‹ A travers les arts, causeries et mélanges: causeries et mélangesChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

II ne faut pas se dissimuler que nous traversons un moment de crise artistique, non pas que les talents décroissent, tant s'en faut; mais ils se transforment et s'en vont quelque peu à l'aventure. Cet étal de choses, celte oscillation passagère est une des conditions des arts, qui ne peuvent guère rester longtemps stationnaires ; ils grandissent, se modiflent, ou décroissent ; c'est la loi inévitable de tout ce qui touche à l'humanité. La période stationnaire est plus ou moins longue, selon que la période d'accroissenaent est plus ou moins forte et brillante ; la période de déclin arrive plus ou moins vite, selon que la période de station s'est appuyée sur des doctrines et des principes plus ou moins puissants ou plus ou moins consacrés par l'expérience. Quand le chemin est' bien tracé, on parcourt la voie avec certitude ; quand la route se détruit ou se bifurque, on hésite, et chacun cherche à trouver un sentier qui le conduise au but.

Or, depuis quelques années, le grand chemin artistique s'ouvrait assez largement, et, en arehiteclure surtout, quelles que fussent les ramifications qui ser-

pen tassent adroite ou à gauche de l'artère centrale, la circulation était normale ; on se dirigeait sans trop d'encombre, et le voyage se faisait en bonne compagnie. Mais, si les anciens pèlerins artistiques marchent encore dans la grande route avec confiance et sécurité, il est à craindre qu'ils ne soient pas suivis par une partie des novices, qui paraissent bien disposés à faire l'école buissonnièfe, isans se soucier si les fleurs qu'ils rencontrent au début du sentier pittoresque ne se changeront pas bientôt en ronces, qui les feront, ou bien retourner sur leurs pas, ou bien se perdre dans des taillis inextricables.

Certes, on ne peut espérer que les arts exécutent leurs évolutions avec une parfaite régularité, et il est impossible que leur existence ne soit pas soumise à de petites commotions, tout comme la vie de l'homme est soumise à de petites indispositions ; tnais une indisposition peut parfois dégénérer en maladie, un peu de faiblesse artistique peut amènera l'anémie, et il est bon au début de surveiller chaque symptôme. Or ce sont ces légers symptômes d'affaiblissement qui m'apparaîssent, non pas encore inquiétants pour le présent, maïs déjà peut-être un peu menaçants pour l'avenir. La génération actuelle est déjà formée, ses principes sont connus ; ses œuvres se produisent, et, quelle que soit leur valeur, on peut les juger avec sincérité. Si les hommes qui militent aujourd'hui ne peuvent plus guère espérer voir accroître

leur talent, au moins ont-ils encore devant eux quelques années oîi ils peuvent espérer ne pas le voir décroître ; il n'y a donc pas de changements probables tant que les artistes actuels formeront la majorité. Mais dans les arts, comme dans la politique, les majorités se déplacent, la mort enlève les uns, la faligue ou la maladie décime les autres, et des recrues nouvelles viennent incessamment remplir les vides faits par leurs aînés. Eh bien ! ce sont ces nouvelles recrues qui, parfois, m'inspirent un peu de crainte, non parce que je doute de leur intelligence, et que je pense que les hommes qui vont surgir vaudront moins que leurs devanciers; mais parce qu'ils vaudront peut-être autrement; ila paraissent devoir être plus personnels, plus impatients à produire et plus prompts à se libérer des études premières. De nos jours on va vite ; on est ardent à prendre sa place au festin, quitte à être mal servi, et l'on recherche moins là gloire difficile, mais au moins noble et grande de la postérité, que le petit amour-propre banal et séduisant de la popularité. Les études deviennent plus restreintes, ou du moins sont plus vite abandonnées, et à l'heure où beaucoup devraient encore mûrir leur talent, ils sont avides au contraire de se présenter au public, de lui soumettre des œuvres, hélas I bien incomplètes, et de prendre avant l'instant marqué le titre de maître : quelques-uns atteignent le but qu'ils désirent, mais la précocité du

succès n'implique pas sa durée, et les chutes sont fréquentes.

Il n'y aurait au surplus pas grand inconvénient à cette précocité générale, si elle ne nuisait en somme aux artistes eux-mêmes. Les louanges anticipées, que leur adressent leurs amis ou leurs complaisants, jettent le trouble dans leur esprit et surexcitent leur vanité, de sorte, qu'au lieu de chercher à progresser, au lieu de poursuivre ardemment leur carrière, plus d'un se trouvent satisfaits de leurs œuvres premières, croyant un peu trop tôt qu'ils n'ont plus rien à apprendre, et se lancent dans la mêlée sans être armés de toute pièce.

La fièvre de production, qui est une des particularités de notre époque, le besoin d'argent qui se fait vivement sentir, l'encombrement insolite qui se produit dans la carrière des arts, ne sont sans doute pas indifférents à ce résultat. Mais peut-être aussi peuton faire remonter jusqu'à l'enseignement, qui subit également une crise marquée, les causes principales de l'impatience artistique, et de l'abandon prématuré des études indispensables. C'est là une question dont la complexité ne permet pas, je crois, une élucidation parfaite, mais cependant quelques indications se font jour, quelques faits se révèlent, et peut-être ne seraitil pas sans intérêt d'essayer de les constater et d'indiquer quelques'théories sur ce point délicat.

