne put reconnaître en lui le jeune héros de 1802, dont le front s’épanouissait si glorieux et si pur. Son visage était maintenant altéré et sombre, ses yeux lançaient des flammes sinistres; tout son air avait quelque chose d’inquiet et de farouche : le
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lion était devenu tigre. Deux jours après (le 20 mars) éclatait dans Paris la nouvelle que le duc d’Enghien venait d’être fusillé dans les fossés de Vincennes. Le malheureux jeune prince, enlevé sur le sol étranger, avait été jugé sans être défendu, condamné et exécuté dans la même nuit, véritable assassinat politique qui frappa la France et l’Europe de stupeur. Bonaparte, teint du sang des Bourbons, donnait la main aux conventionnels et faisait les premiers pas dans cette voie de l’arbitraire et du despotisme qui devait le conduire à l’abîme. — Chateaubriand montra dans cette circonstance combien était puissant dans son âme le sentiment de l’honneur, combien délicate et impressionnable cette fibre chevaleresque qui devait conserver à son attitude parmi, ses contemporains tant de noblesse et de dignité. Il ne craignit pas de manifester son indignation au milieu du silence universel, et le jour même il envoya sa démission au ministre des affaires étrangères. Ses amis s’effrayèrent d’une pareille démarche. Tous, excepté Fontanes, se détournèrent de lui, craignant sa vengeance. M. de Talleyrand n’osa que quelques jours après mettre sous les yeux du premier Consul cette démission qui était un audacieux soufflet. Le coup retentit au cœur de Napoléon, qu’une secrète sympathie entraînait vers l’auteur du Génie du Christianisme , et qui eût été heureux de gagner à sa cause ce beau talent et ce loyal caractère. Il dévora l’affront en silence, et voulut opposer à la conduite de Chateaubriand une longanimité qui eût aussi sa grandeur. Mais la séparation était complète et définitive, et l’abîme allait se creuser de plus en plus profond entre l’homme du pouvoir et l’homme de la liberté.
Chateaubriand rendu à la vie privée s’en alla chercher auprès de Chantilly une modeste et tranquille retraite. Là, pendant que Napoléon, devenu empereur, éblouissait la France avec les pompes du sacre et lui faisait oublier les excès de son pouvoir en l’enivrant de gloire militaire, pendant que retentissait le canon d’Austerlitz, d’Auerstadt et d’Iéna, Chateaubriand partageait son existence paisible entre l’étude et les joies domestiques
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auprès de l’excellente madame de Chateaubriand, dont il appréciait de plus en plus l’esprit aimable et le cœur dévoué. Puis il reprenait le bâton du voyageur, il parcourait la France, s’arrêtait à Vichy, où il prenait les eaux (été de 1805); à Clermont, où il évoquait les souvenirs séduisants de Brantôme et de Marguerite de Valois ; à Lyon, où il retrouvait son cher disciple M. Ballanche qui, associant à son exemple le génie moderne et le génie antique, devait mériter le titre de Sophocle chrétien. Accompagné de cet ami dévoué, le seul que la mort lui laissera jusqu’aux derniers jours, il visitait la Grande Chartreuse, Genève et le mont Blanc, où déjà le spectacle de la nature alpestre avec sa grandeur sauvage éveillait dans son cœur inquiet le désir de voir encore d’autres montagnes, les montagnes célèbres de la Grèce et de l’Orient, après les monts inconnus du Nouveau-Monde. — A Paris, où il retrouvait les amitiés d’autrefois, les Joubert, les Fontanes, les Molé, il continuait ces douces relations qu’avaient fait naître la sympathie des âmes et l’amour des lettres. Mais cette vie paisible et monotone ne pouvait suffire à la nature de René, à cette âme tourmentée du besoin de l’infini, la maladie des grandes âmes surtout en ce siècle troublé. Les nobles esprits que ravit la vision de l’idéal ne peuvent s’accommoder aux réalités de l’heure présente. Nouveaux Prométhées, l’ennui est le vautour qui les ronge. C’était maintenant l’Orient qui apparaissait à Chateaubriand dans ses rêves et était l’objet de ses aspirations. Depuis longtemps les idées de son Génie du Christianisme, fécondées par les souvenirs de Rome, fermentaient dans sa tête, travail précurseur d’une nouvelle et magnifique éclosion. Il avait dans le grand ouvrage de sa jeunesse posé les principes d’une poétique nouvelle, il avait proclamé la nécessité pour la France chrétienne d’une littérature chrétienne et nationale. Il songeait maintenant à faire lui-même l'application de ses doctrines, à fournir l’exemple après avoir dicté la leçon. 11 voulait, en célébrant la défaite du paganisme et le triomphe de la religion chrétienne dans le monde, faire éclater, avec l’excellence mo-
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raie et civilisatrice de la religion nouvelle, sa supériorité poétique et littéraire. Il voulait présenter en une vaste épopée le tableau de la société antique qui s’écroule et de la société moderne qui naît et grandit, et faire entendre dans un magnifique combat de poésie la muse de la Grèce et la muse de Sion ; conception hardie et digne d’un génie créateur. Avant de se mettre à l’œuvre. Chateaubriand jugea nécessaire de visiter les contrées qui avaient vu naître lesdeux civilisations rivales, d’aller s’inspirer au berceau même du paganisme et du christianisme ; et, nouveau pèlerin de l’art et de la foi, il partit pour la Grèce et les Lieux-Saints le 13 juillet 1806, poursuivant pacifiquement les erreurs de sa longue Odyssée, pendant que le moderne Charlemagne traçait avec son épée sur les ruines des monarchies de l'Occident sa formidable Iliade.
Chateaubriand s’embarqua à Trieste dans les premiers jours du mois d’août 1806, et, après une navigation heureuse à travers l’Adriatique et la mer Ionienne, après avoir salué l’humble patrie d’Ulysse, il aborda aux rivages du Péloponèse. Il visita l’ancienne Pylos, les campagnes de la Messénie, l’Arcadie et le mont Ithôme, et vint demander Lacédémone aux bords de l’Eurotas.
Eurostas ! Eurostas !
put-il s’écrier comme devait le faire plus tard Casimir Delavigne :
Que font ces lauriers-roses
Sur ton rivage en deuil par la mort habité ?
Est-ce pour insulter à ta captivité Que ces nobles fleurs sont écloses ?
Au milieu de ces champs devenus déserts il cria: Léonidas / Les Canaris et les Botzaris devaient entendre son appel. A Athènes, dans la patrie de Sophocle, d’Euripide et de Phidias, sur les débris du Parthénon, sous le ciel lumineux de l’Attique, en présence du Pirée et de cette mer dont les flots baignent
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les rives d’Ionie, lui apparut la pure et blanche image de Cymodocée. Parmi les colonnes brisées de ses temples la Grèce lui révélait sa beauté.
Puis Chateaubriand se tourna vers la terre sacrée de l’Orient, patrie vénérée de la religion, où Dieu a parlé à l’homme, où l’idéal même le Verbe s’est incarné. Il parcourut les déserts de la Syrie et les montagnes de la Judée, où semble retentir encore la voix des prophètes et les accents de l’Éternei ; il évoqua l’auguste image du Christ à Bethléem, sur les chemins de la Galilée, du Thabor, au Calvaire. Puis, lorsqu’il se fut abreuvé à ces sources divines de poésie et de beauté, il se détourna de cette terre travaillée par les miracles , de cette Palestine maintenant désolée qui est comme demeurée dans la stupeur depuis qu’elle a entendu la voix de l'homme-Dieu. D’autres contrées et d’autres ruines l’appelaient encore. Il visita Alexandrie et Memphis, les tombeaux gigantesques des Pharaons, le Sphinx et tous ces vestiges étranges d’une étrange civilisation, puis les ruines de Carthage dont il retrouvait à peine quelques traces ; puis Grenade avec ses souvenirs héroïques du temps des Maures et d’Isabelle, avec ses palais merveilleux du Généralife et de l’Alhambra où lui apparurent pour la première fois les séduisants fantômes de Blanca et d’Aben-Hamet. Là, sur ces contins de la civilisation arabe et de la civilisation chrétienne, se termina le poétique pèlerinage de Chateaubriand. Il regagna la France en traversant rapidement le reste de l’Espagne et rentra à Paris dans le courant du mois de juin 1807, après avoir ainsi parcouru toutes les belles contrées méditerranéennes. Il revenait chargé des plus riches dépouilles, grecques et orientales, mauresques et castillanes, l’imagination inondée de lumière et remplie des formes les plus pures de l’art. Il pouvait maintenant commencer son œuvre. Après deux années de labeurs persévérants, au fond de son ermitage de la Vallée-aux-Loups qui l’abrita contre les distractions du dehors et les atteintes du pouvoir, les Martyrs terminés purent enfin voir le jour (printemps 1809).
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Cet ouvrage n’obtint pas dès l’abord l’accueil qu’était en droit d’espérer le grand écrivain, ^près tout le soin qu’il y avait apporté. L’envie avait à prendre sa revanche des succès du Génie du Christianisme. Elle lit si bien qu’elle parvint cette fois à entraîner un soulèvement général de l’opinion. On cria au pastiche de l’antiquité ; on accusa d’impiété cette introduction de la fiction poétique dans le domaine de la foi. Jusqu’à des •évêques fulminèrent contre l’auteur du Génie du Christianisme. Chateaubriand s’émut de tant de clameurs et il eût douté de lui-même et de son œuvre, si Fontanes, le judicieux Fontanes dont l’amitié constante, malgré les périls, doit être le plus beau titre aux yeux de la postérité, n’eût été là pour relever son courage défaillant et lui répéter ce que Boileau disait à Racine après la chute de sa Phèdre : ils y reviendront. On y est revenu en effet, et les Martyrs ont fini par conquérir dans notre littérature la place glorieuse qu’ils méritaient.
Ce n’est pas à dire qu’à notre estime les Martyrs soient une œuvre sans défaut, une véritable épopée ainsi que l’entendait l’auteur. Nous ne saurions admettre cette production hybride, ce poème-roman à figurer à côté des grands poèmes qui ont été un produit naturel et spontané des époques héroïques et religieuses; nous ne saurions ranger les Martyrs sur la même ligne que Y Iliade, l’épopée antique, et la Divine Comédie, l’épopée moderne. Une œuvre écrite de nos jours dans cette forme ne peut être qu’une œuvre artificielle, et employer le merveilleux direct, faire intervenir le ciel et l’enfer, courait grand risque de paraître choquant sinon ridicule à l’esprit sceptique des contemporains. Il fallait laisser dans le vieil arsenal classique du genre toutes ces machines usées. — Eudore, le héros du poème, nous l’avouons encore, est loin de réunir toutes les qualités épiques, et grouper autour de ce personnage inconnu, enfanté par l’imagination, tant d’événements fameux, tant de grands hommes célébrés par l’histoire, c’était violer la règle fondamentale de toute bonne composition qui veut au centre la figure principale et dominante.
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Mais ces imperfections que nous n’hésitons pas à reconnaître,, que de beautés les rachètent ! C’est la grandeur des événements qui se déroulent en un tablêau merveilleux où l’on voit tout un monde qui s’abîme, toute une nouvelle civilisation qui apparaît pleine de jeunesse et d’avenir, l’empire romain qui chancelle, les invasions des barbares dont le flot grossit et avance toujours. C’est la richesse et la variété des épisodes : Cymodocée et la Grèce, l’Italie et la grandeur romaine, les Césars et les intrigues de leur cour, Augustin, Jérôme et toute cette jeunesse fatiguée du doute et des voluptés païennes, Hiéroclès et les derniers sophistes, les catacombes et les premiers chrétiens, l’Orient et les anachorètes, Velléda et les druides de l’Armorique, les forêts de la Germanie et les guerriers francks. C’est la vigueur et l’énergie en même temps que la diversité des portraits politiques : Dioclétien, le pâtre dalmate devenu empereur, qui s’efforce de rendre quelque vie à la société païenne qui se meurt; Maximien et Galerius, tyrans subalternes ; Constance et Constantin, l’espoir de la civilisation nouvelle. C’est dans l’expression des sentiments et la peinture des passions, tantôt l’éloquence la plus enflammée, tantôt la pure suavité des tendresses ineffables opposant aux orages des amours païens l’heureuse sérénité des affections chrétiennes. C’est enfin la beauté de la forme eUdu style. La langue des Martyrs, harmonieuse et colorée comme celle du Génie du Christianisme, est plus sobre, plus correcte, plus classique en un mot ; ce n’est plus le premier flot d’une imagination exubérante reflétant les luxuriantes richesses d’une nature vierge et inconnue. Le courant est devenu plus limpide, la phrase a dépouillé les ornements exagérés. Des contours plus précis, des lignes plus pures et plus sévères attestent partout l’influence du génie antique et de la beauté grecque et romaine.
Le Génie du Christianisme , ayant déterminé une révolution dans la langue et dans les idées, demeure l’œuvre capitale de Chateaubriand ; les Martyrs seront toujours son œuvre de style et d'art par excellence.
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Aujourd’hui, nous trouvons bien futiles et misérables les querelles soulevées à propos d’une œuvre aussi considérable et inspirée par un aussi pur amour du beau, quand nous la comparons aux infimes productions de nos jours. Ges obstacles éphémères, suscités par l’envie et les susceptibilités d’un gouvernement ombrageux qui se sentait atteint par quelque allusion courageuse, ne pouvaient arrêter les Martyrs. Il y avait là quelque chose de trop conforme à l’état moral du temps et qui en faisait trop bien vibrer les fibres. Notre siècle s’y retrouvait tout entier avec ses propres sentiments, avec ses douleurs, avec ses aspirations, au lendemain d’une révolution qui, comme celle des temps de Dioclétien et de Constantin, avait profondément bouleversé les âmes. En voie de redevenir chrétien par l’esprit, il était encore païen par le cœur, ce siècle qui avait fait ses débuts au lendemain des saturnales du Directoire, quand régnaient dans les arts et dans les mœurs les tendances personnifiées par David, Parny et André Chénier. Une œuvre comme les Martyrs, mettant en conflit les sentiments chrétiens et les sentiments païens, faisant entendre la voix séduisante des passions et de la volupté à côté des accents douloureux du repentir et de la pénitence, ne pouvait manquer de trouver un écho puissant dans les âmes contemporaines où les doctrines du christianisme, renaissant en lutte avec une morale encore païenne, produisaient de semblables déchirements et de semblables combats.
Chateaubriand se releva promptement de son premier échec. Dès l’année suivante, il publia une œuvre nouvelle qui, celle-là, réunit tous les suffrages, Après avoir montré dans les Martyrs la Grèce et l’Orient transfigurés par son imagination de poète, il traçait le tableau réel, exact, tout cru, de ces malheureuses contrées où règne l’islam, sous l’aspect désolé qui avait attristé ses regards en 1806. C’était après le chant du barde le simple récit du voyageur. La narration en style pédestre de 1 Itinéraire * faisant ressortir la puissance créatrice qui venait de. produire les Martyrs, révélait le talent de Chateaubriand sous un nouvel
aspect ; elle en manifestait toute la souplesse et la variété et pouvait déjà faire pressentir avec quelle facilité il pourrait se plier à des genres plus sérieux et s’attacher à une muse plus austère; déjà s’annonçaient le publiciste et l’historien.
Les traits saisissants sous lesquels il dépeignait l’état misérable de la Grèce sous la domination des Turcs acharnés à lui enlever les derniers restes de sa religion et de sa nationalité, éveillèrent la sollicitude de l’Occident pour ce peuple infortuné. Chateaubriand doit être considéré comme le premier champion de cette noble cause pour laquelle il devait plus tard faire entendre encore sa voix éloquente et passionner toute une génération enthousiaste et généreuse.
Mais les Martyrs et Yltinéraire ne furent pas les seuls ouvrages composés par l’illustre écrivain à la suite de son voyage en Orient. Son imagination fécondée par ses souvenirs ne pouvait manquer, à la faveur des loisirs que lui faisait son exil volontaire au fond de la Vallée-aux-Loups, de produire des fruits brillants et nombreux. Il en existe un encore qui attire moins les regards que les Martyrs et l’Itinéraire, mais qui n’a pas moins de saveur et de parfum. Ce n’est pas un grand poème, ce ne sont plus de longs récits de voyage, ce n’est qu’un modeste roman de chevalerie. Le Dernier des Abencerages nous semble, de toutes les œuvres de Chateaubriand, celle où il a mis le plus de lui-même, celle où l’on peut dire qu’il respire tout entier avec la générosité de son âme et l’élévation de ses sentiments, véritable bouquet composé de ces belles fleurs chevaleresques, la galanterie, la loyauté et l’honneur. Blanca est la fille du Cid et elle est digne de Chimène. Aben-Hamet, le dernier descendant des anciens rois de Grenade, guerrier au cœur ardent et fier, est bien fait pour s’unir à la race héroïque du vainqueur des Maures. Mais la foi et l’honneur protestent contre le penchant mutuel de leurs âmes ; la foi et l’honneur triompheront de l’amour. Le vil et brillant Lautrec, charmant représentant de la gentille France, le sombre et fanatique Carlos avec Grenade, le Généralife, l’Alhambra, et les souvenirs
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mauresques, complètent le tableau, et par le relief du trait, par l’énergie de l’expression, par la vivacité des couleurs, y produisent des contrastes éclatants et vigoureux dignes du pinceau de Velasquez, et auxquels prêtent un nouveau charme ces vagues tristesses que l’on éprouve au spectacle de l’instabilité des choses humaines, cette mélancolie des ruines que sait srbien rendre l’auteur de Uené.
Le Dernier des Abencerages, comme les Martyrs , venait à l’appui de la grande thèse de Chateaubriand et fournissait encore une démonstration saisissante de la transformation morale opérée par le christianisme : production animée d’un souffle tout chrétien et moderne.
Écrite peu de temps après r Itinéraire , cette nouvelle ne put voir le jour que sous la Restauration. Napoléon, au plus fort de sa lutte avec l’Espagne, n’eût pas toléré la publication d’un ouvrage où éclatait à chaque page l’admiration pour le peuple espagnol, pour le caractère espagnol, pour cette indomptable énergie dont toute sa puissance et son génie ne pouvaient venir à bout. Il fallut attendre des temps meilleurs.
Au Dernier Abencerage nous pouvons considérer comme terminée la paçmière partie de la carrière de Chateaubriand, cette période purement littéraire de sa vie que nous venons de parcourir et que remplissent tant de beaux monuments parmi lesquels dominent le Génie du Christianisme, son grand travail doctrinal, et les Martyrs, sa grande œuvre d’art; brillante période bien digne d’être admirée de la postérité; noble jeunesse dont rien, nous l’avons vu, ne put rabaisser le puissant essor vers l’idéal, ni les inquiétudes et les doutes de l’esprit, ni les difficultés de la vie. Chateaubriand dès le commencement se montra ce qu’il devait être jusqu’à la fin, inaccessible aux passions infimes, à l’âpre soif de l’or, à l’entraînement des succès faciles, nous donnant ainsi un magnifique exemple de désintéressement dans la recherche du beau et de dignité dans la culture des lettres.
A mesure que la vie s’écoule, les années en s’accumulant modifient et transforment, en même temps que nos organes, nos goûts, nos passions, nos facultés. Chateaubriand, parvenu à cet âge où l’imagination se décolore et cède le pas à la raison mûrie, où notre intelligence moins préoccupée du beau se tourne vers le vrai et l’utile, où dans notre cœur l’amour fait place à l’ambition, éprouva lui aussi le besoin de donner à sa vie un caractère plus sérieux, à ses facultés devenues plus vigoureuses un emploi plus viril et plus directement profitable à l’humanité. Pendant que Goethe, le grand égoïsl# descendu des régions de l’idéal, s’absorbait dans la nature, Chateaubriand se tournait vers les hommes et s’appliquait à l’étude des sciences morales qui ont pour objet l’amélioration des individus et le perfectionnement des sociétés. Dans la cause de la Religion dont il s’était fait le défenseur, il avait vu la cause de l’art et de la vraie beauté littéraire. Désormais il allait y voir surtout la cause de la liberté et du véritable progrès social.
La liberté, Chateaubriand l’avait toujours aimée d’un ardent amour depuis qu’elle lui était apparue brillante de jeunesse et d’avenir à la lisière des forêts américaines, antique et vénérable sous les voûtes de Westminster. Bien des fois déjà il avait combattu et souffert pour elle depuis le jour de sanglante
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mémoire où le meurtre du duc d’Enghien lui avait révélé dans Bonaparte un tyran. Il n’avait pas craint à son retour de la Terre- Sainte, au milieu de l’adulation universelle, d’élever la voix en faveur des droits de l’humanité et de publier dans le Mercure, dont il était devenu propriétaire, l’article demeuré fameux qui commençait par ces mots : « Lorsque dans le silence de l’abjection... » Noble protestation qui, tombant au milieu de la prospérité de l’Empire, quand tous se tenaient courbés et muets, eut un immense retentissement. Le Mercure fut supprimé; ordre fut donné d’arrêter Chateaubriand qui se vit réduit à prendre la fuite et à cacher son existence au fond de la Vallée -aux-Loups. Mais son appel avait été entendu de toutes les nobles âmes qui n’avaient pas encore abdiqué. Les Lafayette, les madame de Staël, les Benjamin Constant, les Lanjuinais s’étaient serrés autour de lui et avaient continué malgré les périls la lutte contre le nouveau César enivré de sa puissance.
