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LACORDAIRE

ET

De son vivant, Lacordaire n’a pas conquis tous les suffrages. En même temps que des applaudissements enthousiastes et d’ardentes sympathies, il a rencontré des préventions, des hostilités; ces préventions et ces hostilités que soulève toute existence sortant des voies ordinaires. Beaucoup parmi ses contemporains n’ont pas compris sa mission; et son apostolat, cet apostolat de moine demeuré citoyen, sécularisant jusqu'à un certain point l’éloquence de la chaire, a été un scandale pour quelques-uns, alors que cet apostolat était le seul efficace, le seul pouvant réussir dans les cir-

* A cetle jeunesse désordonnée de 1830 dont Alfred de Musset a été l’infortuné représentant, la Providence n’avait pourtant pas manqué, lui ayant donné des Apôtres comme le P. Lacordaire et le P. de Ravignan.

J’essaie de montrer ce qu’a été vis-à-vis de cette génération l’apostolat de Lacordaire.

(l) Vie du R. P. Lacordaire , par M. Foisset, conseiller honoraire à la Cour de Dijon . — Paris, Lecoffre et C«, 90, rue Bonaparte. — l87o. — Deux forts volumes in-8*.

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constances et dans le milieu où il s’est produit. Il a fallu que la mort vînt pour dissiper complètement ces quelques nuages répandus autour de l’illustre dominicain. Enfin tous les malentendus, toutes les préventions ont disparu. La lumière s’est faite autour de cette saisissante et sympathique figure ; et son œuvre et sa mission, grâce à un touchant concours de plumes éloquentes, ont été mises dans leur vrai jour.

M. de Montalembert (et cela lui appartenait) a le premier élevé la voix pour glorifier son ami devant la postérité. M. le prince Albert de Broglie l’a loué noblement devant l’Académie. M. Guizot, dans sonlivre sur l’Etat actuel de la Religion chrétienne, publié en 1866, avec une loyauté qui fait honneur à l’éminent représentant du protestantisme français, a retracé la part qui revient à Lacordaire dans le mouvement religieux de notre siècle. Puis est venu le R. P. Ghocarne, qui a donné de son ancien provincial, dont il a obtenu l’amitié et partagé les derniers travaux, une vie riche de détails et d’intéressantes révélations.

Mais le véritable historien de Lacordaire, celui qui nous semble avoir élevé au grand prédicateur de notre âge le monument que réclamait sa mémoire, c’est M. le conseiller Foisset.

M. de Montalembert, MM. de Broglie et Guizot ont consacré à l’éloquent religieux des esquisses brillantes. I*e P. Chocarne l’a envisagé par le dedans, par le côté monastique, en biographe plutôt plutôt qu’en historien. M. Foisset, sans négliger le côté intime et le laisser dans l’ombre, a encore et surtout considéré ■du dehors la vie de Lacordaire. L’œuvre, la mission de l’illustre conférencier de Notre-Dame et du restaurateur de l’ordre de Saint-Dominique, tel a été l’objet principal de son étude, présentant en un large et vivant tableau tout le mouvement religieux sur lequelle puissant orateur a exercé une influence prédominante.

M. Foisset était bien préparé pour cette tâche. Dès l’âge de dix-neuf ans, s’étant lié d’amitié avec Lacordaire sur les bancs de l’école de droit de Dijon, il n’avait cessé depuis lors

d entretenir avec lui d’intimes relations; combattant les mêmes combats, vivant dans une suffisante communauté d’idées et de sentiments pour bien connaître tous les ressorts de sa vie, et avec de suffisantes dissonances, suites d’une origine, d’une éducation et d’une situation différentes pour le juger sans prévention et sans faiblesse.

Ce livre d!histoire a été la grande affaire, le principal travail de M. Foisset en sa vieillesse-. Il l’a préparé de longue main comme devant être le couronnement et l’honneur de sa vie. Nous pouvons dire qu’il a élevé ainsi une œuvre véritablement monumentale, digne pour l’étendue et l’harmonie des proportions, pour l’élégance, la simplicité et la pureté de la forme, d’être comparée à ces œuvres historiques de l’antiquité dans lesquelles des citoyens illustres retirés de la vie publique ont raconté les événements auxquels ils avaient pris part, ou dont ils avaient été les témoins, une œuvre qui l’emporte même sur les histoires antiques sous le rapport de la beauté morale, grâce à la civilisation supérieure, à la civilisation chrétienne qui y estretracée.

Grand a été à son apparition le succès du livre de M. Foisset. Nous voudrions y ramener aujourd’hui l’attention un instant détournée par nos désastres. La lecture d’un tel ouvrage répondant aux plus nobles aspirations, s’adressant aux plus généreux instincts, serait particulièrement opportune et salutaire dans les circonstances présentes. Elle nous ferait entendre comme un écho de cette vaillante parole qui sut si bien faire vibrer la fibre nationale en même temps que la fibre religieuse. Peutêtre même susciterait elle parmi nous des émules à l’ardent et sympathique orateur.

Dans quel état Lacordaire a-t-il trouvé à ses débuts notre société au point de vue religieux? Il nous l’a dit lui-même :

« Lorsque Dieu me rendit la lumière que j’avais perdue par ma faute, il m’inspira aussitôt la pensée de me consacrer à son service dans le ministère sacré, et je n’eus dès lors rien de plus présent à l’esprit que cette conviction que beaucoup d’hommes

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demeurent éloignés du christianisme parce qu’ils ne le connaissent pas et qu’ils ne le connaissent pas parce qu’on ne leleur enseigne point. Je me rappelais les jours de mon adolescence, le peu qui m’avait été donné de Dieu depuis ma sortie du foyer domestique, et je m’étonnais qu’au sein d’une nation chrétienne, des âmes pussent atteindre aux confins de la virilité sans avoir connu la religion que par un catéchisme de trois mois vers l’âge de douze ans. Je me promis, si Dieu me prêtait la vie, l’intelligence et la force, de réparer autant qu’il dépendrait de moi cette étrange misère de l’éducation chez un peuple civilisé. »

Cette situation au point de vue religieux est l’objet d’un premier chapitre, d’une remarquable introduction qui forme à l’entrée de l’ouvrage de M. Foisset comme un portique d’où l’on entrevoit les proportions de l’ensemble.

Ce qui caractérise notre société à l’époque de la jeunesse et des débuts de Lacordaire, c’est la haine du christianisme, c’est l’hostilité contre les croyances religieuses, au sein de la bourgeoisie. Les classes moyennes, enveloppant dans une haine commune le trône et l’autel, confondent la cause delËglise avec celle de l’ancien régime, le spectre, l’épouvantail d’alors, et soulèvent contre la religion toutes les passions et tous les intérêt nés de la Révolution. On réédite les œuvres du dix-huitième siècle. Béranger devient une puissance, les de Maistre, les de Bonald, n’ont aucune action sur ces classes qui voient dans ces grand écrivains des ennemis, les hommes du passé et de la contre-Révolution. Le mouvement de retour vers la foi imprimé par Chateaubriand et le Génie du Christianisme semble arrêté, l’on peut croire définitivement perdue la cause du catholicisme, surtout si ces classes, dont l’influence grandit chaque jour, emportent le pouvoir.

Heureusement la Providence n’a pas encore épuisé toutes ses faveurs à l’égard de la nation qui a été la Allé aînée de l’Église. Elle réserve à la France un homme, un nouvel apôtre qui fera tomber toutes ces préventions et toutes ces haines, un orateur

qui saura parler à ces classes trop longtemps ennemies un langage approprié et sympathique, ayant participé à leurs préjugés, à leurs passions, et de leurs aspirations gardant les généreuses. Cet apôtre des classes moyennes, appelé à réconcilier avec la religion la bourgeoisie libérale au lendemain de son triomphe, c’est Henry Dominique Lacordaire.

Toutes les circonstances l’ont préparé à cette mission, sa naissance dans une famille bourgeoise sans, attache avec le passé, son éducation dans un lycée de l’Etat, où règne l’esprit voltairien, où il perd la foi de son enfance, la foi éveillée dans son cœur par une mère forte et pieuse, et d’où il sort épris de la liberté antique, n’ayant devant lui comme flambeau que l’idéal humain de la gloire. A l’École de droit de Dijon, ses préjugés religieux et politiques reçoivent le premier ébranlement. Admis dans la compagnie de jeunes gens d’élite demeurés catholiques, il participe avec eux à l’élan imprimé aux esprits par la brillante Renaissance de 1821.

Les germes précieux déposés dans son âme à la Société d’études se développent durant son stage au barreau de Paris. Là, dans l’isolement, par le travail de sa réflexion solitaire, par la considération du côté social de la question religieuse et du bien que la religion a fait aux hommes, et aussi par un mouvement en quelque sorte instinctif et spontané, il est amené à confesser la divinité du christianisme. Pour Lacordaire, nature ardente, allant toujours du premier élan tout au bout d’une situation , être chrétien, c’était être prêtre. Cet enthousiasme avec lequel il embrasse le sacerdoce n’est pas une flamme passagère. Jusqu’à la fin, il doit être animé et comme embrasé de ce feu sacré.

A Issy, à Saint-Sulpice, sa vocation s’affermit malgré les obstacles, malgré les préventions qu’inspirent son passé et ses allures de séminariste enfant du siècle. Après de longues épreuves, il devient prêtre. Prêtre, il passe par bien des angoisses et des vicissitudes avant de trouver sa voie. Chapelain dans un couvent de Visitandines, sous-aumônier au collège

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Henri IV, il se lasse d’une vie monotone sans aliment pour son activité et sans encouragement pour son zèle d’apôtre. Un instant, il songe à quitter la France, il s’apprête à se rendre aux Etats-Unis, attiré vers cette terre nouvelle et pleine d’avenir par le régime de complète liberté, à la faveur duquel le catholicisme américain a pris de si rapides et de si merveilleux développements.

A l’occasion de ce projet et pour en préparer l’exécution, Lacordaire entre pour la première fois en relations avec Lamennais et son école. Sur les instances d’un mennaisien, de ses amis, il consent à prendre conseil de celui qui est alors considéré comme la grande lumière de l’Église de France. L’abbé Lacordaire s’était senti jusque-là peu d’attrait pour ce génie sombre et solitaire, excessif, amer, abusant à l’égard de ses adversaires de l’ironie et du mépris. Mais le Lamennais de 1830 n’est plus le Lamennais de 1818, le Lamennais de l’absolutisme et de la contre-révolution.

Il est au début de sa grande évolution libérale. La popularité lui est venue. Lacordaire se laisse gagner par l’engouement universel. Il est d’ailleurs lui-même sous cette influence orageuse qui trouble la plupart des esprits. La révolution de Juillet survenant, l’Eglise de France lui semble tout à coup placée dans des conditions nouvelles ; et il renonce à ses projets pour l’Amérique, décidé lui aussi à s’associer à l’entreprise mennaisienne qui lui apparaît comme l’œuvre répondant aux besoins des temps nouveaux.

La participation de Lacordaire aux travaux de Lamennais et de son école est un épisode d’une bien haute importance dans la vie du Père comme dans l’histoire religieuse contemporaine. 11 occupe une large place dans le livre de M. Foisset; il se détache sur la trame du récit en un tableau saisissant. A côté de la sombre figure du solitaire de la Chênaie, ressort heureusement, au milieu des disciples qui l’entourent, la loyale, ardente et sympathique figure du jeune abbé Lacordaire. Lui aussi il se laisse entraîner trop loin sur les pas du maître. Mais

LAC0RDA1RE ET SON HISTORIEN M. FOISSET ll!t

bientôt quel désenchantement, quel malaise il éprouve à côté de cet immense orgueil dont il pressent et dont il s’efforce de prévenir les révoltes. Lorsque l’infortuné grand homme, dont le génie a pu le fasciner un instant, a pris décidément le chemin de l’abîme, il rompt courageusement avec lui, manifestant avec éclat dans cette circonstance cette touchante soumission à l’égard du Saint-Siège, dont il ne se départira jamais. Lui aussi il est au premier rang parmi ces hardis lutteurs du journal Y Avenir ; ces semeurs d’idées qui toutes n’ont pas péri, qui ont même préparé un brillant renouveau à l’Eglise de France.

Son passage dans l’école mennaisienne a cela d’heureux qu’il lui procure de précieuses amitiés. Il rencontre, parmi les plus fervents admirateurs du maître, Montalembert, comme lui jeune, comme lui enflammé de l’amour des belles choses et passionné pour toutes les nobles causes. On se rappelle l’éclat de leurs débuts au journal Y Avenir, leur tentative commune en faveur de la liberté d’enseignement, leur procès devant la Chambre des pairs, où s’annonce leur fraternelle éloquence.