L'enseignement ne peut exister logiquement que de

deux façons s'il veut avoir chance de durée et ambition d'être puissant : ou bien il doit avoir une liberté entière, complète, permettant môme la licence et les excès (excès et licence qui du reste doivent alors disparaître par la force des choses) ; ou bien il doit avoir une direction initiale et despotique basée sur des principes inflexibles et accusant nettement ses lois et sa volonté.

Dans le premier cas, dans celui de la liberté absolue, il va de soi que toute doctrine officielle est écartée, que chacun choisit ses maîtres, se dirige à sa fantaisie, recherche ce qui lui plaît et que, dès lors, TÉtatn'a rien à voir dans les manifestations artistiques. Il ne doit pas protéger tel mode plutôt que tel autre, et il agit simplement comme un particulier qui se fournit où bon lui semble sans s'occuper des querelles de métier de ses fournisseurs.

C'est là certainement, au moins en stricte théorie, un système qui n'est pas sans dignité : chacun ne prend conseil que de ses inspirations personnelles, et est responsable de ses œuvres et de ses opinions. Mais alors, pour que le système fût complet, pour qu'il se manifestât dans toute sa plénitude, il faudrait que la liberté n'existât pas seulement dans les études, il faudrait aussi qu'elle exsitât dans toutes les productions ultérieures : si l'artiste est libre d'apprendre comme il veut, il doit également produire comme il veut, et ce qu'il veut, et dès lors il ne faut plus aucune entrave à l'essor productif et personnel : en peinture et en sculp-

206 A TRilVERS LES ARTS.

ture il ne faut plus d'expositions annuelles, plus de jury de réception, plus de récompenses; il ne faut plus de concours publics, les juges limitant par leur sentence la liberté des concurrents ; il ne faut plus de musées renfermant les tableaux d'artistes vivants, la création de tels musées constituant indirectement une protection particulière et un enseignement quasi offlciel. Il ne faut plus en architecture de règlements de voirie, de limites de dimensions dans les édifices privés; il faut en somme que Tartiste, maître de sa composition, le soitaussi de son exécution, afin que sa pensée intérieure puisse sans entrave se manifester extérieurement.

Tout cela est-il possible maintenant? La pratique peut-elle concorder avec la théorie ? J'en doute bien fort, aujourd'hui que les artistes en masse réclament la protection de l'État, sinon en pensée, du moins en fait; aujourd'hui que les expositions annuelles sont encombrées, quelesjurys, d'oùqu'ilsviennent, accueillent ou repoussent selon leurs convictions les œuvres qui leur sont soumises; aujourd'hui que les rues sont alignées, que les lignes droites paraissent la glorification de Tart, que les hauteurs des maisons sont imposées, et acceptées comme un progrès hygiénique,que la parité des constructions est amenée par la parité des destinations; aujourd'hui enfin où les administrateurs veulent faire œuvre d'artistes, et où les artistes sont soumis à la direction des administrateurs.

l'enseignement artistique. 207

n ne faut donc guèreau temps présent rêver à cette théorique liberté artistique, croire que le souffle libéral passe facilement à travers les peuples, et ne pas donner trop d'essor à une généreuse imagination, si Ton ne veut éprouver de fréquentes désillusions. Au surplus, ce mot de liberté dans Tart est plutôt un paradoxe qu'une vérité, j'entends au point de vue général, car les conseils et renseignement constituent déjà une loi et des doctrines qui restreignent en partie Tindépendance parfaite de l'artiste. Le maître choisi, comme le maître imposé, professe suivant ses convictions : il a ses méthodes, ses principes, ses préférences et ses antipathies, et les élèves qui recevront ses leçons avec plus ou moins de docilité seront toujours, et pendant un certain temps du moins, le reflet du professeur qui les dirige. Il n'y a donc, môme en ce cas, d'études plus indépendantes, qu'une liberté relative, et ce n'est que plus tard, lorsque l'artiste peut penser et comparer par lui-même, lorsque l'éducation est faite et constitue un bagage indispensable, que l'imagination peut acquérir une certaine personnalité, une certaine volonté, et se manifester à peu près librement.

Quoi qu'il en soit, si la grande utopie de la liberté artistique est plutôt un mirage qu'une réalité, il faut reconnaître au moins qu'elle a de lagrandeur, et qu'elle doit être respectée.

A côté de ce mode d'enseignement et comme antithèse vient se placer l'enseignement officiel, l'ensei-

gnement imposé : par ce moyen, si Ton n'y réfléchit un peu, la liberté tout d'abord paraît froissée ; la vanité parait blessée, et les grands principes comme les grandes idées paraissent abandonnés. Mais il y a cependant plutôt apparence que réalité,de même qu'il y a moins de réalité que d'apparence dans la doctrine ultrà-libérale; car, en résumé, il importe peu que les maîtres soient nommés par l'État ou choisis par les élèves, pourvu que les maîtres soient bons; il importe peu que les principes enseignés soient personnels ou officiels, pourvu que les principes soient excellents. C'est là seulement ce qu'il faut désirer, c'est à cela seulement qu'il faut aboutir. Ce n'est donc pas tant le moyen d'apprendre qui est important, c'est le savoir seul qui est indispensable, et l'on peut arriver au but de bien des manières, pourvu que la foi, le travail, l'émulation et le respect des traditions ne fassent pas défaut. Donnez cela aux artistes, et soyez certains qu'élèves de maîtres despotes ou libéraux, ils sauront bien un jour trouver leur voie, et faire preuve de leur talent.

