CHAPITRE PREMIER
(conseils a. un jeune càuÂbade.)
Préparatifs du départ. — Itinéraire à suivre. — Excursions dans le Péloponnèse. — Renseignements supplémentaires.
Mon CHER AMI,
Si nous vivions encore aux temps héroïques, je vous engagerais peut-être à bien réfléchir avant de partir pour la Grèce ; car si Ton en juge par Ulysse, qui mit dix ans pour retrouver Ithaque, les moyens de locomotion étaient alors peu perfectionnés. Mais, depuis ce temps, la Compagnie maritime des Messageries a établi son service, et vous pourrez aller de Marseille au Pirée en moins de jours qu'Ulysse ne mit d'années à
la recherche de son royaume. Quant au voyage dansrintérieur du Péloponnèse, je crois que c^'est tout l'opposé : lès routes antiques ont été détruites, et les nouvelles sont encore à faire ; mais les chemins-torrents qui peuvent apporter du retard au voyageur pressé ont en revanche un grand charme pour Tartistc, et font bien mieux connaître le pays que si on le pouvait parcourir en wagon.
Ainsi donc, pour aller en Grèce, il ne faut maintenant que trois choses : un peu d'argent, une bonne santé et quelques renseignements. Je tâcherai de vous fajre restreindre vos dépenses; je vous donnerai la recette pour éviter les fièvres, et je vous servirai de guide en vous conseillant de faire ce qui m'a réussi, et de fuir ce qui m'a nui. J'espère alors que, ces trois choses conciliées, vous ferez un voyage attrayant et utile, sans trop d'ennuis ni de fatigues.
Vous savez certainement déjà une grande partie des dispositions que vous devez prendre, et si je pouvais causer avec vous, je vous épargnerais bien des rensei- • gnements inutiles ; mais, vous écrivant, je crois qu'il vaut mieux vous dire tout ce que je ferais à votre place, quitte à vous répéter ce que vous connaissez. Ainsi j'espère au moins ne pas commettre d'oubli, et mes répétitions mômes vous serviront de merrienfo.
Afin de mettre un peu d'ordre dans toutes ces instructions, on peut les classer ainsi ; — Préparatifs du départ, — Itinéraire à suivre, — Excursions dans le
Digitiz^d
Péloponnèse, — et enfin, Renseignements supplémentaires.
Préparatifs du départ. — Lespréparatifs de départ peuvent se diviser en vêtements, livres et fournitures de bureau.
D'abord les vêtements. Munissez-vous de votre tenue de grande soirée, y compris les bottines vernies et la cravate blanche. J'espère que vous n'en abuserez pas en Grèce ; mais vous verrez sans doute notre ministre, et vous aurez peut-être Toccasion d'aller à un bal de la cour. Dans certains pays, je vous conseiHerais de fuir le monde ; mais, à Athènes, les bals sont curieux : vous y verrez une grande variété de costumes élégants et pittoresques, offrant un coup d'œil intéressant pour l'artiste. Donc, emportez votre costume officiel. Faitesvous-en ensuite un autre de vieilles bardes que vous voudrez user ; car, fussîez-vous déguenillé comme un portefaii sans ouvrage, que vous passeriez encore pour un dandy dans le plus grand nombre des villes de la Morée. Munissez-vous surtout d'un caban ou plutôt d'un grand manteau, et je vous conseille ce dernier ; il vous servira de matelas sur le pont des paquebots, de couverture dans les kkani, et vous abritera contre le vent, le froid et la pluie. Il n'a pas besoin non plus d'être très-élégant, mais il doit être fort et très-ample.