C’est Montalembert qui présente Lacordaire à madame Swetchine. Ce dernier, durant les jours sombres et attristés qui suivent son retour de La Chênaie, doit aux excellents conseils de cette illustre protectrice, qui joignait tant de lumières à tant de bonté, de résister au découragement, de s’affermir dans la voie où il est courageusement entré et de pouvoir attendre l’heure de la Providence.

Cette heure ne doit pas tarder à venir. Les luttes de 1830 ont imprimé aux intelligences un puissant élan. Une grande ardeur de recherche, une grande soif de vérité travaille les esprits. Vis-à-vis des écoles de philosophie sociale écloses de toutes parts, la Société de Saint-Vincent-de-Paul vient de se fonder, répondant au reproche d’impuissance et de stérilité adressé au catholicisme de notre temps. Ozanam et ses jeunes compagnons, frappés du besoin d’évangélisation des âmes, sollicitent auprès de l’archevêque l’institution de conférences à Notre- Dame.

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Pendant que Mgr de Quélen hésite sur la forme à donner à l’enseignement proposé, M.. l’abbé Buquet, préfet des études au collège Stanislas, s’empare de l’idée d’Ozanam. Il se rappelle l’effet produit sur l’esprit de ses élèves par une ou deux prédications de l’ancien aumônier de Henri IV. Il vient le trouver et lui propose de donner une station dans la chapelle de son collège. Lacordaire, pour qui l’apostolat au milieu des jeunes gens eut toujours un attrait singulier, accepte avec empressement.

C’est dans la petite chapelle de Stanislas qu’il se révèle à luimême et aux autres; là; que s’annonce le grand conférencier, le rénovateur de l’éloquence sacrée au dix-neuvième siècle. Toutes les illustrations du jour accourent pour l’entendre. On s’enthousiasme pour cette parole sans analogie avec l’ancienne prédication, rompant avec les traditions solennelles du passé, soudaine, pleine d’imprévu, toute palpitante des émotions du moment, éloquence jaillissant tout entière de l’âme de l’orateur.

Cependant tout le monde n’applaudit pas à cette transformation de la parole sacrée. De nombreuses dissonances se font entendre dans le concert des admirations soulevées. On incrimine le libéralisme du jeune prédicateur. On veut voir des témérités dans la pensée, là où il n’y a que des hardiesses dans le langage. L’archevêque, Mgr de Quélen, se laisse tout d’abord impressionner par ces récriminations. Mais bientôt, mieux éclairé sur les besoins du moment, il reconnaît ce qu’il y a de passionné dans ces attaques, et il se décide à y répondre lui-même d’une manière éclatante en appelant spontanément le conférencier de Stanislas à la chaire de Notre-Dame.

C’est un moment solennel dans l’histoire religieuse de notre temps que celui où Lacordaire apparaît dans la chaire de la grande métropole.

On était au lendemain de 1830. On sortait à peine de la guerre terrible que sous les Bourbons de la branche aînée l’esprit d’opposition politique avait faite à la religion au nom de la liberté. Tout avait été une arme contre le christianisme : la tri-

bune, la presse, l’enseignement public. Comment reconquérir la popularité pour la vérité religieuse !

Ce miracle Lacordaire allait pourtant l’accomplir. Ses antécédents, son origine, son éducation l’avaient bien préparé à parler au siècle. Et à plus d’un égard, l’heure était favorable. Les espérances éveillées par les doctrines du philosophisme humanitaire et du Saint-Simonisme s’en allaient en fumée. Lacordaire arrivait à point pour répondre au besoin des âmes déçues.

Sa première conférence à Notre-Dame est un véritable événement. M. Foisset nous fait participer à toutes les émotions de cette bataille décisive, dont les résultats devaient être si importants pour le catholicisme et pour Lacordaire luimême.

On croit entendre le cri fameux qui fit tressaillir l’archevêque lorsque Lacordaire, du haut de la chaire, débuta ainsi : « Assemblée, assemblée, que me demandez-vous? la vérité 1 Vous ne l’avez donc pas en vous?... »

Les conférences de 1835 ont été pour le mouvement religieux au sein des classes moyennes comme l’impulsion décisive; elles forment la base, les premières assises du monument apologétique élevé par Lacordaire.

En sa première station, le jeune conférencier traite de l’Église et de sa constitution. Il présente aux esprits d’alors, tout préoccupés des problèmes politiques et sociaux, la religion dans sa forme extérieure et sociale, dans son organisation comme société instituée pour la conservation et la diffusion de la vérité surnaturelle dans le monde. L’année suivante il devait aborder la doctrine elle-même, l’étudier dans ses sources. Dans la suite, pénétrant plus avant dans l’intérieur du dogme, après l’avoir fait admirer par le dehors, il en éclairera les mystérieuses profondeurs : méthode nouvelle, opposée même à celle suivie jusqu’alors, mais qu’il sait par sa propre expérience la mieux appropriée aux besoins de son époque et à l’état des esprits.

A la fin de la station de 1836, par une résolution soudaine et

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inattendue, Lacordaire déclare qu’il renonce à poursuivre ses conférences. Et, malgré les efforts de Mgr de Quélen, il se rend à Rome, voulant mettre sa personne et sa doctrine, de nouveau et plus violemment attaquées, sous l’égide de l’autorité la plus haute dans l’Église. C’est à Rome que la Providence l’attend pour achever de transformer sa vie et déterminer sa vocation définitive. C’est toujours dans la retraite et par la méditation solitaire que se sont préparés les hommes qui ont puissamment agi sur leur siècle. Dans le calme qu’il trouve au sein de la Ville-Eternelle, au pied du tombeau des saints Apôtres, au milieu des enseignements que font entendre les ruines du passé et les choses du présent, Lacordaire obtient sur lui-même et sur les besoins de son temps de plus complètes lumières : il comprend quelle doit être sa mission au milieu de la société contemporaine, et il forme le dessein et prépare l’exécution de ces deux grandes œuvres de sa vie : l’évangélisation des provinces et le rétablissement des ordres religieux en France. Dès l'année suivante, il commence ses prédications de province et il inaugure son nouvel apostolat dans la cathédrale de Metz- Inutile de rappeler l’immense succès qu’y obtint sa parole.

C’est après la station de Metz qu’il fait les premiers pas dans la voie monastique. Les résultats de cette station ont achevé de lui dévoiler les besoins des âmes et l’insuffisance du clergé séculier pour y satisfaire ; et huit ans après la Révolution de 1830, le rétablissement des moines en France est l’œuvre qu’il ne craint pas d’entreprendre. Que d’obstacles à vaincre pourtant ! Il se met à l’œuvre avec cet entrain, cette alacrité qui le distingue parmi ses contemporains. L'opinion est la reine du siècle ; en véritable enfant du siècle il s’adresse à l’opinion et publie son mémoire célèbre pour le rétablissement des Frères- Prêcheurs, commençant par ces mot : A mon pays ! Son appel est entendu ; tous les échos de la presse le répètent. Et de généreux jeunes gens, préparés par ces écoles de philosophie qui ont éveillé leurs aspirations sans les satisfaire, accourent à ses côtés. Suivent le retour à Rome, le noviciat au couvent de

la Quercia, la professsion, les débuts du collège français et les orages que soulève autour de l’entreprise nouvelle une diplomatie ombrageuse.

Dans le silence et la paix du cloître, Lacordaire n’est pas oisif ; il prie et il médite, il étudie et il écrit. Dans cette sainte retraite de la Quercia, sur les pentes de l’Apennin, sous le beau ciel de l’Ombrie, en présence des flots bleus de l’Adriatique et des lignes harmonieuses des paysages de la Sabine, à deux pas d’Assise et de Sienne, au milieu des souvenirs de saint François et des œuvres de Giotto, il écrit la Vie de saint Dominique, ce beau livre sur le fondateur de l'Ordre des Frères- Prêcheurs appelé à compléter la révolution hagiographique commencée par la vie de sainte Elisabeth, de M . de Montalembert, et à achever de faire la lumière sur le Moyen-Age religieux et artistique.

C’est dans M. Foisset qu’il faut suivre toutes les phases de la Restauration dominicaine en France, le retour de Lacordaire à Paris, l’étonnement respectueux qui l’accueille, le succès qu’il obtient dans la chaire de Notre-Dame où il donne, avec l’habit religieux, son fameux sermon sur la vocation de la nation française ; puis les retours de l’opinion, les oppositions qu’il soulève, les tracasseries dont il est l'objet lorsqu’il reprend ses conférences de province en habit de dominicain, tracasseries qui se renouvellent à Bordeaux, à Nancy, à Grenoble, et dont il triomphe à force de courage et d’éloquence. Sur ses pas naissent les œuvres. Les conférences de Saint-Vincent-de-Paul se multiplient partout où il prêche. A Strasbourg, il fait renaître l’école de philosophie catholique de l’abbé Bautain, en apaisant le différend théologique élevé entre l’illustre professeur et son évêque. A Bordeaux, il encourage la publication des Éludes sur le christianisme de Nicolas, ouvrage qui doit puissamment seconder son apostolat. Nancy voit s’établir le premier couvent de son ordre et d’autres fondations suivent bientôt.

Lorsqu’il voit assuré le succès de sa grande restauration monastique, Lacordaire consent à remonter dans la chaire de Notre-Dame. Cette reprise de possession, à la fin de 1843, d’où

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l’ont fait descendre de sourdes et implacables hostilités, fut pour lui un véritable triomphe. Il revenait avec le prestige des œuvres, dans tout l’éclat de la vie et du talent, désormais soutenu et par l’amitié du nouvel archevêque (Mgr Afïre) et par la nouvelle attitude des catholiques, qui avaient appris à combattre sur le terrain des libres institutions. C’est le moment des luttes héroïques pour la liberté de l’enseignement. La tribune et la presse retentissent des plus éloquentes revendications. Des laïques vaillants, M. de Montalembert à leur tête, livrent de continuels assauts aux résistances gouvernementales ; l’épiscopat tout entier marche à la bataille, conduit par Mgr Parisis. Lacordaire, nature tendre d’apôtre, mal propre, comme il l’a dit lui-même, à l’âpreté de ces luttes, ne se jette pas dans la mêlée ; il pourrait y compromettre les intérêts de son ordre et le succès de son apostolat. Mais, tout en se tenant dans la région sereine des vérités dogmatiques, il seconde le mouvement par le choix du sujet de ses conférences : De l'influence de la doctrine catholique sur l'esprit de l’homme.

La station de l’Avent terminée, il est remplacé dans la chaire de Notre-Dame par le P. de Ravignan, qui prêche le Carême ; touchant spectacle, qui doit se répéter plusieurs années durant et montrer les deux rois de la chaire au X1X° siècle se transmettant le sceptre de l’éloquence d’une main fraternelle !

Ces stations de l’Avent dans la métropole parisienne, les Carêmes qu’il prêche en province, à Lyon, à Strasbourg, même à Liège, des fondations nouvelles remplissent la vie du Père de 1843 à 1848. C’est au retour de sa station de Liège qu’il prononce à Nancy l’oraison funèbre de Drouot, élevant au sage de la grande armée un monument en accord avec sa vie, sévère, simple et grand, monument qui diffère de l’ancienne oraison funèbre comme notre siècle diffère du siècle de Louis XIV, comme Drouot différait lui-même des personnages de la famille ou de la cour du grand roi.

La lutte cependant se perpétue entre les catholiques et le gouvernement de Juillet. M. Thiers interpelle le ministère sur

le rétablissement des ordres religieux. L’habile représentant de la bourgeoisie rationaliste cherche à mettre la division parmi ses adversaires, en éveillant les susceptibilités du clergé à l’égard des laïques engagés dans la lutte. Mais la discorde doit venir d’ailleurs dans le camp des catholiques. Une crise éclate au journal l’ Univers , alors l’unique organe des intérêts religieux. Lacordaire et ses amis se séparent de cette feuille, où M. Louis Veuillot est devenu le maître. De là une scission douloureuse qui dure encore ; de là ces deux écoles parmi les catholiques militants qui ont trop souvent réjoui les ennemis de la foi par le spectacle de leurs querelles.