Quels que soient les défauts et les qualités de l'enseignement artistique actuel, il faut bien reconnaître qu'au moins, la question du travail est bien organisée, et que ce n'est pas la besogne qui manque aux élèves laborieux : à l'école des Beaux- Arts qui, jusqu'ici, a eu le privilège de former une longue génération d'artistes, les cours sont nombreux et intéressants, les moyens

d'éludés se développent chaque jour, les concours sont fréquents ; les bibliothèques, les galeries sont ouvertes aux étudiants, enfin ceux qui veulent complètement employer leur temps à Tétude peuvent l'employer complètement.

C'est là certainement un grand point, sans doute le point capital de l'éducation artistique; mais il ne peut suffire s'il se produit isolément, s'il n'est pas allié à ceux que je viens de citer : la foi, le respect des traditions, et l'émulation.

Eh bien, c'est, je crois, ce qui arrive actuellement ; c'est une des conséquences de la modification apportée dans l'enseignement par un décret encore récent, décret que je ne veux ni blâmer ni défendre, mais dont je puis apprécier les résultats. Ce décret, en supprimant la prépondérance de l'Institut sur les études d'art et en créant des ateliers officiels, a changé les conditions danslesquelles se trouvaient alorsles artistes étudiants. Au lieu d'être disséminés dans plusieurs ateliers particuliers, tenus par des maîtres de leur choix, ils sont maintenant presque tous réunis dans des ateliers officiels, où le choix du professeur est bien limité. Au lieu de former des groupes spéciaux qui se retrouvaient à tous les moments des luttes artistiques, ils se sont centralisés en partie, ens'endormant un peu'dans les délices de Capoue, et leur ardeur s'en est amoindrie. Jadis, quand l'École des Beaux- Arts n'était surtout qu'une arène où les combattants se rencontraient^

r 210 A TRAVERS LES ARTS.

ceux-ci étaient ardemment entraînés à la lutte par Thonneur de soutenir le pavillon qui les abritait; rémulation avait toute sa vigueur, car une victoire remportée par un élève devenait une victoire pour Tatelier d'oîi il sortait. Il y avait là à soutenir les traditions du maître qui vous conseillait, et les principes qui étaient proclamés. Ces principes étaient rigides ; les élèves savaient de quel côté diriger leurs pas; les uns adoptaient franchement' les doctrines d'un jury permanent, tandis que les autres s'en écartaient ouvertement ; mais au moins on n'était pas indécis, il y avait un but, une volonté; les tendances des juges étaient ouvertement connues. Si les ateliers étaient libres, les jugements avaient une apparence de parti pris qui n'était autre que de la dignité, et l'affirmation d'une conviction sincère. Aussi les dissidences se montraient-elles franchement : on se faisait gloire d'être partisan ou opposant, mais chacun n'avait pas de surprises à redouter. Pour ceux-ci l'art consacré était un Dieu qu'il fallait adorer ; poUr ceux-là c'était une idole qu'il fallait abattre, et l'émulation se produisait, et la foi, et les conditions d'un grand enseignement, se trouvaient remplies.

Aujourd'hui, passagèrement sans doute, l'indécision a pris la place de la résolution : les jurys sont changeants, les principes sont effacés, ce que le professeur conseille est repoussé par le juge ambulant, qui accepte au contraire les idées que le professeur repousse. Les

L*£iNSElGNEMENT ARTISTIQIjE. 211

convictions sont un peu ébranlées, et l'École des Béaux-Arts, malgré toutes les immenses améliorations matérielles qu'elle vient de subir, malgré les efforts d'un directeur de mérite, malgré la protection paternelle d'une administration amoureuse du bien et du beau, parait atteinte d'un malaise qui se remarque d'autant plus, qu'elle est entourée de soins, et cboyée par ses protecteurs.

Je ne veux pas parler de la partie du décret qui a abaissé de cinq ans la limite d'âge du grand prix; on a tout écrit sur ce sujet, et je me bornerai à dire seulement que c'est pour moi un amer regret, non pas tant à cause des lauréats, ils vont plutôt à Rome, tant mieux pour eux, mais à cause de ceux qui échouent au concours. Ceux-là qui forment en somme le gros du bataillon artistique avaient alors devant eux de longues années d'espérance et travaillaient aussi pendant de longues années ; ils ne réussissaient pas, qu'importe ! ils avaient au moins étudié avec ardeur, ils avaient poursuivi un but qui leur échappait, il est vrai, mais, ce qui valait mieux encore que la récompense, ils avaient étudié, ils avaient retourné le champ où le trésor est caché, ils savaient, et étaient devenus de véritables artistes. Maintenant, à peine entré à l'école, il faut songer à l'abandonner; le grand prix, l'appât merveilleux de la jeunesse, se dérobe aussitôt montré, et Ton quitte bien vite les bancs de l'école dès que l'émulation ne soutient plus le travail.

2i2 A TRAVERS LES ARTS.