Napoléon avait cependant de fréquents retours vers son grand adversaire : il ne pouvait renoncer à l’idée de l’attirer à lui et de le faire entrer dans le cortège des muses d’État. Il eût voulu le placer à la tête de la littérature qu’il entendait plier à ses volontés et faire servir aux desseins de sa politique. Un fauteuil étant devenu vacant à l’Académie par la mort de Joseph Chénier (1811), il y fit appeler l’auteur duGénie du Christianisme. 11 fut même sur le point de créer pour lui un emploi nouveau et de le nommer surintendant de toutes les bibliothèques de l’Empire. Mais tout était inutile. Chateaubriand se dérobait toujours, impatient de tout joug et de toute direction. Son discours de réception à l’Académie Française où, faisant l’éloge de Chénier, il exaltait la vraie liberté et flétrissait les tyrannies révolutionnaires, demeure comme un monument de l’indépendance courageuse de ses opinions. Ayant refusé d’y apporter les changements réclamés par le pouvoir, il ne put le prononcer et son fauteuil demeura vide jusqu’à la Restauration.
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Mais ces uttes politiques jusqu’à l’époque où nous sommes parvenus n’avaient été qu’accidentelles dans la vie de Chateaubriand où les voyages et travaux littéraires tenaient la plus grande place. Désormais il veut se consacrer tout entier à son pays et diriger tous les effets de son intelligence vers l’entente des choses publiques. 1812 va sonner. Plus d’un présage sinistre semble annoncer pour un avenir peu éloigné de grandes catastrophes. La carrière ne peut pas tarder à s’ouvrir : il faut se tenir prêt.
L’excès de la compression qui étouffait à l’intérieur l’opinion publique et l’exagération du système de conquêtes à l’extérieur préparaient des réactions violentes et inévitables. La guerre d’Espagne se perpétuait, livrant à l’Angleterre un accès vers nos frontières, et quand toutes nos forces étaient nécessaires pour mettre un terme à cette guerre funeste, quand nous avions à contenir tant de peuples ennemis depuis l’Èbre jusqu’au Niémen, Napoléon songeait encore à mettre la Russie sous ses pieds. Pendant qu’entraîné par la fatalité ou plutôt que, livré par la Providence dont il a mérité l’abandon, aux suggestions de son ambition et de son orgueil, l’aveugle César se précipite dans cette entreprise gigantesque qui doit aboutir à une épouvantable ruine, Chateaubriand se tient à l’écart; il suit en silence le cours de événements et; prévoyant leur issue, il se prépare par le travail, par l’étude de notre histoire, à venir en temps opportun apporter au gouvernement de son pays un concours utile et puissant.
D’abord arrivaient du fond de la Russie des récits de succès et de triomphes fabuleux. On avançait, on avançait toujours. Wilna, Witebsk, Smolensk tombaient successivement dans nos mains, et après la terrible bataille de la Moskowa nous entrions dans la ville sainte de toutes les Russies, dans l’antique Moskou. Puis... plus de nouvelles... un silence effrayant... Puis, après les angoisses de l’attente, on recevait ce vingt-neuvième bulletin de lugubre mémoire qui annonçait l’immense désastre ; la grande-armée était couchée sous la neige depuis Moscou
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jusqu’à Wilna. Alors éclatait le soulèvement des peuples et des rois trop longtemps comprimés sous la main de fer du conquérant. Les nations revendiquaient leur indépendance dans ce mouvement de 1813 glorieux pour l’Allemagne et pour nous funeste. A Lutzen, à Bautzen, à Dresde, la victoire souriait encore à nos drapeaux, mais du pâle sourire des adieux. Écrasés par le nombre à Leipzig, il nous fallait repasser le Rhin ; et sur nos pas s’avançait toute 1 Europe ameutée pour la vengeance.
Pendant les sanglantes péripéties du grand drame de 1814, pendant que Napoléon aux abois frappait les coups terribles de Brienne, de Montmirail, de Montereau, de Graonne, Chateaubriand, au bruit de la canonnade qui, tantôt se rapprochait, tantôt s’éloignait suivant les alternatives de la lutte, écrivait sa brochure de Buonaparte et les Bourbons. Saisi par la police, il eût été fusillé ; mais il était au-dessus de ces terreurs. Et, d’ailleurs, les circonstances l’enflammaient. La catastrophe devenait inévitable. Chateaubriand sentait qu’il fallait dans ce grand naufrage offrir à la France un moyen de salut. Et il n’en voyait que dans la restauration de la race de nos rois, de cette race vénérable qui, descendant par ses origines jusqu’aux entrailles de notre histoire, devait faire reculer devant son antique majesté l’étranger et ses convoitises, et offrir le fondement le plus solide à des institutions libérales.
Le 31 mars, après trois mois d’une lutte héroïque et gigantesque, les destins de Napoléon étaient accomplis. Les alliés entraient dans la capitale de la France. Qu’allaient-ils faire de cette France, de cette France qui n’avait pas été vaincue, car elle n’avait pas combattu; Napoléon s’était séparé d’elle en n’écoutant que son ambition. Qu’en allaient-ils faire de cette France ? La partager, comme le réclamait la fureur des Prussiens? Opération dangereuse. Elle se fût réveillée. Mais quel gouvernement lui donner? La République? On se souvenait trop de 93. Restait le roi de Rome avec la Régence, ou bien les Bourbons. Les Bourbons semblaient bien surannés, bien ou-
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bliés. Alexandre penchait vers la Régence. M. de Talleyrand intriguait ; pour quelle cause? On ne le savait trop. Chateaubriand pensa que c’était le moment de lancer sa brochure.
Ce réquisitoire virulent et passionné contre la tyrannie de Bonaparte, ce sombre tableau de tous les maux que l’empire avait déchaînés sur la France, gravé en traits dignes de Tacite, obtint un succès prodigieux et produisit un effet immense. Le souffle d’indignation qui courait d’un bout à l’autre emporta toutes les âmes. Après les cruels souvenir des dernières années, en face du régime odieux de la conscription, du blocus oontinental et des guerres sans fin, Chateaubriand présentait, dans une heureuse opposition, tous les bienfaits que la France devait à ses rois légitimes. Il disait le génie et les vertus de saint Louis, l’héroïsme populaire d’Henri IV, la bonté et les malheurs de Louis XVI et les infortunes de sa race proscrite qui, maintenant, revenait de l’exil avec la sagesse, fruit de l’expérience, et l’entier oubli du passé dans l’ivresse et le bonheur du retour. Venait ensuite le portrait des augustes membres de la royale famille : c’était l’affabilité majestueuse de Louis XVIII, la courtoisie chevaleresque du comte d’Artois, la sainte tristesse de la prisonnière du Temple nobles accents qui re-
muaient tous les cœurs. La France se retourna avec attendrissement vers l’antique famille tant éprouvée par la fortune. La cause des Bourbons était gagnée ; et Louis XVIII put dire que la brochure de M. de Chateaubriand lui avait plus servi que cent mille hommes. La violence du coup acheva d’accabler le lion blessé de Fontainebleau, qui n’hésita plus à envoyer son abdication et à prendre le chemin de l’exil.
Plus tard, dans les luttes passionnées des partis, on a reproché à Chateaubriand la violence de son attaque contre Napoléon vaincu. On a voulu trouver en défaut dans cette circonstance la générosité accoutumée de son caractère, et attacher à sa conduite l’odieux qui suit l’outrage fait au malheur. Vaine tentative qui n’a pu donner le change. La conduite de Chateaubriand fut ce qu’elle devait être, conforme au rôle
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d’opposition qui avait été le sien pendant que l’empire était debout et que les persécutions pouvaient l’atteindre. Ce ne fut pas gratuitement, pour se donner le misérable plaisir d’insulter un ennemi terrassé, qu’il éleva la voix contre Napoléon. Il le fit dans l’intérêt de la France et de la cause de ses rois qui avait toujours été sa cause et dont il assurait ainsi le triomphe. Que l’on réserve le mépris pour les hommes trop nombreux qui le méritèrent alors, pour les auteurs de la déclaration du 2 avril, ces vils sénateurs qui proclamèrent avec les plus sanglantes récriminations la déchéance de celui qui les avait comblés d’honneurs et devant lequel ils avaient toujours tremblé. Mais que l’on soit juste pour ceux qui durant ces jours malheureux ne firent que continuer une lutte commencée contre l’empereur tout-puissant.
L’année 1814 s’écoula pour Chateaubriand pénible et laborieuse. Il ne suffisait pas d’avoir remis le sceptre aux mains des Bourbons. Il fallait les faire agréer de la nation et faire tomber tant de préventions accréditées contre eux depuis vingtcinq ans. Il fallait faire entendre à la royauté elle-même de sages conseils* l’arrêter sur la pente des réactions funestes, où ne manquerait pas de la pousser le zèle aveugle d’amis imprudents ou intéressés. Il fallait lui faire comprendre les temps nouveaux et les nécessités nouvelles, tâche délicate et périlleuse devant laquelle cependant Chateaubriand ne recula pas. Après avoir raconté en des pages émues l’arrivée du roi à Compiègne, disant la bonté d’âme et l’affabilité de ce fils de saint Louis, et rassurant tous les intérêts par le tableau du cordial accueil fait aux serviteurs de l’empire, le grand écrivain, dans ses Réflexions politiques, exposa les conditions que devait maintenant subir le pouvoir royal et traça les règles fondamentales de la monarchie représentative. Il comprenait que l’établissement de la liberté pouvait seul rendre quelque prestige à la dynastie restaurée et combler le vide immense laissé dans le monde par le génie de Napoléon. Mais ses conseils étaient peu goûtés, son zèle à défendre les principes constitutionnels
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déplaisait; et peut-être aurait-il vu ses services, tout récents encore, récompensés par la disgrâce, si madame dé Duras n’eût été là, madame la duchesse de Duras, femme supérieure, qui fut sa providence pendant trop peu de jours, hélas ! en ces débuts de la Restauration.
Chateaubriand venait d’obtenir par l’entremise de son illustre protectrice l’ambassade de Suède, où Ton n’était pas fâché, du reste, d’envoyer un conseiller qui devenait incommode, lorsque tomba soudainement dans Paris la nouvelle du débarquement du séquestré de î’île d’Elbe. Du sein de la Méditerranée, Napoléon avait entendu les bruits de la terre; il avait entendu les sourds mécontentements, les regrets étouffés qui avaient bientôt succédé aux premiers enthousiasmes, toutes les difficultés auxquelles se heurtait la royauté nouvelle, les colères soulevées par les tendances contre-révolutionnaires de l’émigration, les ardentes aspirations de l’armée blessée dans ses intérêts et ses plus chers souvenirs; et croyant l’heure venue, il avait repris son vol d’aigle. Dessein funeste, retour désastreux qui allait précipiter la France jusqu’au fond de l’abîme. Grand fut à cette nouvelle le désarroi de tous les dévouements que la fortune avait ralliés aux Bourbons et qui, ne se prosternant que devant le succès, ne savaient plus de quel côté porter leurs hommages. Si noire âme se détourne avec dégoût de toutes ces défaillances, de toutes ces apostasies qui scandalisèrent la conscience humaine en ces tristes jours, elle se sent reposée et comme rassérénée par le spectacle de la fidélité inébranlable de Chateaubriand à la cause de ses rois qu’il regardait aussi comme la cause de la liberté. D’accord avec Lafayette, avec Lainé et Marmont, il conseilla de s’enfermer dans Paris et de s’y défendre avec la garde nationale et la jeunesse des écoles qui offraient leur concours. Le Roi aima mieux se retirer, s’abandonnant lui-même et abandonnant la France à sa triste destinée.
Appelé à Gand auprès de Louis XVIII, Chateaubriand durant les Cent Jours eut place en son Conseil en qualité de ministre
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de l’intérieur. La faveur et les dignités vinrent au-devant de lui dans cette Cour de l’exil. L’on appréciait dans le malheur son mérite et ses services. L’on avait besoin de recourir encore à sa plume éloquente. Son rapport adressé au Roi, dans leMoniteur de Gand, posait de nouveau les vrais principes de la monarchie constitutionnelle et proclamait en face de la coalition qui se reformait, le patriotisme de Louis XVIII et son propre patriotisme : « Sire, lui disait-il, nous partageons votre royale tristesse. Il n’y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa vie pour prévenir l’invasion de la France... Sire, vous êtes Français, nous sommes Français... » Ces chaleureux et patriotiques accents retentissaient au cœur de la France et reportaient ses regards effrayés par les orages qui s’amoncelaient, vers la royauté exilée.
Après la catastrophe de Waterloo, pendant que Napoléon vaincu et repoussé de ceux qui l’avaient acclamé naguère, s’en allait, victime de la mauvaise foi britannique, terminer si tristement sa grande destinée sur l’âpre rocher qui devait être sa tombe, le roi reprenait lentement le chemin de la capitale au milieu des calamités de la patrie. L’antique monarchie contractait, dans son contact avec l’invasion étrangère, l’apparence d’un vice originel qui devait lui être cruellement reproché. Qui pourrait dire toutes les peines que se donna Chateaubriand pour détruire ces affinités malheureuses etencourager la royauté dans une attitude qui fût vraiment digne et française:' Appelé à siéger à la nouvelle chambre des pairs, il soutint les nobles efforts de M. le duc de Richelieu chargé comme premier ministre de guérir les plaies de la France. Dignité nationale et liberté par la monarchie, fut la devise qu’il inscrivit sur son drapeau : le roi et la charte, deux nobles causes auxquelles il devait se dévouer tout entier, tantôt penchant vers l’une, tantôt inclinant vers l’autre, suivant que l’une ou l’autre lui paraîtrait plus menacée.
Emporté par la violence du courant réactionnaire durant les jours malheureux de 1815, Chateaubriand, nous devons l’a-
vouer, ne put se dérober complètement à l’influence des passions soulevées autour de lui. La catastrophe du 20 mars avait exaspéré les royalistes. Pour toutes les victimes de la Révolution il semblait que ce devait être maintenant l’heure de la vengeance et des réparations. Chateaubriand se laissa un instant entraîner à leurs colères. Reçu en audience par Louis XVIII à son retour d’Orléans où il était allé présider le collège électoral du Loiret, il eut le tort d’adresser au roi des félicitations au sujet delà condamnation du maréchal Ney. Il eut le tort aussi, à la chambre des Pairs, de s’attaquer à l’inamovibilité de la magistrature, cette unique garantie des droits et de la vie des citoyens surtout au milieu des crises politiques. Mais qui ne se trompa en ces jours troublés? Qui put conserver assez de calme et d’empire sur soi pour démêler les véritables exigences du droit et de la justice et pour écouter les inspirations de la clémence, quand le désordre était dans tous les esprits et la passion dans tous les cœurs? Ce moment d’entraînement est d’ailleurs bien racheté par la noble attitude que sut prendre Chateaubriand en face de l’invasion étrangère. C’était en 1816, quand Wellington à la tête de cent cinquante mille baïonnettes occupait encore le territoire de la France. On discutait à la chambre des Pairs sur la validité des élections. Un orateur s’était permis d’invoquer l’effet que ^produirait le vote de la chambre sur les cours alliées. « Je ne relève pas, répondit Chateaubriand, ce qu’on a dit de l’Europe attentive à nos discussions. Quant à moi, messieurs, je dois sans doute au sang français qui coule dans mes veines cette impatience que j’éprouve quand pour déterminer mon suffrage on me parle des opinions placées hors ma patrie; et si l’Europe civilisée voulait m’imposer la charte, j’irais vivre à Constantinople ! » Fiers et généreux accents, comme ils devaient retentir au cœur de la France humiliée et faire vibrer la fibre nationale ! Chateaubriand se révélait avec une puissance de plus, il avait le don de l’éloquence ; il avait cette éloquence qu’inspirent et animent un suprême instinct de l’honneur, l’amour de la patrie et de la
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liberté, toutes les nobles passions de l’âme ; véritable éloquence de gentilhomme et de grand citoyen.
En cette même année 1816} affligé de voir combien la France était encore ignorante des principes constitutionnels, combien le jeu régulier des institutions y rencontrait d’obstacles et d’entraves, combien les habitudes du despotisme impérial y étaient persistantes dans l’administration, Chateaubriand avait de nouveau recours à sa vaillante plume. Il entreprenait de répandre la lumière sur les questions les plus importantes du droit politique et de populariser la science de la liberté ; et il écrivait son livre de la Monarchie selon la charte; travail dont le succès devait le placer au premier rang parmi les publicistes contemporains.
Dans une première partie que nous pouvons appeler dogmatique, l’auteur, s’élevant au-dessus des passions du jour dans la région des principes, donnait toute la théorie du gouvernement constitutionnel. Le jeu compliqué de nos institutions y était expliqué avec une puissance de déduction, une autorité d’enseignement tout à fait inattendues. Tous ces grands principes de la monarchie représentative : le roi règne et ne gouverne pas ; deux chambres représentent le pays, une chambre héréditaire et une chambre élective; les ministres pris dans la majorité des chambres sont responsables ; la presse est libre , tous ces principes fondamentaux, Chateaubriand les posait et les développait avec une netteté, une précision, une force auxquelles n’avaient pas accoutumé ses œuvres littéraires. Peut-être appuyait-il avec trop d’insistance en face de la société nouvelle sortie de la Révolution et ayant la passion de l’égalité, sur la nécessité d’accroître les prérogatives de la chambre des Pairs et de rétablir les substitutions. Il s’agissait là d’un rouage essentiel sans doute, d’un élément conservateur ) indispensable à la stabilité des institutions constitutionnelles, je le veux. Mais l’opinion était alors si ombrageuse, et si disposée à s’alarmer sur les projets contre-révolutionnaires des royalistes ; elle avait besoin de ménagements. Parler des sub-
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stitutions était au moins inopportun. Chateaubriand faisait oublier ces tendances que l’on devait qualifier de féodales par la générosité et la vigueur avec lesquelles il réclamait la liberté de la presse, la suppression du ministère de la police générale, la participation des chambres à l’initiative des lois, en un mot tout ce qui peut garantir la libre manifestation de i’opinion publique et aider à sa légitime influence sur la marche du gouvernement.
Sans dépouiller l’éclat et la richesse d’autrefois, son style était devenu plus rapide, plus serré, plus énergique, avec plus de relief et de chaleur concentrée; aux grâces de la jeunesse succédait la force de l’âge mûr : transformation qui émerveillait l’abbé Morellet lui-même. Chateaubriand venait de créer la langue politique comme il avait créé la langue littéraire du siècle.
La deuxième partie de la Monarchie selon la charte était toute polémique. Chateaubriand, descendant des hauteurs de la théorie, s’en prenait aux faits, 11 examinait la marche suivie par les différents ministères qui s’étaient succédé depuis 1814 et montrait avec combien peu de franchise et d’habileté ils avaient pratiqué la charte. Il s’attaquait surtout au ministère Decazes, actuellement au pouvoir, lui reprochant de compromettre la dynastie par ses complaisances vis-à-vis des hommes et des choses de la Révolution. Chateaubriand se faisait l’interprète des sentiments des royalistes qui ne pouvaient pardonner à M. Decazes l'ordonnance du 5 septembre, c’est-à-dire la dissolution d’une chambre qui put avoir des torts, mais qui réunit tout ce qu’il y avait de plus honnête, de plus désintéressé et de plus pur dans le pays, et de plus apte à restaurer l’ordre vrai. Ils ne lui pardonnaient pas d’encourager ainsi la Révolution et ses suppôts et de leur rouvrir la carrière. Mais si la Révolution trouvait en Chateaubriand un ennemi, la liberté n’avait pas de plus sincère ni de plus éloquent défenseur. Qu’on relise le magnifique éloge des libres institutions qui couronne son travail, célébrant avec un véri-
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table enthousiasme la dignité et l’élévation morale que les hommes acquerront sous le régime constitutionnel. « Aujourd’hui, s’écrie-t-il, les mâles occupations qui remplissaient l’existence d’un Romain et qui rendent la carrière d’un Anglais si belle, s’offriront à nous de toutes parts. Nous ne perdrons plus le milieu et la fin de notre vie ; nous serons des hommes quand nous aurons cessé d’être des jeunes gens. Nous nous consolerons de n’avoir plus les illusions du premier âge en cherchant à devenir des citoyens illustres : on n’a rien à craindre du temps quand on peut être rajeuni par la gloire. »
M. Decazes se vengea de l’attaque dont il était l’objet en faisant saisir l’ouvrage de Chateaubriand et en le destituant luimême de ses fonctions de ministre d’État. Il voulait par là donner un nouveau gage au parti de la Révolution et rassurer tous les intérêts. Mais il était cruel de traiter ainsi l’auteur de Buonaparte et les Bourbons, celui qui, au péril de sa tête, avait assuré le succès de la première Restauration. Dès lors son rôle dans l’opposition royaliste devint plus tranché, son attitude plus accentuée ; il marcha au premier rang. La lutte que Chateaubriand soutint à côté de MM. Corbière et de Villèle est demeurée célèbre. A la chambre des Pairs, dans les journaux, dans une foule d’écrits, la vigueur de ses attaques ne laissa aucune trêve à l’administration. En 1818 il fondait le Conservateur en collaboration avec MM. de Ronald et Lamennais. C’est dans cette publication d’élite, digne rivale de la Minerve de M. Etienne et de Renjamin Constant, que son talent de polémiste et de pamphlétaire se déploya tout entier avec cette verve entraînante, cette force du trait, ce puissant ressort des indignations généreuses qui ébranlent et soulèvent l’opinion publique. Grâce au concours de ces plumes éloquentes, à côté desquelles venaient s’essayer les plus beaux noms de l’aristocratie, le Conservateur obtint un succès immense en France et en Europe; il releva les royalistes aux yeux de l’étranger et finit par déplacer la majorité dans les chambres. Le vieux roi s’entêtait quand même à garder son favori le duc Decazes, dont
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il aimait l’esprit caustique, le caractère souple et conciliant, et dont il appelait le système politique son système. Mais survint l’assassinat du duc de Berry. Louis XVIII dut céder au cri de sa famille et de son entourage.