Adoptez pour coiffure un feutre mou, gris ou noir, qui vous défendra du soleil pendant le jour, et vous
servira à boucher les trous des murs de votre chambre pendant la nuit ; pour chaussure habituelle, prenez une paire de gros souliers à fortes semelles, débordant en trottoirs autour de l'empeigne, afin de gravir les rochers et de marcher sur les pierres sans trop vous endommager les pieds. Quant aux autres chaussures, vous trouverez à Athènes des babouches de toutes les couleurs, très-élégantes, suffisamment solides et à meilleur marché qu'à Paris. Portez de la flanelle ; vous la quitterez à votre retour si bon vous semble ; mais, là-bas, elle vous sera d'une grande utilité. Ayez un petit paletot très-léger pour les instants de grande chaleur : de plus, une vareuse ou paletot très-large, garni de nombreuses poches : la poche remplie est la providence du voyageur. Quant au linge (aux bas, aux mouchoirs, etc.), ne prenez que le strict nécessaire : vous trouverez partout en Grèce, ou du moins dans les principales villes, à le faire blanchir ou à le remplacer, ce qui vous procurera môme le plaisir de rapporter des productions du pays, à moins pourtant que ces objets ne portent la marque anglaise.
Si vous voulez compléter votre costume de touriste, vous pourrez encore acheter des guêtres de cuir ou plutôt des chaussures à guêtres ; elles vous seront utiles pour vous frayer un pkssage à travers les chardons gigantesques qui environnent plusieurs parties des ruines grecques. Je ne vous parle pas des ustensiles de toilette ; car bien que là-bas les soins de pro*
prêté soient un peu négligés par les habitants, je ne pense pas que vous vouliez vous faire naturaliser Grec, de ce côté. Quant à l'insecticide Vicat^ il en faudrait trop prendre pour arriver à un mince résultat.
Passons aux livres. Emportez-en peu, emportez-les bons. Avant votre départ, consullez les meilleurs ouvrages qui traitent des antiquités monumentales de la Grèce. Pour les ouvrages descriptifs, si vous n'avez pas lu le Voyage en Orient^ de Lamartine, ne le lisez pas ; il vous ferait voir le pays sous un jour bien différent de celui sous lequel vous le verrez. Quant à la Grèce contemporaine y de M. Edmond About, si vous alliez à Athènes pour y étudier spécialement les mœurs des habitants et les ressources de TÉtat, peut-être feriez- vous bien d'ajourner cette lecture jusqu'à votre retour, afin de n'être pas trop influencé par le charme de son esprit et d'avoir vos souvenirs personnels francs et intacts pour approuver ou combattre ses mordantes critiques. Mais, allant en Grèce comme artiste, il vous importe peu ou prou que les villes soient plus ou moins civilisées, et vous trouverez dans cet ouvrage d'utiles renseignements et un esprit kumôuriste dont la vivacité vous fera souvent oublier les fatigues 'de la route. Les seuls livres que je vous conseille d'emporter sont d'abord Homère, puis Pausanias, ensuite V Archéologie de 0. MuUer, et enfin \* Acropole et le Péloponnèse , de M. E. Beulé . Ces quatre ouvrages sont pssentiels.^ Prenez ensuite V Itinéraire de Paris à Jérusa-
fem, de Chateaubriand. Il a peint le pays et les habitants avec une grande vérité. Enfin, si vous le voulez, emportez le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce^ afin d'abréger les longues heures du bateau à vapeur ; vous en lirez quelques pages par désœuvrement, et peutêtre parviendrez-vous à le lire entièrement. Voilà, je crois, les seuls livres nécessaires à votre voyage. Au reste, vous en trouverez à emprunter et à acheter à Athènes, et vous n'aurez guère le temps de lire pendant votre excursion en Morée. Mais ce qu'il vous faut surtout emporter, ce sont les cartes de la Grèce dressées par rétat-majbr français. Elles sont faites avec une grande précision et sont très-complètes : les fontaines, les sources, les puits, les auberges isolées, enfin tous les points de repère y sont marqués, ainsi que les dislances et la hauteur des montagnes. Elles vous seront de toute nécessité dans votre course du Péloponnèse. OxxhMai Anacharsis^ si vous voulez, mais n'oubliez pas vos cartes.