Enfin, il faut bien le dire, le respect des maîtres s'affaiblit; les élèves, qui sollicitaient jadis comme une faveur d'être reçus dans Tatelier d'un artiste éminent, considèrent aujourd'hui comme un droit les conseils qu'on leur donne dans les ateliers officiels ; ils se supposent là comme chez eux, et regardent quasi le professeur comme un étranger. Ils sont bien excusables ; les ateliers ont été décrétés avant la nomination des professeurs, les élèves ne doivent aucun salaire ; ils sont entrés là les premiers, sans trop se soucier de qui les conduirait, et, bien qu'il en soit autrement, ce sont eux qui paraissent avoir ouvert la porte au professeur nommé par l'État.

Eh bien I n'y a-t-il pas dans les faits que je viens de consigner, n'y a-t-il pas dans les observations que je viens d'émettre, un symptôme quelque peu inquiétant, et dont il faut bien en somme tenir un peu compte? Je suis certain que l'administration a faitdefort bonnes choses pour l'enseignement, mais je suis convaincu aussi qu'en certains points le résultat n'a pas répondu à son attente. Qui empêche donc maintenant que l'expérience a dit son mot de chercher à nouveau des conditions meilleures ? Qui empêche donc de faire revivre le contrôle salutaire de l'Institut et de donner aux études une direction initiale et accusée, qui, quelle qu'elle soit, vaudra toujours mieux pour l'art que l'incertitude et le laisser-aller? ^

Si je réclame le concours de l'Institut dans l'ensei-

gnement officiel, il ne faut pas s'imaginer que je fais cette réclamation dans le but de défendre les prérogatives de TilluStre corps. Je n'en ai pas mission, et la compagnie est assez puissante encore pour se défendre elle-même, si elle le juge à propos. Je ne réclame môme pas l'Institut, parce qu'il a dans son sein des artistes éminents ; je rends hommage à la grande valeur deshommes qui en font partie, mais l'art est trop grand pour se localiser dans de brillantes individualités. Il y a vingt ans, les membres actuels de l'Institut étaient encore tous indépendants, et ma théorie aurait déjà existé pour leurs prédécesseurs ; dans vingt ans l'Institut sera renouvelé en partie par les artistes qui en sont exclus aujourd'hui, et ma théorie restera la même. Oui, Tart français est brillamment représenté à l'Académie ; oui, le talent s'y manifeste surabondamment ; mais, tout en étant heureux d'un pareil ensemble, ce n'est pas ce talent qui milite en faveur de l'Institut. Ce qui indique qu'il faut lui donner la direction artistique, c'est surtout, c'est seulement même son union ; c'est la solidarité des principes qui unit les membres, c'est la direction constante, ferme et motivée qui régit ses doctrines. S'il existait en dehors de l'académie une réunion plus étroite encore, une assemblée plus compacte, ayant des idées* plus arrêtées, des doctrines plus définies!^ et plus partiales ; s'ily avaitenfin un corps d'artistes, libre ou officiel, mais conservateur convaincu de traditions inflexibles,

je dirais ; chargez ce corps, chargez cette réunion de l'enseignement, et vous, gouvernement, vous qui tenez à honneur de diriger les études artistiques, soutenez fermement cette réunion conservatrice, ce sénat immobilisé, et vous verrez bientôt à quoi peut aboutir une impulsion forte, dirigée vers un môme point, marchant vers un môme but.

Mais cette réunion n'existe pas, elle ne peut exister là où les sommités artistiques sont déjà réunies, car en résumé c'est la valeur des adhérents qui fait triompher la secte. Vous n'avez donc pas à choisir; il faut revenir à l'Institut; il faut revenir à un jury permanent, qui soit comme une succursale de l'académie ; il faut concentrer le pouvoir enseignant dans un petit nombre de mains, et imposer aux études une doctrine absolue ; c'est ainsi que vous rendrez l'art vivace et les artistes féconds. Si vous n'avez pas cette puissance de direction, si vous hésitez, si vous ne vous sentez pas la force d'être despote, alors laissez à l'art toute sa liberté complète ; laissez les élèves sans enseignement officiel, et désintéressez-vous des hommes et de leurs œuvres.

Vous ne pouvez agir ainsi; vous ne pouvez abandonner l'enseignement ; les artistes sont habitués à votre patronage; vos écoles sont formées et organisées; vous devez conserver votre rôle et continuer votre mission.

J'ai dit ce qui me semblait utile pour bien faire,

je n'ai pas qualité pour remplir Toffice de médiateur ; mais je veux seulement supposer un instant rinstitut, non pas retrouvant ses droits, ce qui l'intéresse lui seul, mais bien remplissant ses devoirs, ce qui intéresse tout le monde : ce sera le tableau de renseignement tel que je me plais à le rêver.