Le noble duc de Richelieu, l’illustre négociateur de 1815 et de 1816, fut appelé à reconstituer la nouvelle administration ; mais il allait être bientôt trouvé trop modéré par les passions qui l’avaient porté au pouvoir. MM. Corbière et de Villèle, chefs de l’opposition dans l'assemblée élective, devaient naturellement faire partie du nouveau cabinet ; ils n’y obtinrent d’abord qu’un rang secondaire, comme ministres sans portefeuille. Disposant de la majorité à la chambre des Députés, ils ne pouvaient tarder à emporter tout le pouvoir. M. de Chateaubriand allait- il prendre place à côté de ses amis et déployer enfin dans une sphère digne d’elle sa haute intelligence, dont les admirables facultés venaient de se révéler dans la lutte, aptes à tout, à la diplomatie, à l’administration, aux finances même ? Ses brillantes qualités portaient ombrage et aussi, il faut le dire, les susceptibilités d’une humeur fantasque et inégale et son immense orgueil. On s’en débarrassa en l’envoyant dans un brillant exil. Chateaubriand fut nommé à l’ambassade de Berlin.
Mais au milieu des fêtes splendides qt vraiment royales que l’on prodigua en Prusse à sa haute renommée, Chateaubriand, bien qu’il fût sensible aux hommages, ne se laissa pas éblouir ; il ne cessade reporter ses regards vers la France, suivant attentivement la marche de ses amis dans la conduite des affaires, ne leur épargnant pas les sages avertissements, recommandant à l’intérieur l’abolition des lois d’exception, la pratique franche et loyale du gouvernement constitutionnel, et à l’extérieur une attitude digne et française. Préoccupé surtout du rétablissement de la gloire de nos armes, il voulait que l’on profitât des troubles qui venaient d’éclater en Piémont pour faire échec à l’influence autrichienne dans la Péninsule, et que l’on envoyât vingt-cinq mille hommes en Savoie. Il n’était pas non
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plus indifférent à ce qui se passait autour de lui ; il étudiait l’état des esprits et la marche des idées en Allemagne, où fermentaient de plus en plus les germes déposés par nos armées révolutionnaires et développés par le grand mouvement de 1813. Il nous dévoilait cet état moral des contrées d’Outre-Rhin dans un mémoire remarquable et pour ainsi dire prophétique. « L’Allemagne comme l’Italie, disait-il, désire l’unité politique ; et avec cette idée qui restera dormante plus ou moins de temps, selon les événements et les hommes, on pourra toujours en la réveillant être sûr de remuer les peuples germaniques. » Ces lignes étaient écrites en 1821.
De retour à Paris pour le baptême du duc de Bordeaux, Chateaubriand fut à cette occasion réintégré dans sa place de ministre d’État par M. le duc de Richelieu. Mais il dut bientôt envoyer sa démission pour suivre MM. de Villèle et Corbière dans la retraite, manœuvre qu’il avait conseillée et qui devait les ramener tout-puissant aux affaires. Les élections d’octobre 1821 ayant encore fortifié leur parti à la chambre des Députés, et l’adresse ayant infligé un blâme au Gouvernement pour sa politique extérieure, surtout pour son attitude passive en face des révolutions d’Italie, Louis XVIII se vit obligé de renvoyer M. de Richelieu et d’appeler M. de Villèle à recomposer un nouveau cabinet. M. de Villèle prit pour lui les finances, M. Corbière eut l’intérieur. Chateaubriand, tenu encore éloigné du Conseil dut reprendre le rôle de représentant de la France qui lui allait si bien, et remplacer M. le duc Decazes à l’ambassade de Londres.
Ce ne fut pas sans une vive émotion, sans un profond attendrissement, qu’il revit, magnifique ambassadeur, les lieux qui avaient abrité son exil et où avait souffert sa jeunesse. Que de changements de fortune, que de vicissitudes dans sa vie! L’image de Charlotte Ives revint lui sourire au milieu de ses graves préoccupations d’homme d’État. Charlotte lui apparut elle-même en sombre costume de veuve, lui amenant deux jeunes fils qu’elle mettait sous sa protection. Ce fut pour Cha-
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teaubriand, au milieu des désenchantements de son âge mûr, comme un retour des premières illusions, comme une réapparition de la Muse. Mais ce rêve s’évanouit promptement. Les soins de la politique le détournèrent bientôt et de nouveau l’absorbèrent. De graves questions sollicitaient l’attention de la diplomatie. De nouveaux nuages s’amoncelaient, menaçant de troubler le calme profond qui avait succédé aux orages de 1815. En Orient, la Grèce chrétienne commençait à relever la tête sous le joug des Turcs ; les révolutions d’Italie n’étaient pas encore complètement apaisées; et la révolution d’Espagne, la lutte armée des Cortès contre leur roi, éclatant à nos portes, demandait une rapide solution. En présence de ces événements un nouveau congrès parut nécessaire aux cabinets européens. La mode était toujours à ces réunions brillantes, autant pour les fêtes dont elles étaient l’occasion que pour l’heureuse influence qu’elles pouvaient exercer sur la bonne conduite des affaires. Aux congrès de Vienne avaient succédé les congrès d’Aix-la-Chapelle, de Troppau, de Laybach. On résolut de s’assembler encore avec la même solennité pour trancher les difficultés pendantes. Les Rois étaient bien aises, en face du nouvel ébranlement et des nouvelles aspirations des peuples, de montrer le faisceau réuni de leur puissance. Ils étaient aises aussi d’épancher leur j<ÿe en commun, délivrés qu’ils étaient enfin des terreurs que leur avait causées le prisonnier de Sainte-Hélène. Ce terrible fantôme, dont l’apparition lointaine sur son rocher de l’Atlantique effrayait encore l’Europe, avait disparu à jamais. Napoléon venait de mourir, lentement consumé par les feux de la zone torride, fin déplorable, destin funeste, en face duquel Chateaubriand, parmi les éclats d’une joie indécente, sut faire entendre les accents d’une compassion généreuse.
Vérone fut le lieu choisi pour les nouvelles assises de la diplomatie européenne. Chateaubriand obtint l’honneur d'y venir représenter la France, de concert avec M. de Montmorency, le ministre des affaires étrangères. Il était digne de
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prendre place dans cette assemblée de Rois et d’Empereurs à côté des hommes d’Ëtat les plus illustres de son temps, les Metternich, les Hardemberg, les Nesselrode. Le congrès de Vérone forme le point culminant de la carrière politique de Chateaubriand. C’est le fait qui domine la dernière moitié de sa vie. Jusqu’à la fin, il revint avec complaisance sur ce grand acte diplomatique, comme Cicéron dans sa vieillesse aimait à rappeler les jours glorieux de son grand consulat. Le moment est, il nous semble, venu d’examiner avec impartialité ce congrès, dont le souvenir lui était si cher et qui a été l’obje^d’appréciations si diverses et si passionnées. Toutes les grandes questions de la politique européenne, qui sont encore les grandes questions du jour, s’y débattirent. On s’y occupa du sort de l’Italie. La France, s’intéressant déjà à son indépendance, demanda l’évacuation du Piémont par l’Autriche ; et dans la question d’Orient, d’accord avec la Russie, elle réclama en faveur des populations chrétiennes contre la tyrannie des Turcs. Mais l’affaire urgente entre toutes, la question capitale pour le moment, était celle de la révolution d’Espagne, qui menaçait l’Europe et surtout la France d’un nouvel embrasement. Chateaubriand n’a pas craint de le proclamer au milieu des clameurs de l’opinion; c’est lui qui, appuyant M. de Montmorency, tout en modérant les exagérations de son zèle, finit par triompher des répugnances de M. de Villèle, et, malgré le mauvais vouloir de la Prusse et de l’Autriche, malgré les protestations de l’Angleterre, appuyé seulement de la Russie, fit décider la guerre et la guerre faite par la France. Cette conduite. il faut le reconnaître, si opposé que l’on soit à la politique d’intervention, était éminemment nationale et conforme aux traditions de la politique française. C’était la conduite que devait tenir le représentant de la dynastie des Bourbons, l’envoyé d’un ministère royaliste. Il ne voulait pas combattre la liberté en Espagne, mais la révolution triomphantà nos portes, Chateaubriand n’aimait pas cette origine pour la liberté.
Il voulait aller en Espagne pour raffermir la couronne d’un
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roi allié de nos rois, pour abaisser les Pyrénées et continuer ^a grande politique de Mazarin et de Louis XIV. Il voulait aller en Espagne pour rétablir la gloire de nos armes et montrer à l’Europe que nos soldats savaient toujours vaincre. Malheureusement, cette guerre allait être regardée comme une guerre de parti, comme une guerre faite par la contre-révolution à la constitution d’un peuple et devant amener, après le renversement de cette constitution, la ruine de la charte elle-même. C’était du moins ce que l’opposition allait redire sur tous les tons. De semblables desseins et de semblables arrière-pensées que pouvaient faire redouter peut-être les tendances exagérées du parti ultra-royaliste, ne pouvaient entrer dans l’esprit de Chateaubriand dont le dévouement à la charte égalait le dévouement à la royauté.
A son retour de Vérone, le ministre des affaires étrangères, pressé d’en finir et de faire déclarer la guerre, voulut rappeler immédiatement de Madrid notre ambassadeur. M. de Villèle s’y étant refusé, M . de Montmorency donna sa démission ; il se tenait pour engagé d’honneur vis à-vis de la Prusse et de l’Autriche, à interrompre en même temps que ces puissances les relations diplomatiques avec le gouvernement des Cortès. M. de Villèle, qui voyait grandir l’impopularité de la guerre vers laquelle on s’acheminait, voulait encore tenter* les voies pacifiques. Il tenait surtout à séparer notre action de celle des autres cabinets et à montrer que, même après le congrès, nous demeurions maîtres de notre conduite et libres appréciateurs de ce qu’exigeait le soin de nos intérêts et de notre dignité. Chateaubriand accepta dans ces termes le succession de M. de Montmorency et consentit à reprendre les négociations. Mais les moyens diplomatiques n’obtinrent aucun résultat auprès du gouvernement de Madrid, et, la guerre devenue une nécessité, l’armée réunie au pied des Pyrénées reçut l’ordre d’envahir l’Espagne. A Chateaubriand, en qualité de ministre des affaires étrangères, incomba la mission de maintenir une situation politique favorable à la bonne conduite de cette guerre. Son attitude en face
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de l’Angleterre hostile, de l’Autriche et de la Prusse malveillantes, de la Russie seule favorable, fut à la fois noble et habile, et le duc d’Angoulême put faire en trois mois, avec quatrevingt mille homnles, la conquête de toute la Péninsule, sans que rien vînt du dehors entraver ses opérations.
Chateaubriand fut moins heureux dans ses relations avec ses collègues au sein du Conseil. Il était peu fait pour s’entendre avec celui qui en était le président, M. de Villèle, véritable ministre des finances, homme prosaïque et exact comme un chiffre, d’un grand sens pratique dans le maniement des affaires, tandis que lui, Chateaubriand, avec ses instincts Chevaleresques, son imagination brillante et son cœur généreux, entraîné vers tout ce qui lui paraissait grand et beau, demeurait toujours poète et gentilhomme même en politique. Si M. de Villèle, plus appliqué aux affaires, jouissait de la réalité du pouvoir, Chateaubriand en avait les pompeuses apparences. C’est à lui que s’adressaient tous les hommages. C’est lui que les souverains étrangers faisaient complimenter et décoraient de leurs ordres. L’éclat de sa renommée attirait tous les regards. M. de Villèle, fort de la faveur du comte d’Artois qui était devenu le véritable roi, résolut se se débarrasser d’un collègue dont la brillante personnalité éclipsait trop la sienne. L’occasion ne tarda pas à s’en présenter. Le président du conseil avait imaginé une combinaison financière au succès de laquelle le parti ultra-royaliste et surtout le comte d’Artois attachaient une grande importance, la conversion des rentes, qui devait permettre d’indemniser les émigrés sans imposer de nouvelles charges au Trésor. Ce projet de loi fut soumis à la discussion le 3 juin, en même temps que celui sur le renouvellement septennal de la chambre. Chateaubriand et M. de Villèle étaient au banc des ministres. Chateaubriand appuya de toute son éloquence la loi sur la septennalité et garda le silence quand on en vint à la conversion des rentes : la conversion fut rejetée. M. de Villèle, furieux, se rendit aussitôt auprès du roi pour demander le renvoi d’un collègue à la conduite duquel il attri-
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buait son échec. Il fit Si bien avec l’aide du comte d’Artois que trois jours après Chateaubriand avait cessé d’être ministre. Le dimanche 6 juin, jour de la Pentecôte, il recevait du président du conseil ce billet laconique :« Monsieur le vicomte, j’obéis aux ordres du roi et je vous transmets l’ordonnance ci-jointe (ordonnance de destitution). » — « Monsieur le Comte, répondait immédiatement Chateaubriand, je quitte l’hôtel des affaires étrangères ; ce département est à vos ordres ». Et deux heures après il était réinstallé dans son modeste domicile de la rue d’Enfer.
Sa conduite avait été incorrecte devant les chambres, mais elle ne légitimait pas un semblable procédé. Chateaubriand outré résolut d’en tirer vengeance. Se laissant emporter à la violence de son ressentiment, il n’hésita pas à se jeter du côté des libéraux pour faire la guerre au ministère et amener sa chute. Un instant il quitta la France pour s’en aller demander à la Suisse, à ses vallons paisibles, aux grands spectacles qu’y étale la nature, la guérison des plaies de son âme. Il y passa tout l’été de 1824. Puis, retrempé et raffermi, il revint se jeter dans la mêlée.
Il était à craindre que le concours de Chateaubriand n’apportât trop de force à cette opposition toujours plus violente et que les coups qu’il dirigerait contre le ministère, dépassant le but, n’atteignissent la royauté elle-même en face d’un pays si jeune encore dans la pratique des institutions constitutionnelles. Il ne visait que le renversement des ministres et le maintien de la charte; mais il allait avoir le malheur de combattre à côté de partis pour qui la charte n’était qu’un prétexte et qui voulaient le renversement de la dynastie elle-même.
La lutte, au moment où Chateaubriand revint y prendre part, était devenue plus ardente, plus terrible que jamais. L’opposition comptait les écrivains les plus éloquents, elle réunissait les plus beaux talents, toute une génération brillante et pleine d’avenir. Elle disposait de tous les genres de la littérature qui jetait alors un si vif éclat. La philosophie, l’his-
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toire, le théâtre, le pamphlet, étaient autant d’armes pour elle. Le général Foy à la tribune et Béranger dans ses chansons, étaient les interprètes populaires de ses douleurs, de ses colères, de ses aspirations. La voix de Chateaubriand, venant se joindre à ce grand concert, devait en doubler la puissance. Il se posa comme le champion de toutes nos libertés qu’on disait menacées. En réalité on grossissait étrangement les périls qu’elles couraient. Au Journal des Débats , à la chambre des Pairs, dans de nombreux pamphlets, il se montra le plus chaleureux défenseur de la liberté de la presse, l’ennemi le plus redoutable de la censure. L’éclat de cette nouvelle polémique porta au comble sa renommée comme publiciste et fit ressortir encore toutes les qualités qui s’étaient révélées dans Bonaparte et les Bourbons, dans la. Monarchie selon la Charte et au Conservateur , cette vigueur du trait qui frappe profondément, ce flot de la verve qui entraîne, ce souffle puissant des indignations généreuses qui enflamme tous les nobles instincts. Si le pamphlet avait son Horace dans Paul-Louis Courier, Chateaubriand méritait d’en être appelé le Juvénal.
La mort du vieux roi (Louis XVIII), survenue le 16 septembre 1824, fit un instant déposer les armes au terrible polémiste. Il accorda une trêve d’un jour aux ministres en faveur de la royauté. Le fidèle sujet se retrouvait aux heures du péril. Le pouvoir royal, fondement de nos institutions, mis soudain à découvert, il s’empressa de se ranger autour de l’arche sainte, malgré le peu d’illusions qu’il se faisait sur le caractère et les tendances du nouveau souverain. Il pressentait tous les écueils qui attendaient le comte d’Artois, prince bon, loyal et chevaleresque, mais entêté de sa prérogative et qui semblait tout entier livré aux ultra-royalistes. Chateaubriand, malgré ces appréhensions, n’en poussa pas moins, en féal serviteur, le vieux cri traditionnel : le Roi est mort, vive le Roi! Tel est le titre d’une brochure qu’il se hâta de publier pour rappeler au respect du salutaire principe d’hérédité monarchique. A Reims, tout en se tenant à l'écart, il assista aux fêtes
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du sacre et en redit à la France les augustes cérémonies en des récits bien faits pour ranimer au cœur du pays, en des jours moins troublés, le culte et l’amour pour l’antique majesté de ses rois.
Charles X, durant les premiers jours de son règne, sembla avoir pris à tâche de faire oublier le comte d’Artois. Ses premiers discours témoignèrent d’un profond attachement aux institutions du pays et aux libertés constitutionnelles qu’il jurait de maintenir. Mais la joie et l’enthousiasme qui accueillirent ses paroles furent courts : le ministère Villèle resta aux affaires et Chateaubriand rentra dans la mêlée et recommença la lutte.
A la chambre des Pairs, Chateaubriand réussit longtemps encore à arrêter le gouvernement sur la pente où il se laissait entraîner. Une foule de lois blessant au vif les intérêts nés de la Révolution avaient été proposées à la chambres des Députés et adoptées par elle, les lois du droit d’aînesse et du sacrilège, la loi de justice et d’amour, etc. Chateaubriand parvint à faire repousser par la Chambre héréditaire ces lois odieuses aux générations nouvelles. L’auteur du Génie du Christianisme se montra le plus ardent adversaire des passions religieuses qui les avaient inspirées et qui faisaient cause commune avec la réaction. Il était d’avis que rien n’est plus funeste à la religion que d’unir sa cause à celle d’un parti politique et d’intéresser ainsi les partis opposés à sa ruine. L’on a vu combien les conséquences de la lutte qui aboutit à la révolution de 1830 lui ont donné raison. Ce n’est pas qu’il voulût séparer le clergé de l’ordre politique et lui refuser dans cette sphère la part d’action et d’influence qui doit revenir à tous les grands corps de la société. « Non, le clergé..., écrivait-il à M. de Montlosier qu’il refusait de suivre dans sa lutte contre l’Église et les Jésuites, le clergé peut très bien entrer dans le régime constitutionnel. » Mais comment cette juste influence qui lui appartient doit-elle être comprise et exercée ? Il nous l’apprenait dans la préface de son Essai sur les Révolutions (1828). « Se conformer
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en tout à l’esprit d’élévation et de douceur de l’Évangile, marcher avec le temps, soutenir la liberté par l’autorité de la religion, prêcher l’obéissance à la charte comme la soumission au roi, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent, quels que soient leurs pays et leur culte, réchauffer la foi par l’ardeur de la charité, » voilà, selon Chateaubriand, ce qui pouvait rendre au clergé la puissance légitime qu’il doit obtenir.
En même temps qu’il faisait entendre des conseils inspirés par les nécessités du moment à l’Église de France, il continuait la lutte avec un redoublement d’énergie en faveur de la liberté de la presse au Journal des Débats, dans une brochure contre le rétablissement de la censure, dans plusieurs discours à la chambre des Pairs. Le grand publiciste disait, en parlant du gouvernement représentatif : « C’est la liberté de la presse qui le fait. Ce n’est pas la charte qui nous donne cette liberté, c’est cette liberté qui nous donne la charte ; elle seule, cette liberté, est le contrepoids d’un impôt énorme, d’un recrutement qu’on peut accroître à volonté, d’une administration despotique laissée par la puissance impériale... »
Puis il se retournait contre ce qu’il appelait la valetaille ministérielle (1), ne leur accordant ni trêve, ni merci, dénonçant à la France leur inintelligence en face de la transformation sociale qui agitait l’Europe. « Ils sont étrangers à tout cela, s’écriait-il ; ils marchent en sens inverse ! » Prédisant les malheurs prochains que ne pouvait manquer d’entraîner un pareil
(1) Injure bien imméritée s’adressant à M. de Villèle, qui avait mis la Restauration dans sa véritable voie et qui aurait pu la sauver si on l’avait rappelé au pouvoir le 8 août 1829 (date de l’ordonnance royale appelant aux affaires le comte dePolignac).