Ces divers incidents de nos luttes politiques et religieuses s’effacent bientôt devant un événement capital. Au commencement de 1846 Grégoire XVI meurt. Pie IX succède à l’adversaire inflexible de la Révolution et inaugure son pontificat en dotant les États-Romains de ces libres institutions qui semblent à cette heure (juin 1846) faire le bonheur des principaux Etats de l’Europe. Le monde tressaille de joie et d’éspérance, d’universelles acclamations accueillent ces réformes. Lacordaire triompheet s’empresse d’apporter aux pieds du nouveau pontife l’hommage de ses félicitations et de ses encouragements. Mais tout cet enthousiasme, toutes ces acclamations ne sont qu’un brillant feu d’artifice qui doit bientôt s’évanouir et laisser Pie IX en présence de la Révolution, de nouveau déchaînée, et en butte à tous les attentats. Partout les peuples s’agitent ; tous les trônes chancellent, minés par le travail des sociétés secrètes. Si le libéralisme paraît vouloir se réconcilier avec l’Église, le radicalisme révolutionnaire attaque dans ses fondements la société religieuse comme la société civile. Deux remarquables monuments d’éloquence nous présentent, fortement empreintes, ces deux faces de la situation. Dans l’éloge funèbre d’O'Connell, prononcé à Notre-Dame dès les premiers jours de 1848, Lacordaire, avec son optimisme accoutumé, célébrant les récentes conquêtes de l’Église, nous montre la face heureuse des choses ; M. de Montalembert, dans son discours

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célèbre à la Chambre des pairs sur les événements de Suisse et d’Italie, en fait ressortir le côté menaçant.

La révolution de 1848 justifie tout d’abord les pressentiments sinistres de ce dernier. Heureusement le péril religieux, comme le péril social, est encore une l'ois conjuré ; il se change même un instant en triomphe pour la cause catholique, grâce particulièrement à la conduite de Lacordaire, qui n’hésite pas à manifester avec éclat son acceptation de l’ordre de choses nouveau. Il n’a jamais été républicain. La Monarchie constitutionnelle a toujours eu ses préférences; mais il accepte la . République par devoir, pour rendre populaire la cause de l’Église et celle des ordres religieux, arborant un drapeau où la Religion, la République et la Liberté s'entrelacent dans les mêmes plis. Il s’avance même un instant trop loin dans cette voie, trompé par son excessive candeur dans l’appréciation des hommes et des choses.

Mais ses illusions tombent bientôt devant l’attentat du 15 mai. La République lui paraît frappée à mort par cette atteinte portée à la représentation nationale, et dès le lendemain il donne sa démission de représentant du peuple. Il quitte même son journal Y Ère nouvelle pour revenir à ses œuvres et à ses frères, pauvre moine aimant la retraite et la paix, n'appartenant qu'à Dieu et ne voulant se donner qu'à lui.

Malgré le troubles et les agitations de cette époque, Lacordaire n’a pas interrompu ses prédications. Durant les Carêmes de 1848 et de 1849 il a retrouvé son auditoire de Notre-Dame toujours fidèle, il l’a même retrouvé plus nombreux et plus enthousiaste. Tout l’hiver de 1850 il prêche dans la chapelle de sa maison des Carmes. Il y donne, le dimanche, sur l’Évangile du jour, des instructions familières qui présentent son talent sous un nouvel aspect, des homélies dans le genre de celles de saint Jean-Chrysostôme, unissant la simplicité et les vives saillies à la plus riche et à la plus brillante éloquence.

Le Carême de 1851 le ramène encore une fois dans la chaire de Notre-Dame. Mais cetle station doit être pour Lacordaire la

dernière station. Dans le cours de sa longue carrière oratoire il a, comme nous l’avons vu, reconstitué, pour ainsi dire, à nouveau tout l’édifice du dogme catholique ;il a traité successivement de l’Eglise, de son organisation, de sa doctrine, de son divin fondateur, Jésus-Christ; et l’année précédente il est entré dans les mystères de la vie intime de Dieu. En cette nouvelle station (1851)' il prend pour son sujet : De la vie divine dans son action extérieure et du gouvernement de la Providence dans l’ordre surnaturel, posant enfin le couronnement de son enseignement dogmatique. Parvenu à l’apogée de la vie et du talent, jamais Lacordaire n’a été plus heureusement inspiré, plus neuf, plus éloquent. A son dernier discours, avant de descendre de cette chaire, où il a obtenu de si constants et de si brillants succès et d’où il a répandu dans les âmes de son temps une semence bénie du Ciel, il repasse le chemin parcouru, il rappelle les grandes phases de son sacerdoce et de son apostolat, et adresse à son auditoire, avec des remerciements, de touchants adieux comme par un pressentiment secret.

Sept mois après éclatait le coup d’Etat du 2 décembre, qui changeait encore une fois les conditions de notre état social et remettait aux mains d’un seul les destinées de la France. Affolée des terreurs que lui inspirait le radicalisme révolutionnaire, la France se donnait au véritable représentant de la révolution, elle se livrait à un César. Lacordaire comprend toute la portée de ce nouveau changement ; il voit les conséquences qu’il doit entraîner pour notre malheureux pays, plus clairvoyant dans cette circonstance que beaucoup de catholiques illustres qui croient voir dans cette transformation la restauration de l’autorité chrétienne ; comme Alexis de Tocqueville, il est avant tout du parti de la dignité humaine. L’établissement du régime nouveau menace cette dignité ; il ne veut accepter aucune solidarité avec cet état de choses. Il ne remontera pas dans la chaire de Notre-Dame. Son dernier discours à Paris est son fameux sermon de Saint-Roch sur la virilité chrétienne, vaillante et suprême protestation.

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Il se consacre tout entier désormais à ses devoirs de Provincial des Dominicains, à la Direction du Noviciat de son ordre, à la préparation de fondations nouvelles, à l’organisation du tiersordre enseignant, et il reste deux ans enfermé à Flavigny.

C'est là, nous dit M. Foisset. qu’il écrivit deux de ses œuvres les plus accomplies, le panégyrique de saint Thomas d’Aquin, et celui du Vincent de Paul de la Lorraine, du bienheureux Fourier.

Le 18 juillet 1852, Toulouse fêtait la translation du chef de saint Thomas.’Le père Lacordaire prononça le panégyrique du saint dans la [chaire de saint Saturnin, en présence d’un concours immense. 1 1 dit la.place que la théologie occupe dans le monde et la place que saint Thomas occupe dans la théologie, ayant donné seul la synthèse de la science, la synthèse de la raison et la synthèse de la foi. C’était une nouvelle et puissante impulsion donnée au mouvement thomiste qui allait grandissant et qui devait renouveler la notion du surnaturel dans les esprits à notre époque.

Ce panégyrique[détermina la fondation d’un couvent dominicain à Toulouse. Et une grande œuvre suivit la fondation nouvelle. Quelques jours après, le 8 janvier 1854, le Père reprit dans la cathédrale de Toulouse la suite des conférences de Notre- Dame de Paris.

L’orateur retrouva là la plénitude des dons que Dieu lui avait départis. La voix seule avait faibli. Il eut même parfois des accents plus élevés ; son langage devenait plus sobre, plus précis, et sa doctrine réfléchissait avec un plus pur éclat les rayons du soleil de l’Ecole saint Thomas. Dans ces conférences il se proposait de faire pour la Morale ce qu’il avait fait pour le dogme, montrer que notre cœur ou notre vie trouve sa règle dans les enseignements de l’Eglise, comme notre intelligence en reçoit sa vraie lumière. Mais l’exécution de son plan, tel qu’il l’avait conçu, lui aurait demandé des années, et il se vit obligé d’interrompre sa construction après, en avoir seulement posé les bases. Il ne prêcha que le Carême de 1854. Au cours de cette même année, on vint lui proposer la direction du collège de Sorrèze. Cette pro-

position ouvrant devant lui de nouveaux horizons, le Père accepta.

A partir de ce moment, la vie de Lacordaire entre dans une phase nouvelle. La série des triomphes oratoires est terminée pour lui; il renonce volontairement au grand apostolat, à l’apostolat de la chaire, pour se livrer tout entier à une œuvre plus modeste, à un apostolat moins retentissant, pour se consacrer à l’enseignement de la jeunesse. Après avoir restauré le grand ordre des Frères-Prêcheurs, il lui reste à compléter son œuvre en créant le tiers-ordre enseignant de Saint- Dominique. Si parfois, en province, l’on entend encore sa parole, ce ne sera que par accident; là n’est plus sa mission. Sa mission, c’est de préparer à l’Eglise et à son pays un meilleur avenir par l’éducation des jeunes générations.

M. Foissetle suit dans cette nouvelle carrière. Il nous le montre à la tête du grand établissement de Sorèze, relevant de ses ruines l’illustre école des Bénédictins, réorganisant les études, rétablissant la discipline, inaugurant tout un nouveau système, système généreux qui vivifie les âmes par l’amour, les ennoblit par le respect, et leur communique pour le bien et le beau cette flamme d’enthousiasme dont le Père a toujours brûlé lubmême.

Un instant, la guerre de 1859 et les affaires d’Italie troublent la paix de sa retraite et le font sortir malgré Ini du silence attristé où il s’est réfugié par rapport aux choses publiques. Lacordaire applaudit tout d’abord à cette guerre. Chez lui, les sympathies du libéral de 1830 pour la cause de l’indépendance italienne ne sont pas éteintes. Il se rappelle la pesanteur du joug de l’Autriche et l’impopularité que valut au Saint-Siège son alliance avec cette puissance. Dans sa candeur (il n’est pas un Richelieu) il croit à la sincérité des déclarations officielles concernant l’organisation de la Péninsule en une confédération sous la présidence du Pape.

Mais bientôt les stipulations de Villafranca éludées, les annexions commencées et pouruivies audacieusement font tomber

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

toutes ses illusions. 11 voit dans son imminence le péril de la Papauté, et il s’empresse de joindre à sa voix toutes les grandes voix qui ont déjà fait entendre des protestations éloquentes.

Peu de temps après, un nouvel incident le détournait encore de ses paisibles travaux et l’enlevait pour un moment à ses chers élèves et à son cher collège. Le Père est contraint de faire sur la scène parisienne, dont il a voulu vivre éloigné, une nouvelle apparition : apparition solennelle, hélas ! apparition suprême! Sur l'initiative de M. Cousin, l’éloquent fondateur des conférences de Notre-Dame vient d’être nommé membre de l’Académie française. Après de longues hésitations, Lacordaire consent à entrer dans l’illustre compagnie où ont autrefois siégé Bossuet et Fénélon, voyant dans ce couronnement de sa carrière le triomphe de l’habit religieux et comme un éclatant témoignage de la réconciliation de la société moderne avec le catholicisme, but de tous ses efforts.

La séance de réception, qui eut lieu le 24 janvier 1861, présenta un touchant et bien saisissant spectacle : Lacordaire, en costume de moine, présenté par Berryer et Montalembert, reçu par M. Guizot devant la plus brillante assemblée du monde, le restaurateur de l’ordre de saint Dominique succédant à Alexis de Tocqueville, accueilli par le représentant le plus éminent du protestantisme français; quelle situation! quels hommes! et aussi quels discours! Celui de Lacordaire, au milieu du prosternement d’alors, retentit comme un coup de clairon sonnant le réveil des âmes. On n’a pas oublié les traits enflammés dont, à l’occasion des études de son prédécesseur sur la démocratie américaine, il stigmatisa notre démocratie européenne, la démocratie du jour, sacrifiant la liberté à l’égalité et versant toujours dans le despotisme. M. Guizot dans sa réponse, après l’exposé des titres du récipiendaire, insista encore sur l’éloge de M. de Tocqueville; il fit ressortir quelques côtés de sa carrière laissés dans l’ombre, rappela particulièrement son court ministère de 1849, signalé par la restauration de Pie IX, et de

son austère et vigoureuse éloquence vengea la conscience humaine outragée par la politique machiavélique du Piémont encouragé par la France, séance mémorable que M. Foisset a su retracer d’un crayon fidèle et puissant.

On remarqua (ce qui ajouta aux émotions de la journée) l’altération des traits et la pâleur du beau visage de Lacordaire. L’illustre prédicateur était atteint de la maladie qui allait bientôt l’enlever à l’Église et à la France. Les fatigues d’un deuxième provincialat, des fondations nouvelles avec la direction du tiers-ordre enseignant avaient achevé de ruiner sa constitution originairement frêle et déjà épuisée par les fatigues et les austérités. Après le retour du Père à Sorèze, le mal s’aggrava rapidement. M. Foisset nous en fait suivre avec anxiété la marche et les phases diverses. Il emprunte lesdétailsémouvants de cette longue lutte à celui qui en a été le témoin assidu , et qui les a pieusement recueillis, au P. Chocarne, le vicaire de Lacordaire en son deuxième provin'cialat, son ami et son consolateur durant cette dernière épreuve. Sur son lit de souffrance, rillustre malade conserve jusqu’à la fin le calme et la sérénité, l’énergie morale et intellectuelle. Sans se désintéresser du gouvernement de son ordre il écrit : il dicte des mémoires précieux, sa Notice sur le rétablissement des Frères prêcheurs, œuvre suprême, chant du cygne, où se reflète, dans un langage dégagé cette fois de toute recherche, la beauté de son âme d’élite prête à quitter la terre. Enfin, arrive l’heure du dernier combat. Après une longue et cruelle agonie, il s’endort dans le Seigneur le 21 novembre 1861. Abion un rey, Yaben perdut, dit une villageoise du pays d’Alby à ses funérailles.