Avant cela, je tiens à déclarer, puisque j'ai été amené à parler du décret de novembre 1863, je tiens à déclarer que, malgré ce que j'en ai dit plus haut, je ne m'afflige pas outre mesure des modifications profondes que ce décret a apportées dans les arts ; car il n'est pas sans avantages que de petites révolutions viennent bouleverser quelquefois les institutions établies : trop de sécurité amène à la négligence, trop de pouvoir amène à l'abus, et il est bon de réveiller les opinions, lorsqu'elles s'endorment dans l'indifférence. Puis enfin, si les révolutions durent, si les principes nouveaux se soutiennent, cela montre qu'ils ont renversé une puissance caduque ; si au contraire ils s'amendent, se modèrent et reviennent au point de départ, le bien revient prendre sa place, s'impose à nouveau et gagne en prestige. La période critique ne peut durer toujours, et il vient un instant où l'intérêt commun rallie à soi les hommes de bonne foi. Devant cet intérêt commun, on oublie les mauvais jours passés, on fait bon marché de ses susceptibilités, chacun se rapproche, et finit par s'entendre, et les concessions que l'on fait de part et d'autre sont à

21 fi A TRAVERS LES ARTS.

l'honneur de ceux qui en prennent Tinitiative. Oublions donc les discussions qui se sont produites; pensons que chacun a cru faire son devoir, et qu'il ne faut qu'une occasion pour resserrer deux pouvoirs qui se sont séparés, mais qui doivent être unis. Il y avait de la grandeur à se défendre alors qu'on pouvait combattre pour le bien, il y aurait de la mesquinerie à guerroyer alors que le bien peut en soufTrir.

Je suppose donc l'Institut régnant de nouveau sur les arts, je suppose donc les jurys permanents, je suppose enfln une autocratie artistique puissante, une coterie si l'on veut, et je me sers de ce mot dans le sens le plus élevé, mais aussi le plus strict, et j'assiste à la bataille qui va se livrer ; car alors il y aura bataille, tumulte et protestations ; mais c'est là précisément à quoi il faut aboutir, si l'on veut que Tart se mouvementé et progresse. La coterie officielle, la grande coterie organisée, groupera autour d'elle les artistes qui partagent ses pensées et ses doctrines, qui croient qu'il est bon de progresser, mais qui pensent qu'il n'est pas nécessaire pour cela de ré-* pudier tout le passé et de repousser toutes les traditions. Puis les autres artistes^ ceux qui jugeront différemment, les autres intelligences, qui auront l'imagination plus vive et plus excitable, se ligueront alors entre elles pour résister à cette pression. Les grandes rivalités produiront de grands efforts, les individualités se manifesteront; mais elles profiteront surtout

L'ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE. 2i7

à Tun ou à Tautre camp. La querelle, au lieu d'être personnelle, sera collective, et par suite plus noble et plus fière; elle intéressera le public qui prendra parti ou pour celui-ci ou pour celui-là. L'artiste qui illustrera sa bannière sera remarqué, et, comme il deviendra bientôt un symbole, sa renommée grandira, ses productions s'élèveront, et de tous ces combats loyaux et passionnés sortiront la vie et le mouvement !

Mais, pour que ce résultat puisse se produire, il faut que chaque cause soit librement défendue ; il faut môme qu'elle soit défendue avec intolérance et exagération, que l'Institut repousse impitoyablement qui ne pense comme lui, jusqu'à ce qu'il arrive un jour à penser comme les autres ; il faut qu'il soit partial, injuste môme. C'est alors que l'Académie, enseignant sans faiblesse une doctrine inflexible, abritera et encouragera tout un peuple d'artistes partisans, pendant qu'elle aiguisera l'émulation, le travail et la production, chez un peuple d'artistes opposants. Ce seront de nobles luttes où Tart n'aura qu'à gagner, car il faut avant tout le retirer du milieu d'indifférence où il gît. Les grandes guerres font les grands généraux, les grandes ambitions font les grands politiques, les grandes querelles d'école feront les grands artistes.

C'est ainsi que l'art aura deux palladiums : une égide despotique et une égide révolutionnaire ; la pression d'un côté, la liberté de rautre,et des deux côtés une

direction puissante et définie ; une assemblée sachant ce qu'elle veut maintenir, une multitude sachant ce qu'elle veut abattre; des principes conservateurs placés sous la sauvegarde du pouvoir, des principes révolutionnaires placés sous la sauvegarde du peuple, et partout cependant la liberté de discussion, et surtout le respect des adversaires. En respectant l'opinion des autres, on attire le respect sur la sienne.

J'ai, je crois, suffisamment indiqué la pensée coaiplexe qui m'a dirigé dans cette étude; mais, pour essayer de la compléter encore, je veux y joindre un apologue en guise de résumé.

Les habitants d'une cité sise sur les confins d'un désert avaient coutume, lorsqu'ils traversaient ce désert pour aller au pays voisin, de prendre une route depuis longtemps déjà suivie par leurs aïeux. Au milieu du chemin ils trouvaient un arbre merveilleux, un palmier toujours couvert de fruits et qui abritait une claire fontaine. Les voyageurs pouvaient en cet endroit apaiser leur faim et étancher leur soif, et, plus robustes ensuite, ils quittaient l'arbre sauveur, continuaient leur route et arrivaient au but sains et saufs.

Or la dissension se mit un jour dans la cité au sujet du chemin parcouru habituellement. Quelques esprits inquiets, quelques jeunes gens impétueux, refusèrent de suivre la caravane. Ils allèrent à l'aventure ; mais, ne trouvant plus dans les nouveaux chemins les moyens de renouveler leurs forces, presque tous ses

perdirent en roule et tombèrent épuisés avant la fin du voyage.