Peut-être eût-il été possible à cette occasion de désarmer M. de Chateaubriand et de le reconcilier avec M. de Villèle. On a prétendu qu’il eût suffi de lui donner quelque glorieux dédommagement, quelque grande ambassade. — Mais M. de Villèle n’y' voulut entendre et le roi se contenta, à la réception des chevaliers du Saint-Esprit, d’adresser à M. de Chateaubriand quelques mots courtois. — Ce fut une faute.
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système: « En continuant de marcher comme vous marchez, leur disait-il, toute la révolution pourrait se réduire dans un temps donné à une nouvelle édition de la charte dans laquelle on changerait seulement deux ou trois mots. »
L’effet produit par ces articles était immense. Chateaubriand recevait des félicitations de tout le parti libéral, des Lafayette, des Sébastiani, des Benjamin Constant, on le couvrait de fleurs, on lui prodiguait l’encens ; Béranger le célébrait dans ses chansons; Armand Carrel recherchait son amitié ; toute la jeunesse marchait sur ses pas ; il était le dominateur avoué de l’opinion : brillante popularité dont il put s’enivrer un instant, mais dont le souvenir devait un jour lui être amer quand il s’entendrait, après la catastrophe, reprocher d’avoir, par son opposition aux ministres, ébranlé la royauté elle-même. Et pourtant, nous l’avons déjà proclamé, ses intentions étaient pures. Assurément il était sincère lorsqu’il croyait pouvoir assouvir ses rancunès sans mettre en péril la dynastie. Mais il se faisait grandement illusion. « Encore une trêve du roi, paix aujourd’hui aux ministres, » écrivait-il le jour de la Saint- Charles, en une brochure qui était un hymne en l’honneur des Bourbons. L’avantveille de cette fatale revue de la garde nationale, en avril 1827, revue qui fut le prélude des journées de juillet, Chateaubriand adressait à Charles X un mémoire où il dévoilait les périls de la situation et indiquait le remède qu’elle commandait. Le seul remède, disait-il, c’était la démission des ministres, et démission avant la revue ; car il serait également funeste de céder ou de résister à une manifestation populaire. Mais on n’écoutait rien. Aux manifestations de la revue, aux cris de à bas les ministres! qui éclatèrent presque aux oreilles du Roi, on répondit par le licenciement de la garde nationale, par le rétablissement de la censure, par la dissolution de la chambre des Députés. Les oppositions irritées se coalisent et redoublent d’efforts ; le sang coule dans Paris qui déjà s’essaie à de nouvelles révolutions. Enfin, grâce à l’entente des partis, l’opposition triomphe dans les élections, et la nouvelle Chambre
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repoussant tout accommodement, M. de Vilièle est obligé de se retirer (4 janvier 1828).
Un ministère libéral, le ministère Martignac, était enfin appelé à gouverner la France, bien tard, hélas! pour réparer les maux, pour apaiser les haines surexcitées par l’effort de la lutte et l’opiniâtreté de la résistance. Restait peut-être un moyen de salut : c’était de ne pas tenir plus longtemps écartés du pouvoir les chefs d’une opposition libérale plus avancée, tels que Royer-Collard, Casimir-Perier, Sébastiani. 11 fallait les. rattacher à la dynastie en leur enlevant tout intérêt à son renversement. Chateaubriand le conseilla, mais ses conseils avaient le pire destin. Il ne réussit qu’à faire appeler son ami Hyde de Neuville au département de la marine qu’on lui offrait pour lui-même.
Son ambition à lui était maintenant tout autre. Le pouvoir avait déjà perdu son prestige pour ce grand désabusé. Son âme avait besoin de se remettre des blessures reçues dans le combat. Après les fatigues de la lutte, le grand ennuyé se sentait repris de ses aspirations à une vie douce et calme, à une retraite paisible et glorieuse. L’image de Rome revenait traverser son imagination avec les souvenirs de sa jeunesse. Il voulait s’en aller, disparaître au milieu de ses grandes ruines, y ter. miner une carrière qui déjà se faisait longue, et trouver près du tombeau du Tasse une sépulture en harmonie avec sa destinée. Pour arriver à l’accomplissement de ce vœu qui heureusement ne devait pas être son vœu suprême, Chateaubriand brigua et obtint l’honneur d’être envoyé comme ambassadeur auprès du Saint-Siège.
Et pourtant des liens bien puissants devaient alors l’attacher à la France. C’est l’heure où nous voyons apparaître à côté de son âge mûr l’aimable et bienfaisant génie qui devait être encore le charme et l’ornement de ses vieux jours. Ce génie est une femme. Poète inspiré comme Dante et Pétrarque, Chateaubriand eut toujours sa Laure ou sa Béatrice. Galant chevalier comme les preux ses ancêtres, une femme présida à chacune
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des grandes phases de son existence, la dame de ses pensées qui l’encourageait dans ses luttes, le soutenait dans ses épreuves et applaudissait à ses triomphes : pures et nobles amitiés dont la poésie et l’art formèrent les doux liens. Nous avons vu la touchante figure de madame de Beaumont sourire à ses premiers pas. Dans la belle madame Récamiernous saluons l’inspiratrice suprême. •
Madame Récamier a tenu le sceptre des Muses et de la Beauté pendant toute la première moitié de notre siècle, qu’elle a traversée au milieu de l’encens et des hommages de tous les hommes illustres. Il semble qu’elle ait été durant toute cette époque la véritable dispensatrice de la gloire. Les représentants des partis les plus opposés, comme sous l’empire d’un charme irrésistible, s’empressèrent autour d’elle : leurs divisions et leurs querelles venaient mourir à ses pieds. Les Moreau, les Bernadotte et les Eugène de Beauharnais; les Pasquier, lqs Molé, les Sismondi et les Benjamin Constant ; les Thierry, les Villemain et les Sainte-Beuve lui ont fait tour à tour un glorieux cortège. Le prince Auguste de Prusse demanda sa main. Benjamin Constant, en 1815, joua sa tête pour lui plaire; et les commencements de la Restauration virent naître chez madame de Staël, alors mourante, la touchante affection qui devait l'attacher à Chateaubriand jusqu’à la fin de sa vie.
C’est, auprès de madame Récamîer, dans le paisible ermitage de l’Abbaye-aux-Bois, que l’auteur des Martyrs venait jouir de sa gloire et chercher le repos après le combat au milieu des luttes politiques, alors dans toute leur âpreté. Sa beauté, écrivait-il excellemment, mêle son existence idéale aux faits matériels de notre histoire : « lumière sereine éclairant un tableau d’orage ». L’âme meurtrie de Chateaubriand se cicatrisait promptement dans cette atmosphère d’amitié et de poésie (1). Là, dans celte petite chambre du troisième étage,
(i) La critique bourgeoise et rationaliste, qui sJestplu à nous montrer là Chateaubriand se faisant rendre un culte comme à une sorte de fétiche ou de Grand-Lama, a grandement chargé le tableau.
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qu’il nous a décrite avec tant de charme dans ses Mémoires, éclairé par les derniers rayons du soleil couchant près de disparaître derrière les collines de Sèvres, le barde vieilli se transfigurait au milieu d’un cercle d’élite attentif et recueilli, soit qu’il déroulât la longue chaîne de ses souvenirs, soit qu’il débattît les grands intérêts de l’heure présente, ou que soulevant le voile qui dérobe l’avenir, il jetât sur les destinées de nos sociétés modernes des lueurs soudaines et merveilleuses. C’est du fond de ce sanctuaire de l’amitié et des lettres qu’il accueillait les applaudissements de la jeune génération littéraire, fille de ses œuvres, et encourageait ses efforts généreux au milieu du magnifique épanouissement de la Restauration, alors que le romantisme était pur encore des excès qui suivirent 1830.
De Rome, une fois rendu à son poste d’ambassadeur, il continua d’entrenir avec madame Récamier les relations les plus suivies. Il y était partout accompagné de son image rendue sans cesse présente par une active correspondance. 11 communique à son amie toutes ses impressions, tous ses travaux, toutes ses démarches, les intrigues qu’il a à dévoiler et à combattre pour l’élection successive de deux papes (Léon XII et Pie VIII), les vagues tristesses qui viennent sans cesse le reprendre au milieu des ruines dont il aime à paraître comme le génie, redisant avec son ancêtre Virgile :
Sunt lacrymæ rerum et mentum mortalia tangunt.
Bientôt la chute de la Royauté à laquelle il a attaché sa destinée fera de lui aussi une grande ruine. C’est auprès de madame Récamier qu’il trouvera encore, dans son infortune, adoucissement et consolation.
Cette catastrophe, depuis longtemps prévue et annoncée, devenait de plus en plus manaçante. Le ministère Martignac, aux prises avec une situation intolérable, se débattait entre l’antipathie d’un roi qui le subissait malgré lui et l’opposition tracassière de partis extrêmes dont il ne parvenait à satisfaire
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aucun complètement. Un instant il parut avoir réussi à entraîner Charles X dans la voie des concessions, où l’appelait l’opinion publique de plus en plus excitée ; il parvint même à arracher au roi les fameuses ordonnances de juin contre les Jésuites. Les libéraux applaudirent ; mais Charles X, profondément blessé? ne pardonna pas à M. de Martignac cette violence faite à ses sentiments les plus chers. Après la clôture de la session, le roi s’empressa de profiter de l’absence des chambres pour renvoyer une administration qui lui avait été à charge et qui maintenant lui était devenue odieuse ; il voulait enfin reconstituer un ministère selon son cœur. C’est alors que M. de Polignac, de fatale mémoire, qui était regardé comme l’âme du parti absolutiste, comme le représentant le plus entêté et le plus aveugle de la contre-révolution, fut appelé aux affaires (1829, 8 août). Chateaubriand avait quitté Rome et se trouvait en congé dans les Pyrénées, où il prenait les eaux de Cauterets. A la nouvelle des changements qui s’accomplissent, il accourt à Paris en toute hâte pour conjurer l’événement; mais en vain; il arrive trop tard. Il ne lui reste plus qu’à rompre tous les liens qui l’attachaient au gouvernement, ne pouvant le suivre dans la voie funeste où il se précipite. Malgré les instances de M. de Polignac, il sacrifie sa chère ambassade de Rome avec un revenu de deux cent mille francs pour suivre ses amis dans la retraite.
Cette conduite provoque un redoublement d’applaudissements et porte à son comble la popularité de Chateaubriand. Les félicitations lui arrivent de toutes parts. Les chefs des diverses oppositions, les Lamartine, les Lacretelle, les Thiers, les Guizot, s’empressent autour de lui, espérant le voir combattre encore à leur tête. Mais cette fois Chateaubriand résiste à l’entraînement. C’était bien tard. La guerre qui va s’engager, il le comprend, est une guerre à mort ; c’est la lutte suprême, non plus entre les oppositions et le ministère, mais entre la dynastie et la nation, entre la royauté et la charte. Ces deux causes lui sont également chères ; il ne peut travailler à la ruine
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de l’une ou de l’autre. Il commence à craindre d’avoir poussé trop loin son opposition sous- le ministère Villèle. Il n’élèvera la voix désormais que pour faire entendre les conseils de la modération aux deux partis en présence : conseils, hélas l qui doivent être entièrement perdus. La royauté, frappée d’aveuglement, ne cesse de courir au devant de sa perte et de provoquer la nation. La Chambre des députés, à une majorité de 221 voix, proteste contre les tendances du gouvernement qu’elle déclare inconstitutionnelles et prononce son fameux refus de concours; le ministère y répond par la dissolution de la chambre. L’on s’efforce de faire diversion et de reconquérir quelque popularité par une fière politique extérieure ; on prend Alger malgré l’Angleterre. Mais c’est en vain ; rien ne peut détourner la nation de la lutte engagée à l’intérieur. De nouvelles élections ont lieu, où l’opposition triomphe encore ; les 221 sont renvoyés à la chambre. Devant cette manifestation de l’opinion publique, M. de Polignac devrait se retirer. Non, l’on s’obstine ; l’on préfère recourir aux coups d’État, et cela sans avoir pris aucune des mesures propres à les faire réussir. Enfin sont publiées les fatales ordonnances (26 juillet 1830). Paris court aux armes ; la bataille s’engage, et après la lutte des trois jours, la Royauté vaincue est réduite à reprendre le chemin de l’exil : catastrophe déplorable, encore aujourd’hui l’objet des amers regrets des vrais amis de la liberté !
Que va devenir Chateaubriand dans ce grand naufrage ? Quelle va être désormais son attitude, sa conduite ? Ya-t-il, comme tant d’autres de ses anciens amis, se rattacher au parti victorieux? Va-t-il profiter pour sa fortune et son élévation personnelle de cette révolution qui l'a porté en triomphe? Le succès n’est pas le Dieu qu’adore celui qu'on appellera le courtisan du malheur. Il a pu blâmer les erreurs et combattre les fâcheuses tendances de la dynastie ; mais il n’a jamais voulu sa ruine. Le malheur lui donne à ses yeux une nouvelle consécration : il disparaîtra de la scène avec elle. Charles X en violant la charte a mérité soh sort; il le veut. Mais la faute a été per-
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sonnelle, la peine doit l’être aussi. Reste un jeune héritier en faveur duquel le vieux roi abdique sa couronne : il faut sauve, garder en lui le principe fondamental de l’hérédité et maintenir l’union entre l’ancienne et la nouvelle France.
D’ailleurs, Chateaubriand ne saurait se ranger du côté des spoliateurs de l’orphelin, inspiré en cela par la délicatesse et la loyauté de ses sentiments chevaleresques, et aussi par cet instinct du beau, par ce soin d’artiste qui a toujours présidé à l’arrangement de sa vie en vue de la postérité.
La séance du 7 août, à la Chambre des Pairs, où fut définitivement tranché le sort de la branche aînée, fut le digne couronnement de sa vie politique. En face des dispositions hostiles de ses collègues, au bruit de la Révolution qui agitait encore la rue, Chateaubriand ne craignit pas de relever le drapeau de la royauté tombée. Il ne craignit pas de déclarer que le trône n’était pas vacant, qu’ils devaient, eux, les pairs du royaume, donner l’exemple de la fidélité en se serrant autour du jeune Henri Y, placé sous la tutelle du duc d’Orléans ; qu’élire un roi serait souscrire au triomphe de la force et entrer dans une voie funeste ; qu’il ne leur appartenait pas de dépouiller une maison dont ils tenaient leurs titres, leurs pensions, leurs dignités. Hé quoi ! ces courtisans naguère si empressés, qui avaient applaudi aux mesures déplorables qui venaient de précipiter la dynastie, non seulement^ls l’abandonnaient dans le malheur, mais ils allaient la condamner ! Donnant uq libre cours aux indignations de son âme, il les souffleta, les fustigea avec les tristes souvenirs de leur vie passée, de leurs changements de front, de leurs apostasies. Ces provocateurs de coups d'État , tous ces preux dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants d'Henri JF, il les montrait maintenant accroupis dans leur frayeur sous la cocarde tricolore. « Les nobles couleurs dont ils se parent, s’écria-t-il, protégeront leur personne et ne couvriront pas leur lâcheté ! » Puis, secouant la poussière de ses pieds, il sortit du Luxembourg pour n'y rentrer jamais.
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La vie publique est maintenant terminée pour Chateaubriand . Désormais s’enfermant dans la retraite, entouré d’ombre et de silence, enveloppé dans la dignité de son abstention, le grand génie blessé ne mettra plus la main aux affaires de ce monde. Parfois il pourra encore élever la voix quand il s’agira de protester contre l’injustice ou de venger le malheur outragé. Vieux nocher au repos, on l’entendra encore signaler les écueils et prédire les naufrages. Mais en vain l’on voudra lui faire quitter la rive, il laissera les navigateurs imprudents se débattre au milieu des tempêtes qu’ils n’ont pas craint de déchaîner.
Autour de lui l’on s’étonne de ce parti pris d’abstention et d’isolement ; des voix s’élèvent pour blâmer cette conduite de la part d’un homme qui a si longtemps marché à la tête du libéralisme. N’est-ce pas pour la liberté que cette révolution s’est accomplie? Pourquoi ne vient-il pas lui aussi travailler à en assurer le triomphe, à en affermir l’établissement à côté de ses amis d’autrefois, les Royer-Collard, les Pasquier, les Molé ? Chateaubriand répond à ces reproches dans son écrit de la Restauration et de la Monarchie élective , et il le fait avec une éloquence victorieuse. Trop de liens l’attachent et l’ont toujours attaché à ses rois légitimes pour qu’il puisse abandonner leur cause sans compromettre la dignité de sa vie. Il est parvenu à un âge trop avancé pour commencer un nouveau rôle et s’affubler d’une nouvelle livrée. D’ailleurs il ne croit pas à la durée du nouveau régime qui n’est pas assez solide pour pouvoir se maintenir avec la liberté. « Il n’y avait, dit-il, qu’une vieille souche profondément enracinée dans le passé qui pût être battue impunément des vents de la liberté de la presse. » Avec une dynastie sans prestige et sans gloire, condamnée, par suite de son origine révolutionnaire, à l’impuissance vis-à-vis des troubles de l’intérieur et à l’isolement vis-à-vis de l’Europe conservatrice, le nouveau gouvernement est un édifice sans base et sans appui. Il n’a pour le soutenir qu’une fraction minime de la nation, la bourgeoisie lettrée et voltairienne. Il blesse au vif les grands instincts catholiques de la France ; et
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les passions démocratiques qu’il a soulevées et poussées en avant pour amener la catastrophe, voyant leurs espérances déçues, vont reprendre leur marche envahissante, courant formidable qui ne tardera pas à emporter ce gouvernement chancelant et mal assis. Chateaubriand, dès 1831, annonçait 1848. Pour mettre la main à une oeuvre aussi éphémère, il n’abandonnera pas le royal rejeton qui représente toujours pour lui le grand principe d’hérédité et qui, élevé dans les idées de son temps, lui paraît seul satisfaire aux conditions de stabilité et de sage progrès que réclame le développement régulier de la civilisation.
Après ces explications que la vérité et son honneur exigeaient. Chateaubriand rentra dans le silence. Il se retira (rue d’Enfer) dans l’humble asile Sainte-Thérèse fondé par madame de Chateaubriand pour les prêtres infirmes. Au fond de sa paisible retraite, embellie par l’esprit charmant et l’inépuisable charité de madame de Chateaubriand, les affections domestiques, l’amitié et le travail lui font oublier les amertumes de sa vie politique. La religion de sa jeunesse revient le visiter en cet asile de la paix et du recueillement si propre à inspirer les graves pensées; c’est à elle qu’il veut consacrer les derniers efforts de son génie. L’émeute gronde autour de lui ; les discordes civiles ensanglantent la rue. Chateaubriand se détourne de ces tumultes et de ces agitations pour se rendre attentif â une autre révolution plus solennelle, dont la présente transformation sociale n’est que la conséquence lointaine. Il étudie de nouveau, non plus en poète, mais en historien et en philosophe l’établissement du christianisme dans le monde ; il assiste à sa naissance, le suit dans ses développements à travers la société antique qui s’écroule et applaudit à son triomphe définitif sur les débris du monde romain au milieu des peuples barbares subjugués et transformés, traçant de ces époques bouleversées des tableaux plein d’éclat et de vérité, qui unissent la richesse des détails à la grandeur des vues générales et mettent en lumière une foule de points jusque-là demeurés dans l’ombre. Il
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touche dans son vol à tous les hauts sommets de ces importantes régions historiques que les Thierry, les Guizot, les de Savigny ont scrutées profondément. L’empire romain tombé, il s’attache à la monarchie française, parcourt les phases diverses qu’elle a traversées et jette un jour nouveau sur les principales époques de notre histoire longtemps incomprises et travesties, nous montrant le progrès continu de la civilisation sous l’influence de l’esprit chrétien qui pénètre de plus en plus les mœurs et les institutions.
Après avoir célébré dans le grand ouvrage de sa jeunesse les beautés du christianisme et l’heureuse transformation qu’il a opérée dans les arts et la littérature, Chateaubriand disait tous les bienfaits que nous devons à cette religion régénératrice dans l’ordre social et politique. Les Études historiques couronnaient le Génie du Christianisme et complétaient l’œuvre de l’illustre écrivain en lui donnant une unité et une harmonie grandioses.
Chateaubriand se vit contraint d’interrompre encore ses chers travaux et de s’arracher à sa paisible retraite par le redoublement des haines et des discordes civiles, en l’année tourmentée de 1832. Il dut aller demander à la Suisse la tranquillité que lui refusait sa patrie. C’est durant ce voyage que pour honorer une illustre infortune, il visita la reine Hortense dans son exil et rencontra près d’elle, à Arenemberg, celui qui devait être un jour Napoléon III.