Oui, c'était bien un roi que l’on venait de perdre, roi par le génie et l’éloquence, par la dignité de sa vie et la beauté du caractère.

Le livre de M. Foisset ne s’arrête pas, comme on pouvait s’y attendre, à la mort de son ami. Une œuvre de cette importance, ayant les dimensions dont nous avons essayé de donner une

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idée, réclamait une conclusion, un couronnement proportionnés. M. Foisset l’a jugé ainsi, guidé par ses instincts d’artiste et aussi par son amitié. Il a voulu, avant de quitter Lacordaire, reconstituer sa physionomie, en rassembler les traits épars, au milieu des choses et des faits d’un long récit, et nous la présenter aux différents points de vue sous lesquels elle peut être envisagée. L’homme, le citoyen, le prêtre, le religieux, passent ainsi successivement sous nos regards.

G’est d’abord l’homme avec ses qualités natives, avec les heureux contrastes qui ont distingué sa rare nature, doux et fort, plein d’élan et patient tout à la fois, ardent et excellemment bon, prompt à l’indignation et à toutes les émotions généreuses, mais sans le moindre fiel, sans la moindre amertume. « Soyez bon, écrivait Lacordaire à l’abbé Henry Perreyve, la bonté est ce qui ressemble le plus à Dieu et ce qui désarme le plus les hommes. »

En amitié d’une tendresse sans égale, sous une apparente réserve, tendresse d’âme qui s’est révélée surtout dans son panégyrique de sainte Marie-Magdeleine et dans ses lettres à des jeunes gens. Aussi de quelles sympathies, de quels dévoûments n’a-t-il pas été entouré! que d’amis illustres lui ont fait cortège dans la vie et doivent lui faire cortège dans la postérité, les Montalembert, les Lorain, Henry Perreyve, madame Swetchine, particulièrement Ozanam, dont l’œuvre et la vie ont eu tant de points de contact avec sa vie et son œuvre, le grand auxiliaire pour la conquête des âmes, que l’on peut appeler l’apôtre laïque de son temps.

Parmi les dons de l’esprit, celui qui confine le plus à ces précieuses qualités du cœur, c’est la modération. La modération est le trait qui caractérise particulièrement Lacordaire, surtout comme homme public. Un seul instant sous une influence extérieure et dominatrice, il a donné dans les opinions excessives ; tout le reste de sa vie, éloigné des idées extrêmes, plein de condescendance pour les idées et les choses de son

temps, sans déserter le terrain des principes et sans s’écarter d’une sévère orthodoxie. Aujourd’hui, nous serions enclin à lui reprocher cette condescendance, à trouver exagéré cet optimisme.

Mais nous ne devons pas oublier que sa mission vis-à vis de son époque n’a pas été celle d’un moraliste de cabinet, d’un historien ou d’un juge : apôtre avant tout, cet opLimisme a fait le succès de son apostolat. Il a pensé, il a senti (en politique surtout) comme la bourgeoisie contemporaine; de là son action sur elle. Il n’a pas, d’ailleurs, vu les jours mauvais du siècle; il n’a pas, comme Joseph de Maistre, assisté aux crimes de la Terreur, et, comme nous, vu brûler Paris; il a traversé de notre siècle la partie la moins tourmentée.

Assurément Lacordaire a été libéral, mais libéral dans le meilleur sens du mot ; et malgré ses illusions de 1848 et de 4859, il n’a jamais donné le droit de le qualifier de révolutionnaire. La Monarchie représentative a toujours eu ses préférences ; et si, dans la question des rapports de l’Eglise et de l’Etat, il a réclamé un instant au journal l’Avenir la séparation des deux puissances, c’était à titre transitoire, pour rendre à l’Eglise le ressort, l’énergie et la dignité vis-à-vis d’un Etat hostile. Ce n’était pas du tout son idéal. « Le régime de la séparation, disait-il, scinde le monde, et il est métaphysiquement si faux que jamais un peuple de foi une n’aura la pensée de l’adopter. » Son idéal, c’était la subordination morale.

M. Foisset résume les principaux traits de sa vie sacerdotale et religieuse. Il en fait ressortir l’unité, la constance, la générosité, l’abnégation. Il nous montre dans ce moine, si grandement engagé dans les choses de son temps et que l’on a pu croire mondain, le pénitent e feu et à sang que le P. Chocarne a fait connaître, l’ascète, le martyre de l’amour divin, impitoyable à lui-même alors qu’il était si doux et condescendant à l’égard des autres, sans mollesse pourtant dans la direction des âmes, et à sa vive tendresse mêlant toujours quelque ingrédient d'énergie et de virilité.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

Mais ce qu’il faut par-dessus tout considérer chez Lacordaire» ce qui domine en lui, c’est l’orateur, c’est l’éloquence qui fait le caractère, qui a fait la grandeur et l’efficacité de sa mission. Il a reçu du Ciel le feu sacré, cet enthousiasme qui rayonne dans toute sa vie, qui anime ses écrits, mais dont la parole a surtout communiqué l’embrasement. M. Foisset rappelle la nouveauté, l’éclat de cette parole, la spontanéité, le mouvement généreux de cette éloquence parfois familière, souvent sublime, trop abstraite quelquefois et trop inégale, donnant à de certains moments dans le subtil et l’ingénieux, mais retrouvant bientôt l’éclat et la vie avec cette actualité et ces allusions palpitantes qui révélaient dans le prêtre le citoyen.

M. Foisset, à ce sommet de son œuvre, nous donne le portrait vivant de Lacordaire orateur; il nous retrace tout le drame de son action. « Il était, dit-il, orateur de la tête aux pieds. Jamais la chaire n’a connu un visage plus jeune, plus illuminé par le rayon intérieur. Je vois encore cette figure ovale, légèrement allongée, s’élargissant vers les tempes, ce front élevé, saillant et débordant les yeux. Ce n’était pas seulement le visage et le geste qui parlaient en lui. Il marchait dans sa chaire; il se transportait d’un côté de la tribune à l’autre avec une lenteur cadencée qui marquait l’entière participation de toute sa personne à l’action oratoire. En de certains moments, l’attitude inférieure du corps précédait et faisait pressentir avec une aisance infinie ce qu’allaient dire la tête et les bras.

«La taille svelte du Père revêtait alors une majesté, une grandeur indicibles. Sa stature un peu grêle était oubliée ; l’auréole du génie enveloppait l'orateur; jl était littéralement transfiguré. L’éclat du visage, la beauté du regard, l’autorité du geste, la passion du drame, la magnificence de l’expression, tout se réunissait en un ensemble aussi harmonieux que puissant et produisait une véritable fascination » Un tel orateur

était bien éloigné du type traditionnel ; ce n’était pas là l’éloquence sacrée du dix-septième siècle, la grande éloquence

catholique, universelle et impersonnelle, s’adressant à l’homme de tous les temps ; c’était une éloquence toute de circonstance, celle que réclamait une génération fille de la Révolution et imbue de préjugés antireligieux, une éloquence actuelle en même temps qu’essentiellement personnelle. « C’était une âme. Cette âme rompait les digues de la cliair et se jetait à corps perdu dans l’âme d’autrui. »

Après avoir parlé de l’écrivain, après avoir indiqué sa filiation et montré jusqu’à quel point il est de l’école de Rousseau et de Chateaubriand, école plus préoccupée de la couleur que du dessin et non exempte de déclamation ; après avoir en même temps réduit à sa juste mesure ce qu’il faut entendre par le romantisme de Lacordaire , M. Foisset revient à l’orateur, et il le laisse fixé devant nous dans sa beauté souveraine, après avoir évoqué en face de lui celui qui fut son émule, ou plutôt son frère en éloquence, Xavier de Ravignan, qui lui renvoyait comme un reflet adouci de ses propres rayons avec une onction et une suavité particulières. C’est ainsi qu’il termine son œuvre, qu’il couronne le monument commémoratif élevé à Henri-Dominique Lacordaire.

A ce couronnement heureux, on est amené sans fatigue, soutenu par un intérêt croissant. — On est porté et comme entraîné jusqu’à la fin'de l’ouvrage par le courant des choses et des faits.

Jusqu’à présent nous nous sommes particulièrement attaché à faire ressortir dans ce grand travail historique les mérites de la composition et les qualités du récit. Mais à côté de ces qualités il en est une autre que nous avons seulement indiquée et sur laquelle nous croyons devoir insister avant de finir. En même temps qu’un peintre habile et un narrateur intéressant et fidèle, M. Foisset est un juge et un juge impartial autant qu’éclairé; et il se montre tel, non seulement à l’égard des actes, non seulement par rapport à la vie et aux œuvres de Lacordaire, mais encore à l’égard de tous les grands événements du siècle qui s’y trouvent mêlés. Ces événements, il les apprécie avec calme, avec modération, avec justesse, également

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éloigné, à l’égard de son temps, d’une hostilité absolue et d’une aveugle condescendance, k ses arrêts fortement motivés on reconnaît le magistrat, l’homme politique dont la carrière, préparée par d’heureuses traditions de famille, s’est poursuivie sans déviation et sans défaillances. Libéral lui aussi, mais libéral vraiment catholique, n’acceptant pas de divorce entre la foi et la raison, l’autorité et la liberté, entre le culte du passé et l’amour du progrès.

Un écueil se rencontrait sur son chemin qui, en le faisant sortir de sa modération, pouvait infirmer l’autorité de ses jugements. M. Foisset pouvait subir l’influence des opinions religieuses *en lutte au moment où il écrivait (1869-1870); il pouvait être entraîné à exagérer tel trait, telle attitude dans l’intérêt de l’une des causes en conflit, pour faire de Lacordaire un défenseur posthume de cette cause. Il n’a pas donné sur cet écueil. Sans dissimuler les attaches de son ami avec l’école catholique dite libérale à laquelle il appartient lui-même, et tout en faisant ressortir sa condescendance pour les idées de son temps, il insiste sur son entière soumission et son absolu dévouement à l’égard du Saint-Siège. Il ne s’aventure pas sur le terrain brûlant des luttes du jour ; avec la sérénité, il conserve à son œuvre la dignité et l’autorité de l’histoire .

Pour avoir terminé, il ne nous reste plus qu’à dire quelques mots de la forme et du style. Le style de M. Foisset, l’on en peut pressentir les principaux caractères d’après ce qui précède ; il est en accord avec les choses qu’il exprime ; il en a la grandeur, le charme, la variété ; pur, flexible, vigoureux, atteignant à l’éloquence lorsque le sujet y porte. Si quelques négligences s’y rencontrent, elles sont rares et bien pardonnables dans une œuvre de cette étendue. Le caractère dominant de la langue de cet écrivain est une noble simplicité, non la simplicité naïve des littératures encore près de l’enfance, mais cette simplicité élégante et lustrée à laquelle ramène un art perfectionné. Nous pourrions détacher du livre de nombreux fragments et les présenter comme modèles. Nous nous

contenterons d’indiquer, avec le portrait de l’orateur que nous avons déjà cité, le début et la fin, où le langage de M. Foisset revêt une grandeur touchante, lorsque, tout en confessant son amitié pour celui dont il écrit l’histoire, il expose ses titres à la confiance du lecteur, les graves fonctions de sa vie, son âge, sa foi de chrétien, écrivant en présence de Dieu et de la mort prochaine.

Nous avons, dès le début de cetle étude, qualifié de monumentale l’œuvre de M. Foisset. Nous croyons avoir justifié notre dire. Le sujet était heureux, unissant à l’intérêt des choses politiques le charme des littéraires et le sublime des religieuses. M. Foisset s’est montré à la hauteur du sujet. Henri- Dominique Lacordaire, le beau moine blanc à la figure inspirée et à la parole ardente, le prophète nouveau rellétant sur sa physionomie, avec la sérénité des âges de foi, les émotions de l’heure présente, et par la puissance de son éloquence sympathique et enflammée obtenant d’une société agitée, comme les Républiques antiques et presque païenne comme elles, pour l’habit religieux le respect et pour le Dieu de la croix l’adoration ; c’était quelque, chose de touchant et de merveilleux. C’était un nouveau Paul dans une nouvelle Athènes au milieu d’écoles de philosophie, nées elles aussi de l’Académie et du Portique, annonçant le Dieu inconnu. Ce sublime spectacle, l’éloquent historien l’a reproduit sous nos yeux. Il l’a reproduit en un magnifique tableau qui joint les mérites de la peinture d’histoire dramatique et vivante aux qualités de la peinture religieuse, plus voisine de l'idéal, tableau pour lequel il semble avoir emprunté tour à tour le pinceau de notre Delaroche, celui de Raphaël, parfois celui de fra Angelico.