Cependant, alors que les plus sages continuaient à passer devant Tarbre de vie, les indépendants s'organisaient. Ils voulaient trouver une nouvelle voie : ils lancèrent des éclaireurs, ils sacrifièrent quelquea imprudents, puis enfin ils arrivèrent à découvrir un sentier qui les menait au but. Ce sentier n'était pourtant pas si éloigné de l'ancien qu'ils l'eussent voulu, et chemin faisant ils apercevaient au loin le grand palmier, qui se dressait au milieu du désert. De plus, ce nouveau sentier était aride, et il ne fallait pas espérer que la foule pût le parcourir en entier si des points de repos n'y étaient ménagés, et l'on y planta quelques arbres, et l'on y creusa quelques puits.

L'exemple fut suivi par d'autres; de petites routes se frayèrent ; mais toutes ayant à peu près une môme direction. On planta de nouveaux arbres, on découvrit de nouvelles sources, et l'on fit tant et si bien qu'au bout d'un certain temps le palmier primitif et solitaire devint le centre d'un immense oasis, de sorte que, quel que fût le chemin suivi par les voyageurs, tous se reposaient sous les mêmes ombrages, tous se désaltéraient dans les mêmes eaux.

Puis de quelques côtés qu'arrivassent les caravanes, elles apercevaient au loin le vieil arbre qui dominait de toute sa haute taille les bois environnants^ et qui, bien qu'entouré par une végétation forte et puissante, ser-

22n A TRAVERS LES ARTS.

vaît encore de jalon à tous ceux qui voulaient pénétrer dans les iaillis du nouvel oasis.

Tout ce que je viens de dire jusqu'à présent se rapporte seulement et spécialement à l'enseignement des artistes; mais, si cette question est la plus importante pour la gloire de l'art, il en est cependant une autre qui n'est pas à négliger, et qui peut contribuer pour sa part au succès général. C'est la question de l'enseignement de toute la nation. Sur ce point il est permis d'hésiter, les théories sont séduisantes, mais la pratique ne permet pas encore de les accepter sans contrôle. On peut soutenir avec autant de raisons et de vérité, ou bien que l'art ne doit se produire que pour un petit nombre, et ne pas se soucier du vox populï, ou bien au contraire que l'art est fait pour tous, et que chacun doit avoir le pouvoir et le droit de l'apprécier.

Ces deux idées, selon moi , peuvent se résoudre ainsi : Si le public est ignorant, s'il ne comprend rien à ce qui se fait devant lui, il faut que les artistes négligent absolument son opinion et ne s'inquiètent aucunement des pensées de la foule. Ils doivent diriger le public ignorant et,sans discuter avec lui, lui imposer leurs œuvres et leurs convictions.

Mais, si le peuple vient à s'inquiéter de l'art, s'il peut le juger, si son ignorance est remplacée par le savoir, oh I alors la question change de face : l'artiste n'est plus un grand prêtre inviolable, ou un augure mysté-

L'ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE. 22f

rîeux; il produit, et officie au grandjour; il est le mandataire d'une nation, qui le surveille et le dirige, qui le blâme ou Tapplaudit, et alors, au lieu de dédaigner les critiques des ignorants, il doit compter avec les volontés d'un public éclairé.

Aujourd'hui, et je dis cela sans crainte d'être démenti, aujourd'hui la première formule peut seule se manifester. Quelles que soient les qualités des Français, il leur manque l'intuition artistique, et, pour un homme jugeant avec goût et savoir, combien sont indifférents aux arts ! En musique on aime les pas redoublés, tout en prétendant n'aimer que les grandes harmonies; en peinture on n'aime que les petits sujets,Ies petits tableaux et les petites exécutions ; en architecture on n'aime pas grand'chose, en sculpture on n'aime rien du tout ; et cependant chacun se croit infaillible. Erreur, grande erreur, le goût français, le goût général est un mauvais goût, et, si les artistes suivaient la voie où ce vampire qu'on nomme r%rt industriel voudrait le mener, c'en serait fait de l'école française. Il faut donc pour l'instant que les artistes, le^ amateurs éclairés, les quelques fervents artistiques, se réunissent et réagissent de tout leur pouvoir contre les futilités mondaines, contre la mode, contre l'ignorance de celui-ci, contre les sottises de celui-là; il faut que l'artiste montre le chemin : tant pis pour qiii ne le suit pas.

Mais est-ce pourtant là la meilleure manifesta-

tion de Tart, est-ce bien ainsi qu'il se fait grand, et grandit son pays, et ne faudrait-il pas mieux que chacun pût écrire son mot dans la noble page artistique ? Ne faudrait-il pas mieux que le peuple pût faire Toffice d'un jury impartial qui encourageât les uns, qui rebutât les autres, et pût déjà faire connaître à Tartiste contemporain ce que pensera de lui la postérité ?