Objet des plus délicates prévenances de la part du jeune prince, il lui écrivit en retour une lettre demeurée fameuse, que terminait cette phrase courtoise et, si l’on veut, prophétique : « Si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race de saint Louis, si les mœurs de notre patrie ne lui rendent pas l’état républicain possible, il n’y a pas de nom qui aille mieux à la gloire de la France que le vôtre. » Nous avons vu ce que le fils de la reine Hortense a fait de la gloire de la France.
A la nouvelle de l’arrestation de la duchesse de Berry, Cha-
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teaubriand se hâta de rentrer en France pour venir plaider devant l’opinion la cause de l’illustre prisonnière. Il ne craignit pas de publier un mémoire sur sa captivité, mémoire éloquent où se trouvaient ces mots célèbres : Madame, votre fils est mon roi. Traduit pour cette phrase devant les tribunaux, Chateaubriand se défendit lui-même, fut acquitté par le jury et reconduit en triomphe.
Bientôt après, Son illustre cliente faisait un nouvel appel à son dévouement ; elle le chargeait d’aller à Prague annoncer et faire agréer son mariage secret avec le comte Lucchesi-Palli, délicate mission que Chateaubriand a appelée la dernière et la plus glorieuse de ses ambassades ; et deux fois messager de paix et de réconciliation, on le vit traverser l’Allemagne et venir apporter les supplications de la prisonnière de Blaye aux pieds du vieux roi de Prague, noble mission noblement remplie, qui présenta au monde un touchant spectacle : le patriarche vieilli du libéralisme et de la littérature aux pieds du vieux monarque tombé, faisant sa cour à cette grande infortune avec plus d’empressement qu’aux Tuileries dans les salles délabrées de l’antique palais des rois de Bohême, grande et triste ruine aussi.
Puis il parcourait de nouveau les chemins de l’Italie sur les pas de la duchesse de Berry qui avait recouvré sa liberté. Chateaubriand, pèlerin fatigué, retrouvait avec ivresse en ce voyage suprême l’image de ses jeunes années, Venise et le Lido, Ferrare et les souvenirs du Tasse, dont il se plut toujours à évoquer l’ombre et à marier la destinée à la sienne comme un poème dans un poème, a dit excellemment Sainte-Beuve. 11 rencontrait sur cette terre aimée des poètes, en cette patrie des arts et de la beauté qu’ils étaient venus saluer aussi pour la dernière fois, les traces lumineuses de Goethe et de lord Byron, ces deux autres génies du siècle, le grand sceptique et le grand révolté ; tous les deux comme lui dès leurs jeunes années marqués d’un sceau funeste, mais qu’ils n’ont pas su effacer comme lui parla générosité des sentiments et la dignité de la vie.
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Enfin, il regagnait sa retraite de la rue d’Enfer cette fois pour n’en plus sortir. Doué de cette verte et féconde vieillesse qui semble le privilège des vaillants athlètes des luttes parlementaires, et que nous admirons encore aujourd’hui chez les Berryer, les Guizot, les lord Brougham et les Palmerston, Chateaubriand ne s’y endormait pas dans le repos. 11 reprenait ses travaux aimés; il racontait en présence de la grande infortune des Bourbons la tragique histoire des Stuarts, demandant comme la plupart de nos grands esprits des enseignements à la Révolution d’Angleterre sur la marche de nos propres révolutions. Puis il revenait aux essais de sa jeunesse,. il publiait des études sur la littérature anglaise et traduisait Milton, il revoyait son histoire du congrès de Vérone, ce glorieux épisode de sa vie vers lequel il revenait toujours avec complaisance ; puis pour obéir à une pieuse inspiration rendue plus puissante par l’aspect sérieux et grave que donne aux choses la perspective de la mort prochaine, le grand désabusé écrivait la vie du saint fondateur de la Trappe, de l’illustre abbé de Rancé, dont la jeunesse orageuse et la vie troublée otfrent plus d’un trait de ressemblance avec la jeunesse et la viejde celui qui fut René.
Enfin il retouchait et complétait ses Mémoires. Il évoquait à l’approche du termetous les souvenirs de sa longue carrière en une série variée de tableaux saisissants dont les couleurs semblent empruntées tour à tour au pinceau des Titien, des Rembrandt ou des Velasquez, et sur lesquels je ne sais quelle vague et flottante atmosphère de douce mélancolie répand un charme inexprimable, travail de toute sa vie, qui forme comme le fond, comme la trame sur laquelle ressortent ses autres œuvres littéraires, vaste poème qui, publié seulement après sa mort, devait illuminer sa tombe d’un nouveau rayonnement de sa gloire. — De temps en temps à l’Abbave-au-Bois, entre madame Récamier, lumière déjà pâlissante, et le tendre Ballanche, le compagnon des anciens jours, entouré de quelques jeunes amis, l’honneur de la génération nouvelle, le vieux barde inspiré faisait entendre quelques-unes des pages émues qui disaient les
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jeux de son enfance, les ardeurs de sa jeunesse inquiète et rêveuse, les luttes et les triomphes de son âge mûr! On écoutait avec un respect mêlé d’attendrissement ces intimes révélations d’une longue vie troublée et orageuse! On s’empressait de recueillir les derniers accents de cette grande voix, les derniers oracles de ce puissant esprit qui allait bientôt quitter la terre! Nouveau Nestor parmi les rois de l’intelligence, on était avide de l’entendre invoquer sa longue expérience des choses, donner son avis sur la marche des sociétés, examiner les théories nouvelles et exposer ses propres doctrines sur le progrès et les destinées de l'humanité. C’était l’heure où apparaissaient tant de doctrines diverses, tant de systèmes chimériques, phalanstériens, saint-simoniens, socialistes, communistes, qui tous prétendaient apporter au genre humain la formule de son bonheur. Chateaubriand s’élevait contre tous ces systèmes qui faisaient consister la perfection sociale dans l’anéantissement moral de l’individu, dans l’entier effacement de toute personnalité devant la personnalité énorme de l’Etat, providence universelle. Il flétrissait ces théories dégradantes qui, en détruisant tout ressort dans les âmes, ne pouvaient que préparer l’asservissement de la France. Pas de progrès en dehors du christianisme, pas de liberté, pas de fraternité, sinon avec des institutions de plus en plus pénétrées de l’esprit évangélique. Il ne cessait de répéter, et c’était l’enseignement que devait proclamer avec une nouvelle solennité son testament religieux et politique, que l’idée chrétienne est l’avenir du monde.
Après avoir lentement traversé la lumière sereine de ce doux et paisible crépuscule, Chateaubriand disparut au milieu des orages. Sa vie s’éteignit au plus fort de nos discordes civiles encore une fois rallumées, au lendemain de ces journées de juin 1848 qui furent les sanglantes funérailles de la liberté. La religion et la poésie (1) veillèrent au chevet de l’illustre mou-
(l) Victor Hugo. (C’était le 3 juillet.)
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rant et adoucirent sa dernière heure; et conformément à son vœu suprême ses cendres furent transportées près du lieu qui fut son berceau, sur le rocher de Saint-Malo, témoin des jeux de son enfance. C’est là qu’il dort son dernier sommeil au bord de l’Océan, dont la grande voix plaintive semble prolonger encore, écho inextinguible, ses accents mélancoliques, et dont les flots tumultueux offrent l’image de ses luttes et de ses combats.
Qu’il nous soit permis, avant de nous détourner, de considérer encore dans son ensemble et d’embrasser dans un dernier regard cette grande existence dont nous avons suivi avec bonheur les phases diverses, les nombreux et brillants épisodes.
Celui qui fut tour àtour le pâle rêveur aux passions funestes, le voyageur inquiet à la poursuite des poétiques chimères, le chantre ému des beautés du christianisme au milieu d’une génération impie et l’heureux rénovateur d’une littérature épuisée, l’adversaire indompté de Napoléon tout-puissant et l’éloquent initiateur de la France aux institutions constitutionnelles, Chateaubriand, du point de vue où nous sommes maintenant parvenu, nous apparaît comme une haute personnification, comme l’un des plus nobles représentants de l’époque extraordinaire qu’il a traversée. Seuls MM. de Ronald et de Maistre se dressent ses égaux tout en jetant moins d’éclat. Placé sur les confins de deux siècles, sa noble figure exprime, avec les délicates tendances de l’aristocratique et chevaleresque société qui disparaît, les généreuses aspirations de la nouvelle société qui naît et grandit. Son âme a profondément ressenti les ébranlements de ces temps de bouleversement et de ruines, et sa voix en a redit les tristesses. Comme ces jours troublés, il eut ses grandeurs, et aussi, nous devons le dire, ses misères, ses incertitudes, ses défaillances. Un dessin ferme et précis n’est pas la qualité qui domine dans les œuvres de l’écrivain que nous avons appelé notre grand coloriste; de même, une logique ri-
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goureuse n’a pas toujours gouverné sa vie ; le caprice et la fantaisie y ont leur place, et la noblesse des attitudes y est quelquefois gâtée par le théâtral. Nature mobile de poète, intelligence unie à des organes délicats et impressionnables, il lui était difficile de marcher droit et ferme dans une voie toujours la même. Apologiste chrétien, ses actes et ses écrits ont été quelquefois païens ; royaliste libéral, il a peut-être en de certains jours trop appuyé du côté de la contre-révolution, et en d’autres instants donné trop fort dans le sens des partis avancés. Mais ces légers écarts, ces courtes déviations s'effacent dans la grande unité qu’un profond sentiment religieux, le culte pur du beau et l'amour constant de la liberté, ont conservée à toute sa vie.
Il nous semble, en présence de cette longue existence si magnifiquement remplie, contempler une de ces vastes cathédrales gothiques à travers lesquelles la païenne renaissance est venue semer ses riches et capricieuses ornementations. Les arabesques bizarres, les découpures variées, les entrelacs de plantes et d’animaux étranges, les pendentifs ingénieusement fouillés dérobent au premier regard les grandes lignes de l’édifice mais ne les détruisent pas ; et le monument, irrégulier dans les détails, demeure dans son ensemble imposant et majestueux. — Telle nous apparaît la^carrière parcourue par l’auteur du Génie du Christianisme, des Martyrs et de la Monarchie selon la Charte.
L’époque représentée par cette brillante personnalité est maintenant loin de nous. Notre siècle avance sur son déclin, mais en avançant il ne cesse d’obéir à l’impulsion donnée par l’auteur du Génie du Christianisme. Le mouvement inauguré par Chateaubriand s’est poursuivi à travers des fortunes diverses, et le travail social dont nous sommes témoins montre qu’il a été bon prophète quand il a dit :
« L’idée Chrétienne est l’avenir du Monde. »
Le surnaturel finira par reprendre la place qui lui appartient dans les arts comme dans la société. Puisse un nouveau
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génie personnifiant cette période nouvelle (1), et venant se placer en face de Chateaubriand et de sa glorieuse école, compléter la beauté du tableau que doit présenter notre siècle aux regards de la postérité 1
(l) Ce travail a été écrit en 1864, longtemps avant nos désastres. — Il n’a subi depuis que de légères corrections.
ALFRED DE MUSSET
Chateaubriand a été avant tout un apologiste du christianisme. Ses œuvres malgré des défauts, et sa vie malgré des écarts, déposent avec éloquence en faveur de la supériorité esthétique, morale, politique et sociale de nos croyances religieuses.
A la démonstration qu’il nous fournit nous ajoutons une contreépreuve. Nous montrons ce qu’est devenue une âme créée noble et belle aussi et dotée de merveilleux talents, mais à qui a manqué l’influence de ces mêmes croyances.
C’est une étude de la vie et de l’œuvre d’Alfred de Musset qui nous procure cette contre-épreuve.
Chateaubriand, Alfred de Musset : assurément un abîme sépare ces deux noms. Pourtant, si l’on y regarde avec quelque attention, on découvre bientôt plus d’un lien de parenté entre l’auteur de René et le chantre de RoUa, et l’on sent qu’entre l’incrédulité de Voltaire qui ricane et le scepticisme de l’Enfant du Siècle qui pleure, le Génie du Christianisme a paru.
Le coup porté aux anciennes croyances par la révolte de Luther et par le mouvement philosophique du dix-huitième
(1) Essai sur Chateaubriand, chez Le Gost-Clérisse, libraire-éditeur.
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siècle, a eu un douloureux retentissement au cœur de l’humanité et y a causé une désolation profonde. Les âmes, privées de la lumière et de la vie surnaturelles, ont été en proie à une inexprimable angoisse. C’est dans notre siècle que cet esprit de négation et de révolte a exercé ses plus grands ravages.
Ces souffrances individuelles, ce ravage des âmes que nous attestent la vie et les œuvres de tant de personnalités illustres, ont particulièrement attiré notre attention. Nous avons vu dans cet affligeant spectacle un éloquent enseignement. Rousseau, Gœthe, Byron, Lamennais nous sont apparus comme les grandes victimes de cet esprit funeste.
A la suite de ces hommes tristement célèbres et douloureusement éprouvés, il en est un surtout qui nous a paru porter contre cette influence malheureuse une haute accusation, moins orgueilleux dans sa chute où il a été plus fatalement entraîné, plus sincère et touchant dans l’aveu de ses souffrances, et aussi plus profondément atteint : je veux parler de l’infortuné poète qui réprésente, dans notre littérature contemporaine, la période désordonnée de 1830, de celui qui s’est appelé lui-même l'enfant du siècle.
La vie et la mort d’Alfred de Musset ont été véritablement désolées. Doté par la Providence des plus belles qualités de l’esprit et du cœur, il a vu tous ces dons heureux se flétrir ou demeurer stériles; et, fait éminemment pour atteindre à l’éternel objet des aspirations humaines, à la vérité, à la justice, à la beauté dont l’idéal vivant est Dieu lui-même, il n’a fait que s’agiter toute sa vie dans une recherche douloureuse, ballotté entre le mal et l’erreur, ne parvenant à faire descendre dans ses œuvres qu’un reflet pâle et troublé de cette beauté pure vers laquelle se fût élevé naturellement son génie s’il eût eu son développement normal dans la foi et l’amour: existence incomplète et découronnée ; triste destinée qui se présente à nos regards, marquée d’un caractère funeste, comme ces palais en ruines par lesquels a passé le feu du ciel.
Il nous a semblé utile de retracer ce travail de dégradation
ALFRED DE MUSSET
opéré par le scepticisme contemporain, en ce moment où la même influence funeste menace de nouveau les jeunes générations et où retentissent avec éclat les enseignements d’une science matérialiste, d’une morale indépendante et d’une esthétique panlhéistique et païenne.
Nous n’entendons pas faire œuvre de biographe et raconter dans le détail la vie d’Alfred de Musset. L’action ne domine pas dans la vie des poètes. Et puis, il est des existences qu’il vaut mieux envisager d’une manière sommaire et comme à distance. Les considérer de trop près, dans un commerce trop intime, serait s’exposer à en faire se dégager des miasmes dangereux. L’âme d’Alfred de Musset et ses qualités natives, le travail dévastateur qu’y a opéré l’esprit du siècle : voilà ce que nous nous proposons d’examiner et de peindre.
Considérer successivement ses diverses facultés en regard de leur objet :
Son intelligence dans sa recherche de la vérité ;
Son cœur dans sa poursuite du bien ;
Son imagination dans ses efforts vers le beau : tel est tout notre dessein. Ayant constaté que sous chacun de 6es points de vue Alfred de Musset n’a pas donné sa mesure ; que dans chacune de ces voies qui doiventaboutir à Dieu, il est demeuré loin du but, nous serons en droit d’en dénoncer et d’en détester la cause.
Né avec un besoin immense de croire et de connaître, Alfred de Musset avait reçu, pour parvenir à la vérité, d’heureuses aptitudes. Esprit juste et élevé, jugement droit et sain, le bon sens était comme le trait caractéristique de sa nature. On se convaincra facilement que ce ne sont pas là des qualités de fantaisie attribuées arbitrairement si l’on veut examiner avec nous, dans une revue rapide, les idées qu’il a émises, les opinions qu’il a formulées sur les principaux objets qui préoccupent les hommes : sur l’art qui embellit et ennoblit l’existence, sur la politique qui la protège et en améliore les conditions ici-bas, sur la philosophie qui en recherche le sens et la fin. — Comment a-t-il envisagé ces choses? Qu’a-t-il pensé sur ces choses?
L'art ne pouvait manquer d’appeler de bonne heure ses réflexions, l’art pour lequel il avait une vocation toute particulière avec son organisation exquise et sa brillante imagination, et vers lequel tout avait contribué à l’incliner encore : sa naissance, son éducation, le milieu dans lequel il avait vécu, ayant un père écrivain lui-même (1), un grand-père maternel (2), qui a laissé des vers charmants ; pratiquant les salons de la
(1) Auteur d’un travail solide sur Rousseau (J.-J).
(2) M. Guyot des Herbiers.
place Royale que passionnaient alors les questions littéraires et où se déployait la verve de Nodier au milieu d’une généreuse jeunesse qui donnait les plus belles espérances. Aussi, dès le début, voyons-nous Alfred de Musset exprimer, sur l’art, son objet, ses conditions, les notions les plus élevées. Il sent en véritable artiste la dignité de l’art et la noblesse de sa mission. Il proteste contre les tendances matérialistes qu’il voit prévaloir parmi ses contemporains, L’art, il le déclare hautement, n’a pas pour but unique la reproduction de la vie, la copie exacte et crue de la réalité, ni même l’imitation de la nature ; il faut qu’il s’élève, qu’il emporte avec lui les âmes, vers les régions supérieures. Il faut qu’il charme, mais en même temps qu’il instruise et rende meilleur.
Un artiste est un homme, il écrit pour des hommes;
Pour prêtresse du temple il a la liberté,
Pour trépied l’univers, pour éléments la vie,
Pour encens la douleur, l’amour et l’harmonie,
Pour victime son cœur, pour Dieu la vérité.
Deux voies s’ouvrent devant l’artiste ; il lui importe de bien choisir.
Par deux chemins divers il peut sortir vainqueur :
L’un, comme Calderon ou comme Mérimée,
Incruste un plomb brûlant sur la réalité,
Découpe à son flambeau la silhouette humaine,
En emporte le moule et jetle sur la scène Le plâtre de la vie avec sa nudité.
Aucun rayon d’en-haut ne descend sur son œuvre, aucune inspiration supérieure.
L’autre, comme Racine ou le divin Shakespeare,
Monte sur le théâtre une lampe à la main,
Et de sa plume d’or ouvre le cœur humain.
C’est pour vous qu’il y fouille afin de vous redire Ce qu’il aura senti, ce qu’il aura trouvé,
Surtout, en la trouvant, ce qu’il aura rêvé.
L’action n’est pour lui qu’un moule à sa pensée.
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
Ce dernier est le véritable artiste : il cultive le grand art, l’art vraiment humain, le seul qui mérite notre admiration en satisfaisant aux plus hautes aspirations de notre nature, c’està-dire en s’élevant jusqu’à l'idéal et en le faisant descendre sous nos yeux réalisé et comme incarné.
Du prime-abord et, pour ainsi dire, d’instinct, Alfred de Musset saisit la vérité artistique et donne les règles éternelles du beau; il touche à la notion de l’art chrétien. Malheureusement, le trouble de son esprit et les déréglements de son cœur ne doivent lui permettre, qu’à de trop rares intervalles, de s’arrêter dans la contemplation de cet idéal, d’essayer de le traduire dans son œuvre et de se conformer à ces règles.
Emporté par le torrent révolutionnaire de 1830, Alfred de Musset donna dans les excès du jour. Il se signala même dans le premier élan de sa jeunesse, à la tête des révoltés de la littérature, par des audaces et des scandales inouïs de pensée et de style. Mais sa nature délicate et fine, son amour inné du simple et du vrai devait souvent reprendre le dessus. Aimable esprit de la famille des Racine et des André Chénier, il ne pouvait s’associer perpétuellement à tant de prétentions orgueilleuses, à tant d’exagérations de toute sorte. Dès 483 1, il protestait contre les excès de la jeune école. L’art n’est plus! s’écriaitil avec tristesse.
Notre littérature a cent mille raisons
De parler de mourants, de morts et de guenilles :
Elle-même est un mort que nous galvanisons.
En digne enfant de la Gaule, épris de clarté et de simplicité, Alfred de Musset ne pouvait se complaire dans cette région de l’outré et de l’absurde ; il lui fallait absolument sortir de ces nébuleuses tristesses, de tous ces brouillards, venus d’outre- Rhin et d’outre-Manche, qui remplissaient l’atmosphère littéraire d’alors.
France, ô mon beau pays, j’ai de plus d'un outrage Offensé ton céleste, harmonieux langage,
ALFRED DE MUSSET
Idiome de l’amour, si doux qu’à le parler Les femmes sur la lèvre en gardent un sourire,
Le miel le plus doré qui sur la triste lyre De la bouche et du cœur ait pu jamais couler.
Lui pardonnera-t-elle, la belle langue de la patrie? Il l’en conjurait, bien résolu, il le croyait, du moins, à ne plus aller chercher d’inspiration en dehors de son territoire et à ne plus troubler, par des eaux prises aux sources étrangères, les eaux limpides etpures des sources nationales.