Nous nous rappelons la brillante couronne d’amis illustres que M. Foisset nous a présentés autour de Lacordaire ; lui aussi, la postérité l’introduira pour son beau travail dans cette couronne glorieuse ; et son nom, comme celui des Montalembert, des Lorain, des Henri Perreyve et des Ozanam, sera à jamais associé au nom de son ami dans le souvenir des catholiques.

BATAILLE DE COCHEREL

(16 mai 1364)

En suivant une ancienne route qui allait autrefois d’Évreux à Vernon, à environ trois lieues de la première de ces deux villes, l’on rencontre, à quatre ou cinq kilomètres au nord de Pacy, la vallée de l’Eure. Cette vallée, au fond de laquelle s’étendent de vastes prairies, se dirige transversalement du midi vers le nord. On y descend par une pente peu rapide sur le flanc d’assez humbles collines. Vers le bas de la pente s’élève le village de Hardencourt. L’on aperçoit un peu plus loin vers le Nord celui de Jouy-sur-Eure à l’entrée d’un petit vallon qui débouche à peu près à angle droit dans la vallée. Sur le bord opposé, les collines ont plus de relief. De nombreux villages s’y montrent, parmi lesquels celui de Cocherel, près du pont où l’ancienne route de Vernon franchissait la rivière.

C’est entre les trois villages que nous venons de nommer,

* Ce récit de la bataille de Cocherel, écrit après nos désastres de 1870-71, a été lu (séance de janvier 1874) à la société des Antiquaires de Normandie (voir le Bulletin des travaux de la Société pour i’année 1874). — Ce travail est donc antérieur à la publication du livre de M. Simeon Luce:

La Jeunesse de Du Guesclin.

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

particulièrement dans les prairies comprises entre la rive droite de l’Eure et le pied des hauteurs qui s’élèvent du même côté, que se livra, le jeudi de la Pentecôte, 16 mai 1364, le combat connu dans l’histoire sous le nom de bataille de Cocherel.

Nous allons essayer de donner un nouveau récit de cette bataille digne, il nous a semblé, d’appeller l’attention, surtout dans les circonstances présentes.

Ce fait d’armes appartient à l’histoire générale. Mais il intéresse d’une manière particulière notre province, s’étant accompli sur son territoire, et nombre de Normands de la noblesse et des communes y ayant pris part. Il fournit de précieux enseignements à l’historien et à l’antiquaire. Il est l’un des premiers où apparaissent les changements accomplis dans les armées et dans l’art des batailles durant les guerres anglaises, pendant cette période de transformation pour les grandes institutions du moyen âge qui s’appelle le quatorzième siècle. L’on sait l’intérêt historique et poétique tout ensemble qui s’attache à cette époque agitée et pleine de saisissants contrastes.

Au sein de la grande unité féodale qui n’est pas encore brisée, l’élément civil et national apparaît. De plus en plus nationales se font les littératures comme les institutions. L’architecture commence à se séculariser, s’efforçant de suppléer à la hauteur d’inspiration des âges précédents par plus de grâce et de richesse dans les détails et par une plus grande liberté d’allures. On. commence -à construire les gracieuses résidences et les riches hôtels de ville. On touche au siècle du roi René et de Louis XI.

La bataille de Cocherel nous montre ce qu’est devenu l’art de la guerre dans cette transformation générale, à l’époque du couronnement de Charles V, et en même temps que sous ce rapport, elle donne à notre curiosité, satisfaction, elle frappe vivement notre imagination par le caractère pittoresque et plastique qui distingue les batailles comme la plupart des choses de cette époque, nous présentant dans les costumes et dans les

BATAILLE' DE COCHEREL

armes plus d’éclat, de variété et de richesse, moins d’incohérence désordonnée et tumultueuse dans les mouverrients, et déjà une certaine unité de plan et de direction, au milieu de la diversité des prouesses et appertises d’armes.

Mais ce qui ramène surtout notre attention vers cette bataille, c’est l’analogie des circonstances au milieu desquelles, elle fut livrée avec celles que nous traversons. Cocherel a signalé pour la France un premier retour de la fortune après des désastres inouis, après Grécy et après Poitiers. Cette victoire a inauguré, après des calamités sans exemple, une ère de réparation et pour ainsi dire de résurrection. Nul souvenir ne saurait être plus propre à nous encourager à l’espérance.

L’on se rappelle quelle était la triste situation du royaume lorsque se donna cette bataille. Il suffit de dire que c’était quatre années après la conclusion du malheureux traité de Brétigny.

Le roi Jean vient de mourir à Londres. Le règne de Charles V commence. Heureusement, le nouveau roi se trouve à la hauteur de la tâche qui lui incombe. Ce ne sera plus comme son père l’homme des folles entreprises, des brillantes chevauchées et des grands coups d’épée. Froid, réservé, vrai philosophe et inquisiteur des choses primeraines, comme dit Christine de Pisan, il saura suivre un plan avec persévérance et -atteindre à son but, surtout par prudence et cautèle, sans cependant négliger la force à laquelle il saura recourir à propos. Si sa nature maladive ne lui permet pas d’endosser le haubert, il vient d’avoir la bonne fortune de mettre la main sur un homme qui le suppléera dans les batailles, un homme qui sera pour l’art de la guerre ce qu’il est lui-même pour la politique, un précurseur.

Bertrand du Guesclin s’est déjà fait connaître dans les guerres de la succession de Bretagne, au service de Charles de Blois contre Jean de Montfort.

C’esten quelque sorte un parvenu. On rapporte dès ce moment sur son compte des choses merveilleuses. Merlin a prédit sa

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

venue. Une nonne, une ancienne chiromancienne, a annoncé ses hautes destinées : sa femme, versée dans l’astrologie, le renseigne à l’avance sur le succès de tout ce qu’il entreprend. Mais ce qui fait surtout sa réputation et, si l’on peut déjà employer ce mot, sa popularité, c’est son génie fécond en ressources et en ruses de guerre, c’est l’audace et le bonheur de ses coups de main.

Bertrand du Guesclin, homme nouveau, entend la guerre d’une façon nouvelle. C’est déjà un général pratiquant comme d’instinct la guerre savante. Le chevalier chez lui n’a pas disparu sans doute. On le verra reproduire surtout ce qu’il y a de chrétien dans le type, courtois à l’ennemi vaincu, pitoyable aux pauvres gens, plein de bonté pour les inférieurs et soudoyers ; créant en quelque sorte ce type nouveau de l’homme de guerre, loyal serviteur de l’Etat, type que réaliseront après lui dans des conditions diverses et avec une physionomie propre, une série d’illustres capitaines : les Bayard, lesTurenne, les Fabert, les Drouot, et de nos jours le loyal soldat qui, après s’être montré aussi constant dans les revers que modeste dans la bonne fortune, tient en ce moment les destinées de son pays (1).

C’est à la faveur d’une trêve conclue entre Charles de Blois, son seigneur, et Jean de Montfort, que du Guesclin est venu mettre son épée au service de Charles encore régent. Voici dans quelles circonstances l’attention du prince s’est portée sur lui.

Le duc attaquait le château de Melun, détenu par les Navarrais. Il venait de commencer sa guerre contre Charles le Mauvais, décidé à mettre hors d’état de nuire cet ennemi domestique qui avait tant contribué à aggraver les suites du désastre de Poitiers par ses intrigues et ses connivences avec Marcel, — l’ancien roi des Halles, — qui, par ses possessions de Normandie, tenait la porte toujours ouverte aux ennemis du royaume. Or, le régent se trouvant ainsi de sa personne devant Melun, suivait des yeux, appuyé à une fenêtre, les attaques que

(l) Le maréchal de Mac-Mahon, président.

BATAILLE DE C0CHEREL 143

ses gens dirigeaient contre la tour principale, et il se décourageait de voir leurs efforts infructueux.

D’après un chroniqueur contemporain, il se livrait à ce monologue qui peint au vif les difficultés et les angoisses de sa situation: « Haa! doulx père Jésus-Christ, disait-il, or, est bien le royaume confondu, car le roy, mon père, est détenu prisonnier en Angleterre, au servage du roy Anglais qui à nous deust bien être tenu par raison, et le deussiez battre, et il nous a battus et tient plusieurs de nos chateaulx où il a mis ses gens. Et ceux qui, âmes et escusme deussent être, se sont contre moi esmus ; tellement que je nesayoù aller. Haa! noble royaume de France, quand seras-tu remis sus à l’honneur de la fleur de lys? » Et il priait le ciel de lui envoyer de bons serviteurs, des serviteurs semblables aux douze pairs de Charlemagne, pieux et vaillants comme Roland et Olivier, sages et de bon conseil comme le duc Nayme.

Et c’était au moment même où il formulait cette prière, que le ciel l’exauçant lui mettait sous les yeux l’homme de guerre dont il avait si grand besoin, celui qui allait mériter d’être encore célébré à la manière des héros des légendes cycliques, malgré le caractère historique et déjà moderne de sa vie et de ses exploits. Armé d’une échelle, Du Guesclin la dressait contre la muraille et y montait résolument, en disant qu’il allait aux créneaux s’aboucher au Bascon (le Bascon, ou bâtard, Du Mareuil, était le commandant de la tour). Bertrand touchait au sommet, quand une grosse pierre l’atteignant, l’entraînait au fond du fossé heureusement vaseux. Le régent s’enquérait de ce chevalier dont l’audace et la présence d’esprit l’avaient vivement frappé. Et lorsqu’il le savait remis des suites de sa chute, il le faisait appeler auprès de sa personne. Reconnaissant le • génie sous cette rude et commune écorce, il lui faisait don de la seigneurie de Pontorson, et n’hésitait pas, à lui confier le soin de ses affaires en Normandie avec la direction de sa guerre contre Charles le Mauvais.

Sire Bertrand Du Guesclin ne tarda pas à justifier la confiance

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

du Régent. Il avait déjà repris Mantes, Meulan et Roleboise et débarrassé tout le cours de la basse-Seine (8 avril 1364), lorsque le roi Jean trépassa de ce monde en Angleterre. La nouvelle de cette mort rendit l’audace et la confiance au roi de Navarre. Ayant reçu des renforts qui lui arrivaient par Cherbourg, sous la conduite de sire Jean de Grailly, surnommé le captai deBuch, célèbre aventurier gascon et galant chevalier, formé à l’école de Chandos et du prince de Galles, il ne songeait rien moins qu’à marcher sur Paris et à venir à Reims empêcher le couronnement. Il importait de le prévenir par un coup vigoureux. Charles V en chargea sire Bertrand.

Du Guesclin, avec les pouvoirs de maréchal de la Normandie, se rend à Rouen en toute hâte, jurant Dieu qu'il ferait les Anglais courroucier , ou il serait occis en bataille. Il s’empressa de faire son mandement , c’est-à-dire de réunir et d’organiser des forces.

Ces préparatifs méritent quelque attention. Ce n’est plus aux contingents féodaux que l’on a principalement recours, à la publication du ban et de l’arrière-ban, à l’appel des vassaux et des vavassaux comme aux âges précédents. Charles Y envoie à Du Guesclin ce qu’il a sous la main de vassaux ou hommeslige, tels que le comte d’Auxerre, le sire de Beaujeu, le vicomte de Beaumont, le sire Enguerrand d’Hennedin, le seigneur de Ramburg, le sire de Sempy, auxquels s’adjoindront ses chevaliers de Normandie, Thierry de Bournonville, Jehan de Caux, Guillaume Tranchant de Granville, le sire de Yillequier, Robillard de Frontebos, etc. Mais l’on s’adresse surtout à un autre élément qui devient de plus en plus Considérable et avec lequel s’introduit une nouvelle tactique. L’on s’adresse aux grandes compagnies, à ces routes de gens de guerre demeurées depuis Poitiers sur le royaume qu’elles dévastent, et qui deviendront les lansquenets et les condottieri des quinzième et seizième siècles. Louis de Hanequerques amène ses Flamands, Arnould de Cervolles, surnommé Y Archiprêtre, ses Bourguignons, le sire d’Albret envoie ses Gascons. Nous voyons aussi figurer dans

BATAILLE Dj: COCHEREL

cette armée ce qui est le véritable germe, le premier rudiment des armées nationales, ce sont quelques contingents des communes pfbardes amenées par messire Beaudouin d’Anequin (ou A’Henhequin), grand-maître des arbalétriers. La bonne ville de Rouen fournit également nombre des siens.

De Roen y ot maint bon bourjois armé Et maint bon arbalétrier hardy et redoubté (1).