Oui, certes, cela vaudrait bien mieux; c'est ce qui empêcherait l'art de s'assoupir, c'est ce qui le stimulerait chaque jour. J'ignore si au temps des Grecs le peuple tout entier avait le culte artistique; mais je me plais à le croire. En tous cas, au grand temps de la renaissance italienne, toute la foule intelligente avait l'intuition de Tart. Les grands seigneurs le protégeaient véritablement, et tout le peuple savait admirer ou discuter, et les œuvres étaient belles, et les œuvres étaient durables, et les artistes étaient passionnés. Aujourd'hui, non-seulement on est indifférent ou ignorant, mais encore il est de mode de paraître blasé ; on ne se laisse entraîner par aucune impression de peur de paraître avoir une âme; on jette en passant une louange ou une critique, mais une critique irréfléchie et une louange protectrice. En faisant ainsi on croit s'élever au-dessus des œuvres, on n'élève pas seulement sa pensée au-dessus d'un bon mot: passe encore pour la foule, elle n'a rien appris, elle ne peut rien savoir, et elle dit au moins son avis sans préten-

l'enseignement artistique. 223

tion. Mais vous tous, puissants du jour, nobles et riches, faux Mécènes, vous qui devez servir de guide, comment remplissez- vous votre mission? Donnez-vous le bon exemple au peuple ?Le conduisez- vous là où il faut qu'il aille ? Que m'importent à moi vos prétendus goûts pour les arts, qui ne se développent qu'aux salles de ventes? Croyez-vous donc que vous prouviez votre sentiment du beau, parce que vous payez des sommes incroyables des œuvres qui vous sont disputées par quelque banquier, qui ne sait que faire de son argent? Malgré vous, malgré votre désir de vous dire amateurs éclairés, vousn'êtes que collectionneurs, et souvent collectionneurs trafiquants, car vous savez bien que votre manie est partagée par bien d'autres ; vous savez bien qu'un jour vous revendrez vos tableaux, au moins autant qu'ils vous ont coûté ; vous n'êtes que des commerçants, qui déguisez votre métier, vous n'êtes pas vraiment amis des belles choses!

Que vous fait à vous la lutte des artistes modernes ? Recherchez-vous parfois des noms ignorés qui pourraient grandir s'ils étaient soutenus ? Non ; vous voulez avoir des œuvres de maîtres, non par amour pour elles, mais par simple vanité, et ce n'est pas sur vous que je puis compter pour diriger le goût ; ce n'est pas sous votre protection que je mets l'art et les artistes.

Quelques-uns d'entre vous pourtant, que le sang italien a échauffés et que de nombreux voyages ont instruits, comprennent au moins leur mission ; quelques-

uns ouvrent leurs portes aux nouveaux venus ; quelques autres, artistes eux-mêmes, se font plus d'honneur de leur talent que de leur titre, et ce sont ceux-là seuls qui, aujourd'hui, peuvent dire avec fierté que c'est pour eux que l'art se manifeste.

Et pourtant, est-ce que nous n'avons plus dans nos veines un rayon du soleii du midi ? est-ce que nous sommes fatigués de notre gloire, que nous ne voulons plus ni l'encourager ni la comprendre? Si le temps du chauvinisme militaire est passé, gardez encore le chauvinisme artistique, celui-là au moins n'est pas dangereux, et vous fera faire des conquêtes qui vaudront bien celles des généraux I

Mais ça ne sera pas encore assez de votre attention et de votre jugement: nous exigeons que les gens de valeur nous forment un publc éclairé, mais nous voulons plus encore : nous voulons que la foule entière vienne ou nous siffler, ou nous applaudir ; nous voulons produire pour nous, mais nous voulons aussi produire pour le pays entier; nous voulons être notre maître, mais nous voulons que la France soitnotre juge.

Voilà ce que la théorie indique, la pratique est-elle possible? je n'oserais l'affirmer, je puis bien dire ce que je désire; mais puis-je espérer que mon désir s'accomplira? Ce n'est pas l'œuvre d'un jour que cette puissante modification; et qui peut savoir si elle pourra jamais entrer dans nos mçeurs ? on ne peut le prétendre 1 On doit tout au plus l'espérer !

L'EiNSEIGNEMENT ARTISTIQUE. 225

Mais encore cette modification ne peut être produite par des efforts isolés. La conviction de quelques artistes, le dévouement de quelques grands esprits convaincus, seraient impuissants à la faire paraître. Il faut pour cela une entente générale qui doit être imposée; c'est la même question que Tinstruction obligatoire, €l c'est de celui-là seul qui peut avoir une haute influence sur l'éducation que doivent partir l'idée et l'exécution.

C'est donc seulement le Ministre de l'instruction publique qui peut tenter ce grand efTort ; c'est lui seulement qui peut espérer donner un cours nouveau aux idées artistiques, et réaliser un problème qui, s'il était résolu, serait peut-être l'honneur de notre temps. J'ai dit plus haut ce qui motive l'enseignement libre ou l'enseignement officiel ; les mêmes raisonnements peuvent s'appliquera ce point spécial; aussi, si j'invoque le concours du gouvernement pour arriver au but que j'indique, c^est que, dans l'état actuel, lui seul est assez puissant pour imposer un surcroît d'études, qui, jusqu'ici n'était tegardé que comme art d'agrément. Si le premier pas peut se faire par les soins d'un ministre, l'avenir dira plus tard comment il faudra faire le second.