Alfred de Musset est revenu souvent sur ce mouvement littéraire de 1830 qui l’avait entraîné trop loin. Il gardait rancune à la jeune école romantique et tenait à lui faire son procès. Il a écrit à ce sujet, vers 1836, au directeur de la Revue des Deux- Mondes, une série de lettres qui sont des modèles de critique fine et distinguée et qui rappellent pour la verve comique, pour la vivacité piquante de la forme, la légèreté primesautière du style d’Arouet, le sel et le relief de la prose de La Bruyère ; Alfred de Musset y réduit à néant toutes les prétentions affichées par le romantisme. Le romantisme pour lui, ce n’est :
Ni l’affranchissement de la règle des unités dans les œuvres dramatiques;
Ni l’union du comique et du tragique, du fou et du sérieux avec la mélancolie;
Ni l’imitation des littératures étrangères;
Ni le genre historique de 1830, etc.
Il voit purement et simplement dans le romantisme un emploi exagéré et abusif de l’adjectif, et il appuie plaisamment son dire de nombreux exemples présentant la même idée exprimée tour à tour dans le langage classique et dans le romantique. L’exagération, l'oubli du grand et sage précepte de l’antiquité, ne quid nimis , tel est le trait principal qui lui semble caractériser la nouvelle école.
Dans ce charmant essai de critique régnent un goût délicat, la haine de l’outré, l’instinct du vrai et du beau.
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
Nous ne regrettons qu’une chose, c’est qu’Alfred de Musset n’y ait pas fait quelques réserves en faveur de la première évolution du romantisme, de cette phase vraiment légitime de la Restauration, qui a retrempé notre littérature aux sources chrétiennes et nationales et à laquelle il se rattache lui-même par plus d’un côté, tout enfant du dix-huitième siècle qu’il est : heureux renouveau, brillante éclosion, qui présente dans notre histoire littéraire, en regard de la pléiade du seizième siècle, un glorieux pendant. Pris et entraîné dans le mouvement désordonné de 1830, ce sont les excès de cette période qu’Alfred de Musset a eu surtout en vue dans cette attaque (1). Plus tard, il devait envisager le romantisme avec plus de calme et d’équité et lui faire sa juste part.
Nous aurons toute l’esthétique d'Alfred de Musset si, à ces théories générales sur l’art, nous joignons les idées qu’il professait plus particulièrement sur la forme, sur le style. Les qualités qu’il recommande de préférence, dans l’expression de la pensée, sont la simplicité, le naturel, la justesse. Aujourd’hui, avec nos mœurs démocratiques et notre habit noir, il ne voit de possible que le simple. Chez les peuples artistes de l’antiquité, l’on pouvait se draper et parler avec emphase. La pompe et l’éclat convenaient au siècle de Louis XIV. Aujourd'hui que Voltaire et 89 sont venus, que tout a perdu son prestige, la pompe et l’emphase formeraient, avec nos habitudes bourgeoises, un contraste ridicule. Nous voulons la simplicité, la simplicité naturellement accompagnée de la clarté et de la précision. Alfred de Musset ne saurait pardonner aux écrivains qui étouffent l’idée sous les mots, de même qu’il est sans pitié pour les poètes non avoués de la muse qui dénaturent leur pensée pour la mettre en vers, faute de la dire en prose.
Est-il, je te demande, un plus triste souci
Que celui d’un niais qui veut dire une chose
(I) Mélanges de littérature et de critique.
ALFRED DE- MUSSET
Si
Et qui ne la dit pas, faute d’écrire eu prose ?
Non, je ne connais pas de métier plus honteux,
Plus sot, plus dégradant pour la pensée humaine,
Que de se mettre ainsi la cervelle à la gêne Pour écrire trois mots quand il n’en faut que deux,
Traiter son pauvre esprit comme un chien qu’on enchaîne Et fausser jusqu’aux pleurs que Ton a dans les yeux.
Ces pensées sur le style qui convient à notre époque, nous sommes heureux de les rencontrer exprimées par un autre esprit de même famille, pétillant, lui aussi, de sens gaulois et lumineux comme son ciel de Provence. « Nous ne pouvons plus avoir, écrivait M. Thiers vers le même temps dans un article du National sur les Mémoires de Napoléon, cette grandeur à la fois sublime et naïve qui appartient autant à leur siècle qu’à eux ; nous ne pouvons plus même avoir cette finesse, cette grâce, ce naturel exquis de Voltaire. Les temps sont passés; mais un style simple, vrai, calculé, un style savant, travaillé, voilà ce qu’il nous est donné de produire. C’est encore un beau lot quand avec cela on a d’importantes vérités à dire. Le style de Laplace, dans YExposition du système du Monde, de Napoléon, dans ses Mémoires, voilà les modèles du langage simple et réfléchi propre à notre âge. » Nous ne pouvions résister au plaisir de montrer cet accord entre le plus Français de nos poètes et le plus Français de nos prosateurs contemporains (1).
Les doctrines littéraires, professées par Alfred de Musset, témoignent donc que ce n’est pas témérairement que nous avons affirmé l’excellence naturelle de son esprit. Il possédait véritablement et à un éminent degré le sens du vrai, le bon sens, cette qualité traditionnelle de nos aïeux.
Cette heureuse qualité native va nous apparaître avec un nouvel éclat, si nous considérons maintenant Alfred de Musset
(i) Éloge exagéré de M. Thiers, qui s’explique par sa popularité d’alors et l’éclat de sou opposition au deuxième Empire contre lequel il s’était fait le défenseur du pouvoir temporel de la Papauté.
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
sous un autre point de vue, si nous examinons les jugements qu’il a portés, les opinions qu’il a formulées sur les systèmes économiques et sur les théories sociales de son temps, si nous le suivons sur le terrain de là politique, là encore, comme dans la sphère littéraire, nous allons le voir combattre l’outré, l’absurde, le chimérique, et se montrer l’ennemi irréconciliable de tous les excès révolutionnaires. Nous n’entendons pas parler (bien que nous puissions l’invoquer à l’appui de notre thèse) du rôle digne et réservé qu’il sut constamment tenir en traversant une époque si profondément troublée, quand la plupart de ses émules se laissaient entraîner et compromettre dans les agitations de la vie publique. Fidèle à son art, le jeune poète sut résistera l’appât d’une décevante ambition; non pas qu’il vît d’un œil sec les maux de la patrie, non pas qu’il fût indifférent à sa prospérité ou à sa gloire. Les vaillants couplets de sa réponse au Rhin allemand (1), de Becker, dont il cravacha avec une si altière ironie la jactance germanique, ont prouvé suffisamment l’énergie de son patriotisme. Et ses stances sur la mort du duc d’Orléans, expression touchante de son deuil et de celui de la France, disent combien lui était douloureuse la vue de nos plaies encore mal cicatrisées. Alfred de Musset demeura le serviteur dévoué d’une dynastie à laquelle l’attachaient les liens de l’affection et de la reconnaissance; dévoûmentet fidélité qui eurent quelque mérite en un temps où l’opposition sans péril procurait seule la vogue et la popularité.
11 nous a semblé plus conforme à notre dessein de nous borner à exposer les idées qu’il a émises, les jugements qu’il a énoncés sur les prétentions successives de son époque orgueilleuse et infatuée.
(1) Nous l’avons eu votre Rhin Allemand ;
Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu’on s’en va chantant Efface-t-il la trace altière
Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang? etc.
ALFRED DE' MUSSET
La grande prétention de notre dix-neuvième siècle, en cela digne fils et héritier direct du dix-huitième, a été de réformer l’humanité, de la refaire à nouveau* pour ainsi dire, sur une donnée toute rationnelle. C’est surtout après 1830 que se sont produites les conséquences extrêmes des doctrines rationalistes et païennes dont les principes avaient été posés par le Contrat social et par la Révolution. De toutes parts se sont levés les réformateurs promettant au genre humain l’avénement d’une félicité sans bornes, le retour de l’âge d’or par l’application absolue et sans réserve de ces doctrines. Tout dans l’Etat, tout par l’Etat, telle a été leur chimère. L’abaissemen t* l’amoindrissement de toutes les individualités de quelque importance, de toutes les collectivités particulières, poursuivi avec tant de persévérance par l'ancienne Royauté et consommé par la République et l’Empire, ne leur suffisait pas. Tls en demandaient l’entier effacement, la destruction complète et radicale. Plus de propriété privée, plus de famille, plus d’associations libres et indépendantes; l’Etat seul propriétaire, seul chef de famille, seul pontife, seule providence. Débarrassés de leurs vieilles entraves, les peuples, immenses troupeaux humains sous la seule conduite de l’Etat et de ses fonctionnaires, devront atteindre enfin les régions fortunées de l’avenir humanitaire. Alfred de Musset s’est élevé contre ces funestes doctrines. Il n’a cessé de les combattre au nom des véritables intérêts sociaux, tantôt avec les traits acérés de l’ironie, tantôt avec les accents vengeurs d’une éloquence amère et désolée.
« Que veulent-ils? que prétendent-ils? ces chercheurs d'avenir, » s’écriait-il. S'il trouvait les uns peu dangereux, ceux qui se tiennent loin de laterre, il en est quilui semblaient véritablement redoutables, ceux qui ne se contentènt pas de rêver en paix, mais crient à tue-tête et veulent agir. Ils attaquent toutesles institutions du passé pour préparer l’avénement d’on ne sait quel avenir. Ils demandent le divorce, plus de famille, plus d’héritage, l’association entre les hommes et, ce faisan ^
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
croient apporter du neuf quand ils nous font reculer de plus de deux mille ans, nous ramenant aux théories païennes de la cité antique et à la législation de Lycurgue.
Alfred de Musset montrait ce que l’on peut attendre de cette régénération tant prônée d'après les résultats déjà obtenus : « L’Etat, écrivait-il en 1836, l’Etat n’a plus de religion, et, quoi qu’en disent les humanitaires eux-mêmes, c’est pour le peuple un vrai malheur; le vin à bon marché ne lui rend pas ce qu’il y perd, et tous les cabarets de Paris ne valent pas pour lui une église de campagne, car c’est l’oubli des maux qu’on y fête et l’espérance qu’on y reçoit dans l’hostie. Oui, sans doute, parmi tant de nations, la France a sonné la première un tocsin qui ébranle l’Europe. Elle en est elle-même effrayée et le son terrible retentit en elle. Mais, si nos docteurs veulent nous guérir, s’ils veulent changer le monde ou la France, ou seulement un département, qu’ils inventent donc quelque système dont les livres ne parlent pas! qu’ils oublient donc les phrases du collège et qu’ils ne revêtent pas de mots futiles le squelette des temps passés ! »
Mais il est d’honnêtes humanitaires qui aspirent vers un meilleur avenir sans préciser ce qu’ils veulent, braves gens qui parlent sans cesse de perfectibilité. Alfred de Musset se demandait ce qu’ils entendent par là. S’agit-il de perfectionner les hommes ou de perfectionner les choses? Perfectionner les choses n’est pas nouveau. Et, si c’est là tout ce qu’ils réclament, il n’est pas besoin de crier si haut. Adam perfectionnait à sa manière. Mais, s’attaquer aux gens et les perfectionner d’autorité, qst chose bien différente. Ghangera-t-on notre nature? Et comment nous perfectionner du moment que nous restons hommes? « .... Les hommes, quelque manteau qu’ils portent, risquent fort de vivre et de mourir hommes, c’est-à-dire singes, plus la parole dont ils abusent ».
Alfred de Musset a retracé, avec non moins de verve comique et de bon sens gaulois, l’aspect général que devra présenter le monde des rêves humanitaires.
ALFRED' DE MUSSET
On ne verra plus rien qui ressemble au passé, fait-il dire à son utopiste Dupont :
. . . Dans les campagnes %
Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes.
Chansons que tout cela? Nous les supprimerons..
Nous les démolirons, comblerons, brûlerons.
Sur deux rayons de fer un chemin magnifique De Paris à Péking ceindra ma République ;
Là, cent peuples divers, confondant leur jargon,
Feront une Babel d’un colossal wagon.
Là de sa roue en feu le coche humanitaire Usera jusqu’aux os les muscles de la terre k,
Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits Ne verront qu’une mer de choux et de navets.
Le monde sera propre et net comme une écuelle, L’humanitairerie en fera sa gamelle...
Séduisant tableau! heureux âge! où l’on verra l’humanité, sans souci de sa dignité morale, préférer l’égalité de l’abrutissement à la beauté sociale qui résulte d’une variété harmonieuse, et se glorifier dans l’unique satisfaction des appétits matériels, semblable à ce grand roi d’Assyrie dont parle l’Ecriture, qui fut changé en bête en châtiment de son orgueil.
Après les tentatives malheureuses de 1848, on pouvait croire à jamais enterrés ces systèmes insensés, toutes ces creuses rêveries de rénovation sociale. Mais on n’en a jamais fini avec la sottise et l’orgueil humains. Toutes ces doctrines se relèvent non moins menaçantes, malgré les apparences réservées qu’elles se donnent et le masque philosophique ou scientifique dont elles secouvrent(l). Panthéistes, matérialistes, positivistes, apôtres de la religion nouvelle, appelée la religion de l'humanité, c’est encore au socialisme qu’ils nous ramènent; c’est toujours vers la République de Platon qu’ils nous font reculer au nom du progrès. Malheureusement, Alfred de Musset n’est plus là, le fin satirique, pour leur enlever le masque et les
(l) On était en 1868
livrer criblés des traits de son spirituel persiflage à la risée publique.
Mais il n’importe pas seulement de bien penser en politique, de bien penser en littérature, de bien juger des choses qui intéressent notre vie terrestre, son amélioration et son embellissement; il importe encore, et surtout, d’avoir des idées justes, des notions exactes sur notre nature et notre destinée, sur nos rapports avec le monde et avec Dieu. Dans cette sphère morale et religieuse, nous allons voir s’affirmer avec une nouvelle force les heureuses qualités natives que nous avons reconnues chez Alfred de Musset. Mais là aussi va commencer à nous apparaître l’action funeste, la malheureuse influence à laquelle il n'a su se dérober, la plaie profonde que lui a faite le scepticisme contemporain. Son intelligence, dans cette région supérieure, dans cette région des choses divines, nous allons la retrouver toujours sagace et pénétrante pour discerner l’erreur; nous allons la voir s’en détourner, pour ainsi dire, d’instinct, et cependant demeurer sans pouvoir affirmer la vérité, sans pouvoir s’élever jusqu’à Celui qui est la lumière.
Nombreuses étaient les doctrines philosophiques qui se partageaient les intelligences au temps de la jeunesse d’Alfred de Musset, reposant, pour la plupart, comme les théories littéraires et les systèmes politiques que nous l’avons vu combattre, sur le principe révolutionnaire. C’étaient le spiritualisme rationaliste avec ses importations d’Ecosse et d’Allemagne, l’éclectisme universitaire dont l’enseignement, organisé par toute la France et dirigé par un puissant esprit, prétendait remplacer pour les classes lettrées l’enseignement de l’Eglise; le matérialisme de Broussais perpétuant sous une forme nouvelle les traditions de Cabanis et de Condillac, et audessous le grand courant voltairien continuant sa marche envahissante. Toutes ces doctrines proclamaient l’indépendance ou la souveraineté de la raison humaine, s’attaquaient aux dogmes religieux ou ne leur reconnaissaient d’utilité que pour les masses ignorantes. Alfred de Musset ne s’est pas
ALFRED- DE MUSSET
laissé prendre à ces systèmes et à leurs orgueilleuses prétentions ; il en reconnaissait l’inanité. Il en a signalé l’erreur avec une grande sincérité et une grande justesse. 11 en a déploré avec une profonde amertume les conséquences morales et sociales. Le monde, tel que nous le prépare la raison révoltée, le monde de la Science, il l’a vu sous son véritable aspect et l’a envisagé avec une exprimable tristesse d’àme. Que va devenir la terre quand ils vont en avoir complètement banni la foi, la foi qui. seule, nous donne la joie avec l’espérance, qui, seule, produit la vie et l’amour, et qui, seule aussi, fait fleurir les beaux-arts !
Le doute ! il est partout et le courant l’entraîne,
Ce linceul transparent que l’incrédulité Sur le bord de la tombe a laissé par pitié Au cadavre flétri de l'espérance humaine !
O siècles à venir, quel est donc votre sort?
La gloire comme une ombre au ciel est remontée,
L’amour n’existe plus, la vie est dévastée ;
Et l’homme, resté seul, ne croit plus qu’à la mort.
Mais vous, analyseurs, persévérants sophistes.
Quand vous aurez tari tous les puits des déserts,
Quand vous aurez prouvé que ce large univers N’est qu’un mort étendu sous les anatomistes.
Quand vous nous aurez fait de la création Un cimetière en ordre où tout aura sa place,
Où vous aurez sculpté de votre main de glace Sur tous les monuments la même inscription,
Vous, que ferez-vous donc dans les sombres allées De ce jardin muet? Les plantes désolées Ne voudront plus aimer, nourrir, ni concevoir;
Les feuilles des forêts tomberont une à une,
Et vous, noirs fossoyeurs, sur la bière commune,
Pour ergoter encor vous viendrez vous asseoir.
Les apôtres de la science, ils nous laissent sans lumières sur le problème qui nous intéresse le plus, sur le problème de notre destinée, et par là nous livrent aux angoisses du désespoir.
Le mal nous assiège de toutes parts : mal physique, mal moral. La vie n’est qu’une suite de souffrances; nul ne peut le méconnaître. Nous enfermer dans ce monde de misères sans nous ouvrir les perspectives de l’éternité, n’est-ce pas nous faire de la terre un enferen attendant qu’elle ne soit plus qu’une vaste et silencieuse nécropole ?
Après avoir reconnu et proclamé leur impuissance à résoudre le grand problème de la destinée, Alfred de Musset n’est pas plus heureux lorsqu’à son tour il l’aborde. Dans cette prison du monde où partout il se heurte à la douleur, où aucun de ses instincts n’est pleinement satisfait, il voudrait savoir s’il doit attendre quelque chose au-delà, s’il ne trouvera pas enfin après cette vie, dans un monde meilleur, ce bonheur dont la soif le tourmente. Notre destinée est-elle bornée à la terre ? Deux doctrines répondent : — Jouis et meurs, dit la raison païenne ; — espère, dit la foi chrétienne, tu es immortel. — Jeune, Alfred de Musset pourrait s’arranger de vivre en épicurien, tout entier aux plaisirs des sens ; mais la jeunesse passe, et puis le ciel est là qui l’attire malgré lui. L’infini le tourmente. Il voudrait croire et espérer avec les chrétiens. Mais leur morale lui apparaît sous un aspect trop sévère, leurs dogmes sous un jour effrayant. Il les déclare une doctrine d’épouvante, ne comprenant pas l’étendue des miséricordes divines et la puissance des secours que la religion, avec ses sacrements, offre à notre faiblesse. — Mais si, renonçant aux chrétiennes espérances, Alfred de Musset revient aux jouissances terrestres, sa noblesse native proteste ; il y trouve un tel dégoût qu’il se sent mourir. A tous les poètes et les philosophes de la matière, il répond :
Quoi que vous puissiez faire.
Je souffre ; il est trop tard; le monde s’est fait vieux.
Une immense espérance a traversé la terre :
Malgré nous, vers le ciel il faut lever les yeux.
Qui fera donc cesser son incertitude et son angoisse ? Où trouvera-t-il la lumière que réclame son intelligence ? La philoso-
ALFRED DE MUSSET
phie est impuissante à la lui procurer, la philosophie qu’il vient de voir, après cinq mille ans de recherches et d’efforts, aboutir au scepticisme de Kant. Il ne lui reste plus qu’à s'adresser à Dieu. « Tournons-nous vers Dieu » dit-il à ses contemporains atteints du même mal que lui :
Croyez-moi, la prière est un cri d’espérance.
Chose étrange ! Alfred de Musset voit le néant et l’impuissance de toutes les tentatives humaines pour résoudre les problèmes dont Ja solution nous importe si fort. Il faut que Dieu parle, il le reconnaît avec Platon. Il semble qu’il va s’incliner convaincu devant la Révélation et conclure par une profession de foi chrétienne. Non, il voit et touche l’erreur, il la dénonce il arrive jusqu’au seuil de la vérité; mais là une force invincible l’arrête, il ne peut franchir l’entrée du temple sacré, et il demeure avec son angoisse. A ce triste phénomène il n’y a qu’une explication: c’est qu’Alfred de Musset est né et a grandi dans une atmosphère mauvaise, dans l’atmosphère produite par tous ces systèmes dont il sentait le vide et reconnaissait l’impuissance ; il n’avait su se dérober aux miasmes pernicieux répandus autour de lui. L’esprit de négation ayant pénétré dans son âme dès son enfance, y avait anéanti jusqu’au germe de la foi. Tout avait contribué à dérober la lumière à son intelligence pourtant si bien douée. Né sous l’Empire, époque matérialiste et païenne, son enfance s’était écoulée au milieu des luttes de la Restauration, alors que la société, s’agitant parmi des ruines, cherchait encore les éléments de sa reconstitution future. Il avait vu tout remis en question : croyances, doctrines, institutions. Les esprits ne savaient plus où se prendre. Si, d’un côté, se manifestait un puissant réveil du sentiment religieux et de l’idée chrétienne, en même temps, par esprit d’opposition , il y avait recrudescence de voltairianisme et d’incrédulité dans le parti libéral-révolutionnaire, enveloppant dans une haine commune la religion et tout ce qui pouvait rappeler le passé.