Tout cela réuni forme à peu près onze cents combattants, non compris les variés et suivants.

De leur côté, le roi de Navarre et le captai de Buch ne sont pas oisifs. Ils font en toute hâte leur assemblement à Évreux. Leurs forces se composent d'éléments à peu près semblables. Ce sont ies gens du sire de Saulx, banneret du royaume de Navarre, les vassaux ou hommes-lige de Charles le Mauvais, tels que Bertrand du Franc et le bascon ou bâtard de Mareuil, son cousin, et les seigneurs normands, qui, compromis vis-à-vis du roi de France, se sont attachés à sa fortune, tels que Pierre de Sacquainville et Guillaume de Gauville. Ce sont les aventuriers gascons amenés par le Captai et ceux de Jehan Jouel, un chevalier d’Angleterre tenant au pays normand la plus grande route de gens d’armes et d’archers. La ville d’Évreux, fort dévouée à son seigneur, fournit cent vingt jeunes gens armés. Les forces du captai se trouvent ainsi portées à sept cents lances, trois cents archers, et cinq cents hommes aidables.

En ce moment, Charles V arrivait à Reims et y faisait son entrée, escorté des ducs de Brabant et de Bourbon, du comte de Hainaut et de tout le haut baronage du royaume, accourus pour célébrer les fêtes du sacre, qui devaient avoir lieu à la Trinité en suivant.

Sire Bertrand se met aux champs le lendemain desfêtesde la Pentecôte, voulant lui aussi*, de son côté, honorer dignement son seigneur le roi en son joyeux avènement. Il est envoyé et

(1) Cuvellier.

grandement festoyé à son départ par les bourgeois de Rouen qui s’empressent sur son passage, pour contempler le brillant appareil des gens.de guerre, les beaux harnais, les armures luisant au soleil, les bannières et les pennons flottant auvent, mus aussi par un sentiment nouveau qui commence à s’éveiller dans les âmes, ce sentiment qui deviendra le patriotisme. Leurs vœux et leurs acclamations accompagnent les nobles seigneurs de France. Ils encouragent ceux des leurs qui vont combattre et qu’ils ne voient pas s’éloigner sans grande émotion.

Dames et damoiselles ont au départir ploré,

nous dit naïvement Cuvelier.

La petite armée s’avance dans la direction d’Evreux. Elle marche avec précaution. Dix coureurs ont été envoyés en avant, et rendez-vous leur a été donné à la Gfoix-Saint-Leufroy et à Cocherel. Les Français côtoient, par la rive droite, la Seine, semée d’îlotsen cette belle partie de son cours, et bordée sur l’autre rive par la forêt de Rouvray. Beaudoin d’Anequin et ses arbalétriers sont en tête. Viennent ensuite le comte d’Auxerre et le vicomte de Beaumont avec la fleur des chevaliers de France; puis l’Archiprêtre avec ses Bourguignons et sire Bertrand avec ses Bretons. Les Gascons du sire d’Albret, conduits par le sire Amanieu de Pommiers et le Soudich de la Trau, ferment la marche. Toute cette file ondoyante et variée fait grande hâte. La journée est resplendissante, une belle journée d’été. La joie et la confiance sont dans tous les cœurs.

D’acquérir grand honnor étaient désirant (f).

Sire Bertrand ne cesse d’entretenir ces bonnes dispositions par sa belle humeur et ses vaillants propos.

A Pont-de -l’Arche, l’ost (l’armée) s’arrête. On y fait ce que nous appellerions la grande halte. Les Français prennent de lanour-

(1) Cuvelier. — Chronique de Duguesclin.

BATAILLE ÔE COCHEREL

riture, font referrer les chevaux, fourbir ou retremoer les armes; ils'en achètent même de nouvelles que des ouvriers du lifîu viennent leur offrir : haches, dagues et épées. Puis une sorte de revue est passée par messire Bertrand et les principaux seigneurs.

Belle chose à veoir était certainement;

De la clarté des armes tout le temps en replent (resplend).

Sire Bertrand se porte de rang en rang. Il exhorte les siens avec son éloquence familière et saisissante; il fait appel aux sentiments les plus puissants sur leurs âmes ; et pour qu’ils soient prêts à bien mourir il les engage à aller se confesser.

« Mes enfants, ayez voulenté de acquerre la gloire des Saints Cieulx où doivent venir tout loyal chrétien qui au service de leur seigneur et pour leur pays défendre, veulent exposer leur corps. Si vous prie bonnement que si a nul de vous qui se sente en péchié mortel, qu’il se voist confesser aux Cordeliers. Car j’ay ov retraire à plusieurs clercs que Notre Seigneur dist en l’Escriture que pour un pécheur en meurent plus de cent... » Ils suivent son conseil et vont tous se confesser, se disant : « Si Bertrand ne sceust bien de vray que nous deussions rencontrer les félons Anglais, il ne nous dist jà tels mots. » Ils quittent Pont-de-l’Arche réconfortés et en grande voulenté de combattre. La petite armée s’avance sur les champs et chevauche à travers les riches plaines qui s’étendent entre la Seine et l’Eure ; puis se rapprochant de cette dernière rivière elle gagne la Çroix-Saint-Leufroy, belle abbaye dont il reste à peine aujourd’hui quelques vestiges. Là, on s’arrête de nouveau pour se reposer et se Rafraîchir. Les variés se répandent dans la contrée et cherchent quelques victuailles. Mais le pays est désert et les chaumières vides. Us ne rapportent de leur recherche que des cognées de bûcherons dont nous les verrons, du reste, faire bon usage.

Du Guesclin reçoit en cet endroit le premier rapport de ses

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

coureurs ! Us n’ont pas de nouvelles du Captai ; ils n’ont pu le découvrir sur les champs et personne ne s’est présenté pour leur dire où il se trouve. Seulement ils savent de certain qu’il est sorti d’Evreux à la tête de treize cents Anglais, bons jouteurs. Bertrand, quiconnaît le Captai, redoute quelque embûche. Il encourage de nouveau les siens : « Ayez bon cœur et hardi, leur dit-il ; et s’il n’y a nul couart qui ait doubte de sa pel, je lui donne conjié de s’en aler en sa maison. Car je say bien que nous aurons prochainement l’estour, et s’il y a celui, ne vieil, ne jeune, qui se mette au fuyr, par Dieu, je le feroi pendre par lehasterel. — Nenni, nenni, Bertrand, répondent tous les Français, nous vivrons ou mourrons avecque vous. » — Après avoir renvoyé ses coureurs à la découverte, Du Guesclin établit son camp pour passer la nuit sur les champs entre l’Iton et l’Eure, sa gauche s’appuyant à l’abbaye de la Croix-Saint-Leufroy.

Sire Bertrand voit bientôt revenir ses coureurs. Ils ont enfin découvert la présence des ennemis...

Le Captai n'était pas loin en effet, comme bien le supposait messire du Guesclin. A la nouvelle que les Français chevauchaient pour le venir combattre (un de ses espions, le héraut Faucon, était venu dèsl’aube le lui apprendre), il s’était aussitôt mis en marche ; il venait avec les contingents réunis de Yernon, de Pacy et d’Evreux, de manière à couvrir ces trois villes. Il avait laissé le sire de Lorgery à la garde d’Evreux et envoyé messire Guy de Gauville du côté de Conches, pour observer et faire frontière au besoin. Lui s’avançait en avant de Pacy-sur-Eure par les bois, prudemment, lentement, sans noise ni cris, son de cors ni de trompettes, espérant surprendre son adversaire dans quelque position défavorable.

Dès la matinée (mercredi 15 mai), il avait atteint les hauteurs boisées dominant Cocherel et s’y était établi.

Voici d’après Froïssart quelles étaient ses dispositions. Le Captai avait partagé ses forces en trois batailles; les harnais et les bagages avaient été laissés en arrière vers un petit bois. Jehan Jouel et ses Anglais, tous hommes d’armes et archers.

BATAILLE DE COCHEREL

formai en-Tla première bataille. Le Captai lui-même était à la tête de la deuxième, quatre cents hommes d’armes environ, parmi lesquels le sire du Saulz, banneret du royaume de Navarre, et les chevaliers normands Guillaume de Gauville et Pierre de Sacquainville. La troisième, qui comptait aussi 400 armures de fer, était sous les ordres du bâtard de Mareuil, de Mgr Bertrand ou Bertauld du Franc et de Mgr Sanche Lopez. Les Navarrais étaient rangés de front sur la montagne en appuyant leurs ailes sur les bois. Le pennon du Captai, toujours d’après Froissart, est élevé sur un fort buisson d’épines pour servir au besoin de point de ralliement, et 60 hommes d’armes bardés de fer demeurent à sa garde.

« Ne se devoyent partir, ne descendre de la montagne pour chose qui advenist ; mais si on les voulait combattre qu’on les allât là querre. »

Le jeudi 16 mai, dès le point du jour, les Français, prêts à l’action, passèrent le pont de Gocherel et vinrent se former dans les prés, sur la rive droite de l’Eure, vis-à-vis des hauteurs occupées par les Navarrais. Bertrand formait le centre avec ses Bretons. A droite, se tenait le brillant comte d’Auxerre avec la fleur des chevaliers de France et de Normandie, avec les arbalétriers de messire Beaudoin d’Anequin et les Flamands de sire Louis de Faukerques, se trouvant ainsi faire face à Jehan Jouel et à ses Anglais ; à gauche, les Bourguignons de l’Archiprestre, à côté desquels les seigneurs de Chalon, de Beaujeu, Hugues de Vienne et quelques autres avaient planté leurs bannières. Les Gascons forment l’arrière-garde. Les sires Armanieu de Pommiers, le Soudich de la Trau, Petiton de Courton en sont les souverains et meneurs. Du Guesclin exerce le commandement supérieur, non pas tant en sa qualité d’officier du roi que par l’ascendant de son expérience et de son génie, et en vertu du libre choix des autres chevaliers. D’après Froissart, qui ne peut se faire à l’idée d’un petit gentilhomme breton commandant aux grands seigneurs du royaume, les principaux chevaliers réunis en conseil auraient

songé tout d’abord à choisir le comte d’Auxerre, ce seigneur du plus haut lignage, pour être chef et souverain pendant la bataille. Ce serait sur le refus du jeune comte, se trouvant pour la première fois en semblable rencontre, que l’on serait revenu à messire Bertrand, le plus appert des capitaines présents, et que l’on serait convenu de suivre sa bannière et de pousser son cri de guerre : « Notre-Dame Guesclin ! » Mais Froissart .est le seul à donner ce détail.

L ’Archiprêtre n’est pas de sa personne à la tête de sa route. Nous l’avons vu s’éloigner avant l’apparition des Navarrais sous prétexte d’alier à la découverte. Il ne doit rejoindre les siens qu’après la bataille; conduite équivoque, qui témoigne d’une fidélité chancelante et qui prouve combien Charles Y avait besoin de vaincre pour raffermir les dévouements et inspirer confiance dans sa fortune.

Les deux armées restent ainsi en présence jusqu’après le coucher du soleil. Le Captai ne veut se départir de son fort. Il s’y maintiendra plutôt plusieurs journées, ayant des vivres en abondance et espérant que la pénurie où sont les Français les forcera à déloger. Sir Bertrand, de son côté, ne veut non plus aller l’assaillir. 11 se rappelle le récent désastre de Brignais où le duc de Bourbon, à la tête d’une brillante chevalerie, s’est fait déconfire pour avoir attaqué la grande compagnie dans une position semblable. Sire Bertrand essaie de piquer l’honneur de son adversaire.

Il cherche à reveiller chez lui la fibre héroïque et chevaleresque. Il lui dépêche un de ses hérauts d’armes pour lui offrir la bataille. S’il accepte, sire Bertrand lui livrera une espèce de terrain de trois traits d’arc au delà de la rivière ; ou s’il le préfère, qu’il descende et encoure contre lui trois coups d’épée ou de lance. Qui sera abattu sur le sable livrera la place à son adversaire. Mais le captai n’y veut entendre. Fort appert homme d’armes et vaillant chevalier, mais non plus à la manière des compagnons d’Arthur, ilnese départira pas d’avantages positifs pour se confier aux hasards d’un combat singulier... « Gentil

bataille' de cocherel

héraut, dit-il à l’envoyé, je connais bien Bertranz et sa voulenté ; j’assemblerai à lui et descendrai aussi quand il me plaira. Mais il n’est pas temps, car j’entends un secours qui sans faillir me viendra. »

Le temps s’écoule, la chaleur devient intense, la situation n’est plus tenable pour les Français accablés sous le poids de leurs armures. « Plusieurs se pâmèrent par faim qu’ils avaient, dit d’Estouteville; il fallait en finir ou déloger.