Voici, selon moi, ce qui pourrait être tenté : il faudrait que dans toutes les écoles, dans tous les lycées, rétude du dessin fût imposée aux jeunes élèves, et cela non pas d'une manière irrégulière et facultative ; mais

bien d'une façon méthodique et suivie. Il faudrait qu'on apprît à dessiner en même temps qu'à écrire, et qu'en même temps que l'enfant fait des bâtons et des ou des a, il fît des lignes droites et des lignes courbes ; il arriverait ainsi bien vite à augmenter son alphabet d'écriture d'wne espèce d'alphabet artistique, et quand il saurait écrire ses lettres, il saurait aussi écrire les formes géométriques. Il ne manque pas de méthodes pour cet exercice: dernièrement un sculpteur de talent, M. Ottin, en a publié une qui paraît avoir toutes les chances de réussir. Cette méthode est déjà au surplus expérimentée dans quelques écoles ; mais, que ce soit la méthode Ottin, ou toute autre, la continuité de l'exercice amènerait bientôt les élèves à se familiariser avec les formes et les proportions.

Arrivés à ce point et pendant qu'ils poursuivraient leurs études littéraires et continueraient cette étudeartis tique, ils dessineraient chaque jour et ils arriveraient ainsi à se former la main et les yeux: ce ne serait plus alors qu'une affaire de goût qui se développerait facilement, car les jeunes gens munis des principes fondamentaux pourraient alors étudier avec fruit les œuvres des maîtres; ils auraient plaisir à développer ce qu'ils savent, et à mettre à profit leurs études premières.

Tous ne seraient pas alors des artistes ; loin de là ! en ayant conscience de ce qu'ils savent, ils auraient aussi conscience de ce qu'Us ne savent pas ; mais

au moins ils auraient développé en eux le sentiment des belles choses, et, s'ils se sentaient impuissants à les produire, ils se sentiraient assez forts pour les apprécier.

Du même, coup, cela supprimerait à peu près la classe intermédiaire et nuisible des faux savants, qui existe encore aujourd'hui; ces faux savants, qui se sentent au-dessous des artistes, ont néanmoins conscience d'une certaine supériorité sur la masse. Ils peuvent être réservés lorsqu'ils discutent avec les maîtres ; mais ils sont tentés de trancherdu connaisseur lorsqu'ils ont affaire aux ignorants ; et comme ceux-.ci sont en grand nombre, que les artistes sont négligents pour affirmer leurs idées, il s'ensuit que l'éducation artistique du peuple est presque entièrement faite par des amateurs plus vaniteux qu'éclairés. Si tous, au contraire, avaient en bagage un certain enseignement, un certain acquis et un certain jugement, ils se défieraient de ces maîtres improvisés qui ne les dépasseraient guère en valeur, et, assez intelligents et préparés pour juger par eux-mêmes les œuvres d'art, ils ne prendraient conseil que des artistes ou des amateurs Véritables, ou tout au moins de leur sentiment personnel.

Il n'y aurait plus alors que deux grandes divisions, toutes deux logiques et bien tranchées : les artistes exécutants et le peuple appréciant. Les premiers, soutenus par leur foi et par l'attention publique,

tâcheraient de mériter les louanges du plus grand nombre, et le peuple, assez libre de son jugement et fier de sa mission, discuterait les œuvres avec le savoir et le bon sens que possède toute nation civilisée.

Tel est le résultat de cette éducation artistique primitive où la pratique répondrait à la théorie; mais, dût- on échouer en route, la chose serait encore assez grande et belle pour qu'on pût néanmoins la tenter.

Il y a encore, en dehors de ce moyen d'éducation populaire, un autre moyen puissant : c'est l'influence de la presse, l'influence des critiques d'art. Cette critique, quelle qu'elle soit, ne sert pas beaucoup aux artistes eux-mêmes qui font peu de cas des conseils d'hommes en dehors de leur profession; mais elle agit efficacement sur la foule qui croit aux sentences imprimées, de quelque nom qu'elles soient signées :. c'est en somme aujourd'hui le grand chemin de la popularité. Elle fait le renom des artistes ; elle indique au public ce qu'il doit remarquer ; et les artistes s'en inquiètent parfois ; et le public la croit toujours. Eh bien I cette critique, cette puissance indiscutable, deviendrait plus noble, plus grande et plus forte, si elle savait s'adresser non plus à une foule qui l'écoute, mais à une foule qui la discute. Les critiquesl gnorants seraient bien vite délaissés ; les critiques élevés seraient appréciés et deviendraient ainsi, non plus une manifestation d'une idée isolée

m«iis bien la manifestation de Tid^e collective ; qui grandirait dès lors aux yeux de chacun, les artistes s'enopresseraient de la consulter, et le peuple, et la critique, et les artistes, ayant tous conscience de leur noission, porteraient haut le grand drapeau artistique.

Je m'arrête, non pas parce que j'ai tout dit sur ce qui se rattache à Tarchitecture, mais parce que j'aurais encore trop à dire.

Un ouvrage qui a la prétention d'être complet attire un jugement plus sévère que quelques pages isolées, et je tiens à profiter des circonstances atténuantes. Quelque jour, si le temps m'en est donné, je continuerai ces études, soit seulenaent dans un intérêt personnel, si ma publication d'aujourd'hui reste sans échos dans le public, soit au contraire avec le sentiment d'un devoir à remplir, si elle est bien accueillie.

Dans tous les cas, il m'a semblé que les artistes avaient droit de discussion dans les questions artistiques, et si je n'ai cette fois convaincu personne, d'autres sans doute seront plus heureux que moi en plaidant encore eux-mêmes une cause, qui, jusqu'à présent, n'a guère été défendue que par des avocats nommés d'office.

Page 1