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
Cet esprit domina dans l’enseignement, surtout à Paris, au milieu des excitations de la lutte contre les jésuites. En même temps régnaient dans les littératures des influences désolantes. Les germes déposés par des œuvres comme René et Corinne produisaient leurs tristes fruits. On venait aussi d’importer en France lesécritsd’un génie funeste, l’œuvre malsaine du grand poète de l’Allemagne, de l’illustre magicien de Weimar. L’auteur de Werther et de Faust, puissant évocateur de formes resplendissantes, semblait avoir mis tous les prestiges de sa merveilleuse imagination au service du génie du mal. Son souffle, pénétrant dans les âmes, y semait, avec le doute, l’angoisse et la désespérance. A cette poésie de la négation et du néant, Byron répondit par des cris de douleur; Byron, malheureux poète en qui parut s’être incarné de nouveau l’esprit d’orgueil. Ce génie sinistre, ironique, niant Dieu et la morale, poussant, des régions désolées où n’habitent que le mal, des cris sauvages comme ceux de l’aigle égaré au milieu de la tempête, célébrait toutes les révoltes et les révoltés, Manfred, le Pirate, don Juan... Semblable au Satan de Milton qui, du fond du gouffre immense où l’a précipité la vengeance céleste, brisé, foudroyé, lève encore contre Dieu une tête orgueilleuse, Byron, sous les coups de la Providence, ne cessait de lancer contre le ciel et ce qui est sacré sur terre le sarcasme et l’ironie. Cette poésie de la révolte et du désespoir eut un immense retentissement au milieu d’une génération fille du dix-huitième siècle. Elle exerça une influence profonde sur l’organisation impressionnable d’Alfred de Musset en son adolescence, et dès ses premiers vers il s’en fit parmi nous comme l’écho douloureux. Survint 1830. L’esprit révolutionnaire, rompant ses digues et envahissant tous les domaines où se déploie la pensée, acheva de bouleverser son intelligence. Ce fut un débordement d’incrédulité au milieu duquel Alfred de Musset, malgré le courage et l’éloquence de quelques protestations solitaires, eut, on peut le dire, des raisons de croire à la mort du christianisme. Alors s’enracina dans son esprit cette pensée funeste que c’en était fait des anciennes croyances.
ALFRED DE MUSSET
Jouffroy, par son fameux écrit : Comment les dogmes finissent , n’avait-il pas sonné le glas funèbre sur la tombe du vieux culte de nos pères; Jouffroy, malheureuse victime, lui aussi, qu’on vit, après ce bruyant éclat d’incrédulité, tomber dans une sombre tristesse et dans un profond désespoir. Rien ne put le consoler de la perte de la foi qui avait fait le bonheur de ses jeunes années. Une insurmontable mélancolie s’empara de lui. On le vit languir et dépérir, et bientôt succomber au début d’une carrière qui promettait d'être si brillante, après avoir dévoilé la plaie de son âme en des pages d’une poignante éloquence. Jouffroy, Alfred de Musset, figures touchantes et sympathiques, bien faites pour être évoquées en un commun souvenir ; nobles intelligences, malheureuses victimes de votre temps, votre sort doit nous être une grande et salutaire leçon.
Alfred de Musset, faute des lumières de la foi, n’ayant pu s’élever jusqu’à la vérité, jusqu’à la vérité essentielle qui est la vérité religieuse, ne pouvait non plus parvenir au but dans sa poursuite du bien et dans sa recherche du bonheur. Le souverain bien, comme la vérité suprême, c’est Dieu. De même qu’il faut à notre intelligence la foi, il faut à notre cœur la grâce pour aller à lui. En Jésus-Christ est le principe générateur de l’une et de l’autre; en Jésus-Christ le verbe incarné, seul réparateur et rédempteur de l’humanité déchue; en Jésus-Christ qui a dit : Je suis la voie , la vérité et la vie. Pour l’avoir méconnu, Alfred de Musset s’est éloigné de la source de la vie en même temps que du foyer de la lumière ; il s’est égaré loin des voies du bonheur comme de celles de la vérité, et toute son existence n’a été qu’une suite d’expériences douloureuses et de chutes de plus en plus profondes.
C’est pour l’aimer que Dieu a donné à l’homme un cœur capable d’amour, de même qu’il lui a donné l’intelligence pour le connaître. Pour une âme délicate et tendre comme celle d’Alfred de Musset, l’amour est le plus impérieux besoin, l’instinct le plus irrésistible; c’est la vie même. Mais cette vive sensibilité, faculté précieuse qui nous procure les plus douces jouissances quand elle a son développement normal et légitime,
ALFRED DE MUSSET
si elle vient à méconnaître et à manquer son objet, si elle se détourne de Dieu, se retourne contre nous et, au lieu de servir à notre félicité, devient la cause et l’instrument de notre supplice. Parvenu à la jeunesse à une époque où le désordre moral égalait le désordre intellectuel, où la révolte du cœur et des sens était glorifiée comme celle de l’esprit, Alfred de Musset ne put gouverner ses affections. Il donna dans tous les écarts de cette génération effrénée dont il est devenu l’infortuné représentant. Comme elle, en cette première effervescence de l’âge, il ne vit le bonheur que dans les plaisirs, que dans les amours et les voluptés sensuelles, et il s’y précipita. Impatient.de tout joug et de toute règle, on le vit se complaire et s’enivrer dans le mal, dans la débauche, dans le scandale. Toutes ses poésies d’alors disent l’état tumultueux et les dérèglements de son cœur, et nous apparaissent comme éclairées d’un reflet d’orgie.
Mais Alfred de Musset ne pouvait tarder à comprendre combien il s’était trompé en cherchant le bonheur dans cette voie. Il avait beau s’enfoncer dans la débauche, s’étourdir au bruit des chants qu’elle inspire, il ne parvenait pas à étouffer la voix de la conscience, ce sentiment de la dignité humaine, cette délicatesse native qui devait survivre en lui à tant de naufrages, ce besoin d’aimer et d’aimer quelque chose de supérieur à la créature et à la matière si profondément enraciné dans son âme. De là les retours douloureux, les cris d’angoisse que nous rencontrons bientôt parmi ses négations et ses blasphèmes, établissant de nouveau cette éternelle vérité que les faux plaisirs sont des semences de douleur et d'amertume qui nous fatiguent à n’en pouvoir plus (1). Aux heures d’affaissement et de réflexion amère, Alfred de Musset sent tout le poids de la débauche ; la souillure lui en est odieuse. L’infortuné poète voudrait secouer cette boue qui retient attachées à la terre ses ailes faites pour se déployer yers le ciel. Il fait effort
(i) Saint Augustin, Confessions.
94 A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
pour s’élever, mais toujours il retombe. Ah! malheur, s'écrie-t-il,
... Malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche !
Le cœur d’un homme vierge est un vase profond.
Lorsque 1a. première eau qu’on y verse est impure,
La mer y passerait sans laver la souillure ;
Car l’abime est immense et la tache est au fond.
Il voudrait s’arracher à ces amours qui le dégradent; il voudrait briser le joug de ces lâches femmes qui dévorent sa jeunesse, qui ne savent que tromper et trahir et qui sont plus amères que la mort. Il bondit contre les liens qui l’enlacent et pousse des cris de généreuse révolte :
Amour, fléau du monde, exécrable folie,
Toi qu’un lien si frêle à la .volupté lie.
Quand par tant d’autres nœuds tu tiens à la douleur,
Si jamais, par les yeux d’une femme sans cœur,
Tu peux m’entrer au ventre et m’empoisonner l’âme,
Ainsi que d’une plaie on arrache une lame,
Je t’en arracherai, quand j’en devrais mourir.
Mais ces cris douloureux demeuraient impuissants. Pour briser le joug qui s’appesantissait sur lui, il eût fallu le secours d’une force "plus qu’humaine. Et Alfred de Musset, dans son scepticisme, demeurait toujours loin de celui qui a dit : Venez à moi, vous qui êtes accablés sous le fardeau, et je vous soulagerai.
Parfois il aspirait vers les consolations chrétiennes, il en ressentait instinctivement le besoin et il en proclamait l’efficacité. Il les a célébrées jusque dans Rolla, ce poème pourtant si impie dans lequel il a personnifié sa jeunesse et ses égarements. Rolla, jeune emporté, s’est précipité à travers la vie comme un coursier qui vient de briser ses liens. Il s’est lancé à la poursuite du bonheur, le demandant à toutes les voluptés de la terre. Mais la coupe du plaisir a été promptement épuisée. Le désespoir a pénétré dans son âme désenchantée. De remède et de refuge, il n’en connaît plus, Voltaire et la Révolution ayant
ALFRED.DE MUSSET
avec la foi anéanti l’espérance. Il blasphème le Christ en des tirades tristement célèbres. Mais, en même temps, il maudit Voltaire pour avoir ravi à l’humanité ses croyances consolantes. Alfred de Musset ne croit plus au Christ; et personne ne fait mieux ressortir le charme de sa doctrine, le bonheur et la paix que l’on goûtait à suivre sa morale, mettant en regard des grossières jouissances qui lui demeurent en partage l’excellence des affections chrétiennes et de l’amour chrétien.
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,
C'est vous sombres caveaux, vous, qui savez aimer ;
Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres Que jamais lèvre en feu n’a baisés sans pâmer.
Oh ! venez donc rouvrir vos profondes entrailles.
Oui, c’est un vaste amour qu’au fond de vos calices - Vous buviez à plein cœur, moines mystérieux!
La tête du Sauveur errait sur vos cilices Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux.
Et quand l’orgue chantait aux rayons de l’aurore.
Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore.
Vous aimiez ardemment. Ah ! vous étiez heureux !
En regard de ce pur amour, et de ces suaves jouissances, combien misérables les amours auxquels il s’est livré, les basses voluptés qu’il a poursuivies ! Le vrai bien, l’infini, c’est-à-dire Dieu, pourrait seul, il le sent, combler les abîmes de son âme. Mais c’est en vain qu’il entrevoit le véritable objet qu’il faut aimer, et qu’il se sent porté d’instinct à l’amour chrétien. Son cœur, pas plus que son intelligence, ne peut revenir jusqu’à Celui qui, seul, consolait nos pères de tous les désenchantements de la vie.
Et pourtant, il a senti profondément sa misère ! il l’a exprimée avec éloquence en indiquant le véritable remède à ses maux l
Lorsque dans le désert la cavale sauvage.
Après trois jours de marche, attend un jour d’orage
Pour boire l’eau du ciel sous les palmiers poudreux,
Le soleil est de plomb ; les palmiers en silence Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux ;
Elle cherche son puits dans le désert immense.
Le soleil l’a séché ; sur le rocher brûlant Les lions hérissés dorment en grommelant.
Elle se sent fléchir; ses narines qui saignent S’enfoncent dans le sable, et le sable altéi’é Vient boire avidement son sang décoloré.
Alors elle se couche, et ses grands yeux s’éteignent,
Et le pâle désert roule sur son enfant Les flots silencieux de son linceul mouvant.
Elle ne savait pas, lorsque les caravanes
Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,
Qu’elle n’avait qu’à suivre et qu’à baisser le front Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries Et des puits dont le ciel n’a jamais vu le fond.
Alfred de Musset, lui aussi, n’avait qu’à suivre la voie des aïeux, pour traverser heureusement la vie et atteindre au but fortuné. Mais il s’est laissé entraîner par l’esprit de révolte hors des chemins où se rencontrent les sources et les oasis ; et, épuisé par sa course vagabonde, il n’a pu revenir sur ses pas. Comme la cavale fugitive perdue dans l’immensité morne du désert, il s’avance au milieu des horreurs de la solitude, et la faim et la soif dévorent son âme inassouvie.
En persistant à demander le bonheur aux amours de la terre, il est une expérience qu’ Alfred de Musset n’a pas faite et qu’il veut tenter encore. Au milieu des plaisirs effrénés, des voluptés errantes de sa jeunesse, il n’a pas, à vrai dire, connu l’amour ; il n’a pas été aimé. Il a prodigué son cœur à d’indignes objets qui ne l’ont payé que par la trahison. Peut-être va-t-il trouver dans un amour partagé cette félicité qu’il poursuit et qui lui échappe toujours. Assurément l’amour est chose bonne et sainte, même l’amour humain, quand il est conforme à la loi divine et à l’ordre moral. Mais ce fut à un amour bien différent qu’ Alfred de Musset demanda un dédommagement à la
ALFRED -DE MUSSET
tristesse de ses expériences passées. Autant l’amour légitime est une source abondante de jouissances terrestres, autant l’amour contre la règle est funeste à l’homme. Le malheureux Alfred de Musset s’abandonna à une de ces passions désolantes, s’égarant de plus en plus dans sa poursuite du bonheur. Pourtant il lui eût été facile de revenir en arrière(il n’avait que vingt-trois ans) et de trouver dans une union légitime abri et consolation. Mais non; il était trop pénétré des miasmes pestilentiels répandus dans l’atmosphère d’alors, l’amour contre la règle étant partout célébré, partout en vogue, dans le monde comme dans la littérature, où l’influence de Rousseau et de sa Nouvelle Héloïse était toujours prédominante. Il devait subir jusqu’au bout son rôle de victime.
Alfred de Musset nous a révélé lui-même les phases diverses de cette passion malheureuse sous des voiles transparents, dans sa Confession d'un enfant du Siècle, dans cette douloureuse histoire de son cœur, livre qui a exercé sur les jeunes générations une lamentable influence. On y assiste d’abord aux ivresses, aux délires de cet amour dans lequel Alfred de Musset croyait trouver l’oubli de ses maux et comme un renouvellement de lui-même. Mais l’illusion est courte. Viennent bientôt le désenchantement, la fatigue, l’ennui, les tiraillements douloureux. Les débauches de sa jeunesse et les trahisons dont il a été la victime ont fait pénétrer jusqu’au cœur d’Alfred de Musset le ver rongeur qui désolait son intelligence, le doute. Il ne peut plus croire à la sincérité des affections humaines. De là les soupçons, les jalousies, les querelles sans cesse renaissantes. Ce qui avait semblé un lien de fleurs devient une chaîne pesante et dure. Qui le premier en amena la rupture? Ç’a été l’objet d’un triste débat et de pénibles récriminations qui ont longtemps ému le monde des lettres. Alfred de Musset s’est dit trahi, abandonné, tout en confessant avoir contribué, par son humeur capricieuse et inconstante, à amener cet abandon. Ce qui nous semble la vérité, c’est que de tels liens se brisent tout seuls et qu’il ne faut s’en prendre qu’à
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la fausseté et à l’irrégularité de la situation elle-même.
Quoi qu’il en soit, avec cet amour s’envolèrent ses dernières illusions et ses dernières espérances. Plus rien qui l’attachât à la vie. En lui et autour de lui la solitude, le désert, la mort. Alfred de Musset est revenu bien des fois en de poignantes élégies sur cet abandon. 11 l’a raconté avecdes accents déchirants; il nous l’a dépeint avec des couleurs sinistres.
Lorsque le laboureur regagnant sa chaumière, ,
Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre.
Il croit d'abord qu’un rêve a fasciné ses yeux,
Et, doutant de lui-même, interroge les cieux.
Partout la nuit est sombre et la terre enflammée.
Il cherche autour de lui la place accoutumée Où sa femme l’attend sur le seuil entr’ouvert;
Il voit un peu de cendre au milieu d’un désert.
Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère Et viennent lui conter comment leur pauvre mère Est morte sous le chaume avec des cris affreux.
Mais maintenant au loin tout est silencieux.
Le misérable écoute et comprend sa ruine.
Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine ;
Il ne lui reste plus, s’il ne tend pas la main,
Que la faim pour ce soir et la mort pour demain.
Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée ;
Muet et chancelant, sans force et sans pensée.
Il s’asseoit à l’écart, les yeux sur l’horizon,
Et, regardant s’enfuir sa moisson consumée,
Dans les noirs tourbillons de l’épaisse fumée.
L’ivresse du malheur emporte sa raison.
Tel, lorsqu’abandonné d’une infidèle amante,
Pour la première fois j’ai connu la douleur,
Transpercé tout à coup d’une flèche sanglante,
Seul, je me suis assis dans la nuit de mon cœur.
Dans cette désolation et cette ruine, c’était le cas de revenir à Celui, qui, seul, guérit et console. Alfred de Musset parut le comprendre ; il ressentit, plus profondément encore, le besoin des secours divins. Cette nouvelle disposition de son cœur est
ALFRED' DE MUSSET
même exprimée en fort beaux vers dans sa lettre à Lamartine, où, après un douloureux récit de ses malheurs, il proclame sa foi à l’immortalité de l’âme.
Créature d’un jour, qui t’agites une heure,
De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
Ton âme t’inquiète et tu crois qu’elle pleure ;
Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.
Ce besoin des consolations célestes, ce sentiment de dégoût des choses de la terre et d’aspiration vers les supérieures et éternelles, apparaît encore dans sa belle élégie de l 'Espoir en Dieu. Il éclate dans cette page émue qui termine sa Confession d'un enfant du siècle , dans ces paroles si touchantes qu’il adresse à un crucifix placé inopinément sous ses regards, paroles qui reposent après tant d’accents douloureux et désespérés : « Je suis né dans un siècle impie, et j’ai beaucoup à expier. Pauvre fils de Dieu qu’on oublie, on ne m’a pas appris à t’aimer. Je ne t’ai jamais cherché dans les temples ; mais, grâce au ciel, là où je te trouve, je n’ai pas encore appris à ne pas trembler... les joies humaines sont railleuses, elles dédaignent sans pitié ; ô Christ, les'heureux de ce monde pensent n’avoir jamais besoin de toi ! pardonne : quand leur orgueil t’outrage, leurs larmes les baptisent tôt ou tard : plains-les de se croire à l’abri des tempêtes et d’avoir besoin, pour venir à toi, des leçons sévères du malheur. Notre sagesse et notre scepticisme sont dans nos mains de grands hochets d’enfants ; pardonnenous de rêver que nous sommes impies, toi qui souriais au Golgotha. De toutes nos misères d’une heure, la pire est pour nos vanités qu’elles essaient de t’oublier. Mais, tu le vois, ce ne sont que des ombres qu’un regard de toi fait tomber. Toimême, n’as-tu pas été homme? C’est la douleur qui t’a fait Dieu ; c’est un instrument de supplice qui t’a servi à monter au ciel et qui t’a porté, les bras ouverts, au sein de ton Père glorieux; et nous, c’est aussi la douleur qui nous conduit à toi comme elle t’a amené à ton Père; nous ne venons que couron-
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nés d’épines nous incliner devant ton image; nous ne touchons à tes pieds sanglants qu’avec des mains ensanglantées. Et tu as souffert le martyre pour être aimé des malheureux. »
Le sentiment qui a dicté cette page n’est-il pas véritablement chrétien? Malheureusement, il n’avait pas de racines dans le cœur d’Alfred de Musset. Ce sursum corda, cet heureux mouvement de son âme, demeura incomplet etne fut qu’éphémère; il retomba dans ses angoisses et dans son désespoir, et de nouveaux égarements, de nouvelles chutes suivirent. C’est alors qu’il commença de glisser sur cette pente fatale, au bas de laquelle on peut trouver le calme et l’oubli, mais dans l’abrutissement.
Ce fut un douloureux spectacle de voir un homme si richement doté par la Providence, assister à sa dégradation et à sa ruine, en avoir conscience, la précipiter lui -même au lieu d’y remédier et, pour oublier et s’étourdir, s’abandonner à tous les excès. Ce travail de destruction atteignit son corps lui-même. Les contemporains se souviennent de cette mélancolique figure, passant comme une ombre fatale drapée dans son manteau, le soir cherchant l’orgie. Fin désolante! Dans les rares intervalles où la raison parvient à reprendre l’empire chez le malheureux Alfred, quel profond désespoir ! Il sent la mort qui approche; l’ombre gagne et le couchant ne s’illumine pour lui d’aucun rayon.
L’heure de ma mort, depuis dix-huit mois,
De tous les côtés sonne à mes oreilles ;
Depuis dix-huit mois d’ennuis et de veilles,
Partout je la sens, partout je la vois.
Plus je me débats contre ma misère,
Plus s’éveille en moi l’instinct du malheur,
Et dès que je veux faire un pas sur terre,
Je sens tout à coup s’arrêter mon cœur.
Ma force à lutter s’use et se prodigue ;
Jusqu’à mon repos, tout est un combat,
Et, comme un coursier brisé de fatigue,
Mon courage éteint, chancelle et s’abat.
ALFRED. DE MUSSET
Enfin, dévasté dans son corps comme dans son âme, le malheureux enfant du siècle acheva de mourir. 11 succomba à un âge où l’homme qui a su gouverner sa vie ne fait qu’atteindre à toute sa force et à toute sa maturité (il n’avait que quarantehuit ans), et il succomba sans que les saintes espérances vinssent consoler ses derniers instants.