Voici la liste des fournitures de bureau et des instru' mentB que je vous conseille d'emporter en supposant à votre voyage une durée de six mois. Si votre séjour en Grèce se prolongeait au delà de ce terme, vous augmenteriez nécessairement vos provisions : un pinchard, une pique et un parasol ; une roulette de vingt mètres ; un fil à plomb très-lourd ; une chaîne d'arpenteur ; un ou deux jalons ; une roulette à plomb divisée en millimètres; un niveau d'eau très-exact et d'au
moins 50 cenlimètres de longueur ; une main de papier bulle que vous pourrez couper en deux ou en quatre ; cinq ou six feuilles de papier anglais grand aigle, une main de papier Wattmann demi-grand aigle, une main de papier torchon demi-grand aigle et trèsfort, quatre ou cinq cahiers de papier coquille ou tellière pour croquis et minutes y une demi-main de papier dioptique, une main de papier gris ou bleu bien collé, une main de papier demi-grand aigle vergé blanc ; une boîte de couleurs en pastilles ou en tablettes, à votre choix, et deux ou trois couleurs de rechange pour les plus usuelles ; deux bouteilles de gouache blanche; une douzaine de chacun des numéros des crayons de Faber ; trois ou quatre morceaux de gomme élastique et autant de morceaux de gomme à gratter; trois bâtons de colle à bouche, des canifs et scalpels ; un album anglais de 15 à 17 centimètres de long, un autre moitié plus petit et deux ou trois albums de papier ordinaire d'environ vingt centimètres ; deux planches quart grand aigle (vous trouverez à TÉcole d'Athènes des planches demi-grand aigle et grand aigle, et en tout cas vous trouveriez à en faire faire làbas) ; une chambre claire et son pied, si vous vous servez de cet instrument ; un ou deux mètres et autant de doubles-décimètres; deTencre de Chine; deux grands godets et une palette en porcelaine ; une bouteille à eau en fer-blanc, et deux godets également en fer-blanc pour fixer à votre boîte de couleurs ; deux
pinceaux de huit à dix francs, et au moins quatre autres de dimensions moyennes pour laver ou pocher;* un carton demi-grand aigle et deux cartons quart grand aigle; deux éponges; une sacoche en cuir pour contenir les instruments ; des courroies à boucles ; de la cire à attacher le fil à plomb ; quelques lames minces de plomb ; votre arsenal de compas et de tire-lignes ; des plumes à dessiner et à écrire ; un T demi-grand aigle et deux T quart grand aigle ; une demi-douzaine d'équerres de difTérentes grandeurs; un encrier anglais, et une ou deux bouteilles d'encre rouge. Vous trouverez, du reste, à Athènes, à réparer tant bien que mal les oublis que vous pourrez avoir faits.
En somme, emportez beaucoup 'de papier et de couleurs, peu de vêtement?, peu de livres, mais beaucoup d'ardeur, d'espérance et de philosophie. Avec cela, votre voyage sera toujours heureux, et vous en rap- porterez des souvenirs et de l'expérience.
Itinéraire a suivre. — Nous avons d'abord à remplir les formalités des passe-ports. Mais pour cela il faut vous décider sur l'itinéraire à suivre, et faire alors viser votre passe-port pour tous les endroits oîi le bateau s'arrête et oîi l'on peut descendre.
On peut suivre deux routes : la voie par Malte ou la voie par Ancône. Toutes deux sont, du reste, fort belles, et l'on peut aller par Tune et revenir par l'autre. Voici les renseignements sur ces deux routes :
VOUS les comparerez et vous déciderez ; mais je vous engage fort à aller par la mer Adriatique et à revenir par Malte. De cette façon, les lies Ioniennes et le magnifique golfe de Patras vous ouvriront dignement la Grèce, et quand vous aurez quitté Corrnthe, TAcropole se présentera à vous dans toute sa splendeur ; puis ù. votre retour, si vous avez encore un peu de loisir, vous pourrez voir Naples, Rome, Florence, Gênes, et comparer les caractères et les beautés des divers monuments italiens, quitous, plus ou moins directement, ont Tart grec pour origine.