A la neuvième heure du jour (vers 3 heures de l’après-midi). Sire Bertrand réunit en conseil ses principaux chevaliers. 11 a enfin trouvé un stratagème qui lui paraît propre à amener la bataille, connaissant les dispositions, surtout la jactance et la présomption des Anglais. Voici comment il l’entend et comment il expose son dessein à ses chevaliers :

« Je me suis avisé, leur dit-il, comme nous le ferons ; nous monterons trestous à cheval et ferons trapasser tout notre harnois et sommage que les variés merront devant ; nous passeronscelte rivière etferonssemblant quenousnous enfuyrons. Et quand li Anglois nous verront ainsi deslogiés ils cuyderont que nous nous en veuillons fuyr de grand paour. Si descendront à val, et lors nous retournerons à eux à force de chevaux et bannières déployées; et soyons trestous prêts, et qu'on le die, et fasse assavoir à tous les compagnons... »

L’exécution commence sur le champ. Les chevaliers revenus à leurs batailles indiquent à chacun son rôle. Les préparatifs se font avec grandes démonstrations. Puis le mouvement se prononce. Variés, harnois, équipages commencent à défiler et à passer le pont. Puis les batailles elles-mêmes s’ébranlent et se mettent à suivre. A cette vue, les Anglais n’y peuvent tenir.

Ils courent au captai... — Français s’en vont lui disent-ils ; n’osent plus demorer... » Le captai n’en veut rien croire... « Si fait, disent les Anglais, bien les povons deci veoir et regarder. » Et montant sur une roche, ils lui montrent les Français gagnant „ l’autre bord. « Lors, dit le captai, il nous faut avaler; aujourd’hui je verray Bertrand du Guesclin entièrement déshonorer

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

et le mettray en tel parti qu’il n’osera plus oncques montrer devant prince. » Pierre de Sacquainville, plus défiant, veut arrêter le mouvement et demeurer sur la montagne ; Mancion de Brambosc, un rusé Breton, prédit que Bertrand, l’enragé, fera une prompte retournée. Johan Jouel se moque de leurs appréhensions.

« Si de lui vous doubtez, se n’y mettez le piè ; cil qui n’a point d’argent, n’a que faire au marchié. » Et il se précipite dans la descente à la tête de sa route en criant : « Saint-Georges! Celuy qui m’aime cy me suive ! » Le captai se voit ainsi arraché bon gré mal gré de son fort. Grande à cette vue est la joie de sire Bertrand. S’adressant à Thiébaut du Pont, un vaillant escuyer breton qui chevauchait à côté de lui :

« Thiébaut, lui dit-il, nous tendonsàla roiz. Voici lesoiseaulx pris, ils avalent tout droit... » Lorsqu'il les voit au bas de la montagne et déjà sur les prés, il donne le signal. Son héraut sonne hautement de la trompette, de manière à être entendu des plus éloignés. Tout Vost des Français s’arrête. Ils font volte-face et courent à toute bride, tête haute et bannières déployées, se remettre en ordonnance sur les prés avec grandes clameurs et bruyantes fanfares.

Quant li Anglois virent 1 as retournée,

Lors furent esbahis plus que beste esgarée »

Le captai eût volontiers regagné son poste sur la montagne. Mais il n’en avait le loisir. Obligé de combattre, il en prend vaillamment son parti. Après avoir rétabli ses batailles, il s’adresse aux siens, ranime leur courage en leur montrant leur supériorité numérique et en même temps la nécessité où ils se trouvent de vaincre ou de périr : Ils vendront chèrement leur vie et ne se laisseront pas prendre comme lièvres en fuyant. Il les reconforte en leur faisant donner de la nourriture, en leur faisant prendre la soupe au vin. Tandis que les Navarrais ont ainsi du bon vin à boire, les Français n’ont pour se désaltérer que l’eau de la rivière. Des femmes qui ont suivi Vost leur en

BATAILLE' DE COCHEREL

apportent, auxquelles Bertrand s’adressant : « Or avant, fillettes, la plus pauvre de vous sera riche à cette fois. » Le captai essaie d’entrer en pourparlers pour gagner du temps, sachant qu’un secours doit lui être envoyé. Il va jusqu’à faire proposer à sire Bertrand de lui faire part de ses vivres s’il consent à se retirer. Ce à quoi du Guesclin répond : « Nous irons à lui, s’il ne vient premier à nous ; car, se dieu plaît,

Du castal de Buef maDgeray un quartier,

Non, je ne veux anuit autre chair à mengier. »

Et il fait avancer ses batailles. Tous ont mis pied à terre. Ils marchent lance au poing et les escus sur le dos. Depuis les imprudentes chevauchées qui ont causé nos désastres, on ne se hasarde plus à attaquer à cheval surtout lorsque l’on a devant soi des archers anglais.

Notons ce trait qui prouve la persistance des mœurs héroïques et nous rappelle les héros de Yasse ou de Théroulde, voire même ceux d’Homère. Un chevalier anglais, pour faire montre de sa vaillance, est sorti du milieu des siens; il se présente au devant des Français en brandissant une lourde épée. Il défie le plus brave à jouter contre lui. Tous veulent lui courir sus. Bertrand désigne Boland du Bois, un bon escuyer, lequel, sortant des rangs, se précipite sur l’Anglais d’une telle violence que du premier coup il le jette par terre laidement navré.

Cependant, les archers anglais, passant parles intervalles, se sont déployés sur le front des batailles. Ils se mettent à faire pleuvoir une grêle de traits. Les Français continuent d’avancer, se maintenant en grand ordre, « si fioblement armés et de si belle montre, dit d’Estouteville, qu’il semblait que ce fussent de droits anges. » A travers ce nuage qui se dissipe promptement, ils parviennent à joindre les Navarrais, et ils les abordent au bruit des fanfares et aux cris répétés de : « Notre-Dame-Guesclin! « De belles appertises d’armes, de vaillantes prouesses % s’accomplissent sur toute la ligne.

Le Bascon de Mareuil, Jehan Jouel, Pierre de Sacquainville

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154 A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

et surtout le captai de Buch se distinguent parmi les Navarrais. Parmi les Français, le vicomte de Beaumont, le comte d’Auxerre, Beaudoin d’Anequin, se montrent des modèles de chevalerie. Sire Bertrand y déploie la plus grande vaillance, et au milieu des émotions et des péripéties du combat il se montre un véritable général. Il se porte partout où les siens paraissent faiblir. « Guesclin! en avant, mes amis, leur criet-il, nous avons un nouveau roi; que sa couronne lui soit bien estrénée! »

Et à sa voix, ceux qui faiblissent reprennent vigueur. Thiébaut du Pont tient une épée à deux mains et charge sur les Anglais avec fureur. Son épée venant à se rompre, un serviteur breton lui passe une hache d’armes. Du premier coup il frappe un chevalier anglais d’une telle force, qu’il n’y a mailles, gorgères ou camail qui tiennent. Sa tête va rouler au milieu des siens. Il faut signaler aussi le chevalier Vert, l’ami et le compagnon du comte d’Auxerre, le Bègue de Villaine, le sire de Sampy; messire Enguérand d’Anedin.

Les Navarrais font bonne contenance et résistent vaillamment. Ils chargent avec vigueur pour repousser les Français. Les premiers qui succombent sous leurs efforts sont le sire de Bettencourt et sire Begnault de Beurnonville qui vient d’être fait chevalier sur place. L’arrogant Bascon de Mareuil se croit déjà victorieux, il crie au milieu de la mêlée comme forcené : « Ah! Bertrand, où êtes-vous allé? Vous cuidiez à matin avoir trouvé poucins. Mieux eût valu que vous feussiez accordés à nous. » Du Guesclin l’entend et se porte vers lui comme un lion crêté. Il le frappe d’une telle force qu’il le jette par terre, et il l’eût mis à mal si nombre d’Anglais ne fussent accourus à son aide. La mêlée devient terrible autour de Bascon qui finit par être dégagé par les siens. Partout dure et aspre est la bataille. Les Français ont beaucoup à souffrir. Ils perdent presque au même instant deux nobles barons qui se sont laissé emporter par leur audace et se sont trop abandonnés sur les Anglais, à savoir le vicomte de Beaumont et messire Beaudoin

BATAILLE DE COCHEREL

d’Anequin, grandement regrettés de toute la baronnie. Le grand-maître des arbalétriers tombe sous les coups du Bascon de Mareuil. Mais le comte d’Auxerre et le chevalier Vert donnent un tel assaut au bascon qu’ils le livrent à mort en la place.

Jehan Jouel, le présomptueux Anglais qui avait entraîné le captai hors de son fort, s’efforçait de racheter son imprudence par de merveilleuses prouesses; mais il se porte trop avant parmi les Français ; il reçoit deux coups d’épée dans les flancs. L’on s’acharne sur lui à force de dagues et de couteaux et on le laisse mourant sur le pré.

La lutte se maintient avec des alternatives diverses. Un moment les Français perdent du terrain et semblent fléchir. Mais des coureurs arrivant de dessus les champs auprès de sire Bertrand lui disent de ne pas se décourager, qu’il lui vient un secours de sept vingt combattants. Cette nouvelle ranima le courage des Français, mais bien que ce secours ne fût pas pour eux, mais pour leurs adversaires, ce « nonobstant, dit d’Estouteville, ils se boutèrent tellement ès Anglais et de si grande force et raideur qu’ils les firent à cette fois tous ressortir et leur occirent quantité de leurs gens, parmi lesquels Robert de Sart, Rainsement l’Allemand, un chevalier anglais fort estimé, Josequin, et Pierre de Londres, neveu du grand Chandos. «lisse portent d’une nouvelle ardeur à l’assaut des batailles navarraises. Leur principal effort est dirigé vers le captai. Le vaillant capitaine Bascon maintient la résistance avec une énergie désespérée. 11 combat de sa personne avec rage, comme un sanglier aux abois. De sa redoutable hache d’armes il fait le vide autour de lui. Là périrent parmi les nôtres Jehan de Sérarpot, Jean de Caux, Pierre de Lépirte et Guillaume Tranchant.

Sire Bertrand désespère d’entamer et de rompre les batailles de son adversaire en les attaquant de front. Il se voit obligé d’avoir recours à l’un de ces moyens que ne manque jamais de Jui fournir dans les moments critiques son esprit inventif.

Sur son avis, un de ses chevaliers, Huystace de la Hussoie,

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

capitaine d’une compagnie de deux cents lances, se retire de la mêlée, gagne avec ses gens par un détour à travers une vigne en friche une haie très épaisse qui s’étendait derrière les Anglais. Arrivé là, il perce la haie en criant: « Notre-Dame Guesclin ! » et il tombe sur les derrières des ennemis. Pris à l’improviste, les Navarrais, ayant par devant Bertrand et les siens sur les bras, ne peuvent se retourner pour faire face à cette nouvelle attaque. Ils sont massacrés presque sans défense. Les gens d’Huystace lèvent leurs armures, leur donnent de leurs épées dans le dos et les percent d’outre en outre.

Plus dru les abataient que li leux le mouton

Là criaient Anglois courroucés et dolent

Et versaient à terre navrés villainement.

Le captai ne peut parer à ce nouveau danger, étant lui-même serré de plus en plus vivement par les Bretons de sire du Guesclin, par les Français du comte d’Auxerre et aussi par les Gascons qui sont venus à la rescousse. Entouré d’assaillants, il ne sait plus au quel entendre ; il n'a plus la liberté de ses mouvements. Thiébaut du Pont, le voyant dans cette situation critique, fend la presse qui l’enserre, se jette sur lui, le saisit à bras le corps et empoigne la chevesche de son riche haubert. Ne pouvant faire usage de son épée, le captai se défend avec sa dague, frappant de tous côtés et se démenant comme diable d’enfer. Mais Thiébaut ne lâche pas prise. De tous côtés, les coups pleuvent sur le malheureux capitaine, à tel point qu’il ne voit ni n’entend : « Sire, rendez-vous, lui crie Thiébaut, le besoin vous en prend. »

Messire Bertrand survient : « Captai, rendez-vous, ou bien vous êtes mort! » Quand il entend et reconnaît le vaillant Breton : « Haa, dit le captai tristement, or voy-je bien qu’il demeure souvent de ce que le fol pense. Beau sire, je me rends à vous, puisque ainsi va. » Et il se reconnaît son prisonnier. Pierre de Sacquainville tend aussr la main en disant qu’il se

BATAILLE -DE COCHEREL

rend. Tout ce qui résiste encore suit leur exemple. Et la bataille finit ainsi, des Anglais ou Navarrais tout étant déconfit, pris ou tué.