De toutes les grandes victimes des passions dont le nom est parvenu jusqu’à nous, aucune ne nous paraît plus infortunée. Lui aussi, s’il eût vécu au cinquième siècle de notre ère, s’il eût été comme les Augustins et les Jérôme, témoin de la transformation du vieux monde par le christianisme, peut-être Alfred de Musset eût-il été touché de la grâce ; peut être l’eûl-on vu expier au désert les voluptés de Rome et devenir l’un des anges de l’Église de Dieu. Mais, traversant la première moitié de notre dix-neuvième siècle, et entraîné dans le courant bourgeois et voltairien, il s’est trouvé sur une pente tout opposée. Sans prétendre dégager sa responsabilité et le montrer comme enchaîné à une fatalité inéluctable, nous pouvons dire que tout a contribué autour de lui à le détourner de l’unique source de la vie, de la source révélée par le Christ à la Samaritaine.
Et ainsi il est t arrivé jusqu’à son dernier jour sans avoir jamais connu le bonheur, sans s’être jamais reposé dans l’amour et dans l’espérance du vrai bien. Et peut-être, comble d’infortune! cette même influence funeste qui a désolé sa vie le poursuit-elle encore au-delà de la tombe si, à son dernier soupir, il n’a crié vers le Christ et n’en a obtenu merci !
Après avoir considéré l’enfant du siècle dans ses efforts vers la vérité, c’est-à-dire dans le développement de son intelligence, après l’avoir suivi dans sa poursuite du bien, c’est-àdire dans les mouvements de son cœur, il nous reste maintenant à l’étudier dans les productions de son imagination et de son génie.
Son intelligence n’ayant pas été éclairée par la vérité, son cœur n’ayant pas été dirigé vers le bien, conformément à l’ordre moral, Alfred de Musset pouvait-il être un véritable et complet artiste? Pouvait-il atteindre aux hauts sommets de l’art et faire luire dans ses œuvres la pure beauté?
Le beau, c’est la splendeur du vrai, a dit Platon. C’est aussi comme le rayonnement du bien ou de la justice. Dieu, qui est la vérité souveraine et le souverain bien, est en même temps la beauté suprême, Dieu, trinité indivisible, soleil des âmes qui illumine les imaginations comme il éclaire les esprits et vivifie les cœurs. Pour se rendre plus accessible la splendeur de sa lumière, le Verbe a quitté les hauteurs des cieux; il est venu et a habité parmi nous plein de grâce et de vérité : Verbum caro factum est. Les plus grands artistes, comme les plus grands saints, ont eu les yeux fixés sur ce divin modèle. C’est son pur éclat que reflètent en leurs chefs-d’œuvre les beaux siècles de notre ère, les siècles de saint Louis, de Léon X et de Louis XIV,
et qui brille au front des écrivains et des artistes les plus illustres, des Dante et des Milton, des Raphaël et des Michel-Ange, des Poussin et des Lesueur, des Mozart et des Beethowen. Tous ces grands hommes nous apparaissent comme transfigurés sous les rayons de sa face adorable. On peut les appeler les anges de lumière, delà littérature et de l’art, tandis que ceux qui se sont détournés du Verbe incarné, du dieu fait homme, malgré tous les dons qu’ils ont reçus, nous apparaissent comme dans une triste nuit. Leurs œuvres n’offrent que des lueurs de cette beauté qu’ils étaient nés pour faire resplendir. Ce sont des anges tombés, des anges de ténèbres.
Alfred de Musset s’est trouvé entraîné à la suite de ces derniers dans la région ténébreuse du monde des lettres et de l’art. Il n’a fait qu’entrevoir, à de rares intervalles, la beauté sereine et divine dont l’expression est le but suprême de l’art; son œuvre se présente à nos regards altérée et troublée comme sa vie.
Et pourtant que de dons heureux lui avait départis la Providence 1 Comme il avait été richement doté en vue de la réalisation du beau! Esprit fin et délicat, imagination brillante, organisation exquise. A dix-huit ans, l’on pouvait déjà saluer en lui un poète et le placer au rang des maîtres de la lyre contemporaine. Retrempée et rajeunie aux sources vivifiantes qu’avait révélées au commencement du siècle l’auteur du Génie du Christianisme, s’inspirant du sentiment religieux et national, notre poésie lyrique avait pris un puissant essor et venait d’atteindre à des hauteurs sublimes. Tour à tour tendre ou rêveuse, mélancolique ou enthousiaste avec l’auteur des Méditations, forte, éclatante, revêtant les plus riches couleurs, se pliant aux tons les plus divers, inventant les rythmes les plus variés avec le chantre des Orientales, elle remuait profondément les cœurs et éblouissait les imaginations. A ces voix retentissantes, Alfred de Musset mêla l’accent léger, la note fine et railleuse du vieil esprit français, faisant entendre dans ce grand concert, au milieu de ces harmonies savantes et
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mystérieuses comme les symphonies allemandes, sa mélodie fraîche, sonore, ironique comme une joyeuse musique italienne, comme une capricieuse variation de Rossini. Il avait retrouvé la poésie facile du dix-huitième siècle et il y joignait un délicat sentiment plastique, je ne sais quoi de grec et d’attique qui semblait original encore après l’œuvre d’André Chénier. Il avait les grâces légères d’Anacréon, l’enjoûment, la finesse et la beauté marmoréenne des vers d’Horace avec une audace cavalière et une fierté d’allure toutes personnelles. Chose rare! Alfred de Musset avait reçu avec l’enthousiasme le don du rire ! Mais cette verve joyeuse, cette gaîté native s’altéra par l’influence du scepticisme contemporain. Le rire voltairien , après avoir accumulé tant de ruines, prenait en passant sur ses lèvres une expression amère et désolée et, après les expériences cruelles de la vie, l’accent de la souffrance, le ton de l’élégie dominait dans ses œuvres.
Alfred de Musset a atteint à une haute éloquence dans l’expression de la douleur. S’il n’a pas l’accent doucement plaintif et monotone du chantre d’Elvire qui vous berce comme un chant de nourrice, comme le bruit du flot sur le rivage, ou vous emporte dans l’infini comme les dernières vibrations de l’orgue sous les voûtes de nos cathédrales, il donne la note claire, métallique, aiguë parfois comme un cri de corde qui se brise. On sent qu’il exprime une douleur réelle, déterminée, profonde, non ces tristesses vagues, cette grande mélancolie que l’on ressent au contact des choses d’ici-bas et qu’adoucit l’espérance. Le chantre des Nuits étale à nos regards une plaie sanglante et sans remède.
Au théâtre, Alfred de Musset a conquis un rang éminent et s’est fait une place à part, ne se rattachant à aucune école, n’écoutant que sa fantaisie, son unique guide et sa véritable inspiratrice. Pendant que les coryphées des écoles classiques et romantiques construisaient leurs lourdes machines, lui donnait un libre cours à son imagination capricieuse et enchantait notre scène par de ravissantes créations où les mignardes déli-
ALFRED DE MUSSET
catesses de Marivaux semblaient.donner la main aux prestiges de l’imagination shakespearienne. En même temps, comme délassement et aux heures de loisir, il écrivait des contes et des nouvelles d’une simplicité élégante, unissant quelque chose de la bonhomie de La Fontaine à la brillante fantaisie des Nodier et des Hoffmann.
Et cependant nous devons reconnaître que ces œuvres où nous signalons toutes ces qualités charmantes, où se rencontrent tant de prestiges, ne composent pas un ensemble satisfaisant. On ne saurait les dire véritablement et complètement belles. Elles révèlent, elles manifestent les dons précieux qu’Alfred de Musset avait reçus de la Providence; mais elles nous les montrent comme ternis par la malheureuse influence de son état moral. Ce sont des fleurs, aux couleurs riches et variées, sur lesquelles a passé le vent brûlant du midi. C’est un arbre superbe dont la foudre a frappé et desséché la cime.
Dans presque toutes les œuvres d’Alfred de Musset, à quelque genre qu’elles appartiennent, reparaît ce caractère funeste. Nous admirons la vivacité et la franchise d’allures, le vif éclat et la pure sonorité de son vers lyrique coulé en un métal si fin et d’un poli si brillant; nous sommes séduits par les audaces et les caprices éblouissants, par la verve ironique, par la fierté cavalière de l’auteur de Mardoche, du chantre de VAndalouse et de Namouna. Mais, parmi ces accents qui nous charment, il en est trop qui nous attristent, et nous blessent. Que de sentiments douloureux dont l’expression outrée nous fait souffrir! Cette poésie n’a pas un horizon assez vaste. L’on y respire comme dans une atmosphère malsaine qui comprime et étouffe. Les ailes du poète se brisent à des limites trop étroites. Il n’a que la terre, il lui manque le ciel, inférieur en cela à ses émules, Lamartine et Victor Hugo, qui ont pu déployer toute leur envergure et prendre un essor puissant, grâce à la foi de leurs jeunes années. Hélas! eux non plus n’ont su se maintenir et planer avec constance à cette hauteur sublime d’où leur regard, comme celui des prophètes, pouvait s’élancer par-delà
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les limites du monde et du temps et sonder les profondeurs de l’éternité. Le souffle de leur siècle les a atteints et ils sont retombés à terre.
Dans l’élégie, Alfred de Musset fait entendre des accents d’une touchante éloquence. Nous avons cité ses Nuits , douloureux entretiens du poète avec sa muse qu’il prend pour confidente de ses maux, demandant à l’art de le consoler de l’amour. Nous avons parlé de son épître à Lamartine, dans laquelle, se tournant vers Dieu, il en appelle enfin aux immortelles espérances. Nous avons pu même proclamer sa belle élégie de l 'Espoir en Dieu , l’expression la plus éloquente et la plus touchante du besoin de croire qui caractérise l’incrédulité contemporaine. Malheureusement, comme il n’est pas parvenu à s’établir dans cette lumière que donne la foi et dans cette paix que donne l’espérance, il a continué de pousser des cris déchirants. Ce retour perpétuel des accents désespérés, cette expression outrée d’une douleur sans remède, nous semble un défaut capital dans ses poésies. L'art antique, qui comprenait si admirablement les conditions du beau, voilait la statue de la douleur. L’art moderne, l’art chrétien, permet de la montrer à nu. Mais c’est à laconditiond’éclairerl’affligeant tableau des misères humaines par les rayons de l’espérance.
Cet excès d’intensité dans les notes désespérées, cette exagération dans l’expression de la douleur que ne connut pas l antiquité et qui caractérise nos écrivains modernes égarés au milieu des lumières du christianisme, dépasse toutes les bornes dans les deux poèmes de la Coupe et les Lèvres et de Rolla. On ne saurait aller plus loin dans le sarcasme amer, dans l’ironie poignante; on ne saurait exprimer un scepticisme plus désolant ni 'un plus sombre désespoir. Franck, le principal personnage de la Coupe et les Lèvres, est un rejeton du Faust de Goethe. C’est le représentant de nos sociétés, de notre démocratie si tourmentée, avec ses souffrances, avec ses aspirations toujours inassouvies. Il a tout l’orgueil et toutes les révoltes de l’esprit moderne. Illuifaut jouissances, honneurs, richesses. Renonçant
à un sûr et tranquille amour qui pouvait lui donner le bonheur dans sa montagne, il se lance par le monde à la poursuite de ses chimères. Mais chacune de ses expériences est une déception cruelle; et, dans la tristesse de ses désenchantements, il s’abandonne aux déclamations les plus désolantes.
Rolla, l’infortuné représentant de la jeunesse échevelée du siècle, est la grande victime de l’amour désordonné. Nous l’avons vu se jeter à travers la vie, demandant aux sens ivresse et plaisir, ne cherchant que dans les voluptés de la terre le bonheur dont il a soif. Bientôt haletant, brisé, il s’est abattu sans avoir saisi son fantôme. Ne sachant plus rien sur la terre, n’espérant plus rien dans le ciel qui puisse le consoler, il ne voit de refuge que dans le néant et il meurt en blasphémant Dieu, son siècle et l’amour, en des tirades trop longtemps redites par une malheureuse génération qui a marché sur ses traces.
Assurément, l’expression de telles souffrances et de pareils désespoirs dépasse les limites de l’art. On peut dire qu’elle touche à’l’horrible. L’épigraphe qui conviendrait au frontispice d’une tellé poésie, c’est l’inscription que Dante a placée à l’entrée de son enfer :
« Par moi, l’on va dans la cité des pleurs ; par moi, l'on va dans l’éternelle douleur ; vous qui entrez, laissez toute espérance. »
Ce type sceptique et désolé, créé à son image, cette figure douloureusement ironique, que nous venons de voir successif vement sous les noms de Franck et de Rolla, a longtemps hanté l’imagination d’Alfred de Musset. Nous la voyons reparaître dans ses premiers drames et y tenir la place principale : c’est Lorensaccio, le conspirateur florentin. C’est Octave, dans les Caprices de Marianne, Octave l’étourdi, le débauché, qui se rit de l’amour et des femmes, et qui, s’étant fait l’interprète de l’amour de son ami Celio, se fait aimer lui-même, malgré lui. C’est encore Fantasio, le fol étudiant de Munich, que la platitude de ses plaisirs et la vulgaire monotonie de ses
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débauches fatigue ; qui, comme nouveau divertissement, imagine de se déguiser en fou du roi et, à la faveur de ce travestissement, se livre aux mille fantaisies de son imagination capricieuse et verse l’ironie sur tout ce que respectent les hommes.
Heureusement, Alfred de Musset a pu encore parfois se dérober à la funeste influence morale que révèlent de telles œuvres. C’est durant ces courts moments d’apaisement et d’oubli qu’il a composé les délicates comédies-proverbes qui sont les plus fins joyaux de son écrin dramatique : Un Caprice , Il ne faut jurer de rien , l'Ane et le Ruisseau, etc., empruntées aux mœurs élégantes de notre temps. En ces heures de douce paix, hélas ! trop fugitives, il a pu aussi se transporter dans les siècles passés et évoquer les âges les plus séduisants de l’histoire : la belle Renaissance, dont il semble un véritable contemporain pour la grâce et la délicatesse plastiques; et le Moyen- Age, naïf, galant et chevaleresque, qu’il a fait revivre principalement dans Carmosine et dans Barberine. Ces deux ravissantes créations, charmantes fantaisies gothiques, finement ciselées et ornementées comme les constructions gracieuses du quinzième siècle, sembletit animées encore du souffle des muses provençales et montrent ce qu’aurait pu Alfred de Musset en s’inspirant davantage de la foi des aïeux.
Un instant même on eut l’espérance qu’il allait s’élever jusqu’au grand art et rendre à notre théâtre quelque chose de son ancien éclat. Notre siècle parut s’éclairer comme d’un reflet des jours de Corneille et de Racine. Des relations venaient de s’établir entre l’auteur d’Un Caprice et l’artiste célèbre qui a été parmi nous, pendant trop peu de temps, hélas ! comme une réapparition de la muse tragique. Alfred de Musset avait signalé des premiers le talent de la jeune Rachel et encouragé ses débuts au milieu des clameurs hostiles ; l’influence de son illustre protégée alluma au cœur du poète les généreuses ambitions . En présence de cette interprète puissante , il se demanda si décidément la tragédie était morte en France,
si elle ne pourrait renaître ou du moins sc rajeunir. Il lui sembla qu’il y avait encore place, au sein d’une démocratie que l’on a comparée à celle d’Athènes, pour cet art qu’il proclame l’art suprême. Le secret pour réussir lui parut être de revenir au modèle antique et de se conformer avec plus de fidélité que le dix-huitième siècle lui-même à sa simplicité.
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,
avait dit Chénier. Présentons dans le cadre de la tragédie antique les grandes scènes de notre vie nationale, dit Alfred de Musset. Après avoir indiqué la voie, il résolut d’y entrer le premier. Il conçut l'idée et arrêta le plan d’une grande tragédie dont il empruntait le sujet aux premiers temps de notre histoire. Frédégonde, avec son ambition effrénée, son orgueil indompté, ses haines et ses vengeances atroces, sorte d’Agrippine barbare, est la figure saisissante qu’il voulait mettre sur la scène. Mais, pour exécuter un semblable dessein et mener à fin une entreprise aussi considérable, il eût fallu une tranquillité d’âme qu’Alfred de Musset était loin de posséder. Après s’être mis à l’œuvre, après avoir tracé des scènes nombreuses et écrit le quatrième acte tout entier, on le vit se décourager, céder de nouveau à sa capricieuse fantaisie et subir le joug de ses passions de plus en plus tyranniques et absorbantes.
Après ce puissant et suprême effort qu’il ne put soutenir, Alfred de Musset tomba dans une sombre misanthropie. De plus en plus rares devinrent ses appels à la muse, de plus en plus fréquent son recours à la débauche ; c’est alors que l’on vit, spectacle navrant ! l’auteur d’Un Caprice et de Carmosine descendre jusqu’à l’ignoble et abrutissante orgie. Parfois pourtant, secouant la torpeur qui l’envahissait, il donnait encore des notes ravissantes, quelque rondeau naïf ou malin, quelque sonnet parfumé. S’armant du fouet de la satire, il évoquait l’ombre de Mathurin Régnier et l’appelait à châtier avec lui un siècle dont il se reconnaissait la victime. Mais ces réveils
A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE
cessèrent aussi, et l’on peut dire qu’à partir de 1851, le sommeil du poète a été ininterrompu
Dans une seule circonstance (il est vrai, solennelle), on le vit réapparaître sur la scène. L’Académie française avait enfin appelé dans son sein celui qui, malgré les défauts que nous avons signalés, avait été la plus française des muses contemporaines. A la séance de réception, quand Alfred de Musset vint prononcer le discours d’usage, on se sentit profondément ému en présence de cette physionomie, belle encore, mais qui accusait tant de ravages. On eut peine à reconnaître, dans la pâle biographie qu'il fit entendre d’un médiocre poète, l’auteur des œuvres charmantes que l’on avait admirées et applaudies. Ce fut un triste spectacle de le voir faire de pénibles efforts pour retrouver quelque chose de ses facultés évanouies, ne parvenir qu’à ressaisir l’ombre de lui-même et présenter comme le spectre de son talent. C’en était fait de l’artiste ; le génie poétique s’était éteint chez Alfred de Musset comme la vie intellectuelle et morale.
L’infortuné poète mit encore quatre années à achever de mourir. Enfin, le travail de destruction qui le minait depuis si longtemps parvint à son terme et il succomba sans avoir pu s’élever jusqu’aux sublimes objets dont la poursuite avait fait le tourment de sa vie et dont la possession peut seule donner le bonheur, le Vrai, le Bien, le Beau, et, nous le craignons, sans l’espérance de les rencontrer enfin là où ils sont en plénitude, c’est-à-dire dans le sein de Dieu. Sa vocation, comme être intelligent et moral, comme homme, et comme artiste, toute sa destinée était manquée.
Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?
N’est-ce pas le cas d’adresser au père du doute et de l’incrédulité moderne, l’amère apostrophe du poète?
Et dire que le malheureux enfant du siècle est mort à la veille
d’événements qui auraient pu le faire sortir de cette léthargie morale, à la veille d’événements qui auraient pu réveiller son âme et dissiper les ténèbres qui l’enveloppaient. Durant les dix années qui se sont écoulées depuis qu’il n’est plus, que de luttes et de commotions ont remué le monde ! Si Alfred de Musset eût pu voir la question religieuse redevenue la grande question du jour et primant toutes les autres ; s’il eût été témoin du grand débat qu’elle a soulevé parmi nous, le spectacle de cette lutte solennelle aurait frappé son esprit et ébranlé son cœur. Enfin serait peut-être tombée la malheureuse illusion qui lui a été si funeste en lui montrant dans le christianisme un cadavre. Il n’eût pu croire sans vie une religion produisant tout à coup d’aussi nombreux et vaillants défenseurs, et perdue une cause si généreusement et si glorieusement soutenue ! Dans cette recrudescence inespérée de la vie religieuse au sein de la société contemporaine, il eût reconnu l’action de cette vertu divine qui se manifestait aux premiers âges du christianisme dans les luttes des Origèneet des Tertullien,desAthanaseetdes Hilaire de Poitiers, des Basile et des Chrysostome. La beauté de l’Église en armes lui aurait fait éprouver quelque chose du soudain enthousiasme qui s’empara d’un prophète à la vue des tribus d’Israël campées dans le désert \ Quant pulclira tabernacula tua, Jacob , et tentoria tua, Israël?): il eût été surtout séduit en contemplant, au sommet de la hiérarchie sacrée, la douce et sublime figure de Pie IX, calme au milieu de la tempête déchaînée contre lui, sans défaillance comme sans colère, pardonnant et bénissant à l’exemple de son Maître dont il semble reproduire la Passion pour attirer de nouveau tout à lui (I). Malheureusement, il n’a pas été donné à Alfred de Musset d’être témoin de ce touchant spectacle. Dieu est le maître de ses grâces..., à nous d’adorer en silence et à ceux qui arrivent, aux jeunes, de s'instruire et de comprendre.
(1) Ne pas oublier Ja date de ce travail, publié en 1869, c’est-à-di*e avant nos malheurs et avant le pontificat de Léon XI II.