Froissart nous présente les derniers événements de la journée sous un jour différent. 11 ne fait aucune mention de la diversion opérée par Huystace de la Hussoie sur l’avis de du Guesclin. D’après lui, l’honneur du succès revient aux Gascons. Voici ce dont ils se sont avisés :

Ayant remarqué au commencement de l’action que le pennon du captai était laissé en arrière sur un buisson, gardé seulement par quelques chevaliers, ils ont formé le dessein de s’en emparer. En même temps, la pensée leur est venue de s’emparer de la personne même du captai, comprenant que tant que cet habile et vaillant chevalier serait sur place on ne pourrait se croire vainqueur. Ils décident qu’un certain nombre des leurs ne devra entendre à autre chose qu’à percer jusqu’à lui, à le saisir et à l’emporter à sauveté sans attendre la fin de la bataille. Leur double projet s’exécute. Trente chevaliers gascons montés sur fleur de coursiers, pendant que le reste des leurs s’adresse au pennon, poussent au plus fort de la mêlée, rompent la presse par force de leurs chevaux et arrivent jusqu’au captai où il se combat à pied terriblement. Ils l’enterrent, paralysent ses mouvements et, le saisissant, ils l’emportent au milieu d’eux. Les Navarrais ont beau crier : « Rescousse au Captai ! » ils ne peuvent le délivrer tant est rapide cet enlèvement. Le découragement et le désordre se mettent alors dans leurs rangs. Us veulent se rallier au pennon de leur seigneur. Mais là où ils le cherchent, ils ne trouvent que des ennemis, les Gascons de sire Amanieu de Pamiers, qui, après dure et aspre bataille, ont conquis cet étendard et l’ont abattu. Dès lors la résistance cesse complètement de leur côté. Tous sont massacrés ou faits prisonniers.

C’est ainsi, d’après Froissart, qu’est amené l’heureux dénouement du drame de Cocherel, grâce à la sagacité et à l’audace des Gascons. Ce récit a quelque chose de plus extraordinaire,

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

de plus saisissant. Mais il nous est par là même suspect. Nous savons le faible de l’habile chroniqueur pour les circonstances de ce genre. Nous savons aussi qu’il n’aime pas du Guesclin. Du Guesclin est l’homme des Valois, et Froissart est de cette France du Nord encore attachée aux Plantagenet. et ne voyant pas encore en eux l’ennemi national, l’étranger. Et puis sire Bertrand est de trop petite lignée. Les héros de Froissart sont les grands seigneurs, les princes et particulièrement le prince de Galles.

Ce qui nous fait surtout douter de sa véracité dans cette circonstance, c’est qu’il est le seul à nous raconter cet exploit des Gascons dont ni Cuvellier, ni le continuateur du moine de Nangis, ni d’Estouteville ne soufflent mot. Pour ces derniers, de même que c’est un stratagème de du Guesclin qui a amené la bataille, c’est une manœuvre de du Guesclin qui en détermine le succès.

Et tout ce que nous savons de la vie du grand connétable confirme leur sentiment.

Quoi qu’il en soit, la place demeure finalement aux Français, non sans pertes cruelles, nous l’avons vu.

Ils ont surtout à déplorer la mort du grand-maître des arbalétriers, un appert capitaine , et celle du vicomte de Beaumont, encore jeune chevalier et bien taillé de ■ valoir encore grand chose.

Du côté des Navarrais avaient péri le sire de Saulset foison de ses gens. Jehan Jouet était prisonnier et mourant. Pierre de Sacquainville, Guillaume de Granville, Geoffroy de Roussillon, Bertrand de France et une foule d’autres étaient également prisonniers, tout ce qui n’avait pas péri ayant dû se rendre.

L’on commençait à respirer ; déjà l’on s’occupait de ses prisonniers : on donnait des soins aux blessés avec cette générosité introduite avec les mœurs chevaleresques ; déjà même une partie des Français avaient repassé la rivière et regagnaient leur logis, foulés, harassés, lorsque l’un des coureurs de sire Bertrand vient en toute hâte le prévenir qu’une nouvelle

BATAILLE -DK COCHEREL

troupe d’ennemis se montre sur les champs. « Han ! dit Bertrand, je croyais que ce fût l’archiprêtre qui nous a tourné le dos moult laidement. » C’étaient les gens de sire Guy de Gravil le, envoyés d’abord en observation du côté de Conciles et qui •accouraient au secours du captai, ceux dont on avait signalé l’approche pendant la bataille et qu’on avait pris pour les Français. Ils débouchaient environ deux cents lances par le petit vallon de Jouy-sur-Eure, et venaient à toutes brides. Du Guesclin arrête ses gens et les fait retourner.

« Or, avant, mes amis, leur dit-il, il nous convient hastivement combattre ces Anglois et les enclore en telle manière, mais qu’il n’en peust un tout seul retourner à sauveté. » On enlève les armes aux prisonniers et les chevaliers et hommes d’armes remontent achevai. Ils se mettent en belle ordonnance et vont assaillir les nouveaux venus. Les gens de messire Guy de Gravide, voyant ce mouvement et entendant les cris répétés de : Notre-Dame Guesclinl n’apercevant nulle part les Navarrais, mais seulement quantité de morts sur les prés, comprennent que les leurs ont perdu la journée. Ils veulent tourner bride et s’enfuir. Mais ils n’en ont le temps. Ils sont tellement enclos que bien peu réussissent à s’échapper. Le vieux poète Cuvellier leur fait adresser par sire Bertrand ces mots qui peignent bien la situation et présagent la mission que doit remplir le vaillant Breton :

Alez-vous-en, dit-il, foie gent esgarée !

Diables, vous ont mis en cette contrée.

Maudit soit qui en a fait telle assemblée.

Bien est France par vous d'ennemis encombrée.

Oncque notroy en France puisque fu chrestiennée

Qui trouvast son royaume ou sa terre peuplée

De si mauvaise gent qu'il en a cette année.

Mais si je vis longtemps, elle en iert délivrée.

Ce dernier épisode s’accomplit sur le territoire de Jouy-sur- Eure. En creusant en arrière de ce village, on a mis au jour,

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

il y a quelques années, de nombreuses sépultures renfermant quantité de débris d’armures et d’ornements de chevaliers. (Voir au trésor de Jouy-sur-Eure.)'

Cet épisode fut le complément de la victoire, de cette victoire de Cocherel vraiment glorieuse et digne d’être célébrée à l’égal des plus grandes, non pour le nombre des combattants, mais pour l’éclat des prouesses et faits d’armes qui s’y accomplirent, et surtout pour les résultats qu’elle allait procurer.

A Cocherel, droit au mi la vallée,

Fu grande la bataille et fière la mêlée.

répète avec raison Guvellier. Les contemporains nous la racontent avec admiration et enthousiasme. Nous sentons dans leurs récits cette flamme d’honneur et d’héroïsme qui embrasa les combattants. En les lisant, nous éprouvons des émotions jeunes et vaillantes que ne sauraient exciter au même degré les récits de nos savantes batailles modernes. Nous avons là encore le moyen-âge guerrier, avec l’éclat qu’il revêt sur la fin du quatorzième siècle, avec sa puissance d’action et de vie individuelle commençant, mais ne faisant encore que commencer, à se discipliner et à s’ordonner.

Après l’entière déconfiture des Navarrais, les Français, malgré la fatigue et la faim qu’ils éprouvaient, ne demeurèrent pas sur le champ de bataille. Ils chevauchèrent sur le soir jusqu’à Vernon avec leurs prisonniers. Là, ils purent se réconforter et passer la nuit. Le lendemain, l’on gagna Pont-del’ Arche où fut enterré Jehan Jouel, mort dans la rouie. Puis l’on rentra dans Rouen. Il n’est pas besoin de redire l’accueil enthousiaste dont les vainqueurs de Cocherel furent l’objet et les festoiements et bombances célébrés en leur honneür.

Sire Bertrand s’empressa de dépêcher vers Reims. La nouvelle de l’heureux événement y parvint la veille du sacre.

On se figure le redoublement de joie et d’éclat qui dut en résulter pour les fêtes. Charles V adressa au ciel de publiques

BATAILLE DE COCHEREL

actions de grâces. 11 témoigna hautement de sa reconnaissance à sire Bertrand et à ses vaillants chevaliers. Cette joie se répand partout le royaume. Magum gaudium et tripudïum coortum est , dit le continuateur du moine de Nangis, laudantium dominum qui suos adjuvai , quando p lacet. A quels maux, à quels périls l’on échappait en effet! Que serait devenu le royaume si l’on avait encore été vaincu !

Après les fêtes, le roi ne s’arrête que quelques jours à Paris. Il s’empresse de venir en personne dans sa bonne ville de Rouen féliciter et récompenser ses vaillants chevaliers et barons. Par son ordre, des services sont célébrés pour le repos de ceux qui ont trépassé en combattant. Des terres et seigneuries sont distribuées aux survivants. Il fait sire Bertrand comte de Longueville et maréchal pour la Normandie. Il frappe en même temps d’un châtiment exemplaire les vassaux de la couronne qui ont pris les armes contre lui. Pierre de Sacquainville est décapité, et Guillaume de Grainville aurait le même sort si messire Guillaume le Baveur, dont il était le prisonnier, ne l’avait déjà mis à rançon. Le captai, n’étant pas né sujet du royaume, est traité avec générosité. Le roi lui rend la liberté sur sa parole et le tient quitte pour sa rançon.

Charles V n’était pas homme à s’endormir sur un premier succès. Profitant de sa victoire pour attirer à lui les gens de guerre, il réunit jusqu’à cinq mille hommes d’armes, et il entreprend de nettoyer l’ouest du fléau des compagnies. Pendant que le duc de Bourgogne avec Jean de la Rivière va guerroyer dans la Beauce et le Maine, DuGuesclin, avec sa petite armée reposée et réorganisée, se dirige vers la presqu’île du Cotentin où il aura bientôt repris aux Navarrais la plupart des forteresses qu’ils y détiennent encore.

Ainsi par la bataille de Cocherel est inaugurée toute l’œuvre réparatrice à laquelle Charles V doit consacrer son règne. C’est, si on peut le dire, en tenant compte de la différence des temps et des circonstances, sa bataille de Rocroy. Il vient d’éprouver l’homme de guerre dont il s’est acquis les services. L’union

A TRAVERS LE XIXe SIÈCLE

entre eux demeurera indissoluble. Le roi, sage, profond et persévérant politique saura préparer, et l’épée de celui qui sera le grand connétable déterminera les résultats. C'estainsi qu’ils rattacheront la Normandie à la Couronne, qu’ils délivreront le royaume des grandes compagnies en les entraînant en Espagne dans une expédition qui sera comme une nouvelle et dernière croisade. C’est ainsi qu’ils pourront reconquérir une à une, par l’action combinée de la politique et des armes, toutes les provinces perdues. Après qu’on l’aura vu, sur son lit de mort, prendre encore des forteresses, le grand serviteur de la royauté obtiendra la sépulture des rois à Saint-Denis, et Charles V voudra avoir son tombeau à côté de celui de son fidèle sujet; union touchante se perpétuant dans la mort après avoir été si féconde pendant leur vie, pour le bien du royaume et de l’État.

Malgré les désordres du règne suivant et les calamités d’une nouvelle invasion, leur œuvre ne périra pas. Ils auront éveillé et fait grandir le sentiment national. Ils auront introduit pour l’administration et la conduite de la guerre des idées nouvelles. Charles VII reprendra et continuera leur œuvre, lorsque devant Jeanne d’Arc, l’envoyée du ciel, aura fui l’Anglais devenu définitivement Y Étranger.

Jeanne d’Arc, Du Guesclin, saisissantes et sympathiques figures héroïques et saintes tout ensemble, bien faites pour ctre associées dans la gloire et dans le souvenir reconnaissant de la France ! Sur le fond si troublé et si orageux •de votre âge, vous nous apparaissez entourés de l’auréole du merveilleux et, j’oserai le dire, du divin. Car vous êtes l’éclatante manifestation de la protection permanente accordée par la Providence, depuis Tolbiac, à l’empire des Francs et de l’action du surnaturel dans les grandes crises de notre histoire. Pouvant évoquer des noms comme les vôtres et des souvenirs comme ceux qui se rattachent à vos noms, nous ne saurions désespérer de l’avenir. Nous avons notre mission dans le monde. Après de nouveaux désastres de Crécy et de Poitiers,

BATAILLE DE COCIIEREL

Dieu nous ménagera de nouvelles victoires de Cocherel, et de plus grandes encore pour que nous puissions la remplir. De même qu’après les guerres anglaises, la France était réservée pour être le boulevard de l’unité catholique vis-à-vis des envahissements de la prétendue Réforme, de même il faut que nous redevenions, au milieu de la tourmente révolutionnaire qui bouleverse l’Europe, les gardiens de la vérité et de la civilisation.

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